Lettres à Richard Cobden/Lettre 28

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Paris, le 9 novembre 1847

Paris, 9 novembre 1847.

Mon cher Cobden, j’ai lu avec bien de l’intérêt ce que vous me dites de votre voyage, et je compte retirer autant de plaisir que d’instruction des articles que vous vous proposez d’envoyer au Journal des Économistes. M. Say vous a déjà écrit à ce sujet. Il saisit toujours avec empressement l’occasion de donner de la valeur à ce recueil, dont il est le fondateur et le soutien. Votre correspondance est une bonne fortune pour lui. Je vous adjure très-sincèrement d’y consacrer une partie du temps dont vous pourrez disposer. La cause que nous servons ne se renferme pas dans les limites d’une nation. Elle est universelle et ne trouvera sa solution que dans l’adhésion de tous les peuples. Vous ne pouvez donc rien faire de plus utile que d’accroître le mérite et la circulation du Journal des Économistes. Cette revue ne me satisfait pas complétement ; je regrette maintenant de n’en avoir pas pris la direction. Cette propagande philosophique et rationnelle m’eût mieux convenu que la polémique quotidienne.

Les difficultés s’accumulent autour de nous ; nous n’avons pas pour adversaires seulement des intérêts. L’ignorance publique se révèle maintenant dans toute sa triste étendue. En outre, les partis ont besoin de nous abattre. Par un enchaînement de circonstances, qu’il serait trop long de rapporter, ils sont tous contre nous. Tous aspirent au même but : la Tyrannie. Ils ne diffèrent que sur la question de savoir en quelles mains l’arbitraire sera déposé. Aussi, ce qu’ils redoutent le plus, c’est l’esprit de la vraie liberté. Je vous assure, mon cher Cobden, que si j’avais vingt ans de moins et de la santé, je prendrais le bon sens pour ma cuirasse, la vérité pour ma lance, et je me croirais sûr de les vaincre. Mais hélas ! l’âme, malgré sa noble origine, ne peut rien faire sans le corps.

Ce qui m’afflige surtout, moi qui porte au cœur le sentiment démocratique dans toute son universalité, c’est de voir la démocratie française en tête de l’opposition à la liberté du commerce. Cela tient aux idées belliqueuses, à l’exagération de l’honneur national, passions qui semblent reverdir à chaque révolution. 1830 les a manured. Vous me dites que nous nous sommes trop laissé prendre au piége tendu par les protectionnistes, et que nous aurions dû négliger leurs arguments anglophobes. Je crois que vous avez tort. Il est sans doute utile de tuer la protection, mais il est plus utile encore de tuer les haines nationales. Je connais mon pays ; il porte au cœur un sentiment vivace où le vrai se mêle au faux. Il voit l’Angleterre capable d’écraser toutes les marines du monde ; il la sait d’ailleurs dirigée par une oligarchie sans scrupules. Cela lui trouble la vue et l’empêche de comprendre le Libre-Échange. Je dis plus, quand même il le comprendrait, il n’en voudrait pas pour ses avantages purement économiques. Ce qu’il faut lui montrer surtout, c’est que la liberté des échangea fera disparaitre les dangers militaires qu’il redoute. — Pour moi, j’aimerais mieux combattre quelques années de plus et vaincre les préjugés nationaux aussi bien que les préjugés économiques. Je ne suis pas fâché que les protectionnistes aient choisi ce champ de bataille. — Mon intention est de publier, dans notre journal, les débats du parlement et principalement les discours des free-traders.