Lettre du R. P. Nicolas Trigaut, l’an 1607

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LETTRE
DV R. P. NICOLAS
Trigaut Doüayſien,
de la Compagnie
de Iesvs.


Eſcrite à ceux de la meſme Com-
pagnie, qui ſont en la Prouince
de Flandres, & dattée de Goa
en l’Inde Orientale la
veille de Noel de
l’an 1607.

A BOVRDEAVS
Par S. Millanges Imprimeur
ordinaire du Roy.

1609.
Auec permiſsion.


Note de Wikisource

Ceci est la reproduction du texte imprimé en 1609, avec les contractions typographiques ã ẽ õ pour an en on et am em om, l’usage de u et v, l’absence de j remplacé par i. Un texte où les contractions sont résolues et l’utilisation de j, u, v, s, ramenés à l’usage actuel, est disponible. Texte en clair.


MES REVERENDS PERES
& tres-chers freres en Iesvs-
Christ, La paix de
noſtre Seigneur &c.



LA douce & agreable memoire que i’ay de vous tous, conjoincte à l’extreme deſir que ie ſçay que vous auez de receuoir ces miennes lettres, venãt comme d’vn autre mõde, faict que d’vn tres-grand courage i’entreprens à les eſcrire. Ie vous diray tout au long noſtre voyage, puis que ie ſçay que telle eſt voſtre volonté & ſouhait. Sur la fin du mois de Ianuier de l’an ſix cens & ſept, nous fuſmes mãdez de Coimbre pour aller à Lisbonne : où ie vous laiſſe à penſer le reſſentiment que nous euſmes au deſpart, & aux charitables embraſſemens de pres de deux cens cinquante des noſtres, qui ſont en ce College. Il y a vne Chapelle à la ſortie de la ville, ſur vne petite colline, en laquelle bien vne cinquantaine de nos Peres & Freres nous vindrent conduire, aux yeux & en face de tout Coimbre, qui s’eſtoit jetté dans les ruës pour nous voir partir : auquel lieu apres auoir recité les Letanies de la Vierge, nous les embraſſames encor vn coup, pleurans à chaudes larmes, qui de regret de nous quitter, qui d’vne ſaincte enuie, qu’ils nous portoient. De là nous prinſmes noſtre route vers Lisbonne vnze que nous eſtions de compagnie, le P. Pierre Gomes Superieur, le P. Iacques Rodriguez, Iean Dias, Laurens de Mendoza, Iacques de Matos, Hieroſme Froez tous Portugais : quatre Italiens, le P. Sebaſtien Minolfi Sicilien, le P. Louys Mariana, Blaiſe Saualle de la Prouince de Veniſe, le premier Brezzan, l’autre Veronois, Iules Ceſar Vertica Milanois, ie faiſois l’vnzieſme pauure miſerable, totalement indigne d’vn tel bon heur, cõme tres-bien ſçauez. Le dernier iour de Ianuier nous montaſmes à bord, mais attendant le vẽt fauorable pour deſmarer, nous demeuraſmes au port à l’anchre iuſques au cinquieſme de Feurier iour de ſaincte Agathe, auquel à la bonne heure nous fiſmes voile en trois grandes Nauires, ou pour mieux dire trois grands chaſteaux, tels que ſont ceux qui vont ordinairement de Portugal en l’Inde. Celle où nous eſtiõs, qui eſtoit la Capitaineſſe s’appelloit la Nauire de Noſſa ſeignora da peigna de França, c’eſt à dire, Noſtre Dame de la coſte de France, prenant ſon nom d’vn lieu ainſi appellé aux faux-bourgs de Lisbonne, fort celebre à l’occaſiõ de pluſieurs miracles qui s’y ſont faicts : La ſeconde s’appelloit la Nauire du bon I E S V S ; la troiſieſme de S. François. L’Admiral & General de toute la flotte eſtoit Dom Hieroſme Coutinho fort illuſtre Seigneur & biẽ noſtre amy. En chaſque vaiſſeau il y auoit iuſques à cinq cẽs bouches, auſquelles on bailloit tous les iours aux deſpens du Roy, l’eau, le vin, le pain, la chair, & le vinaigre, ſans cõpter leur ſolde qu’on leur paye cõtant deuant que partir. Ils demeurent & ſe logẽt en pluſieurs endroicts du Nauire, les ſimples Soldats & les Matelots habitent peſle-meſle au premier eſtage, au ſecond & troiſieſme on y met le vin, l’eau, le biſcuit, & les marchandiſes, & au quatrieſme & dernier le plus bas on ſerre & enferme beaucoup de pain & d’eau douce pour l’extreme neceſſité. Quand ie parle des eſtages, le premier eſt le plus haut pres du tillac, & le quatrieſme le plus bas & plus pres du fond du Nauire. Les perſonnes plus riches ont des petites chambrettes, ou pluſtoſt des vrays cachots. Quãt à nous, nous eſtions diuiſez en trois diuers endroicts, quatre en la pouppe, cinq ſur le gouuernail, & deux pres du maiſtre maſt, & icy nous eſtions fort commodément logez, ſi eſtans aſſis ſur le plancher, nous ne choquions de nos teſtes cõtre les cheurons du Nauire en vne ſi grande agitation & esbranlement de la mer : car de demeurer debout, ou bien d’eſtre aſſis en vne chaire, c’eſt vn prodige en ce lieu là, auquel les Pygmées triomphent des plus grands Geants. Les viandes qu’on y mange les plus communes ſont, le porc ſalé, le riz, & le poiſſon ſec, tel qu’eſt notre ſtoefix, ou merluſſes : (on garde la volaille pour les malades) le pain, le vin, & l’eau, laquelle eſt telle, que pour la prendre il ne la faut ny voir, ny flairer. Bref en tout cela on ne manque point de ce que recherchent tant ceux, qui deſirent aller aux Indes, c’eſt à dire d’occaſion de beaucoup patir & endurer ; mais noſtre bon Dieu nous aſſiſte de ſon ayde & de ſes plus douces conſolations. Croyriez-vous bien que celuy que vous auez cogneu autres fois ſi encatharré, qu’il ne faiſoit que touſſir, & ſembloit à demy mort, parmy tant de meſaizes & incommoditez, parmy l’air eſtouffé de la mer, parmy la violence des tempeſtes, ne ſoit non ſeulement tombé malade, ains encor qui plus eſt, n’ayt iamais reſſenty aucun mal de teſte, ny bondiſſement de cœur (maladies trop communes à ceux qui nauigent) : il eſt vray ſans point de doute, que nous pouuons beaucoup plus, que nous ne penſons, ie dy meſme ſelon les forces de la nature, leſquelles eſtant aidées & aſſiſtées du ſecours diuin, il n’y a rien que nous ne puiſſions en la vertu de celuy qui nous conforte. Nous partiſmes donc & cinglaſmes en haute mer, fauoriſez d’vn bon vent & proſpere, ſi biẽ qu’en peu de temps nous deſcouuriſmes l’Iſle de la Palme (en laquelle nos Peres qui paſſoyent au Braſil, gaignerent la palme du martyre, tant furent ils fortunez en ces Iſles fortunées) d’où vn vent cõtraire nous ſurprint, contre la violence duquel nous combatiſmes neuf iours tous entiers, iuſques à tant que nous approchaſmes de l’Iſle du Fer, renommée pour la liqueur qui diſtille d’vn certain arbre, laquelle les inſulaires boiuent, faute d’autre boiſſon, voire d’eau meſme, qui ſoit potable. De là nous voguaſmes fort heureuſement iuſques au 7. degré de l’Aequateur, d’où nous commẽçaſmes à ſentir les chaleurs intollerables, & la trop grande bonace, qui regne tout le long de la ligne Aequinoctiale. Mais aydez de la grace de Dieu, nous gaigniõs touſiours païs pour peu que ce fuſt : & ce qui eſt digne d’admiration, au lieu auquel preſque tous tombent malades, & beaucoup meurent, comme il arriua à ceux des deux autres Nauires, nous fiſmes tout ce chemin pour la plus part ſains & gaillards. I’auois pendant tout ce temps, auec vn autre mien compagnon, charge des malades, que i’exerçay du mieux que ie peus, depuis Portugal iuſques à l’autre Tropique, le General nous fourniſſant tres-liberalement de tout ce qui eſtoit neceſſaire aux malades. En ces quartiers là les pluyes y ſont fort frequentes, & ſi dangereuſes & peſtilentes, que ſi vous n’auez ſoin de lauer ſouuent vos habits, & les faire ſeicher au Soleil, ils ſe corrompent & engendrent de la vermine en grande quantité : qui eſt l’vn des plus grands tourments qu’endurẽt les voyageurs. Les tonnerres & fouldres eſpouuentables y ſont auſſi fort frequẽtes, & ce par vne ſpeciale prouidẽce de Dieu, parce qu’elles pouſſent auant les Nauires par les orages qu’elles ameinent, faute de quoy on mourroit en ces lieux de chaleur, & de pauureté. Nous franchiſmes ceſte ligne (ſi bien me ſouuient) le iour de ſainct Gregoire, le Soleil n’en eſtant arriere que de fort peu de degrez vers le midy, lequel peu de iours apres nous euſmes pour noſtre zenith, ainſi que les ombres qui tomboyent & ſe faiſoient en droicte ligne, le nous monſtroyent clairement. Nous nous ſeruiſmes de là en auant d’vne autre façon de nauiger : car nous trouuaſmes là des vents qu’ils appellent Generaux, d’autant qu’ils regnent touſiours en ce païs là : & ceux qui font ce voyage ſont cõtraints de tirer droit au Braſil, ſe deſtournãs de leur plus court chemin de mille lieuës : de ſorte que nous meſmes qui fiſmes fort heureuſement ce chemin, nous allames à quatre-vingts lieuës prez du Braſil. Il arriue ſouuent que ceux, qui tiennnent ceſte route, ſont contraincts de rebrouſſer chemin, & s’en retourner en Portugal, parce que ſi vous vous approchez trop prez de ceſte coſte, vous allez donner dans des rochers qu’on appelle Abrolhos, pour leſquels euiter il faut tourner voile. Ces vents durent juſques au Tropique du Capricorne, duquel on s’en va droict pour doubler le cap de bonne eſperance, qui eſt vn chemin infiniment long. Enuiron ce lieu là nous viſmes vne iſle & vn rocher enormément grand au milieu de la mer, du nom duquel les nautonniers ne s’accordoient pas ; car les aucuns l’appelloient les iſles de Martin Vaz, les autres les iſles de noſtre Dame d’Aouſt, noſtre Patron les nommoit l’iſle de l’Aſcenſion, d’autres aſſeuroient que c’eſtoit l’iſle de la Trinité. Ie vous eſcris ces choſes par le menu, pour autant que ie ſçay bien que pluſieurs d’entre vous confereront ce mien voyage auec les cartes Geographiques. Nous nauigeames doncques de là entre l’Orient & le Midy, & atteigniſmes l’eſleuation du Pole du Promontoire, qui eſt de 35. degrez & demy : mais gauchiſſans vn peu vers le Midy pour eſtre plus aſſeures, y eſtãs portez par les vents, nous arriuaſmes juſques au 38. & doublaſmes au commencement du mois de May le Promontoire ſans le voir, pour plus grande ſeureté, de maniere que nous flotions ſur la mer des Indes en vn autre nouueau monde. Ce que nous recogneuſmes à deux ſignes & indices qui ne manquẽt jamais : le premier eſt de certains paſſereaux grãds cõme de cygnes, leſquels par ce qu’ils ſont blancs par tout le corps & ont le bout des aiſles noires, il les nomment mangas de veludo, c’eſt à dire manches de velours. Ces oyſeaux ſont cõme des ſentinelles que Dieu a poſé en ces lieux là pour (ſans jamais faillir) ſaluër les paſsãs : auſſi les mariniers apres auoir jetté la ſõde en l’eau (quand ils les voyent) dreſſent la voile vers l’Orient. I’auois autre-fois leu pluſieurs choſes des grandes froidures de ce cap, mais à ce que ie voy les Portugais fort impatiens à endurer le froid, ont bien adjouſté à la lettre, cõme l’on dict, car le plus grand n’excede pas celuy que vous endurés aux matinées de Mars & de Septembre. I’eſtoy en ce lieu là en mon element, recompenſant les nuicts & le ſommeil que les grandes & cruelles chaleurs de l’Equinoxe m’auoient deſrobé. Le ſecond ſigne de ce Promontoire eſt, que l’aiguille du Quadran, qui parauãt forlignoit peu ou prou du Nort, aupres du cap s’arreſtoit directemẽt ſur le Pole. A pres qu’on a doublé le cap on rencontre vn païs, lequel pour vn froid continuel qu’il y faict, on appelle la terre de Noël. Elle eſt deſcriée à raiſon des furieuſes tempeſtes qui s’y font ſentir à bon eſcient à tous les paſſans. Nous en euſmes noſtre bonne part, car en vne belle nuict l’orage s’eſleua ſi ſoudain & ſi fort, qu’à peine euſmes nous le loiſir de caler nos voiles : & celles des autres nauires furent ſurpriſes & rompues par lambeaux par la violence des vents : là où nous conſeruaſmes le noſtres. Ceſte nuict fuſt ſi eſtrange & ſi eſpouuentable pour les grãdes pluyes, les coups eſclatans du tonnerre, & les eſclairs qui bluettoient en l’air, que vous euſſiez dict à voir vne repreſentation de l’enfer, tant triſte & effroyable eſtoit ce ſpectacle. Mais Dieu vouluſt que ces vẽts enragez nous dõnoient en pouppe, ſi bien qu’auec vne ſeule petite voile nous fiſmes en peu d’heures vn grand chemin. En ceſte tempeſte la nauire de S. François demeura derriere, ſans que perſonne s’en apperceuſt jamais, à cauſe des eſpaiſſes tenebres de la nuict, pour auoir perdu ſa grãde voile, de ſorte que nõ ne la viſmes de tout le jour ſuiuant : & apres auoir arreſté trois jours ſans qu’elle compareuſt, nous cinglaſmes droict au Moſambic, eſtimans qu’elle auroit donné deuant. Ie raconteray plus bas ce qui luy aduint du deſpuis. Apres que vous aués paſſé le cap, il y a deux chemins pour ceux qui tirent au Moſambic, l’vn à gauche, non pas fort loing du riuage d’Afrique, & celuy là eſt plus difficile à tenir, & le plus dangereux à cauſe des torrents & cruës d’eau qui emportent les nauires ſans y pẽſer en de tres-profonds precipices. L’autre chemin eſt plus long, mais plus aſſeuré vers l’iſle de S. Laurent, laquelle quãd les Pilotes voyẽt de loin, alors eſtiment-ils aller heureuſement. La cauſe de ce peril eſt, qu’entre l’Afrique & ceste iſle il y a certaines roches qu’ils nomment Baixos da India, contre leſquelles tant de vaiſſeaux & de ſi experimentes Pilotes ont heurté, que perſõne ne paſſe par là ſans auoir vne extreme craincte. Ce fut ſur ces rochers que deux de nos Peres moururent en vn fameux naufrage, leſquels bien qu’ils fuſſent ſemonds & priez inſtament de ſe ſauuer, aimerent mieux demeurer là pour l’aide & conſolation des trois cens pauures perſonnes, qui auoient eſté pouſſés par la mer auec eux ſur ces roches, que non pas de ſe cõſeruer en vie, ains s’offrans en l’holocauste de charité & d’amour de leurs prochains, ils moururẽt miſerablement de faim auec les autres, comme deſpuis ceux qui reſterent en vie, & ceux qui les alloient recourre l’ont teſmoigné. Or ie retourne à noſtre courſe, de laquelle la douce memoire de ces bons Peres m’auoit faict deſtourner, & dis en paſſant, que quand les nautonniers deſcouurent l’iſle de S. Laurent, ils ſont aſſeurés qu’ils ſont eſloignez de ces rochers ſoixante bonnes lieuës. Sur ceſte deſcouuerte nous cheminaſmes adreſſez du ſecours diuin, & laiſſames l’iſle du coſté que le Pilote ſouhaitoit le plus, flechiſſant noſtre route vers le Moſambic. Ceux qui ſont verſez en ceſte nauigation & qui cognoiſſent les lieux, deſquels nous parlons, verront aſſez combien l’apprehenſion ou des vents ou des rochers nous faiſoit eſloigner de noſtre droict chemin. Voilà pourquoy le voyage de Portugal aux Indes, que nos Coſmographes diſent eſtre de quatre mille lieues en droicte ligne, les Nautonniers le jugent eſtre de cinq mille cinq cens lieuës, en quoy à mon aduis ils ſe trompent de cinq cens lieuës. Et ce d’autant qu’ils eſtiment (ignorans qu’ils ſont des Mathematiques) que les degrez ou pluſtoſt les paralleles ſont partout eſgaux, comme ils le trouuent en leurs cartes marines qui ſont deſcrites & marquées en quarré. Or le monde eſtant rond comme il eſt, il faict ſes paralleles pres de l’Equinoxial fort grands, & à meſure qu’ils s’approchent du Pole touſiours plus petits. Au chemin qui eſt entre l’iſle ſuſdicte & le Moſambic, nous couruſmes deux grãdes fortunes plus dangereuſes que toutes les precedentes. Car deux nuicts durant, la varieté des vents fuſt ſi grande, qu’en vne ſeule nuict le vent ſe changea trente-ſept fois. Les Mariniers n’en pouuans plus, tant ils eſtoient laſſez & recreus, pour auoir ſi ſouuent changé les voiles au vent, le voiſinage de quelques iſles dangereuſes augmentoit la craincte, que nous auions de perir. Car elles ſont pleines de rochers, & ſi auec cela quand on y jette l’anchre, elles ne la retiennent pas, mais bien couppent & tranchent tout net les chables qui les ſouſtiennent : c’eſt à bon droict qu’on les appelle iſles d’angoiſſe. En ce danger les plus experimentez cõmencerent à craindre le plus, le Patron meſme ne ſe pouuoit tenir de pleurer. Pour moy ie ne ſçay pas bonnement quel homme i’eſtois pour lors, car ie demeuray ſans frayeur & ſans apprehenſion, & ne m’eſmeus non plus, que ſi j’euſſe eſté vn marbre ou quelque roche inſenſible, eſtant d’autant plus aſſeuré & conſtant, que plus i’eſtois indigne de mourir pour le ſeruice de mon Dieu. Tout ce qui nous conſoloit en la peur que nous auions d’aller briſer à tous moments contre ces eſcueils, eſtoit, que jettant ſouuent la ſonde, nous ne trouuions jamais terre, non pas meſme apres auoit laſché la corde de la lõgueur de plus de deux cens braſſes. En fin nous eſchappaſmes & fiſmes le reſte de noſtre chemin heureuſement iuſqu’au Mozambic. Mais auant d’y aborder ie ne lairray en arriere les choſes plus rares que nous rencontraſmes en chemin. Nous euſmes le plaiſir de voir vn grand nombre de poiſſons de diverſes ſortes, de Dauphins, de Balaines, & autres d’vne merueilleuſe grandeur. Mais en iceux nous ne viſmes rien de plus admirable que certains petits poiſſons à guiſe de petits harans, qu’on appelle Volans. Ils ont des aiſles cartilagineuſes, de meſme que les chauues-ſouris, au moyen deſquelles ils ſortent de la mer, fuyans quelques autres poiſſons de proye, & ſe guindent en l’air, ou ils rencontrent d’autres à qui parler. Car il y a certains oyſeaux qui les attendẽt à la ſortie. A la verité la chaſſe en eſt fort agreable, ils ſortent d’un meſme lieu à pluſieurs milliers, & la multitude des poiſſons de toute eſpece eſt ſi grande en l’Ocean, que bien ſouuent des milliaſſes toutes entieres de poiſſons, accompagnent les Nauires, voguans de trois cens lieuës. La peſche en est fort ordinaire, & les paſſans n’ont de plus delectable rafraichiſſement qu’en ceſte prinſe. Les oyſeaux ſont de pluſieurs façons, les vns reſſemblent aux pigeons, les autres aux corbeaux, & aux corneilles, & tous d’autant qu’ils viuent en l’eau, ont les pieds tout cõme les oyſons propres pour ramer. Quelques vns de ceux-là qu’on nomme Antennales, ſont de telle grandeur, que d’vne aiſle à l’autre, i’y ay veu meſurer iuſqu’à 18. palmes. On les prend d’vne nouuelle façon auec des hameçõs, comme ſi c’eſtoyent des poiſſons. L’appaſt qu’on y attache, eſt vn morceau de lard, ſur lequel ils ſe iettẽt gloutemẽt. I’obmets beaucoup de choſes, de peur d’eſtre trop long, & reuiens à mon voyage. Deuant que d’aborder au Mozambic, la nauire ſe mit en bataille : car le Roy preuoyant ce qui en ſeroit, nous auoit aduertis que les Hollandois taſchoient de ſurprendre le Mozambic auec vne flotte & armée Naualle. La veille de S. Ieã Baptiſte nous y arriuaſmes, nõ ſans danger, pour eſtre le canal de l’emboucheure du port fort eſtroit, flanqué des deux coſtez de deux dangereux eſcueils, de maniere qu’il faut prendre pour y entrer des maiſtres Pilotes du lieu. Le Mozãbic eſt vne Iſle fort petite, n’ayãt de large que la portée d’vn mouſquet, & quatre fois auſſi lõgue : où nous viſmes des hommes de tout autre maintien, que nous n’auiõs encore veu, qui s’en vindrẽt auec des petits bateaux droit au Nauire. Là nous viſmes, des Ethiopiens tous nuds (ſauf l’honneſteté) qui ramoyent. C’eſtoiẽt de ceux qu’on appelle Caffres : car ce païs d’Affrique, qu’on nomme Cafraria, n’eſt eſloigné du Mozambic que d’vn petit bras de mer, auquel le P. Gonſalue Sylueria Portugais, Gẽtilhomme de bonne part, & oncle maternel du General de noſtre flotte, auait enduré vn glorieux martyre à Monomotapa, pour la foy de noſtre Seigneur. Ces Caffres ſont gens rudes & barbares, nés pour ſeruir d’eſclaues. I’auois couſtume de dire que chacun d’eux n’auoit que la moitié de l’àme raiſonable, & que deux en auoyent vne toute entiere. Leurs bateaux ſont tous d’vne piece, & faits du trõc d’vn arbre creux, ſans iointure & ſans fer, cõbien que leurs plus grãds vaiſſeaux n’ont point auſſi de fer ny de cloux : mais ils ioignent les ais, ou pour mieux dire, les couſẽt auec de gros filets qu’ils tirent des Palmiers. Quand les Portugais, habitans du Mozambic, furent ſautez dãs noſtre nauire, ce fut à demander d’vn coſté & d’autre des nouuelles, eux de Portugal, & nous des Indes. Ie raconteray tout par le menu, ſçachant bien que vous ne vous laſſerez point de le lire. La triſte & deplorable face de l’Iſle monſtroit aiſément ſon mal-heur, car il me sembloit voir nos villages du païs bas, deſolez par la fureur de la guerre, d’autant qu’vn mois deuant que nous vinſſions, huict nauires Hollandois, ſans auoir peu rien faire apres auoir tenu la Citadelle aſſiegée l’eſpace de deux mois, mettant le feu aux quatre coins de la ville, s’eſtoient retirez de là, laiſſant tout en cendres. Ie m’en vais vous faire le recit tout au long de ce ſiege, afin que ces gens venus qu’ils ſeront en vos quartiers, ne ſe glorifient autant par menterie que par venterie. La flotte Hollãdoiſe, qui eſtoit de huict groſſes nauires de guerre, vint ietter l’anchre au Mozãbic, ſoubs la conduite du Capitaine Paul Vancaerden. Sa reſolution eſtoit de prẽdre la Citadelle, qui eſt comme la clef des Indes Oriẽtales, & vn tres commode rafraichiſſement pour ceux qui nauigent ; d’où il peut auec aſſeurance paſſer ce tãt riche & renommé fleuue Cuama, & gaigner les mines d’or & d’argent, qui ſont en la terre ferme d’Afrique. Ce qui augmentoit d’auantage ſon eſperãce, eſtoit le peu de garde qu’on faiſoit à la Citadelle, en vne ſi longue & profonde paix. Mais il en arriua au plus loin de leur pretenſion. Ils entrent donc au commencement du mois de Mars auec facilité dans ce port tout tortu, & fort difficile d’entrée, auec l’eſtonnement de tous les Portugais, leſquels d’auſſi toſt qu’ils les veirent, ce fut de faire porter dans la Citadelle, tout le meilleur de leur auoir, laiſſant neantmoins grande quantite de riz, de millet, (duquel on vit en ces quartiers là,) force draps (qu’ils ont accouſtumé de troquer auec de l’or en ce païs là ou ce trafic eſt ordinaire) brief tous les meubles de leur maiſon. Le iour apres leur arriuée, ils ſautẽt à terre pour boucler la Citadelle : les Portugais ne leur firent aucune reſiſtance à l’abordée, non faute de courage, mais de gens : car oſtez les eſclaues, il n’y en auoit que 60. qui s’y eſtoyent rengez, deſquels 40. ſeulement pouuoient porter les armes, les autres eſtans trop vieux ou trop ieunes pour ce faire. La Citadelle n’eſt point des plus foibles du monde, car elle a 4. bouleuards aux 4. coings, flanquez en telle ſorte qu’vn chacù d’eux deffend diuerſes parties du port : d’ailleurs eſtant baſtie ſur la poincte de l’Iſle, elle eſt enuironnée de la mer de trois coſtez. Or le Gouuerneur de la Citadelle Dom-Eſtienne de Taide, plaça en ces bouleuards, autant de braues Capitaines pour les deffendre. Les Hollandois commencent le ſiege par le Monaſtere des Iacobins, approchẽt & hauſſent leurs tranchées à la meſme façon qu’on fait en Europe, ſerpentant de pluſieurs tours & recours pour eſtre à couuert des harquebuſades de la Citadelle. Il y auoit aupres vne Chapelle de S. Gabriel, dans laquelle ils dreſſent l’vn de leurs baſtillõs, & l’autre du coſté de la mer qu ils baſtirent de ſacs pleins de ſables (car la terre de l’Iſle eſt ſablonneuſe) faiſant les ſacs du drap que les marchãds Portugais auoient laiſſez en leurs magazins, & arrachant des maiſons de la ville les portes & les feneſtres, les accommodoient du mieux qu’ils pouuoient à leur fabrique. Finalement ils s’auancerent ſi pres, qu’ils parloiẽt auec les Portugais, & les Portugais auec eux bien ſouuẽt. Leur plus grade aſſeurãce eſtoit de prendre la Citadelle par la ſoif, mais en icelle il y a vne bõne ciſterne en laquelle à raiſon des grãdes ſeichereſſes, il n’y auoit que fort peu d’eau, choſe qui affligeoit grandement les aſſiegez : mais ils furent diuinement ſecourus du Ciel, qui leur enuoya contre la ſaiſon du tẽps vne ſi grãde pluye, que la ciſterne trois jours durant regorgeoit d’eau de toutes parts, tant elle eſtoit pleine. I’ay dict cõtre la ſaiſon & l’ordinaire du temps, car en ces quartiers là, les vents & les pluyes gardent tellemẽt leurs ſaiſons, que c’eſt cõme vn miracle quãd le Ciel paſſe barres. Ceſte nouuelle prouiſion d’eau atterra autant les ennemis, qu’elle bailla de courage aux aſſiegez : qui fut cauſe que ſeize Portugais, & nõ plus, auec quelques Indiens, qui eſtoient arriues de Goa, auec vne nauire de charge, qui va ordinairemẽt de l’vn à l’autre, ſe ruerent en vne belle nuict ſur les ennemis : & bien qu’ils euſſent eſté deſcouuerts par les ſentinelles, ne laiſſerẽt pour tant d’vn grãd courage de les charger ſi bien & ſi beau, qu’ils en tuerent juſques à quatorze, & mirẽt les autres en fuite. Mais cõme de la deſroute des corps de garde, tous les autres coururent aux armes, les Portugais ſe retirerẽt tous fort gentiment dans la citadelle, ſauf vn pauure Inſulaire, qui fut tué par eux meſmes, qui le tenoient emmy les tenebres de la nuict pour ennemy, ayant oublié le mot du guet. Ils faiſoient bien dauantage, car ils en trainoient deux des leurs dans le fort, quand ils furent contraincts, pour la multitude de ceux qui les venoient recourre, de peur de les perdre en vie, de les deſpecher viſtemẽt, leur tranchans à tous deux la teſte, & emportans les pieces dans la citadelle pour donner l’apprehenſion aux ennemis, qu’ils ſçauroient de leurs gens (que les autres cuidoient eſtre en vie) tout leur deſſein & reſolution. D’autre coſté les Hollandois ne dormoient non plus, aſſaillant la cittadelle de pluſieurs endroicts. Vne nuict fort obſcure & fort pluuieuſe, à fin d’eſtre hors de dãger des harquebuſades, ils vindrẽt joindre la citadelle auec leurs rigues & manteaux de guerre, à fin qu’apres auoir ſappé & deſchauſſé la muraille, puis qu’ils ne pouuoiẽt faire des mines, ils la fiſſent ſauter auec de la poudre à canon : mais ce fut en vain, car les aſſiegés renuerſerent tout leur artifice, & les empeſcherent de faire leurs trous, jettans du feu, qui par la clarté deſcouurit leur entrepriſe, & par ſa chaleur en pinça quelques vns ſi auãt, qu’ils furent contraincts de s’en retourner cõme ils eſtoient venus, ſans rien faire. Cependant les deux mois ſe paſſent ſans aucun gain, pour autãt qu’ils ne peurent jamais auec vne infinité d’engins, deſquels ils ſe ſeruoient, offenſer en rien la muraille. La choſe leur ſembloit bien longue, & ſe doubtoient fort que, s’ils demeuroiẽt là plus long temps, ils ne fuſſent attrapés de nos nauires qu’ils ſçauoiẽt bien, ſelon la ſupputation du temps, eſtre parties de Portugal, & deuoir arriuer bien toſt. Et pour ce ils prindrent conſeil de leuer l’anchre, & de partir ſans profit, reſolus de venir vne autre fois à l’impourueu inueſtir la citadelle. Ils remõtent donc leur artillerie à bord, mais non pas toute, car la plus belle & la plus groſſe piece demeura pour gages entre les mains des Portugais, en la maniere qui s’enſuit. Ils l’auoient deſia chargée auec des faucons ſur vn bateau qui demeura toute la nuict ſur le riuage, pour le lendemain la porter aux nauires. Mais la meſme nuict les vẽts furent ſi grands, qu’ils rompirent la cõmande qui retenoit le bateau au port, lequel s’en alla de ſon flot rendre à terre, ce qui fut apperceu d’vn Portugais, qui de bõne fortune ſe trouua là, lequel ſoudainement auec nombre de ſes eſclaues, fit deſcharger la piece, la fait enſeuelir dans le ſable bien auant, & bruſle le batteau d’vn autre coſté. Le matin eſtant venu, les Hollandois deſcendent de leur Nauire pour prendre la piece, s’ils l’euſſent trouuée : mais elle n’y eſtoit plus, & furent ſaluez du bon jour que les habitans du pais leur dõnerent à grands coups de fleſches, deſquelles ils en tuerent cinq, les plus ſages furent d’aduis de ſe retirer. Or i’ay veu le canon dans la citadelle, & ay recogneu à l’inſcription qu’elle porte, qu’il a eſté fondu à Mildebourg en Zelãde. Il auait ſur le dos vne fortune grauée auec ceſte epigraphe, Ver-vacht goede fortuna ; c’eſt à dire, attends la bõne fortune. encore ce peu de Flamend que je ſçauois, me ſeruit-il pour lors. Deuãt que hauſſer les voiles, il enuoye vne lettre au Gouuerneur de la citadelle par vn homme du pais qui portoit enuiron ces paroles : Que les ennemis faiſoiẽt le pis qu’ils pouuoient à leurs ennemis, & pour ce deuant que partir ils alloient mettre tout en feu : mais que gaignez d’vne courtoiſie de guerre, ils demandoient aux Portugais s’ils vouloient racheter leurs maiſons & leurs Egliſes à prix d’argent. Les Portugais ayant tenu cõſeil là deſſus, ſe reſoluent conſtãment de ne faite aucun pacte que ce fuſt auec l’ennemy, & adonc leurs reſpõdent en ces mots : qu’ils n’auoiẽt point cõmandement du Roy leur maiſtre, ſinon de cõbattre auec eux juſques à la mort, & qu’au reſte c’eſtoit tout ce qu’ils leur vouloient dire. Ceſte reſponſe reçeuë, les ennemis d’vne grande furie courent tout, commençans deſpuis vn bout de l’iſle, & à la maiſon de Dieu, par vne chapelle de S. Antoine à mettre toutes les Egliſes & les maiſons à la mercy des flãmes. Vne ſeule petite chapelle eſchappa la rage de ces heretiques incendiaires. Elle eſtoit dediée à noſtre Dame, & eſtant ſiſe au pied de la citadelle où ils ne pouuoient venir ſans vn euident dãger, & ainſi ſur la fin du mois de May ils font eſtat de s’en aller. Ils auoient peu deuant bruſlé la nauire deſchargée, qui eſtoit venue de Goa, apres auoir eſcumé tout ce qui eſtoit dedans, & emmenerẽt auec eux vn brigãtin du Gouuerneur fort gentil & leger, tout propre pour aller deſcouurir d’vne viteſſe admirable, & en eau baſſe tous les lieux & : riuages d’alentour : il leur faſchoit fort de s’en aller. Ie ne ſçay ſi ce n’eſtoit point vn preſage qu’ils deuoient laiſſer là vn de leurs vaiſſeaux, car deux de leurs nauires ſortoiẽt du port, l’vne couurãt l’autre de la volée des coups de canons, qu’on tiroit de la citadelle : mais comme le port eſt fort eſtroict, l’vne des deux s’enſabla & demeura arreſtée, qui fuſt tout auſſi toſt accueillie des Portugais à grands coups d’artillerie, ſi bien qu’elle fut eſtropiée, & rẽduë du tout inutile au nauigage. Toutesfois quand la marée vint, & qu’ils la peurent mettre en flot, ils l’emmenerent en lieu où ils la peuſsẽt deſpoüiller & deſgarnir tout à loiſir, le reſte demeura là pour l’eſcot, perdant autant en ceſte ſeule nauire, qu’ils pouuoient auoir gaigné de leurs volleries & brigandages. Finalement ils allerent en l’iſle de S. George, voiſine de la citadelle adouber leurs nauires, qui auoiẽt eſté mal traictées par les aſſieges ſur leur partement, & puis s’en allerent laiſsãt au Moſambic (cõme on a ſçeu du deſpuis par les habitãs du lieu, qui traicterent auec eux) non gueres moins de deux cens de leurs gens, perte non petite, attendu qu’ils eſtoient ſi loing de leur païs : & des aſſiegés, il en mouruſt pres de vingt. Nous arriuaſmes donc apres le deſpart des Hollandois plus d’vn mois, vers le 23. de Iuin, que ſi nous euſſions tenu le droict chemin, ſans doubte nous les allions rencontrer. Car ayant paſſé le Cap de bonne eſperance, nous demeuraſmes (ce que i’auois oublië à dire) vingt jours tous entiers les voiles ployées, attendant le bon vent. Eſtans arriuës nous trouuaſmes l’iſle en vn piteux & miſerable eſtat, ſans viures, ſans commoditez, outre que les maiſons bruſlëes, tenoient dans les nauires ceux, qui eſtoient ſi fort amoureux de la terre ferme. Mais deuant mettre pied à terre, il faut que ie raconte à la gloire de Dieu ce que nous fiſmes eſtans encor ſur mer. I’auois charge des malades, ne leur ſeruant pas ſeulement d’enfermier, ains encore de Medecin : car celuy que nous auions, à peine çauoit-il bien ſeigner, & faire les cheueux, quant au reſte du tout rien. Le Pere qui eſtoit noſtre ſuperieur, preſchoit toutes les feſtes : lequel apres m’auoir inuité ſouuent à ce faire à mon tour, enfin i’acquieſçay à ſa volonté, & à l’importunité de beaucoup d’autres, qui m’en preſſoient. Comme dõc ie m’eſtois preparé pour le Dimãche de Paſques fleuries, le Ciel qui ſe couuriſt ce jour là, deſtourna mes auditeurs par la pluye. Derechef auſſi le premier jour de May ie fus empeſché par la violence des vents. Du deſpuis eſtant ſemond de m’aquiter de ma promeſſe, i’eſchappois en leur diſant, qu’il ne falloit rien entreprendre cõtre le Ciel, ainſi que i’auois faict peu deuant. En fin ſi fus-je contrainct de ce faire : mais ce fuſt au chemin que nous fiſmes, deſpuis le Moſambic juſques à Goa, & le jour de ſainct Matthieu, auquel ie preſchay en Portugais. Ie ne parle point maintenant ſi ie fis bien ou mal, du moins quant à la langue ie n’appreſtay à rire à perſonne : pour vous dire qu’il n’y a pas tant de difficulté à apprendre les langues, que nos Peres quelque-fois s’imaginent. Quant à moy, ie parle pour le preſent beaucoup mieux Portugais, que Francois, ainſi que ie l’ay experimenté encores ce jourd’huy. L’vn de nous faiſoit le Catechiſme de deux iours l’vn, & moy venant du Mozambic à Goa ie tenois ceſte ordinaire. Tous les iours ie le faiſois aux Caffres, & de deux iours l’vn aux Portugais ; aux Caffres c’eſtoit par interprete, bien que ie ſçeuſſe quelque peu de leur langage, qui eſt de verité bien beau, ſemblable au Flament, & plus doux que L’Allemãt, car il y a plus de voyelles, & moins d’aſpirations. Par exemple Molungo, Dieu : Mana Molungo, Fils de Dieu : Mamea Molugo, Mere de Dieu : Moſungo, Maiſtre : Mocate, du pain : Ignaſaeca, du millet : & autres ſemblables. Ces Caffres eſtoient en nombre de quatre vingts, tous eſclaues & Payens, & ceux qui eſtoient Chreſtiẽs n’eſtoient pas plus doctes. Ie fis tant en fin par mes iournées, que tous apprindrent à faire le ſigne de la Croix, à reciter leur Pater, Aue & leur croyance. Vn de nos Freres diſoit ſur le tard tous les iours les Letanies. Nous nous efforcions d’appaiſer les querelles des Soldats, & les aider au beſoin. Mais le plus grand trauail fut d’entendre les confeſſions au Careſme, car en ce tẽps tous ceux du nauire ſe confeſſerent. Et pour autãt que les Portugais ſont de ceſte humeur, qu’ils ſe confeſſent plus volontiers à vn eſtanger, qu’à leurs compatriots, i’en entendis la plus grande part, & des plus apparens qui auoient charge au nauire. Le General meſme s’en vint pluſieurs fois à moy pour ſe cõfeſſer. Au Mozambic ce trauail ſe multiplia ſelon le nõbre des nauires, & puis, nous eſtãs ſur la mer quand Paſques vindrent, ſi toſt que nous euſmes prins terre, il fallut qu’vn chacun fiſt ſon deuoir, ſelon le commandement de l’Egliſe. De façon que depuis que nous arriuaſmes, deux mois durans, il ne s’eſt paſſé iour, auquel nous n’ayons entendu les confeſſions, depuis le bõ matin iuſques au midy, ſans autre reſpit que pour dire la Meſſe. L’apreſdinée nous viſitions les malades, tant de l’hoſtel Dieu, que ceux qui eſtoient dedãs leurs petites cabanes, nous reſſouuenans qu’en ce lieu meſme, & en ce meſme office, le grand & bien-heureux Xauier, le P. Gaſpar Barzé, & tãt d’autres des noſtres, auoient fait les premiers eſſais de leur ardente & embraſée charité. I’ay bien voulu raconter toutes ces choſes enſemble, afin de n’eſtre contraint d’interrõpre le fil & le cours de noſtre narration par cy apres : ie reprens donc mes premieres erres. En ce cõmun embraſement nous n’euſmes pas faute d’amis, qui pour nous receuoir & heberger firent tout ce qu’ils peurent. Vn bõ vieillard ancien, & grãd amy de noſtre Compagnie, nommé Aſcẽſus Mendes, auoit eſté tellement bruſlé des Hollandois, qu’il eſtoit contraint de ſe loger dans vne petite cahuette en la fortereſſe. Ce bon vieillard aidé d’vn autre de nos amis, nous dreſſa tout auſſi toſt vn taudis de branches de palmiers, afin de nous loger à couuert. On craint plus en ces quartiers le chaud que le froid, voila pourquoy les vents qui ſouffloient de toutes parts en ceſte noſtre demeure, en chaſſoiẽt toute la chaleur eſtouffée. Ceſt autre s’appelle Antoine Coutigno, lequel i’ay bien voulu nommer, afin que vous le puiſſiez nommer en vos prieres & deuotions, & le recommander à la diuine Majeſté ; le premier mourut pẽdant le temps que nous fuſmes là, l’autre vit encore. Que ſi vous deſirez ſçauoir les choſes plus rares de ces quartiers icy, ce ſont les Palmiers qui emportent à bon droit la palme ſur tous les autres arbres de ce pays : car en iceux vous prenez tout ce qui eſt neceſſaire pour la vie de l’homme. Le vin, l’eau, le vinaigre, l’huile, le laict, les nauires toutes equipées, les chapeaux, les ſieges, & pluſieurs autres choſes. Les Hollandois ſur leur partement en couperent vn grand nombre, & pour ce en voit on des grãdes tailles par les chãps. Ie n’ay que faire de m’eſtendre plus loin en la deſcription de ceſt arbre, veu que le P. Maffëe & pluſieurs autres l’ont fait fort copieuſemẽt. Il y a en ces quartiers des Indes, vne ſorte de figuiers admirables : ils naiſſent & meurẽt tous les ans, & n’ont qu’une ſeule branche, en laquelle il y a pluſieurs figues, qui ſe mangent toute l’année, les vnes ſuccedantes & meuriſſantes apres les autres : & ſi elles ne ſont pas de meſme figure que celles d’Europe, les ſurpaſſant quatre fois en grandeur, plus lõgues que larges. C’eſt vne viãde fort commune & fort ſaine : nous en mãgeõs tous les iours. Les fueilles de l’arbre ſont plus grandes que ie ne ſuis, larges de cinq ou ſix pieds, quelques vns eſtiment, & aſſez à propos, que la pomme d’Adam eſtoit de ceſte eſpece, car il trouua tout auſſi toſt en ceſt arbre dequoy ſe couurir : veu que d’vne couple de ces fueilles iointes enſẽble, vous en feriez vne robbe, cõme la patiẽce d’vn Religieux. Auſſi ſe ſert-on de ces fueilles en beaucoup d’vſages. Les habitãs du lieu en font des aſſiettes, des plats, & ne ſe ſeruent iamais plus haut d’vne fois d’vn de ces plats. Le figuier quãd il s’en va mourir ſur la fin de l’année, laiſſe vne racine, de laquelle ſort vn nouuel arbre. Il y a vn autre fruict bien rare qu’on nome Ananazares, de la forme d’vn cocombre, de figure longue & rõde, grand d’vn pied, iaune en couleur, couuert de petites peaux ou bourles, qui s’eſleuent vn peu en forme d’eſcailles, vertes à l’extremite, & d’vne odeur tres-ſoüefue. On le mãge tout, apres qu’on l’a pelé, ayant le gouſt fort ſemblable a vn coin, encore eſt-il pl’agreable. On dit qu’il y a vne infinité d’autres fruicts, que ie n’ay point encore veus, cedant toutesfois en bonté à ceux que ie viens de dire. On ne trouue point icy de vos poires, põmes, prunes, ceriſes, peſches, mais bien force oranges & citrons. Reuenant donc à noſtre voyage, cependant que nous attendons le temps fauorable, deux des noſtres tomberent malades, le Pere Sebaſtien Minolfi Sicilien, lequel bien qu’il fuſt legerement malade, ne peut recouurer la premiere ſanté, que nous ne feuſſions au port de Goa : l’autre fut Blaiſe Faualle Veronois, qui fut emporte d’vne fieure maligne & dangereuſe. Dieu nous voulut ainſi dixmer. C’eſtoit vn ieune hõme de grande expectation, & d’vn grãd courage, Deux iours auparauant que tomber malade, il auoit paſſé toute la nuict entiere auec moy au cheuet d’vn pauure Soldat, qui eſtoit tombé ſubitement malade, & ſi ie ne pouuois tirer de luy aucun ſigne de douleur de ſes pechez, eſtant entré en reſuerie : Dieu voulut que le lendemain il ſe confeſſa de bõ ſens, & mourut fort biẽ : le iour d’apres no’ enſeueliſmes noſtre Frere en l’Egliſe de noſtre Dame prés de la Citadelle, faiſant l’office ſelõ la couſtume de la Compagnie, non plus ny moins que ſi nous euſſions eſté en quelque College. Le lieu où nous le miſmes ce fut deuant l’Autel au milieu, où le Preſtre commance la Meſſe, en la meſme place en laquelle pluſieurs années deuant, nos Peres enſeuelirent vn autre des noſtres qui auoit eſté conſacré Eueſque du Iappon, la Chapelle on la nomme en Portugais, Noſſa Senhora do Boluarte. I’eſcris cecy, afin que ceux des noſtres, qui viendront icy apres, le ſçachent. Eſtans donc en attente enuiron le 10. ou 12. d’Aouſt, voila que ſans y penſer & tout d’vn coup la flotte des Hollãdois, la meſme que deuant, apparoiſt ſur mer. Mais ie m’oublie de vous dire, ce que deuint la nauire de S François, qui auoit eſté emportée par la tempeſte. Elle vogua comme elle peut iuſques au Mozambic : mais deuant que comparoiſtre, les vẽts la repouſſent ſur des rochers, à douze lieuës ou plus du Mozambic, qui ne ſont pas fort eſloignés de la terre ferme, contre leſquels elle heurta iuſques à neuf diuerſes fois, de façon que tous ceux qui eſtoient dedans, n’attendoient que la mort, laquelle pour euiter, ceux qui ſçauoient nager, ſe mettoient deſia en deuoir, Ce fut vn miracle que de ces coups furieux elle ne ſe rõpiſt & fracaſſaſt en cent mille pieces, car elle eſchapa par vne grace ſpeciale de Dieu : & ce qui ne ſe peut naturellement faire, elle alloit n’ayãt que ſix braſſes d’eau, tels vaiſſeaux en demandant pour le moins dix ou vnze. Quelques vns diſent, que noſtre Dame s’apparut ſur la hune du nauire : mais i’en doute fort, pour n’auoir aucun fidele garand de cela : & ces bonnes gẽs de marine, quand ils ſont troublez de l’apprehẽſion du danger, & de la mort, ils s’imaginent qu’ils voyent ce qu’ils ne voyent pas. Ceſte nauire donc pouſſée d’un meilleur vent que deuant, entra au port quinze iours apres nous : laquelle bien qu’elle feiſt eau de pluſieurs endroits, la ſentine ſe deſchargeant fort aiſémẽt, ſelon l’opinion de pluſieurs, pouuoit auec toute aſſeurance durer en ceſt eſtat iuſques à Goa. Mais ie retourne aux Hollandois. Auſſi toſt qu’ils parurent, on ſe mit à ſerrer tout dans la Citadelle, de no’ autres vne partie ſe retira dãs la fortereſſe auec les malades, & l’autre mõta ſur mer auec les Soldats, au nombre deſquels ie me trouuay. Et d’autant que les Hollandois faiſoiẽt mine de vouloir entrer, le General de l’armée, & la pluſpart des Gentils-hommes, auec pluſieurs Soldats, ſe confeſſerẽt. On prepara la nauire au combat : mais ils ietterẽt l’anchre aux deux Iſles voiſines de S. George & de S. Iacques, à la veuë de la Citadelle, & de nos vaiſſeaux. On deſiroit fort qu’ils vinſſent, parce qu’on s’eſtoit fortifié, tãt de la Citadelle, que du deſtroit de l’emboucheure & du port : mais ils ne ſont pas ny ſi forts ny ſi courageux, qu’on les fait. Le General de noſstre flotte auoit fait mõter fort à propos, quelques pieces de canon, qui auoiẽt eſté deſgarnies de leurs rouages au ſiege paſſé par le moyẽ des charpentiers qu’il menoit, & en auoit fait faire d’autres, pour la deffence de la Citadelle, qui n’auoit pas grand beſoing de noſtre ſecours, ny de munitions de guerre, en eſtant deſia aſſez ſuffiſamment fournie. Si y auoit-il bien du danger à la ſortie du port, à cauſe qu’elle eſt ſi eſtroiſte, que nous auons dict ; neantmoings le General, homme genereux, ſe preparoit pour partir, & aller auec trois nauires combattre contre ſept ou huict. Ce qu’entendans les Portugais habitãs de ce lieu, firent tant enuers nous par leurs prieres, larmes, & proteſtations, que nous ne les abandõnaſſions point, au moins tãdis que le temps propre pour nauiger vers Goa dureroit, qu’en fin il fuſt conclu que noſtre voyage ſeroit differé juſques au 20. d’Aouſt, & que cependãt l’on ſeroit aux eſcoutes, pour voir ce que voudroit dire l’ennemy. Mais en vain, Nihil ille nec auſus, nec potuit, ils n’oſerent, & ne peurent jamais rien : tout ce qu’ils firent, ce fuſt de ſe promener & voltiger auec de petites fuſtes. Or vn jour cõme ils s’aduancerent vn peu trop de nos vaiſſeaux, il ne s’en falluſt preſque de rien qu’on n’en print vn des leurs, ce qui les rendiſt plus ſages à l’aduenir. Le 25. jour eſtoit deſia eſcheu, & l’ennemy ne bougeoit point, ne pretendant autre choſe que d’empeſcher noſtre nauigatiõ : mais cõme nous nous preparions pour partir, voilà que le jour ſuiuant il deſancre, eſtimãt que le temps propre au voyage fuſt eſcoulé, d’autãt que les Portugais ne partent quaſi jamais du Moſãmbic apres les 20. du mois d’Aouſt, à l’occaſion que és Indes les vents accouſtumés ne faillent jamais de tirer, & regnent (Dieu le voulant ainſi) chaſcun à ſon tour. Le deſpart de l’ennemy nous donna eſperance de partir ; neãtmoins noſtre Pilote & les Inſulaires nous mettoient tant d’empeſchemẽs, de difficultés & de dangers au deuant, qu’il ſembloit que le Ciel & la terre euſſent cõjuré cõtre nous. Nonobſtant tout cela, le General, qui eſtoit le maiſtre abſolu en ceſt affaire, vouloit qu’on partiſt, pour autãt qu’il ſçauoit qu’on auroit beſoing en l’Inde des nauires que nous menions. Au moyen de quoy cõtre la volõté de tous les habitãs de l’Iſle, nous nous diſpoſons à partir deux jours apres la leuée des Hollandois. Or voicy vn’autre infortune, car la nauire de S. François, qui eſtoit venuë la derniere, deuoit partir la premiere, ſi elle ne ſe fuſt enſablée, deuant que les deux autres miſſent la voile au vent, & cõme l’eau eſtoit fort petite & fort baſſe, penchant ſur le coſté le plus profond, l’on fuſt contrainct, de peur qu’elle ne ſe renuerſaſt & periſt auec tout ce qui eſtoit dedãs, pour la deſcharger, de couper les maſts, de la peſanteur deſquels elle eſtoit toute affaiſſée. Ce qui fuſt ſi promptement executé que merueiiles. Car le maiſtre maſt eſt ſi gros que deux hõmes ne le ſçauroient embraſſer. Ce qui retarda encore noſtre nauigatiõ, d’autant qu’il falluſt deſcharger l’artillerie de ceſte nauire & la tranſporter aux autres deux. Le reſte de l’equipage fuſt mis entre les mains des Threſoriers du Roy : pour les perſonnes, les vnes demeurerẽt en l’Iſle, les autres s’embarquerent aux deux nauires reſtãtes. En fin finale, le 3. de Septẽbre, par la grace de Dieu, ayans mis plus noſtre aſſeurance en ſon aide qu’en tout le ſecours humain, nous deſmarames du Moſambic, bien que nous couriõs de grãds dangers de la part des ennemis, n’ayant que deux nauires, & plus encore, ſi vous voulés, des vents cõtraires & du peu de prouiſion qui nous reſtoit. Toute-fois nous eſchapames toutes ces fortunes, ſecourus de l’aſſiſtãce diuine & de vos bõnes prieres. Car eſtãs partis, cõme dict eſt, le 3. jour de Septẽbre, auec vn vent propice, mais violẽt, le meſme jour nous enduraſmes vne telle tourmente, que la plus part des voyageurs furẽt ſaiſis d’vn grãd mal d’eſtomach, pour la deſaccouſtumance de la mer. Le jour d’apres & les ſuiuans, nous n’aduançaſmes guiere, partie à cauſe du vent cõtraire, partie à raiſon de la trop grãde bonace. Ce qui rendoit fort ſuſpẽs tout le mõde, car d’autãt plus que nous demeuriõs, d’autãt plus ſe reculoit la commodité de pouuoir nauiger aux Indes : & les Mariniers craignoient fort qu’au lieu d’aller auant, il nous faudroit tourner arriere. La force de l’eau, & le flux de la mer, eſt en ces lieux ſi incogneu, que le vent emporte ſouuẽt les vaiſſeaux malgré qu’on en aye, iuſques aux eſcueils de Soffala, qui eſt vne autre Citadelle des Portugais. Au moyen dequoy tout le monde ſe recommandoit à Dieu, car de retoumer au Mozambic, le General n’en vouloit point ouyr parler, & le port de Monbaza eſtoit eſloigné de nous de plus de deux cens lieuës, outre que ceſt endroit eſtoit fort dãgereux iuſque là, qu’on n’y pouuoit paſſer que de iour, & lans que quelqu’vn marchaſt deuan, qui auec vne ſonde tentaſt la profondeur de l’eau, à ceſte occaſion on fait à l’honneur de noſtre Dame (à laquelle noſtre nef eſtoit dediée) vne queſte pecuniaire, puis vne autre en l’honneur de S. Laurens, (l’Iſle duquel eſtoit à main droite) & la 3. en l’honneur de S. Saturnin, que les Matelots inuoquent auec grande confiance, pour obtenir de Dieu le vent fauorable. Ce ne fut pas en vain, pour autant qu’il ne pleut pas tant ſeulement à Dieu, par l’interceſſion de ſes Saincts, de nous bailler les vents en pouppe, ce que nous demandions ſeulemẽt, mais il luy pleuſt de ſurpaſſer & d’aller au delà de tous nos deſirs, faiſant que contre le vent, l’eau nous portant de ſon flux (que nous pẽſions nous eſtre contraire) nous fiſmes nonante ou pres de cẽt lieuës, ſi biẽ que le 11. de Septembre de bon matin nous viſmes l’Iſle de Comoro : & encore que tout le monde ſçeuſt biẽ qu’il n’y pouuoit auoir en ce lieu d’autre Iſle à la main droite, que celle là (pour eſtre celle de S. Laurent, plus à coſté, vers le midy) toutesfois le Pilote ne pouuoit croire que ce fuſt elle, bien qu’à cauſe de ſa hauteur merueilleufe & prodigieuſe, on la puiſſe ſans point de difficulté recognoiſtre. Ceſte Iſle eſtãt comme coupée en fõd de cuue, eſt plus haute que ne ſont les mõts Pyrenées, à tout le moins que tous ceux que i’ay paſſez. Or la ligne Meridionale du Soleil que nous priſmes auec l’Aſtrolabe, nous tira hors de doute : car nous la trouuaſmes à la meſme hauteur, en laquelle ceſte Iſle eſt aſſiſe, qui eſt, ſi i’ay bonne memoire, vnze degrez & demy par delà la ligne, en l’Hemiſphere Antartitique ; ce qui nous rendit le courage, meſmement n’eſtant point attendu de nous : Et beaucoup plus quand le meſme iour, vn vent commença à ſouffler dans nos voiles ſi heureuſement qu’il nous accompagna tres-fidelement plus de huict cens lieuës, c’eſt à dire, iuſques à Goa, & le huictieſme d’Octobre nous deſcouuriſmes les Indes, que nous auions recherchées par vn ſi long & difficile chemin. Or ce que vous voyez le premier, ſont des rochers que les Portugais appellent, à raiſon de leur ſeichereſſe, Ilheos queymados, c’eſt à dire, Iſles bruſlées. D’vn coſté ils ſe võt rendre à la terre ferme, & ſont diſtãs de Goa vers le Nort, d’enuirõ douze lieuës. Les Pilotes s’adreſſent ordinairement là, d’autant que s’ils alloiet plus bas que Goa vers le Midy, ils ne pourroient à cauſe du vent contraire gaigner Goa, tirãt & montant au Septentrion : & ce meſme vent eſt fauorable à ceux qui du Septẽtrion tournẽt voile deſcẽdans au Midy. Le meſme iour ſur le Veſpre, nous moüillons l’anchre afin de n’entrer dans le port pendãt la nuict. Et en ce meſme tẽps arriua vne choſe funeſte, qui rabattit vne partie de noſtre ioye, car vn des Matelots qui iettoit l’anchre, tombant dans la mer, ne fuſt iamais plus apperçeu. Le iour donc enſuiuant, leuant les anchres à la diane, nous hauſſõs les voiles droit à Goa, où nous fuſmes tout auſſi toſt enuirõnez d’vn mõde de petits batteaux, remplis de Portugais & d’Indiens, les vns venans pour nous bien-veigner, les autres pour leurs affaires, quelques vns pour gaigner, nous apportãs des viandes, des fruicts, du vin, & autres rafraichiſſemens de terre ferme. Et pleuſt à Dieu que vous ſçeuſſiez (mes freres tres-chers & bien aymez) quel plaiſir & quelle ioye c’eſt que d’arriuer au port, apres vne ſi longue & facheuſe nauigation. Ie penſois & diſois lors en moy meſme : Bon Dieu ! quel contentemẽt ſera ce donc, quãd apres le voyage & la nauigation de ceſte vie chetiue & miſerable, tu viendras, ô mon ame, ſurgir au port d’vn ſalut eternel ! Or ie viens à vous deduire, le doux accueil, les amiables embraſſemẽs & les congratulations que nous firẽt nos Peres, & Freres. Sur le tard de ce iour là, ils enuoyerent vn homme pour nous ſaluër au nauire, & prier d’attẽdre encore vn peu de temps à deſcẽdre, iuſques à tãt que tout l’appareil de noſtre entrée fuſt mis en bon ordre & diſpoſition. Ils ſçauoient biẽ que nous deuions arriuer, parce que la quatrieſme nauire qui deuoit venir quãt & nous, partit apres nous de Lisbonne, & arriua deuant nous à Goa, pour autant qu’elle ne paſſa point au Mozabic, & en icelle eſtoiẽt les lettres qu’ils receurẽt deuãt noſtre arriuëe. Le P. Prouincial eſtoit pour lors en la Peninſule de Salſete ; où il faiſoit la viſite. Or cõme il eſtoit pres de la mer, il ſçeut tout auſſi toſt que noſtre nauire eſtoit au port. Le bon Pere (il s’appelle P. Gaſpar Fernandez) ſur le chãp enuoye ſon cõpagnon au nauire, pour ſçauoir ſi nous y eſtions point. Le Pere vint à noſtre bord enuirõ la minuit, & ainſi que nous eſtiõs encore auec luy deuiſans, cõme vous ſçauez, familierement & doucement par enſemble, voila qu’à trois heures de matin, le batteau qui nous deuoit porter à terre, arriua, & ſans que nous penſaſſions à rien, ils nous ſaluerent (comme ils ont accouſtumé de faire tous les Europeans, qui viennent pour eſtendre le Royaume de Dieu, & preſcher l’Euangile) auec vne belle aubade, car ils menoient des meneſtriers, leſquels allans tout autour du nauire, ſonnoiẽt melodieuſemẽt des hauts-bois.

Apres cela vn jeune enfant cõmença à entõner d’vne voix tres-belle & tres-agreable, Benedictus qui venit in nomine Domini, le coeur luy reſpondiſt tout auſſi toſt en Muſique, & chanterent comme cela vn aſſés long temps. Cela faict, nos Peres & freres, qui eſtoient venus dans le batteau (bien vne trentaine) montent à bord, & Dieu ſçait cõme ils nous accollerent eſtroictement & charitablement.

Ie vous laiſſe à pẽſer ce que nous deuions faire nous autres, & de tout cela ie tirois ceſte conſideration à part moy, qu’eſt-ce que peuuent faire les choeurs des Anges, & les troupes des bien-heureux venãt au deuãt de ceux qui font leur entrée en Paradis. Les ſalutations faictes, nous deſcendiſmes dans le batteau portans fort peu de choſe auec nous. Le Pere Prouincial auec le P. Recteur du College (le P. François Vieira) & quelques autres de nos Peres nous attendoient au riuage, auquel il y a vne Palmeraye, ou vn bois de Palmiers, auec vne belle maiſon & fort cõmode, qui eſt aux Nouices. Nous ne miſmes pas encore pied à terre en ce lieu là, d’autant que le P. Prouincial vint à nous, dans le nauire, lequel apres nous auoir embraſſés paternellement, & nous auoir briefuemẽt entretenus de paroles, nous feit mettre à table, nous preſentant des fruicts qu’il auoit apportés de la Palmeraye, pour nous rafraiſchir. Cependãt nous voguions touſiours, tirant droict à Goa, diſtãt de ce port de trois bõnes lieuës, & les Muſiciens faiſoient encor auſſi leur deuoir de bien chanter diuers motets & chanſons ſpiritueles, meſme en la langue du pais, car il y auoit des originaires entre les Muſiciẽs. Eſtans dõc arriuez au port de Goa, on nous bailla à chaſcun vn paraſol, choſe commune & neceſſaire en ce pays là, à raiſon des picquãtes & exceſſiues chaleurs du Soleil, & en ceſt equipage nous allaſmes au College de la Compagnie, appellé autrement le College de S. Paul. Au porche qui eſt deuãt ledict College, eſtoit le reſte de nos Peres & Freres, auec vne multitude infinie de Meſſieurs de la ville, auquel endroict nous fuſmes receus auec vne excellente Muſique, qui nous cõduiſit dans l'Egliſe du College magnifiquement ornée & accõmodée. Là eſtãs, en premier lieu nous nous proſternons & adorons le S. Sacrement, rendans graces immortelles à la diuine Majeſté, de tant & tant de particulieres faueurs & benefices receus de ſa main liberale. De là on nous meine en la Sacriſtie, pour ſaluër les corps du bien-heureux P. Xauier, & des Martyrs de Salſete, deuãt leſquels nous fiſmes nos deuotions & remerciemẽs, chaſcun ſelon ſon deſir : & ce fuſt icy où ie fus memoratif de tous ceux qui s’eſtoient en Europe recõmandez à mes prieres : d’où eſtans ſortis, ce fuſt à nous faire changer d’habits deſpuis la teſte iuſques aux pieds. En la couſturerie il y auoit des grãds vaiſſeaux, preparés & diſpoſez pour nous lauer le corps, auec l’eau chaude, & de bõnes herbes, car nous auions bien cõtracté de l’ordure par l’eſpace de neuf & tant de mois, que nous auiõs demeuré dãs le nauire. En apres on nous habille a la façon que nos Peres le font aux Indes, ne retenãt quaſi rien de ceſte forme de veſtemẽt que nous auions apporté d’Europe. Les veſtemẽs eſtoient fort legers à cauſe du chaud, & beaucoup plus deliez que celuy duquel vous vſez en Eſté. Cõme nous fuſmes veſtus, vindrent les barbiers (ce ſont des ſeruiteurs du College) qui nous firent le poil, la barbe, & la courõne, à la mode du païs : & de là on nous mena diſner au refectoire, qui eſtoit orné de belles fleurs, & tout parſemé d’herbes. Nous demeuraſmes tout ce jour là, & le ſuiuant au College. Le troiſieſme eſtãt venu, le P. Prouincial nous cõduiſit à la maiſon Profeſſe, qui s’appelle du nom de I e s v s : en laquelle nous entraſmes tous par l’Egliſe, fort magnifiquemẽt parée. Ie n’ay jamais veu de maiſon ny d’Egliſe de noſtre Compagnie ſi belle, qu’eſt ceſte cy. Là les autres Peres s’arreſterent deux jours, puis ils allerẽt demeurer deux autres jours au Nouitiat, d’où ils furent enuoyés en la maiſon qu’on nõme de Saincte Anne, ſituée en vne tres-belle & tres-planteureuſe vallée, Ceſte maiſon en nos quartiers ſeroit vn bien beau College & des meilleurs. Il y a vne fontaine viue & ruiſſelante, de laquelle ſe faict vn bel eſtang, & c’eſt merueille qu’en ce païs, cõtre l’ordinaire du noſtre, en Eſté (bien que c’eſt touſiours Eſté, les arbres eſtãs en tout temps reueſtus de leurs fueilles) l’eau eſt tiede, & preſque chaude. La cauſe de cela, à mõ aduis, eſt, que le froid eſtãt bãny de ces païs-cy, il ne ſe faict point d’Antiperiſtaſe. La chaleur eſt icy ſi vehemẽte, voire meſme en ce temps auquel le Soleil eſt plus recule de nous qu’il puiſſe eſtre, en eſtant eſloigné de quarante quatre degrés, quãd il eſt au Tropique du Capricorne (car Goa eſt en l’eſleuation de ſeize degrez & demy du Pole Arctique) qu’il n’en faict jamais de ſi grãdes en nos pays bas. On dict que le chaud eſt bien plus immoderé au temps qu’ils ont le Soleil pour Zenith, à ſçauoir au mois de May & de Iuillet, qui eſt le temps auquel le Soleil monte & deſcend du Tropique de Cãcer, bien eſt vray, qu’ils content leur Hyuer au mois de Iuin & de Iuillet, à raiſon des grandes pluyes qu’ils experimentent en ce temps là. Ie retourne à la cõpagnie de nos Peres, laquelle il me falluſt quitter quatre jours apres noſtre arriuée, car le General de noſtre flotte me feiſt appeller en ſon vaiſſeau, & ce d’autant que les nauires Hollãdoiſes, qui auoient aſſiegé le Moſambic, vindrent pour ſe jetter dans le port de Goa, & cõme on s’appreſtoit pour combattre, il voulut luy, & les autres ſeigneurs, & gẽtils hommes de ſa ſuite ſe confeſſer, deuant qu’entrer en bataille. Ie m’en allay donc ce jour au nauire ; & deux jours apres voicy les ennemis qui s’en viẽnent les voiles au vent, tout droict à nous. De quoy s’apperceuans les ſoldats, ſe confeſſerent tous haſtiuement, à la ſoldade, c’eſt à dire briefuemẽt. Mais l’ennemy voyãt trois nauires dans le port toutes preſtes de venir aux mains (car celle du bon Ieſus eſtoit arriuée) outre plus vne fortereſſe, petite à la verité, mais baſtie de nouueau en vn lieu tres-cõmode, cala voile & s’arreſta à la portée du canon, où il demeura quelque temps, & puis cingla vers le Septentrion, quelque peu de jours apres coſtoyãt la rade : à fin que ſi quelque nauire venoit de Portugal, il luy couruſt ſus, deuãt que nos vaiſſeaux la peuſſent ſecourir. Ces gẽs vſent de nauires fort promptes, & fort bõnes à la voile, auec leſquelles ils fuyent quãd ils veulẽt fort legerement, & retournẽt auſſi viſte quand il leur plaiſt. Et c’eſt pour quoy nos gens ne les attaquerẽt point, ce qui fut bon pour eux : car en ſe retirãs, ils prindrẽt ceſte quatrieſme nauire ; laquelle comme i’ay dit, eſtoit partie apres nous de Portugal. Que pouuoit faire vn ſeul vaiſſeau contre huict ? elle euſt neantmoins eſchappé, eſtant en ces rochers bruſlez de tantoſt, n’euſt eſté qu’elle demeura à ſec à faute de vent. En ceſte nauire il n’y auoit point vingt hõmes qui ne fuſsẽt tous griefuemet malades, & cependãt l’ennemy ne l’oſa jamais approcher, cõbattãt de loin à grãds coups de canon & y jettant des pots à feu. En fin quãd il n’y euſt aucun moyẽ d’eſchapper elle ſe rendit, il y en euſt fort peu de tuez, beaucoup plus de bruſlez, & tous furent prins, leſquels ils traicterẽt humainemẽt, car ils les enuoyerent dans des barquerolles (apres leur auoir baillé à chaſcun deux daleres, qu’ils appellẽt Pataques) à Goa, où ils furẽt receus & logez à l’hoſpital, que les noſtres gouuernẽt. Le Capitaine du nauire (qui auoit le nom de Lorette) appelle Hieroſme Telés, fut retenu priſonnier, auec deux autres de ſes gens. On a parlé de le deliurer, ie ne ſçay comme les affaires ſont allëes du deſpuis. Quant au nauire ils le bruſlerent, apres l’auoir volé, & s’en reuindrent vers nous ; allans ainſi, & venans ſans rien exploiter : & apres auoir fait ſemblant encore vn coup de cõbatre, ſans aller plus auant, ils tirerent au Midy vers Malaca, cõme l’on dit. Ie m’en retournay a Goa : & ces deux mois icy, qui ſont dangereux pour les maladies, ie demeuray en la maiſon des Profez, comme au lieu le plus ſain : mes compagnons ont eſté enuoyez, qui deçà, qui delà, en diuers lieux proches d’icy. Iuſqu’à preſent ie vous ay deſcrit (mes tres-chers & bien aymez freres) du moins mal que i’ay peu noſtre voyage, & arriuée. Maintenant afin de n’oublier rien de ce que vous deſirez ſçauoir, ie feray courir ma plume par toutes les prouinces des Indes. Toute ceſte cõtrée de l’Inde Orientale eſt diuiſée en deux Prouinces, ſans conter la Chine & le Iappon. Ceſte diſtribution a eſté faicte depuis fort peu d’années en ça. L’vne s’appelle la Prouince de Goa, l’autre de Cochin. Celle de Goa, qui eſt enfermée dans le Septentrion, a ſoubs ſoy ces Colleges, Chaûl, Bazain, Damàn, Tanà, Diu ; & deux miſſiõs, celle du Mogor, & celle d’Aethiopie. En la ville de Goa, il y a trois maiſõs de noſtre Compagnie ; la maiſon des Profez, le College de ſainct Paul, & le Nouitiat ; ſans faire mẽtion de l’hoſpital, qui eſt ſoubs la cõduite de nos Peres. Au College viuent cent des noſtres. Cinquante en la maiſon des Profez, trente au Nouitiat ; & deux ont charge de l’hoſtel Dieu. Outre cela en la Peninſule de Salſete, qui eſt d’vn coſté pres de l’Iſle de Goa, & de l’autre eſt coniointe aux terres du Royaume d’ldalcan, demeurẽt quinze de nos Peres, diuiſez en autant de parroiſſes, leſquelles ils ſeruent tout ainſi, cõme s’ils en eſtoient Curez. Là meſme il y a vn College nommé Margan, auquel tous ces Peres s’aſſemblent chaſque mois, pour entendre l’exhortation, & cõmuniquer entr’eux : vous diriez que ce ſont de ces anciens Peres du deſert, qui ſortoient tous les Dimãches de leurs cellules & hermitages, & s’en venoiẽt aux Monaſteres. En ces lieux là ils inſtruiſent beaucoup de milliers de Chreſtiẽs, & s’il y a en quelques endroits des Idolatres, ils s’efforcent de les conuertit à noſtre S. Foy. I’ay viſité preſque toutes ces parroiſſes, ayant eſté inuité à la feſte de trois d’icelles, & en tous ces lieux, qu’eſt-ce que i’ay veu ? ou bien pluſtoſt, que n’ay-ie pas veu ? & auec quel contentement ay-ie voyagé trois ſepmaines entieres par ce pays là ? Ie ſeis la pluſpart du chemin mõté ſur vn aſne, ou porté ſur des rets, à la mode du pays : car d’aller à pied, il n’eſt pas poſſible, à raiſon des grandes chaleurs. Or on eſt porté ſur les filets en ceſte ſorte, quatre portefais Indiens, qu’ils appellent en leur langue Boïs, ou bien deux, les vns apres les autres, chargẽt ſur leurs eſpaules vn baſtõ d’vne eſpece de rouſeau, fort dur & fort gros, duquel pend en bas vne certaine façon de lict de cordes, entrelaſſées comme vn retz, dans lequel celuy qui eſt porté ſe couche tout de ſon long, qui eſt vne maniere d’aller fort pareſſeuſe, mais ſi douce, qu’on peut lire attẽtiuement en allant : & de moy i’y recitois mõ Breuiaire. Les feſtes deſquelles i’ay faict mention, ſe celebrẽt auec tout l’appareil & ſolemnité poſſible, chacune en ſon temps, & chacun de nos Peres en ſa parroiſſe : en laquelle ceux qui ſont és autres parroiſſes, viennent autant qu’ils peuuent, & auec grand nombre d’lndiens, & de ceux de Goa meſme, mais ſur tout grande quãtité de Payens. Choſe qui eſt totalement neceſſaire, ſoit pour cõfirmer les nouueaux Chreſtiens en leur religion, ſoit pour y attirer les Payẽs. Les Egliſes ſont parées fort richement, ne deuans rien à celles d’Europe, en matiere d'ornement. Pour la pluſpart elles ſont au meſme lieu où eſtoient les temples des Idoles, mais baſties tout de neuf ; & nos Peres ſont entretenus du reuenu de ces temples. L’on chante la veille les premieres Veſpres, & le lendemain la grãd Meſſe, auec vne belle majeſté & ſolẽnité. Car en ces villages là, la muſique tant de voix que des inſtrumẽs eſt auſſi bõne pour le moins, que celle de nos villes d’Europe. S’il faut dreſſer quelque Croix, ou faire quelque Bapteſme ſolemnel, on le faict apres la Meſſe, & l’apres-diſnée on exhibe la diſpute du Catechiſme. En quoy ces nouueaux Chreſtiens excellẽt tellement, qu’ils peuuent faire honte à nos Europeans : & ce n’eſt pas de merueille, car ils y ſont exércez de telle ſorte, que quãd ils ſeroient des Butors, encore en ſçauroient-ils beaucoup. Tous les matins au poinct du jour les petits enfans & filles vont à l’Egliſe en ceſte ordõnance. Ils ſortent chaſcun de ſa Palmeraye, en laquelle il y a d’ordinaire trois ou quatre que maiſons que familles, chantans à haute voix ; & s’en vont à l’Egliſe : où apres auoir chanté force hymnes & oraiſons, ils s’en vont adorer la croix au Cimetiere, & de là s’en retournent en leurs maiſons, en la meſme maniere, en laquelle ils en ſont partis. C’eſt vne choſe ſi ordinaire & ſi vulgaire, qu’en ce tẽps là on les peut entendre de tous les endroicts de la peninſule, car ils ſont eſpandus çà & là par toute la Salſete, ſans auoir autrement des villages, comme en Europe. Sur le veſpre ils s’aſſemblent, non pas en l’Egliſe, mais bien en quelque lieu voiſin, & chantent là fort deuotement leur Catechiſme, d’où vient que ces peuples barbares ſont ſi bien inſtruicts, & ſi doctes en leur foy, que merueille. On remarque principalement cela és confeſſions. I’en ay entendu vn bon nombre en Portuguais, de ceux qui ſçauẽt la langue, i’ay ouy la Confeſſion generale de toute la vie de quelques Brachmanes, les vns la faiſant par cœur, les autres la liſant en vn papier, mais ſi à propos & auec vn tel ordre de diſtinction qu’vn Theologien n’euſt ſçeu mieux faire. Ils ne vous laiſſent rien, que leur demãder, ie dis du tout riẽ, rien du tout, encore ne me contẽte je point aſſez par ces paroles, tant s’en faut que i’y adjouſte quelque choſe. En ces ſolẽnitez ils ſautent à la barbareſque, ils repreſentent des combats, des batailles nauales, & font autres tels exercices de paſſetẽps. Pluſieurs ſe confeſſent & ſe communient : & l’affluence du peuple eſt ſi grãde, que les Egliſes ne les peuuent tenir qu’à diuerſes fois. Vn jeune homme payen ſe trouua en vne de ces feſtes, en laquelle i’eſtois, lequel fut tellemẽt eſmeu de la pieté du monde qui y venoit, & de la pompe & celebrité du jour & du lieu, qu’il demanda ſur le champ d’eſtre admis au nõbre des Cachecumenes. Le Pere qui gouuernoit ceſte Parroiſſe voulut que ie le receuſſe de ceſte ſorte : Ie prins vne figue en main, & apres en auoir gouſté, ie la baillay à ce jeune homme pour la manger, comme s’il eſtoit deſia viuãt parmy les Chreſtiẽs. Apres quoy il ſe mit à genoux deuant moy, me preſentant la teſte pour luy coupper vn floccon de poil, qu’il auoit au milieu, pour marque de ſa religiõ. Ce qu’eſtãt faict, apres l’auoir embraſſé, il eſt tenu pour Cachecumene. Le Pere luy bailla mon nom, & par ce que auſſi la choſe ſe fiſt la veille de S. Nicolas. Nos Peres tiennent ceſte meſme façon és autres lieux, cõme en tout le pays de Bazain, en la prouince de Cochin, en la coſte des Malabares, de Comorin & de la Peſcherie. En ces parroiſſes de Salſete, ie trouuay vn bon vieux Pere Anglois, nõmé le Pere Thomas Eſtiẽne, & vn autre aſſez jeune qui eſtoit Lorrain, Ils eſtoient venus aux Indes auec les Italiens. On dict qu’il y a trois des noſtres qui ſont Flamens en la Prouince de Cochin, deux deſquels ſont Liegeois ; le Pere Roger Conradi de Trudõ, le Pere Nicolas Paludanus de Liege, & le Pere Lambert Hollandois. Ils n’ont pas eſté iamais reçeus en la Compagnie en Flandres ; car les deux ſont venus d’Italie, & le troiſieſme de Portugal. Or ceſt aſſez parlé des Chreſtiens. Diſons maintenant quelque choſe des miſſiõs de ceſte Prouince, & commẽçons par celle du Royaume de Mogor, ou d’Achebar (car c’eſt le meſme) & le plus grãd de tous les Mahumetains. Il y a en iceluy quatre de nos Peres fort ſignalez, le Superieur de la Miſſion, c’eſt le Pere Hieroſme Xauier, perſonnage tres-digne du nom & de la parenté d’vn ſi grand Apoſtre. Le fruit qu’ils tirent de ces lieux là, eſt fort petit, qui n’eſt pas choſe nouuelle parmy les Mahometains. Ce n’eſt pas toutesfois peu de choſe, d’auoir des Egliſes au milieu des ennemis capitaux & iurez du Chriſtianiſme (car ils en ont deux aux deux villes principalles, & demeures ordinaires des Roys, Agra & Lahor) & d’exercer à leur barbe les functions & miniſteres de la Religion Catholique. Et ſi le Roy eſt fort humain & amiable à leur endroit. Puis n’agueres le vieil Roy mourut, auquel ſucceda ſon fils, qui ſe monſtra du commencement grand amy des Mahometains & ennemy des Chreſtiẽs : mais à ce qu’on a recogneu du depuis, ce qu’il en faiſoit n'eſtoit que pour s’eſtablir plus aſſeurement. Son fils ſe banda contre luy, lequel il print en vie, & le tient maintenãt ſerré en vne eſtroite priſon. Or deuant que finir les affaires du Mogor, pour paſſer à celles d’Aethiopie, parlons d’vn de nos Freres, nõmé Benoiſt Goes, qui a eſté enuoyé bien auant dans la terre ferme de ce grand pays. Nos Peres qui ſont en la Cour du Roy, auoient ſouuentefois ouy des marchands, que bien loin de là tirãt vers le Septentrion, il y auoit des Chreſtiẽs en vn certain Royaume, qu'ils appelloiẽt le Catay, on ne ſçait si ce Royaume eſt en la Tartarie, ou en la Chine. Et de verité le Pere Matthieu Ricci, nous eſcrit de la Chine, qu'il a ouy quelque choſe de ſemblable, de certains Chreſtiens qui ſont au Septentrion. Or il y a bien ſept ans, qu’vn de nos Freres coadiuteurs, verſé aucunement és bonnes lettres, de grande prudence & vertu, & qui parle extremement bien le Perſan, duquel on ſe ſert en ces contrées, fut enuoyé pour en deſcouurir ce que s’en pouuoit eſtre. Nos Peres qui ſont au Mogor, reçoiuent aſſez ſouuent de ſes lettres. Les dernieres que nous auons reçeuës, & de plus fraiſche date, contenoiẽt cecy en ſubſtãce, qu’il eſtoit encore eſloigné de Catay du chemin de cinquante deux bonnes iournées, & qu’il partoit au premier iour pour y aller, en compagnie de quelques marchands, qu’on appelle en ce païs là Cafilas, & nous Carauanes, auſquels il eſt permis d’y entrer en certain tẽps de l’année, & en vn certain nombre, ie croy que c’eſt de ſeptante deux. Il a en vn ſi long voyage, encouru vne infinité de dangers, marchant perpetuellement dans les terres des Mahometans. Il ſe dit eſtre, pour plus facilement paſſer, Chreſtien d’Armenie, ayãt à ceſt effet changé ſon nom. Il a ſçeu de bonne part, qu’en ce grand Empire de Catay, il y a beaucoup de marques du Chriſtianiſme. Car ils ont des Eueſques mitrez, les ſainctes Euangiles, des Images, ils conferent le Bapteſme, obſeruent le Careſme, & les Preſtres gardent le Celibat, & autres tels argumẽs de noſtre Chreſtienté. Toutes leſquelles choſes il a apprins ſur le chemin d’vn Medecin qui eſtoit captif entre les mains des Turcs, & que bien toſt il nous en eſcrira de plus certaines & aſſeurées nouuelles. La bõté infinie de noſtre Dieu permettra ſans doute, que ces belles & grandes campagnes ſeront ouuertes à noſtre Compagnie, laquelle autant qu’elle peut, embraſſe tout le mõde de ſon zele, & s’employe de toutes ſes forces à procurer le ſalut de tous les hõmes. La choſe merite bien que par vos prieres & ſaincts Sacrifices, vous l’obteniez de la diuine Majeſté. Ie paſſe à vne autre miſſiõ, qui eſt celle d’Aethiopie, parmy les Abyſſins, qui ſont les ſujets du Preſte-Ian ; où reſident pour le preſent cinq de nos Peres, perſonnes vrayemẽt Apoſtoliques. Or les affaires de ce Royaume ſont en ces termes, ſi auãt que nous l’auons peu ſçauoir ; car il y a bien deux ans, que nous n’auons reçeu aucunes nouuelles : Il y peut auoir enuiron ſix ou ſept ans, que le P. Pierre Pays Portugais de natiõ, fut enuoyé en Aethiopie pour ſucceder à ces bõs Peres, qui y furent pieça long temps enuoyez auec le Patriarche d’Aethiopie, & auoiẽt employé fort courageuſement leur ſang, & leur vie à cultiuer ce peuple là. La maniere auec laquelle ce Pere y entra fut telle : Pour entrer en Aethiopie, il faut de toute neceſſité paſſer par le deſtroit de la Meque, & aller aborder à quelque port des Turcs, ſur la mer rouge, du coſté d’Afrique. Or faire ce chemin, eſtoit entreprendre vne choſe non ſeulemet fort dangereuſe, ains encore totalement temeraire : attendu qu’en ces lieux le glorieux martyr de noſtre Seigneur, le Pere Maronite (ou du mont Liban) qui eſtoit mort pour la Foy en l’Iſle de Maſſua de la mer rouge, auoit eſté ſurprins des Turcs : Que ſi ny la couleur du viſage, ny le lãgage Syriẽ ne l'auoit peu ſi biẽ cacher qu’il ne fuſt cogneu ; que pouuoit faire tout autre European que ce fuſt de noſtre Compagnie ? Neantmoins la Compagnie ne deſeſperoit jamais de ceſte miſſion ; & comme elle alloit queſtant toutes les occaſions pour la faire marcher ; voicy que Dieu luy en preſenta celle-cy : Vn riche marchand de Turquie eſtoit venu prendre port à Diu, auquel par l’entremiſe & faueur de nos Peres, les peagers du Roy de Portugal auoient fait tout plein de gracieuſetez : de ſorte qu'eſtant deſia tout noſtre, on impetra facilemẽt de luy, qu’il emmenaſt quant & ſoy vn pauure Chreſtien d’Armenie, & qu'il luy donnaſt des addreſſes, pour ſe cõduire juſques en Aethiopie. Voicy donc que le Pere ſus nommé s’habillãt à l'Armeniene (car il ſçauoit bien la lãgue) eſt tenu & eſtimé de luy pour vray Armenien, & nõ pour vn Religieux de noſtre Compagnie ; lequel en fin apres maints dangers arriua en Aethiopie, où eſtãt, il resjouit grãdement les pauures Chreſtiens de ſa preſence, & les inſtruiſit par la doctrine. En ſuitte de celuy là on en enuoye quatre autres, en diuers temps ; deux deſquels ne ſe contentãt pas des Chreſtiẽs originaires, s’inſinuerẽt accortemẽt aux bõnes graces de la Majeſté du Preſte-Iean, diſputerent vaillamment contre les Preſtres ſchiſmatiques du Roy : En fin ils conduiſirent leurs affaires juſques là, que par la grace de Dieu le Roy d’Aethiopie fut ſur le poinct (l’ayant entierement reſolu) de mettre ſon Royaume ſoubs l’obeiſſance de la foy Catholique, & du Vicaire de Ieſus-Chriſt le Pape de Rome, Nos Peres l’empeſcherent, pour pluſieurs bonnes & juſtes raiſons ; qu’il ne fiſt pas cela tout ouuertement ; de crainte que ceſte ferueur prepoſtere n’empeſchaſt de plus grands biens, & n’excitaſt de plus grands maux. Il ne laiſſa pas non-obſtãt cela d’eſcrire à ſa Saincteté, au Roy, & à noſtre R. P. General. Mais ſur ces entrefaictes, voicy vne furieuſe tempeſte qui s’eſleue : Deux de les plus grands Capitaines ſe reuoltent perfidement contre luy : or pour leur coupper toute occaſion de pis faire ; il leue promptement une groſſe armée, & leur court au deuant, Comme donc les deux armées ſont toutes preſtes à choquer ; voilà que l’vn de ces Capitaines, s’en vient inopinément au Roy, ſe jette à genoux deuant luy, & luy demande humblement pardon de ſa faute. Mais le Roy penſant que ce traiſtre ſe mocquaſt encore vn coup de luy, & d’vne ruſe nouuelle ne le vouluſt deceuoir ; ſurpris de cholere, deſgainãt ſon cimeterre, le luy paſſe à trauers du corps, & le tue : le fils de ce Capitaine qui auoit accompagné ſon pere, & eſtoit aux pieds du Roy, voyant meurtry cruellement ſon propre pere, & ne pouuant endurer cela ; laſchant ſon arquebuſe, tire droict au Roy, & du coup le vous porte roide mort par terre. Tout auſſi toſt les deux armées au lieu de combattre, ſe mettent en deuoir d’eſlire vn nouueau Roy. Ce ne fuſt pas ſans diſpute, car les vns en eſliſent, mais mal, vn qui eſtoit preſent ; les autres en creent vn qui n’y eſtoit pas, & le font venir. Le premier regna par faueur, pendant que l’autre venoit ; qui eſtant arriué ayant le droict de ſon coſté, tira fort aiſement à ſon party tous les autres : ce que voyant ceſt autre premier Roy, perdant courage, s’enfuit ; laiſſant la courõne au legitime ſucceſſeur. Celuy cy ayant commencé à regner, appelle à ſoy par lettres le P. Pierre Païs ; pour luy dire, q’u’il ſçauoit fort bien en quelle eſtime, reputation, & credit il eſtoit auprés du Roy defunct ; & qu’il vouloit adjouſter beaucoup d’autres faueurs à celles qu’il auoit receu ; eſmeu principalement à ce faire, pour auoir apprins en ce ſien exil, combien les perſonnes eſtrangeres ont beſoin des habitans du pays ; qu’il n’eſtoit pas ignorant, combien ce bon Pere auoit endure de trauerſes & d’incommoditez pendant tous ces troubles ; qu’il vint donc hardiment vers luy, pour receuoir l’vn de l’autre vne mutuelle & reciproque conſolation. Du deſpuis, nous n’auons point receu d’Annales de ces quartiers. Nos Peres nous eſcriuent bien par des miſſiues cõmunes ; preſuppoſans qu’auons receu leurs Annales, qu’ils ont enuoyées par deux diuerſes voyes ; que le nouueau Roy a eſcrit au Pape, au Roy Catholique & à noſtre P. General, qu’il luy enuoyaſt vn bon nombre de Ieſuiſtes en Aethiopie. C’eſt vn grand dõmage, que ces lettres ſoient ou eſgarées ou perdues tout à faict : car c’eſt à ceſt heure ſi jamais point, qu’on peut facilemẽt aller en Aethiopie : Car vn nouueau Baxa Turc nous a enuoyé icy des lettres de faueur, & des paſſeports, pour tout tant de nos Peres qui voudroiẽt aller en Aethiopie. C’eſt luy qui commande à tous ceux qui tiẽnent les ports de la mer rouge : De façon que maintenant en vertu de ſes lettres ils portent & reçoiuent les noſtres ſans rien payer. O que ceſte moiſſon eſt belle & grande ! & que ceſte entrepriſe eſt haute & digne de noſtre Cõpagnie. Le bruit commun eſt en ces quartiers, qu'il y a vne Prophetie celebre ſur ce ſujet : Le quatrieſme Roy deuãt ceſtui-cy a predict fort clairemẽt tout ce qui eſt arriué deſpuis ſa mort ; en ayant receu les aduis d’vn des Moynes de ſon Royaume, homme, à ce qu'on dict, de grande ſaincteté ; entre leſquels il y en a, ce diſent nos Peres qui nous eſcriuent, pluſieurs bons Catholiques & de ſaincte vie. Ce Roy a predict, que ſoubs le Roy à preſent regnant, l'Eſtat de Abyſſins doit grandement fleurir & s’accroiſtre au moyen de l'alliance auec les Portugais, ou l'Egliſe Catholique, Apoſtolique, Romaine. Si nous receuons quelque choſe deuant le depart des nauires, ie le mettray en poſtille. Ie m’efforce, comme vous voyez en ces miennes lettres, de vous faire entendre l'eſtat auquel i'ay trouué les affaires des Indes ; à fin que d’oreſnauãt tous les ans, ſi Dieu nous baille la ſanté & la commodité, ie vous eſcriue ce qui ſe ſera faict de nouueau ; pour ce que ie ſçay cela vous eſtre tres-agreable : mais auec ceſte condition, que par contr’eſchãge, vous nous eſcrirez des nouuelles d’Europe, deſquelles tous tant que nous ſommes icy, en ſommes merueillemement deſireux ; & ce ſera aſſez juſques icy de ceſte Prouince de Goa ; en laquelle pour corollaire de tout ce que i’en ay dict, i’adiouſteray, qu’on parle de mettre vne reſidence au Moſambic, pour le ſoulagement des noſtres qui viendront de Portugal, battus qu’ils ſerõt, & rompus d’vne ſi longue & faſcheuſe nauigation. De là on pourra faire des excurſions aux iſles voiſines, & en ceſte vaſte & raſe campagne d’Affrique. Paſsõs à d’autres miſſions qui ſont en la Prouince de Cochin, vers le Midy ; laquelle apres auoir paſſé le cap de Cõmori, comprẽd l’Iſle de Ceylan, la Peſcherie, le Pegu, Biſnaga, Bẽgala, Malaca, & toutes les Moluques ; de tout cela i’en parleray par roolle, ſelon l’ordre des païs. En Calecut depuis que le Zamorin à fait la paix auec les Portugais, il y a eu touſjours deux de nos Peres, nõ ſans vn fruict admirable qu’ils fõt, ſoit pour l’Egliſe, ſoit pour le bien de tout le païs. Ils ſe comportent tout de meſme, par toute la coſte des Malabares, qu’en la Preſque-Iſle de Salſete, ayãt ne plus ne moins que là, charge de tous les Chreſtiẽs du païs, & non ſeulement là, mais encore à Trauancor, Comorin, & a la coſte de la Peſcherie : de tous leſquels endroits ie ne dis riẽ, pour autant que c’eſt vne meſme choſe que Salſete ; ſinon qu’on dit que toutes choſes ſont icy encore plus belles & plus ſomptueuſes. Quãt eſt de Ceilan, c’eſt vne Iſle droit à l’oppoſite du Cap de Comorin, en laquelle demeurẽt douze des noſtres. Toute l’Iſle pour la plus grand part eſt aux Portugais, s’en eſtãs rendus maiſtres à ceſte occaſion. Ils y auoient deſia deux citadelles, l’vne à Colombo, l’autre à la pointe de Gale, leſquelles furent ſouuent aſſiegées, mais touſiours pour neant, par le Roy de l’Iſle, nommé Rachul. Or pour vẽger ces iniures, les Portugais enuoyerent vne flotte de nauires, laquelle trouuant le Roy mort, & l’Iſle diuiſée en pluſieurs factions, en occupa fort heureuſement la plus grande partie. Mais la temerité de l’un des Capitaines de la citadelle, mit toutes les affaires en deſarroy. Il auoit pres de ſoy vn des plus grãds Seigneurs du païs, qu’il fit mourir pour quelques legers ſoupçons, dequoy irritez les inſulaires, dreſſent vne coniuration, & ſe ruãs ſur ce Capitaine le tuent, en la bataille qu’ils luy liurerent, & mettent noſtre armée à vau de route. A ce Capitaine ſucceda celuy qui eſt Gouuerneur de l’Iſle encore à preſent, & ſe nomme Dom Hieroſme Azebedo, grãd Capitaine, qui a remis tout deſſus, & a pourſuiuy vn certain Apoſtat, natif du lieu, qui ſe diſoit Roy ; iuſques à tant qu’il l'a fait deſpeſcher par vn boucon. Il ne reſte plus que la Royne de Mino, auec fort peu de force. Mais les Portugais ayans beaucoup d’autres affaires ſur les bras, ont laiſſé ceux là imparfais. La foy y fut plantée à meſme temps que les armes : les premiers qui ont trauaillé en ce champ de noſtre Seigneur, ont eſté les Religieux de S. Frãçois, qui ne pouuans baſter à tout, nos Peres y furent deſtinez par le commandement du Roy Catholique, bien qu’enuis, de peur qu'on ne penſaſt qu’ils vouluſſent mettre leur faucille en la moiſſon d’autruy. Ceſte affaire eſt de grande importance, pour l'eſperance qu'on a d’vne bien riche moiſſon. Le païs eſt fort fertile & plantureux en viures, & ſur tout extremement riche en canelle : les habitans du païs ſont gens de bon eſprit & induſtrieux, & fort capables des myſteres de noſtre Religion. Ie viens maintenant à la miſſion de Maduré, qui eſt toute nouuelle. En la terre ferme, de la coſte de la Peſcherie il y a douze Roitelets, tributaires au Roy de Biſnaga. L’vn des douze plus puiſſant que les autres, s’eſt rendu le chef de tous les autres. Il ne recognoiſt le Roy de Biſnaga, que quand il luy plaiſt, & le renuoye quand il veut, car il eſt ſi fort, qu’il mettra en vn rien, cinquante mille hommes armez en campagne. Sa ville Royalle c’eſt Maduré, auſſi l’appelle on le Naïque de Maduré. Le Pere Prouincial delegua deuers luy, il y peut auoir quelques années, vn de nos Peres, pour luy faire vn preſent de ſa part, afin de nous inſinuer en ſes bonnes graces, tant pour la propagation de l’Euangile, que pour conſeruer la coſte de la Peſcherie, d’autãt que ſes Lieutenans, qui gouuernent ce païs là, quand ils font des exactions ſur les Chreſtiens, ces pauures gẽs n’ont à qui recourir, ou ceux-cy rempliſſent la Cour du Roy de menſonges & de calomnies contre les Chreſtiens, les rendant odieux à tout le monde. Celuy qui fit la legation, fut reçeu du Naïque fort humainement, & obtint de luy vne Egliſe & vne maiſõ pour noſtre demeure en ſa ville Royalle, en laquelle vn certain Pere de noſtre Compagnie a demeuré vne bonne piece de temps, deffendant la cauſe des Chreſtiens, ſoulageant & ſeruant les malades, inſtruiſant la jeuneſſe ; mais auec tout cela en tout ce temps qui fut aſſez long, il fit fort peu de Chreſtiens. A celuy-là ſucceda le P. Robert Nobilius, Italien de nation, lequel s’enqueſtant de l’humeur des perſonnes de ce pays-là, apprint que deux choſes empeſchoient l’aduancemẽt du Chriſtianiſme : l’vne la pauureté des habits, & l’autre, la trop grande facilité à ſe communiquer à tout le monde. C’eſt merueille (mes freres bien-aimez) combien ces nations ſont ignorantes & ſçauẽt peu que c’eſt d’humilité, meſurant la vie & la doctrine à la richeſſe & ſplendeur des veſtemens. Au moyen de quoy ce bon Pere ſe faiſant tout pour tous (ſelon noſtre inſtitut, qui n’a point de robbe qui luy ſoit propre) changea d’habits & ſe reueſtit d’vne longue robbe d’eſcarlate rouge, imitant en ſon exterieur les plus nobles du pays. Il s’eſt à la meſme intention priué de chair & de vin, ne viuant que de poiſſon & d’herbes, dequoy s’en eſt enſuiuy vn grãd fruict, ayant en peu de temps conuerty à la foy pluſieurs jeunes Seigneurs de marque. Il eſt tãtoſt temps que nous paſſions au Royaume de Pegu, jadis vn des plus floriſſans, maintenãt ſi deſolé & deſpeuplé à cauſe d’vne infinité de maux & calamitez qu’il a ſouffert, que ce n’eſt plus qu’vne foreſt deſerte & inhabitée. Le Roy de Bengala eſtoit ſeigneur de Pegu, qui l’auoit baillé en gouuernement à vn certain Capitaine Portugais nommé Philippe Britto, lequel y baſtit tout auſſi toſt vne citadelle, & ramaſſant les reſtes des Peguans errans & vagabonds par les bois, les aſſembla dans vne petite ville. Cependant le Roy entre en ſupçon contre le Portuguais, & l’appelle en la Cour, qui ſe deffendant du mieux qu’il peut, en fin ſe retira tout à plat de l’obeïſſance du Roy, mettant le Royaume entre les mains du Roy de Portugal. Et ayant receu du ſecours du Viceroy des Indes, deffendit brauement la Citadelle ; finalemẽt apres auoir gaigné pluſieurs batailles ſur le Roy auec fort peu de gens, il tailla en pieces vne grande armée nauale, que le fils du Roy auoit emmené pour aſſieger la Citadelle, le faiſant priſonnier en propre perſonne, deuant qu’il peut jamais prẽdre terre. Les deſpouilles qu’il gaigna pour lors furent grandes, & entre autres choſes, il print neuf cens pieces d’artillerie, je dis neuf cens encore vn coup, de peur que vous ne penſiés que ie me ſois trompé en eſcriuant. Le pere racheta ſon fils auec grande ſomme de deniers, faiſant la paix auec le Capitaine Britto. Mais ce barbare ayant recouuré ſon fils, perfide qu'il eſtoit, fauſſa tout auſſi toſt ſa foy, & à ceſte occaſion, armant vne plus groſſe flotte que deuant, s’en vint auec ſon fils pour exterminer totalement les Portugais. Or ce fuſt auec la meſme fortune que deuant, ſinon qu'il s’euada en fuyant, ſon fils encore vn coup fut pris priſonnier par les Portugais. Nous ne ſçauons pas bien encore toutes les autres circonſtances de ceſte victoire ſi celebre, d'autant quelle a eſté gaignée tout fraichement. En ceſte Citadelle il y a deux de nos Peres qui taſchent d’amener les Peguãs à la cognoiſſance de la foy, la choſe eſt encore petite, mais qui promet d’eſtre bien grande à l'aduenir, ainſi que jugera celuy qui aura leu de quelle grandeur eſtoit anciennement ce Royaume. C'eſt bien la verité, que nos Peres ont autre-fois esté au Royaume de Bengala, mais ils ont laiſſé ceſte miſſion pour pluſieurs bonnes & juſtes cauſes. Premierement le Roy offencé contre les Portugais, ſe monſtra plus cruel qu’auparauant, & puis les Bengalois ſont addõnez à de ſi enormes & deteſtables pechez à cauſe de l’abondance de toutes choſes qui viennent en leurs terres, qu'ils ne peuuent gouſter la ſaincteté du Chriſtianiſme : & Dieu d’autre coſté, comme dict le Sage, n’entre point en vn'ame vitieuſe, & n'habite point en des corps ſubiects à pechez. Au Royaume de Biſnaga, qui eſt de grande eſtenduë, nos Peres ont vne maiſon en la ville capitale de Chandegry, & ſont extrémement bien venus & honorez du Roy, qui ſe monſtre fort porté à ce qui concerne la foy. L'on attend de ces quartiers là vn tres-grand fruict. Ie pourrois enfiler icy beaucoup de choſes de tous ces pays, mais c’eſt aſſez que vous entendiez l'eſtat preſent de toutes les Indes. Si ie puis, les années ſuiuantes, vous en aurez de plus amples memoires. Ie viẽs maintënãt à traicter des parties qui ſont au Midy, où les affaires ſont merueilleuſement triſtes & deplorables. Nous appellons les parties Meridionales, celles de Malaca & de toutes les Moluques deſquelles il faut que ie vous recite trois particularités. La premiere eſt le ſiege & la bataille donnée à Malaca, la priſe d’Amboino, & en dernier lieu, la perte & le recouurement des Moluques ou de Ternate : Car les Pirates Hollandois rauagent & gaſtẽt tout ce pays. Toutes-fois Dieu a monſtré cuidemment qu’il veut chaſtier l’Inde, & nõ pas la perdre du tout. Il y a long temps que les Hollãdois rodẽt ſur ceſte mer pour leur eſtre tres-cõmode, ſoit pour emporter les eſpiceries en leur pays, ſoit pour intercepter tout ce qui vient du Iapon & de la Chine enuiron le deſtroict de Sincapura. Or ces deux années dernieres ils ont attenté & entreprins quelque choſe de plus, ayãs deſia deuoré en eſperance tous les ports & toutes les fortereſſes des Indes, & de faict c’eſt vn miracle, qu’ils ne les ont point emportées. Cõme donc le Capitaine Corneille Matelieff euſt mené auec foy vne flotte de onze grandes voiles, il hyuerna en l’Iſle de Comoro, qui eſt ſur le chemin du Moſambic à Goa : ſortant de là il vint fondre à Malaca en vn temps entieremẽt heteroclite, le 29. d’Auril de l’an 1606. D’autre part, il y auoit dix Rois voiſins, auec leurs armées nauales toutes preſtes, qui auoiẽt auparauant cõſpiré auec les Hollãdois contre Malaca. Voilà dõc qu’en ce jour toute ceſte grãde flotte de 327. vaiſſeaux tant grands que petits vindrent donner au port de Malaca. En toute ceſte armée il y auoit quatorze cens Hollandois & quatorze mille barbares. Ce fuſt vne prouidence de Dieu, qu’en ce temps Dom André Furtado de Mendoza, vaillant Capitaine, & le plus grand de tous les Portugais, pour auoir remporté pluſieurs nobles & remarquables victoires, commandoit à la Citadelle. Ce qui fut apres Dieu cauſe de ſa deliurance, d’autant qu’elle eſtoit tellement depourueuë de tout ce qui eſtoit neceſſaire pour la deffendre, qu’elle ne pouuoit pas reſiſter long temps à vne ſi grande multitude. Ce n’eſtoit pas la faute du Gouuerneur qu’elle fuſt de telle façõ deſgarnie : car il auoit reçeu mandement du Vice-Roy des Indes, de bailler quatre nauires de guerre pour eſcorte aux nauires marchandes de la Chine, & en icelles monterent la pluſpart des ſoldats qui eſtoiẽt à Malaca, de ſorte qu’il n’en demeura pas plus haut de trente auec le Gouuerneur, eſtimant que cela ſuffiroit iuſques à l’arriuée du Vice-Roy, qui deuoit bien toſt ſe rendre à Malaca, ainſi que le Roy luy auoit commandé. Et ce principalement à cauſe qu’en ce temps les nauires ne peuuent aborder d’Europe à Malaca, ſi elles n’ont hyuerné en chemin, dequoy on n’auoit point ouy parler. Le meſme iour que les Hollandois arriuerent, ils deſcendirẽt à terre, combien qu’ils furent vn peu empeſchez par vingt Portugais & peu d'Indiens, leſquels des ramparts auant combatirẽt contre eux, depuis les quatre heures du ſoir iuſques aux huict heures du matin, pendant lequel temps on coupoit le põt, on bruſloit les maiſons, & tout ce qui pouuoit ou nuire à la Citadelle, ou ſeruir à l'ennemy, & portoit on dedans la Citadelle tout ce qui pouuoit eſtre neceſſaire pour ſouſtenir le ſiege. Quãd tout fut preſt, le Gouuerneur commãde qu'on entre dedãs, & apres auoir fait cinq fois la monſtre, il ne ſe trouua dans la Citadelle que cent quarante cinq ſoldats, bons & mauuais, ſains & malades, Portugais & Iaponois : car de bonne rencontre, quelques vns d’iceux trafiquoient en ce temps là à Malaca. Ces Iaponois ſont bons Soldats, & furent contez & tenus comme Portugais, tant à la ſolde qu'au corps de garde & aux ſentinelles, & de vray ils ſe monſtrerent braues gens en toutes les eſcarmouches qui ſe firent : car toutesfois & quantes qu’on faiſoit des ſaillies ſur les ennemis, ils y alloient tous ſeuls, le Gouuerneur ne voulant hazarder ce peu de Portugais qui luy reſtoit, & ce à leur grand regret. Voila doncques que les Hollandois enuironnent la Citadelle de tous coſtez, poſans tout autour quatorze corps de garde, battant la muraille auec 25. pieces d’artillerie. Sur ces entrefaictes du ſiege, vn marchand Portugais arriue des Moluques à Malaca, auec vne poignée de ſoldats, qui ne pouuant entrer dans la Citadelle du coſté de la mer, s’en va du coſté de la terre, & y entre luy vingtcinquieſme, les autres de ſes gens moururent, qui de trauail, qui de faim, qui de ſoif, parmy les bois. Cepẽdãt l’ennemy s’approche auec ſes rẽpars ou leuées de terre telles que l’on fait en Europe, & de ſi pres, qu’ils ſe battoiẽt plus à coups de pierres, qu’à coups d’artillerie. Mais le plus faſcheux & difficile combat des aſſiegés eſtoit cõtre la faim, qui s’eſtoit faicte ſentir par tout le païs ceſte année là, & redoubloit de telle façon ſes coups pendant le ſiege, qu’autant de ris qu’il faut pour la vie d’vn homme en vn iour, le vẽdoit vn eſcu, ſur la fin on n’en trouuoit ny pour or ny pour argent. Au moyen dequoy le Gouuerneur permettoit aux ſoldats de faire des ſorties ſur les ennemis, afin que pendant qu’ils combatroient, les plus neceſſiteux coupaſſent des herbes pour en viure. Car deſia les chiens, les rats, les chats, les hiboux & les corbeaux, eſtoient deſpeſchez, Mais auec ces herbes ils fauchoient les ennemis par centaines, eſtant choſe aſſeurée qu’en ces ſeules eſcarmouches, il y demeura ſur la place plus de quatre cens Hollandois, & des barbares bien d’auantage, tout du long du ſiege : & vne fois entr’autres ayant eſté chaſſez d’vn de leurs rampars, ils y perdirent vne enſeigne, deux tambours, & beaucoup d’autres pieces d’armes. Et en ceſte maniere apres auoir tenu la ville & la Citadelle aſſiegée trois mois & dixneuf iours, ſans auoir rien fait qui fuſt remarquable, ſentans venir le Vice-Roy, ils remontent en grande haſte en leurs nauires, & leuent le ſiege honteuſement. Ce qui les decredita de beaucoup enuers les Barbares. Que ſi la choſe euſt auſſi bien ſuccedé ſur mer que ſur terre, s’en eſtoit fait, les Hollandois eſtoient forclos pour iamais des Indes Orientales. Mais le Vice-Roy, (nos pechez le meritant ainſi) ſouffrit d’eſtranges changemẽs & accez de fortune, ayant maintenant le deſſus, tantoſt le deſſous. Ce qui arriua en la façon qui s’enſuit. Apres que Dom Martin Alfonſe de Caſtro fut venu aux Indes en qualité de Vice-Roy, il n’eut rien de plus à cœur que d’aider & ſoulager les païs Meridionaux, qui eſtoient extrememẽt affligés. A ceſt effet il leue à Goa vne armée Nauale, la plus floriſſante & la plus belle, qui ſe fuſt iamais veue aux Indes, elle eſtoit diuiſée en deux bandes, en l’vne eſtoient les nauires a voile, en l’autre eſtoient les Galeres. Il partit de Goa au commencement du mois de May en l’an 1606, laiſſant le gouuernement de l’Inde entre les mains de l’Archeueſque de Goa, Dom Alexis de Meneſes, & arriua à Cochin, d’où il fit voile le 15. du meſme mois. Or le troiſieſme de Iuin, les deux armées ſe conioignirent, & s’en vont donner contre les Achenois, qui auoient plus que tous autres fauoriſé les Hollandois, & pour ceſte occaſion le Vice-Roy (qui ne ſçauoit rien du ſiege de Malaca) vouloit les aller chaſtier en paſſant. Eſtans donc arriuez là le 13. de Iuin, ils ſçeurent d’vn hõme du païs, le beau meſnage que faiſoient les Hollandois à Malaca, choſe qu’ils ne pouuoiẽt ſe perſuader : ils ne laiſſent pourtant de bien contenter leur homme, le renuoyant à la bonne heure. Ce pendant ils enuoyent vn Pere Capuccin au Roy du païs, lequel diſſimulant fort ſubtilement & de viſage, & de fait, ſon maltalent, enuoye encore de ſa part vn Ambaſſadeur au Vice-Roy, auec grande quantité de viures. Comme donc quelques iours ce fuſſent paſſés auec ces legations d’vn coſté & d’autre, quelques Hollandois qui eſtoient en la Cour de ce Roy, fõt faire des remparts du coſté de la mer ; ſur leſquelles ils dreſſent des fortifications, y mettant du canõ à bon eſciẽt. L’Ambaſſadeur du Roy s’eſtoit pieça retiré de guet à pend, quand vn iour ces barbares deſloyaux, comme de couſtume, ſe iettent à l’impourueu ſur les eſquifs Portugais, pendant qu’ils eſtoient à puiſer de l’eau, cuydans eſtre aſſeurez pour la paix que l’on auoit faicte. Il y en auoit cinq qui furent tous prins, & parmy ceux-là eſtoit celuy du Vice Roy, & auec eux cent perſonnes, vn ſeul Caffre s’eſchappa à la nage, qui en vint porter les nouuelles. Surquoy tout auſſi toſt Ie Vice-Roy depeſche trois nauires qui s’en vont courir ſus à trois autres petites nauires, qui eſtoient dãs le port chargées de draps de ſoye, & autres denrées qu’ils occuperent ſans reſiſtence. On en bruſla les deux, la troiſieſme ſeruit à mettre les cheuaux de toute l’armée. En ſuite dequoy apres auoir tenu le conſeil, on ſe reſoult de prendre terre, mais l’on trouua plus de force de reſiſtence qu’on ne penſoit. Les Portugais gagnerẽt bien le premier rempart, & emporterent par force vn des baſtions, auec ſes canons, non ſans perte de quelques Soldats. Mais c’eſtoit n’auoir rien fait que cela, pour autant qu’apres ce rempart, il en reſtoit cinq autres encore plus forts que celuy là, deuant que venir à la Citadelle, & ſi les barbares, qui s’eſtoient campez dans les bois, tiroient aux Portugais force coups de fleches. C’eſt pourquoy le iour enſuyuant, les Portugais furent contrains de changer de conſeil, & de leuer l’anchre, pour aller à Malaca, auec leur grãde perte & courte honte. Enuiron ce temps il y auoit de fortune quelques nauires qui manquoiẽt, mais on ne laiſſa pas pour cela d’aller. Sur le chemin on s’arreſta pour faire aiguade en vn lieu fort propre. Cependant le Vice-Roy deſpeche vne galere vers Malaca, afin de recognoiſtre les affaires, & aduertir les aſſiegez de ſa venuë. Là deſſus le 3. d’Aouſt, ils entendent par l’arriuée d’vne barque, que les Hollandois auoiẽt aſſiegé la ville depuis trois mois, en compagnie de dix Roys, & que les aſſiegez mouroient de faim, reduits à l’extremité. Ce qui fut confirmé parle Threſorier de Malaca, que le Gouuerneur d’icelle ville auoit enuoyé tout au commencement du ſiege au Vice-Roy, pour l’aduertir de ce qui paſſoit, & ayant couru tout ce temps ſur la mer, ne l’auoit peu jamais rencontrer. Toutes ces choſes oüies, on ſort de là à grand haſte, & vient-on le 13. d’Aouſt, à ſix lieuës de Malaca, où ils veirent vne nauire Hollandoiſe qui faiſoit le guet, à fin que d’auſſi toſt qu’elle auroit veu la flotte du Vice-Roy, elle en donnaſt aduertiſſement pour auoir du temps de plier bagage, & de remettre les canons dedans les nauires. Comme donc elle euſt apperceu l’armée des Portugais ſoudainement guindant les voiles, elle va à grand erre vers Malaca, ſans que jamais celuy qu’on auoit enuoyé courir apres, auec vne nauire de courſe, la peuſt attraper, qui la pourſuiuiſt juſques tout proche de leur armée, en fin il luy fut force de ſe retirer au Viceroy, ſans rien faire, eſtant chaſſé à grands coups de canon de l’ennemy. Le Capitaine Corneille à ceſt aduertiſſement faict promptement ſonner la retraicte, remet les gens dans les vaiſſeaux, laiſſant les barbares bien eſtonnez, auſquels il auoit donnë aſſeurance qu’il emporteroit la Citadelle. Or voicy que le dixneufiéme d’Aouſt le Viceroy paruſt, & le meſme jour à 3. heures apres midy on commença à combattre, la meſlée dura juſques à 7. heures du ſoir, que la nuict demeſla en telle ſorte qu’on ne ſçauoit qui auoit du meilleur, tant eſgale auoit eſté la partie. Le jour enſuiuant fut ſignalé, à cauſe d’vne ſanglante bataille qu’il y euſt : car le vent portant les nauires des Portugais, elles alloiẽt choquer contre celles des Hollandois, vne deſquelles eſtant ſerrée de prés par vne des Portuguais, celle du Viceroy donnant deſſus, acheua de la ruiner. Mais cõme les Hollandois ne ſe voulurent jamais rendre, on mit le feu dedans, qui en peu d’heures, le vẽt ſoufflant & l’attiſant, la conſomma tout’entierement. Il ſe perdiſt grãde quantité d’argent & de viures, ainſi qu’on a ſçeu du deſpuis. Vn autre Capitaine Portuguais aſſaillant la nauire du Capitaine Corneille la reduiſiſt en telle extremité, qu’il fut contrainct de demander treſue, & de criet mercy. Car toutes les deux nauires bruſloiẽt, & euſſent pery ſans point de doubte : mais le deſir de viure a oſté la victoire des mains. Il y en a qui accuſent ce Capitaine, d’autres diſent que la faute ne vint pas de luy, ains de quelques vns de ſes gens, qui l’abandõnerent. Ce qui eſt plus vray ſemblable. Cependant deux nauires des Portugais en auoient enuahy vne de l’ennemy, & l’auoiẽt gaignée, mais elle embraſa du feu, qui la cõſumoit, les deux autres, ſans que jamais perſonne de tous ceux qui eſtoient dedans peuſt eſchapper. Ce ſpectacle fut à la verité luctueux & funeſte, pour la perte qui s’y fiſt de beaucoup de grands Capitaines & perſonnes de marque. En vne d’icelles eſtoit vn de nos Peres, lequel eſtant deſcendu dans l’eſquif auec le Capitaine, cõme l’eſquif fuſt prins on recogneuſt qu’il auoit eſté tué durant la bataille. Ce combat ne bailla à aucune des parties la victoire. Les deux jours ſuiuants on recommence le choc, auquel les Hollandois eurent touſiours du pire, de façon qu’vne nuict ils s’enfuirẽt, apres auoir eſté mal traictez & leurs nauires tellement frottez, qu’il n’y auoit point d’apparence qu’ils peuſſent plus nauiger. Or juſques icy il n’y a que de l’honneur pour les Portugais, toute la faute fuſt, qu’ils ne pourſuiuirẽt leurs ennemis. Car cõme ils fuyoiet, quelques vnes de leurs nauires demeurerent à ſec, leſquelles euſſent ſans point de doubte eſté priſes, ſi le Viceroy euſt pourſuiuy les ennemis : mais la mer eſtant remontée, ils retirerent leurs nauires aſſablées. Or le Viceroy penſant auoir tout acheué, s’en va à Malaca, où ayant loüé hautement le Gouuerneur qui l’eſtoit venu receuoir ſortant à terre, il print vn cõſeil mal heureux, qui fuſt de diuiſer ſon armée cõme il fiſt, en laiſſant la moitié au port de Malaca, & enuoyant l’autre moitié au ſecours des nauires qu’on attendoit des Indes. Le Capitaine Corneille n’eſtoit pas guiere loin de là, qui ſe monſtra à la verité vn braue homme au dire meſme des Portugais (encore loüe-on la vertu aux ennemis) & ſurpaſſa de beaucoup le Capitaine Paul, qui aſſiegea le Moſambic. Il s’eſtoit arreſté au haure du Roy de Ior, l’vn des principaux Princes qui auoit conjuré cõtre Malaca. Si toſt donc qu’il entendiſt que la flotte eſtoit diuiſée, ſans faire du fol ny de l’eſtourdy, s’en retourne fort bien à Malaca. Là eſtoit arriué de fortune Dom Ferdinand Maſcaregnas, l’un de ces Capitaines que nous auons dict tãtoſt, qui n’eſtoit pas en l’armée, dont il ſe ſentoit deshonnoré. Au moyen de quoy, ſans attendre le cõmandement, il faict marcher ſon nauire cõtre l’ennemy. Le Vice-roy preuoyant le danger, enuoye promptement ſon frere Dom Pierre Maſcaregnas vn autre fort honneſte Capitaine, pour l’en deſtourner, mais il ne gaigna rien. Ce que voyant il ſe delibere, que puis qu’il ne pouuoit aider ſon frere par conſeil, il l’aideroit de ſa force, & entre pour mourir dans la nauire, laquelle eſtant portée au milieu des ennemis, fuſt incontinent accablée de la multitude, & ſe perdiſt. Entre les premiers qui moururent, furent les deux freres Dom Ferdinãd & Dom Pierre, puis deux de leurs freres puiſnez, auſquels vous ne ſçauriez juger ce qu’il y auoit dauantage de ces trois choſes icy, de la pieté, de la nobleſſe, ou du courage. Dom Pierre demandoit d’entrer en noſtre Cõpagnie, & viſitoit fort ſouuent les hoſpitaux. Encore bien que tous ceux qui eſtoient dans la nauire moururent, car la meſlée fuſt fort cruelle : ſi eſt-ce toutesfois qu’elle ne fuſt pas priſe : mais des autres qui vindrent à la desbandade au ſecours, il y en euſt trois de priſes & de bruſlées. Les Hollandois deſeſperans de pouuoir prendre ny la ville ny la Citadelle de Malaca, s’en allerent pour racommoder & calfeutrer leurs nauires. Et voilà le contenu de ceſte cruelle & ſanglante tragedie. Nous attẽdons tous les jours ce qui s’en eſt enſuiuy du deſpuis. Le Viceroy demeure à ceſt’heure à Malaca, ſi les nauires ne partent deuant que les autres arriuent, ie vous en eſcriray des nouuelles. Or à fin de tenir ma promeſſe, il faut que nous parlions des Iſles d’Amboino & des Moluques, la fortune deſquelles, bien qu’elle ſoit arriuée deuãt les choſes de Malaca, eſt neantmoins miſe apres, par ce que ie regarde ma diuiſion premiere, & vous veux deſcrire par ordre l’eſtat de toutes les Indes. En l’an 1605. l’armée des Hollandois ſe fiſt voir, comme ceſte année cy au port de Goa, de là s’en alla à Amboino, où elle occupa la Citadelle, non tant par ſes forces, que par la laſche & deſloyale trahiſon du Gouuerneur, qui n’attendiſt pas qu’on le ſommaſt auec le canon pour ſe rendre. Apres la Citadelle renduë, nos Peres y demeurerent quelque temps, juſques à tant que les Hollandois s’en deffiãs, les renuoyerent ſains & ſauues. Du deſpuis ils ont fortifié la Citadelle, & y ont mis dedans iuſques à 12. pieces d’artillerie, & 150. ſoldats. Or ce ne fut pas tout, au meſme tẽps le Roy de Ternate alla aſſieger la Citadelle de Tidore & l’emporta de viue force, vray eſt qu’on l’a recouurée deſpuis auec profit. Car l’année ſuyuante les Portugais ſe firent maiſtres de Ternate, & par conſequent dc Tidore en ceſte maniere. Les 7. Portugais qui eſtoiẽt eſchappez de Tidore (d’autãt que tous les autres y moururẽt combattans valeureuſemẽt) ſe retirerent deuers le Gouuerneur des Iſles Philippines, en la ville de Manilla, il s’appelloit Dom Pierre de Cugna Caſtillan, luy racontẽt leur fortune, & tout enſemble luy demandẽt ſecours. Ce Capitaine bien qu’il fuſt Eſpagnol ne meſpriſa pas les Portugais : auſſi ſçauoit-il bien que ce faiſant, il faiſoit ſeruice à ſon Roy. Il amaſſe donc iuſques à mille Eſpagnols, quelques Portugais, & des Philippins qu’il met en 37. vayſſeaux, & au mois de Feurier de l’an 1606, il part de Manilla & arriue enuiron Paſques aux Moluques auec toute ſa flotte, qui auoit eſté vn peu eſcarrée par la tẽpeſte. Au port voiſin eſtoit à l’ancre vn nauire Hollandois, il trouua bon d’enuirõner pluſtoſt la Citadelle auant que traicter de l’auoir. Certainement ceſt Eſpagnol pouuoit dire de ſoy, Veni, vidi, vici, car comme il faiſoit repaiſtre les ſoldats, & les faiſoit rafraiſchir à l’ombre, voilà que les barbares ſortent de la Citadelle & de la ville tous desbandez. Les Eſpagnols prenans leur armes, leur courent au deuant, & leur liurent le combat fort heureuſement : de ſorte que les ayans mis en fuite, ils les menent battans juſques à la Citadelle & l’emportent en demye heure. Le Roy fuſt r’atrappé comme il fuyoit, on lui promet la vie ſauue, & ainſi fuſt emmené auec quelques vns des principaux de ſes gens. Juſqu’icy s’eſtendent les limites de la Prouince de Cochin, de laquelle nous paſſerons au Japon & à la Chine. Le P. Alexãdre Valignã, qui auoit eſté l’eſpace d’vn bon nombre d’années Viſiteur de ceſte Prouince, eſt decedé au grãd dõmage de tous ces païs, C’eſtoit vn hõme incõparable, au iugement nõ ſeulemẽt de tous les noſtres, mais encore des eſtrangers, ſoit que vous regardiez ſon zele, ſoit que vous conſideriez ſa prudence : on luy doit, apres Dieu, l’entrée de nos Peres en la Chine. Or au Iappon il y a du moins 200. des noſtres, & des Chreſtiens iuſqu’à ſept cens mille. Ce Royaume iouït d’vne heureuſe paix contre la couſtume de ce païs, dequoy ſont participans les Chreſtiens, qui pour parler vniuerſellement ſont aſſez en repos, bien qu’ils n’ayẽt pas faute d’occaſion d’endurer parmy les particulieres perſecutions de quelques Roitelets, eſquelles ils ont conſtamment confeſſé la foy de noſtre Seigneur, iuſqu’à l’effuſion de leur ſang : au nombre deſquels il y a eu des gentilshommes : mais le plus remarquable a eſté ce bon aueugle, dont vous auez ouy ſouuẽt parler, il s’appelloit Damien, lequel quand le Pere euſt eſté chaſſé & banny de ce païs là par le Roytelet, faiſoit en partie ſon office tout aueugle qu’il eſtoit : Car il s’en alloit en l’Egliſe, annonçoit les feſtes, expliquoit le Catechiſme, chãtoit les oraiſons, & faiſoit autres choſes ſemblables. En ces meſmes lettres, eſt raconté vn beau miracle d’vn Chreſtien, qui ne s’eſtoit iamais bien peu perſuader durant ſa vie, que noſtre ame eſtoit immortelle. Or apres ſa mort, ou luy meſme, ou biẽ le diable par la permiſſion diuine, entra dans le corps d’vne ſienne bru, où en quelques heures il fit & dit merueilles, en preſence de beaucoup de perſonnes, des peines d’enfer, de la griefuete de ſon peché, pour lequel il ſe diſoit damné & debuoir eſtre tormenté eternellement. L’eſtat du Royaume quant au temporel eſt tel. Quahacondono (lequel du depuis on appella Taico ou Taicoſama) mourant, laiſſa vn ſeul fils en l’aage, ſi bien me ſouuient, de 5. ans, nommant des Regens & tuteurs de ſon heritier & de tout le Royaume. L’vn deſquels ſoubs pretexte que l’enfant eſtoit petit, faiſant ſemblant d’adminiſtrer le Royaume pendant la minorité de ſon pupil, auquel il vouloit dõner vne ſienne fille en mariage, s’empara tout à fait du Royaume. Car le nom, la dignité & puiſſance royalle, luy ſembla ſi douce, & de ſi bon gouſt, qu’il aima mieux laiſſer le Royaume entre les mains de ſon fils propre, que non pas de ſon gendre le fils de Taico, qui fut vn iuſte iugement de Dieu, lequel permit que ceſtui-cy fiſt au fils de Taicotama, ce que ſon pere meſme auoit fait au fils de Nobunanga. A ceſt effect ce tuteur, qui depuis long temps auoit eſté appellé Cubo (c'eſt le nom d'vne grande dignité) par le grand Preſtre des Idoles, qu’ils nomment Dairi, fit venir ſon fils en la ville capitale de Meaco, pour luy bailler ceſte meſme dignité. Le fils eſtoit pour lors biẽ loin à l’autre extremité du Iapon, lequel ſe doutant de ſedition ou reuolte du païs, fait vne armée de 70. mille hommes, auec laquelle il vient trouuer ſon pere à Meaco, qui luy vint au deuant auec autres 30.mille cõbatans, & ainſi demeure le fils de Taico, deſpouillé & forclos à perpetuité de l'eſperance du Royaume, experimentant combien eſt fragile, vaine & inconſtante la grandeur & la ſuperbe mondaine. Quãt à la Chine, voicy tout ce que nous en ſçauons de remarquable, nos Peres ont eſté, par Edict du Roy, declarez naturels & regnicoles, auec puiſſance de baſtir des maiſons, d’acheter, poſſeder, tout ny plus ny moins que s’ils eſtoiẽt Chinois. Au moyen dequoy ils ont deſia achepté en la ville Royalle, vne maiſon fort commode pour leurs fonctions. En toute la Chine, on fait eſtat qu’il y a 7. cens Chreſtiens, mais la pluſpart perſonnes qualifiées & de marque, parmy leſquels il y a quelques Mãdarins (ce ſont des plus apparens Magiſtrats) qui n’eſt pas peu, d’autant qu’il faut qu’ils aillent tout bellement & tout doucemẽt en beſongne ſans ſe precipiter. De plus on nous eſcrit de la Chine, que du coſté de Septentrion bien auant, il ſe trouue quelques veſtiges ou marques de Chriſtianiſme. Car il y a des gens qui ont des Croix & autres choſes ſemblables. Comme auſſi ceſte race viperine des Iuifs qui ſe peuple parmy tout l’vniuers, s’eſt allée camper en ce païs là. Vn de nos Peres a parlé à l’vn de ces Chreſtiens fort peu de temps : lequel pour autant qu’il ſe haſtoit d’aller à ſon païs auec charge de prouince, n’euſt pas le loiſir d’eſtre parfaictement inſtruict des choſes de noſtre foy. Il emporta neantmoins auec ſoy des images & des liures Catholiques, compoſez & imprimez en lãgue Chinoiſe. Ie croy que ce ſera le meſme que ce grand Royaume de Catay, duquel nous parlions tantoſt. Voilà tout ce que nous ſçauons de plus beau & de meilleur du Japon & de la Chine. Reſte maintenant que ie face fin par le recit du Martyre qu’vn de 4 nos freres vient de receuoir en la Prouince de Goa, qui m’eſtoit eſchappé de la memoire, mais ie le placeray fort bien en ce lieu. Ce bon frere s’appelloit Vincent Aluarez Portuguais, il eſtoit enuoyé pour eſtudier de Chaul à Goa, auec vn ſien compagnon. Comme donc ils s’eſtoient mis dans vne barque, voicy qu’ils ſont ſurprins de deux brigantins de corſaires Mahumetans : s’eſtans rendus maiſtres de la barque, & des perſonnes, ils le firẽt tout auſſi toſt, & tous les Portugais qui eſtoient auec eux, captifs : mais ils prierent inſtamment de permettre que l’vn des leurs fuſt mis à terre auec des gardes qui allaſt querir la rançon. Ce qui leur fuſt accordé. Le P. Vales qui eſtoit auec noſtre frere Vincent, fuſt enuoyé auec vn Portugais. Or pendant qu’ils vont trouuer en la ville de Dabul, qui appartient aux Mahumetains, le Threſorier que les Portuguais y ont, arriuent au vayſſeau où eſtoient les captifs, des Mahumetains de la terre ferme, qui diſent, que c’eſt ce jour là la feſte de ceſt impoſteur & leur faux Prophete Mahomet, & pour ce, requierent les Pirates de leur bailler vn Chreſtien pour luy offrir en ſacrifice, & le tuer en ſon honneur. Choſe qu’ils impetrerent ſort aiſement. Adonc ayant le chois d’en prendre vn, à fin de rendre la choſe plus plaiſante & agreable à leur Mahomet, ils s’en võt jetter ſur noſtre frere, qui de vray pouuoit eſtre la victime la plus ſacrée de la trouppe, pour eſtre conſacrée à la diuine Majeſté, auquel, comme il prioit en la proüe, & profeſſoit haut & clair ſa foy & la religion Catholique, d’vn reuers de cimeterre, ils luy auallent la teſte de deſſus les eſpaules, apres le Soleil couché, qui auoit haſté ſa carriere, pour ne voir vne ſi cruelle barbarie. O que moriatur anima mea morte iuſtorum, & fiant nouiſſima mea horum ſimilia. Que pleuſt-il à noſtre bon Dieu, que je meure de la mort des juſtes, & que les dernieres periodes de ma vie ſoient ſemblables à celles là. De Goa, la veille de Noel, 1607.


Seruiteur de tous ſelon Dieu


Nicolas Trigavt.