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Lettre du 27 novembre 1664 (Sévigné)

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Texte établi par Monmerqué, Hachette (1p. 450-454).

58. — DE MADAME DE SÉVIGNÉ
À M. DE POMPONE.
Jeudi 27e novembre.

On a continué aujourd’hui les interrogations sur les octrois. M. le chancelier avoit bonne intention de pousser M. Foucquet aux extrémités, et de l’embarrasser ; mais il n’en est pas venu à bout. M. Foucquet s’est fort bien tiré d’affaire. Il n’est entré qu’à onze heures, parce que M. le chancelier a fait lire le rapporteur, comme je vous l’ai mandé ; et malgré toute cette belle dévotion[1], il disoit toujours tout le pis contre notre pauvre ami. Le rapporteur prenoit toujours son parti, parce que le chancelier ne parloit que pour un côté. Enfin il a dit : « Voici un endroit sur quoi l’accusé ne pourra pas répondre. » Le rapporteur a dit : « Ah ! monsieur, pour cet endroit-là, voici l’emplâtre qui le guérit, » et a dit une très-forte raison, et puis il a ajouté : « Monsieur, dans la place où je suis, je dirai toujours la vérité, de quelque manière qu’elle se rencontre. » On a souri de l’emplâtre, qui a fait souvenir de celui qui a tant fait de bruit[2]. Sur cela on a fait entrer l’accusé, qui n’a pas été une heure dans la chambre, et en sortant plusieurs ont fait compliment à T***[3] de sa fermeté. 1664

Il faut que je vous conte ce que j’ai fait. Imaginez-vous que des dames m’ont proposé d’aller dans une maison qui regarde droit dans l’Arsenal, pour voir revenir notre pauvre ami. J’étois masquée[4], je l’ai vu venir d’assez loin. M. d’Artagnan étoit auprès de lui ; cinquante mousquetaires derrière, à trente ou quarante pas. Il paroissoit assez rêveur. Pour moi, quand je l’ai aperçu, les jambes m’ont tremblé, et le cœur m’a battu si fort, que je n’en pouvois plus. En s’approchant de nous pour rentrer dans son trou, M. d’Artagnan l’a poussé, et lui a fait remarquer que nous étions là. Il nous a donc saluées, et a pris cette mine riante que vous connoissez. Je ne crois pas qu’il m’ait reconnue ; mais je vous avoue que j’ai été étrangement saisie, quand je l’ai vu rentrer dans cette petite porte. Si vous saviez combien on est malheureuse quand on a le cœur fait comme je l’ai, je suis assurée que vous auriez pitié de moi ; mais je pense que vous n’en êtes pas quitte à meilleur marché, de la manière dont je vous connois.

J’ai été voir votre chère voisine[5] ; je vous plains autant de ne l’avoir plus, que nous nous trouvons heureux de 1664 l’avoir. Nous avons bien parlé de notre cher ami, elle avoit vu Sapho[6], qui lui a redonné du courage. Pour moi j’irai demain en reprendre chez elle ; car de temps en temps je sens que j’ai besoin de réconfort. Ce n’est pas que l’on ne dise mille choses qui doivent donner de l’espérance ; mais, mon Dieu ! j’ai l’imagination si vive que tout ce qui est incertain me fait mourir.

Vendredi 28e novembre.

Dès le matin, on est entré à la chambre. M. le chancelier a dit qu’il falloit parler des quatre prêts[7] ; sur quoi T*** a dit que c’étoit une affaire de rien, et sur laquelle on ne pouvoit rien reprocher à M. Foucquet ; qu’il l’avoit dit dès le commencement du procès. On a voulu le contredire : il a prié qu’il pût expliquer la chose comme il la concevoit, et a prié son camarade[8] de l’écouter. On l’a fait, et il a persuadé la compagnie que cet article n’étoit pas considérable. Sur cela on a dit de faire entrer l’accusé : il étoit onze heures. Vous remarquerez qu’il n’est pas plus d’une heure sur la sellette. M. le chancelier a voulu parler de ces quatre prêts. M. Foucquet a prié qu’on voulût lui laisser dire ce qu’il n’avoit pu dire la veille sur les octrois ; on l’a écouté, il a dit des merveilles ; et comme le chancelier lui disoit : « Avez-vous eu votre décharge de l’emploi 1664 de cette somme ? » il a dit : « Oui, monsieur, mais ç’a été conjointement avec d’autres affaires, » qu’il a marquées, et qui viendront en leur temps. « Mais, a dit M. le chancelier, quand vous avez eu vos décharges, vous n’aviez pas encore fait la dépense ? — Il est vrai, a-t-il dit, mais les sommes étoient destinées. — Ce n’est pas assez, a dit M. le chancelier. — Mais, Monsieur, par exemple, a dit M. Foucquet, quand je vous donnois vos appointements, quelquefois j’en avois la décharge un mois auparavant ; et comme cette somme étoit destinée, c’étoit comme si elle eût été donnée[9]. » M. le chancelier a dit : « Il est vrai, je vous en avois l’obligation. » M. Foucquet a dit que ce n’étoit point pour le lui reprocher, qu’il se trouvoit heureux de le pouvoir servir en ce temps-là ; mais que les exemples lui revenoient selon qu’il en avoit besoin.

On ne rentrera que lundi. Il est certain qu’il semble qu’on veuille tirer l’affaire en longueur. Puis a promis de ne faire parler l’accusé que le moins qu’il pourroit. On trouve qu’il dit trop bien. On voudroit donc l’interroger légèrement, et ne pas aller sur tous les articles. Mais lui, il veut parler sur tout, et ne veut pas qu’on juge son procès sur des chefs sur quoi il n’aura pas dit ses raisons. Puis est toujours en crainte de déplaire à Petit. Il lui fit excuse l’autre jour de ce que M. Foucquet avoit parlé trop longtemps, mais qu’il n’avoit pas pu l’interrompre[10].

Ch***[11] est derrière le paravent quand on interroge ; il 1664 écoute ce que l’on dit, et offre d’aller chez les juges leur rendre compte des raisons qu’il a eues de faire ses conclusions si extrêmes. Tout ce procédé est contre l’ordre, et marque une grande rage contre le pauvre malheureux. Pour moi, je vous avoue que je n’ai plus aucun repos. Adieu, mon pauvre Monsieur, jusques à lundi : je voudrois que vous pussiez connoître les sentiments que j’ai pour vous, vous seriez persuadé de cette amitié que vous dites que vous estimez un peu.




  1. Lettre 58. — i. Voyez le commencement de la lettre précédente et la note 10 de la lettre 55.
  2. Voyez la lettre précédente.
  3. À d’Ormesson, dont la copie de Troyes écrit le nom en toutes lettres. Mme de Sévigné était sans doute convenue avec Pompone de désigner d’Ormesson par cette fausse initiale, que nous trouvons dans la copie Amelot : les anciennes éditions ont D, au lieu de T. La prudence était ici d’autant plus nécessaire que ces récits n’étaient vraisemblablement que la transmission des entretiens de ce magistrat. Voyez la Notice, p. 72. — Dans la suite de ces comptes rendus du procès, même en des endroits compromettants, le nom de M. d’Ormesson est parfois écrit en entier dans nos deux copies, ou du moins indiqué par ses vraies initiales. Cela peut venir ou de l’habitude assez constante qu’ont ces copies de traduire les pseudonymes, ou bien encore de ce que Mme de Sévigné, en laissant courir sa plume, oubliait ces sages précautions.
  4. Les femmes portaient souvent des masques de velours noir que l’on appeloit loups. C’était un usage venu d’Italie.
  5. Mme du Plessis Guénégaud venoit de retourner à Paris.
  6. Ce nom est défiguré dans la copie de Troyes, et suivi de sa traduction : « Mlle de Scudéri. » Voyez la note 3 de la lettre 49.
  7. Il s’agit des prêts, ou avances d’argent, faits au Roi par Foucquet, et des intérêts que le surintendant tirait de ces prêts.
  8. Le Cormier de Sainte-Hélène ou Sainte-Hélaine, conseiller au parlement de Rouen, fut rapporteur conjointement avec Olivier d’Ormesson, mais n’imita pas son courage. Voyez la lettre 63. Il ne survécut pas longtemps au procès de Foucquet. Le 22 avril 1666, comme il passait devant la Bastille, il lui prit une foiblesse, et il mourut subitement dans son carrosse, rue Saint-Antoine.
  9. « M. Foucquet, pour montrer que le Roi pouvoit être quitte bien que les décharges ne fussent pas à l’Épargne, prit l’exemple des appointements qu’il avait payés à M. le chancelier, dont il avait le billet, bien qu’il ne fût pas encore à l’Épargne. » (Journal manuscrit de d’Ormesson.)
  10. Nouvelle preuve que Puis indique le chancelier ; il n’appartenait qu’au président de la chambre d’interrompre l’accusé.
  11. Chamillart, qui remplissait près la chambre de justice les fonctions du ministère public, que Talon avait remplies avant lui. Tous deux conclurent à la potence. Chamillart était maître des requêtes ; il fut nommé, en 1666, intendant de Caen, et il y mourut en 1675. C’est son fils qui a été ministre sur la fin du règne de Louis XIV.