Lettre sur les animaux inutiles

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LETTRE DE BONIFACE VÉRIDICK
sur la manie des animaux inutiles.


Nivôse an iii (1794).


Je ne vous écris point, citoyens, pour blâmer le penchant qui nous porte à aimer de certains animaux. Qui peut être insensible à l’attachement du chien, à ses touchantes caresses ? Son amitié n’a point cette susceptibilité qui rend si pénible l’amitié de bien des hommes ; et il ne m’appartient pas d’en médire, à moi, qui suis soumis à ses liens : un gros dogue et moi, nous nous aimons depuis plus de sept ans, sans nous être brouillés qu’une seule fois. C’était au sujet d’une épaule de mouton, qui se réchauffait sur un fourneau, et que Thom (c’est le nom de mon ami), s’appropria mal à propos. Il y eut des torts de part et d’autre, ainsi n’en parlons plus.

Il y a quelques années, je visitais fréquemment une famille étrangère, établie à Paris. Indépendamment de l’agrément que je trouvais dans la société du père et de la mère, gens estimables à tous égards, je faisais grand cas du fils aîné, qui était bien le jeune homme le plus sensé que j’aie connu. Il ne savait peut-être pas autant de choses que bien d’autres, mais il avait des idées justes sur tout ce qu’il savait. La jeune fille, quoiqu’au sortir de l’enfance, n’était pas indigne de figurer parmi des gens raisonnables ; je ne l’ai jamais entendue parler de ses ajustements : il est vrai qu’elle n’avait pas eu occasion de jouter avec sa poupée, car son père était d’avis qu’il n’y avait pas de plus mauvaise société pour une petite fille qu’une poupée.

Tous les soirs on prenait du thé ; et l’amabilité de cette famille, la rencontre de deux ou trois amis qui se trouvaient là quelquefois, auraient rendu ces réunions délicieuses, sans un petit désagrément dont je vais vous parler. Il y avait dans cette maison un matou, deux superbes chattes, et de la progéniture en proportion. Depuis le moment qu’on apportait la table à thé, pendant tout le temps qu’on le faisait, et jusqu’à ce qu’il fût emporté, ce chœur de chats, pour avoir sa part du goûter, commençait un concert qui troublait la conversation et rompait les idées. On leur donnait du lait pour les faire taire, mais il n’y en avait pas pour long temps ; et mes gaillards, voyant que leur importunité réussissait si bien, recommençaient de plus belle. Ce n’est pas tout : ces chats étaient fort caressants ; ils cherchaient à monter sur les gens, et s’aidaient quelquefois de leurs griffes plus aiguës que des aiguilles. Impossible de se plaindre : ils étaient les enfants gâtés de la maison ; on leur passait tout. Un jour que je tenais ma tasse à la main, et que je la laissais prudemment refroidir, remuant mon thé avec une cuillère, un de ces maudits animaux ayant pris envie de jouer avec moi, sans me consulter, je sentis, au moment où j’y pensais le moins, une paire de griffes s’enfoncer dans une de mes jambes. Je fais un saut ; ma tasse tombe, se brise ; ma culotte est tachée, mes jambes échaudées ; et me voilà embarrassé, confus, égratigné, brûlé, faisant la figure d’un sot, et réduit à demander pardon à la compagnie de l’avoir fait rire à mes dépens. Cette aventure attiédit beaucoup mon enthousiasme pour cette maison.

Il y a environ deux décades que je voulus acheter une montre : j’allai chez le citoyen Vachon, qui est un horloger en qui j’avais confiance : car je ne saurais point entrer au hasard chez un horloger, non plus que chez un médecin ; comme je sais très-bien que ces deux espèces d’hommes peuvent me faire croire tout ce qu’ils veulent, et me dire que j’ai une obstruction au foie, ou que la roue de rencontre n’engrène plus, sans que je puisse les convaincre du contraire, j’aime être certain, ou au moins me persuader qu’ils ne me trompent point. J’allai donc chez le citoyen Vachon, et je lui aurais infailliblement acheté une montre, si son petit chien m’avait permis de lui expliquer ce que je voulais, et d’entendre ses réponses. Mais ce fut tout à fait impossible. Ce désolant roquet ne cessa d’aboyer après moi. Je voulus d’abord l’effrayer, mais je ne fis qu’augmenter le vacarme : le petit animal s’éloigna, et s’appuyant sur ses deux pattes de devant, se mit dans une colère effroyable. En vain la citoyenne Vachon lui criait : Finissez donc, Jupiter ; il n’en tenait compte. Taisez-vous monsieur, taisez-vous donc. Mon roquet n’y faisait nulle attention, et son acharnement allait croissant, ses yeux brillaient de fureur, comme si j’avais voulu le tuer, ou démeubler la boutique de son maître. La citoyenne Vachon disait : En vérité ce chien est insupportable. Mais elle n’aurait pas voulu lui faire une égratignure, et son air semblait me dire à chaque instant : Ne le trouvez-vous pas bien joli ! Je le trouvais affreux ; et je sortis plein d’humeur en disant : Ce sera pour une autre fois.

Un ami à qui je racontai l’autre jour cette aventure, me dit : Au moins ce petit chien n’est-il incommode que pour les étrangers, et laisse-t-il ses maîtres tranquilles dés qu’il n’y a personne dans leur boutique ; mais moi j’en connais un qui est un vrai fléau pour ses maîtres. C’est un doguin qu’on a nommé Pluton, qui mange tout ce qui se trouve à sa portée, mangeable ou non. Rien n’égale la voracité de ce petit animal. On ne saurait nombrer la quantité de paires de gants, d’étuis de ciseaux, d’éventails, qu’il a, je ne dis pas mâchés, mordillés, mais mangés. Moi qui vous parle, ajouta mon ami, j’en suis pour un chapeau, et ma sœur pour un falbala de linon festonné qui a été dévoré pendant une partie de reversis ; tous les rideaux de la maison sont morcelés, et les tapis dans l’état le plus pitoyable ; cependant on ne le laisse manquer de rien, et l’on fait mettre un poulet à la broche, parce que c’est le blanc de poulet qu’il préfère.

Si je voulais, citoyens, vous citer tous les exemples que je connais de la manie des animaux inutiles, je ferais une lettre qui ne tiendrait pas dans un de vos numéros ; et sans vous parler des singes et des perroquets, je vous dénoncerais la folie de V…x qui passe sa vie à faire nicher des serins, et qui ne sait soutenir une conversation un peu longue, sur autre sujet que le mélange des races, les métis, et tout ce qui s’ensuit.

Je vous parlerais de D…y qui peuple sa maison de souris blanches : les unes font tourner un moulin à vent, les autres font aller une cascade ; en entrant chez lui, on est désagréablement affecté, et par la puanteur de sa ménagerie, et par la captivité de ces petites bêtes, dont l’air vif et éveillé contraste avec le triste métier qu’on leur fait faire.

J’entamerais le chapitre des inconvénients que tous ces animaux trainent à leur suite, de leurs consommations, de la malpropreté qu’ils occasionnent : y a t-il une maison dans Paris dont l’escalier ne soit indignement souillé d’ordures ? Pour moi, j’ai renoncé à aller chez un homme instruit et aimable, parce qu’il demeure dans une immense maison, où, sur le pied de trois animaux par ménage, il y a bien soixante bêtes, sans compter leurs maîtres, ce qui fait de l’escalier et de tous les passages de cette maison des cloaques infects qui choquent la vue autant que l’odorat, et dont on ne peut se tirer sans souillure. Enfin, je ferais sentir le ridicule, l’inconvénient, les dangers de mille petites et folles passions dont les animaux sont l’objet ; mais bien fou qui veut se mêler de corriger le monde.