Lettres à Sophie Volland/66

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Texte établi par J. Assézat et M. Tourneux, Garnier (XIXp. 72-77).


LXV


À Paris, le 25 octobre 1761.


Voyons si je parviendrai à vous écrire un mot. Me voilà dans l’état d’un corps sain, ou je n’y serai jamais. Depuis plusieurs jours, j’ai supprimé toute nourriture solide, et il ne me reste pas la moindre impureté ; car où serait-elle encore ? et comment serait-elle produite ? J’ai souffert des tranchées bien cruelles et sans savoir à quoi m’en prendre ; car j’ai été sobre comme un anachorète. Le ton gai dont je vous parle de mon indisposition vous rassurera sur ses suites, et le premier courrier vous apprendra que ce n’est plus rien. Sans le caractère de philosophe dont il faut soutenir la dignité, surtout aux yeux du vulgaire qui nous entoure, je vous assure que j’aurais crié plus d’une fois, au lieu qu’il a fallu soupirer, se mordre les lèvres et se tordre. Si je ne craignais de me perdre dans votre esprit, je vous avouerais que j’ai même fait par forfanterie quelques mauvaises plaisanteries. N’en dites mot ; elles m’ont fait un honneur infini.

Eh non ! cette femme n’est pas heureuse. Est-ce que le bonheur est fait pour les âmes d’une certaine trempe ? Dites comme moi ; elle se désespère dans des moments où l’on ne soupçonne pas seulement la faute qu’on a commise. Si elle se plaignait, on entendrait à peine ce qu’elle veut dire. Aussi prend-elle le parti de souffrir et de se taire. Nous y dînions la semaine passée, lorsque notre repas fut troublé par une aventure effroyable. Imaginez un enfant qui se présente à sa mère dans un tourbillon de feu. Si cette femme eût été seule, l’enfant était bridé, elle peut-être et toute la maison ; car, à cette vue, elle ne fit que pousser un cri et tomber évanouie. Voilà à quoi sert la sensibilité, quand elle est excessive. Vous devinez de reste la cause de cet accident. Le lendemain, notre ami envoya savoir comment elle se portait ; mais il fallait venir.

Vous avez fait un voyage bien maussade. L’unique ressource en ces occasions, c’est de tout regarder d’un œil ironique. Je me souviens de m’être trouvé fort bien dans un château tel que celui que vous me peignez. Tout nous apprêtait à rire, jusqu’aux pots de chambre qu’on avait remplacés par des pots de fleurs de faïence, dont on avait bouché les trous du fond avec des bouchons de bouteille. On réduirait à bien peu de choses les misères de la vie, si on les envisageait du côté ridicule, car la méchanceté est toujours ridicule par quelque endroit ; mais c’est que l’indignation s’en mêle, on est offensé, ou l’on se met à la place de celui qui l’est, et l’on se fâche au lieu de rire.

Nos deux petits Allemands ont tant fait qu’ils m’ont entraîné à leur auberge. Leur dîner fut détestable ; cela ne l’empêcha pas d’être gai. Ils prétendirent qu’il avait été apprêté d’après les maximes d’Apicius Cælius, ce fameux gourmand romain, qui se tua parce qu’il ne lui restait plus que deux millions, avec lesquels, selon lui, il était impossible à un honnête homme de vivre. Mais une chose qui m’aurait fait oublier les mets les plus grossiers, c’est la vue de deux jeunes hommes pleins d’innocence, d’esprit et de candeur, et s’aimant d’une amitié qui se montrait à chaque instant de la manière la plus douce et la plus fine. Ils me récitèrent quelques-uns de leurs ouvrages ; il fallait voir quel plaisir ils avaient à se préférer l’un à l’autre : « Cette prose est charmante. — Eh, non, mon ami, c’est celle que vous avez écrite sur tel sujet qu’il faut entendre, pour être dégoûté de la mienne. Dites-nous-la..... » Le plus jeune, qui s’appelle Nicolaï, nous récita la fable suivante : « Sur la fin de l’été, des fourmis, les plus laborieuses du canton, avaient rempli leurs magasins ; elles regardaient leurs provisions avec des yeux satisfaits, lorsque tout à coup le ciel s’obscurcit de nuages, et il tombe sur la terre un déluge d’eau qui disperse tous les grains amassés à si grande peine, et qui noie une partie du petit peuple. Celles qui restaient, poussant leurs plaintes vers le ciel, disaient, en demandant raison de cet outrage : « Pourquoi ce déluge ? à quoi servent ces eaux ? » Et, pendant que ces fourmis se plaignaient, Marc-Aurèle et toute son armée mouraient de soif dans un désert. » Méditez cela, mes amies. L’autre, qui s’appelle M. de La Fermière, nous dit qu’un père avait un enfant. Il avait tout fait pour le rendre heureux ; mais il s’apercevait bien que tous ses soins seraient inutiles, si le ciel ne les secondait en écartant les circonstances malheureuses. Il alla au temple ; il s’adressa aux dieux, il les pria sur son enfant : « Dieux, leur dit-il, j’ai fait tout ce que je pouvais ; l’enfant a fait tout ce qu’il pouvait, remplissez aussi votre fonction. » Les dieux lui répondirent : « Homme, retourne chez toi ; nous t’avons entendu ; ton fils et toi, vous jouirez du plus grand bonheur que les mortels puissent se promettre. » Ce père, bien satisfait, s’en retourne ; il trouve son fils mort, et il tombe mort sur son fils. Il faut que la vie soit en effet une mauvaise chose : car cette prière, j’en devinai la fin, et je ne l’ai presque récitée à personne qui n’en ait deviné la fin comme moi.

Si j’étais à côté d’Uranie, je lui baiserais la main pour la fleur posthume qu’elle me présente ; acquittez-moi..... Eh bien ! il vous vient donc quelquefois des idées folles ? Continuez de vous bien porter, et conservez-moi cette santé.

Vous devez avoir à présent la lettre de M. Vialet. Je vous l’ai dit cent fois, et vous ne vous corrigez point ; vous vous pressez toujours trop de me gronder. Le morceau Sur les probabilités est un grimoire qui ne vous amusera pas. Les chansons écossaises sont entre les mains de M. de Saint-Lambert qui ne rend rien, parce qu’il communique tout ce qu’on lui prête à Mme d’Houdetot, qui perd tout. Grimm a le morceau que j’ai traduit. Je trem])le de vous envoyer Miss Sara Sampson[1], de peur qu’il ne vous en arrive comme à moi, et que si l’on venait, comme on vient de me faire, à décacheter le paquet, on ne le taxât, et qu’il ne vous en coûtât une vingtaine de francs. Malgré cela, nous risquerons, si vous l’ordonnez. Il y a cent à parier contre un que nous réussirons ; voyez.

Vous n’aimez pas que mes amis, les hommes les plus volontaires du monde, et surtout Grimm, le plus volontaire d’entre eux, me boudent de ce que je m’émancipe quelquefois à faire ma volonté ; ni moi non plus, je ne l’aime pas. Mais soyons justes. Ont-ils eu tort de prendre et d’exercer un empire que je leur abandonnais ? Aurais-je, à leur place, été plus sage, plus discret qu’eux ? N’y a-t-il personne que je domine sans en avoir d’autre droit que la faiblesse de celui qui se laisse dominer ?

Ne me parlez pas de cette petite guenon de Mlle Arnould. S’il lui restait l’ombre du sentiment, la lettre d’excuse que le comte vient de lui écrire, en lui faisant six mille livres de pension, la ferait crever de douleur. C’est une lettre bien faite ; c’est une excuse bien cruelle. Il n’aurait jamais cru qu’il fût un jour dans le cas de mettre un prix à sa tendresse, et cætera, et cætera. Le texte est beau, comme vous voyez. Il vient de publier un novel amphigouri ; c’est Mlle Arnould qu’il promène chez des prêtres, chez l’archevêque, chez M. de Rombaude, et enfin chez l’ami Pompignan. Le morceau de Pompignan est assez bien. Il l’avait vu la nuit en vision : c’est avec elle qu’il doit consommer l’effet de la grâce antiphilosophique. Comme l’Antéchrist doit naître d’une religieuse qui apostasie et d’un pape sans mœurs, le destructeur de la philosophie moderne doit naître d’un poëte qui a renoncé à toute vanité, et d’une actrice qui a quitté le péché, etc., encore : car il suffit de vous mettre sur la voie.

Vous jugez bien vite mon avocat. Uranie, je vous le recommande ; prenez un peu sa défense. Aurez-vous donc bien de la peine à prouver que le comble de la perfection est de préférer l’intérêt public à tout autre, et le comble du désordre de préférer l’intérêt étranger, quel qu’il soit, au personnel, à l’intérêt public ? Quoi ! rien au monde ne doit-il nous faire tromper la confiance qu’on a en nous ? Oserez-vous bien avouer ce principe généralement ? Car, après tout, c’est le seul moyen que l’on puisse employer contre mon avocat.

Enfin vous l’avez donc deviné, mon cénobite[2] ! c’est bien de ma faute ; il n’a tenu qu’à moi de vous y intéresser plus d’un mois, sans que vous trouvassiez le mot de l’énigme ; mais, si je vous trompais jamais, je voudrais que ce fût en matière plus grave. Oh ! quel bond vous faites en arrière ! Rassurez-vous, je ne vous tromperai jamais.

À propos d’Uranie et de vous, qu’elle y prenne garde ; rien n’est si indécent que cette occupation. Quand les idées sont douces, agréables, la manivelle va doucement ; sont-elles violentes, impétueuses, colères, la manivelle va comme le vent.

Nous avons fait un dîner sous les chevaux[3], un dîner chez Montamy, un autre je ne sais où. N’allez pas imaginer que ce sont ces dîners qui m’ont tué ; encore une fois, j’ai été sobre au grand scandale des convives. Le Baron, qui était du dîner, avait eu l’intention d’écrire à Le Breton, pour qu’il me laissât respirer un moment que j’irais passer au Grandval. Tout était arrangé ; nous avions redoublé de voiles, et, après cela, l’indisposition importune qui me retient ; plus de Chevrette, plus de Grandval, plus de Massy, et puis il fait un temps, un temps ! Mais, quelque temps qu’il fasse, je suis bien avec mes amis. S’il m’était donné d’aller passer la mauvaise saison à Isle, je vous jure que ce serait bien la plus belle. Eh bien ! c’est donc pour la fin du mois prochain, ou le milieu, ou la fin de l’autre ! car le premier mot de Morphyse est bien loin de son dernier mot. Adieu, mes amies ; portez-vous bien. Il n’y a personne au monde qui vous estime plus que moi ; il n’y a personne au monde que j’estime plus que vous.


28 octobre 1761.


Il y a trois jours que j’ai cette lettre toute prête. Je l’écrivis chez Le Breton, au milieu des douleurs les plus aiguës que ma colique m’eût encore fait souffrir. Je comptais la porter le soir même chez Damilaville, mais le mal, le mauvais temps et l’heure m’en empêchèrent. Le lendemain, j’ai été alité. Hier, on me purgea. Aujourd’hui, jour de Saint-Simon, me voilà debout, habillé, arrivant ici, et ne ressentant plus de mon mal qu’une douleur sourde dans le ventre ; et, comme la diarrhée, les clystères, la boisson et la médecine m’ont entièrement affaibli, je ne marche pas trop ferme. Le repos et les aliments répareront tout en un moment.

Voilà un second coup de fouet que M. de Pompignan vient de s’attirer de l’homme de Genève, pour son maussade et impertinent conte qu’il a intitulé Éloge historique de M. de Bourgogne[4].

Joignez mes adieux aux vôtres, en quittant Uranie. Puisqu’elle nous a tous deux quand elle a l’un ou l’autre, en quittant l’un ou l’autre, elle nous quitte tous deux. Revenez. L’ennui et le malaise m’accablent. Je passe une partie des nuits à vous parler et à vous écrire, comme si je ne devais plus vous revoir. Cela n’est pas gai, mais cela est du moins fort tendre. N’allez pas compter ces instants entre les plus mauvais. Je sens alors combien vous m’êtes chère, et, par l’effet que je produis sur vous, je vois combien je suis chéri. Je vous ai dit des choses très-douces ; j’ai vu toute votre sensibilité, et le lendemain j’espère de vous revoir. Qui amant, ipsi sibi somnia fingunt. Le prémontré vous expliquera cela tout courant ; ce latin est encore à sa portée. Si cependant il s’était promis de plaire à l’une ou à l’autre, il prendrait cela pour un persiflage. Voyez, car il faut tout prévenir et prévoir.



  1. Pièce anglaise dont Diderot n’a pas publié la traduction. Voir la note de la page 434, tome VIII.
  2. Voir la note de la page 59.
  3. À l’entrée des Champs-Élysées.
  4. 1761, in-8. Le premier coup de fouet était les Car à M. Le Franc de Pompignan (octobre 1761) ; le second, les Ah ! Ah ! à Moïse Le Franc de Pompignan ; du même mois de la même année. (T.)