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Lettres à Sophie Volland/99

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Lettres à Sophie Volland
Lettres à Sophie Volland, Texte établi par J. Assézat et M. TourneuxGarnierXIX (p. 202-207).


XCVIII


Paris, le 1er décembre 1765.


Je ne sais que devenir. J’ai toutes sortes d’occupations autour de moi ; aucune ne me convient. Je voudrais sortir, et je sens qu’en quelque endroit que j’aille, j’y porterais et trouverais l’ennui. Le domestique de Grimm ne m’a point apparu ; demain dimanche, s’il faut que je revienne à vide de la rue Neuve-Luxembourg, il est sûr que je serai l’homme du monde le plus inquiet et le plus malheureux. Vous croyez que si c’était à recommencer, je vous aimerais, ni vous ni aucune autre ; que je ferais assez peu de cas du repos, de la liberté, du sens commun, pour le confier derechef à personne ! Cassez-moi aux gages, seulement une fois, pour voir. En vérité, il est bien triste de s’être attaché à une créature à laquelle on ne saurait se promettre d’avoir jamais le moindre reproche à faire, ni infidélité, ni dégoût, ni travers sur lesquels on puisse compter ; n’avoir ni le courage de lui manquer, ni la moindre espérance qu’elle nous manquera ; se trouver dans la nécessité ou de se haïr soi-même ou de l’adorer tant qu’on vivra ; cela est à désespérer. C’est une aventure unique à laquelle j’étais réservé.

Vous savez sans doute que M. Breuzart est encore veuf ? n’est-ce pas sa troisième femme ? Cela lui a fait une réputation extraordinaire. On prétend qu’il a fait mourir celle-ci à force de plaisirs.

Il nous est revenu un de nos convives de la rue Royale ; et nous en attendons incessamment un autre. Le premier est M. Wilkes, et le second est l’abbé Galiani.

Vous aimerez toutes M. Wilkes à la folie, lorsque vous saurez son histoire. Il arrive à Naples ; il met ses grisons en campagne, pour lui trouver une courtisane italienne ou grecque : il donne l’état des qualités, perfections, talents, commodités qu’il désire dans sa maîtresse. Cependant on lui meuble, sur les bords de la mer, la demeure la plus voluptueuse et la plus belle. Lorsque la demeure est prête à recevoir son hôte, il s’y rend ; et un des premiers objets qui le frappent, c’est une femme belle par admiration, sous la parure la plus élégante et la plus légère, négligemment couchée sur un canapé, la gorge à demi nue, la tête penchée sur une de ses mains, et le coude appuyé sur un gros oreiller. On se retire ; il reste seul avec cette femme ; il se jette à ses pieds ; il lui baise les mains, il lui adresse les discours les plus tendres, les plus passionnés, les plus galants ; on l’écoute ; et quand on l’a écouté en silence, deux bras d’albâtre viennent se reposer sur ses épaules, et une bouche vermeille comme la rose se presser sur la sienne. Il vit six mois avec cette courtisane dans une ivresse dont il ne parle pas encore sans émotion. Il aurait donné sa fortune et sa vie pour elle. Un jour que quelques affaires d’intérêt l’appelaient à Naples pour la journée entière, à peine est-il sorti que dona Flaminia (c’est le nom de la courtisane) ouvre son coffre-fort, en tire tout ce qu’il y avait d’or et d’argent, s’empare de ses flambeaux et de toute sa vaisselle, fait mettre quatre chevaux à un des carrosses de monsieur, et disparaît. Wilkes revient le soir ; l’absence de sa maîtresse l’a bientôt éclairé sur le reste. Il en tombe dans une mélancolie profonde ; il en perd l’appétit, le sommeil, la santé, la raison ; il s’écrie : « Eh ! pourquoi me voler ce qu’elle n’avait qu’à me demander ! » Cent fois il est près de faire mettre à sa chaise de poste les deux seuls chevaux qui lui restent et de courir après son ingrate, ou plutôt son infâme..... , mais l’indignation le retient. Le vol avait transpiré par les domestiques. La justice en prend connaissance : on se transporte chez M. Wilkes ; on l’interroge ; Wilkes, pour toute réponse, dit au commissaire ou juge de quoi il se mêle ? que s’il a été volé, c’est son affaire ; qu’il ne se plaint de rien ; et qu’il le prie de se retirer, de demeurer en repos et de l’y laisser. Cependant les affaires de Wilkes se terminent, et il se dispose à repasser en France. C’est alors que cette femme, qui comptait assez sur l’empire qu’elle avait pris sur lui pour croire qu’il la suivrait à Bologne où elle s’était réfugiée, lui écrit qu’elle est la plus malheureuse des créatures, qu’elle est en exécration dans la ville ; que, quoiqu’il n’y ait aucune plainte contre elle, cependant on prend des informations, et qu’elle risque d’être arrêtée. Wilkes laisse là son voyage de France, part pour Bologne, se met tout au travers de la procédure commencée, rend à cette indigne la sécurité, et même l’honneur autant qu’il est en lui, et revient à Naples sans l’avoir vue, l’âme remplie de passion, mais un peu soulagée par la conduite généreuse qu’il avait tenue. Il arrive le soir chez lui, et son premier mouvement est de tourner les yeux sur ce canapé où il avait vu la première fois cette femme. Qui retrouve-t-il sur ce canapé ? Sa Flaminia, sa maîtresse. Elle l’avait devancé, et rapporté tous les effets qu’elle avait pris. Wilkes la reconnaît, pousse un cri, et se sauve chez l’abbé Galiani à qui il apprend la dernière circonstance de son aventure, la seule qu’il ignorât. Cette femme suit Wilkes chez l’abbé ; elle se jette à ses pieds ; elle demande à se jeter aux pieds de Wilkes, et elle accompagne sa prière d’un geste bien pathétique ; en se relevant elle montre à l’abbé qu’elle est mère, ajoutant que, quelle qu’ait été sa conduite, M. Wilkes ne doutera point que l’enfant qu’elle porte ne soit de lui. Voilà Wilkes et l’abbé très-embarrassés. Après un moment de silence, Wilkes se lève, et dit à l’abbé : « Mon ami, mon parti est pris ; voyez cette femme, conduisez-la chez moi, ordonnez qu’on la serve comme auparavant, et dites-lui qu’elle y attende en repos ma résolution. » L’abbé exécute ce que Wilkes lui dit ; cependant celui-ci fait faire ses malles, et cet homme, qui n’avait pas mis le pied dans un vaisseau du roi sans frémir, par la crainte involontaire de la mer et de l’eau, s’expose dans un bateau grand comme une chambre, et traverse la Méditerranée, au hasard de périr cent fois, laissant en partant, à la femme qu’il fuyait, ses chevaux, ses équipages, sa vaisselle, ses meubles, tout ce qu’il y avait dans sa maison, avec trois cents guinées qu’il charge l’abbé de lui remettre. On lit dans les gazettes publiques une partie de ce que je vous dis, et l’abbé Galiani a écrit le reste à Grimm, à peu près comme vous le savez à présent.

Je ne sais ce que vous penserez de Wilkes, mais ce procédé m’a donné la meilleure opinion de son cœur. Si cet homme en use ainsi avec une courtisane ingrate et malhonnête, que ne fera-t-il point pour un ami malheureux, pour une femme tendre, honnête et fidèle ?

Voici une histoire qui s’est passée à ma porte, et qui n’est pas tout à fait de la même couleur. Le lieu de la scène est à la Charité. Le frère Côme avait besoin d’un cadavre pour faire quelques expériences sur la taille. Il s’adresse au père infirmier ; celui-ci lui dit : a Vous venez tout à temps. Il y a là, numéro 46, un grand garçon qui n’a plus que deux heures à aller. — Deux heures ? lui répond le frère Côme ; ce n’est pas tout à fait mon compte. Il faut que j’aille ce soir à Fontainebleau, d’où je ne reviendrai que demain au soir sur les sept heures au plus tôt. — Eh bien ! cela ne fait rien, lui dit l’infirmier, parlez toujours ; on tâchera de vous le pousser. » Le frère Côme part, l’infirmier s’en va à l’apothicairerie, ordonne un bon cordial pour le numéro 46. Le cordial fait à merveille ; le malade dort cinq à six heures. Le lendemain l’infirmier s’en va à son lit ; il le trouve sur son séant, toussant et crachant librement ; presque plus de fièvre, plus d’oppression, pas le moindre mal de côté. « Ah ! père, lui dit le malade, je ne sais ce que vous m’avez donné, mais vous m’avez rendu la vie. — Tout de bon ? — Rien n’est plus vrai. Encore une potion comme celle-là, et je suis hors d’affaire. — Oui, et le frère Côme ! qu’en, dira-t-il ? — Que dites-vous du frère Côme ? — Rien, rien », répondit l’infirmier en se frottant le menton avec la main et un peu contristé, décontenancé. « Père, lui dit le malade, vous faites la mine ; vous voilà comme si vous étiez fâché de ce que je vais mieux. — Non, non, ce n’est pas cela, » Cependant, d’heure en heure, l’infirmier allait au lit du malade, et lui disait : « Eh bien ! l’ami, comment cela va-t-il ? — Père, à merveille. » Et l’infirmier en s’éloignant disait : « Si cela allait tenir ? Je vous l’aurai si bien poussé qu’il en reviendra » ; ce qui fut en effet. Le lendemain, le frère Côme arrive pour son expérience : « Eh bien ! dit-il à l’infirmier, mon cadavre ? — Votre cadavre ! il n’y en a point. — Comment, il n’y en a point ! — Non. Aussi c’est de votre faute. Notre homme ne demandait pas mieux que de mourir, c’est vous qui êtes la cause qu’il en est revenu. Pour votre peine vous attendrez. Que diable aussi, pourquoi vous en aller à Fontainebleau ? Si vous étiez resté, je n’aurais jamais pensé à lui donner ce cordial qui l’a guéri, et votre expérience serait faite. — Eh bien ! dit le frère Côme, il n’y a pas grand mal à cela ; nous attendrons, ce sera pour une autre fois. »

Pour celle-ci, vous en croirez ce qu’il vous plaira ; quant à la précédente, n’en rabattez pas un mot.

Vous pouvez presque vous dispenser de m’envoyer votre conseil sur la conduite de la femme et des deux hommes dont je vous ai raconté la position dans ma lettre précédente. Le jeune homme en est tombé malade. Il est alité, et je ne réponds pas qu’il n’en meure. Ce que je puis vous assurer sur quelques lettres de lui qui m’ont été communiquées, c’est qu’il n’est retenu à la vie que par les considérations les plus fortes et les plus honnêtes, la crainte d’abandonner une mère âgée à la misère, ou à la dureté d’un frère cadet. Sa passion dans ses lettres est peinte d’une manière qui fait frémir ; c’est un trouble, un désordre, ce sont des exclamations si violentes et si douloureuses, un mélange d’emportement et de tendresse, de délire et de sensibilité que je ne puis vous faire concevoir que par l’impression qu’on en ressent, la commisération et l’effroi. Je ne doute point que la lecture d’une de ces lettres n’ôtât à notre sœur bien-aimée une nuit de sommeil. J’en suis resté, moi, tout triste et tout pensif. Les exemples d’hommes et de femmes qui se sont délivrés d’une passion malheureuse par une mort violente ne sont ni bien communs ni bien rares. Celui-ci pourrait bien être le troisième de ma connaissance. Le troisième ? le quatrième.

J’ai prédit à M. Wilkes que sa dona Flaminia le poursuivrait jusqu’à Paris, et qu’il pouvait s’attendre à la trouver un de ces soirs chez lui avec son bambin pendu à sa mamelle.

Il y a quelques jours que j’allai voir mon jeune homme. Je le trouvai couché sur son lit, en bonnet de nuit et en robe de chambre, le visage tiré comme s’il avait fait une longue maladie, les yeux renfoncés dans la tête, et le teint plus jaune que le souci. Je lui parlai longtemps sans qu’il me répondît : il me tenait seulement la main qu’il serrait de temps en temps avec violence en poussant de profonds soupirs. Je ne sais si vous connaissez un certain souris passager, compagnon du désespoir ; je le voyais de temps en temps sur ses lèvres. Je lui représentais qu’il n’était pas d’un homme de sens, d’une âme forte comme la sienne, de s’abandonner comme il faisait. « Et croyez-vous, me dit-il, que je ne me secoure pas tant que je puis ! mais les forces s’épuisent et la passion reste. » Comme je continuais de lui donner les conseils qui me semblaient les plus convenables à son état, il joignit ses mains, et en les élevant en haut il s’écriait : « Ah ! ma mère ! »

Sa pauvre mère se désespère ; elle n’entend rien à son état ; elle croit que son enfant devient fou. Elle me dit qu’il change cent fois de volonté dans la journée : qu’il se lève, qu’il se met subitement à table ; qu’il écrit, qu’il déchire ce qu’il écrit ; qu’il lit, qu’il jette les livres dans un coin ; qu’il envoie chercher son perruquier pour se coiffer, qu’il le renvoie, ou qu’après s’être fait accommoder, avoir pris du linge, mis son habit, il se déshabille sur-le-champ, remet sa robe de chambre, se promène d’un appartement dans un autre et se couche ; que d’autres fois il va jusqu’à la porte de la rue, et puis qu’il remonte ; que, quand elle lui remontre qu’il manque à ses devoirs, qu’il oublie les fonctions de son état, que cette négligence peut avoir les suites les plus fâcheuses, il se met à pleurer ; il dit : « Je le sais bien, je le voudrais bien, je ne saurais » ; il l’embrasse avec une tendresse qui lui déchire l’âme ; mais il a surtout une manière de la regarder à laquelle il lui est impossible de résister. Quand il la regarde ainsi, elle n’y sait autre chose que de s’en aller pleurer toute seule ; elle ajoute : « Si je lui avais jamais remarqué du goût pour les femmes, je le croirais pris de quelque passion malheureuse ; mais il a toujours été si réservé de ce côté-là ; en vérité, je ne crois pas qu’il ait encore connu une femme. Je ne sais ce que c’est. »

Nous connaissons l’un et l’autre une honnête femme de par le monde, pour qui le spectacle de ce jeune homme-là serait une terrible leçon. Adieu, mon amie ; n’est-il pas vrai qu’il ne faut laisser concevoir aux hommes aucune espérance vaine ? L’amour ! c’est une bête cruelle et sauvage.