Lettres à Falconet/10

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Lettres à Falconet, Texte établi par J. Assézat et M. TourneuxGarnierXVIII (p. 190-215).


IX.


Septembre 1766.


Je parle d’après une description, et non d’après un tableau. Je vois, d’après cette description, un beau choix de sites, de la finesse dans la manière de fixer le lieu, le sujet et l’instant de la scène ; de la convenance dans l’invention des incidents, de la vérité et de la variété dans le choix des actions ; de l’entente dans la manière de les distribuer et de les lier ; du goût dans les accessoires ; partout du jugement et de la poésie, de la chaleur et de la sagesse ; et j’en conclus que ces qualités de l’art telles que le dessin et l’expression, dont la naissance est toujours antérieure à celles-là, ne manquaient pas dans le tableau de Polygnote. Si vous m’assurez que je me trompe, je vous en croirai, car personne ne peut savoir mieux que vous apprécier certaines données, et juger par elles des progrès et de l’état nécessaire de l’art[1].

Je vous ai dit que partout où il y avait des urnes d’airain, des lavacres élevés sur des piédestaux, des trépieds soutenus par des enfants, des casques décorés de serpents, des boucliers enrichis de bas-reliefs, de coiffures de têtes élégantes, on était entraîné à reconnaître le reflet des beaux-arts sur les ustensiles communs de la vie, et que cette espèce de luxe était toujours la dernière à se produire chez un peuple. Que m’avez-vous répondu ? Que des urnes, des vases, des lavacres, des boucliers, des casques dorés, des coiffures de têtes élégantes pourraient bien être un reflet des beaux-arts perfectionnés. C’est quelque chose que cet aveu. Mais pour que l’absurde comparaison des magots de la Chine avec le goût antique fût moins choquante, qu’avez-vous fait ? Vous avez appauvri ma description des objets en la mutilant. Il y a tant d’adresse à cela, que celui qui ne lirait que votre réponse n’aurait presque aucune idée de mon objection[2].

Je vous ai dit que la figure d’Echœax portant une urne d’airain entre ses bras était une figure élégante, noble, et liant bien la composition : c’est ainsi que je l’ai vu, et je défie un artiste qui n’est pas entièrement dépourvu d’imagination et de goût de le voir autrement[3].

Vous ne voulez pas que le serviteur d’un roi de Lacédémone ait de la noblesse et de l’élégance ; c’est votre affaire et non la mienne.

Je sais qu’Amphialus ne fait pas masse avec Polîtes, Strophius, Alphius et les autres ; parce que Pausanias en fait un groupe séparé.

Je ne suppose là ni ustensiles, ni ballots qui fassent liaison, parce qu’il n’en est pas parlé, et que, si j’en avais supposé, vous me l’eussiez bien su reprocher[4].

Tout ce que vous m’objectez sur Hélène n’a pas l’ombre de vérité. Hélène était adorée dans la famille de Priam : le bon vieillard l’appelait sa fille. Il ne tenait qu’aux Troyens d’éviter leur perte en la renvoyant ; et les infortunés qui survécurent à la ruine de leur patrie étaient et devaient être occupés du sort divers qui les attendait. Et pourquoi auraient-ils regardé avec indignation la seule protectrice qu’ils eussent dans ce moment[5] ?

Sans doute le peintre pourrait lui choisir d’autres admirateurs, mais certes ce n’eût été ni Ulysse, ni Anténor. Ulysse avait autre chose à faire qu’à admirer une femme ; et je n’ai nul sentiment des convenances, ou le Troyen Anténor, ce perfide méprisé des Grecs et détesté des siens, est mieux dans le recoin où Polygnote l’a caché. Vos conseils, pour cette fois, auraient bien gâté le tableau de Polygnote[6].

Le plat Pausanias ne dit rien de l’expression de Nestor ; donc Nestor est sans expression. Il y a à côté de Nestor un cheval qui s’ébat sur le sable ; donc Nestor s’amuse à regarder ce cheval. Un vieux guerrier décrépit se repose sur sa lance au moment d’un départ ; donc c’est un personnage bête et postiche. Le poëte l’a fait quelquefois pérorer dans l’assemblée des Grecs ; donc le peintre est un sot de ne l’avoir pas fait pérorer ici. Voilà, en vérité, une étrange et bien étrange critique[7].

Je vous fais remarquer que Néoptolème égorge, qu’il est le seul qui égorge encore, que ce rôle sanguinaire lui convient, et ne convient qu’à lui ; et je veux que vous admiriez ce choix d’incidents. Vous ne le voulez pas, vous ; c’est que vous êtes plus difficile que moi, et que vous en avez le droit.

Le Pausanias nous montre six à sept personnages occupés de la même cérémonie religieuse et militaire, sacrifice ou serment n’importe. Il nous les montre sous différents vêtements qui les désignent ; il nous les montre sous les seuls vêtements qui leur restassent peut-être et qui convinssent à leur état et à leurs fonctions, et vous y trouvez à redire ; tant pis pour vous[8].

Vous revenez encore sur ce pauvre Nestor ; et, sans égard pour sa vieillesse, vous l’appelez stupide, vous lui reprochez de voir un assassinat de sang-froid. Et qui est-ce qui vous l’a dit ? pour le coup, ce n’est plus moi, c’est vous, mon ami, qui recelez dans votre portefeuille un croquis au moins du tableau de Polygnote. Vous auriez peut-être occupé Nestor à faire des remontrances à Néoptolème, ce qui eût été tout à fait contre les mœurs du temps[9].

Je juge d’une composition qui n’est pas sous mes yeux, je ne la connais que par la maussade description d’un voyageur qui ne l’a sûrement pas surfaite ; elle présente cependant encore un grand et bel ensemble à mon imagination : je demande si avec un tact fin, une connaissance délicate des choses qui s’enchaînent, d’expérience dans le progrès ordinaire des arts et de celles qui coexistent nécessairement sous un état donné de la société, il ne m’est pas permis, d’après des qualités et des circonstances énoncées, d’en présumer d’autres dont on a négligé de m’instruire ? Voilà proprement l’état de la question[10].

Un tableau commandé dans un grand détail est à coup sûr un mauvais tableau ; c’est presque exiger de l’artiste un autre technique que le sien. Mais si par supposition un peintre pouvait me rendre ou le sac de Troie ou tel autre sujet comme je le verrais dans ma tête ; je me trompe fort si, avec beaucoup de défauts, ce ne serait pas encore une belle chose[11].

Pour apprécier une composition qui n’est plus, vous me renvoyez à la comparaison de deux compositions qui sont. Qu’est-ce que cette comparaison m’apprendra[12] ?

Ce n’est pas parce que les Grecs, au temps de Polygnote, ont admiré son ouvrage que je l’admire, c’est qu’il me paraît beau sur la plus insipide des descriptions, et que les Grecs le trouvaient beau au temps où ils avaient les plus grands artistes. C’est que sur les choses où Pausanias ne m’apprend rien, je ne m’arroge pas le droit d’en supposer de mauvaises ; c’est que sur celles qui sont excellentes et dont il m’instruit, je me crois bien fondé a juger favorablement du reste ; c’est, encore une fois, qu’il y a des données, un progrès connu de l’art, un état des choses usuelles qui m’autorise dans mes conjectures. Malgré cela, je rends tout hommage à votre chaîne ; je ne me propose non plus d’en rompre un anneau que d’arracher un clou à la massue d’Hercule. Mais c’est que je crois aussi sentir juste ; c’est que si je ne le croyais pas, je ne vous contredirais pas ; c’est que si je ne vous contredisais pas, je resterais toujours ignorant, et que j’aime mieux rembourser une brusquerie qui me profite que de garder une erreur qui me nuirait[13].

Vous ne m’entendez pas quand je dis que Polygnote a placé l’intérêt de sa composition au centre de sa toile et qu’il en a jeté les accessoires sur les extrémités. Cela est pourtant clair[14].

Il ne tient pas à vous de réduire le mérite de Polygnote à avoir employé avec jugement des personnages décrits par Homère ; d’accord : les personnages de Polygnote sont dans Homère, comme ceux de la sainte famille dans le Nouveau Testament, mais vous me feriez un véritable plaisir de me montrer dans le poëte aucun des incidents du peintre, et vous m’en feriez bien davantage de me montrer comment un artiste qui emprunte de l’historien ou du poëte ses personnages perd son mérite, surtout d’après vos principes. Virgile a fait dire à Neptune :


Quos ego…, sed motos præstat componere fluctus[15] !


Combien n’en a-t-on pas fait de tableaux et qui n’en sont pas moins estimés[16] !

Un beau pied, une belle main, un tronçon qui ne dit rien, n’en sont pas moins des morceaux précieux ; je vous l’ai dit ailleurs ; mais pour vous faire voir que je ne me contredis point, ces parties d’ouvrages dénuées de pensée ne sont recommandables que pour l’exécution.

Ceux qui ont mis en misérables tapisseries gothiques les sujets d’Homère ne connaissaient Homère que par de misérables traductions gothiques ; mais quand ils l’auraient connu dans l’original, en auraient-ils eu les scènes, les images, les imitations de nature dans leur tête ? quand cela aurait été, en auraient-ils été beaucoup grands artistes ? Vous n’avez pas saisi toute la force de mon objection. Je vous dis : les beaux-arts arts se tiennent par la main, il est d’expérience qu’ils se tirent et marchent à peu près d’un même pas. Or les Grecs avaient, six cents ans peut-être avant Polygnote, un Homère, un Hésiode, un Orphée, un Linus, un Musée, et leur langue, la plus composée, la plus féconde et la plus harmonieuse de toutes les langues du monde, était parfaite. Quoi ! vous croyez que ceux qui avaient fait de si grands progrès dans l’harmonie, l’élégance et la poésie, étaient restés barbares en peinture ? Quoi ! vous croyez que ceux qui avaient dans leurs têtes les poésies d’Homère, ses figures, ses images, ses imitations de nature, auraient eu assez peu de goût pour se contenter des peintures gothiques ? Pourquoi pas ? me répondez-vous. Les sujets d’Homère sont en tapisseries gothiques. Mais vous moquez-vous de me répondre ainsi ? Homère était-il Français ? Y avait-il environ cinq ou six cents ans que les Français étaient attachés au goût gothique ; quoiqu’ils eussent une langue parfaite de tout point, des poëtes d’un goût et d’un génie sublimes ? La nation avait-elle le tact exquis de la poésie, et demeurait-elle hébétée en peinture ? Est-ce qu’en dépit de cette vérité, la poésie est une peinture pour l’esprit, et la peinture une poésie pour les yeux ? une nation peut exceller depuis une longue suite de siècles dans un de ces arts et ramper bêtement dans l’autre, ayant commencé à les cultiver en même temps tous deux, et montrer qu’elle avait encore plus de génie pour l’un que pour l’autre ? Je vous défie de me citer un seul exemple de ce phénomène : et si vous m’en défiez, je vous montrerai partout la langue et la poésie barbares, et la peinture ayant déjà produit de belle choses[17].

Je dis : Si les tableaux de Polygnote eussent été aussi mauvais que nos vieilles tapisseries gothiques, les Grecs ne les auraient pas plus admirés dans les beaux siècles de l’art que nous n’admirons aujourd’hui nos vieilles tapisseries gothiques. Admirons-nous aujourd’hui nos vieilles tapisseries gothiques ? Oui ou non, il faut répondre un oui ou non ; le reste ne signifie rien. Et qu’importe la folie des Grecs ou la nôtre ? Que m’importe qu’un grand écrivain se connaisse mal en peinture ? Que m’importe qu’il transmette à la postérité ses faux jugements pour ceux de sa nation et des connaissseurs ? Par où cela touche-t-il à la question ? La question est de savoir si quand on a vu un Raphaël, on admire une tapisserie gothique[18].

Vous vous embarrassez dans les dates de l’histoire de la peinture avec un air de satisfaction qui me fait plaisir.

Quoi ! chez les Grecs, d’un goût si exquis, si actif, si extraordinairement nés pour les beaux-arts, si grands imitateurs de la nature qu’ils voyaient sans cesse, dans la patrie du génie, la peinture avait deux cents ans d’origine lorsque Polygnote parut, et Polygnote ne savait dessiner, rendre, composer, exprimer[19] !


Credat Judæus Apella ;
Non ego
[20].


Quoi! Polygnote avait quatre couleurs, et selon quelques physiciens il en faut moins pour rendre tous les tons de la nature, et Polygnote n’avait point, mais point du tout de couleur ! Credat Judæus Apella, Non ego.

La peinture était déjà parfaite même en Italie, et elle se traînait encore chez les Grecs maîtres en tout des Romains ! Credat Judæus Apella, Non ego. Que mon ami me cite tant qu’il voudra des faits qui paraissent contredire, qui contredisent même ceux-ci, des autorités d’auteurs qui embrouillent l’histoire de la peinture. C’est son affaire que de les accorder. Je ne m’en mêle pas[21].

Cléophante imagina le premier de peindre avec de la brique pilée : d’accord. Que s’ensuit-il de là ? Qu’il tira le premier de la brique un rouge brun et qu’il introduisit sur sa palette une substance nouvelle[22].

S’il est vrai que je me trompe de la meilleure foi du monde, j’ai du moins la bienséance qu’il faut avoir dans la dispute, avantage dont je fais quelque cas.

Les tableaux de Polygnote, des ébauches grossières, imparfaites, les commencements d’un art naissant ! Naissant chez les Grecs, après deux cents ans d’origine ! Ah ! mon ami, un art qui naît après deux cents ans de naissance, et chez une nation qui avait déjà eu quinze peintres de nom[23] !

Vous avez eu beau me crier que Polygnote pouvait être recommandable pour autre chose que son antiquité ; je ne vous écoute pas.

C’est qu’il y a dans tout ce que vous m’avez écrit je ne sais quelle incertitude de sentiment qui désespère. D’abord, vous avancez une opinion, et vous l’avancez net ; puis à mesure que la dispute s’engage, vous vous retranchez, vous vous modifiez au point qu’on ne sait plus quel est votre avis[24].

Relisez bien le passage de Quintilien, et vous verrez que ce grammairien n’avait rien vu de Polygnote, ni d’Aglaophon ; qu’il ne parlait que d’après un on-dit, et qu’il ne s’agit dans son passage que de la préférence de quelques amateurs pour le coloris sévère des anciens maîtres sur celui des maîtres modernes : entre nous qu’est-ce que cela décide sur toutes les autres parties de la peinture, et même sur la question du coloris ? Je n’imaginerai point, je ne tourmenterai point, je ne lutterai point avec Quintilien que j’admire ; mais je vous dirai qu’il y a bien longtemps que je ne suis plus un enfant, et que si je m’en mêlais je saurais très-bien louer Agasias ou tel autre grand statuaire ancien que vous admirez, sans humilier ni blesser un artiste moderne[25].

Eh bien ! à votre avis Polygnote pouvait donc produire la sensation violente d’un grand morceau de sculpture, d’un beau dessin, d’une belle estampe, d’un camaïeu bien étendu, mais il n’avait point de couleur, mais point du tout ? Mais songez donc que Quintilien vous dément, quorum simplex color tam sui studiosos adhuc habet[26], dit-il, la simplicité de son coloris captive les prétendus connaisseurs, et cela dans un temps où la peinture était parfaite, en Italie, à cinq cents ans de son origine en Grèce. Je ne m’échauffe pas, comme vous voyez. Je vais tout doucement m’enquêtant, proposant mes doutes, me renfermant dans la question et m’ assujettissant à la bonne logique[27].

Il se peut qu’un roi eût eu plus d’or que de goût ; mais de Bularque, dont ce roi paya le tableau au poids de l’or, il y a plus de cinq cents ans jusqu’à Polygnote ; et longtemps avant Bularque, la nation avait des poëtes sublimes. Pardonnez-moi ; j’avais déjà fait l’observation judicieuse et commune sur l’harmonie d’imitation dont il passe nécessairement des vestiges d’un grand artiste à un mauvais. Vous lirez quelque part dans mes lettres qu’un peintre du pont Notre-Dame démontre évidemment qu’il y avait eu de grands maîtres avant lui. Allons donc interroger ce qu’on a tiré des peintures des ruines d’Herculanum, et attendons ce qu’on en tirera. Êtes-vous bien sûr qu’il n’y ait aucun morceau qui résolve votre objection ?

Sans en être sûr il y a, jusqu’à présent, quelque raison de le croire. Oui, sans doute, vous avez fait l’observation ; mais toute commune qu’elle est, vous ne l’avez pas faite où je vous attendais. Je voulais voir comment votre Apollon vous tirerait d’affaire, mais il vous a inspiré précisément comme monsieur le bailly conseillait madame la meunière.

Quoi qu’il en soit, les peintres anciens faisaient donc la peinture à l’instar de la sculpture et du bas-relief ? Vous me permettez donc de regarder leurs compositions comme le morceau de Laocoon projeté sur une toile, avec tout ce qu’il y a d’expression, et tout ce qu’on y peut supposer de couleur, quand on en a quatre sur sa palette ? Si cela est, dites-moi si l’art, avec toutes ses ressources modernes, a plus acquis qu’il n’a perdu ; et si vous refuseriez à une pareille projection le nom d’un grand et magnifique tableau. Le fait est que je n’ai jamais accordé d’autre mérite à Polygnote[28].

Je me suis trompé sur Cassandre ; ce que j’en ai dit n’a pas le sens commun ; il paraît qu’Ajax, poursuivi par les Grecs pour l’avoir violée dans le temple de Minerve, va par un faux serment ajouter le parjure au sacrilège, et que c’est là le sujet du groupe de Polygnote.

Mais vous êtes charmant ! Une fois dans ma vie j’ai le bonheur d’avoir raison avec vous, et vous effacez l’endroit[29].

Ce que vous reprenez sur les trois vieillards Axion, Agénor et Priam est très-bien repris, mais ces sottises-là ne sont pas de Polygnote ; elles sont de moi. C’est que n’ayant lu que la ligne de Pausanias où il est fait mention de ces personnages sans égard à ce qui précède, j’ai pris trois cadavres pour trois hommes vivants. Bagatelle[30].

Vous entassez ici question sur question, et je vais y répondre bien précisément. Il pouvait y avoir dans Polygnote, de coloris, ce qu’on en pouvait obtenir avec quatre couleurs ; d’ensemble, ce que le pauvre Pausanias y en a laissé, et c’en est plus que trente peintres modernes, fondus ensemble, n’y en auraient mis ; de dessin, ce que j’en admire dans les bonnes statues grecques ; le drapé de son temps et de sa nation, l’expression, l’action et l’entente du Laocoon ; et de perspective peut-être ce qu’on en montrait dans les écoles de géométrie, car pourquoi non ? Trente peintres modernes ! je les réduis à trois qui ont dessiné, drapé, exprimé, etc., aussi bien que le plus bel antique : Raphaël, Carrache et Dominiquin[31].

De la poésie et de la peinture sans idées sont deux pauvres choses. Quant au technique des deux arts, ils ont bien leur difficulté l’un et l’autre ; et je doute que la magie du clair-obscur soit plus difficile à saisir que les finesses de l’harmonie imitative. Il n’y a aucun peintre qui n’ait plus ou moins de cette magie ; on lit des poëmes entiers, on parcourt cent poètes, sans y trouver le moindre vestige de cette harmonie imitative. Le peintre apprend, imite, puise ou dans les autres artistes ou dans la nature l’harmonie et les effets ; tous les poëtes qui ont précédé ne servent presque de rien à leurs successeurs ; c’est un pur instinct de nature qui dicte le poëte sans qu’il s’en aperçoive. Tout le monde sent l’harmonie de la nature et d’un tableau, et il y a même des poëtes qui n’ont pas la première idée de l’harmonie imitative. Trois ou quatre poètes l’ont possédée au souverain degré, et puis c’est tout. Il y a plus encore de Rubens que d’Homère. Comptez dix mille beaux tableaux pour un beau poëme, mille grands artistes pour un grand poëte. La palette du poëte, c’est la langue. Jugez combien de fois il arrive que cette palette est pauvre sans qu’il soit au pouvoir du génie même de l’enrichir. Le poëte sent l’effet, et il lui est impossible de le rendre. Son idiome le condamne à être monotone, malgré qu’il en ait, et quand il a tiré de ses couleurs tout ce qu’il en pouvait tirer, et qu’il vient à comparer sa composition avec quelque composition grecque ou romaine, il trouve qu’il est faible, froid et gris, sans qu’il ait pu se rendre plus vigoureux ; les couleurs, qui ne manquent jamais à l’artiste, quelque lieu du monde qu’il habite, ont manqué à mon poëte, et il n’y a point de reproche à lui faire, c’est malgré lui qu’il a été mauvais coloriste. La nature lui a donné l’âme et l’oreille, la langue lui refuse l’instrument. Oui, il est peut-être plus facile de faire du premier coup un petit poëme médiocre que de faire du premier coup un mauvais dessin ; mais je ne doute point qu’il ne soit infiniment plus difficile, même avec le temps, l’expérience et le talent, de faire un beau poëme qu’un beau tableau[32].

Je ne comparerais point la composition de Polygnote au récit de notre poëte. Ce serait une grande bêtise à moi de le faire et de chercher dans une scène tranquille, un départ, la chaleur, le mouvement, le tumulte d’un combat. Mais avez-vous cru trouver l’occasion d’amadouer l’homme et de réparer les coups d’étrivières, les malheureux coups d’étrivières que vous lui avez donnés ? Vous l’avez saisie ; c’est fort bien fait, mais Dieu veuille que cela vous réussiss[33].

Vous avez beaucoup d’esprit, mon ami, oh ! beaucoup ; pour de la logique, si nature vous en avait départi à égale mesure, il n’y aurait plus qu’à vous écouter et vous retenir par cœur. Au lieu de me mener sous les charniers des Innocents, il me fallait conduire à votre Académie, et de là à l’Académie française avec le sujet du récit de Voltaire à la main, et proposer à nos peintres de le mettre en tableau, et à nos littérateurs de le mettre en poésie, et vous auriez vu, à mérite égal d’ailleurs, combien la tâche eût été plus difficile pour mes confrères que pour les vôtres[34].

Vous voulez donc que nous laissions là Polygnote ; il est généreux à vous de me le proposer ; car vous êtes bien le plus fort et vous vous battez sur votre palier. J’accepte la trêve de bon cœur, surtout après la franchise que vous avez de convenir qu’il n’y a guère de mauvaises compositions que mon imagination n’embellît, guère de bonne que votre critique ne dégradât. Eh bien ! tout est dit, tendez-moi la main, embrassons-nous, donnez-moi une bride et recevez de moi une paire d’éperons[35].


LISTE DES SOTTISES DE DIDEROT ET DES INADVERTANCES DE FALCONET.


Troie prise et pas une maison brûlée et renversée. Cela est faux. On voit sur les confins de la toile, à gauche, des ruines, et au milieu des ruines la tête du cheval de bois, Pausanias le dit. Première inadvertance de Falconet.


« Mon Pausanias ne le dit pas, il se contente de dire : On voit le fameux cheval, mais il n’y a que sa tête qui passe les autres figures. Nulle mention de ruines. »


Dans un aussi grand tableau, après un aussi grand carnage, sept corps morts de compte fait ; puisque Axion, Agénor et Priam sont vivants. La scène de Polygnote se passe dans le camp des Grecs et non dans la ville prise. Ainsi un grand spectacle de carnage eût été absurde. Il ne devait y avoir que peu de cadavres. Cependant il y en a bien plus que Falconet ne pense. Pausanias s’est contenté d’indiquer ceux qui avaient des noms connus ; il dit expressément : Parmi les cadavres, ceux d’un tel et d’un tel. Deuxième inadvertance de Falconet.


« Mon Pausanias, après avoir nommé six de sept ou neuf corps morts qui sont dans le tableau, ajoute : Un certain Érésus est aussi parmi les cadavres. Or, dans tout pays, six et un font sept, comme sept et trois font dix. Il dit aussi : Il y en a d’autres plus haut. Mais cela est toujours trop maigre pour le sujet. Axion, Agénor et Priam sont encore vivants ; non, ils sont morts. Première sottise de Diderot. »


Laomédon parmi les vivants ou les morts, quand il y a cinquante ans qu’il est enterré ! Mais n’y avait-il à Troie d’autre personnage du nom de Laomédon que le père de Priam ? Troisième inadvertance de Falconet.


« Mon Pausanias ne connaît aucun poëte qui ait parlé d’un autre Laomédon à Troie que le père de Priam. Ce sera donc une inadvertance de mon Pausanias, à moins que Diderot n’ait dit que Priam a sous les yeux le cadavre de son père Laomédon.

« Ajax qui va tuer Cassandre, c’est un sacrifice pris pour un serment expiatoire. Deuxième sottise de Diderot. »


Épéus nu : et qu’est-ce qu’il y a d’étrange dans une figure antique nue lorsqu’elle est occupée à une fonction pénible, tandis qu’on voit sans nécessité et sans qu’on le reproche tant de figures modernes nues, et dans des occasions où elles seraient tout aussi convenablement habillées. L’état des Grecs était si misérable à la fin du siège, qu’il fallait qu’Épéus arrasât les murs de Troie en casque et en cuirasse, ou qu’il fût nu. D’ailleurs, Græci omnia nuda mais Falconet n’y a pas pensé. Quatrième inadvertance de Falconet.


« C’est donc une grande faute de n’en avoir représenté qu’un ainsi nu. Permettez-moi de vous demander si le Græci omnia nuda signifie nu sans chemise ? »


Des personnages et des noms inconnus, quand le sujet en fournit de connus : oui, inconnus à mon artiste, pour qui le tableau n’a pas été fait, qui n’était pas de l’Archipel, ni le contemporain de Polygnote, mais bien connus dans le siècle du peintre. Cinquième inadvertance de Falconet.


« Inconnus aussi à Pausanias, qui en savait là-dessus autant que Diderot et plus que Falconet, et qui trouve les noms de plusieurs personnages inventés par Polygnote. »


Des gens qui massacrent : il n’y a qu’un seul guerrier qui massacre, et ce guerrier c’est le fougueux Néoptolème, qui dispose de ses propres prisonniers au gré de son ressentiment. Sixième inadvertance de Falconet.


« Lisez : un homme qui massacre et d’autres fort tranquilles auprès de lui. Où sera l’inadvertance ? »


D’autres sont tranquilles auprès d’eux : s’ils avaient tous été occupés de ce massacre, ce massacre aurait été le sujet du tableau, et ce n’aurait plus été le départ des Grecs, autre sujet qui demandait la variété d’incidents et de scènes que Polygnote y a introduite. Septième inadvertance de Falconet.

Le massacre ne se fait point sur le lieu de l’embarquement. Un massacre est plus intéressant par l’effroi qu’il cause, surtout par ceux qui sont auprès, qu’un embarquement qui s’arrange, et dont ils sont éloignés. Pourquoi voulez-vous que tout le monde soit occupé de ce massacre ? Je parle de ceux qui sont auprès ; vous répondez comme si je disais : tous les personnages du tableau.

Le traître Anténor non caractérisé par la tristesse. Le bonhomme Pausanias ne dit rien, je crois, ni de son caractère ni de son expression. Si c’est moi qui l’ai fait triste, ce sera, si vous le voulez, ma troisième sottise.


« Mon Pausanias dit qu’il est accablé de tristesse, ainsi point de sottise. Mais une petite inattention seulement. »


Les noms de chaque personnage écrits. C’était, ce me semble, un usage du temps. Cochin voulait désigner ses figures par des lettres au frontispice de notre ouvrage[36]. Pour savoir si c’est une sottise, j’en appelle à lui, j’en appelle à Falconet qui, au Salon et ailleurs, par ignorance des sujets et des personnages, s’est trompé plus d’une fois. D’ailleurs, l’immense composition de Polygnote occupait tout un porche. C’était pour le peuple qu’il l’avait faite. Huitième inadvertance de Falconet.


« Quoi ! Diderot confond de petites lettres imperceptibles mises à des figures allégoriques avec des inscriptions placées auprès de chaque figure d’un tableau d’histoire. Ce tableau était fait pour le peuple : il était fait pour tous les Grecs. Ceux qui étaient instruits du sujet en instruisaient les autres. A-t-on jamais fait un grand tableau héroïque pour le peuple exclusivement ? Si c’était un usage du temps, il me semble que c’était un sot usage. »


Ce qui en était un assurément, c’est le mélange que nous faisions de Vénus et de M. Saint-Jean. Ce sont les Travaux d’Hercule et les quatre évangélistes sculptés en bas-relief sur une porte de la cathédrale de Cambrai. Sottise assez indifférente au temps que Sannazar faisait prédire l’incarnation par Protée, que Pétrarque comparait sa belle Laure à Jésus-Christ, que le Camoëns faisait rencontrer Bacchus avec la sainte Vierge.


« Pourquoi quelques sculpteurs ou quelques marguilliers ineptes n’auraient-ils pas fait trouver ensemble Hercule et les quatre évangélistes ? Dans Paris même, où le bon goût est établi, une église fut longtemps décorée de l’histoire d’Hercule en tapisserie. Ce n’est que depuis quinze ou vingt ans que cette tenture scandaleuse n’est plus dans la nef de Saint-Eustache. Les noms de chaque personnage étaient écrits sur sa robe ou à côté comme au tableau de Polygnote.

« J’ai vu pis à Valenciennes, et j’y ai été sensible. J’ai vu la statue d’un monarque dont la modération et la clémence font le caractère distinctif ; je l’ai vu représenté dans l’attitude menaçante et haïssable d’un tyran. De la main gauche il saisit son épée déjà commencée à tirer du fourreau[37], et le bras droit, d’accord avec la tête, semble annoncer, par son action raide et forcée, les fureurs d’un duc d’Albe. Que m’importe ce qu’on a voulu dire ? La postérité ne reconnaîtra pas Louis XV sous la figure ou l’attitude d’un Néron.

« L’inscription dit que la ville de Valenciennes goûtait les douceurs de la paix lorsqu’elle consacra ce monument d’amour éternel. Cette inscription est un discours prononcé par un échevin le jour de son érection ; accordez-la, si vous pouvez, avec la statue. Si vous y parvenez, vous serez fort habile.

« Je ne dis rien de cette statue comme sculpture. Elle est d’un très-habile homme de notre Académie. Je blâme seulement les convenances mal observées dans la représentation d’un souverain. Chargé de monuments de cette sorte et de la plus grande importance, j’ai quelque droit d’examiner, et, ce me semble, de juger les autres. Si je le dis tout haut, c’est que l’ouvrage est public. Mais je le dis honnêtement, parce que j’honore la personne et les talents de l’auteur, et qu’il est aussi odieux d’insulter qu’il est utile de réprimer le trop de licence. C’est le droit de tous d’observer. C’est celui de quelques-uns de prononcer, et c’est le sort de tout ouvrage public d’être observé et jugé, à proportion de son importance. Lieu commun que vous me passerez, parce qu’il est placé.

« Si je vis assez pour voir une bonne critique de mes ouvrages, j’en remercierai l’auteur. S’il arrive qu’il ait mal vu, je l’éclairerai poliment. Je l’ai déjà fait à Paris à propos de mes ouvrages mal payés de Saint-Roch : cela réussit volontiers. À propos de noms écrits sur les personnages d’un tableau, de l’Hercule sculpté dans un temple chrétien, etc., vous savez qu’à Londres plusieurs peintres concourent à la perfection d’un portrait, l’un s’empare du visage, l’autre de l’habillement, ainsi du reste. Mais vous ne savez pas qu’à Smolenska, lorsqu’il s’agit d’une fournée d’importance, un savant, un homme de génie à qui l’on s’adresse, propose différents ingrédients. Ils appellent cela donner des idées. Ensuite le boulanger en chef s’enferme pour en composer la pâte ; il lui donne la forme, et la met dans un four de glace qu’il a choisi comme plus convenable à cette manière d’enfourner. C’est, dit-on, le seul moyen de faire le bon pain dans cette sorte de four ; surtout quand le boulanger en chef est aussi ingénieux que l’est celui qui préside à Smolenska. Ne blâmons pas cet usage, parce qu’il ne ressemble pas aux nôtres : contentons-nous de le rapporter avec discrétion. Chaque peuple a ses raisons : Polygnote avait bien les siennes que vous trouvez bonnes. Je vous entends dire : Quel diable de coq-à-l’âne me fait-il là, avec son four à la glace et son boulanger en chef ? Il est question de peinture et de sculpture, et le voilà qui s’enfourne dans un galimatias inintelligible qui n’y a nul rapport. À la bonne heure, mon ami, mais je n’y suis pas si bien enfourné que je n’en sorte aisément. Si pourtant cet échantillon ne vous donnait pas de goût pour les nouvelles de la Russie, il me serait fort aisé d’en rester là. »


Point de soldats dans une ville prise, dans un départ d’ennemis. C’est ici que je prie Falconet de sentir combien le peintre grec était rigoureux observateur des convenances. On n’est point dans une ville prise, mais dans un camp, et l’absence d’Agamemnon, le général de l’armée, ne dit-il pas que le reste des troupes est ailleurs ? Neuvième inadvertance de Falconet.


« Ménélas, Ajax, Nestor, et tous ces autres capitaines étaient là sans soldat s; ces autels, cette statue de Pallas que Cassandre tient embrassée n’étaient pas dans la ville. Le corps mort du vieux Priam, tué au pied d’un autel ou devant la porte de son palais, n’était pas dans la ville. Le logis d’Anténor n’était pas dans la ville. Courage, Diderot, mon ami, courage. »


Nestor seul ne dit rien. Il prend à la scène la part qu’y devait prendre un guerrier décrépit, sur l’action et l’expression duquel Pausanias ne s’explique point ; et j’ai bien peur qu’on n’accuse mon adversaire d’avoir repris une chose sage et sensée, et qu’on ne me permette de compter sa critique pour une dixième et dernière inadvertance ; d’où il s’ensuit que nous nous sommes de temps en temps, Falconet et moi, occupés à défigurer, à frais communs, l’ouvrage de Polygnote.


« Puisque Pausanias ne s’explique pas, il m’est donc permis de souhaiter que Nestor prenne quelque part à l’acte cruel qui se commet auprès de lui. S’il y prend la part qu’il doit y prendre, je me suis rencontré avec le peintre. Où est mon inadvertance ? Voilà une dizaine que vous avez comptée sans votre hôte ; en vertu du proverbe, vous pourriez bien compter encore une fois, cela fera deux. »


J’aime les arts ; vous, mon ami, vous les illustrez. Je vous dis ce que je pense, et je suis un ignorant. Vous, dont le talent et l’habileté sont reconnus, vous vous plaisez à m’instruire, et je tâche de profiter de vos leçons. Nous nous poussons sans ménagement, et la chaleur de la dispute laisse sans altération notre estime et notre amitié réciproques : avis aux artistes et aux littérateurs qui n’en profiteront pas. Mais que nous importe ? Adieu, mon ami, nous ne disputerons pas de longtemps. Vous vous en allez. Adieu, mon ami, portez-vous bien. Faites un heureux voyage : souvenez-vous, entretenez-vous quelquefois d’un homme qui prend l’intérêt le plus vif, le plus sincère à votre santé, à votre repos, à votre honneur, à vos succès ; dont l’âme est malade depuis qu’il est menacé de vous perdre, et qui voit le moment de se séparer de vous comme un des plus douloureux de sa vie. J’ai beau me dire : il va exécuter une grande chose ; il reviendra comblé de gloire ; je le reverrai ; je sens que mon cœur souffre. Adieu, adieu, Falconet ; adieu, mon ami.



    ou, plein de vos idées, les avez-vous vues dans les siennes par la seule force de votre imagination ?

    « J’ai lu la première Tusculane, et j’y ai vu vos lacunes remplies par des idées qui dérangent un peu les vôtres. J’ai vu Cicéron, platonicien alors, chercher des preuves de l’immortalité de l’âme, et donner, par exemple, celle-ci : Les pompes et les monuments funèbres ne sont élevés aux morts que parce que nous les croyons privés des douceurs de la vie. Croyons que leur âme est immortelle, et qu’elles voient ce qui se passe sur la terre, il n’y aura plus de deuil.

    « J’ai encore trouvé que Phidias grava son portrait sur le bouclier de sa Minerve, par le sentiment naturel et implicite qu’il avait de l’immortalité de son âme. Phidias n’en savait pas davantage. Mais Cicéron nous apprend que l’âme du sculpteur, dégagée des liens du corps et placée dans la région la plus pure de l’air, voit et entend infiniment mieux qu’avec des yeux, des oreilles, tous ceux qui disent: Phidias a fait cette belle Minerve.

    « Quand on meurt pour la patrie, qu’on plante une loi, un arbre, un enfant ; qu’on fait un poëme, qu’on écrit son nom sur la statue qu’on a faite, c’est une preuve de l’immortalité de l’âme. Et c’est là de la philosophie ? Comment la trouvez-vous ? Au reste, c’est dans les esprits les plus sublimes, c’est dans les âmes les plus élevées que ce pressentiment intérieur des siècles futurs et de l’immortalité est le plus vif, et qu’il éclate davantage. (Les âmes faibles ne savaient donc pas encore trop qu’elles étaient immortelles.) C’est ainsi, prenez-y bien garde, que ceux qui ont le plus d’esprit et de vertu se donnent le plus de mouvement pour mériter l’estime de la postérité ; c’est parce que d’un coup d’œil ils découvriront la terre, et que leur âme, quand elle sera arrivée où naturellement elle tend, sera bien plus en état de juger et de voir les choses absolument comme elles sont. Vous voyez, mon ami, qu’il n’y a point là d’anticipation : tout se passera en présence des intéressés. Voilà Cicéron que je n’ai pas lu par phrases, mais par analogie.

    « L’objet de la première Tusculane est de guérir les hommes de la frayeur de la mort et des terreurs d’une autre vie. Si l’âme est immortelle, le jour de sa séparation avec le corps est le jour de sa naissance ; alors elle va se réunir aux astres et à la Divinité : c’est donc un bien de mourir. Si au contraire l’âme meurt avec le corps, elle est débarrassée des maux de la vie ; c’est donc un bien de mourir. Du

    premier de ces deux points, l’orateur prouve qu’il faut travailler pour la postérité et l’avoir en vue ; parce que notre être étant continué et perfectionné, nous verrons très-bien d’en haut ce qui se passera sur la terre, et qu’ainsi nous jouirons des éloges de la postérité. Du second point, il conclut que, toute la gloire étant anéantie pour nous après notre mort, il faut faire le bien pendant nos jours, sans y être excité par aucun motif de gloire, et qu’elle résultera nécessairement de nos vertus, sans que nous y ayons même pensé. Par cette seconde supposition, Cicéron nous ramène au système du christianisme qui enseigne que toute gloire humaine sera anéantie, absorbée dans la gloire divine.

    « À quatre mots d’ici, je vous ferai voir encore ce Cicéron que vous jetez à la tête des gens.

    « En attendant, je vous donne ce petit conseil : ne prenez jamais une épée par la pointe.

    « La première Tusculane est simple, son plan est à la portée d’un enfant aussi l’ai-je entendue sans maître ; mais ce qui serait un peu moins aisé à concevoir, c’est que moi, sculpteur pour tout métier, j’eusse mieux entendu Cicéron que le sacristain de cette église : n’est-il pas vrai que cela serait original ? Mais je n’ai pas cette vanité : le sacristain a voulu seulement étourdir le profane.

    « Voyons à présent des autorités. J’en ai quelques-unes aussi à vous présenter qui valent bien les vôtres.

    « Pythagore enseignait qu’il faut faire le bien pour l’amour du bien même, et non pas à cause de l’estime qui en pourrait revenir ; de sorte que, quand bien même une bonne action devrait nous procurer du déshonneur, il faudrait toujours la faire.

    « Platon met dans le même rang l’amour de la gloire et lividité d’acquérir de l’argent.

    « Les stoïciens disaient que l’amour de la gloire est une maladie de l’âme contre laquelle le sage doit se précautionner.

    « Sénèque, tout orgueilleux qu’il est, ne veut point qu’on cherche à se faire remarquer ; il ne reconnaît point pour vertueux celui qui veut qu’on publie ses vertus : Ce n’est, dit-il, qu’un glorieux. Il dit que l’estime et le mépris du peuple doivent être indifférents au sage.

    « Marc-Antonin, qui en valait bien un autre, jette un regard sublime sur la gloire, sur la durée, sur ceux qui louent, et sur leurs motifs. Ô mon ami, comme tout cela est petit aux yeux de ce grand homme !

    « Cicéron lui-même, cette âme ivre de gloire, avoue que c’est une faiblesse. Son chapitre xx du premier livre des Offices est un coup de foudre sur lui, sur vous, sur moi, et sur tous les amants de la gloire quelle qu’elle soit ; il n’y a pas d’accommodement à faire avec lui ; c’est un janséniste outré. Comment ! il veut que la vertu seule fasse agir les âmes parfaites ! nous sommes ses serviteurs, qu’il cherche ailleurs ses âmes parfaites.

    « Il dit aussi : Le bien qu’on fait est lui-même sa récompense.

    « Ce qui est bon et louable de soi, dit-il encore, ne l’est pas à cause des louanges publiques, mais à cause qu’il est effectivement tel ; en sorte que quand les hommes n’en connaîtraient rien ou n’en diraient rien, il n’en serait pas moins louable et estimable par sa beauté propre.

    « Ce Cicéron-là n’est pas fort ; il en faudrait des Tusculanes, de la première surtout. Écoutez donc. Après avoir supposé que l’âme est mortelle, il dit : Le sage n’en travaille pas moins pour l’éternité, et le motif qui l’anime, ce n’est pas la gloire, car il sait qu’après sa mort elle ne le touchera point ; mais c’est la vertu, dont la gloire est toujours une suite nécessaire, sans que l’on y ait même pensé. Etiam tu id non agas consequatur*. Voilà, mon brave, du Cicéron incommode ; il est furieusement pour votre adversaire ; ne devriez-vous pas lui répondre ?

    « Aristide oubliait sa propre gloire ; sa règle unique était la justice.

    « Q. Fabius refusa le triomphe, et ce n’était pas pour qu’on en parlât.

    « Caton d’Utique n’a jamais eu d’autres motifs de ses actions que son devoir. Ce Grec et ces deux Romains étaient-ils de petits hommes?

    « Et notre cher Horace que vous me décochez avec tant de plaisir ; oubliez-vous le Quem cepit vitrea fama** ? Voilà ces instants lucides, ces instants rares, que l’homme le plus emporté, que vous-même avez eus, ou que vous aurez sans doute, l’amour de la louange est une bouffissure, une tumeur. La renommée a la fragilité du verre. Cette dernière sentence est dans la bouche d’un interlocuteur. Oui, mais le poëte ne lui fait dire que des choses du plus grand sens.

    « Quand Horace écrivait l’épître prima dicte mihi***, la fièvre du jeune homme était cessée ; la tumeur de l’exegi monumentum était dissipée ; Horace avait la santé de l’âge mûr ; il était homme fait. Cette épître sent furieusement son Falconet, aussi ne la lui citez-vous pas plus que la satire sic raro scribis****.

    « Enfin, mon ami, si ce qui est beau l’est pour lui-même, si la louange n’ajoute rien à sa beauté, il est indifférent à un homme d’être loué ; mais non pas de faire des choses louables. Ajoutez l’inconstance de l’esprit humain, et dites-moi s’il est juste de souhaiter que tous les hommes disent et pensent toujours du bien de nous ? Ils ne peuvent être d’accord un seul instant avec eux-mêmes.

    « Eh bien ! voilà aussi des autorités. Peut-être y en a-t-il moins contre la gloire, la future surtout, qu’il ne s’en trouve en sa faveur ; n’en soyons pas surpris. La supériorité d’un système qui fait faire des choses grandes et difficiles, qui ferait même donner sa vie sans aucun intérêt personnel, le rend bien autrement rare que le vôtre.

    « Presque tous les hommes ont prévariqué, mais sunt septem millia vivorum qui non curvaverunt genua ante Baal*****. « Mon cher Diderot, je n’y puis plus tenir, je veux ici rire de tout mon cœur. Votre sérieux et le mien à citer Cicéron est quelque chose de trop plaisant : Cicéron l’académicien, le défenseur de toutes les opinions, le prédicateur du pour et du contre ; Cicéron qui nous dit tout net : Qui requierunt quid de quaque re ipsi sentiamus, curiosius id faciunt quam necesse est******; Cicéron qui voulait toutes les gloires, même celle d’écrire contre la gloire ; Cicéron. en un mot, que je n’ai traité nulle part de coquin. Puisque nous sommes de si bons charlatans, ayons au moins la franchise honnête d’en rire avant les autres.

    « Allons plus loin, avouons que ce qui peut s’appeler vraiment un nez de cire, ce sont les autorités. De tirer chacun à soi l’auteur qui nous est propre, ce ne serait rien ; le bon de l’affaire, c’est, en nous disputant, de trouver tous deux notre compte dans le même écrivain et de le faire disputer avec lui-même, en sorte que s’il s’éveillait, il puisse dire : Cervello mio dove ?

    « Je ne sais, quoi qu’il en soit, si vous trouverez votre compte dans celui-ci : c’est le commentateur d’Épictète. Qui ? ce bâton d’un philosophe capucin ; je n’en ai que faire, direz-vous. Je le crois bien. Vous n’aurez avec lui d’autre appui que le vrai, le juste, le grand, le sublime ; il ne nous faut pas pour si peu. Aussi n’est-ce que pour moi que je transcris Simplicius ; c’est pour me bien dire : Courage, Falconet, les hommes les plus vertueux et les plus sages ont été de ton avis.

    « L’amour de la gloire est une passion si adhérente à l’âme, si fort enracinée, qui jette des filets si imperceptibles, que lors même que nous croyons renoncer à la gloire, nous prétendons à celle d’y renoncer (ceci me regarde-t-il ; tant pis pour moi). Nous ne nous apercevons pas qu’il est honteux de vouloir acquérir la gloire par le bien que nous faisons. Aveugles que nous sommes, nous ne voyons pas qu’elle souille le bien et l’empêche d’être ce qu’il est, et ce qu’il serait, si nous ne l’embrassions que pour lui-même.

    « C’est donc la gloire et non la vertu qui est le but de tout ce que nous faisons ; nous ne sommes justes que par vanité. Il semble pourtant que l’amour de la gloire est utile à ceux en qui elle étouffe d’autres vices, en qui elle surmonte d’autres passions violentes et dangereuses : elle fait souvent entreprendre des travaux au-dessus des plus cruels supplices; mais l’amour de la gloire, dans l’exacte vérité, ne nous délivre nullement des autres vices et des autres passions : mais l’esprit et l’imagination restent corrompus. Qu’en arrive-t-il ? Cette passion, loin de calmer les autres, devient elle-même plus violente par la contrainte qu’elle leur impose.

    « La gloire est utile à un jeune homme qui entre dans le monde, pour réprimer les mouvements de la jeunesse ; mais si elle continue avec l’âge, c’est un grand malheur pour lui ; sa perte est assurée. L’âme ainsi béante après la vanité ne peut plus se renfermer en elle-même, et n’embrasse jamais aucun bien parce qu’il est bien, mais toujours pour la réputation qu’il produit. C’est alors une inconséquence visible : on méprise le commun des hommes, et c’est du jugement de ces mêmes hommes qu’on fait dépendre son bonheur ; c’est à leur opinion qu’on est si fort attaché*******.

    « Dans le discours détestable que La Mettrie a joint au Traité de la vie heureuse de Sénèque, je trouve le système du désintéressement exprimé avec tant de hardiesse, que je ne puis m’empêcher de vous le transcrire. Je suis loin d’adopter toutes les idées de cet écrivain, mais j’aurais eu du plaisir à vous dire, en propre original : « Si le mépris de la vanité en marque l’excès; si c’est un raffinement de l’amour-propre, c’est dans cette étrange et belle vanité que je place la perfection de la vertu, et la plus noble cause de l’héroïsme. S’il est délicat de se juger soi-même, à cause des pièges que nous tend l’amour-propre, il n’est pas moins beau d’être forcé de s’estimer, lors même qu’on est méprisé par les autres. C’est par soi, plutôt que par autrui, que doit venir le bonheur. Il est grand d’avoir à son service la Déesse aux cent bouches, de les réduire au silence, de leur défendre de s’ouvrir, d’en dédaigner l’encens, et d’être à soi-même sa renommée. Qui serait sûr qu’il vaut lui seul toute sa ville pourrait s’estimer et se respecter autant qu’il pourrait l’être par toute cette ville et ne perdrait rien à tant d’applaudissements méprisés. Qu’ont au reste de si flatteur la plupart des louanges, pour les briguer tant ? Ceux qui les prodiguent sont si peu dignes de les donner, que souvent elles ne méritent pas la peine d"être entendues. Un homme d’un mérite supérieur n’est obligé de les écouter que comme un grand roi lit de mauvais vers qu’on fait à son éloge********. » C’est ici, ou nulle autre part, qu’il faut dire : aurum ex Ennii stercore colligere.

    « Quoi qu’il en soit, il soutient qu’on peut être grand sans intérêt. Mais c’est peut-être la fièvre chaude qui lui sert d’Apollon. Écoutez donc celui-ci********* : « Le moule est-il cassé de ceux qui aiment la vertu pour elle-même, un Confucius, un Pythagore, un Thalès, un Socrate ?… » Les grands hommes ont été les enthousiastes du bien moral. La sagesse étant leur passion dominante, ils étaient sages comme Alexandre était guerrier, comme Homère était poëte et Apelles peintre, par une force et d’une nature supérieure.

    « Rayez au moins ces trois hommes du nombre de ces âmes antiques que vous trouvez pleines de l’enthousiasme de la postérité à proportion qu’elles sont héroïques, ou démontez Voltaire.

    « Je ne sais de quelle autorité seront pour vous quelques lignes de l’Essai sur le Mérite et la Vertu, ouvrage de Diderot… Elles disent « que si les charmes de la vertu et de l’honnêteté ne sont pas les objets de notre affection, notre caractère n’est point vertueux par principes… et que nous n’avons point acquis cet amour désintéressé de la vertu qui seul peut donner tout le prix à nos actions. » Voilà encore de belles lignes qu’il ne tient qu’à vous de démentir aussi.

    « Vous voyez des hommes du premier mérite qui ont senti que d’autres hommes faisaient de grandes choses sans l’échafaudage de la postérité. De ces trois modernes, les deux derniers iront certainement à toute postérité, sans qu’ils daignent s’agenouiller devant elle, comme vous venez de voir, sans même lui faire un petit compliment. Ils s’en garderaient bien ; ils prêchent la vertu désintéressée.

    « Enfin, mon ami, cette vertu, ces talents, cette force d’une âme honnête, je les ai balbutiés de mon mieux. Vous m’avez contredit de tout votre cœur ; mais je ne m’en plains pas, puisque vous vous servez contre vous-même des flèches que vous me décochez si bien. Nous achetons quelquefois le droit de contredire les autres par celui de nous contredire nous-mêmes. Adieu, Diderot, mon bon ami. »

    *. Cic, Tuscul. quæst., lib. I, 38.
    **. Horat., lib. II, sat. iii.
    ***. Lib. I, epist. i.
    ****. Lib. II, sat iii.
    *****. Bibl. sac, Reg., cap xix, v. 18.
    ******. Cic, de Nat. deor., lib. I, cap. v.
    *******. J’ai pris la liberté, sans en altérer le sens, d’abréger un peu le français de M. Dacier et d’y changer quelques mots. (Note de Falconet). Voyez le Manuel d’Épictète et les Commentaires de Simplicius, traduits en français par André Dacier. Paris, 1715. 2 vol. in-12.
    ********. Œuvres philosophiques de M. de La Mettrie, Discours sur le bonheur, t. II, p. 124. Amsterdam, 1774, 3 vol. in-12.
    *********. Voltaire, Dict. phil., art. Socrate.

  1. « Vous parlez d’après une description qui vous dit : Ce tableau représente la prise de Troie. C’est le poëte Simonides, d’accord avec le peintre, qui l’a écrit au bas. Ces gens-là savaient au moins le sujet représenté : ils l’avaient vu. Mais Denis Diderot soutient que le peintre n’a pas su ce qu’il peignait, ni le poëte ce qu’il écrivait. Vous ne voulez pas non plus croire Pausanias qui vous dit : Un mur sépare cette scène d’avec une autre qui représente le départ des Grecs après la prise de Troie*. Pausanias se trompe. Eh ! s’il se trompe, comment osez-vous suivre un guide infidèle ? Comment osez-vous croire qu’il vous indique mieux les différents objets et les actions des différents personnages ? »
    * Pausanias ne dit pas qu’un mur sépare cette scène d’avec une autre ; mais bien : À partir de là, le reste ne paraît avoir aucun rapport avec la mer. Voici sa phrase : τὸ δέ ἐντεῦθεν οὐκέτι ἔοικεν θάλασσα.
  2. « Si j’ai mal dit, j’ai eu tort ; si j’ai bien raisonné, je m’y tiens. »
  3. « Tous les esprits ne sont pas dans une même tête. Rubens, qui n’était pas entièrement dépourvu de goût et d’imagination, quand il plaçait un porteur d’urne auprès d’un roi, ne donnait pas de noblesse au porte-faix. Vous voulez aussi qu’Écbœax liât bien la composition ; vous l’avez vu : il n’y a rien à vous répondre. »
  4. « Eh, non vraiment ! Ce n’est pas vous, c’est moi qui les suppose. Vous allez voir qu’à mon tour, il ne me sera pas permis d’imaginer trois ou quatre méchants ballots. »
  5. « Avez-vous lu une comédie du comte de Caylus, où une demoiselle dit à Valère : Beau f… consolateur de Job ? Eh bien ! votre Hélène était une belle f… protectrice de Job. Après avoir causé la ruine d’ilion et la perte de tant de milliers d’âmes, qui a-t-elle protégé, je vous prie ? cette poignée de Troyens qui se dispersèrent ? Encore, le bon génie protecteur de Memnon ne laissait-il souffrir que deux frères. Votre protectrice des Troyens les laissa tous égorger en une nuit. Je vous avais dit quelque part qu’Hélène devait être regardée alors avec indignation. Vous savez que je n’entends pas le grec ; voyez donc vous-même ce que signifient deux vers qui sont à la fin de l’Iliade.

     
    Οὐ γὰρ τις μοι ἕτ’ ἄλλος ἐνὶ Τροίῃ εὔρείῃ
    Ἤπιος, οὐδὲ φῖίλος· πάντες δέ ηε πεφρίϰασιν
    *.

    « Je crois qu’ils disent, à peu près : Je n’ai plus d’amis dans Troie ; tout le monde me hait et me regarde avec horreur. »

    * Hom., Iliad., ch. xxiv, v. 775,776.

  6. « Je vous remercie de votre errata. Cette faute gâtait une assez bonne observation. En effet, Ulysse et Anténor ne convenaient pas, puisqu’ils n’y sont pas. S’ils y eussent été, que Falconet l’eût trouvé mauvais, vous eussiez vu Diderot trouver mauvais à son tour ceux que son ami eût substitués. Ils auraient bien gâté le tableau de Polygnote. »
  7. « Mon ami, quelle heure était-il quand vous avez lu cet endroit de ma lettre ? »
  8. « J’aurais bien tort de vous chicaner ici, vous n’avez pas lu le paragraphe entier.

    « Vous complimentez on ne peut plus finement. Vous voulez sans doute me dire que j’ai bien fait de ne point blâmer ces guerriers ainsi coiffés et habillés autour de l’autel. Eh bien ! à vous entendre, on croirait que j’y ai trouvé à redire et que vous me le reprochez. Cela est trop subtil pour moi. »

  9. « Qui est-ce qui m’a dit que Nestor voyait un assassinat de sang-froid ? C’est Pausanias. Il me conte qu’il a un chapeau sur la tête et une pique à la main. Tout insipide descripteur qu’on soit, s’amuse-t-on à de telles niaiseries quand il y a mieux à dire ? et un mieux surtout qui doit être frappant, par l’intérêt qu’il met dans le sujet. »
  10. « J’attaque un tableau qui n’est plus. Vous défendez un tableau qui n’est plus. Je n’ai pour moi que la description de Pausanias. Votre besogne est bien plus aisée que la mienne, vous avez de plus votre imagination vive et brillante ; je ne me permets pas d’imaginer. Voilà, ce me semble, comment l’état de la question doit être généralisé. »
  11. « Voilà justement comme vous voyez le tableau de Polygnote. »
  12. « Rien, si vous savez qu’un tableau dont l’idéal est sublime et l’exécution mauvaise est un mauvais tableau. »
  13. « Si vous parlez sérieusement, comme je le crois, rien n’est plus honnête. »
  14. « Oui, cela est clair ; mais je ne veux pas entendre qu’une composition soit belle et sage, parce qu’elle est entre un vaisseau, un âne et une cruche. »
  15. Ænéid., lib. I.
  16. « J’aurais fait une bien grossière sottise si j’eusse blâmé Polygnote parce qu’il prenait ses personnages dans un poëte. J’ai dit que, lisant les poëtes de son temps, Homère et d’autres, il y avait trouvé des convenances et avait pu les placer dans son tableau. Or, une convenance est une pensée. Si celle de mon czar, par exemple, était à Diderot, je ne pourrais pas accepter les éloges que je reçois de Diderot. Une pensée, une action, une convenance réfléchie, est donc quelque chose. Ôtez la pensée à certains ouvrages, vous en ôtez tout le mérite. Mon ami ne loue ici Polygnote que sur la pensée, moi je ne parle pas de l’exécution. Ainsi, ce que dit ici mon ami s’évanouit comme l’ombre du matin.

    « Les bras me tombent quand c’est mon maître de logique qui compare la sainte famille, dont il n’y a aucune donnée dans le Nouveau Testament, avec le tableau de Polygnote dont les personnages, les convenances et les actions sont données dans les poëtes. Qu’y a-t-il dans l’Évangile qui ait servi à Raphaël pour son tableau ? Rien que le nom des personnages. Ainsi, d’après mes principes, ne vous y trompez plus, le peintre et le sculpteur, dans les sujets où la pensée importe, perdent une partie considérable de leur mérite quand ils en sont réduits à prier les autres de penser pour eux. Ceux qui donnent des idées, des convenances, etc., pour des monuments d’importance le savent bien. »

  17. « Les premiers Grecs qui disputèrent le prix de la peinture furent Panænus et Timagore ; ce pouvait être environ vingt ans après Polygnote. Un art est-il fort avancé quand on établit le prix d’encouragement ? »
  18. « On ne peut pas mieux poser la question. Réponse : Si les Grecs avaient eu Raphaël, ils auraient moins admiré Polygnote. »
  19. « Je vous avais dit dans ma dixième lettre : Polygnote a pu mettre dans son tableau un grand caractère de dessin, et de la justesse dans l’idéal et les caractères des figures. On ne s’en douterait pas à la manière dont vous me faites parler ici. »
  20. Horat., lib. I, sat. v.
  21. « Votre ami ne s’amuse pas à les accorder, ces faits contradictoires ; il vous met sous les yeux les paroles de Pline, qui prétend que plus de deux cents ans avant Polygnote, il y avait en Italie des tableaux parfaits. Et votre ami se moque doucement de Pline ; parce que, sous les Tarquins, Jupiter n’étant encore que d’argile, la peinture ne devait pas être fort avancée en Italie. »
  22. « Mon bel ami, ce n’est pas là ce qui s’ensuit. Cléophante imagina de peindre ses camaïeux monochromes avec de la terre cuite broyée, parce que ce rouge approchait de la carnation. Il en était là pour tout coloris. On peignait avec du noir et du blanc : il imagina d’y ajouter du rouge de brique pour colorier les chair, ce qui devait être fort désagréable. Voilà ce qui s’ensuit*. »
    * « Il s’ensuit aussi qu’au temps de Polygnote, on peignait les chairs avec une seule couleur (monochromate) qui était le cinabre ou le vermillon ; et que cette couleur fut laissée à cause de son âcreté lorsque Cléophante imagina, plusieurs années après, la terre rouge pour rendre les carnations plus supportables. Voyez Pline, l. XXX, c. vii, et concluez ce qui s’ensuit pour ou contre la peinture de Polygnote. »
  23. « Vous avez mal mis l’adresse ; c’est Quintilien qu’il fallait écrire : ceci ne me regarde pas. »
  24. « J’ai cru qu’en se corrigeant et s’expliquant, on devenait et plus raisonnable et plus clair. »
  25. « Je ne vous ai pas dit que Quintilien avait vu le tableau de Polygnote. Mais comme il avait voyagé en Grèce et que le tableau de Polygnote existait de son temps, j’ai dit seulement qu’il avait pu le voir, et que d’ailleurs il rapportait l’opinion universelle. Vous voyez que je n’ai pas besoin de relire le passage. Je me suis mal exprimé, sans doute, puisque vous ne m’avez pas entendu ici. Je ne vous crois ni l’injustice, ni la maladresse de louer un habile homme aux dépens d’un autre. Je ne vous crois pas écolier de rhétorique. J’ai seulement dit que les six ou sept lignes de Quintilien sur Polygnote tiendraient contre toute la rhétorique possible. »
  26. Quintil., Inst. orat., lib. XII, cap. x, § 3.
  27. « Mon avis a été, et sera qu’un tableau sans coloris, pour qu’il puisse produire la sensation la plus violente, doit avoir, à la couleur près, toutes les qualités qui produisent cette sensation, dans un camaïeu, dans la sculpture, la gravure et le dessin. Si le tableau de Polygnote avait ces qualités, j’ai tort ; bonne ou mauvaise, voilà ma logique. »
  28. « Chanson, mon ami ; vous enveloppez tous les peintres anciens avec Polygnote ; c’est brouiller les fuseaux. Le reste a été suffisamment débattu et j’y ai fait mon devoir. Voici pourtant un calcul que j’avais oublié. Le tableau de Polygnote était fait vingt ans avant que Zeuxis inventât le mélange des lumières et des ombres. Si ce calcul ne vous convient pas, prenez-vous-en cette fois à Quintilien. Je ne sais s’il a dit une sottise, ou si c’est son traducteur ; en tout cas, voilà son latin :

    Zeuxis atque Parrhasius plurimum arti addiderunt quorum prior luminum umbrarumque invertisse rationem* : « Que voulez-vous que je fasse ? Ce sont vos amis qui donnent des coups de pied dans le tableau de Polygnote. »

    * Quintil., Inst. orat., lib. XII. cap. x, § 4.
  29. « Eussiez-vous voulu qu’il restât ? En eussiez-vous accepté les honneurs ? »
  30. Voir précédemment, page 137.
  31. « Si vous tenez Polygnote pour plus habile que ces trois-là, je vous tiens, moi, pour le connaisseur en peinture et en sculpture le plus extraordinaire qu’il y ait au monde. »
  32. « Nous sommes d’accord ; j’ai pourtant un avantage sur vous : je vous entends, et je vous ai fait faire une belle page. Ce que je vous ai dit n’est point du tout ce à quoi vous me répondez. 1° Un tronc d’arbre, une pierre bien représentés en peinture vous font plaisir à voir : vous en feraient-ils autant en versification ? Voilà ce que j’ai dit. 2° Je sais copier des vers : je vous défie de copier un tableau. Je rendrai ma pensée en poésie, rendez la vôtre en peinture. Il ne s’agit pas de faire un poëme ni un tableau, mais d’écrire à pouvoir être lu, de peindre à pouvoir être regardé. Il est plus aisé de dire ce héros magnanime, que de peindre un héros magnanime. Il est plus aisé de dire et de son front divin l’Olympe est ébranlé, que de peindre ce front divin qui fait trembler l’Olympe. Voilà ce que j’ai dit. »
  33. « Une scène tranquille ; où d’un côté l’on arrache les enfants d’entre les bras des mères, où l’on arrache impitoyablement de l’autre les femmes pour les violer, où l’on égorge, etc. Dieu vous préserve, vous et les vôtres, de pareille tranquillité ! Vous croyez donc qu’en rapportant ce tableau, j’ai voulu dorer les bords de la coupe ? En conscience, je n’y ai pas songé, j’ai cherché dans différents pëètes : ce morceau m’a piqué davantage, et je l’ai pris. Je n’ai pas les mêmes craintes que vous. Si Voltaire se fâche, je dirai : Jupiter a tort, il prend son tonnerre. Si, au contraire, il reçoit mes observations en homme honnête et supérieur, Diderot aura mal connu Voltaire. Ailleurs, je me suis prescrit mon devoir, si j’ai tort. »
  34. « Je viens de vous dire plus haut que vous ne m’avez pas entendu, et que vous avez dérangé la question. C’est de l’exécution seule dont il s’agit. Encore un coup, est-il aussi aisé de peindre ou de modeler le Tout-Puissant, que d’écrire le Tout-Puissant ? C’était là ma question. »
  35. « Entendons-nous, s’il vous plaît, avant de nous donner la main. Je ne suis jamais convenu que ma critique sache dégrader les meilleures compositions. Si je me soupçonnais cet affreux talent, je ferais encore quelques pas, j’irais l’éteindre à jamais dans le fond de la Sibérie, et vous n’auriez pas perdu un ami : c’est un monstre qu’il y aurait de moins sur la terre. Mais retenez bien, je vous prie, que mon respect pour les beaux ouvrages de l’antiquité n’est point équivoque. Quant aux faibles productions de ces temps-là, peu m’importe leur date.

    « Les tableaux du pont Notre-Dame ne seraient pas meilleurs dans deux ou trois mille ans, s’ils y allaient. Le temps, le pays, la main sont donc indifférents, quand l’ouvrage est beau ; la même chose, s’il est mauvais. Si l’artiste n’était que connaisseur ou antiquaire, ou simplement amateur, il aurait d’autres principes, ou n’en aurait aucun ; mais il est faiseur, cela est bien différent.

    « Eh ! mon ami, quand nous avons commencé la dispute sur Polygnote, si j’avais su que dans l’Encyclopédie on imprimait que j’ai raison, nous nous serions épargné, vous des conjectures éloquentes, que j’aime pourtant ; moi des calculs qui vous déplaisent. Je vous ai soutenu que Polygnote n’était encore qu’à l’enfance de la peinture, vers la huitième olympiade. Je trouve dans le dictionnaire, article Peinture, pages 254 et 271, qu’Apollodore d’Athènes fut le premier qui représenta la-belle nature; qu’il fut auteur de la peinture proprement dite ; en un mot, qu’il donna naissance au beau siècle de la peinture ; et cela dans la quatre-vingt-treizième olympiade, plus de soixante ans après Polygnote. Ce n’est pas moi, comme vous voyez, qu’il fallait démentir. Mais le chevalier de Jaucourt vous l’eût mieux rendu que moi, c’est-à-dire s’il eût voulu ; car il a fait de Polygnote (page 263) un peintre presque parfait, ce qui n’empêche pas qu’avant Apollodore, aucun tableau ne mérita, dit-il (page 250), d’être regardé, ou de fixer la vue. Voyez ce que Pline dit : Neque ante eum tabula ullius ostenditur, quæ teneat oculos*. Et ce qu’on lui fait dire quand on n’apporte, en le lisant, que la confiance due à un historien ; et très-assurément, comme M. le chevalier de Jaucourt a beaucoup d’esprit et de littérature, et tout autant de philosophie, il voudra bien me pardonner cette petite observation sur l’histoire de mon métier.

    « Les littérateurs qui consacreraient une partie raisonnable de leur vie à l’étude d’une science ou d’un art, autant que cela se peut sans l’exercer, en écriraient mieux, et ce qu’ils en diraient serait profitable. A moins de cela, leurs écrits perpétueront des erreurs et n’instruiront pas. Si un Pline, si un Voltaire, avaient connu la peinture et la sculpture, les peintres et les sculpteurs seraient fous de ce qu’ils en auraient écrit. Je vous avais bien dit que les erreurs d’un homme du premier mérite étaient contagieuses. Ce qu’a dit Voltaire des peintres et des académies de peinture est copié dans l’Encyclopédie. »

    *Lib. LIII, 6-9.
  36. L’Encyclopédie.
  37. Voyez Monuments à la gloire de Louis XV, page 146.