Lettre sur la situation (18710115)

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CORRESPONDANCE


à m. le directeur de la REVUE DES DEUX MONDES.
Mon cher monsieur,

Nous y voyons enfin un peu plus clair depuis ce renouvellement d’année. La muraille est encore bien épaisse entre la France et nous, mais il s’y fait comme d’heureuses fissures où nos yeux commencent à pénétrer. Nous discernons les positions, le nombre, la marche de nos armées, l’ardeur de nos populations, les faux calculs, les mécomptes de l’ennemi. Il n’est qu’un point où pour moi l’obscurité redouble, c’est quand je veux trouver une cause à ce fait qui depuis vingt jours nous révolte et nous assourdit, ce fait aussi sauvage qu’inutile, le bombardement de Paris.

Je n’y croyais pas, je le confesse, non qu’il me parût téméraire de faire honneur à ces barbares d’une barbarie de plus ; mais je les savais habiles : je pensais que sur le terrain, en face de nos ouvrages, ils avaient dû rire, comme nous, de ces deux forts que M. de Bismarck se flattait de nous prendre en deux jours, qu’ils avaient au premier coup d’œil compris combien l’attaque à force ouverte serait pour eux peine perdue ; qu’un seul moyen, peu glorieux, le blocus prolongé, leur offrait quelque chance ; que dès lors mieux valait tirer parti de leur mécompte, se donner l’apparent mérite de la modération et pouvoir se vanter un jour, ce qui rendrait soit le succès plus insolent, soit l’insuccès plus tolérable, de n’avoir pas voulu nous foudroyer, de nous avoir fait grâce de leurs monstrueux canons. Ils m’ont désabusé, je dois dire, dès le 27 décembre au matin, en m’éveillant par l’affreux tintamarre que vous savez ; mais ce n’était encore que le plateau d’Avron et ses voisins les forts de l’est, ce n’était pas Paris qu’ils mitraillaient ainsi. Quelques-uns même allaient jusqu’à prétendre qu’ils en resteraient là, ou tout au moins qu’avant de jeter sur la ville la pluie de fer et de feu, ils se conformeraient à cet usage universel entre nations civilisées de dénoncer leur projet. C’était les mal connaître. Ils ne sont pas gens à prendre de tels soins. Tout brusquement, la nuit, comme des maraudeurs, après avoir pendant le jour fait feu sur les forts du sud, ils ont mis nos maisons en joue, nos maisons, nos églises, nos hôpitaux, nos ambulances, et aussi loin qu’ils pouvaient atteindre ils ont lancé leurs engins, Cette façon de frapper au hasard, d’assommer les gens dans leur lit, de s’attaquer aux impotens et aux malades, de tuer les femmes, les enfants, les vieillards, tout ce qu’il y a dans une ville de moins guerrier, de moins valide, de plus inoffensif, c’est une atrocité qui répugne à l’esprit militaire, qui flétrirait même la gloire, et qu’il faudra rayer du code des nations dès que l’Europe échappera, ce qui ne peut tarder, j’espère, au danger de devenir prussienne. En attendant, ils s’en donnent à cœur joie : pourquoi ? que signifie cet accès de colère à la fois subit et tardif ? Chacun l’explique à sa guise : en voici peut-être le secret.

Vous avez lu, je pense, un long extrait de la Gazette de Silésie reproduit à Berlin le 2 janvier et à Paris le 10 dans le Journal officiel. Je ne sais pas un document plus instructif et plus révélateur, pas un qu’il faille méditer avec plus d’attention, dont chaque mot et chaque réticence renferme des aveux plus explicites ou de plus précieux enseignemens. C’est un plaidoyer à peu près officiel à l’adresse du publie allemand, ou plutôt une consultation d’avocat et de médecin tout ensemble, car ce public est malade, il s’inquiète, il s’irrite, il a les nerfs troublés ; il se plaint qu’on l’ait trompé, qu’on ait compromis ses victoires en ne terminant pas la guerre au bon moment ; il en veut à ces hobereaux, à cette féodalité guerroyant, même à ce roi et à ces conseillers qui l’ont lancé dans cette entreprise, dont l’énormité l’épouvante : il faut le calmer, lui donner des raisons, discuter devant lui. Que lui dit-on ? Ose-t-on le leurrer tout à fait, simuler la sécurité, professer l’optimisme ? Non, on s’en garde bien. Sans rien assombrir, on affecte de tout révéler, de dire les choses telles qu’elles sont, comme pour préparer à ce qui pourrait encore advenir de plus grave. Ainsi complet aveu de l’erreur fondamentale : il est très vrai qu’on s’est trompé : on ne s’attendait pas, en continuant la guerre, que la France acceptât si mal l’invasion, qu’elle put, sous la conduite d’un pouvoir de raccroc, sans racines et sans consistance, concevoir la pensée de disputer son territoire à des armées victorieuses si puissantes et si aguerries. C’est pourtant là ce qui arrive : c’est la France, c’est bien elle, qui se lève en armes presque partout et fait des efforts surhumains. Des corps considérables et même déjà solides manœuvrent sur divers points et convergent vers la capitale. La situation serait donc pour les forces allemandes tout au moins difficile, peut-être même périlleuse, et l’émotion de l’Allemagne trop justement fondée, si par bonheur tout cet ensemble d’appréhensions ne tenait à une cause unique, laquelle en disparaissant fera tomber l’échafaudage, et toute crainte aura cessé.

Cette cause unique, quelle est-elle ? La résistance de Paris. Que cette résistance soit brisée, que Paris succombe, et on répond de tout. Le jour où la capitale aura cessé la lutte, l’Allemagne peut considérer la guerre comme terminée. C’est Paris seul, c’est son prestige, c’est l’espoir de le conserver qui galvanise et fanatise cette nation affolée. La vigueur même, l’étonnante énergie qu’en ce moment elle déploie, et qu’on est loin de méconnaître, ce n’est qu’un feu passager : la capitale morte, cette ardeur tombera. Toute puissance de résistance morale sera comme anéantie. Plus de combats partiels : le but unique étant atteint, ils n’auront plus de raison d’être : la France se déclarera vaincue, ainsi le veut l’histoire, ainsi l’ethnologie : l’histoire, car en 1814 et en 1815 les choses se sont ainsi passées : elles se passeront de même en 1871 ; l’ethnologie, car la nation française ne possède pas « les facultés caractéristiques qui prédisposent à une résistance purement défensive, soutenue et tenace. »

Tel est le docte roman qu’on sert aux Berlinois et aux alliés du sud comme fiche de consolation, pour leur faire accepter les vérités amères qu’on vient de confesser. Il y a péril, leur a-t-on dit ; mais voici le remède, remède souverain, ne vous alarmez pas. — Tout à l’heure, cher monsieur, si vous le permettez, nous dirons deux mots du roman, et nous en aurons bon marché, je pense, malgré l’histoire, malgré l’ethnologie. Nous verrons si, même Paris tombé, les choses se passeraient en France comme on veut le faire croire ; mais parlons d’abord de Paris : comment se propose-t-on de briser sa résistance ? Est-ce par le blocus avec espoir de l’affamer ? Non, ce serait trop lent ; le temps est d’un trop grand prix dans les circonstances nouvelles où la guerre est maintenant entrée. Le système du blocus était bon quand la France paraissait endormie, quand les lignes assiégeantes n’avaient à redouter qui l’effort de la place, les attaques de la garnison, et tout au plus, comme offensive extérieure, des escarmouches isolées : tandis qu’aujourd’hui songez donc que ces lignes sont menacées de quatre côtés à la fois et par de vraies armées qui, bien qu’éloignés encore, vont en grossissant chaque jour dans une tout autre proportion que les renforts arrivant d’Allemagne ; songez que si ces armées, ou seulement une d’elles, cessent d’être contenues par les forces allemandes détachées de l’investissement et à peine suffisantes à les tenir en échec, pour peu qu’elles fassent une pointe hardie, les lignes assiégeantes sont prises entre deux feux. C’est donc un état critique : il faut en sortir à tout prix. Pas un moment à perdre : tout tenter, tout risquer et porter les grands coups. De là l’infernale avalanche qui tombe aujourd’hui sur Paris, de là ce bombardement convulsif et précipité.

Or vous croyez peut-être que les conseillers de cet acte féroce le tiennent pour efficace, militairement parlant, qu’ils se font illusion sur l’action de leurs bombes, et pensent que nos remparts, au bruit des canons Krùpp, doivent tomber en poudre comme les murs de Jéricho ? Non, froidement ils en conviennent, et cette Gazette est leur écho, l’effet matériel pourra bien être nul, mais c’est l’effet moral qui seul les préoccupe. Leur tir est à ricochet, à ricochet psychologique, pour emprunter leur jargon. Ce qu’ils veulent nous lancer sous la forme d’obus, c’est la sédition, la révolte, la fureur populaire, le meurtre, l’incendie : voilà leur ambition, leur gloire ; voilà les trophées qu’ils rêvent. Aussi voyez comme elle aspire, cette Gazette, au moment où « les masses ouvrières et populaires des faubourgs viendront demander l’hospitalité aux habitans plus aisés du centre de la ville, » comme, en particulier, il lui serait agréable que le « faubourg émeutier de Belleville » voulût faire ce déménagement, comme elle se désespère qu’il soit « encore hors de portée, » et qu’on ne puisse établir, sans dépenser trop d’hommes et trop de temps, les batteries qui pourraient l’atteindre. Est-ce de l’ivresse ? est-ce de la rage ? Que veulent-ils, ces gens-là ? Faire peur ou massacrer ? Sont-ils des croquemitaines ou sont-ils des bourreaux ? Je voudrais les croire charlatans ; mais non vraiment, c’est tout de bon qu’ils « se ruent contre nous pour la vie ou la mort. » Ils sont aussi haineux qu’ils le veulent paraître, et cette autre Gazette qui renchérit sur celle de Silésie, la Nouvelle Gazette de Prusse, nous en donne entre mille une lamentable preuve. C’est à propos du combat de Nuits, victoire d’un genre nouveau qui a fait si promptement reculer le vainqueur. Vous l’avez lue, cette diatribe sanguinaire, ou plutôt vous n’en avez pas cru vos yeux. C’est un degré de barbarie qui touche à la démence, La guerre pour ces furieux « ne prendra fin que par l’extermination de l’empire des Francs, » quand tous les hommes valides de cette race détestée auront été terrassés, toutes ses richesses détournées et « tous ses nids anéantis. » Ses nids, vous l’entendez, ils veulent écraser l’œuf pour être bien certains qu’il n’y aura plus de France. Je ne dis pas que ce soient là les sentimens de l’Allemagne entière, mais ce sont ceux des hommes qui la dirigent, qu’elle suit, dont elle répond, et qui la représentent. Eh bien ! qu’ils se consolent, ces exterminateurs ; si la joie leur est refusée d’avoir Belleville « à portée, » de faire ruer sur le centre de notre ville ce faubourg favori, ils ont sous leurs canons pour se dédommager, sans compter tant de trésors d’esprit et de science, d’écoles et de musées, d’établissemens illustres, ils ont force malades, force blessés, qu’ils peuvent achever ; ils ont des hospices de vieillards, et, ce qui doit encore mieux leur plaire, comme un moyen d’étouffer nos semences, de tuer des Francs presque au berceau, ils ont de grands asiles consacrés à l’enfance. Vous savez leur exploit, et quel insigne honneur d’avoir, à Saint-Nicolas, inondé ce dortoir du sang de pauvres agneaux, Le poète pourrait leur dire comme aux prétoriens de décembre :


Victoire ! ils ont tué, carrefour Ticquetonne,
Un enfant de sept ans !


Et c’est ce roi à l’aspect débonnaire, ce bon vivant, ce vieillard, qui n’a que faire dans son armée, ne la commandant pas, s’il ne se donne au moins la noble tâche d’y justifier sa présence en y réprimant les excès, c’est lui qui les autorise, c’est lui qui donne le signal de ces honteuses exécutions ! Les feuilles à ses gages ont soin de nous l’apprendre, les bombardement le regardent. Il les arrête, il les retarde ou bien il les accélère, selon ses jours de dévotion.

Eh bien ! si quelque chose absout la Providence de tolérer de tels méfaits, c’est que ceux qui les commettent, bien qu’impunis encore, ont au moins le déboire de n’en tirer aucun parti. Plus de cent mille projectiles sont déjà tombés sur Paris, les deux tiers environ de la provision totale de toutes ces pièces de siège transportées de si loin, si lentement, à si grand-peine : qu’en est-il résulté ? Nos forts et nos remparts sont effleurés à peine, et dans l’intérieur de la ville, si nous n’avions pas à pleurer tant d’innocentes victimes, les dégâts matériels, plutôt nombreux qu’irréparables, n’auraient jusqu’à présent aucune gravité. Mais quelque chose est plus intact encore et que les forts et que la ville, c’est justement ce dont ces bombardeurs croyaient le mieux triompher, ce qui leur semblait ne pouvoir survivre à deux décharges d’obusier, la fermeté morale des habitans de Paris. Les forts, à la rigueur, on peut y trouver trace du choc des projectiles ; il y a par-ci par-là des pierres épaufrées, des moellons labourés, tandis que je défie qu’on me trouve une échoppe, aussi bien qu’un somptueux hôtel, une boutique, une mansarde aux faubourgs comme au cœur de la ville, un lieu quelconque où s’abrite un cœur d’homme et même aussi de femme, à qui cet odieux vacarme et ces atrocités n’inspirent moins de trouble que d’exaspération. Ils n’ont pas tous même courage, même mépris du danger ; mais l’idée que la résistance en doive être abrégée d’un seul jour, cette idée n’entre chez personne, pas même à Belleville, tenez-le pour certain.

J’aurais voulu que M. de Bismarck nous fît l’honneur de venir en personne assister aux premières scènes de la bruyante tragédie si bien préparée par lui ; il aurait vu l’accueil qu’ont reçu ses obus, avec quelle bonne humeur, quel héroïsme insouciant, poussé jusqu’à l’imprudence, hommes, femmes, enfans, venaient, comme à l’exercice, assister aux premières explosions de ces instrumens de mort. Nous-mêmes qui l’avions vue, cette population parisienne, depuis tout à l’heure quatre mois, passer par tant d’épreuves, se soumettre à des privations qui de sang-froid lui auraient paru plus dures que la mort même, et s’y accommoder simplement, résolument, et toujours sans murmure, nous n’étions pas, je l’avoue, pour ma part, sans redouter un peu que ces diaboliques engins ne triomphassent de sa constance. Elle nous a bientôt rassurés, en devenant, je puis le dire, encore plus décidée, plus résolue, plus ferme. C’est donc une affaire jugée bien que l’arrêt ne soit pas rendu, ce grand bombardement moral, ce moyen infaillible, ce souverain remède tant promis à Berlin, tant attendu, tant exalté, cette façon d’en finir et d’épargner le temps, d’échapper aux dangers entrevus à Versailles, ce bombardement, quoiqu’on fasse, ne sera qu’un avortement sans cesser d’être une abomination.

Plus que jamais nous devons donc espérer malgré les rudes conditions où nous sommes et qu’il nous faut toujours envisager sans illusion aussi bien que sans crainte, malgré bien d’autres bombardement d’un genre plus dangereux qu’on nous ménage à coup sur pour produire dans nos rangs des explosions de fausses nouvelles et de découragement, malgré tout, nous devons espérer que Paris tiendra jusqu’à l’heure si bien prévue et redoutée par la Gazette de Silésie, l’heure on les lignes assiégeantes seront prises entre deux feux ; mais si cette heure libératrice venait à trop tarder, si Paris, après avoir poussé jusqu’à complet épuisement sa sublime gageure, devait cesser de rendre à la patrie l’immense et sacré service qu’il acquitte aujourd’hui, qu’on ne nous parle pas de 1871, qu’on ne nous dise pas que dans notre France la chute de la capitale entraîne du même coup la soumission du pays ; qu’on ne donne pas au-delà du Rhin à ces femmes, ces mères, ces épouses, justement avides de paix, cette consolante et fausse analogie ; non, 1871 ne ressemblera pas à 1814, d’abord parce que Paris ne sera pas pris, et que, fût-il pris, la guerre, loin de s’éteindre, n’en serait que plus acharnée.

Ces grands docteurs qui font parler l’histoire n’y regardent point d’assez près. Ils oublient qu’en 1814 cette France, qu’ils s’étonnent et s’effraient de voir tirer si vite de son flanc de si fortes armées, était complètement épuisée, que depuis vingt ans de guerre elle avait vu moissonner tous ses hommes, et n’avait plus déjà que des enfans pour soldats ; ils oublient que la résistance s’était alors personnifiée dans un homme qui avait éteint à son profit le sentiment de la patrie, et que la France était combattue dans son désir de continuer la guerre par la crainte de rester asservie. Où trouver aujourd’hui rien qui ressemble à cette France de 1814, et de quel droit promettre à l’Allemagne que, si Paris succombe, elle aura bon marché de nous ? Qu’ils se détrompent, et que jamais ils n’espèrent que 1871, ni aucune autre année qu’il leur plaira d’attendre, leur offre pour dicter à la France une paix complaisante et soumise, les chances presque uniques qu’en 1814 et 1815 il leur fut permis d’exploiter.

Savez-vous, cher monsieur, quelle toute autre pensée ces deux dates m’inspirent, et combien la comparaison de cette fatale époque, source de tous nos maux, avec celle où nous sommes, me remplit d’une sorte d’espérance et de consolation ? Oui, il fut un moment dans notre histoire où, par une combinaison fatale de circonstances, toute une partie de la société française, par horreur d’un odieux despotisme, dut ne pas professer assez haut les plus sacrés de tous nos sentimens, l’amour de la patrie, l’horreur du joug étranger. Il en était resté un amer souvenir, et dans le cœur des masses un soupçon presque indestructible d’odieuse complicité. De là cinquante ans de discorde, de haines et de bouleversemens.

Il fallait que l’ordre se rétablît, que la patrie retrouvât tous ses enfans unis pour la défendre, que dans des flots de sang glorieusement versé tout injurieux soupçon, tout mauvais souvenir vînt s’éteindre. Serait-ce donc concevoir une espérance chimérique que de voir dans le touchant concours des Français de tout rang, de toute condition, sans acception ni de parti ni de naissance, pour travailler au salut commun, dans les sacrifices de tout genre qui de tous les côtés s’accomplissent aujourd’hui, une sorte d’effacement de deux dates sinistres remplacées par une autre que tout le monde avouera, et comme un gage de réconciliation d’où peut dépendre la vraie résurrection de la France, et qui peut lui promettre après le jour de la délivrance un lendemain prospère, pacifique et glorieux ?
L. Vitet.