Lettre sur le 24 février

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Lettre sur le 24 février
M. le général Bedeau



La première fut placée sous les ordres du général Sébastiani. Le général devait rejoindre la deuxième colonne, qui stationnait à l’Hôtel-de-Ville sous le commandement du général Taillandier.

La troisième fut placée sous mes ordres. Je n’avais eu jusqu’alors aucune fonction.

La quatrième, commandée par le général Duhot, occupait la place de la Bastille.

La cinquième, sous les ordres du général Renault, stationnait sur la place du Panthéon.

La sixième, formant la réserve du Carrousel, était commandée par le général Rullière.

La cavalerie, aux ordres du général Regnault de Saint-Jean-d’Angely, occupait la place de la Concorde.

Les instructions générales prescrivaient d’attaquer partout l’insurrection, si la nouvelle de la formation du ministère de MM. Thiers et O. Barrot, qui devait être publiée avant le jour, ne suffisait pas pour rétablir la tranquillité publique.

J’avais spécialement pour mission de gagner les boulevards et de me diriger vers la Bastille.

La colonne sous mes ordres se composait de quatre bataillons, un escadron et deux pièces de campagne, formant un ensemble de 1,800 à 2,000 hommes.

Le général de Salles m’était adjoint.

Je partis à six heures du matin du Carrousel. Après avoir détruit plusieurs barricades inoccupées dans les rues Neuve-des-Petits-Champs, Vivienne et Feydeau, le peloton d’avant-garde reçut le feu des hommes qui défendaient les barricades construites aux extrémités de la rue Montmartre et du faubourg. Deux soldats furent blessés. Le peloton riposta ; on courut sur les barricades, qui furent immédiatement enlevées. La colonne prit aussitôt la direction de la porte Saint-Denis.

Aucun homme armé ne se présentait sur le boulevard. Les tambours de la garde nationale battaient le rappel. Avant d’arriver au faubourg Poissonnière, j’appris, par des citoyens auxquels je reprochais de ne pas prendre l’uniforme de la garde nationale, qu’un bruit généralement répandu excitait au plus haut degré l’animation de la population tout entière.

Le malheureux événement du boulevard des Capucines était représenté comme un acte prémédité par les ministres maintenus pour intimider la population. On disait que le gouvernement avait trompé la bonne foi du peuple en faisant annoncer, la veille, un changement de ministère. Les officiers de la garde nationale qui me rejoignirent partageaient cette erreur, protestaient avec énergie, et déclaraient avec douleur que la garde nationale était préparée à combattre pour obtenir justice d’une pareille perfidie. Ils n’acceptaient qu’avec défiance mes affirmations contraires, et cependant ils ajoutaient : S’il était vrai que le ministère fût changé, le calme serait bientôt rétabli.

En présence de cette situation imprévue, fallait-il marcher quand même, repousser les gardes nationaux, ne tenir aucun compte de leur erreur, et, une attaque continuée de la troupe, donner confirmation au mensonge que les partisans de l’émeute avaient habilement répandu ?

Je ne le pensai pas. J’arrêtai ma colonne en-deçà du Gymnase, et je rendis compte de la situation à l’autorité supérieure.

M. le maréchal Bugeaud répondit à cet avis en m’envoyant des proclamations manuscrites pour confirmer la nomination au ministère de MM. Thiers et Barrot. Ces proclamations furent immédiatement distribuées.

Il est donc inexact de dire que je me sois arrêté après avoir écouté les prières des personnes qui me suppliaient d’éviter l’effusion du sang. Non, je n’ai pas cédé à cette considération, quelque grave qu’elle eût pu être. Mon devoir rigoureux ne me l’aurait pas permis, si j’avais eu devant moi des hommes se déclarant ennemis du gouvernement que j’avais mission de défendre.

Il est également inexact de prétendre que la foule envahissait et submergeait les soldats quand j’ai reçu l’ordre de me retirer.

Au moment où l’ordre général qui prescrivait d’éviter toute collision, et de laisser à la garde nationale le soin de rétablir la tranquillité publique, m’a été remis, les troupes de la colonne que je commandais étaient serrées en masse, et occupaient toute la chaussée du boulevard.

Je venais d’être rejoint par trois cents gardes nationaux sous les ordres du chef de bataillon Grégoire. Cet officier supérieur me ramenait un détachement d’infanterie que je lui avais confie pour faciliter la réunion de la 5e légion.

Des témoignages de satisfaction unanime répondaient autour de nous à la preuve de conciliation donnée par le gouvernement. Je ne crois pas me tromper en affirmant que la plus grande partie des citoyens réunis sur ce point étaient alors sincères dans leurs démonstrations de joie et d’espérance de paix.

Quatre compagnies du 5 léger me rallièrent au même instant. Elles venaient de la caserne de la garde municipale située rue du faubourg Saint-Martin ; elles n’avaient pas rencontré la moindre opposition dans leur marche pour sortir de ce faubourg, où, me dit le commandant, aucune hostilité n’avait été engagée.

Je devais donc m’attendre à ne pas rencontrer plus d’obstacles sur les boulevards mais, pour mieux remplir les intentions de l’autorité supérieure, je demandai qu’une compagnie de la garde nationale précédât ma colonne, afin de faciliter l’ouverture des barricades que j’aurais à traverser, et pour prévenir plus sûrement tout malentendu avec le peuple.

Ce fut à la hauteur de la rue Montmartre que je trouvai une foule immense et compacte encombrant les allées et la chaussée du boulevard. Le tumulte y était extrême. Les nouvelles vraies n’étaient pas répandues. À chaque pas, il fallait affirmer le changement du ministère pour calmer l’irritation publique. Toutefois je n’entendis pas un seul cri qui pût faire croire à une pensée révolutionnaire.

Sur le boulevard des Italiens, je vis M. Odilon Barrot se dirigeant vers la Bastille. Il était entouré par le peuple et accueilli par des acclamations unanimes.

Cette rencontre me fit comprendre, mieux encore que la prescription de l’ordre que j avais reçu, quelle était la pensée de pacification qui dirigeait la politique du gouvernement.

La colonne marchait lentement, et avec une grande difficulté, au milieu de cette foule incessamment croissante. Les premières barricades que je rencontrai furent cependant ouvertes sans difficultés sérieuses. Le peuple, d’abord opposant, finissait par travailler lui-même à frayer la voie.

En passant la cinquième barricade, à la hauteur de la rue de Choiseul, je chargeai un chef de bataillon de la garde nationale, qui stationnait sur le boulevard, d’assurer, à l’aide de son détachement, l’élargissement de la trouée nécessaire au passage de l’artillerie qui marchait derrière le 3e bataillon. Cet officier supérieur me promit de le faire. Je laissai près de la même barricade un chef d’escadron d’état-major pour activer le mouvement.

C’est en traversant cette barricade que des soldats, répondant au geste de la garde nationale, ont agité et plus porté la crosse en l’air. Je n’ai eu connaissance de ce fait qu’après être arrivé, avec là tête de colonne, dans la rue Royale. On le comprendra facilement, si on veut se rendre compte que mon attention devait être nécessairement absorbée par les réponses à faire aux questions renouvelées de la foule, par les précautions à prendre pour éviter des conflits.

J’ai appris, quelques momens plus tard, que l’artillerie n’avait pas franchi la barricade de la rue Choiseul, et avait été confiée à la garde nationale. D’après les rapports qui m’ont été faits, les plus vives exhortations, les plus énergiques remontrances n’avaient pu triompher de l’effervescence croissante, causée par l’arrivée subite sur ce point de groupes nombreux d’ouvriers et de gardes nationaux. On n’aurait pu ouvrir la barricade qu’après avoir fait feu.

Fallait-il faire feu, fallait-il engager un combat, quand, à quelques minutes de cette barricade, un des nouveaux ministres était porté en triomphe par le peuple ; quand chacun, à cette heure, était encore persuadé que l’émotion publique avait pour cause le fait accompli la veille au boulevard des Capucines ; quand enfin un ordre général et formel prescrivait d’éviter toute collision ?

On ne l’a pas pensé là. On ne l’a pas pensé non plus à l’Hôtel-de-Ville, où se trouvaient huit bataillons et quatre pièces, et où les mêmes causes produisaient à la même heure, des effets entièrement semblables.

On ne l’a pas pensé, à cette heure et plus tard, partout ailleurs, car, pendant cette journée, les troupes ont été réduites à obéir jusqu’à l’abnégation à des ordres incessamment renouvelés.

Je termine par un seul mot.

Des soldats ont agité et plus porté la crosse en l’air, non pas seulement sur les boulevards, mais sur différens autres points de Paris. Pas un chef n’a donné un ordre à cet égard, qu’on le sache bien. Qu’il soit aussi bien connu que les soldats répondant au geste de la garde nationale quand il était prescrit d’éviter toute collision, n’ont jamais eu la pensée de faire acte de soumission, et bien moins encore de subir un outrage.

Recevez, je vous prie, l’assurance de mes sentimens les plus distingués.


Le général de division.
A. BEDEAU.

Paris, 27 juillet 1849.