Lettre sur la question si l’essence du corps consiste dans l’étendue

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Œuvres philosophiques de Leibniz, Texte établi par Paul JanetFélix Alcantome premier (p. 627-629).

Lettre sur la question
si l’essence du corps
consiste dans l’étendue

Journal des Savants, 18 juin 1691, page 259.

Vous me demandez, Monsieur, les raisons que j’ai de croire que l’idée du corps ou de la matière est autre que celle de l’étendue. Il est vrai, comme vous dites que bien d’habiles gens sont prévenus aujourd’hui de ce sentiment, que l’essence du corps consiste dans la longueur, largeur et profondeur. Cependant il y en a encore, qu’on ne peut accuser de trop d’attachement à la scholastique, qui ne sont pas contents.

M. Nicole dans un endroit de ses Essais, témoigne d’être de ce nombre, et il lui semble qu’il y a plus de prévention que de lumière dans ceux qui ne paraissent pas effrayés des difficultés, qui s’y rencontrent.

Il faudrait un discours fort ample pour expliquer bien distinctement ce que je pense là-dessus. Cependant voici quelques considérations que je soumets à votre jugement, dont je vous supplie de me faire part.

Si l’essence du corps consistait dans l’étendue, cette étendue seule devrait suffire pour rendre raison de toutes les affections du corps. Mais cela n’est point. Nous remarquons dans la matière une qualité que quelques-uns ont appelée l’inertie naturelle, par laquelle le corps résiste en quelque façon au mouvement ; en sorte qu’il faut employer quelque force pour l’y mettre (faisant même abstraction de la pesanteur) et qu’un grand corps est plus difficilement ébranlé qu’un petit corps. Par exemple :

Fig. 1.
Si le corps A en mouvement rencontre le corps B en repos, il est clair que, si le corps B était indifférent au mouvement ou au repos, il se laisserait pousser par le corps A, sans lui résister, et sans diminuer la vitesse, ou changer la direction du corps A ; et après le concours, A continuerait son chemin, et B irait avec lui de compagnie en le devançant. Mais il n’en est pas ainsi dans la nature. Plus le corps B est grand, plus il diminuera la vitesse, avec laquelle vient le corps A, jusqu’à l’obliger même de réfléchir si B est plus grand que A. Or s’il n’y avait dans les corps que l’étendue, ou la situation, c’est-à-dire que ce que les géomètres y connaissent, joint à la seule notion du changement, cette étendue serait entièrement indifférente à l’égard de ce changement, ; et les résultats du concours des corps s’expliqueraient par la seule composition géométrique des mouvements ; c’est-à-dire le corps après le concours irait toujours d’un mouvement composé de l’impression qu’il avait avant le choc, et de celle qu’il recevrait du concourant, pour ne le pas empêcher, c’est-à-dire, en ce cas de rencontre, il irait avec la différence des deux vitesses, et du côté de la direction.
Fig. 2.
Fig. 3.

Comme la vélocité 2A, 3A, ou 2B, 3B, dans la figure 2, est la différence entre 1A 2A et 1B 2B ; et en ce cas d’atteinte, figure 3, le plus prompt atteindrait un plus lent, qui le devance, le plus lent recevrait la vitesse de l’autre, et généralement ils iraient toujours de compagnie après le concours : et particulièrement, comme j’ai dit au commencement, celui qui est en mouvement emporterait avec lui celui qui est en repos, sans recevoir aucune diminution de sa vitesse, et sans qu’en tout ceci la grandeur, égalité ou inégalité des deux corps pût rien changer ; ce qui est entièrement irréconciliable avec les expériences. Et quand on supposerait que la grandeur doit faire un changement au mouvement, on n’aurait point de principe pour déterminer le moyen de l’estimer en détail, et pour savoir la direction et la vitesse résultante. En tout cas, on pencherait à l’opinion de la conservation du mouvement ; au lieu que je crois avoir démontré que la même force se conserve [1], et que sa quantité est différente de la quantité du mouvement.

Tout cela fait connaître qu’il y a dans la matière quelque autre chose que ce qui est purement géométrique, c’est-à-dire que l’étendue et son changement, et son changement tout nu. Et à le bien considérer, on s’aperçoit qu’il y faut joindre quelque notion supérieure ou métaphysique, savoir celle de la substance, action et force ; et ces notions portent que tout ce qui pâtit doit agir réciproquement, et que tout ce qui agit doit pâtir quelque réaction ; et par conséquent qu’un corps en repos ne doit être emporté par un autre en mouvement sans changer quelque chose de la direction et de la vitesse de l’agent.

Je demeure d’accord que naturellement tout corps est étendu, et qu’il n’y a point d’étendue sans corps. Il ne faut pas néanmoins confondre les notions du lieu, de l’espace, ou de l’étendue toute pure, avec la notion de la substance, qui outre l’étendue renferme aussi la résistance, c’est-à-dire l’action et passion.

Cette considération me paraît importante non seulement pour connaître la nature de la substance étendue, mais aussi pour ne pas mépriser dans la physique les principes supérieurs et immatériels, au préjudice de la piété. Car quoique je sois persuadé que tout se fait mécaniquement dans la nature corporelle, je ne laisse pas de croire aussi que les principes mêmes de la mécanique, c’est-à-dire les premières lois du mouvement, ont une origine plus sublime que celle que les pures mathématiques peuvent fournir. Et je m’imagine que si cela était plus connu, ou mieux considéré, bien des personnes de piété n’auraient pas si mauvaise opinion de la philosophie corpusculaire, et les philosophes modernes joindraient mieux la connaissance de la nature avec celle de son auteur.

Je ne m’étends pas sur d’autres raisons touchant la nature du corps ; car cela me mènerait trop loin.


  1. Journal des Savants, année 1686.