Lettres à Sophie Volland/3

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Texte établi par J. Assézat et M. Tourneux, Garnier (XVIIIp. 356-359).


II


Paris, ce samedi matin, 1er juin 1759.


Voilà, ma tendre et solide amie, l’ouvrage du grand sophiste[1]. Je ne l’ai pas lu, je ne me sens pas encore l’âme assez tranquille pour en juger sans partialité. Il vaut mieux différer une action que de se hâter de commettre une injustice. Méfiez-vous aussi un peu de votre cœur, et craignez que le mécontentement de la personne n’aille jusqu’à l’auteur. Écoutez-le comme si je n’avais point à me plaindre de lui.

On peut donc être éloquent et sensible sans avoir ni véritable amitié, ni véracité ! cela me fâche bien. Si cet homme n’a pas un système de dépravation tout arrangé dans sa tête, que je le plains ! et s’il s’est fait des notions de justice et d’injustice qui le réconcilient avec ses procédés, que je le plains encore ! Dans l’édifice moral, tout est lié. Il est difficile qu’un homme écrive sans cesse des paradoxes, et qu’il soit simple dans ses mœurs. Regardez en vous-même, ma Sophie, et dites-moi pourquoi vous êtes si sincère, si franche, si vraie dans vos discours ? C’est que ces mêmes qualités sont la base de votre caractère et la règle de votre conduite. Ce serait un phénomène bien étrange qu’un homme, pensant et disant toujours mal, se conduisît toujours bien. Le dérangement de la tête influe sur le cœur, et le dérangement du cœur sur la tête. Faisons en sorte, mon amie, que votre vie soit sans mensonge ; plus je vous estimerai, plus vous me serez chère ; plus je vous montrerai de vertus, plus vous m’aimerez. Combien je redouterais le vice quand je n’aurais pour juge que ma Sophie !

J’ai élevé dans son cœur une statue que je ne voudrais jamais briser ; quelle douleur pour elle si je me rendais coupable d’une action qui m’avilît à ses yeux ! N’est-il pas vrai que vous m’aimeriez mieux mort que méchant ? Aimez-moi donc toujours afin que je craigne toujours le vice. Continuez de me soutenir dans le chemin de la bonté. Qu’il est doux d’ouvrir ses bras quand c’est pour y recevoir et pour y serrer un homme de bien ! c’est cette idée qui consacre les caresses : qu’est-ce que les caresses de deux amants, lorsqu’elles ne peuvent être l’expression du cas infini qu’ils font d’eux-mêmes ? Qu’il y a de petitesse et de misère dans les transports des amants ordinaires ! qu’il y a de charmes, d’élévation et d’énergie dans nos embrassements ! Venez, ma chère Sophie, venez ; je sens mon cœur échauffé. Cet attendrissement qui vous embellit va paraître sur ce visage. Il y est. Ah ! que n’êtes-vous à côté de moi pour en jouir ! Si vous me voyiez dans ce moment que vous seriez heureuse ! que ces yeux qui se mouillent, que ces regards, que toute cette physionomie serait à votre gré ! et pourquoi s’opiniâtrent-ils à troubler deux êtres dont le ciel se plaisait à contempler le bonheur ? ils ne savent pas tout le mal qu’ils font ; il faut leur pardonner. Je ne vous verrai point ce matin. Je ne trouverai point M. Petit chez lui, et je suis arrêté chez moi par M. de Ximènes. J’ai passé la nuit à lire sa tragédie, dont j’ai fait un extrait pour Grimm[2]. J’irai ce soir à la comédie nouvelle, et c’est encore pour lui que j’irai[3]. Les trois belles âmes que la vôtre, la sienne et la mienne ! s’il m’en manquait une des deux, qui est-ce qui remplirait ce vide terrible ? Vivez tous deux, si vous ne voulez pas que je sois un jour la voix qui crie dans le désert.

Je serai dans le parterre, vers le fond et dans le milieu ; c’est de là que mes yeux vous chercheront. Je m’en reviendrai après la petite pièce, ou peut-être avant, jeter sur le papier mes idées et travailler pour mon ami. Je serai demain, à midi, où vous m’attendez. J’y serai sans faute. Combien je sacrifie de moments doux à votre mère ! J’ai un peu rêvé à la répugnance de votre sœur. Elle ne m’estime donc pas assez pour me voir enfermé dans la même boîte avec elle ? Mais ce n’est pas cela, ma Sophie ; peut-être craint-elle qu’un jour que vous serez ou que vous ne serez plus, cette boîte..... Cette mère empêchera donc toutes les choses douces et innocentes que nous méditerons..... Dites-lui qu’on peut arranger les deux portraits comme il lui plaira..... ; dites-lui que je suis un homme de bien, que rien ne me fera changer pour vous..... ; dites-lui que j’ai atteint l’âge où l’on ne change plus de caractère..... ; dites-lui combien je serais flatté, combien vous seriez heureuse de tenir, de sentir, de regarder elle et moi, moi et elle..... Transportez-la au moment où vous vous séparerez, elle pour s’en retourner à Châlons, vous pour revenir à Paris… Vous refuser son portrait, c’est se détacher du vôtre… Madame, pesez bien tout, et ne contristez pas votre sœur. Suivez l’impulsion de votre âme, elle vous conseillera toujours bien. J’aime qu’on ait des vues délicates ; j’aime aussi qu’on les néglige quelquefois..... Il suffit de pouvoir se dire dans l’avenir : J’y avais pensé..... Il est bien singulier que ce soit un jaloux qui tienne ces discours et qui insiste… Est-ce que je suis désabusé ?..... Je ne sais. Je sens seulement que je souhaite vivement une chose qui m’aurait chagriné, si elle s’était faite sans mon aveu ; elle m’aurait beaucoup chagriné, et je la souhaite beaucoup ; et c’est une complaisance dont je saurais un gré infini à Mme Le Gendre, parce que c’est une manière de vous obliger que vous préféreriez à toute autre.....

Si votre sœur se résout à ce que nous lui demandons et que vous nous ayez tous les deux, Sophie, prenez garde, ne la regardez pas plus tendrement que moi ; ne la baisez pas plus souvent. Si cela vous arrive, je le saurai. Adieu, mon amie, à demain. Ô la belle soirée que celle d’hier ! Vous êtes bien touchée, bien tendre ; et Mlle Boileau avait de l’esprit comme un ange ; elle était heureuse de votre bonheur et du mien, cela est d’une âme charmante.



  1. Le grand sophiste, c’est Jean-Jacques. Son ouvrage était : J.-J. Rousseau à M. d’Alembert, sur son article Genève, dans le septième volume de l’Encyclopédie, et particulièrement sur le projet d’établir un théâtre de comédie en cette ville. (Amsterdam, 1758, in-8.)
  2. Voir ce compte rendu, t. VIII, p. 438.
  3. Quelle était la comédie nouvelle représentée le 1er juin 1759 ? L’Almanach des Spectacles n’en mentionne aucune à cette date ou aux jours précédents, ni à la Comédie-Française, ni à la Comédie-Italienne. Cette représentation fut sans doute ajournée. Le compte que Diderot annonce ici devoir en rendre manque dans la Correspondance de Grimm.