Lettre sur la situation

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CORRESPONDANCE.


au directeur de la REVUE DES DEUX MONDES.


 Mon cher monsieur.

J’ai vu déjà bien des années finir et de tristes années, mais je n’éprouvai jamais, à changer de calendrier, le soulagement étrange que je sens aujourd’hui. Être enfin délivré de ce chiffre néfaste : 1870 ; ne plus le voir, ne plus l’écrire à tout propos, c’est déjà presque un bien. S’est-il gravé dans nos mémoires en caractères assez sanglans ! Portera-t-il à nos arrière-neveux d’assez lugubres souvenirs ! Et quelle date assez sombre dans toute notre histoire pourra lui servir de pendant ? Je ne parle même pas d’incendies, de pillages, de dévastations, d’industries ravagées, de capitaux détruits, de ruines, de catastrophes : ces blessures matérielles, un jour peut-être, à force de labeur, elles se pourront guérir ; nos cœurs eux-mêmes, qui jamais n’auront autant saigné, le temps en adoucira les souffrances ; ces affections brisées, ces plaies de nos familles, n’infligeront de vivantes douleurs qu’à nos générations d’aujourd’hui, tandis qu’il est une blessure dont la profonde cicatrice ne s’effacera plus tant que vivra notre pays. Pensez à lui, à notre nom, à l’éternelle injure que lui ont faite ces revers inouïs, et vous devrez comprendre que je sois sans pitié pour ce millésime odieux. Eh bien ! faut-il l’avouer ? malgré toutes ces raisons d’écouter ma rancune, quand je mets en regard les maux qu’elle me rappelle, cette désastreuse année, et les biens qui, j’espère, découleront de ces maux, que dis-je ? ceux-là mêmes que nous goûtons déjà, j’hésite à la maudire, et j’entrevois un temps où du milieu de nos tristesses, tout compte fait, tout bien pesé, croyez-moi, nous la bénirons.

Et d’abord n’a-t-elle pas vu tomber l’empire ? Que de choses dans ce peu de mots ! Ce qu’était l’empire, le premier comme le second, et le second surtout, lui qui nous promettait repos, lucre, plaisirs en échange de notre virilité ; ce qu’il y avait dans ce grossier régime de poisons et de piéges pour un malheureux peuple qui par sa faute, hélas ! s’y était laissé prendre ; ce que ce peuple y contractait de lâches habitudes, de faiblesses d’esprit, de vices énervans et destructeurs, la France ne pouvait l’apprendre qu’à ses dépens, par une horrible crise. Il est des maladies qui, sous une apparence de trompeur embonpoint, vous rongent les viscères ou vous carient les os ; il leur faut d’héroïques remèdes ; sans ces tortures bienfaisantes, point de retour à la santé, La France en était là : encore quelques années de césarisme, de mollesse et de docilité, d’opium et d’hébétement, c’en était fait de son rôle en ce monde, c’était sa mort.

Et notez bien que l’empire est tombé comme il importait qu’il tombât pour n’avoir plus à tenter de renaître, non par hasard, par accident, par un coup de parti, surpris par des adversaires qui en le jetant bas n’auraient enlevé ni à lui tous ses partisans, ni au pays toutes ses illusions, ne renversant que l’homme sans ruiner le système : non, sa chute est venue de lui et de lui seul, du système aussi bien que de l’homme ; il est tombé dans les désastres provenant de sa propre faute de sa faute évidente et notoire, et de plus dans la honte et dans la lâcheté : autant de boue que de sang ! C’est donc une libération complète et définitive ; les intrigans auront beau faire, nous sommes quittes de l’empire ; un mur infranchissable se dresse désormais entre la France et lui. Eh bien ! convenez-en, l’année qui à cet honneur de porter à son compte une telle délivrance, si meurtrière et si fatale qu’elle soit d’ailleurs n’est pas une année stérile : il faut ne la maudire qu’à demi, et ne lui lancer l’anathème qu’en y mêlant une sorte de gratitude.

Ce n’est pas tout : outre les maux dont elle a vu la chute, il en est d’autres qui nous ont menacés, qui pouvaient être irréparables, et qu’elle a vus s’évanouir : par exemple, avant tout, une paix trop hâtive, la paix après Sedan.

Où en serions-nous, mon cher monsieur, si la Prusse, après ses succès, ses étourdissantes victoires, restée sobre et modeste, éclairée sur ses vrais intérêts, fidèle à sa parole, n’oubliant pas qu’un mois auparavant elle avait déclaré à la face du monde qu’elle faisait la guerre à un homme et non pas à un peuple, nous eût proposé la paix, une paix acceptable, onéreuse seulement à nos bourses ; si ces vainqueurs eussent fait preuve, preuve effrayante, à mon avis, de force irrésistible et de modération, où en serions-nous, je vous le demande ? Presque aussi bas dans notre propre estime et dans l’opinion de l’Europe que l’homme de Willemshöhe ! Nous aurions accepté notre chute sans avoir fait le moindre effort pour nous remettre debout, et aujourd’hui nous douterions de nous, nous ne saurions pas même s’il reste dans nos veines quelques gouttes de sang ; nous nous croirions non-seulement amollis par nos vingt ans d’empire, mais énervés jusqu’à la moelle, dégénérés et gangrenés. D’un seul coup, nous serions tombés au rang de ces misérables peuples indignes de leur passé, qui n’osent regarder en face les exploits de leurs pères ; les beautés de notre histoire nous seraient devenues une honte de plus. C’est donc une fortune parmi tant de disgrâces que d’avoir échappé à cette tentation, échappé de si près ! Quelle chance aurions-nous eue, si l’offre eût été faite, de l’avoir refusée ? Vous vous en souvenez, nous étions sans ressources, presque aux derniers abois ; les cœurs les mieux trempés, les esprits les plus fermes, ne songeaient à la résistance que par pur point d’honneur. Tout espoir de succès, de revanche immédiate, de réhabilitation prochaine, leur paraissait un rêve ; ils ne comptaient que sur l’avenir pour entreprendre notre vengeance, et ne demandaient au présent que de subir la paix, pourvu qu’elle fût prompte et seulement tolérable. Oui, nous étions bien bas, et pour nous faire tomber plus bas encore, pour nous donner le coup de grâce, il ne fallait chez nos ennemis, même à défaut d’honnêteté, qu’un peu de clairvoyance. Ils parlent de nous détruire, de faire de nous une puissance de troisième ou de quatrième ordre ; mais c’est alors qu’ils le pouvaient et d’un seul coup. Ils n’avaient qu’à terminer la guerre, sans nous laisser le temps de reprendre nos esprits, sans nous marchander la Lorraine et l’Alsace, en ne nous accablant que du poids de leur victoire, de notre soumission à leur payer tribut, de notre aveu public d’impuissance et d’énervement. Quand je pense que cette paix, qui serait aujourd’hui, si nous l’avions conclue, notre tourment, notre cauchemar, non-seulement ils pouvaient nous l’offrir, mais que nous-mêmes nous l’avons demandée ! Je n’ai garde d’en faire reproche à ce serviteur du pays qui, n’écoutant que sa conscience, a pris sur lui ce voyage à Ferrières. Son inspiration était bonne, puisqu’il a contraint l’ennemi à confesser tout haut ses projets spoliateurs. La France avait besoin qu’on les lui révélât. Elle avait pris trop à la lettre les mielleuses paroles de son doux conquérant. Il lui fallait apprendre que ces batailles n’étaient pas un duel de souverains, qu’au fond c’était à elle qu’on déclarait la guerre, à elle, à sa grandeur, à sa prospérité, à ses aïeux, à ses enfans, à son passé comme à son avenir. Le colloque de Ferrières a fait tomber le masque, il a mis tout au grand jour. Nous devons donc rendre grâce à qui l’a provoqué, tout en reconnaissant que c’était jouer gros jeu. Pour ma part, je l’avoue, même aujourd’hui ce n’est pas sans émotion que je me représente quel risque nous avons couru, et combien l’occasion était belle de nous faire accepter un outrage que peut-être plus tard nous n’aurions pas lavé, même dans bien d’autres flots de sang que ceux qui pourront couler pour ne le pas subir.

Dieu a permis que ces barbares manquassent cette fois de perspicacité ; il ne leur a laissé que leurs grossiers instincts. Vaniteux et cupides, ils ont vu que la France n’avait plus d’armée, qu’elle avait encore ses richesses ; la convoitise les a pris, et l’esprit de rapine les a jetés sur elle ; puis aussi la vaine gloriole de trôner à Paris, ne fut-ce qu’un seul jour ! Voilà les beaux motifs, les nobles causes de cette invasion furieuse, de ces massacres, de ces égorgemens ! Voilà pourquoi depuis cinq mois notre France est à sac, et vous croyez qu’ils s’en excusent ? Quelle idée ! Il n’y a de coupables que nous. Leur thèse est admirable, « Laissez-nous faire, disent-ils, ne nous résistez pas, nous ne brûlerons rien, nous ne tuerons personne. C’est vous, paysans, vous, citadins, qui, avec votre humeur guerroyante, votre goût de la poudre et du bruit, égorgez, par nos mains, vos malheureux compatriotes, vos femmes, vos enfans. L’attentat à l’humanité, c’est vous qui le commettez ; le sang versé retombera sur vous. » Ne croyez pas que je plaisante, mon cher monsieur. Cette grotesque théorie, M. de Bismarck et son auguste maître ont pris la peine, plus de dix fois depuis la guerre, de l’exposer eux-mêmes doctement. Notre ténacité les révolte. Ils trouvent très mauvais que nous nous défendions. Ce qui leur semble contre nature, ce n’est pas de trahir sa patrie, de l’abandonner sans défense aux outrages de l’étranger, c’est de se battre pour elle sans mesure et sans discrétion. Le vrai devoir de tout peuple envahi, et surtout envahi par la Prusse, est de ne pousser la résistance que tout juste assez loin pour que le vainqueur ait droit de se proclamer tel, de choisir son moment pour quitter la partie, et de faire Charlemagne en se coiffant de lauriers. Quel sot orgueil est donc le nôtre ? Ne pas vouloir nous déclarer vaincus ! ne pas abaisser notre épée ! N’est-ce pas manquer aux règles les plus strictes du combat singulier entre gens comme il faut, du duel au premier sang ?

Ils oublient, ce roi et ce chancelier, qu’entre eux et nous depuis septembre il n’en est plus question, de cette sorte d’escrime, que le duel est à mort, le combat à outrance. Qui l’a voulu ? est-ce nous par hasard ? Il leur plairait d’en être quittes, je le comprends, le temps leur semble long, l’hiver commence à être rude, et puis c’était avec la France impériale qu’ils entendaient croiser le fer, et c’est une autre France qu’ils trouvent sur le terrain. M. de Bismarck évidemment ne peut encore y croire. Ses souvenirs de Biarritz le troublent et le déroutent. Il lui faut des Français de ce temps-là, songeant à leurs affaires, soigneux de leur bien-être, s’abritant de l’émeute sous l’aile d’un sauveur. Où sont-ils, ces Français ? Que sont-ils devenus ? Ces Français-là se cachent ou se sont transformés. Il n’y peut rien comprendre. Mais lui du moins déguise sa surprise et ne la montre qu’à mots couverts, tandis que le monarque dit les choses avec plus de candeur. Le genre naïf est son triomphe. Vous avez lu cette paternelle proclamation en date du 6 décembre, allocution du prince à ses soldats, et vous êtes touché, j’en suis sûr, des sentimens qu’il y exprime à l’égard de nos laboureurs. Comprend-on ces gens-là ! Courir aux armes, et laisser là ces paisibles travaux des champs si bien protégés par la Prusse ! Je regrette vraiment que nous ayons l’âme si triste ; il y aurait de quoi rire dans cette idylle de caserne, et de quoi s’indigner aussi ! Notez que c’est en décembre, après cinq mois de vol à main armée ! Le chef de bande oser dire à sa troupe : « Ayez confiance, car votre cause est juste ! » Que dites-vous de ce mot juste ? Ceci n’est plus du genre naïf, c’est du genre révoltant. Jusqu’à Sedan, si bon leur semble, qu’ils parlent de leur juste cause, je leur concède l’apparence, mais l’apparence seulement, car, s’il fallait aller au fond des choses, je soutiens que les vrais agresseurs, les spoliateurs en espérance, les convoiteux du bien d’autrui, n’étaient pas de ce côté du Rhin. Redoublement d’espionnage, effort démesuré d’armement, tout le dit, les preuves surabondent. N’importe, l’ineptie du pilote engage le navire : le nôtre a si bien fait qu’il s’est mis dans son tort, passons condamnation ; mais une fois hors de Sedan, cette harangue en convient elle-même, la guerre est entrée dans une phase nouvelle ; elle a changé de prétexte et de but. Changeons donc aussi les paroles, n’appelons pas justice ce qui n’est que brigandage. N’y aura-t-il pas dans toute cette armée, parmi ces automates, une seule voix libre qui réponde à ce roi : « Confessez donc la vérité ; dites-nous que, depuis Sedan, c’est vous qui êtes l’agresseur, que vous faites aujourd’hui ce qu’hier vous reprochiez aux Français. Dites-nous que c’est votre orgueil qui nous traîne à la boucherie. » Nous aussi, nous Français, nous avons eu cette triste fortune de nous laisser conduire à de pareils attentats, séduits par le génie ; — n’insistons pas sur cette circonstance, pour tout le reste il y a similitude. — Notre chef, comme le roi Guillaume, parlait à ses soldats, mais lorsqu’il les poussait à la violence et au mépris du droit, qu’il fût à Berlin ou à Vienne, il ne leur parlait pas comme un saint ; il leur parlait de gloire, de récompense, de titres et d’honneurs ; ce mot sacré, ce mot justice, il avait au moins la pudeur de ne le prononcer jamais. Est-il rien d’aussi misérable que la force brutale s’enveloppant d’hypocrisie ? Ne lui suffit-il pas d’inspirer la terreur ? qu’a-t-elle besoin d’y joindre le dégoût ?

Mais je suis bien ingrat de faire à ce royal discours un si rude procès, car je lui dois assurément la plus douce, la plus profonde joie qui depuis longtemps me fût entrée au cœur. C’est lui qui le premier, et en termes authentiques, avec l’autorité d’un ennemi contraint par l’évidence à dire la vérité, m’a donné ce consolant avis que notre France, depuis plus de trois mois que nous sommes séparés d’elle, enfante des prodiges, qu’elle nous tient parole, et soutient sa querelle aussi résolument que nous. Jusque-là, pour y croire, nous n’avions d’autre document que certains rapports confus dont l’emphase méridionale infirmait tant soit peu la teneur officielle, ou bien d’autres récits de source encore moins sûre. Nous avions, il est vrai, encore un témoignage, cette prise d’Orléans qui nous avait comblés de si juste allégresse ; par elle, nous avions su que l’armée de la Loire n’était pas un vain mot, que l’ennemi n’était pas invincible, mais rien de plus, — rien d’exact, rien de précis. Cette victoire elle-même, qu’était-elle ? Une heureuse surprise ou bien le résultat de combats sérieux ? nous faisait-elle connaître ce que valait l’armée, quelle en était la force et la solidité ? Non, sur tous ces points nous en étions toujours réduits aux conjectures. Nous sentions même que notre joie devait être fragile, car presque en même temps que la bonne nouvelle nous avions su que les bords de la Loire seraient bientôt le rendez-vous des masses ennemies devenues libres par la chute de Metz. De là presque aussitôt de vives appréhensions, et, lorsque M. de Moltke eut l’extrême obligeance de nous apprendre sans délai qu’elles étaient confirmées, sa dépêche n’étonna personne parmi ceux qui jugeaient les choses sainement, et même elle rassura ceux qui surent la lire comme il fallait ; mais que d’esprits chagrins et aux instincts timides conclurent de cet échec que nous avions été déçus par un mirage, que la France après tout faisait la sourde oreille, et que jamais cette armée de la Loire n’avait réellement existé !

Aussi, lorsqu’il y a huit jours, la veille de Noël, dans les colonnes du journal officiel, mes yeux tombèrent sur la proclamation adressée de Versailles aux soldats des armées confédérées allemandes, je ne puis vous dire l’étonnement radieux où me jeta cette lecture. Le monarque lui-même dissipait tous les doutes. Il attestait que, des trois phases où la guerre était entrée déjà, la troisième, celle où nous sommes depuis la capitulation de Metz, lui semblait de beaucoup la plus sérieuse et la plus difficile ; que la France avait fait dans cette période les efforts les plus extraordinaires, et que les armées improvisées par elle étaient les plus nombreuses et les plus opiniâtres que les vainqueurs eussent encore rencontrées. Un tel aveu, d’une telle bouche, dépassait tellement mon espoir qu’au premier moment, je le confesse, il me sembla presque suspect. Je ne pouvais croire que ce roi me voulût faire un tel plaisir, et je me demandai si ce n’était pas un leurre, si la pièce n’était pas ou apocryphe ou frelatée. Puis, lorsque j’en vis clairement la provenance et que mes doutes sur ce point ne purent subsister, je poussai la défiance jusqu’à chercher si celui qui, malgré ses scrupules, donne parfois à ses paroles, comme on l’a vu plus haut, certaine élasticité, n’avait pas tant soit peu exagéré les choses pour prêter à ses troupes une plus grande gloire en grossissant l’obstacle qu’elles avaient surmonté. La thèse était subtile, elle ne tint pas debout, car dans la même feuille, à la suite de la proclamation royale, et mieux encore dans le numéro du lendemain, venaient de longs extraits de toutes les gazettes les plus accréditées en Allemagne, gazettes de Cologne, de Silésie, de Breslau, de Leipzig, racontant les nombreux combats, les batailles acharnées qui ont précédé et suivi la reprise d’Orléans, et donnant par des détails techniques et sur la position des corps et sur leur marche stratégique, aussi bien que par les observations personnelles de leurs correspondans, une idée encore plus favorable de nos armées nouvelles que ne l’avait fait le roi dans sa proclamation. Comment voudrait-on que toutes ces feuilles, de provenance et d’esprit si divers, se fussent donné le mot pour inventer tous ces détails et supposer une résistance qui n’eût pas existé, pour simuler l’étonnement, pour rendre un faux hommage à ces nouveaux soldats, elles qui toutes jusque-là ne parlaient de nos troupes qu’avec dénigrement et dédain ? Non, ce n’est pas un jeu joué, l’hypothèse est absurde. Il faut donc, n’en déplaise à nos alarmistes, à nos sceptiques, à tous ces beaux esprits gouvernés par leurs nerfs, qui semblent s’exercer à voir toujours en noir pour s’épargner, je crois, l’ennui des déceptions, ou pour se ménager d’agréables surprises ; il faut, malgré leurs dires, leurs sourires et leurs dénégations, tenir pour vrai, pour établi de par nos ennemis eux-mêmes, et partant pour incontestable, que Paris n’est pas seul à s’être mis en tête de résister à ces barbares, que la France en fait autant que lui, qu’au fond de nos provinces tout comme dans nos murs on s’enrôle, on s’arme, on s’exerce, on brave avec entrain, avec abnégation, et les rigueurs de la saison et les hasards de la bataille, les privations, les sacrifices, tous les maux de la guerre, par le seul amour du pays.

Eh bien ! cette certitude qui maintenant m’est acquise, je ne puis vous dire tout ce qu’elle vaut pour moi. La France en armes comme Paris, la France émue de sa détresse, noble et fière, prenant sa délivrance à cœur et résolue à s’affranchir, cela vaut la victoire, bien que ce n’en soit que la promesse, car c’est l’honneur sauvé. Je ne prétends certes pas que ce bien, tout réel qu’il soit, suffise à faire vivre un peuple, mais je dis que pour un peuple qui n’a plus ce bien-là, aurait-il tous les autres, il n’est pas de véritable vie.

Maintenant vous comprenez ce qui me rend indulgent pour l’année qui nous quitte, quelque odieux souvenir qu’elle me laisse. Je l’amnistie du mal qu’elle a vu faire en faveur du bien qu’elle a vu commencer. L’empire tombé, la paix trop hâtive évitée, c’était déjà entre elle et nous deux grands motifs de réconciliation ; ce qui plaide encore mieux pour elle, c’est cet involontaire hommage rendu par l’ennemi à nos armées nouvelles. Dans cette attestation, outre le témoignage d’un noble et viril effort qui nous honore, j’en trouve un autre d’un plus grand prix, j’y vois comme un premier signe de notre régénération. Or tout est là, mon cher monsieur, ne l’oublions pas. Dieu va-t-il s’apaiser ? trouvera-t-il bientôt que l’épreuve est complète ? Ces excès de rigueur dont il a l’air de nous poursuivre, nous accablant de tous ses fléaux, suscitant contre nous jusqu’aux hivers de Sibérie, est-ce la fin du châtiment ? Depuis trois mois sans doute nous nous sommes aidés nous-mêmes ; en avons nous fait assez pour qu’il nous aide à son tour ? Je n’oserais pas en vérité, empruntant à Bossuet une de ses familiarités sublimes, me permettre de dire : De quoi vous plaignez-vous, ô Seigneur ? Je craindrais trop que le Seigneur ne répondît ; il en aurait encore tant à dire ! mais au moins n’avons-nous pas acquis quelques droits à son indulgence ? Voilà des jeunes gens qui naguère, j’en conviens, menaient une triste vie, plus que frivole, indigne de leur naissance, mais voyez comme ils se rachètent et comme ils meurent en héros ! Ces prêtres, je ne veux pas dire que jamais le veau d’or leur eût fait fléchir le genou, mais ils avaient prêté peut-être aux suppôts de l’empire un trop complaisant concours, voyez, Seigneur, comme sous la pluie des balles ils vont chercher leurs frères sanglans et mutilés ! Espérons que tant de dévoûmens ont préparé pour nous dans l’année qui commence un retour de céleste faveur. C’est vers cette année nouvelle, vers 1871 que nos regards se tournent, c’est là qu’il faut porter nos vœux et nos prières. Continuons l’œuvre commencée, soyons fidèles à l’espérance aussi bien qu’au devoir ; quant au devoir, il est bien simple.

Vous, Français des départemens non encore envahis ou même à demi occupés, levez-vous, armez-vous, accourez à l’envi, allez grossir et renforcer ces armées, notre suprême et ferme espoir. Surtout soyez unis ; acceptez franchement et par vertu civique ce que peut-être vous n’auriez pas choisi, ce qui a d’ailleurs le privilége de vous diviser le moins. En l’arrosant de votre sang, faites-la vôtre et prenez-la, cette république ; donnez-lui un baptême nouveau. Acceptez même qu’on vous commande d’une façon plus hasardeuse et moins modestement peut-être que vous ne l’auriez voulu : avant tout, la force par l’union ! S’il y a des choses à redresser, ce sera l’œuvre d’une puissance devant qui tout fléchira, l’œuvre de la nation ; mais pour qu’elle exerce à son heure sa souveraine autorité, il faut d’abord une patrie, c’est-à-dire un sol affranchi : que ce soit là votre unique pensée !

Nous, Parisiens, continuons notre tâche ; laissons à nos frères du dehors le temps de nous donner la main. Et d’abord, nous aussi, ne nous divisons pas, y a-t-il donc depuis quelques jours sous le plus vain prétexte, y a-t-il dans l’air, comme on veut le faire croire, je ne sais quel mauvais germe de 31 octobre, la plus honteuse maladie qui pût tomber en ce moment sur nous, le seul obus prussien dont les éclats nous pussent être mortels ? Vous laisser décimer, vous, dépositaires fortuits d’un pouvoir qu’à vous tous, en faisceau, vous pouvez à peine exercer, mais ce serait détruire en une heure nos cent huit jours de siège, ce serait ouvrir nos portes et abaisser nos ponts-levis. Non, j’en ai confiance, Paris restera lui-même : les intrigans, les stipendiés, les poltrons, se tiendront cois, et nous poursuivrons sans encombres, au bruit des bombes et du canon, mais avec calme, avec concorde, l’œuvre assurée, rien ne peut m’en ravir l’espoir, l’œuvre de notre libération.

L. Vitet.