Lettres à Herzen et Ogareff/À Ogareff (16-11-1869)

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Lettres à Herzen et Ogareff
Lettre de Bakounine à Ogareff - 16 novembre 1869



LETTRE DE BAKOUNINE À OGAREFF


16 novembre 1869.


Mon cher Ogareff,


J’ai reçu le livre de Comte, aussi tes deux lettres, auxquelles je réponds à la fois. Tu as tort, mon ami, de te laisser aller à l’abattement ; en fouillant sans cesse dans ton âme, tu y trouves de vilaines choses. Il n’y a pas de doute, que chacun de nous, sans exception, qui voudrait fouiller ainsi son passé, y trouverait une masse de faits, dont il aurait à s’accuser. Tout homme frisant sa cinquantaine peut répéter avec un soupir de repentir, ce dicton russe :

« Où est celui qui n’a pas offensé Dieu et outragé le tzar ! »

Mais pourquoi s’abandonner à ces fouilles inutiles dans son passé ? pourquoi scruter ainsi son âme ? Cela encore est une occupation égoïste et tout à fait oiseuse. Il est bon de faire pénitence quand cela peut servir à changer quelque chose ou à amener quelque utile correction. Dans le cas contraire, elle est, non seulement vaine, mais encore nuisible. On ne peut refaire son passé. Et ce n’est pas sur ce passé que nous devons nous arrêter en nous repentant et nous répandant en regrets. Nous devons rassembler tout ce qui nous reste de force, de sagesse, de savoir, de santé, de passion et de volonté pour concentrer toutes ces facultés sur le but unique qui nous fut et nous sera toujours cher ; et ce but vers lequel, tous les deux nous marchons, c’est la Révolution sociale. Pourquoi donc, demandes-tu, si nous la verrons ? Pas plus que toi, je ne saurais le deviner. Et quand même nous aurions cette chance, mon bon Ogareff, personnellement, cela ne nous donnerait pas beaucoup de bonheur. Une génération nouvelle, d’autres hommes, jeunes et forts — ce ne seront pas des Outine, bien entendu, — viendront nous balayer de la surface de notre globe, notre existence devenant inutile. Eh bien, nous leur remettrons nos armes, et les laisseront continuer l’œuvre par leur propre action. Nous irons alors goûter le repos éternel. Mais actuellement, nous sommes encore utiles, c’est indéniable. Et, sans fouiller davantage notre âme, mais en nous traitant nous-mêmes comme des instruments gâtés et déjà, en partie, brisés, qu’il faut bien connaître pour pouvoir s’en servir, — et qui donc les connaît mieux que nous-mêmes, — sans exiger de notre existence un impossible que nous ne saurions atteindre et sans nous abandonner à la désolation à cause de nos faiblesses. Il faut seulement nous appliquer à les atténuer dans la mesure du possible.

Faisons donc appel à toute notre énergie, à notre passion qui, grâce à nos dieux, n’est pas encore éteinte en nous, mettons-nous vaillamment à notre besogne et travaillons jusqu’à notre dernier soupir.

Voilà en quoi, mon cher Ogareff, se résume la vie pour nous. Et pour que cette vie nous donne à chacun plus de chaleur, unissons-nous Ogareff, plus étroitement. Car deux vies, bien qu’usées, en se ralliant l’une à l’autre seront encore capables de donner de la lumière et de la chaleur, de produire une force active. Le veux-tu ? De mon côté, j’y suis tout prêt.

Si Marie est atteinte de phthisie, elle doit prendre garde à sa santé. À son âge, ce mal ne fait pas de grands ravages lorsqu’on se soigne bien. Et, peut-être, n’est-ce pas du tout la phthisie. Qu’elle ne néglige pas seulement sa santé ; elle est a very good lady.

Tu peux bien aller au café, mais il faut que tu connaisses la mesure juste. Tu n’es pas un anachorète, pas plus qu’un ascète, — tu ne le fus jamais et ne pourrais le devenir, — « chassez le naturel, il revient au galop ». Seulement, il faut savoir observer la mesure. Eh ! mon vieux, tout le secret, semble-t-il, est dans la mesure.

Cela ne doit pas t’étonner qu’O-off ait de l’affection pour toi. Je puis témoigner que lui-même et sa femme, t’ont pris en grande amitié et qu’ils te donnent tout leur cœur. Ne repousse pas cet homme. C’est un tempérament sanguin ; parfois, il est léger et peu prudent, mais il est plein de vie, d’énergie, d’esprit et de vouloir. Il est sincèrement dévoué à la cause, et à l’occasion, il pourrait lui rendre de grands services. Ne le dédaigne donc pas, ménage-le, accorde-lui quelque amitié.

Je suis content que Joukovski, lui aussi, te soit attaché. Crois-le bien, cet homme a un cœur d’or, plein d’affection et de dévouement. Il est prêt à donner tout ce qu’il possède jusqu’à faire sortir le dernier sou. Il manque de caractère, c’est vrai ; il est trop doux, trop impressionnable ; toujours, à la recherche de nouvelles sensations, il se plaît à les produire aussi chez les autres. Cependant, il a de l’esprit, il saisit rapidement et comprend bien les choses. C’est une nature au plus haut point artistique ; réchauffe-le sur ton cœur et attache-le toi autant que possible. Fais en sorte de le rallier à nous, de manière qu’il nous appartienne de tout son être. Ce sera utile et c’est très possible. Pour cela, sans jamais lui confier de grand secret, fais-lui part de quelque chose de peu d’importance réelle, mais qui en ait l’apparence, comme par exemple, que je me trouve actuellement à Lugano ; confie-lui ce secret en lui disant que je t’ai autorisé à le lui communiquer, mais en le priant de n’en souffler mot à personne, à part sa femme Adia. D’ailleurs, je t’assure que c’est l’unique femme parmi toutes celles que je connais, que je n’aurais pas hésité un moment d’initier à une affaire des plus secrètes. Elle est intelligente, très intelligente même ; elle a les sentiments nobles d’un Don Quichotte, avec cela elle est taciturne et fidèle, enfin, très peu démonstrative. C’est un caractère tout à fait opposé à celui de sa sœur ; de plus, c’est une personne charmante et très spirituelle qui, avec son esprit observateur voit tout, remarque tout, prend notion de tout, et au fond de son cœur, se moque de tout. Seule, elle a su résister au prestige d’Outine qui a pu se créer une sorte de harem (au sens moral, s’entend) composé de toutes les femmes russes à Genève, au milieu desquelles il se pavane comme un coq ; un coq phrasant sur la révolution, jouant à la dictature.

Il est absolument nécessaire de réduire cet Outine à néant. Très intrigant et plein d’amour-propre, il se mêle de tout et partout met des entraves. Cependant, il a de l’argent et l’élément féminin est pour lui.

En t’attirant Joukovski, tu sauras tout ce qui se passe et ce qui se trouve par là, et cela nous est indispensable. Dis à Joukovski que je t’ai toujours parlé de lui avec une affectueuse confiance.

Mon ami, nous sommes vieux et c’est pourquoi nous devons être sagaces. Nous n’avons plus le prestige, le charme de la jeunesse, mais, en revanche nous avons de l’esprit, de l’expérience et une connaissance des hommes. Nous devons utiliser toutes ces qualités en servant notre cause.


Ton M. B.


Nota. — Outine, à cette époque, menait une campagne contre Bakounine et son « Alliance ». Bientôt après, il commença à recueillir des documents qui servirent de base à sa brochure « Alliance universelle socialiste », après la publication de laquelle Bakounine fut exclu de la « Société Internationale des Travailleurs » sur laquelle Marx exerçait son autorité morale (Drag.).