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Lettre du 24 juin 1676 (Sévigné)

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551. — DE MADAME DE SÉVIGNÉ
À MADAME DE GRIGNAN.
À Briare, mercredi 24e juin.

JE m’ennuie, ma très-chère, d’être si longtemps sans vous écrire. Je vous ai écrit deux fois de Moulins ; mais il y a déjà bien loin d’ici à Moulins. Je commence à dater mes lettres de la distance que vous voulez. Nous partîmes donc lundi de cette bonne ville : nous avons eu des chaleurs excessives. Je suis bien assurée que vous n’avez point d’eau dans votre petite rivière, puisque 1676notre belle Loire est entièrement à sec en plusieurs endroits. Je ne comprends pas comme auront fait Mme de Montespan et Mme de Tarente ; elles auront glissé sur le sable. Nous partons à quatre heures du matin ; nous nous reposons longtemps à la dinée ; nous dormons sur la paille et sur les coussins du carrosse, pour éviter les incommodités de l’été. Je suis d’une paresse digne de la vôtre par le chaud ; je vous tiendrois compagnie à causer sur un lit, tant que terre nous pourroit porter. J’ai dans la tête la beauté de vos appartements ; vous avez été longtemps à me les dépeindre.

Je crois que si nous y étions, vous m’expliqueriez[1] ces ridicules qui viennent des défauts de l’âme : je les devine à peu près. Je suis toujours d’accord de mettre au premier rang du bon ou du mauvais tout ce qui vient de ce côté-là : le reste me paroît supportable, et quelquefois excusable ; les sentiments du cœur me paroissent seuls dignes de considération ; c’est en leur faveur que l’on pardonne tout : c’est un fonds qui nous console, et qui nous paye de tout ; et ce n’est donc que par la crainte que ce fonds ne soit altéré, qu’on est blessé de la plupart des choses.

Nous parlerions encore de vos beaux tableaux, et de la mort extraordinaire de Raphaël d’Urbin[2] ; je ne l’eusse pas imaginée, non plus que le chaud de la Saint-Jean : il y a plus de dix ans que j’avois remarqué qu’on se chauffoit fort bien aux feux qu’on y fait ; c’est sur cela que j’avois compté, et que je me suis mécomptée. Les médecins appellent l’opiniâtreté de mes mains, un reste de 1676rhumatisme un peu difficile à persuader ; mais voici un chaud qui doit convaincre de tout. Je suis tellement en train de suer, que je sue toujours, et la bonne d’Escars n’ose me proposer d’ôter des habits, parce qu’elle dit que j’aime à suer. Il est vrai qu’il me reste encore la fantaisie de croire que j’ai froid quand je n’ai pas extrêmement chaud : cela s’en ira avec la poule mouillée, qui prend tous les jours congé de moi. Nous pensions être vendredi à Vaux [3] , et passer une soirée divine ; mais je crains que nous n’y soyons que samedi. Je vous écrirai encore, car c’est ma seule joie.

Mme de la Fayette me mande que Guenani est refichée[4] à Maubuisson[5], et qu’elle est aimable, sans être belle. Elle est vive, douce, complaisante, glorieuse et folle : ne la reconnoissez-vous pas, vous qui êtes une de ses plus anciennes connoissances ? Si vous eussiez cru qu’elle eût été en tiers, vous auriez augmenté votre pitié. Je ne sais pourquoi vous dites que cette histoire est répandue, je ne le trouve point ; je ne vois personne qui m’en parle : cela deviendra faux, comme mille autres choses. Le goût que Sa Majesté prend pour le métier[6] pourroit bien faire cet effet. Et qu’est-il que le temps, ne dissoude ? comme disoit Scarron. La pauvre bonne amitié est bien plus durable ; il est vrai que ce mot de passion éternelle faisoit peur à une certaine beauté du temps passé ; son pauvre amant lui protestoit, croyant dire des merveilles, qu’il l’aimeroit toute sa vie : elle l’assura que c’étoit pour cela seul qu’elle ne l’acceptoit pas, et que rien ne lui faisoit tant d’horreur 1676que la pensée d’être aimée longtemps d’une même personne. Vous voyez comme les avis sont différents.

Il y avoit un parent de l’abbé Bayard, qui étoit avec nous à Langlar ; s’il y eût été du temps de la duchesse[7], il eût été fort digne qu’elle eût tiré dessus : elle n’avoit rien trouvé de si bon dans tout son voyage. Il ne dit et ne fait rien à gauche ; il est jeune et joli, et danse la bourrée ; il fait des chansons avec une facilité surprenante. Il vint une laide femme nous voir, qu’on soupçonne d’être coquette : voici ce qu’il dit tout de suite à Bayard, et qui me revint par lui ; car le petit homme est joli, et craignoit d’offenser mes chastes oreilles : je crains encore plus celles de M. de Grignan ; mais on écrit à Briare tout ce qui se présente. C’est sur l’air….

Cominges[8] n’est pas malhabile
Quand il s’agit de prendre un cœur ;
Si ce n’est celui du pupille,
C’est celui de son gouverneur.

Je vous prie de ne pas le laisser traîner de mon écriture : il en a fait plusieurs autres pleines[9] de vivacité ; mais je crains que vous n’en sachiez pas l’air. Voilà bien abuser de vous, ma chère fille ; il faut que je sois bien persuadée, et de votre amitié, et de votre loisir. Je ne sais aucune nouvelle. Ce que vous avez dit sur la prévision du Roi à l’égard du frère de Quanto[10] est un sujet de méditation admirable. Je médite aussi fort souvent sur la joie et l’espérance de vous voir à Paris.



    décisive sur les escadres espagnole et hollandaise mouillées à la rade de Palerme ; douze vaisseaux de guerre et six galères furent brûlés ; de sorte qu’il ne resta plus de forces ennemies dans la Méditerranée. La Gazette, en donnant dans son numéro du 20 juin la première nouvelle de la victoire, dit que c cette action est la plus grande, la plus glorieuse et la plus importante qui se soit passée sur mer depuis la bataille de Lépante. » Voyez l’Histoire de Louvois par M. Rousset, tome II, p. 428.

  1. LETTRE 551 (revue en grande partie sur une ancienne copie). — « Je crois que sur ce lit vous m’expliqueriez. » (Édition de 1754.)
  2. Ce peintre si renommé mourut (en 1520) à l’âge de trente-sept ans, d’un excès que lui fit faire son goût déréglé pour les femmes. (Note de Perrin.) Un jour qu’il avait été saisi d’une fièvre violente, dont il cacha la cause, ses médecins ordonnèrent une saignée qui le tua.
  3. Voyez la lettre du 1er juillet suivant, p. 505.
  4. Il y a est refrichée dans le manuscrit, est retournée dans la seconde édition de Perrin, et simplement est dans la première.
  5. Abbaye de l’ordre de Citeaux, près de Pontoise.
  6. Dans les deux éditions de Perrin : « Le goût que Sa Majesté prend au métier de la guerre. »
  7. De Brissac.
  8. Ce nom est dans le manuscrit ; les éditions de Perrin n’en donnent que la première lettre.
  9. C’est le texte du manuscrit le féminin s’explique par l’idée de chansons.
  10. Le maréchal de Vivonne. Voyez la lettre précédente, p. 498.