Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient/Notice

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Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient : Notice préliminaire, Texte établi par J. Assézat et M. TourneuxGarnierI (p. 277-278).



Mme de Vandeul nous a appris à quelle occasion fut composée la Lettre sur les aveugles et quelles conséquences eut pour l’auteur sa plaisanterie sur les beaux yeux de Mme Dupré de Saint-Maur. Enfermé à Vincennes pendant cent jours, Diderot se refusa obstinément à dévoiler le nom de l’imprimeur de son ouvrage, et s’il obtint après les vingt-huit premiers jours de sa détention quelques adoucissements, il ne les acheta par aucune concession aux exigences de ses geôliers. On peut ajouter, à ce que dit Mme de Vandeul des moyens que son père employa pour tromper l’ennui de la captivité par l’écriture, un trait qui peint l’homme. Toujours désireux de faire profiter ses semblables de ce qu’il avait pu apprendre, et de ce qu’il croyait pouvoir leur être utile « il écrivit, dit Naigeon, au-dessus de la porte d’un cabinet où le prisonnier seul était dans le cas d’entrer : On fait de l’encre avec de l’ardoise réduite en poudre très-fine et du vin, et une plume avec un cure-dents. »

Sans prétendre que Mme Dupré de Saint-Maur ait été pour rien dans l’affaire de la lettre de cachet lancée contre Diderot, nous croyons devoir dire qu’étant données les habitudes du gouvernement d’alors, l’intervention de cette dame n’était pas nécessaire pour exciter le zèle des magistrats contre une des productions les plus hardies du siècle, et dont, même alors, on ne comprit pas toute la profondeur et toute l’importance. Nous nous étendrons sur ce point dans l’Étude que nous consacrerons à Diderot. Dans cette courte notice préliminaire, il nous suffira de dire qu’il y a dans la Lettre sur les aveugles, non-seulement un esprit d’analyse des plus aiguisés et des plus exacts, mais en même temps des vues de génie qui ont préparé l’évolution de la science moderne dans le sens positif. C’est le même souffle qui anima l’Encyclopédie, et sans lequel cette grande entreprise n’eût jamais pu être même rêvée.

Il y eut peu de réfutations de la Lettre sur les aveugles ; nous ne citerons que la plus directe, celle qui porte pour titre : Lettre de M. Gervaise Holmes à l’auteur de la Lettre sur les aveugles, contenant le véritable récit des dernières heures de Saounderson (sic), à Cambridge, 1750, petit in-8°. L’auteur, qu’on dit être Formey, trouve la Lettre de Diderot « ingénieuse ». « Je voudrais pouvoir, continue-t-il, ajouter judicieuse. » Il entame alors l’historique qu’il a promis des derniers moments de Saunderson, et après avoir nié que, dans son état, il ait pu prononcer le long discours que lui attribue Diderot, il lui en fait tenir un autre tout contraire, mais beaucoup plus long. Le tout est daté : 14/25 décembre 1749.

Voltaire écrivit à ce même propos à Diderot une lettre fort entortillée, dans laquelle il lui déclare « qu’il n’est point du tout de l’avis de Saunderson qui nie un Dieu parce qu’il est né aveugle ». Il conclut en l’invitant à un repas philosophique qui n’eut jamais lieu : l’arrestation de Diderot, le 29 juillet, coïncidant avec le départ de Voltaire pour Lunéville. On trouvera la lettre de Voltaire et la réponse de Diderot dans la Correspondance.

La Société royale de Londres, à cause du rôle que joue dans cet ouvrage le docteur Inchlif, ne pardonna jamais à Diderot et refusa de l’admettre au nombre de ses membres.

Ce qui nous a fait penser que Diderot ne fut pas arrêté seulement par l’influence de Mme Dupré de Saint-Maur, c’est la note suivante du marquis d’Argenson, dans ses Mémoires : « Août 1749. — On a arrêté ces jours-ci quantité d’abbés, de savants, de beaux esprits et on les a menés à la Bastille, comme le sieur Diderot, quelques professeurs de l’Université, docteurs de Sorbonne, etc. Ils sont accusés d’avoir fait des vers contre le roi, de les avoir récités, débités, d’avoir frondé contre le ministère, d’avoir écrit et imprimé pour le déisme et contre les mœurs, à quoi l’on voudrait donner des bornes, la licence étant devenue trop grande. Mon frère en fait sa cour et se montre par là grand ministre. »

Dans une autre note du 21 août de la même année le marquis ajoute : « Le nommé Diderot, auteur des Bijoux indiscrets et de l’Aveugle clairvoyant (la Lettre sur les aveugles) a été interrogé dans sa prison à Vincennes. Il a reçu le magistrat (on dit même que c’est le ministre) avec une hauteur de fanatique. L’interrogateur lui a dit : « Vous êtes un insolent, vous resterez ici longtemps. » Ce Diderot venait de composer quand on l’a arrêté un livre surprenant contre la religion qui a pour titre le Tombeau des préjugés [1]. »

  1. Peut-être le marquis d’Argenson veut-il désigner sous ce titre la Promenade du sceptique.