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Lettres à l’élue/Lettres à l’Élue

La bibliothèque libre.
L. Vanier / A. Messein (p. 7-165).



Lettres à l’Élue






25 avril.


Tandis que le sable des allées moulait nos pas nonchalants, et que nous promenions côte à côte nos deux rêves enfantins au caprice des sentiers fleuris, quelle tendre inspiration vous porta à cette demande : « Pourquoi ne m’avoir pas encore admise à visiter votre cabinet de travail ? »

Consciente de votre curiosité, vous penchâtes aussitôt vers une rose pourpre votre visage ému ; mais ce pourquoi, où le reproche se faisait câlin d’envie, me surprit joyeusement. Depuis longtemps je l’appelais en silence, ce pourquoi ; de tout mon désir chaste, je le hissais jusqu’à vos lèvres et là, sentinelle timide, je guettais son essor. Car les mêmes scrupules qui avaient scellé votre bouche craintive, m’avaient interdit de m’enhardir le premier jusqu’à cette offre intéressée.

— Si je propose, pensais-je, de dépouiller un instant de nos présences heureuses le vieux parc familier, au profit d’une promenade d’intérieur, Madeleine ne croira-t-elle pas que je préfère aux cèdres enrubannés de lierre, aux daturas, à tout ce parterre de fleurs haletantes, la poussière des livres pédants où s’incruste mon esprit ?

Et j’entendais votre raisonnement intérieur : « Henry me conduit, à travers les dédales odorants du verger, le long de la pièce d’eau où baigne la pointe des sapins noirs, vers tout ce qui n’est pas lui. Répugnerait-il à introduire la petite fiancée que voici au cœur même de sa pensée ? Ce serait bien mal. »

Ainsi nos deux êtres passionnés se tendaient les bras avec amour ; mais un pudique malentendu les retenait encore éloignés l’un de l’autre.

Ma réponse à ce pourquoi fut de vous prendre un peu vite la main et de vous entraîner, en souriant, vers le perron. Nous gravîmes, sans mot dire, la pente rude que longe à gauche le dos d’un petit mur lépreux ; passâmes auprès de la table rustique, dont les deux gros pieds de bois vermoulu supportent une feuille d’ardoise bleue ; fûmes accueillis par un gravier plus lourd, qui nous conduisit jusqu’aux tourelles du château, à cet endroit où la pelouse s’arrondit, comme un bon chien aux pieds du maître.

Plusieurs escaliers accèdent aux combles où se cache ma solitude laborieuse. En choisissant l’escalier de service aux marches fatiguées et tout usées en leur milieu, j’avais mon projet. C’était que mon enfance vous apparût d’abord en mille petits recoins obscurs et que nous fussions tous deux seuls à la dénicher gravement, devenus plus attentifs, à cause qu’il y a une fraîche émotion à palper dans l’ombre des souvenirs fragiles.


Alors, j’ai dit sans hâte, car je m’efforçais à revivre d’anciennes attitudes :

— Avant d’affronter le sombre regard de l’antique cuisine, dont vous apercevez au-dessus de notre tête les fenêtres taillées en ogives et emprisonnées dans une cotte de fer forgé, veuillez considérer ce mur en soubassement. L’humidité s’est attaquée au revêtement. Des gravats jonchent le sol et la muraille sent le rhumatisme.

Le glaive du Temps qui s’est plu à couturer le crépi comme une nuque de paysan, à mettre à nu cet estomac de briques, s’est offert, entre autres, cette blessure. Penchons-nous. Vous voyez ce petit trou. Ce trou n’a rien qui doive attirer l’attention. Ce trou semble banal. Il est comme tous les trous. Eh bien ! mes premières années, silencieuses et contemplatives, sont enterrées là. Si cette simple bouche de plâtre pouvait parler, elle vous narrerait avec transport les heures les plus pures de ma vie.

Mon jeu favori consistait, sitôt levé, à puiser de l’eau au ru de la grotte en tuf dont la polyphonie mouillée nous arrive à travers cette plate-bande de mille-pertuis, et à venir vider ici mon arrosoir grand comme une boîte à lait… Précoce aptitude à tirer parti de la vanité des choses ! Cet étrange tonneau des Danaïdes absorbait alors le perpétuel loisir de ma pensée. Il m’est doux de considérer, à cette heure, les débuts de mon existence très occupée à ne rien oser de profitable. Profonde image de l’activité humaine ! À la base de toute destinée, nous trouvons du néant. Vers rien s’orientent nos gestes, et ce trou, où chacun de nos actes se précipite, ne sera comblé enfin que par la cendre de nos corps.

Admirez un peu, je vous prie, avec ma naissante logique, cet instinct de contradiction de quoi se passionne un homme en puissance. Lorsque j’apercevais un trou, mon suprême désir me commandait de le remplir de pierres. C’est ainsi que je ne pouvais passer devant une bouche d’eau sans râcler un peu de terre avec la pointe de mon soulier et l’y faire choir, au grand désespoir du vieux jardinier François. Au contraire, je prenais un grand plaisir à ravager de ma pelle une allée bien unie comme un jour d’été.

J’avais donc pensé plomber de terre grasse ces dents de pierres déchaussées. Mais c’eût été terminer trop tôt un jeu agréable. Du mortier dans un trou, c’est un point final au bout d’une page. Or, un orifice qui bâille, c’est une âme qui a soif. Versons-lui donc des perles de cristal : et l’arrosoir se vide avec un joli gazouillis. Toutes mes facultés s’étaient concentrées là. J’attachais une grande importance à l’inanité de ce labeur. Il faut une fameuse habileté pour que le liquide soit proprement englouti. Si l’on verse trop fort, le puits, soudain rassasié, se met à vomir, et c’est de l’ouvrage gâché.

Est-il besoin d’ajouter qu’entre tous les travaux permis à ma jeune vigueur, celui-ci m’était spécialement défendu. Je m’y complaisais donc outre mesure. Mais si mon front mentait candidement, c’était toujours mes pieds qui me trahissaient. J’avais beau affirmer, d’une voix mâle, un sournois dédain pour l’élément liquide, mes souliers parlaient plus vite et quittaient la fontaine, tachetés de ces points noirs que font les larmes de l’eau sur la poussière.

Dès lors que le compagnon de ma joie eut été relégué, par des soins cruels, au sommet d’un vieux bahut, j’oubliai mon arrosoir. Les absents ont toujours tort. Mais le trou subsistait et appelait encore mon industrie. Ne pouvant continuer à l’inonder d’eau, je pris dessein de le gorger de feu. Ce trou devint une mine.

Vous savez combien, à cette époque, étaient nombreuses, dans notre région, les sonores entreprises de ciment et de pierre à chaux. La paix de nos nids, le recueillement de nos sources en étaient fort troublés. Les Naïades blondes et les Dryades peureuses avaient déserté leurs fontaines de mousse et le mystère de nos bois vénérables. Seul, M. l’Écho gonflait sa voix babillarde et jetait à tous les horizons le cri de mort des carrières.

Aux alentours du château, une nuée d’êtres noirs, la plupart d’origine italienne, s’engouffraient dans la montagne, la criblaient de coups, la fouillaient en tous sens, et lorsqu’un de ses tendons se raidissait sous le pic dévastateur, on en venait à bout avec de la dynamite. Sans doute, la nitro-glycérine fut inventée en vue d’autres usages plus humains, par exemple pour réduire à la plus impalpable obéissance des nègres qui « feraient du pétard ». Mais l’on ne saurait davantage garder de ménagement avec une personne qui a la tête aussi dure qu’un roc. Et, dans un grand mugissement, les blocs de calcaire roulaient jusqu’au bord du chemin et s’y brisaient.

Du haut de la terrasse accotée aux premières rampes de la colline, je contemplais, infatigable, ce spectacle titanique. J’aurais tant voulu mêler ma fièvre inemployée aux mille bras levés sur ces quartiers élastiques ! être un de ceux-là qui frappent, dans une tension de tout le corps, la tête rejetée en arrière, alors que le pic a rebondi et que le bruit du choc vous parvient seulement ! Dieu merci, mon imagination a toujours travaillé plus que tous mes membres, qu’elle fait pourtant trembler et qu’elle fatigue sans cause. Je revivais donc auprès de mon trou les fortes émotions d’un carrier. Jamais peut-être je n’ai autant dépensé d’énergie à m’entourer d’un tumulte fictif.

Ce carré de bégonias, aux larges feuilles vert-de-gris, dont s’enorgueillit la façade du perron, offrait un riche magasin d’explosifs. Je tirais sur les tiges, les déterrais sans pitié, entr’ouvrais les lèvres roses de ces fleurs onctueuses et chipais la langue de feu que forme l’ensemble des étamines. Ce petit point d’or qu’on dirait une étincelle, me servait de cartouche. Je le glissais avec précaution dans l’ouverture complaisante de ma mine, puis courais le long de ces ifs qui semblent toujours pousser la tête en bas jusqu’à la porte du jardin, gonflant mes joues et, la main haute, sonnant d’une trompette d’un sou. C’était pour avertir des promeneurs imaginaires d’avoir à se méfier et de passer au large, ainsi qu’ont accoutumé de procéder nos terrassiers lorsqu’ils font sauter un gros pan de muraille rebelle. Je revenais, haletant, constater la violence de la détonation… Je demeurais silencieux. Je ne simulais pas l’éclat d’un explosif. Je ne faisais pas poum avec la bouche. Mais mille millions de canons ! quel tonnerre ébranlait mes oreilles ! Comme j’entendais un coup formidable résonner dans ma cervelle ! J’étais obligé de m’accrocher au banc, de peur de choir, vous comprenez, à cause du déplacement d’air.

Ô ! ce bonheur frénétique de mon enfance hallucinée ! Pouvoir jouir en une minute de tout l’univers mouvant ! Plier le monde à ma volonté despote ! N’avoir besoin que d’une fleur, d’un clairon, et d’un trou pour égaler le plus fougueux géant et dompter la nature ! J’étais un dieu féroce et très simple, au centre du Paradis terrestre, et qui le peuple au gré de ses désirs ! Un seul regard trop interrogateur de mon père bouleversait mon visage, me tirait les larmes au bord des cils ; mais lorsque personne ne m’observait, lorsque caché par un tuya, je recouvrais l’assurance que la solitude procure aux rêveurs, alors, comme ma chimère animait la terre et le ciel ! Mon prestige découpait l’espace, ce lieu des corps, en autant de forêts enchantées, de monstres biscornus, de fées trop pâles qu’en peut souhaiter un esprit libre.

Pourquoi, hélas ! le vent qui souffle du côté de la vie dissipe-t-il, ainsi que le pollen d’une fleur, la poussière vermeille où se réfractent les premiers rayons d’une aurore puérile ? Que ne puis-je, en vous narrant les accès de mon génie créateur, me replonger dans l’Absolu, ce bain de lumière de mon enfance ! J’ai conscience d’avoir vécu dans le Réel. Je crois bien que je voyais mon âme. J’étais un unique sentiment qui se déroule dans la pure durée. Je ne respirais que du côté du ciel. Quelle faute obscure ai-je commise depuis, pour être condamné à vivre dans le relatif ? Oh ! Madeleine ! je comprends à présent le sens de votre intervention. Vous êtes venue à moi sous la forme de l’ange que j’ai dû être, et voilà que vous allez m’aider à me retrouver. Laissez-moi donc vous précéder jusqu’à mon cabinet de travail, tout au bord du toit, comme un colombier. Venez, venez. Il y a là-haut encore une porte qui ouvre sur l’Infini.


Pénétrons d’abord dans cette cuisine hospitalière. Le temps et la fumée ont donné à ces voûtes un goût de mystère. Par un curieux effet de mimétisme, les carreaux, le bahut, la muraille, l’évier, tout a revêtu une couleur de légende et de pain bis. Ce lieu, aux senteurs fades, compte parmi les plus somptueux palais où chanta mon enfance. La bretagne luisante, passée à la mine de plomb, que vous apercevez au fond de l’âtre abandonné et qui porte les armes d’un prieuré avec la date 1650, n’a jamais attiré mon attention comme le banc et la table massive en noyer verni, au centre de la pièce. Là s’asseyent les domestiques, le cocher et le jardinier à l’heure des repas.

Voir manger la valetaille était une de mes joies réservées. J’arrivais à pas de loup par cette porte, et je ne discernais qu’une rangée de dos courbés. Ce spectacle ridicule m’émerveillait toujours. Pour reconnaître les visages rasés, il me fallait ressortir et rentrer par la porte en face. C’était alors une armée de couteaux en train de sabrer un gros pain en forme de tourte. Chacun taillait semblablement la chose ronde sans l’épuiser, puis déchiquetait son quignon, suivant l’inspiration de son génie individuel. Les uns mordaient à même ; les autres fendaient proprement une tranche de mie, pour accompagner chaque bouchée ; d’autres préparaient la besogne une fois pour toutes, au début du repas, et divisaient leur morceau sur la table en quantité de petits cubes blancs qu’ils entassaient auprès de leur verre et où la main piquait au fur et à mesure.

Nul ne remarquait ma présence. Je m’intéressais à d’étranges conversations, sans parvenir à en saisir ni le style, ni l’esprit. C’est égal, Mad, ces gens là étaient bien heureux ! Comme je les enviais avec fureur ! D’abord ils ne mangeaient jamais les mêmes viandes que la salle, et dans des vaisselles autrement jolies. Il y avait surtout une immense casserole rouge en terre de Marseille, remplie d’os coupés ras et de dragées grises nageant dans une sauce brune, et le tout fumant, fumant, qui m’intriguait fort. J’ai su depuis, grâce à un certain restaurant d’étudiants de la rue Monsieur le Prince, nommé Polydor, où Leconte de Lisle, Louis Ménard, Barrès, Bourget et des nihilistes russes avaient accoutumé de fréquenter, qu’il s’agissait d’un haricot de mouton. À cette heure, la vue de ce mets me rassasie ; jadis, quel droit d’aînesse n’eussé-je pas cédé pour y goûter !

À peine faisais-je remarquer ma présence, en sollicitant qu’on apaisât ma curiosité gourmande, que dix regards courroucés me couchaient en joue. Les conversations bizarres s’arrêtaient court, et ce prudent silence me remplissait d’effroi. Je m’enfuyais à toutes jambes ; jamais assez vite pour ne pas recevoir au derrière le mouchoir du fourneau, un sale torchon que la main crochue d’une immense et sèche cuisinière au verbe aigre, aux yeux rouges comme un pique-feu, serrait toujours.

Cette vieille fée Carabosse me poursuivait jusque dans mon sommeil. J’aimais pourtant bien me glisser dans son antre, mais elle, — songez à mon sort infortuné ! — détestait ma venue. Du plus loin qu’elle apercevait ma mine fureteuse, m’appelait gâte-sauce, brûle-rôti, torche-cul, et de quantité d’autres vocables amers et composés. Ainsi, j’ai souvent semé de la tendresse sur mon passage pour ne récolter que de l’ivraie. Certains mettaient leur joie à décourager mes sympathies. Voilà ! on ne se comprenait pas ; nos âmes manquaient d’accord ; c’étaient des dissonnances perpétuelles, jamais résolues sur la dominante. J’espérais retrouver dans quelques cœurs arides un peu de mon idéal obscur, de ma conscience encore mal éveillée, mais l’expérience se chargeait de me détromper rudement. J’avais été dupe de ce que nous appelons en psychologie « un phénomène de fausse reconnaissance ».

Pourtant, j’avais mes jours de fête. C’était lorsque mon père et ma mère allaient déjeuner chez vos parents. On me laissait naturellement à la maison. Cela m’était égal, dès l’instant que je mangerais à la cuisine. Aujourd’hui, Mad, je pense autrement. Me voyez-vous obligé de garder le logis, alors que d’autres iraient se caresser à vos yeux ? Mais, à cette époque, je « transvaluais l’ordre des valeurs », tout comme Nietzsche. Je songeais peu à vous, qui n’aviez encore que deux dents, et beaucoup à la cuisinière, qui n’en possédait plus aucune.

Celle-ci, obligée de m’accueillir, taisait ses jurons. Je m’imaginais la flatter de ma présence, et mon individu portait haut sa tête. Je réfléchis que l’absence des maîtres et la perspective d’une après-midi de liberté éclairait son visage d’aménité, beaucoup plus que ma visite aux fourneaux. Sans doute, ma bonne ne me laissait pas piquer ma fourchette d’étain dans le haricot de mouton, — il n’est point de joie parfaite sur terre ; — au moins, pouvais-je singer la canaille, causer de chevaux avec le cocher, contrefaire le visage abruti du jardinier, mettre les coudes sur la table comme tout le monde. Et tandis que ma mouillette tamponnait un jaune d’œuf, je riais tout bas en songeant que si quelqu’un pénétrait subitement dans la pièce, il n’apercevrait aussi que mon dos.

Mais poussons le verrou de cette porte. Voici l’escalier de service aux marches valétudinaires. Combien de fois ne me suis-je pas laissé glisser le long de cette rampe de bois, avant de rouler sur la pente de la vie ! Les jours de pluie, je prenais là mes récréations. En me haussant sur la pointe des pieds jusqu’à la fenêtre du premier palier, j’apercevais le clocher de l’église et, derrière les abat-vent disjoints, la cloche de bronze avec sa langue pendante. Le dimanche matin, un paysan tout cassé, qui remplissait à la fois la charge de bedeau, de chantre et d’enfant de chœur, pénétrait sous le porche, se pendait à une corde, et l’airain se mettait à chanter. Par un court récitatif et d’une voix chevrotante, la cloche annonçait son désir de marteler des sons. Peu à peu elle s’enhardissait, entonnait son antienne, entraînait le clocher dans sa danse, vibrait toute. Je la voyais de mon appui dodeliner sa tête énorme, battre elle-même sa mesure. En bas, les mains et les sabots du sacristain. Ils accompagnaient le rythme de la volée. Les bras tiraient sur la corde qui, de rage, les entraînait vers la voûte pour les briser, les jambes gigotaient dans le vide, crispées de peur.

Ce pantin vivant, ce bain d’ondes tièdes, le travail du pilon dans ce mortier agité, le craquement des poutres rondes me plongeaient dans l’hébétude. Je restais accoudé, jouissant d’une exquise torpeur, jusqu’à ce que les sabots aient définitivement reconquis le sol aimé. Le vieux sonneur réapparaissait tout entier sous la voûte, abandonnait la chanteuse au milieu de sa pathétique mélodie. La cloche ralentissait le mouvement, pleurait son propre glas, filait ses dernières notes, coptait, puis retombait épuisée dans son repos. Au loin un chien hurlait à la mort.

Le choix de chaque palier correspondait à la qualité de mes jeux. À mesure que j’avançais dans la vie, je montais quelques marches de cet escalier vétuste et mon pas devenait plus pesant. J’ai gravi pour toujours, il y a quelques années, les derniers degrés. À présent je prends mes récréations dans un grenier chargé de livres. Un jour viendra, Mad, où franchissant la limite du monde, nous grimperons jusqu’au ciel pour aller jouer l’éternité dans le jardin du Seigneur.

Ma première culotte s’usa au pied de la rampe. Assis sur les plus basses marches, je jouais au cheval. Ce divertissement est, je crois bien, de mon invention. Vous pensez peut-être que j’attelais une chaise renversée ou que je chevauchais un accessoire de sabbat ? Vous oubliez encore une fois le rôle de l’imagination dans mon existence et qu’elle commande tous mes actes. Pour prendre part au plus brillant carrousel quatre cailloux me suffisaient. Je les disposais proprement en carré. Puis j’avançais successivement le premier de droite et le dernier de gauche. Car j’avais observé le pas des chevaux et la marche de leurs jambes qui manœuvrent en diagonale. Ainsi j’ordonnais toute une cavalerie et la faisais évoluer à travers des plaines immenses.

Longtemps je ne dépassai pas ce palier. Jamais je n’aurais osé pénétrer seul dans les divers galetas qu’abritent les combles. Le lieu me semblait plein d’ombres et mystérieux. Je l’imaginais hanté de fantômes, de cliquetis de vertèbres.

Il faut vous dire que je n’étais pas très franc avec les ténèbres. Déjà certains appartements du rez-de-chaussée, hauts de plafond et inhabités, la chambre rose, la chambre verte, la chambre bleue, cette dernière si délicieuse pourtant avec sa vue sur la terrasse, m’en imposaient fort. Je les traversais en courant, lorsque je rejoignais mon institutrice qui m’attendait dans la classe, et j’avais soin de ne pas me retourner.

Je me souviens encore d’un soir d’automne. Je me trouvais avec ma mère et mon père dans le petit salon au coin du feu. Soudain on entend un bruit étrange dans la chambre verte, des frôlements bizarres, comme un frou-frou d’ailes précipité et des chocs mous. Mon père se lève, prend sa canne ; ma mère le suit avec une lampe. On pénètre dans la pièce abandonnée. On furette dans les coins, on soulève les meubles, on écarte les rideaux, on frappe contre les boiseries,… rien, et toujours cet horrible bourdonnement, ce clapotis boîteux. On se regarde avec anxiété ; ma gorge refusait ma salive, mon visage devait ressembler à un drap. Enfin mon père a l’idée de déplacer le paravent qui masque la haute cheminée… C’était un pauvre pigeon qui, en tombant, s’était froissé une patte et qui ramait avec désespoir à travers les chenets. Je savais qu’une vieille tante était morte dans cette chambre. Malgré que le jardinier appelé, ait sur le champ été reporter l’oiseau domestique dans son gîte, après l’avoir reconnu pour un de ceux dont le vol blanc neige sur la tourelle, j’ai toujours cru, entre nous, avoir contemplé l’âme inquiète de cette pieuse dame.

Au reste, j’étais trop habitué à vivre au milieu de la vie, à me complaire dans la société d’êtres fictifs, à converser avec les esprits, pour n’être pas la dupe de leurs exigences sinistres, lorsque je pénétrais dans l’ombre qui les vêt. Ma meilleure sécurité je la trouvais m’attendant au jardin baigné de lumière. Là j’étais maître de moi comme de l’univers enchanté.

Pourtant, avec les années, je m’enhardis à observer la porte de la tour. Mon regard la dévisageait, telle une personne de qualité dont le visage grave hypnotise. Cette porte m’appelait en silence. Je finis par lui obéir. Dès lors, j’ai consacré tous mes loisirs à explorer les divers greniers. Chacun m’offrait sa joie propre, son idiosyncrasie. Visiter ces cases successives, c’est comme si vous vous promeniez à travers les ventricules de mon cerveau.


Celui-ci à gauche, petit et trapu, se nomme le grenier de l’avoine. On y mettait en réserve le dessert des chevaux. Les rats, et aussi les fouines, le préféraient à tout, et les gros pièges en fer, dont le ressort est si dur qu’on a toujours peur, en les tendant, de se couper les doigts, ne chômaient guère. Les mulots croquaient les grains secs des graminées, les carnassiers dévoraient les rongeurs et les trébuchets les uns et les autres. Sur le vantail de la porte, un cousin qui avait des lettres a écrit le mot σιτοφυλακεῖον, l’endroit où l’on serre le grain.

Enfonçons-nous dans ce couloir. Jadis une galerie conduisait directement à la tribune de l’église accotée à cette paroi, en sorte que le seigneur et maître, comme Louis XIV à Versailles, pouvait entendre la messe sans avoir à traverser la place. L’intelligente Révolution, mère de la plus précieuse des républiques, a poussé la dilection pour son peuple jusqu’à faire abattre le passage, trouvant indécent et peu égalitaire qu’un homme bien né puisse assister aux offices en pantoufles, alors que les sabots des paysans claquent sur les dalles. Un couvent acquit ce château et les nonnes établirent ici leur cuisine. Vous apercevez encore dans le fond, une pierre d’évier abandonnée.

Lorsqu’on fit recrépir ces murs, les maçons ne manquèrent pas de signaler leur passage par toutes sortes de figures grotesques et d’afficher un goût exagéré pour les profils de femmes nues.

J’ai beaucoup aimé les maçons. Ces gens là ont le visage et les mains pâles, mais dans le fond ils sont francs et s’amusent beaucoup à remplir d’eau de jolis petits bassins cravatés de sable fin, où ils gâchent ensuite à coups de brillon. Vous les entendez toujours siffler, chanter, faire sauter des briques. Un de ces bousilleurs devait descendre du Sphinx. Le monstre fabuleux lui légua, en plus de son amour pour les poitrines opulentes, le souci de poser des énigmes. J’en prends à témoin ce plâtre où nous lisons :

Qu’est-ce qu’a un corps de bois ?
Une jambe de bois ?
Une robe rouge ?

Je vous supplie de ne pas vous précipiter du haut d’un rocher. D’ailleurs, on eut la délicate attention de faciliter la tâche des œdipes futurs en dessinant à côté, avec un crayon de couleur, une superbe cerise.

Mais pénétrons dans le grenier des oignons. Je ne crois pas que le souvenir des Égyptiens soit pour quelque chose dans cette appellation qui, pourtant, se perd dans la nuit des temps. Du jour où mes pieds osèrent m’élever jusqu’ici, je suis venu fréquemment rêver dans ce galetas. Je n’y ai jamais pleuré, et ne l’ai toujours vu occupé que par ces caisses, cette voiture d’enfant, ce chariot d’osier, cette cage à oiseau, dont la forme rappelle la façade du capitole de Rome ; ce tourne-broche mécanique qui, lorsqu’on le remonte, imite en tournant le cri de la pintade ; ce gigantesque plan des Alpes en relief, posé sur deux tréteaux et orné de quantité de petits drapeaux piqués sur les cimes majestueuses. C’est incroyable comme ce lieu est demeuré le même. Je m’y plaisais fort. C’est plein de jouets.

Un pressoir à main m’occupa longtemps à lui seul. Chaque jour il me sollicitait de le remplir de pommes. Les fruits que le vent, la grêle ou la maturité précoce abattaient dans l’herbe, et dont les petites sœurs des pauvres ne voulaient pas pour régaler leurs vieillards, étaient miens. Je les coupais en tranches, avec une dame les pilais dans une benne de vendangeurs qu’on nomme en patois benate, puis et surtout les arrosais d’eau. — Ah ! quel rôle ce liquide aura joué dans ma vie ! Je n’ai jamais compris le commentaire de Lamartine au sujet du Super flumina babylonis : « l’eau est l’élément triste ». Moi j’ai toujours navigué à travers les rigolles en chantant. Mon enfance est entourée de ruisseaux.

Alors je pressais cette marmelade. Des bouts de pelures, des pépins, des macaroni noirs jaillissaient à travers les fentes du collier. Une boue épaisse coulait le long de la tranchée qui entoure le plateau de bois. Aucun décantage ne parvenait à clarifier cet alcoolat consistant, cette vase brune. Mais que m’importait ! L’essentiel n’était-il pas d’accomplir un geste séculaire, de mettre en bouteilles toute la nature ?

Le cidre, c’est nos coteaux, nos vergers ensoleillés, les tresses blondes de nos paysannes, de l’urine de vache qui rit dans un verre. Ma boisson fermentée avait, en plus, l’avantage de ressembler à cette matière féconde que les enfants ramassent sur la grand’route, dans leurs chariots à deux roues, après le passage des bœufs,… la quintessence de l’univers.

En face s’ouvre le fruitier. Cette bibliothèque des gourmets fleure un exquis parfum de reinette, de bergamote, de beurré, de crassane et de louise-bonne. Sur des rayons divisés en petites cases de la largeur d’un gros fruit, s’étalaient les plus belles collections de notre clos. Durant les longues soirées d’hiver, les dents déchiffraient le sens de chacun de ces exemplaires de luxe. Je vois encore le dos en chagrin des virgouleuses, le cartonnage vert des bons-chrétiens, le tissu parcheminé des canada. À droite, sur un réseau de fils tendus séchaient, proprement triés, les muscats poétiques et les orgueilleux chasselas.

Je touchais peu à ces éditions rares, non pas d’abord parce que cela m’était défendu, mais parce que je préférais à ces recueils délicats et sans vie, la lecture en plein air, sous les branches succulentes, retenues par des tuteurs. J’enseignais mon goût au hasard des rencontres, je nourrissais mon estomac de quantité de brochures juteuses. Mon palais autodidacte, réfractaire à une éducation méthodique, engloutissait pêle-mêle la saveur polissonne des étrangle-chats, le fumet chaud des capendus rouges, le jus noir et sucré des morillons.

Oui, j’ai vraiment vécu et digéré ma science. Mais, semblable à ces enfants dont parle La Bruyère, « drus et forts du bon lait qu’ils ont sucé et qui battent leur nourrice », j’ai pendant longtemps désappris le chemin de l’école buissonnière, oublié les leçons proposées par les arbres, mes aînés. Il m’a fallu revenir de très loin, exécuter de périlleux circuits, pour aboutir à mon point de départ, séjour de toute sagesse. Mad, j’ai humé la fleur de votre âme ingénue, et me revoici, simple comme un enfant, tout épanoui. Vous m’avez pris par la main et les voix joyeuses, les voix éternelles des ancêtres peuplent à nouveau la charpente de mon rêve.


À l’autre extrémité du couloir siège un grenier ventru. Il ne porte aucune désignation particulière et j’ignore son histoire. Je l’ai souvent fréquenté, mais sans grande intimité, et seulement pour satisfaire mes instincts carnassiers. L’été on pêchait les pigeons avec une longue ligne et un hameçon dissimulé dans une boulette de pain. Les pauvres volatiles « bichaient » rarement, mais enfin nous avions le cruel bonheur d’en héler parfois un et de le promener le long des parois de la tour. Ce braconnage n’allait pas sans danger pour nous. Car si par malheur le jardinier relevait, de dessus ses semis, son dos voûté, pour inspecter la direction de la girouette, nous étions sûrs de notre « volée » et de renouer connaissance avec les coups du père François.

L’hiver offrait à notre fureur des grappes de chauves-souris. Ces habituées des ténèbres se fichaient dans les poutres, semblables à des têtes de clous, formaient des paquets informes dans lesquels nos bâtons travaillaient. Au premier heurt des cannes contre les solives les essaims se dissipaient. Des nuées de diables velus se mettaient à clignoter follement autour de nos visages, avec de petits cris stridents et des bruissements de satin chiffonné. Nous les pourchassions en nage, sautant, nous bousculant et, sitôt qu’on avait froissé leurs ailes membraneuses, les mammifères se précipitaient sur le sol brusquement.

…, Quelle chevauchée sylvestre sous cette toiture ! Une forêt de sapins et de chênes a dû s’abattre ici, traverser les tuiles, rester suspendue dans un chaos savant. J’admire cette scolastique d’autrefois et la voudrais voir régir ma vie, ordonner mes puissances. Nos pères avaient bien le génie et l’amour de la construction. Un édifice de logique dominait chacun de leurs actes ; la terre de France leur procurait de fortes assises. Je me plais à retrouver la règle de leur esprit dans cette charpente massive, compliquée et nécessaire. L’œil se perd parmi ces traverses, ces lattes, ces moises, ces encastrements. Là resplendit le foyer de notre âme commune, l’inéluctable idée du Temps.


Nous touchons au terme de notre voyage. Un seul grenier reste à traverser, celui des noix. En octobre des gens hâlés appliquaient des échelles aux branches séculaires des noyers et s’y perdaient. Une tempête se déchaînait à travers les feuilles. On entendait le bruit des gaules et, tombait dru une grêle de fruits oblongs qui, en touchant le pré, se dépouillaient de leur écale verte. On vidait ici les sacs sonores ; avec un rateau on étendait sur le plancher, en nappes denses, les chabertes et les franquettes, jusqu’à ce que le meunier vint les acheter pour en extraire l’huile fauve.

Mad, les vieux noyers du parc sont morts, la foudre a étêté leurs cimiers touffus ; ils craquent sous la bise. Les piverts promènent la lame de leur langue dans les flancs béants. Mais la moisson neuve frissonne en nos cœurs sempervirides, et peut-être qu’au passage de nos corps enlacés, les branches desséchées reverdiront, comme le rameau de Tannhäuser, au souvenir d’Elisabeth ; comme dans le jardin de légende, les fleurs inclinées par le vent d’automne, au souffle embaumé de Joyselle.


Restait une seule porte délabrée. Comprenant que c’était là, vous avez fait sauter le verrou et levé le loquet. L’instant était extraordinaire. Nous venions de traverser le matin de ma vie et nous allions pénétrer la forêt bruissante de ma pensée. Derrière nous folâtrait mon enfance ; de cette chambre, nous devions encore entendre son rire frais, à travers les visions d’avenir et le songe plus hautain de mon intelligence. Votre cicerone s’était tu, abandonné au fil de sa propre suggestion, en proie à la hantise des fantômes du passé. Sous les fleurs de votre robe en zéphir Pompadour vos petits seins sautaient comme les chevreaux de la Sulamite, et la gerbe de lilas, sommeillant entre vos bras nus, se reflétait sur vos lèvres et vos joues.

Vous êtes entrée comme vole un oiseau et tout de suite, sans vous laisser distraire par aucun désordre, vous avez sautillé jusqu’à la balustrade en fer de la baie entr’ouverte. D’instinct votre œil a cherché sa sécurité vers la maison de votre grand-père, tapie dans un bouquet de peupliers, là-bas, au bout de la plaine ; puis confiant s’est reposé sur les carrés de labours, au pied des coteaux fertiles, sur les pentes des collines parsemées de taches vertes et mordorées, sur les crêtes aiguës des Alpes violâtres.

Oh ! toute philosophie de ce double regard ! de quelle profonde sagesse il étincelle ! Votre premier geste est un salut à votre race ; le second, un hymne enthousiaste à la nature. Ces deux actes consomment l’harmonie de vos transports, l’unité de cet être frêle que vous habitez, vierge, et régi par un déterminisme si perfectionné par des siècles de tradition que, spontanément, sans savoir, vous vous projetez avec véhémence vers les deux plus essentielles certitudes humaines.

Ayant ainsi assuré votre dévotion, vous êtes revenue au centre de la pièce et vous avez jeté sur ma table de travail, avec un gracieux abandon de tout vous, les lilas cueillis au bord de la pièce d’eau. Cette offrande avait le parfum de votre âme. Ne pouvant encore permettre que je goûtasse à votre chair, vous teniez, par une pudeur coquette, à me satisfaire avec cette gerbe amoureusement pressée contre votre poitrine.

« Ma tête et mes sens vous ai-je dit, ont élu ce lieu comme le plus apte à couver ma conscience. Une douce chaleur, qui me vient du large horizon entrevu et des livres feuilletés, émeut mon esprit. Il n’est pas de pièce dans le château plus religieuse. D’ici on jouit de la vue la plus cyclique. Lorsque j’ouvre ma fenétre, toute la belle vallée du Grésivaudan et celle, plus tendre encore, que sillonnent les eaux glacées et lourdes du Drac, tout le massif de la Grande Chartreuse, les pics de Belledonne, la cascade de l’Oursière, le dur glacier du Taillefer, les sauvages précipices des monts de la Salette se jettent à la fois sur moi, me saisissent dans une sombre symphonie panthéiste. Si je lève la main vers ces rayons, ce sont toutes les joies et tous les soupirs de l’humanité que j’entends.

« Jadis cette chambre s’appelait celle au linge. Des pitons fichés dans le mur attestent encore l’usage, après les grandes lessives familiales, — elles avaient lieu trois fois par an, — d’étendre sur des cordeaux la bonne toile, amie de nos corps, après que le soleil l’avait bleuie et que la prairie l’avait imprégnée de son arome. Vous devinez là le doigt habile du hasard et l’aimable symbole qui se cache, à mon insu, dans le choix de cet asile chaste. Pour atteindre ma paix et communier sous les espèces de la nature et de l’univers humain, je dois traverser tous les espaces habités par mon enfance, revivre mes ancêtres, me faire une âme candide, semblable à celle des bambins qui suivaient le Fils de l’Homme dans les rues de Jérusalem. Je ne puis parvenir au seuil de ma pensée que purifié par la vision nécessaire d’un âge écoulé dans l’allégresse.

« La lecture d’un roman, en face de la vérité de ce spectacle lyrique, serait un trop impudent blasphème. Vous ne me verrez donc causer qu’avec des poètes et leurs frères, les philosophes.

« Le vulgaire qui ignore l’art de méditer un sentiment, ne comprendra jamais qu’on puisse s’élancer avec la même fougue sur un rythme métaphysique comme sur une strophe élégiaque. Vous-même oserez-vous m’accorder que cette plaine chatoyante n’est que le produit d’une inconsciente affirmation de mon moi, et qu’en vivant je projette cette houle de montagnes ? Non, car vous tempérez mon enthousiasme d’un sourire moqueur. Mais Fichte vous apprendra à vaincre votre timidité, lui qui commençait un cours par ces mots : « Aujourd’hui nous allons créer Dieu ». Mazeppa galoppe dans le steppe ; Ganymède s’élève dans les cieux et j’écoute encore Fichte me dire : « Rien n’existe qui ne soit un produit de l’imagination ». Voyez-vous une différence entre Schelley et Schelling ? Croyez-vous qu’Hegel soit plus vrai que le divin Mallarmé ? Ces vers sont-ils de Bergson :

De cette heure-ci, vers celle-là, il n’est
Il n’est qu’un pauvre instant — le seul ! — Le dernier né.
Peut-être, en fixant ma cécité
Sur la nuit qui vient ou le jour qui point,
(Tel d’une barque on voit venir la côte au loin)
Verrai-je venir l’Éternité…

« Vielé-Griffin ne signerait-il pas ces phrases : « La philosophie transcende les concepts pour arriver à l’intuition… L’objet de la métaphysique est d’opérer des différenciations et des intégrations qualitatives… La durée intérieure est la vie continue d’une mémoire qui prolonge le passé dans le présent. » ? Et si Francis Jammes oublie de se pencher sur un papillon, j’aperçois la main osseuse de Spinoza pleine de poudre d’ailes.

« Oh ! Mad ! dans le silence de vos nuits ferventes, alors que vos sens baignent dans le sommeil et que votre conscience s’écoule dans la pure durée, n’avez-vous pas senti monter du fond de votre être translucide les accords d’une lyre infinie et les frissonnements d’un Verbe divin ? Cette mélodie continue, cette émotion d’Absolu, Mad, c’était au fond de vous-même un subit épanouissement de la Réalité mobile, fuyante, insaisissable de quoi nous sommes faits ; une prescience vécue de l’Être cosmique ; une fusée d’or qui éclate en étoiles au ciel sublimé de notre esprit et qui retombe aussitôt dans l’ombre du souvenir. Seuls les poètes et les philosophes ont mission de perpétuer, en nos âmes obscures ce feu d’artifice transcendant. Ils illuminent nos méditations de millions de soleils éphémères dont le tourbillon enflammé s’évanouit tout à l’heure, mais dont l’éclat instantané suffit à nous faire entrevoir l’intérieur de notre propre temple. Hors ceux-ci et ceux-là, tout est chimère ; rien n’est que par eux ; l’unité de leurs émotions déchaîne une musique et cette musique fait tourner les sphères. »

Mais pourquoi insister ? Je crois bien que vous ne m’écoutiez pas, m’avez-vous seulement jamais entendu ? Vous vous laissiez gagner par les frémissements émanés de l’ambiance, vous étiez cette atmosphère même, vous sentiez bien plus de choses que n’en peut réfléchir votre raison, vous voyiez plus loin que tout, car le lieu parlait plus fort que mes paroles, et vous songiez :

« Le cœur de mon aimé est là sur l’appui de la fenêtre, au milieu de la table où j’ai déposé ce printemps en bouquet, parmi ces volumes éparpillés selon les minutes de sa fantaisie. Moi aussi je suis là, j’avais hâte de mêler le battement de mes artères aux pulsations de ce recueillement, de ces choses qui sont des actes. La science ardente des peuples, le cantique des nations me pénètrent. Je bois un peu de cette liqueur dont s’enivrent les hommes et qui les fait pleurer. Voilà que ce trésor de croyances, que cet océan de désirs ont traversé les siècles pour affluer jusqu’à ma fièvre et s’engloutir dans mon rayonnement. Henry, vous êtes tout l’amour de la terre, toute la poésie des mondes, toute la philosophie des cerveaux torturés d’idéal. Vous êtes tout cela et vous vivez de m’aimer. »

Et comme un chant d’action de grâces gonflait ma poitrine :

« À présent Madeleine va regagner son repos, elle s’enfermera dans sa chambre de jeune fille aux mousselines de première communiante. Mais elle n’y sera plus seule. Ma pensée dort sur l’oreiller immaculé, comme un halo autour de ses tresses blondes. Nous nous connaissons tout. Nous ne saurions nous donner au-delà. Aujourd’hui nous avons conjugué nos vies dans le même délire. Je l’ai traquée jusque dans les plus secrètes retraites de son cœur ; je l’ai ployée pantelante sous mon rêve et l’ai mieux possédée que mon propre souffle. Ah ! le soir qui vient a la saveur d’un viol d’âme ! »


… Cette dernière halte au sein de ma jeunesse pensive n’avait duré que quelques minutes. Mais nous nous étions si fougueusement offerts l’un à l’autre en silence, que vous avez rougi, dès que nos regards se sont rencontrés pour la première fois, comme après une faute délicieuse, et je n’ai bientôt vu que le ruban de votre ceinture en faille rose qui voltigeait à travers le couloir.

. . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . .

Je n’ai pas quitté cette pièce parfumée de votre présence, de peur que ma vision d’azur ne se ternisse au spectacle des laideurs quotidiennes. À cette heure, votre image chère émane diffuse de la lampe familière, s’étale en nappes pâles sur ce papier blanc, se réfugie aux solives du plafond, sommeille dans l’ombre des étagères. Voyez-vous, il m’indifférerait presque d’être muré pour toujours dans ce repaire et que vous fussiez morte. Car, en vérité, Mad, je vous vis éternellement…

Et pour mieux m’incruster le souvenir présent de cette après-midi de soleil, je goûte une suprême volupté, le visage enfoui dans cette gerbe de lilas, à recommencer ce soir, en vous le racontant, notre pèlerinage sentimental, à travers mon enfance et nos cœurs émus.



1er Mai.


Mad, il nous faut bénir plus puissant, plus profond que la raison, cet instinct où notre être puise sa lumière et son orientation infaillible, au milieu des incertitudes de la vie.

Il ne sert de rien de penser toujours échapper aux voix de nos morts, à l’enseignement de la terre. À travers nos pérégrinations, loin des sentiers connus où demeurent gravés les pas de nos aïeux, nous ne parvenons pas à étouffer le cri vengeur de notre race. Des foules impérissables hurlent leur désespoir, se jettent à notre poursuite, domptent notre effort pour leur échapper, nous captent dans leurs filets et nous ramènent au carrefour de la tradition.

Un jour vient, où las de chercher la vérité en dehors des routes longtemps frayées, nous entendons, dominant les dissonances de nos cervelles individualistes, le concert héréditaire, l’harmonieuse mélodie des ancêtres, gardiens de cette dernière certitude sur quoi repose chaque tige de nos efforts. Et voici que vaincus, nous nous abandonnons, décidés à poursuivre cette piste, que ni les vents de l’esprit, ni les orages du cœur n’ont pu recouvrir.

À vous, Mad, qui poussez vos jours dans la lumière d’une foi inébranlable et qui ne cessâtes jamais « d’entendre vos voix », ne dois-je pas être un sujet d’étonnement quelque peu complexe ? Car, pour votre docilité lucide à vous laisser conduire par la main depuis votre naissance, ma désobéissance volontaire aux préceptes d’un ordre supérieur à moi-même, est d’un bien détestable exemple.

S’asseoir par terre, voilà un geste simple et nécessaire que nous accomplissions jadis avec volupté, alors que nos esprits, non encore dressés par l’orgueil, s’occupaient exclusivement à pétrir de la boue et à manier du sable. Notre enfance caressait avec amour un peu de la substance de nos champs et de nos corps. Pour mieux manifester notre obscur désir de ne point nous détacher de nos origines, combien de fois nous est-il arrivé de courir à quatre pattes sur le sol !

Souffrez donc que je vous offre ma confession, comme autrefois je vous tendais un fruit, après y avoir mordu. La nacre de vos dents rieuses creusait l’empreinte de mes dents et je vous regardais, heureux et tranquille, boire le suc de mes pensées.

Ces pensées, Mad, étaient les vôtres. À vrai dire ce n’était point encore des pensées claires, des pensées turbulentes, de ces impérieuses pensées qu’on sent courir dans le cerveau ; mais plutôt une douce chaleur, semblable à celle que dégage, à midi, l’eau du bassin où l’on trempe son doigt.

Je ne me distinguais de vous que par mes bas troués et par ma force à lancer des pierres à la cime des arbres. Nos yeux dardaient les mêmes rayons. Nous marchions, très sages, au milieu des allées dorées, nous tenant par le bras, en proie à des extases perpétuelles. On ne se disait jamais : je t’aime. Notre mutuelle affection s’élevait dans le ciel bleu, comme la fumée tranquille, qui déjà monte du toit à notre réveil et à laquelle on ne prend plus garde. Nos jeunes vies nous étaient si familières ! Nous poussions notre joie dans la certitude, si sûrs du lendemain ! On préférait goûter en silence le bonheur d’être cela.

Cela, c’était la chanson du vent dans les sapins hérissés d’aiguillettes ; cela, c’était le brûle-gueule du jardinier François, le tablier blanc de la petite servante, la mie de pain jetée aux carpes centenaires, le violon de votre grand-père ou sa canne torse, le cri d’adieu des paons sur les branches des cèdres, dans le soir qui tombe ; cela, c’était toute la paix qui étreint deux cœurs d’enfants et qui défend aux fiévreuses pensées d’approcher. Mad, absolvez-moi d’avoir oublié une heure que nous nous sommes aimés depuis toujours.


Tout le malheur est venu de la mort de mon père, ou plutôt de Dieu qui ôta trop tôt à mes jeunes ans leur tuteur. Un père ressemble au robuste tilleul qui se dresse devant la maison grande ouverte, les soirs de juin, et au pied duquel on écoute sans rien dire l’approche du mystère de la nuit.

Le mien était un grave camarade qui ne dédaignait pas le sourire, ni d’ébranler le roc de sa voix sonore, à la seule fin de taquiner l’écho. Sa puissante main abritait ma sécurité. J’aimais lui abandonner mon poignet, pour qu’elle m’élevât brusquement au-dessus d’un ruisseau caché sous les racines du saule. Lorsque nous descendions en courant au potager cueillir un melon, je me retournais pour voir la poursuite ailée de nos ombres inégales, et lorsque nous arpentions la plaine brillante de rosée, dans l’éclat humide d’une aube de novembre, pour aller piquer, sous le soleil blanc, l’hypnotique miroir aux alouettes, je m’appliquais à mouler mes petits pieds sautillants dans la trace nette et franche de ses lourdes bottes.

— Mon père, votre longue expérience des choses et des hommes s’appuyait sur mon épaule. Vous disiez : « Voici une plante qui a soif, mais gardons-nous de lui donner à boire avant que le soleil n’ait éteint ses rayons. — La lune ronge ces murs et leur communique la lèpre. — Ne tire pas sur la tige de cette herbe, tu te couperais. — Il n’y aura pas de vin cette année, mais il sera bon. — On voit trop bien le Mont Blanc aujourd’hui ; demain il pleuvra. — Si tu jettes une allumette enflammée sur cette fourmilière, instantanément les fourmis la souffleront. — C’est le moment de dormir ; dans une heure il serait trop tard. — Ce cheval est très fatigué ; faisons-le trotter sec, autrement il butera. »

Vous m’appreniez non plus à voir, mais à regarder, à donner un sens à chacune des formes que revêt la vie, à nommer les objets de ma contemplation curieuse. La nature vous était familière, aussi vous plaisait-il d’accroître d’abord les sujets de mes étonnements, pour les réduire ensuite à ce que vous appeliez des phénomènes naturels.

Vous me sembliez un fameux trappeur. Le soir, nous nous glissions à travers les buissons, comme à travers les hautes lianes des forêts vierges. Il s’agissait de capturer les hôtes de la nuit. On retenait son souffle. On ne percevait qu’un immense silence venu de très loin et, tout au fond de cette solitude, le choc précipité de nos artères. Mais l’ombre est pleine de mouvements. Bientôt l’obscurité remuait toute.

On entend des heurts, des envols subits, des craquements douloureux. Une minute qui semble une heure la mort envahit les ténèbres ; on pense qu’un spectre va se lever. Puis reprend le bruit affairé de mille petits travaux sans cause. C’était surtout un trot léger sur les feuilles sèches, à intervalles irréguliers. Quand on s’était bien orienté, on fonçait soudain dans la direction sonore, et nous trouvions notre hérisson déjà en boule. Vite, je le roulais dans ma casquette et le portais à la rigole. Ce caractère pointu cédait sous la douche et montrait un fin museau de sanglier sur de jolies pattes d’ours.

Parfois on poussait la cruauté jusqu’à tuer dans leur élan les gambades gracieuses des écureuils voleurs de noix. À notre coup de feu, ces acrobates lâchaient leur trapèze, opéraient un saut périlleux dans le ciel, avant d’étaler sur l’herbe leur pauvre tête ensanglantée, d’où pendait, entre deux incisives blanches, une langue rose. Et lorsqu’on se précipitait vers le mort, ce malin nous laissait d’abord entre les doigts un paquet de puces.

Un jour, mon père, sans rien dire vous êtes parti. Je suis resté à vous chercher au milieu d’ennemis invisibles, prêts à m’assaillir. J’interrogeais les lieux de nos promenades, nos jeux favoris, les témoins épars de nos leçons délicieuses, tout ce qui pouvait enclore votre mémoire et me tendre votre image. J’ignorais qu’à cette heure votre présence, au lieu de s’éparpiller, venait de se concentrer en ma vie, et qu’après m’avoir conduit à vos côtés dans diverses demeures fleuries, vous alliez habiter en moi pour jamais.

Je pense, aujourd’hui, que vous teniez sans doute à me donner l’exemple de l’ordre, en me devançant dans un chemin inconnu et qu’il fallait que mon éducation sensible se parachevât dans une connaissance réelle de la mort. Votre enseignement consistait à tout me faire toucher du doigt, car vous placiez le grand secret de l’intelligence dans les yeux et au bout des mains. De la sorte, plus je m’enfonçais sous les tonnelles de la nature, plus j’entendais chanter ma science. Là-bas, au fond, derrière les rideaux de pampres verts, dormait la mort ; par vous je l’ai palpée dans l’ombre.

Hélas ! à l’âge que je traversais, l’esprit se pose avec maladresse sur la vie et son équilibre est plein de timidité. La simple poussée d’une idée un peu évocatrice suffit à faire pivoter la conscience d’un enfant ; ce sont alors tous les espoirs de sa race qui chancellent avec lui.

Mon père se dressait devant l’avenir ténébreux comme un mur hospitalier. Ma faiblesse y trouvait un abri contre l’orage et je m’arc-boutais sur sa solide base, avec toute l’énergie d’une foi ardente. Le visage en plein soleil, je regardais monter mes instincts. Mon rêve folâtrait dans la prairie, semblable au vol étincelant des papillons toujours insatisfaits.

Lorsque le mur s’écroula, je fus projeté contre de nouveaux horizons. J’ai tourné le dos aux fleurs brillantes de ma jeunesse pour enjamber hardiment l’ouvrage de plusieurs vies. Là-bas m’appelait le mirage d’une raison trompeuse et l’éclat d’une aurore mensongère. Le désir de connaître, c’est-à-dire de critiquer, l’emporta. Déjà la pieuse certitude, déposée en moi par des mains sûres, dépérissait, étouffée sous la dangereuse fermentation des idées d’orgueil et de rébellion.

Grisé par la joie d’être, avide d’affirmations contradictoires, je me sentais assez fort pour dompter les obstacles élevés en face de mon ambition et pour dissiper, aux quatre vents de l’esprit, le surcroît de mes puissances.


Mad la docile, quelle ne dut pas être votre angoisse le jour où je partis pour Paris, sans presque détourner la tête, oublieux de nos tacites et quotidiens engagements. Je crois bien, Dieu me pardonne, que je vous méprisais un peu, vous et votre charmante naïveté que je prenais pour de l’ignorance.

Certes, vous étiez trop fière pour pleurer en ma présence, mais je ne puis me rappeler l’allure cadencée de Belle, la vieille jument alezan brûlé, qui m’emporta dans le méchant cabriolet de notre fermier, sans voir votre mouchoir s’agiter au-dessus de notre bonheur, en un déchirant adieu.

Aux heures sombres, ce signe de détresse m’a poursuivi comme un reproche. Ce voile blanc, qu’agitait votre bras nu derrière la barrière du parc fermée sur ma fuite, m’appelait comme une toile de salut plantée sur un roc. Je sentais en mon cœur l’amertume de votre sourire. Mais la fausse croyance en ma mission intellectuelle me commandait d’être dur. J’éprouvais une mauvaise volupté à piétiner le jardin de votre âme où j’avais tant joué.

Mad, Mad, qu’il est besoin de volonté pour faire ainsi souffrir !

J’avais une telle conscience de désobéir à ma race, que pour me créer un nouveau repos et puiser dans ma faute une paix nécessaire, je jurai de couper les liens susceptibles de me rattacher au rivage du passé. Mon incompétence des affaires, la haine du papier timbré et du style diabolique des notaires empêchèrent seules la vente de ce château, dont l’image me hantait comme un remords. Du moins je voulus me dévêtir de tous les préjugés essentiels à ma conservation, et j’entrepris de gaspiller avec lucidité le trésor de sagesse légué par ces peupliers séculaires, dressés comme des juges le long de la route que, pour la dernière fois, croyais-je, je parcourais en cette froide matinée de novembre.

La veille, il m’en souvient, votre grand-père m’avait retenu à dîner. La conversation fut haletante comme le souffle d’un malade. Les mots allaient de l’un à l’autre, timides et doux, tels des orphelins qui tendent une main vide. Chacun s’absorbait dans l’ombre de ses pensées et fermait les yeux de peur que les visages ne parlassent trop fort. Ah ! tout était bien fini ! Je me raidissais dans mon égoïsme pour ne point céder aux suggestions envahissantes. Je croyais marcher au milieu de cris déchirants, comme un promeneur dont le dos est assailli de prières, et qui évite de se retourner, de crainte d’être attendri. Vous aviez assez d’occupations avec vos larmes à refouler et votre grand-père méditait impénétrable, penché vers la cheminée.

On se quitta de bonne heure. On était très malheureux. J’avais surtout hâte d’échapper à cette atmosphère, de ne plus entendre le toc-toc des souvenirs. Cette dernière nuit, je la passai à entasser du linge dans mes malles et, tandis que je fouillais les hautes armoires et les commodes ventrues, obstinément, des objets caressés par vos doigts, se glissaient sous ma main, pour se laisser palper une dernière fois : notre collection de papillons, des feuilles de l’herbier composé durant une excursion à la Grande Chartreuse, des cailloux ramassés au bord du Drac. C’était surtout, à travers ces témoins babillards, la perpétuelle résurrection de votre grâce ingénue. De partout vous surgissiez comme un lys. Mais je repoussais avec colère dans leurs tiroirs ces fâcheux conseillers, tel un assassin se hâte de faire disparaître les membres brisés de sa victime, car il était dit que pour vous comprendre selon votre désir, je devais d’abord épuiser la coupe de toutes les philosophies, et que je ne m’attendrirais sur vous, qu’au terme d’une douloureuse expérience d’intellectuel.

Cette expérience, il était nécessaire que je la fisse. Nul n’aurait pu me contraindre, mon père mort, à renoncer à l’aventure. Quel remède immédiat dompterait la rage d’un jeune esprit mordu par le monstre de la métaphysique ! Le temps seul cautérise les plaies de ces « hallucinés de la raison pure » qui, rongés par le doute, assoiffés de réalités, après s’être aventurés au bord des abîmes de la pensée, reviennent tout doucement, par des chemins battus, se guérir de leur vertige et respirer des roses, dans la compagnie de gens simples.

Voilà sans doute pourquoi votre grand-père accueillit mon départ avec sérénité. Lorsque je lui eus appris mon projet de consacrer mes forces à l’étude de la haute philosophie, il ouvrit toute grande la fenêtre de son salon.

Le verger, déjà rongé par la rouille de novembre, s’étendait à nos pieds et l’on apercevait en face la demeure de mon enfance, droite, avec ses tuiles rouges, sous le ciel pâle. Nous contemplâmes, silencieux, les derniers rayons d’un soleil fauve déposant un suprême et grave baiser sur la robe somptueuse de l’automne. Votre grand-père me tenait par le bras. Au bout de quelques minutes, sans avoir prononcé une parole, il me laissa partir.

Il savait bien, le sage vieillard que son geste glorieux envahirait ma mémoire, quand sonnerait mon heure, et qu’aussitôt la nature entière rentrerait dans mon âme…



1er Mai, soir.


Votre oncle Charles, son cheval Marquis et son chien Zut ont fait irruption sur la terrasse et ont sauté au beau milieu de ma narration.

J’avais eu, en effet, l’imprudence de quitter mon grenier et de m’installer sous les platanes. Ma confession se déroulait au milieu d’un concert de fauvettes et des coups de pioche sonores des « manœuvres » en train de remuer la vigne. Votre cher parrain, sans descendre de cheval a, du bout de son stick, saccagé mes feuillets et les a éparpillés sur la table de fer surmontée d’un immense parasol. Un jeune soleil de mai gambadait au-dessus de ce champignon multicolore et m’éclaboussait d’arcs-en-ciel.

Lorsque j’eus avoué à votre oncle la destination de cette lettre, celui-ci est entré dans une belle fureur.

— Je ne comprends pas ta bêtise, m’a-t-il dit, ni que tu écrives à Madeleine, alors que deux kilomètres à peine vous séparent. Comment ! tu la vois tous les jours et tu éprouves encore le besoin de gribouiller du papier à son intention ! L’amour t’a donc ôté l’usage de la parole ?

— Chevalier tempétueux, lui ai-je objecté, ignorez-vous que Mad à cette heure déguste du Vouvray et grignotte des tartes aux framboises chez vos cousines de Glacy, à vingt kilomètres de moi, et qu’il m’est doux de tremper dans l’encre la fièvre de mon attente. Au surplus ajoutai-je, je ne vous celerai pas plus longtemps qu’aussitôt Mad envolée, je monte au grenier converser avec sa pensée. Il a fallu me résoudre à cette délicieuse habitude. Son départ interrompt chaque jour quelque communication de la plus haute importance, et j’ai tout lieu de supposer que Mad se glorifie du même défaut de mémoire puisque, à peine rentrée, elle répond à ma lettre qui l’attendait déjà.

L’oncle Charles n’entend ni la plaisanterie, ni qu’on prenne son plaisir où on le trouve, et encore moins à écrire des folies qu’à en faire. Chez lui le mépris est silencieux et se manifeste par des haussements d’épaules qui parlent plus fort qu’une parole. J’ai dû m’incliner et seller Manon.

Nous sommes allés jusqu’à Sassenage par le petit sentier obscur qui lèche le pied de la montagne. Je rentre tout crotté, mais avec des parfums d’acacias fleuris plein le cœur. À présent le sujet de ma narration s’est évaporé dans l’ombre transparente et bleue des glaïeuls. Il me faut un grand effort pour plonger jusqu’au fond de mon ancien moi et en rapporter quelques vieux débris d’états d’âme.

Depuis six mois que je poursuis ma guérison morale, mes plaies se sont si bien fermées qu’à peine me reste-t-il un souvenir confus d’insomnies et d’affres délirantes. Mais pour narguer votre parrain, et tout de même vous complaire, afin que chaque minute de ma conscience résonne éternellement en votre être, chère petite fiancée, je veux m’autosuggestionner, revivre un soir ces années passées dans l’agitation intérieure et la dissipation intellectuelle.

Demain, de bon matin, François attelera la carriole et vous portera mes deux lettres avant de se rendre à la ville. Votre journée commencera par un sourire. Lorsqu’on vous tendra ce lourd papier à votre réveil, vous caresserez d’abord votre joie et resterez un grand moment à fixer cette enveloppe blanche.


Sachez donc que la rue de Médicis possède, entre autres attraits, celui d’offrir le plus sûr ermitage au sein du plus turbulent des quartiers. Avec la rue Soufflot qui la prolonge et la brusque intersection des deux tronçons du boulevard Saint-Michel, cette avenue bordée d’arbres, du haut de mon quatrième étage, m’apparaissait comme un géant crucifié dont la tête et les pieds reposeraient inertes, tandis que les bras, démesurément étendus, s’agiteraient encore avec frénésie pour griffer les ténèbres.

De l’Odéon au Panthéon vous marchez au milieu du silence. Une atmosphère de deuil enveloppe le péristyle, autour de quoi tant de lettrés faméliques ont promené leur détresse. Une ironique solitude pèse sur ces morts illustres que la patrie ne vénère d’aucune reconnaissance — d’ailleurs avec quelques raisons souvent. Seuls l’omnibus Panthéon-Courcelles et celui des Feuillantines, semblables à des hannetons malades issus de l’antre de l’Odéon, grimpent en geignant la pente grasse et se traînent le long du piteux bassin dressé à l’entrée de la rue de Médicis.

Mais les deux zones pacifiques sont brusquement coupées par une voie frétillante, allongée soudain comme le coup de poing d’un charretier qui s’étire. Le boulevard Saint-Michel résonne de cris partis on ne sait d’où. Et quand sonnant du timbre à coups redoublés, surgissent, emportés dans la descente, les lourds tramways à vapeur de Montrouge et de Porte d’Ivry, tout trépide, chacun se gare en courant, la main au chapeau.

Des deux trottoirs de la chaussée surgissent des êtres désordonnés, telles les foules vomies pêle-mêle par les portes d’un théâtre. Les uns se hâtent, une serviette sous le bras ; les autres, ceints du béret et la pipe d’un sou dans le coin de la bouche, chantent avec une fille en cheveux de chaque côté ; ceux-ci discutent ; ceux-là proposent des plans de Paris, des lacets, des crayons, ou vous mettent obstinément des papiers dans la main. Vous en verriez qui, affublés d’une houppelande et le chef ceint d’une casquette originale, portent d’énormes écriteaux bariolés et qui hurlent, sur un ton de mélopée, pour ceux auxquels l’indifférence fermerait les yeux : « Ce soir au cabaret du Grillon… » Le vent dissout le reste dans la rumeur perpétuée et de partout tisse une vie insolente.

Le souvenir de Jean de Tinan n’entra pour rien dans ce choix de la rue de Médicis, mais bien plutôt l’aspect imposant et doux de ce Luxembourg auquel on a conservé le délicieux nom de jardin. Lorsque la concierge de mon futur appartement eut levé les stores, ce fut un éblouissement. Rien qu’un immense lac de verdure avec, çà et là, des rayures semblables à un sillon fiévreux après le passage d’une barque. En bas on avance à travers un dédale de fûts : on se perd parmi les colonnes d’une ville engloutie. De la hauteur de ce quatrième on n’aperçoit plus qu’une mer qui déferle. Chaque vague ondoyante se prolonge dans une autre vague. Tout s’unifie, tout s’absorbe pour n’offrir à l’œil qu’un océan de feuillage, traversé par trois courants formés par l’allée centrale, l’avenue de l’Observatoire et le prolongement de la rue de Fleurus. Au milieu, un petit tourbillon, et ce Maelstrom est peuplé d’enfants qui dirigent leurs bateaux à voiles à l’aide de lignes en jonc.

J’aurais pu dormir au centre du « confort moderne ». Mais je croyais devoir à mon intelligence de supprimer tout ce qui respire la dissipation de l’esprit. L’exemple de modestie, proposé par Taine et par Renan à ma studieuse jeunesse, me contraignit à n’occuper que trois pièces et un splendide horizon.

Une seule chambre d’étudiant, blanchie à la chaux, aurait d’ailleurs suffi à mon bonheur, car je nourrissais un cerveau peuplé d’abstractions grandioses et décidé à m’emporter à travers les plus magnifiques palais d’idées. À cette époque je tenais les idéalistes allemands pour les plus sûrs éducateurs de ma conscience et j’avais la certitude de créer les formes comme on crée ses concepts. Mais un plus profond amour de la nature, joint à mon goût persistant pour la poésie, m’avaient sans mot dire aveuglément conduit au bord de ce Luxembourg, afin que mon âme inquiète, au sortir de trop desséchantes méditations, s’y rafraîchit, sous la chanson de la bise, parmi les rameaux dépouillés.


Une entrée exiguë et morne ouvrait sur ces trois pièces disposées à la file. Au milieu, le salon, avec son plafond exténué et ses tentures sans indulgence. Les fauteuils Louis XIII, rangés en demi-cercle, vous inspectaient sévèrement. Les bibelots, épars sur la cheminée recouverte de peluche rouge, n’offraient aucune distraction. Dans un angle, le piano, drapé avec sobriété, ne proposait que du Bach ou du Wagner, c’est-à dire des traités de logique et des poèmes mystiques. L’accueil de la table massive, où dormaient les œuvres de Leibnitz, reliées en veau fauve à coins, et les Principia philosophiae de Descartes, dans l’édition originale d’Amsterdam de 1644, — n’avait rien d’engageant. Dès l’abord, un tapis floconneux captait vos pieds et leur imposait silence. Il n’était pas jusqu’au sopha recouvert de drap garance qui n’offrit à l’intelligence une franche sécurité. C’était le tabernacle de l’esprit d’analyse.

J’ai pourtant passé là des heures chaudes, vautré sur de complaisants coussins, à écouter les graves déductions d’inoffensifs camarades repliés au bord de la même pensée. Au milieu de ces rêves vécus la nuit s’avançait sans qu’on l’entendît passer. Les lampes s’épuisaient plus vite que nos voix. L’ombre abritait nos fantômes courbés au-dessus d’un tabouret tunisien, aux incrustations de nacre, armé de pipes et de rhum. Mais à travers les ténèbres, nos paroles tombaient lumineuses comme des gouttes de clarté ; nos cerveaux flambaient ; tout notre être resplendissait comme l’intérieur d’une cathédrale un soir de Noël.

Si au cours de la discussion, un texte de Platon ou de Spinoza était contesté, j’allais quérir le volume dans mon cabinet de travail situé à gauche du salon, et le rapportais au centre de notre assemblée. Car nul ne peut se vanter d’avoir jamais soulevé la portière qui interceptait l’entrée du laboratoire de mon âme. J’en ai toujours défendu l’accès, même aux plus chers compagnons d’idées, ainsi qu’une femme défend ses baisers.

Il accusait pourtant quelque banalité, ce cabinet de travail rebondi et replet. Les livres encombraient ses murs d’une graisse parasite et obstruaient le visage des tentures.

Mais combien je m’enthousiasmais de cet embonpoint, lorsqu’enfoui dans un confortable fauteuil en cuir marron, devant une table chargée de manuscrits appétissants et bien servie de notes rares, je relevais la tête pour fixer une notion fugitive ! Mes yeux pouvaient aisément embrasser l’ensemble des civilisations, la totalité du savoir humain. Je me voyais le centre de toutes les métaphysiques, le Dieu des religions, le prêtre de ces diverses morales. Ma compréhension universelle égalait l’effort de chaque créateur. Ces chercheurs d’absolu, je les dominais encore par ma synthèse, par mon désir de réconcilier les contraires, de trôner sur leur union après l’avoir accomplie.

Non, personne n’est jamais venu me distraire durant ces bienveillantes après-midi. Le soleil ne frappait pas à mon balcon ; le Luxembourg ne me faisait pas signe. La pluie mince m’avertissait d’avoir à fondre mon âme en sa monotonie. L’espace même, si j’ose dire, tout ce qui vit à l’extérieur, s’amenuisait, coulait en teintes grises, pour mieux se rendre indifférent.

Alors je me dépouillais peu à peu de mon moi social et superficiel, à la manière d’un médium qui, à force de fixer un diamant, s’évapore de sa conscience relative et descend de degré en degré vers l’état second. Je traversais les couches successives du raisonnement discursif, les régions de plus en plus denses où l’esprit lutte encore avec les objections, pour aboutir à la source ultime de mon âme, à ce que les anglais appellent subliminal self. Sans comprendre que j’étais l’objet de ma propre hallucination, il me semblait alors que j’avais touché le fond même de la vie, le dernier seuil de l’être, la substance. Je me pensais dans une intuition directe, je n’étais plus produit, mais principe universel, l’égal du cosmos et je pouvais à mon gré me réincarner dans Hume ou dans Hégel. Je ne croyais plus objectiver une doctrine, mais la réaliser dans un acte pur. C’est pourquoi je choisissais mon siècle au fil de ma fantaisie et prenais la forme concrète, animée, de telle ou telle théorie offerte à mon bon plaisir.

Enfant, je lisais Jules Verne, et le soir, dans mon lit, je partais pour la lune ou parcourais le fond de l’océan. Perdu dans mon cabinet de travail, je n’agissais pas autrement avec le Bruno de Schelling ou le Zarathoustra de Nietzsche. Mais avec quelle intensité mon cerveau mimait les gestes d’un génie disparu ! J’évoquais Plotin, comme on évoque un esprit autour du guéridon. J’étais les Ennéades. Un certain jour, en 1600, je fus brûlé vif à Rome avec Giordano Bruno.

Ce périlleux dédoublement n’allait pas sans m’épuiser. J’ai vu à la Salpétrière des sujets déposer leur sensibilité dans un verre d’eau. Si l’on pique le liquide, les malheureux tressaillent et hurlent ; si l’on jette le liquide, c’est une sérieuse déperdition de calorique constatée chez le patient. Au sortir de ces orgiaques expériences, d’algides frissons m’enveloppaient comme d’un drap mouillé. J’éprouvais quelque difficulté à réintégrer mon moi de tous les jours. Ce dernier semblait étriqué comme une vieille redingote de bourgeois, reléguée au sommet d’une garde-robe, et qu’on n’endosse que les jours de fête. Je me traînais jusqu’à ma chambre, et m’endormais pesamment, en proie à des cauchemars convulsifs.


Cette chambre, à droite du salon, me tendait des bras pitoyables. Elle offrait seule quelques fleurs de mansuétude au pionnier de l’esprit. Les courtines du lit en toile de Jouy étaient de teinte joyeuse. Les arbres du Luxembourg m’environnaient et mon balcon avait l’air d’un nid de pierre perdu au sein des futaies. De la fenêtre ouverte, je n’apercevais que le ciel et des cimiers de verdure. Pour deviner la rue de Médicis, je devais me pencher au dehors. À la tête du lit, une tablette. Sur le mur, quelques reproductions des fresques de Puvis de Chavannes et son langoureux Pauvre Pêcheur, au maintien résigné en face du paysan endolori. Aucun livre ne chargeait l’atmosphère de ce lieu, excepté les Pensées de Pascal et les œuvres de Ravaisson, dispensatrices des lumières de cœur.


Le matin frappait à mon volet pour me conduire au cours. Les amphithéâtres de la Sorbonne nous étaient fort hospitaliers. On éprouvait une certaine joie à pousser le tambour des hautes portes munies d’un œil de verre. Ici on ne laissait point toute espérance ; au contraire, on venait demander à la métaphysique cet oubli du tragique quotidien, qu’un bienfaisant opium dispense au marin. On cherchait dans l’idéologie la petite secousse nécessaire à notre désœuvrement de civilisés. La parole mesurée des maîtres de conférences faisait lever dans nos cerveaux des bandes d’associations d’idées, comme une pierre lancée dans un bosquet donne leur vol à des nichées de rouges-gorges. Le cours terminé, la « tangente » nous ouvrait une petite salle où nous pouvions entretenir nos maîtres. Là, à l’abri des bas-bleus et des messieurs frileux, nous tendions nos travaux avec de petits gestes misérables. On déliait la gerbe de ses pensées, on l’étalait sous les yeux indulgents, on sollicitait pour récompense des conseils.

Je crois qu’on se comprenait mal. On nous proposait des lectures et des textes, alors que nous avions faim et soif de conseils moraux d’une règle de vie, d’un principe d’action. — Et, de peur d’être repris par les affres de la conscience, on ne donnait pas à l’esprit le temps de se ressaisir, de se réfracter sur soi-même. On regardait à trop s’examiner, on craignait l’épreuve d’une confession sincère et l’on courait vers son dernier refuge, la bibliothèque, pour se draper à nouveau dans les plis de la pensée et des chères illusions.

L’après-midi entrait par les hautes fenêtres de cette bibliothèque de la Sorbonne, aux fauteuils considérables, posait sa main de lumière sur nos têtes inclinées, nous soufflait une énergie compliquée. On n’avait rien à craindre. On se savait en sûreté, très puissants en face de ces longues tables aux places numérotées. Les livres causaient fort et nous rassemblaient dans une même ardeur. Le livre, c’était pour nous, hélas ! le père et la mère auxquels l’enfant abandonne sa main pour s’endormir dans la sécurité. Malheur si, à son réveil, l’âme puérile ne presse plus que l’obscurité ! Elle criera sa détresse jusqu’à ce que la présence connue ramène le sourire sur des lèvres tremblantes.

Oh ! comme nous la comprenions cette intime détresse, dès que le soir venu, il fallait regagner nos demeures, rentrer dans sa vie en désordre ! Comme on redoutait la solitude désœuvrée qui vous jette aux pieds de votre âme ! On était trop entraîné à l’analyse pour qu’une fois les bibliothèques fermées on pût demeurer inactif. Notre effort critique se retournait donc contre nous. Mais c’était trop d’audace que de penser se prendre pour sujet d’expérience. Un morceau de son cœur engagé dans cet engrenage, c’était s’exposer à être pris tout entier, à être broyé par le désespoir.

Pour nous qui entendions régler nos actes d’après les canons de je ne sais quelle raison pure, et qui avions jeté derrière notre épaule toute croyance, c’est-à-dire tout principe de vie, nous ne pouvions nous empêcher de quelque trouble, lorsque cette raison cessant ses maléfices, la voix fraîche du sentiment s’élevait dans notre être comme le chant du pâtre à l’aurore. Voilà qu’un peu de notre enfance envolée nous revenait avec les hirondelles et mettait quelques frissons dans la logique de nos théorèmes. Valait-il la peine d’avoir poignardé tout préjugé, pour entendre encore frapper à la porte de notre cœur ?

« Ces souvenirs va-t-il falloir les retuer ?
« Un assaut furieux, le suprême sans doute ! »

répétions-nous après Verlaine, et, l’on se hâtait vers les restaurants de la rue Monsieur le Prince, à seule fin de se renvoyer des syllogismes au-dessus d’un haricot de mouton et de trouver des camarades avec qui discuter, des jeunes hommes désireux comme soi de s’agiter dans l’éristique et d’y reconquérir leur paix.

Mais le moment le plus difficile c’était la nuit, alors qu’on se sent seul, infiniment, à travers le silence des mondes. Finis les paradoxes ; plus personne pour vous donner la réplique ; aucune excitation extérieure ; rien qu’un pauvre moi pantelant, presque usé d’avoir trop servi, de s’être tant donné aux autres, qui voudrait se guérir du mal de sentir.

La trop forte tension cérébrale de la journée mettait en fuite le sommeil. Je m’enfermais dans mon cabinet de travail, comme un alchimiste avec ses cornues. Il s’agissait de faire sortir du creuset de mon cerveau le principe de toute vérité bouillonnante. Là-bas Paris s’amusait, chantait, aimait. Par instant la rumeur de cet immense rut envahissait la pièce. Mon imagination flambait soudain sous l’éclat impudent des milliers d’arcs électriques, entrevus à la terrasse des cafés, au cours de promenades nocturnes. Puis tout m’abandonnait à nouveau. Je n’étais plus qu’un point d’ombre sous le firmament étoilé, derrière ma petite amie, la lampe à huile du solitaire.

Alors j’évoquais mes démons, les philosophes ; je les faisais disserter, se battre. Kant attachait ses bas dans une chambre surchauffée ; Comte se montrait ridicule avec sa femme, la prostituée ; Nietzsche insultait Wagner. La suggestion n’opérait point toujours : mes fantoches restaient inertes dans mon esprit ; mes livres semblaient très fatigués. Après quelques essais d’exaltation infructueux, je retombais lourdement sur moi-même, brisé, anéanti.

C’était maintenant l’inévitable passage en revue de mes acquisitions intellectuelles, le dénombrement de mes connaissances, l’inspection de mes réserves. De quelle utilité ma science ? Vers quelle fin tendaient mes actes ? Avais-je seulement appris à bien mourir, comme le veut Montaigne ? Je prenais mes pensées à deux mains et je pleurais… Oh ! comme je pleurais ! Le susurement de l’air dans les arbres, un insecte entré par la fenêtre et prisonnier sous la cloche du chapeau de la lampe, le moindre parfum détaché d’un bouquet suffisaient à m’attendrir, à me rappeler les Alpes.

Certes, je ne regrettais rien encore ; je me prenais seulement en pitié. Je maudissais cet attendrissement comme un reste de sensibilité héritée, partant, disais-je, de valeur nulle. Je ne croyais pas aux avis de ma conscience, de cette conscience façonnée par les siècles et incapable de s’évader de sa courbe. Endolori par l’impuissance, j’attribuais pour cause à mes larmes un âpre désir, sans cesse déjoué, d’atteindre la voûte de la vérité, de m’endormir enfin dans la certitude, méconnaissant celle que je portais en moi de toute éternité. Mad, je souffrais bien.

À ces instants de crise aiguë, comme seuls en peuvent compter les cérébraux pour qui l’avenir s’édifie sur la logique, il me plaisait de relire cette admirable page de la Nouvelle Idole :

« Au mois de mai dernier, pendant le séjour que j’ai fait dans ma propriété du Dauphiné, j’allais souvent m’asseoir au bord d’un étang ordinairement couvert de superbes nénuphars blancs. Cette année, à cause de la fonte des neiges qui a été tardive, le niveau d’eau est resté très élevé, et les nénuphars, dont la tige est relativement courte et qui ne poussent que sur les bas-fonds, ne parvenaient pas à percer. On voyait, sous une mince couche d’eau, des centaines de boutons, à coutures blanches, pareils à de petites têtes au bout de longs cous tendus, mais tendus à se rompre. Tous les jours, les tiges s’allongeaient mais s’effilaient en même temps. Je voyais mes plantes à la limite de l’effort. Leur désir de vivre avait quelque chose d’héroïque. Je disais au soleil qui les attirait : « Soleil, triompheras-tu ? » Et puis, je voyais l’eau qui ne diminuait pas assez vite, et je tremblais : ils n’arriveront pas ; demain je les verrai morts sur la vase… à la fin, le soleil a triomphé. Avant mon départ, toutes les belles fleurs de cire s’étalaient sur l’eau. Voyez-vous, devant cela, je n’ai pu me défendre de réfléchir. Vous, moi, tous les chercheurs, nous sommes de petites têtes noyées sous un lac d’ignorance. Et nous tendons le cou vers une lumière passionnément voulue. Sous quel soleil s’épanouiront nos intelligences, lorsqu’elles arriveront au jour ?… Car il faut qu’il y ait un soleil. »


— Soudain, il me prenait des envies de courir me mêler à la tourbe bruyante, de changer l’horizon de ma vie par l’intoxication de savants coktails, d’oublier dans des bras indulgents l’amertume des heures de spéculation recueillie.

Les restaurants de nuit où l’on brise son verre, où l’on scande la musique satanique des tziganes du manche de son couteau contre le seau à champagne, où l’on se persuade de la nécessité des actes éphémères, m’offraient de faciles atermoiements. Mais sitôt dans la rue, j’étais pris d’un affreux dégoût à contempler la démarche titubante des noctambules au chapeau disloqué, le rire crapuleux des fards, les offres calmes du vice. Les ampoules électriques des cafés m’éclaboussaient d’une lumière anémique, cerclaient mon visage reflété par les glaces d’un halo jaunâtre. La réalité vulgaire de vivre me souffletait. J’avais honte de ma lâcheté, et je venais m’effondrer dans un regrettable cabaret des halles, où le colloque brutal des maraîchers enveloppait mon isolement d’un linceul souillé.

Mieux valait encore trouver dans l’amitié mon refuge. Quelques camarades et moi nous nous cramponnions les uns aux autres avec l’épouvante des naufragés. Parmi quantité d’appartements d’étudiants découpés sur le même patron, le mien passait pour le moins banal, pour le plus « riche ». On y entrait chaque lundi soir, quelquefois aussi durant la semaine, et c’était comme l’illusion d’un foyer. Les plaisanteries et les charges coudoyaient les notions transcendantes et le tout se bousculait au passage. Une grave discussion entamée au sujet de la natura naturans et de la natura naturata de Spinoza, c’est-à-dire au sujet de la substance de Dieu et de l’ensemble de ses modes, se termina un jour, j’ignore pourquoi, par une critique du Quo Vadis de Sienkiewicz. Aussitôt Georges de la Marfé d’improviser ce quatrain idiot :

« Dix enfants amoureux du grand Sienkiewicz
« Brûlaient du beau désir de lire Quo Vadis,
« Mais hélas ! ils n’avaient aucun maravédis ;
« Ils occupaient, transis, la même alcôve à dix. »

Une boutade lancée en l’air rebondissait mettant en branle notre attirail d’analyses psychologiques. Nous appelions cela dissocier nos idées. À l’extrémité de ces dissociations, il ne restait plus dans l’esprit qu’un calembour, image concrète de notre panlogisme hégélien.

Si, au lieu de jeter nos bonnets par dessus la Sorbonne, nous avions émigré à Heidelberg ou à Berlin, l’accoutumance, l’atmosphère respirée auraient fait de nous à la longue de vrais Allemands, je veux dire des métaphysiciens purs, sans remords, sans défaillances, sans regards obliques. Mais le ciel de France pesait sur nos têtes et nous ne pouvions heureusement songer à nous prendre toujours au sérieux. Il restait quand même, adhérentes aux racines de nos âmes, quelques mottes du terreau nourricier. Voilà pourquoi on souffrait tant.

Heureuse souffrance, si nous en avions supposé la cause ! L’excès de nos cogitations avait exalté nos désirs sans apporter plus de calme à l’exigence de nos cœurs. Peut-être mourions-nous lentement d’inaction ? Toutes nos énergies latentes, celles sur quoi le raisonnement n’a pas de prise, mais qui palpitent dans nos plus intimes profondeurs, demeuraient désœuvrées, comme des bras sans emploi.

Un soir de juin, après une promenade péripatéticienne autour du bassin du Luxembourg, nous avions échoué sur un banc de l’Avenue de l’Observatoire. Ce lieu désert témoignait de l’amitié à nos paroles, et nous aimions, après le dîner, sentir descendre sur nos épaules la fraîcheur des arbres immobiles, avant de retrouver la lampe et l’essaim des lourdes pensées. À l’instant où les premiers roulements de tambour de la garde républicaine annoncent la fermeture des grilles, le plus illustre compagnon de mes années d’apprentissage et l’esthète le plus délibérément sceptique, Georges de la Marfé, s’écria : « Il nous faudrait une guerre. »

Ce cri d’intellectuel en flagrant délit de suprême détresse, lancé par un jeune homme de vingt-cinq ans, au bruit du tambour, nous aurait diverti à tout autre instant et procuré la mauvaise joie de renchérir sur l’ironie. Mais nous étions si las de nous-mêmes, si courbés sous le découragement, qu’aucun n’osa protester au nom de cette détestable philanthrophie humanitaire qu’en idéologues endurcis nous pensions de notre devoir de professer.

Que sont-ils devenus ces amis ? Certains furent charmants, leurs regards de moines sécularisés disaient la sincérité ; tous souffraient. Plusieurs, forcés de vite gagner leur vie, abandonnèrent leurs cahiers, sitôt licenciés en philosophie. Les uns ont sombré dans la bohème sous le regrettable prétexte « d’écrire du théâtre ». Les autres se sont lancés dans le vaudeville, cette variété de la bohème. Un ou deux ont déjà goûté le baiser de la Mort. Aucun n’est retourné en arrière. Ah ! quand Paris vous tient ! Ceux-ci trop engagés dans les buissons du journalisme, fonçaient au plus épais des fourrés et demeuraient prisonniers de leurs entraves. Ceux-là par lâcheté se sont laissés caser dans un ministère. Les autres, plus favorisés par le talent et promus au grade d’agrégés, demandaient l’oubli à une thèse de doctorat et ne voulaient pas qu’on leur parlât de là-bas.


Je songe beaucoup au livre de Jules Verne, intitulé De la terre à la lune, lorsque je soupèse mon ancien état d’âme. De modernes Jasons se sont enfermés dans un boulet confortable. Un canon gigantesque leur tend une gueule bourrée de fulminate et les lance vers cet œil blanc qui regarde le sommeil des hommes. Le début du voyage s’effectue dans d’excellentes conditions. Or voici qu’avant d’atteindre le satellite, séjour inviolable, le boulet doit traverser une région raréfiée. Aura-t-il la force de percer cette enveloppe étouffante ? Non, hélas ! et les cadavres des Argonautes aériens, saisis dans le rythme de l’attraction universelle, sont condamnés à graviter éternellement autour de la toison pâle.

Voilà, Mad, à quoi servirent ces trois laborieuses années : à me projeter loin de moi-même pour tomber dans une inclémente atmosphère. Mais comment vous narrer en détail cette lutte inégale ? Pour vous introduire clairement dans ces minutes, il faudrait que vous les ayez comptées sur mes tempes, que vous vous fussiez immiscée à l’écoulement de ma conscience, que vous ayez été cette conscience même. Ah ! vous ne pouviez que me suivre de loin par le cœur, devinant mon émoi sans en saisir les causes. Mais si mal que j’aie pu, en ces pages, fixer cet instant de mon existence bouleversée, je tremble d’en avoir trop bien esquissé les contours et de m’être suggestionné au point d’avoir commis le péché du souvenir.

« Si ces hiers allaient manger nos beaux demains ? »
« Si la vieille folie était encore en route ? »

Mais non, Mad, je suis votre force et votre image ; cette vie évoquée ne saurait me reprendre à votre amour, me dérober encore à vos caresses offertes. Car cette expérience fut définitive et voici comment je vous fus rendu sur cette terre.


Le corps humain ne résiste pas à l’orgie répétée ; au déréglement de l’intelligence, pas plus qu’au libertinage des sens. Un psychophysicien accorderait qu’abuser de ses « circonvolutions » constitue un danger pire que le surmenage du « bulbe ». Au sortir de ces états d’ivresse cérébrale, je tombais dans l’hébétude et le dégoût de vivre. Mon esprit me semblait pâteux comme une langue d’ivrogne. Des migraines fréquentes aménageaient ma tête pour l’installation d’une définitive neurasthénie. Le temps des vacances consacré à la visite de la Belgique, de l’Angleterre ou de l’Allemagne n’apportait plus qu’un léger dérivatif au travail de cette lente désagrégation. J’étais trop familiarisé avec les nouvelles méthodes de la psychothérapie pour n’avoir aucune illusion sur les ravages de la maladie. Il m’aurait fallu marcher vers ce calme que seuls la nature et la vie animale procurent au rêveur. Mais au-dessus de mes instincts de poète s’érigeait avec trop d’orgueil la pensée, pour admettre sa déchéance. Mes longues méditations n’avaient point encore réussi à me pousser jusqu’au bon sens. Je me drapais donc dans mon nihilisme et me dressais immobile à l’entrée du nirvana, comme un bouddhiste résigné à la mort.

Je crois que je n’aurais pas étendu le bras pour saisir ma délivrance. Mais il suffit d’une si simple secousse pour éveiller au fond de nos cœurs l’énergie endormie, qu’une pauvre parole, tendue avec émotion, me projeta vers l’avenir. Jésus apprenant la mort de Lazare pleura, et ses larmes, tombées sur l’ami déjà rongé de vers, le dressèrent debout ; on n’eut plus qu’à couper les bandelettes.

C’était, il m’en souvient, un vendredi soir de la mi-novembre. Les cours reprenaient en Sorbonne. Licencié depuis deux ans, j’avais fait dans la journée ma première leçon d’agrégation : un assez curieux exposé de la théorie des mythes de Platon. De retour chez moi je me sentis environné d’un tel silence que je pris peur. Je me précipitai dans la rue. Ma promenade dut ressembler à la fugue de ces hystériques, qu’on retrouve au terme de leur voyage accompli dans la plus stricte inconscience. Après avoir longtemps erré, au gré de mes pas, je repris connaissance et me trouvai assis devant le bar Maxim’s, buvant avec avidité la musique canaille d’un orchestre dissimulé derrière la salle où l’on soupe.

On me frappa sur l’épaule. Je pivotai sur ma chaise haute et me trouvai face à face avec mon ami de la Marfé. Ce dernier, plus dilettante que moi, ne répugnait pas à endosser un frac au sortir d’une dissertation sur la « relativité de la connaissance ». Bien au contraire ces contrastes l’enchantaient et son scepticisme déluré lui permettait la fréquentation des restaurants de nuit, où, disait-il, se parachève toute sagesse. Mais pour lui l’étonnement fut tel que j’éclatai d’un rire nerveux.

— Vous ne vous attendiez pas à celle-là, fis-je, et je pense monter aujourd’hui d’un échelon dans votre estime ?

— Mon cher, me répondit Georges, je suis assez comme Socrate : je ne m’étonne plus que d’une chose, de pouvoir encore m’étonner. Tout de même, que je vous félicite. Votre leçon sur la Caverne de Platon fut excellente et j’aime vous voir en goûter les fruits dans cette demeure éclairée avec quelque raffinement.

— En fait de caverne, repris-je, je ne suis pas à plaindre. Chacun habite la caverne qu’il peut. La mienne est située au sommet de mon poumon gauche.

Cette inepte plaisanterie ne dérida que le barman. Une si grande détresse creusait mon visage que les yeux de Georges cillèrent de pitié. Il congédia le grand chapeau blanc de mousquetaire orné de plumes d’autruche qui l’accompagnait et, m’ayant fait asseoir sur la banquette de velours cramoisi, il retint mes mains dans les siennes.

« Laissez-moi vous parler, dit-il, avec une sourde gravité dans la voix ; demain il serait trop tard, car chaque demain apporte à nos vies de nouvelles exigences, et celui qui ne se relève pas dans l’instant où il tombe devant le rouleau de pierre, promène sur sa poitrine les sanglants hiéroglyphes des cailloux de la route humaine en perpétuelle construction. Vous voyez devant vous un de ces écrasés.

« Oh ! je ne plaisante plus, ajouta-t-il, amer. Bien souvent, alors que je célébrais la messe de ma pensée et que j’immolais aux dieux inconnus, aux mânes des métaphysiques, dans l’église désaffectée de mon espoir, bien souvent le remords a frappé à ma porte. D’abord il cognait à grands coups de pieds, puis les heurts devinrent moins fréquents. Peu à peu je m’habituai à ce bruit ; à présent je n’entends plus que de faibles gémissements. Je me suis barricadé de mon mieux derrière mon indifférence. Vous pensez bien que notre « meilleur ennemi » veille derrière les planches disjointes de ma conscience. Je me prétends fort contre ses larmes, mais son regard me gêne, et je tressaille lorsque ce geolier inspecte ma cellule au cours de ses rondes fréquentes.

« Car vous savez que notre prétendue indépendance d’esprit n’a servi qu’à nous aider à bâtir une prison ; nous voici nos propres otages.

« La chair est triste hélas ! et j’ai lu tous les livres. »

« Pour moi, du moins, il ne faut plus songer à m’évader de cet état d’âme. Je serais bien vite rattrapé par le gendarme que je me suis donné. Je secoue donc mes fers avec insistance, afin de m’entourer de quelque harmonie.

« Ah ! s’il s’était agi de scruter la philosophie comme on apprend un métier, nous aurions fait de joyeux apprentis. Les loisirs d’un boursier d’agrégation sont trop minces pour lui permettre de raisonner ses connaissances. Il étudie et il enseigne en bon ouvrier, sans désirer plus. Nous deux, étant riches, crûmes de notre devoir de poursuivre la vérité jusqu’à notre épuisement, en braves chiens de chasse désintéressés, et l’on s’est égaré à jamais.

« À vous comme à moi il ne suffisait pas de scier des pensées ou de raboter des jugements ; nous avons voulu construire notre cathédrale avec les rognures de notre intelligence ; nous ne piétinons aujourd’hui qu’un gros tas de copeaux. Que d’excellentes matières premières gachées, mon pauvre ami, que de temps décidément perdu ! Au moins aurions-nous pu réaliser des chefs-d’œuvre, si l’on avait su transformer l’entrepôt de nos rêveries transcendantes en fabrique d’objets d’art. Voilà, voilà, on était des « lyriques ». Poètes, nous nous établissions au centre de la vérité : toute sagesse affluait au cœur. Philosophes, nous courons à l’intérieur d’un cercle mobile, en écureuils têtus.

« Remarquez, ajouta Georges, que mes actes sont indépendants de leur lucidité. Je vous établis un diagnostic qui regarde mon état et aussi le vôtre, je crois ; mais je me trouve votre aîné dans un mal identique. Je touche au troisième période de contagion. J’ignore si je pourrais encore me sauver ; en tout cas, connaissant le chemin du salut, je ne tente rien pour m’y engager. Je ne me soigne ni ne m’inquiète. Je vous parle donc avec un certain désintéressement et vous fait juge. Vous savez mes actes en parfaite contradiction avec mes paroles. Suivrez-vous mon exemple ou mes conseils ? Voilà la question.

« Or, le déséquilibre apporté dans votre moi par de vaines recherches est un avertissement.

« Attardez-vous moins à poursuivre des sirènes qu’à accomplir des gestes utiles. La spéculation phisophique emploie pour vous charmer des accents auxquels on ne doit pas répondre, sous peine d’être entraîné vers des plages mouvantes et de s’enlizer. Combien j’admire le subtil Ulysse de s’être fait attacher au mât, de peur de céder aux enchantements de la science !

« Je vois bien la tendance commune de notre génération : confondre la vérité avec la certitude. Au lieu de vous enfermer dans le fiacre de l’idéal et de vous laisser emporter par un cheval aveugle, sachez monter sur le siège et manier le fouet. La raison humaine ne doit servir qu’à vous mettre en mains les rênes de l’instinct. Les préceptes philosophiques ont chance de vous aider à verser et suscitent des encombrements. Agissez donc, vivez ; vous filerez sans encombre. Tandis que vous vous épuisez à contourner un tas de pierres au milieu du chemin, l’existence vous pousse doucement à droite et résout pour vous la difficulté. Ou, si vous voulez à tout prix vous donner l’illusion de dogmatiser, soyez avec ces gentlemen qu’on nomme pragmatistes et qui écrivent non pour des cerveaux, mais pour des hommes. »

…,… Et de la Marfé s’amusant, mais avec sérieux, à parodier le fameux passage du Tue-la de Dumas et à reproduire le mouvement de la célèbre tirade de l’Homme Femme, s’écria :

« Et maintenant, si trompé par les apparences ; si désabusé des phrases creuses sur « l’idéal moral », « la conscience universelle », le « devoir présent », chères aux romantiques attardés ; si écœuré par un style détestable auquel vous avez cédé jusqu’à ce jour, en proie au psittacisme des prétendus savants ; si désireux de reconquérir votre paix, de vivre dans la foi et l’inébranlable certitude, d’entendre comme jadis la nature vous murmurer des paroles de joie, — vous voulez remplir votre rôle, chanter la terre, glorifier la force, exalter l’ordre, aimer d’amour, en un mot déployer toutes vos énergies, — eh bien, mon vieux, fous le camp. »


À tout autre instant, j’aurais admiré la tenue de ce langage ; — ai-je dit que Georges aimait les contrastes ? — et si j’ose, chère Mad, vous reproduire ce discours avec ses longueurs, son raffinement d’images et sa crudité dernière, c’est que je le retrouve aujourd’hui enregistré profondément sur les rouleaux du souvenir. S’il vivait encore et qu’il pût avancer la tête au-dessus de votre épaule, ce curieux ami se relirait avec quelque plaisir.

Mais à cette minute de mon destin où deux solutions me sollicitaient à la fois : me jeter dans la Seine ou dans le vagabondage intellectuel, le conseil énergique d’un « qui s’y connaît » me sauva.

Je n’écoutais guère la mercuriale, les yeux perdus et l’âme absente. Pourtant j’entendais se lever en moi, du fond de ma tristesse, comme une entraînante mélodie. Ce n’était plus la voix de Georges, mais celle de ma propre conscience, qui m’interpellait avec quelle violence ironique ! Un dernier accord foudroyant et la toile bariolée que j’avais dressée avec mes mains, avec mon esprit, avec tout mon vouloir, se déchira. Par de là, un frais décor était planté. J’eus la vision confuse d’un verger fleuri dans un cirque de montagnes étincelantes. Deux formes silencieuses et hiératiques contemplaient la fusée du jet d’eau menu au centre de la pelouse. Je me penchai à mon tour sur la vasque de pierre et ne vis que le reflet de nos deux enfances, Mad, la vôtre et la mienne, à peine troublées dans leur songe par la chute murmurée des perles blanches sur le miroir liquide. En une seconde je découvris, à la manière des moribonds, un immense pan de ma vie, et je crus réintégrer d’anciens états d’âme.

Jamais, comme en ce soir de mai, où je m’efforce de décomposer sous vos yeux ce geste décisif de mon existence, je n’ai mieux compris la supériorité de Shakespeare sur nos auteurs classiques. Racine et Molière nous proposent sur la scène des caractères toujours égaux à eux-mêmes, selon un principe cher à Boileau : l’unité d’action. Cette simplification artificielle est encore due à un excès de logique. La vie s’impose autrement complexe, avec ses sautes brusques et ses décevantes volte-face. Chez l’auteur du Marchand de Venise, au contraire, le type humain se dépouille de tout schématisme. Dans le même personnage les contraires se donnent rendez-vous et les actes obéissent à des poussées inconscientes.

Sans doute des milliers d’êtres, même aux instants les plus décidés de ma rage individualiste, n’ont jamais cessé de me tendre des bras suppliants. Mais j’aurais aussi bien pu demeurer toujours enchaîné à mon rocher, avec le vautour de la métaphysique acharné à me déchiqueter. J’ai subitement rompu mes liens et rebroussé chemin. Cette conversion m’apparaît un cas psychologique miraculeux, et je dois un beau cierge au dilettante professionnel qui daigna, en souriant, prononcer un peu académique « lève-toi et marche ».


…Sur le moment, j’étais si attentif au bouleversement de mes pensées, que j’oubliai de remercier Georges. Ce dernier n’avait pas encore rejoint le chapeau aux plumes d’autruche, que je m’élançais au-devant du trou noir de la Place de la Concorde.

Au sommet de mon désarroi une résolution fixe venait de se poser, comme un aigle au-dessus d’un précipice : m’enfuir loin de ma pensée, n’importe où, vers un paysage de repos ; demeurer à l’abri des livres, et des folles tentations dans un havre compatissant. Une phrase de Goethe fit de l’air en s’ébattant dans ma tête : « Toute théorie est grise, dit Méphistophélès ; mais l’arbre précieux de la vie est vert… Un individu qui spécule, est comme un animal promené par un génie malin sur une bruyère aride, tandis qu’à l’entour s’étend un gras pâturage. »

Où mènerai-je paître le troupeau de mes désirs ? Tiendrai-je mon cœur en laisse et l’attacherai-je à l’arbre de la science, au milieu de la lande ? Alors il mourra de consomption, rêvant de forêts vierges et de hautes lianes. Ou bien le rendrai-je à la vie, au soleil, au lieu triomphant de ses premiers ébats. Là, dans un parc baigné de ciel, sous l’émoi des palmes heurtées et des fleurs vacillantes, il bondira avec docilité ; la joie de se reconnaître créera son ordre, et sa liberté ne sera que discipline.

L’ardeur avec laquelle, trois ans plus tôt, par une semblable nuit de novembre, j’avais saccagé des tiroirs et dis adieu à vos montagnes, je la retrouvai devant mes malles béantes. L’instant était identique. J’entassais en hâte les objets, témoins familiers de mes souffrances, de peur de me laisser apitoyer. Au fond je n’hésitais pas plus, que jadis je n’avais tremblé en vous quittant. Un même élan de vie me poussait à regagner cette ancienne sécurité, que j’avais immolée, dans l’espoir de plus hautes satisfactions. À présent l’expérience était concluante ; c’était bien dans mon premier séjour que résidait mon véritable accroissement.

Au matin, je sautai dans le premier train en partance, après avoir télégraphié à François. Tassé dans un coin du compartiment, comme on s’enfonce dans l’oubli, je ne désirais qu’une âme d’enfant. À mesure que la locomotive, après avoir traversé le jour, bondissait au-devant des ténèbres, une nouvelle inquiétude courait à ma rencontre : comment allais-je me retrouver ? Ne serai-je que la proie des fantômes et sombrerai-je encore dans un désespoir, calme cette fois mais non moins annihilant ? Me réveillerai-je avec les goûts fainéants d’un hobereau raté et traînerai-je sur le sol de ma petite patrie un ennui égal à celui de mes camarades demeurés sur le boulevard ? Ou bien pourrai-je, enseigné par la sagesse acquise dans les déboires de l’esprit d’orgueil, soutenu enfin par les charmantes et profondes réalités de ma terre, donner libre cours à mon exaltation, sans perdre pied ; manifester mon intelligence au contact des champs et parmi la fumée des chaumières ?


…Un lourd manteau de nuit broché d’étoiles drapait la petite ville, donnait un air de capitale emphatique à cette petite bourgeoise vaniteuse et cancanière qu’est Grenoble-la-Fourbe. Les remparts, à mi-coteaux, mettaient des nœuds de velours sur la robe de voile noir de la plaine. Au loin les gazes diffuses enrubannaient, les Alpes, et tout là-haut la lune secouait des lambeaux de tulle blanc pailleté.

Sur le quai le même commissionnaire trapu, la tête dans les épaules, la nuque relevée jusqu’à l’occiput, le regard bigle, semblait m’attendre avec sa casquette écrasée sur le crâne et son pantalon de velours à larges côtes. Sur la place de la gare, dans la rangée des omnibus, je distinguai aussitôt la vieille jument grise attelée au « panier » surmonté de son dais à franges et, sur le siège, le fils du fermier. Ce dernier me salua avec ce même chapeau de premier communiant, en paille jaune, cerclé d’un ruban, que je lui ai toujours connu. Jadis, il venait ainsi m’attendre à ce train de neuf heures du soir, lorsque le temps des vacances fermait mon collège de Lyon. Ces trois ans d’absence n’avaient pas accru ni ralenti l’enthousiasme de mon cocher. Notre reconnaissance se fit sans longues phrases, avec les mots banaux et nécessaires qui accueillent toute bienvenue.

Je fus enchanté de cette attitude. J’avais si peur qu’on me sautât au cou ! Ainsi donc, rien n’était changé autour de moi ; les êtres et les choses m’entouraient des mêmes présences et dégageaient les mêmes pensées. C’était le même serviteur malin à l’air niais, la même jument pommelée, la même voiture bien dauphinoise ; je n’avais qu’à prendre les rênes en main, pour retrouver la joie éprouvée jadis lorsqu’on me permettait de conduire.

Pour mieux savourer en silence mon propre spectacle intérieur et observer le retour de mes impressions une à une, je laissai la voiture prendre les devants avec les bagages et m’engageai à pied sur le cours Berriat. Cinq kilomètres ne m’effrayaient plus dès maintenant, et j’avais hâte de sentir comment j’allais me comporter avec la campagne.

Les lumières se firent plus rares ; je pressentis le Drac derrière les peupliers de la digue. Un instant, je l’eus sous mes pieds. Le pont de bois dont on change chaque jour quelques lattes et qui n’a jamais cessé d’être en réparation, me laissa apercevoir, par ses fentes, un tourbillon noir entre deux bancs de cailloux. En me penchant au-dessus du parapet pour deviner la fuite du torrent, je songeais à mes nuits passées loin de ce fracas et les vers de la magnifique Hérodiade de Mallarmé chantèrent dans ma mémoire :

« Que de fois et pendant les heures, désolée
« Des songes et cherchant mes souvenirs qui sont
« Comme des feuilles sous ta glace au trou profond,
« Je m’apparus en toi comme une ombre lointaine.
« Mais horreur ! des soirs, dans ta sévère fontaine,
« J’ai de mon rêve épars connu la nudité ! »

À présent la route s’enfonçait dans les champs. Les labours d’hiver étaient commencés. La plaine encadrait des milliers d’écorchures et les mottes s’alignaient comme de légères vagues ; çà et là le soc luisant d’une charrue renversée. Je marchais vers la montagne. Le Moucherotte papillotait dans la buée transparente, presque immatériel. Soudain la lune découvrit votre maison, à travers les squelettes des arbres, et sembla entrer par les fenêtres. Mon pas réveilla le terre-neuve Mirabeau, qui donna furieusement de la voix contre la grille ; son museau soufflait la colère par-dessous les lances de fer. Peut-être vous êtes-vous à demi réveillée, Mad, pour donner en votre cœur une prière aux vagabonds qui voyagent la nuit par les routes froides, le havresac sur l’épaule et le gourdin en main ?

Quand même une heure plus propice aurait éclairé mon retour, je n’aurais pas sonné à la petite porte de votre clos. Avant de goûter les surprises de votre cher accueil et de m’assurer jusqu’à quel point l’image d’un absent peut grandir dans une mémoire aimante, je voulais d’abord pousser droit au château de mon père, d’où je repartirais absous, prêt à mieux m’agenouiller sous votre pardon.

Au dernier coude de la route, la pauvre vieille croix dressée à l’entrée du village m’apparut. Le poing du vent ni les coups de tête de l’orage n’étaient parvenus à la jeter à terre. Devenue seulement plus branlante, on eût dit qu’elle s’était encore inclinée pour me tendre sa couronne de houx. Je laissai à droite le chemin qui monte au bourg et pris par le sentier d’en bas, où vient buter la dernière pente de notre parc.

Mad, de quelle inquiétude de pensée était faite cette claire nuit d’automne ! À travers quelles contradictions je poussai ma fortune ! Les saules du ruisseau, les mûriers, les chênes rabougris, dont le pied s’entoure d’une corbeille de ronces, sollicitaient mon émotion, tentaient de me donner des larmes. La montagne embue de lune et le paysage houleux sous les étoiles achevaient mes sentiments, les tiraient jusqu’au lyrisme, cependant que mon esprit, craignant la duperie facile, s’analysait encore et ricanait.

— Si j’allais ne plus me reconnaître ! Si mon effort pour rentrer dans le passé m’abandonnait soudain ! Peut-être que je m’abusais sur le sens de mon excitation, et qu’une attitude romantique créait ma sincérité, comme un geste voulu de menace déchaîne dans l’âme une colère factice. N’avais-je pas enterré ma foi sous le poids des livres ; et pouvais-je encore renaître dans la simplicité ?

La peur de me jouer la comédie de l’enfant prodigue tenait à distance les baisers de la grâce, me défendait tout abandon et de prononcer avec emphase :

« Salut ! champs que j’aimais… >>

Je comptais beaucoup sur le cimetière pour lier mes impressions disparates et me composer une pacifique unité.

Lorsqu’on s’aperçut que les tombes, rangées jadis autour de l’église comme des barques au pied d’un phare, descendaient dans les vignes voisines, et que les squelettes voulaient encore saisir les grappes vermeilles, on pensa enclore dans la vallée un champ pour les morts. Nul ne se hâta de céder un coin de terre florissant à la rapacité des vieux paysans défunts et ne se soucia de voisiner avec des feux follets.

Mon père, au contraire, se montra satisfait que la grande barrière de son parc ouvrit sur le lieu du repos éternel, et que, du haut de notre terrasse, le regard ébloui par la chaîne limpide des Alpes pût s’abaisser sur quelques cyprès. J’ai idée, Mad, qu’en offrant ce terrain au village, mon père avait voulu que mon premier pas vers la désobéissance me forçât à enjamber sa tombe, et qu’en rentrant dans la demeure confiée à mes soins pour l’embellir et l’accroître, je dusse aussi longer ce petit mur semé de croix noires.

Pas plus que la place de la gare, le Drac, la vue de votre maison, — le cimetière ne m’émut. J’en éprouvai quelque dépit. Était-ce vraiment la peine, d’avoir en une minute, rompu avec trois années de débauches spirituelles et renoncé au narcotique de l’intelligence, pour ne pas goûter des impressions simples et ne pouvoir s’élever à la joie robuste d’un campagnard !

J’oubliais, Mad, qu’au centre de ma conversion prématurée siégeait un esprit rebelle, et que le sentiment de la nature ne parle qu’à l’humilité. Il y avait trop d’Hamlet en moi, je veux dire trop de volonté cérébrale et trop d’aboulie vis-à-vis de l’action. Je crois bien qu’à l’instant où je doublai le cimetière, je ne pensais à rien autre encore qu’à Jules Laforgue.

. . . . . . . . . . . . . . . .


François m’attendait sur le perron, très calme, sa vieille casquette de loutre dans une main, la lanterne de l’écurie dans l’autre.

— Belle nuit, Monsieur Henry, me dit-il ; belle nuit, mais ça sent la gelée. J’ai fait du feu dans la chambre verte. Il y a de la soupe et un morceau de jambon.

Là-dessus, il me montra un dos voûté et se dirigea à pas pesants vers la ferme tapie dans le lierre, car depuis longtemps l’angélus du repos avait sonné, et François, levé à quatre heures du matin, n’aime pas se coucher tard.

Notre conversation avait été plutôt brève, mais c’est alors seulement, en face de tant de certitude, que je sentis l’émotion m’envahir.



6 mai.


Mad, Mad, comment aurais-je pu supposer que ma dernière confession retentirait en votre âme au point d’y faire saigner d’anciennes blessures ! Prévoit-on jamais la vibration de ses actes dans les consciences environnantes ! Sans le vouloir, j’ai brutalement réveillé des soucis poignants, que votre amour travaillait à endormir, et ce chagrin que vous m’aviez caché, comme on cache un mort, s’est levé les yeux grands ouverts.

Lorsque jadis j’ai déserté les vieux noyers du parc, je croyais bien ne faire de mal qu’à moi-même. Tout rentrera dans le calme, pensais-je, comme après la chute d’un corps dans l’Océan glauque. Derrière ma fuite, les vagues se refermeront, et l’oubli me prendra dans ses brouillards, pour me dérober aux mémoires inquiètes…

Chère petite lampe qui brûliez, humble et fidèle, au seuil de ma nuit et que j’avais pensé éteindre d’un souffle dédaigneux ! À l’heure des adieux, un instant vacillante, vous continuâtes à éclairer un sanctuaire désespéré, et votre souffle de lumière ne se lassa point de trouer l’ombre solitaire, comme une flèche d’or. Ainsi donc, quelque part à travers le monde, une clarté veillait pour moi ; une coupe d’huile essentielle était préparée, comme on dispose, aux confins des horizons désolés, une petite cabane pleine de vivres, qu’on renouvelle avec confiance, afin que l’explorateur égaré, dont on espère toujours le retour, trouve enfin un abri et se repose dans la joie.

Avec quelle tendresse votre lettre d’hier me laisse deviner votre angoisse des anciens jours ! J’aperçois trop tard de combien de larmes furtives se compose votre sourire d’aujourd’hui. Ce sont trois années de mortelle résignation, qui ressurgissent derrière cette plainte toute simple, jaillie d’un cœur qui s’est donné à jamais : « un instant j’avais cru que la vie n’était pas pour moi ». Parole troublante dans une bouche de dix-huit ans, qui retentit au delà des douloureux sanglots du prophète.

Ni le soleil au-dessus de vos montagnes, ni les prairies suspendues aux flancs des collines, ni le fifre des bergers qui paissent leurs troupeaux aux clochettes aériennes, ni la plaine charmante couchée sous nos pieds, ni les figuiers de notre vigne, ni cet obscur instinct qui nous précipite vers toujours plus d’existence — n’ont eu raison d’un souvenir palpitant. Chacun de vos rosiers tressait à votre âme une guirlande de mélancolie : votre jeunesse était vide, car vous la remplissiez d’une absence.

Voilà pourquoi sachant le don des larmes et qu’une conversion ne s’annonce pas par l’épanouissement d’une vie nouvelle mais par des sanglots, vous me posez encore, avec une sagacité digne du plus pénétrant des psychologues, cette capitale question : « Ce n’est point tout d’être rentré dans vos limites et votre rôle, je veux savoir quand vous avez pleuré pour la première fois. »

Mad, je vois bien que vous voulez toute mon âme. Ce n’est point assez d’admirer les sorciers, les hérésiarques et tous les grands convertis du moyen-âge, qui vidaient, aux yeux du peuple, sur la place publique, la hotte de leurs détestables péchés et qui clamaient avec volupté le détail de leurs fautes ; il est encore besoin de les égaler par l’humilité et de laver ma coulpe dans un dernier aveu. Il n’est aucun de mes sentiments successifs qui doive vous demeurer ignoré, puisque c’est toute ma vie que je veux déposer au pied de votre tribunal, avant de m’asseoir à votre droite.


Je vous ai narré la sécheresse de mes émotions, le soir de mon retour à la maison hospitalière de mon enfance. La nature se taisait, les vieux murs, les chambres vides dégageaient des fragrances inefficaces. J’étais encore mal préparé à cette docilité rayonnante, que réclame la terre pour manifester son enseignement de vie. C’était comme si l’on m’eut placé soudain devant un chef-d’œuvre. Je me doutais bien que de ce château émanait une foi consolante et une pleine certitude, mais je ne percevais encore que de ternes avertissements. Les choses m’accueillaient sans hostilité, mais je ne pouvais encore me dire leur ami.

Le souvenir de mes trois années d’exploration, au pays de l’intelligence pure et de la vérité dépouillée d’oasis faisait trop de bruit autour du sage murmure de mon jet d’eau. Je passais donc mes heures à me promener dans le parc, semblable à un morphinomane subitement privé de son poison, qui éprouve quelque trouble à rentrer dans la voie commune. Je me cramponnais à mon désœuvrement, ayant répudié mon ancien principe d’action sans avoir pu fixer ailleurs mon industrie, et je m’ingéniais à me créer une volonté neuve.

Pendant cette fin de novembre, je manquai d’enthousiasme et d’attendrissement. J’étais vaguement ému mais sans confiance, sans extase. Je pense que j’avais honte. Je fuyais la société des voisins.

Enveloppé dans une peau de chèvre et coiffé d’une toque fourrée, je passai le mois de décembre à chausser des skis et à dévaler les pentes des prairies, raidies comme un grand cadavre, sous un linceul de neige rude. Ce fut mon meilleur exercice spirituel. J’y acquis une nouvelle vigueur et de réparer l’usure de mes organes limés par la dent des concepts. Ainsi la nature m’avertit qu’avant de transformer mon intelligence, elle voulait d’abord pénétrer dans mes poumons, et qu’il n’est pas de plus sûr moyen pour se laisser éduquer par l’air de nos montagnes que d’en avoir la saveur plein la bouche.

J’en étais donc à ma première leçon de vie, lorsqu’un mot me fut remis un matin par votre jardinier. Votre grand-père me priait de venir chez lui passer la veillée de Noël.

Cette lettre m’irrita par l’excès de bonté dont elle récompensait mon ingratitude. Depuis quarante jours que j’étais là, je n’avais fait aucune visite au plus cher ami de mon père, au meilleur des voisins, au plus indulgent conseiller de mon enfance. J’étais demeuré tapi dans mon antre, et voilà qu’on ne me gardait pas rigueur de mon air maussade, qu’on ne me faisait expier mon absence que par des bras tendus, que loin de se réjouir de ma misère on m’aidait à me retrouver en m’entourant de sympathie !


Il était neuf heures du soir comme je m’acheminai, une lanterne à la main, vers votre maison dont j’apercevais les lumières à travers les arbres immobiles, enlacés sous leurs banderoles de givre. Les Alpes se dressaient contre la bise, comme les vagues gigantesques d’un lac bleu d’opéra-comique ; les maisons du village se tassaient avec leurs toits blanc écru, comme des pots de crème sous un linge ; la nuit me regardait fixement. La neige cédait un peu sous mes bottes en craquant, les deux rangs de mûriers étêtés indiquaient seuls le chemin : toute la plaine en première communiante priait sans bruit.

Dès que j’eus mis le pied dans ce grand salon embrasé, je sentis l’immense solitude que je venais de traverser se fondre comme la boue de mes semelles, se peupler de doux regards. Je n’étais plus seul et quand même chez moi.

Il n’y eut pas d’exclamation, pas de « ah ! » de surprise, rien que des sourires attendus, les mêmes braves sourires d’autrefois que je connaissais bien et qui accouraient à ma venue du fond de ce foyer éclaboussé de flammes.

Voilà donc que je me réveillais de ma léthargie ; j’avais dû vivre à l’état second des minutes inconscientes, car hier encore j’étais là, n’est-ce pas, assis sous l’auvent de cette haute cheminée peuplée de grès et de faïences antiques ; votre grand-père fumait la même pipe en terre à deux sous, et sa calotte, au gland arraché, coiffait toujours la tête féroce d’un nègre en plâtre, bourrée de tabac. Les mots venaient on ne sait d’où, éveillant en tombant des idées pauvres : « Le père Martin a pris un lièvre ; la fille de Giraud tousse et crache le sang ; j’ai fait fendre la glace du bassin pour que les carpes puissent respirer ; le curé doit venir manger une oie aux marrons ; mon fermier a tué un cochon », et tous de crier en chœur « ah ! le sale cochon ! » pour satisfaire, par une amphibologie facile, une manie chère à votre grand-père, qui consiste à détester par derrière un déloyal serviteur, qu’on garde quand même et aux supplications duquel on cède, chaque fois que l’instant d’un terme problématique ramène toute une famille d’yeux larmoyants.

Chacun reprit la conversation à l’endroit où mon caprice l’avait rompue trois ans plus tôt. Vous seule étiez plus rougissante, grandie de tout votre amour surélevé, et si je reconnaissais à votre grand-père la même robe de chambre à brandebourgs violets, je découvrais, en même temps que des yeux trop brillants, une longue robe de drap vert amande, serrée à la taille par une haute ceinture, que je ne vous avais jamais vue.

Je vous avais quittée petite fille ; je vous retrouvais femme, avec un rire plus mesuré et des paupières plus langoureuses. Vos mains me tendaient toute la bonté qu’étalait votre regard. Vos yeux parlaient très vite, mais vos bras disaient encore plus de secrets ; vous les mouviez comme on dispose des guirlandes autour d’un socle.

À mesure que la veillée avançait, les heures se faisaient plus recueillies. On s’écoutait marcher au bord de son attendrissement. J’étais très étonné.

Je m’attendais à voir une petite provinciale limpide et bête, et je découvrais une âme parfumée par toutes les senteurs de la vie journalière et du devoir accepté avec transport. L’air était chargé de vertus claires. Les murs, tendus de velours rouge, sous la lueur des grosses bûches reflétaient moins des visages que des évidences consolantes. Il y avait beaucoup de caresses éparses, et la parole de saint Luc berça mon esprit : Si cognovisses et tu, et quidem in hac die tua, quæ ad pacem tibi ! Nunc autem abscondita sunt ab oculis tuis.

C’est alors que rejetant la bande de flanelle blanche qui bordait les touches jaunes du piano carré, vous laissâtes vos doigts parler comme des milliers de cœurs. Qu’alliez-vous dire et que préparait ce prélude d’arpèges ? Un vieux Noël sans doute ou une complainte paysanne. Soudain je reconnus les premières mesures de la musique que Reynaldo Hahn adapta au chef-d’œuvre de Sagesse :

Le ciel est, par-dessus le toit,
          Si bleu, si calme !
Un arbre par-dessus le toit
          Berce sa palme.

Mêlée à cet accompagnement monotone et menu, si bien approprié aux langueurs d’une âme désolée, votre voix s’élevait dans la nuit, pure comme les désirs d’une vierge.

Ah ! ces vers, comme ils me précipitaient à genoux en face de mon passé palpitant ! Ce n’était plus Verlaine dans sa prison de Mons, qui, du bord de sa lucarne brisée, contemplait ce lambeau de ciel triomphant et cette branche pacifique remuée par la brise, mais moi-même détenu dans la geôle de la vie, captif de ma raison et condamné par mon orgueil à ne plus apercevoir, par le soupirail grillagé de mon entendement, qu’un pan d’azur et le rameau vert de l’arche sainte.

La cloche dans le ciel qu’on voit
          Doucement tinte.
Un oiseau sur l’arbre qu’on voit
          Chante sa plainte.

Cette cloche, comme elle se lamentait au fond de mon âme ! comme je l’entendais, cet oiseau, regretter son nid fauché et les hautes herbes du printemps ! Et pourtant, et pourtant il aurait fait si bon vivre comme tout le monde ; manger du pain de chacun ; venir avec les autres puiser à la fontaine sur la place du village ; marcher le long des peupliers, les mains grandes ouvertes ; dire des choses communes qui retentissent si loin !

Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là,
Simple et tranquille.
Cette paisible rumeur là
Vient de la ville.

Ah ! ce gémissement chargé d’indicibles regrets, ce soupir d’envie vers tout ce qui est lumineux et calme ! et ce sanglot final :

— Qu’as-tu fait, ô toi que voilà
Pleurant sans cesse,
Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà,
De ta jeunesse ?

. . . . . . . . . . . . . . . .

Ce fut subitement comme une pluie de lucioles dans la nuit de ma pensée, comme une gerbe de flammes au sommet d’une meule dans la campagne nue.

Assis devant le piano, la tête dans les mains, je ne me demandais pas, sur l’instant, quel secret avertissement avait dicté votre choix, ni comment vous connaissiez cette musique. C’était bien mon mal qui s’essorait en notes térébrantes. Je racontais ma vie moi-même, je la revivais toute dans une magique intuition. Comment dire cela ? Je ne raisonnais plus, je ne pensais peut-être pas, je frissonnais. Puis quand j’eus tout oublié, alors je pleurai comme jamais je n’avais pleuré.

Je ne savais pas qu’on pût pleurer ainsi. Je n’étais secoué par aucun spasme. Aucune contraction ne me faisait hoqueter ni verser par saccades un torrent de larmes. Non, c’était tout autre chose et d’infiniment doux. Je pleurais lentement, très lentement sans arrêt.

Les larmes glissaient sur mes joues et là, tombaient égales sur mes genoux. Elles coulaient silencieuses et tranquilles, comme une petite source qui sort d’une touffe d’herbe et qui serpente dans le sentier. On eût dit que j’allais me fondre en eau peu à peu, que mon sang, le sang de mon cœur et de mes artères s’était changé en rosée, perlait sans discontinuer à mes paupières.

J’aurais voulu demeurer ainsi, pleurer comme cela toute ma vie, jusqu’à mon dernier soupir. J’étais si heureux, si calme ! ces larmes me procuraient une telle quiétude ! Plus je pleurais, plus je me sentais ivre de pleurs. Je cherchais à en trouver d’autres. J’avais peur qu’elles ne me manquassent. Mais elles s’étaient si bien accumulées dans ma gorge que, lorsqu’elles eurent toutes coulé, il ne me resta plus qu’une immense joie et le sentiment d’une paix magnifique.

…Combien de temps restai-je en cet état ? Lorsque je relevai la tête, le feu s’alanguissait dans la haute cheminée. Votre grand-père se tenait toujours dans sa bergère brodée au petit point, pensif et solennel. Il avait compris. Aucun mot de pitié ne troubla la douceur de l’atmosphère. Pour combler mon âme, il ne fallait que du silence, un de ces silences infinis du fond desquels accourent des processions de lumière. Vous, vous étiez retirée dans votre chambre, tellement impressionnée par la vue de mon visage effondré que le cœur vous faillit.

Cependant la cloche de la vieille église du village se mit à se réjouir. Avec son unique note grêle elle martelait le rythme d’un noël dauphinois et c’était comme des milliers d’agneaux bondissant sur la neige des prés.

Votre grand-père se leva et m’entraîna par le bras. Les enfants du fermier nous attendaient à la porte avec des torches pour nous précéder par les chemins glissants jusqu’au portail du presbytère. Çà et là des ombres s’agitaient ; des lanternes dansaient dans la plaine, brandies par des mains invisibles. On n’entendait que des cantiques.

Vous vous teniez sous le porche de l’église, enveloppée d’un grand manteau de loutre. Je vis votre main me tendre un petit livre par-dessus la pierre creusée du bénitier et, tandis que je le prenais, nos doigts s’enlacèrent machinalement comme pour prosterner nos cœurs dans la même prière. Dès cette minute, je me sentis bien à vous, car au milieu de mes larmes vous veniez de vous lever ainsi qu’un nymphéa sur un étang.

La messe de minuit commença. Le sacristain agitait dans le chœur un petit carillon qui montait jusqu’à la voûte en or, pour de là s’égoutter sur les têtes des paysans. J’ouvris le livre où il voulut. Sur une feuille volante était écrit : Prière de Ernest Hello, et je lus :

« Petit enfant de Nazareth qui vivez dans le silence, la paix et l’humilité, venez en moi me donner la douceur, le silence, la paix, l’humilité ; faites que j’aime les petites choses, les petits enfants, vos outils, votre table ; que je travaille avec vous, sous vos yeux, dans votre amour ; que je ne vous perde pas de vue ; que je vive, que je pense, que je parle, comme sachant bien que vous êtes là, Marie et Joseph, à côté. Donnez-moi le goût de la petite maison, avec sa douceur, son ordre, sa modestie et le soulagement qui vient de l’humilité.

« Donnez-moi, la paix, la jeunesse, le calme, l’enfance, la petite maison.

« Donnez-moi Nazareth.

Ainsi soit-il. »

C’était la réponse inspirée au « qu’as-tu fait de ta jeunesse » ; l’illustration vécue du

Mon Dieu, mon Dieu la vie est là
   Simple et tranquille :

la vérité enfin conquise, descendue à jamais dans mon âme comme la première hostie.

…Et la troisième messe basse me surprit transfiguré par la vision du devoir librement consenti, inondé de paix et de certitude, répétant dans une sorte de ravissement céleste : « Donnez-moi le goût de la petite maison. »



12 mai.


Tout à l’heure, en ouvrant ma fenêtre, j’ai senti la nature entière m’entrer par les yeux. Pour la première fois je crois contempler la lumière du jour et m’apercevoir que c’est le printemps.

J’ai envie de tomber à genoux devant les arbres, comme le bon saint François, et de dire au soleil : mon frère.

Il est encore très matin et des quantités de jeunes vies se hâtent vers l’action, accomplissent leur loi.

Des abeilles sortent en masse du rucher, pour se répandre dans le jardin ; des mouches zigzaguent dans un rayon ; des insectes vrombissent au bord de la gouttière ; un train siffle dans la plaine, on le devine à un petit bouquet de fumée toute blanche ; j’entends quelque part François ratisser une allée ; les huppes pupulent et les pies-grièches s’appellent au creux des cerisiers ; un coq s’enroue à chanter et je songe à son cou allongé, comme pris d’étranglement. La pluie de l’autre semaine a étoffé la verdure des arbres ; l’herbe est haute.

Je participe à ces existences multiples, étant leur somme, et une parcelle de cette conscience universelle dont je perçois les pulsations à travers le rythme des choses. Je respire avec les campanules bleues, je baigne dans l’air comme les abeilles, je saute au milieu des prés avec le grillon. Je suis peut-être ce marronnier touffu qui regarde le ciel — et je vous aime… Mad, dans quel mauvais livre ai-je lu qu’un jour nous mourrions ?

À présent je comprends de quels vains tourments j’ai jadis surmené mon intelligence. Je faisais de cette dernière le plus haut sommet de la vie, alors qu’elle n’est qu’un cap enfoncé dans la mer. De toutes parts le réel nous submerge ; la nature ne nous a prêté la raison que pour nous permettre de mieux palper nos limites. C’est plutôt par la certitude de nos transports que nous nous élevons jusqu’à l’unité de la création. La vraie métaphysique ne se trouve pas dans les livres, mais en chacun de nous, je veux dire non pas tant dans notre esprit que dans nos cœurs.

S’il m’arrive de relire un de mes philosophes préférés, je m’adonne à cette lecture en toute sécurité. Il n’est point de phrase de Kant que je ne contrôle par un vers de poète, pas un vers que je ne pèse au poids de la nature.

En ce matin fleuri et parfumé j’ai conscience que mon être va plus loin que la pensée, jusqu’au vécu. Quand mon esprit se repose, mon âme apparaît. Je la sens là, au bord de mon corps, venue des profondeurs de ma vie, prête à s’élancer vers tout.

Il m’a fallu beaucoup de simplicité pour arriver jusqu’à moi-même. Les premiers temps de mon séjour ici, trop de pensées disparates s’étaient accumulées en mon esprit pour me permettre d’être seul.

Tandis que j’errais dans la campagne, m’appliquant à vivre les phénomènes environnants, à goûter la nature sans réflexion, des nuages de souvenirs s’interposaient entre le réel et ma conscience qui sont pourtant un seul être.

Je m’asseyais au bord du Drac, décidé à m’absorber dans la contemplation des eaux bourbeuses du torrent et à pousser cette vision pittoresque jusqu’au sentiment pur. Or soudain je me surprenais en train de spéculer, d’assembler des raisonnements :

— Que diraient mes amis de Paris s’ils me voyaient ? Sans doute que nous parlerions de l’espace, réceptacle des choses et synthèse de nos perceptions. Nous avancerions que toute la nature ne vaut pas un bon tableau, et qu’aller à la campagne, c’est se rendre au Louvre. On ferait des citations ; on rirait avec retenue. J’aurais grande envie de tous les précipiter dans le gouffre mugissant ; ils seraient pris du même désir à mon endroit. On finirait par s’en aller chacun chez soi, après s’être serré la main et caché avec soin ses sentiments.

Ainsi chacune de mes impressions était entachée de mémoire. Ou bien, lorsqu’il m’arrivait de cueillir une fleur, en même temps que son parfum je respirais une élégie de Desbordes-Valmore. Un tel poids de littérature m’avait accablé qu’à présent, débarrassé de cet odieux fardeau, je pensais encore le porter sur mes épaules. Tous mes soins tendaient donc à être sincère et à sentir sans phrases.

Ce n’est qu’à vous mieux connaître, vous et la nature votre sœur, que j’appris à ne plus faire de phrases, à être vrai, à vivre des émotions conduites à leur paroxysme, jusqu’à la sérénité, à cet état où toutes les facultés s’équilibrent dans leur plus haute tension.

Au contact de votre foi j’ai resplendi d’aurore. Voilà bien cette grande supériorité dont je fus d’abord jaloux : vous n’avez jamais douté de rien, ni vous, ni votre grand-père, ni ceux de ce pays. Votre vie est un tissu de certitudes, un écheveau d’évidence qui se déroule. Ici les gens ne palpent que des réalités, — les dauphinois sont des roublards. Un savant ne saurait atteindre à ce positivisme enthousiaste.

Lorsque j’eus dit : « je pars pour Paris », les villageois me regardèrent avec confiance, comme s’il s’agissait d’une excursion en ballon captif. Il était manifeste que j’allais revenir, que je ne pouvais toujours demeurer suspendu entre ciel et terre et qu’il me faudrait bien descendre un jour de ma nacelle.

Mon retour était prévu, chacun l’avait prédit. C’était la chose la plus simple du monde. L’on me vit, en effet, atterrir après trois ans de silence ; il n’y eut d’étonné que l’aéronaute. Même vous, qui en secret pleuriez ma fuite, vous n’avez pu blasphémer l’espoir. Mon absence vous parut un peu prolongée, simplement.

On ne m’a ni fêté, ni parlé de cette escapade. Il s’agissait de bien autre chose, puisque j’étais là. En vérité, je n’avais jamais bougé. Une migraine avait dû me garder l’après-midi sur ma chaise longue, et voici qu’à l’appel de la cloche du soir je reprenais ma place à la table de famille.

Mais rien n’a su mettre mon âme à votre diapason, mieux que notre amour partagé par ce qui nous entoure. Il semble que chaque chose de la nature, nos châtaigniers, nos prairies, nos fleurs, le parfum de cette plaine et jusqu’aux gens, tout se soit concerté et uni pour nous précipiter de tout temps l’un vers l’autre.

À mesure que vos yeux m’attiraient davantage et que mon cœur palpitait plus vite entre vos mains, je prenais une plus belle conscience du travail de notre sol. Les paysages d’alentour élevaient leur voix pour me dire :

« Nous étions là avant ta naissance, guettant ton premier regard afin de le façonner à notre mesure. Lorsque tu gambadais dans les allées paisibles du parc, nous nous rangions en cercle autour de ta fantaisie, car nous voulions attirer ton attention et te pourvoir sans te lasser, d’un enseignement irréfutable. Peu à peu nous pétrissions ton âme mutine de graves principes ; toute seule elle se pliait à nos lois, elle devenait nous-mêmes, si bien que dans ta liberté tu étais encore notre prisonnier. Pour ne pas faire sentir nos chaînes, nous nous sommes changés en guirlandes de lierre et de chèvre-feuille, et par l’incessante variété de notre unité nous tenions tes sens en perpétuel émoi. Qu’un jour tu sois parti, cela nous était bien indifférent puisque nous t’avions marqué de notre sceau indélébile. À contempler des pensées étrangères à ta race, tu n’as fait que mieux nous approfondir et il nous a suffi, un soir, de resserrer un peu plus l’étau de notre nécessité, pour t’amener à résipiscence. Notre vie était la tienne. Tu n’as fermé un instant les yeux à nos joies, que pour mieux voir ta douleur.

« Or, songe que dans l’instant où tu tendais les bras à notre rencontre, les yeux de Mad buvaient aussi notre lumière. Nous l’élevions pour toi, comme nous t’avons cultivé pour elle ; nous la chargions des mêmes liens, confondant volontairement vos âmes dans la même attitude… Comment penserais-tu échapper à un cœur pourvu de toutes les images qui te composent ? »

Mad, ce jour que nous voyons, d’autres l’ont vécu avant nous. Ceux-ci ont donc pu prévoir de façon infaillible la position, sinon l’étendue de nos sentiments, et de quel côté unique nous inclinerions. Il n’a jamais fait aucun doute dans l’esprit de mon père qu’une fois je vous épouserais.

La précision de ce déterminisme psychologique me confond. J’admire le plus l’influence irrésistible qui nous environne. Votre petite main est venue toute seule se blottir dans la mienne, et je n’ai pas conscience d’avoir jamais boutonné une redingote, ni fait éclater des gants pour ma demande officielle à votre grand-père, comme c’est l’usage. Pourtant Mad, dans huit jours nous serons fiancés, y songez-vous ?


Ce cher grand-père, dans son coin, épiait ma première audace. Dès qu’il nous eut surpris échangeant des regards connus, non plus de ces regards morts, incapables d’embrasser quelque chose, mais de ces fameux regards qui se posent sur les yeux, la bouche, sur tout le visage et qui finissent par se creuser un nid dans le cœur de l’aimé, alors il se frotta les mains, huma une prise et nous tourna le dos. Vos amies souriaient malicieusement. Les gens de la maison s’empressaient. C’est vraiment fort : tout le monde connaissait la nouvelle de notre mariage avant moi.


Comme nos morts doivent être contents, Mad, de sentir nos mains se chercher au-dessus de leur tombe !



17 Mai.


Depuis hier nous sommes fiancés, Mad. Je m’habillais pour vous porter dans un écrin cette goutte de sang figé qu’on nomme un rubis et dont la vertu est de dissiper la tristesse, lorsque François, devinant mes désirs, a passé au bas de ma fenêtre avec une corbeille jonchée de fleurs.

— C’est pour votre promise, m’a-t-il crié, et ce nom de « promise » m’a fait tressaillir comme les Hébreux à l’approche de la terre de Chanaan. N’étions-nous pas promis de toute éternité, Mad, et n’allons-nous pas nous perpétuer en d’autres de notre race ?

De quel pas allègre je franchis ces deux kilomètres qui séparent nos regards ! Dans cette corbeille, encore humide de rosée, et nouée au sommet d’un ruban blanc, comme on en devine au cou des agneaux de pastorales, j’avais déposé la clef de ma vie, ma joyeuse soumission. Je marchais sans hâte, sous l’ardeur étincelante de la bonne journée. Les paysans me saluaient au passage et riaient avec sobriété.

Je sentais bien que les champs, les vignes et là-haut les sapins, étaient accordés au diapason de mon âme, et que rien ne manquait de mesure. Je constatais avec plaisir l’harmonie de mes transports et que j’avais enfin atteint la certitude au bout de la simplicité. Aussi n’avez-vous nullement été étonnée de m’entendre vous offrir, avec ces fleurs, ce compliment :

— Mad, vous n’êtes pas de ces jeunes filles qu’on est obligé de corrompre pour les rendre un peu intelligentes. Vous portez en vous toute votre compréhension, et celle-ci est infinie ; voilà pourquoi je vous aime mieux que ma vie, qui demeura longtemps embarrassée d’entraves et d’obscurité voulue.


…Nous nous acheminâmes vers la petite allée, au fond de laquelle votre grand-père nous attendait, à l’abri des lances du soleil. Nous nous tenions étroitement enlacés, tout en avançant sous le dôme de feuillage, et nos pensées se complétaient sans heurt.

Je songeais à cette fameuse page des Martyrs, que je vous avais lue quelques jours auparavant :

« Tu croyais peut-être que dans mes songes de félicité, je désirais des trésors, des palais, des pompes ? Hélas ! mes vœux étaient plus modestes et ils n’ont point été exaucés ! je n’ai jamais aperçu au coin d’un bois la hutte roulante d’un berger, sans songer qu’elle me suffirait avec toi. Plus heureux que ces Scythes, dont les Druides m’ont conté l’histoire, nous promènerions aujourd’hui notre cabane de solitude en solitude et notre demeure ne tiendrait pas plus à la terre que notre vie. »

De votre côté vous teniez vos yeux fixés là-bas sur votre grand-père. Celui-ci, en nous apercevant, s’était levé, et nous tendait les bras. Comme poussée par les générations qui sont derrière nous, il a bien fallu que vous vous dégagiez de mon étreinte pour courir vers lui, l’aïeul, et faire plier sa tête sous le collier de vos bras, afin d’amener toute votre race jusqu’à votre bouche. Moi, j’étais plus lent, moins spontané, j’arrivais le dernier.

…On est resté un grand instant sans rien se dire ; chacun souriait de toute son âme épanouie. On pensait tout bas : C’est le jour des fiançailles. Mais personne ne parlait de cela, car ce mot n’avait de sens qu’en notre cœur. Il aurait fallu que des violons invisibles laissassent couler entre les arbres l’air d’amour de Tristan, pour nous exprimer avec quelque vérité.

Le devoir de cette après-midi était que votre grand-père parlât, comme un tabernacle qui s’ouvre. Il ne convenait pas que nous troublions la sérénité de nos êtres de paroles inutiles, mais il importait qu’il élevât la voix sur nos têtes, lui, le gardien des vertus de ce paysage complet, et qu’il nous excitât à fondre nos sentiments dans le même idéal.

Pour bien nous prouver que nous n’existions qu’en fonction de cet idéal incrusté dans notre vie par des siècles de discipline, votre aïeul me prit par le bras et, s’appuyant de l’autre main contre un platane, me dit lentement :

« Votre grand-père fut toujours mon meilleur ami ; pendant vingt ans nous parcourûmes ensemble la contrée, aidant les paysans de nos conseils, semant quelque bien sur notre passage. Lorsqu’il mourut, je regardai votre père comme mon fils ; ce dernier s’intéressait aux choses de la terre ; après son père et après moi il nourrissait un bel amour pour la nature et ses enseignements. Il a vécu sans emphase, sachant plus de choses que moi et que ceux qui m’ont précédé, car il eut le temps de recueillir notre expérience et de l’accroître de quantité de preuves personnelles.

« Vous voici à l’heure où cet héritage collectif va passer en entier dans vos mains. Nous n’avons travaillé que pour vous ; à votre tour de ne vouloir que le bonheur de vos descendants. Je sais que vous me comprenez mieux que moi-même, car avec votre diable de philosophie et ce que vous appelez, je crois, l’esprit d’analyse, vous expliquez et rendez lucide ce que je sens. Voyez donc si, en accumulant sur un point qui est votre personne, cette masse de sentiments obscurs transmis de cœurs en cœurs, vous ne réaliseriez pas la formule bizarre inscrite sur le mur de votre « grenier » : un principe d’ordre avec de l’amour partout ».

Jamais je n’aurais pensé être si bien deviné. Votre grand-père s’efforçait d’employer mon langage ; il disait les mots qu’il faut. Il aurait voulu parler encore, mais, de crainte de noyer son émotion dans une fâcheuse abondance et des développements faciles, il s’arrêta et essuya sur ma joue son visage humide de larmes.

J’atteignais ainsi le sommet d’un bonheur lucide. À ce trésor, offert pieusement par des générations, je devais ajouter quelques brillants et le passer ensuite à d’autres qui viendraient le compléter. Ou mieux, la vie m’apparaissait un accroissement perpétuel, comme une longue chaîne de perfections, attachée solidement selon une méthode sûre à une borne immuable, et se déroulant à l’infini. De cette accumulation successive d’énergies tendues vers une même fin, naîtrait sans doute le surhomme.

Ah ! je pouvais bien tirer de toutes mes forces lyriques sur cette chaîne à jamais scellée dans la pierre de la tradition ! Cet effort en tous sens, constitutif de ma personne, ne faisait que décupler mon originalité et consolider de nouveaux nœuds. Dès l’instant qu’il m’était impossible de m’égarer, j’avais le droit de travailler à la satisfaction de mon individu et d’intensifier mes sentiments de toutes les émotions acquises par ma race.

Par là j’avais enfin résolu mon antinomie : vivre dans l’exaltation sans contrarier l’ordre des choses ; en un mot vous aimer, Mad, avec mon esprit et mes sens, avec mon tout moi, vous dont les pensées sont celles de cette terre et dont l’amour est toute poésie.


Il n’était pas bon de s’attarder en des réflexions composées. À cette minute nous étions des êtres complets et uns. Nos fiançailles étaient celles que nos pères avaient prévues : la réconciliation de l’intelligence en possession de sa certitude et du cœur sachant où se satisfaire sans s’épuiser.

Personne n’avait rien à ajouter à ce qu’il devinait chez chacun. On rentra faire un whist sous la véranda. Mes yeux, Mad, étaient sur les vôtres et non au milieu des cartes. Je jouais surtout avec votre sourire. Cela déplut à votre grand-père, qui entend qu’on se donne tout entier à chacun de ses actes et qu’on ne courre pas deux lièvres à la fois.

Je fis même une fameuse gaffe : je coupai une de ses cartes maîtresses. Le bon vieillard murmura : « Faut-il que ce garçon soit idiot ! » Cette exclamation ne m’humilia point, car il me plaisait d’être déjà considéré comme un vieil habitué et que nos fiançailles s’achevassent dans la familiarité.



10 juin.


Mad, ma petite Mad, avez-vous entendu les cloches sonner pour nous, pour nous deux seuls, aujourd’hui, et pour tous nos morts ?

Suivant la jolie coutume de ce pays, qui veut que chacun s’associe à la joie des futurs époux, on a tiré des pétards devant le château, les paysans ont allumé des feux de Bengale sous ma terrasse, puis sont allés fleurir votre portail et pavoiser de branches vertes l’entrée de votre demeure, pour que demain votre premier pas foule des roses et que l’hommage de la nature caresse votre premier regard.

À présent tout repose dans l’ombre. De ma fenêtre ouverte je ne perçois que les grésillements des grillons et la petite note flûtée des crapauds, mêlés au large souffle de la nuit. Je songe aux heures exquises passées à vous écrire, à causer avec votre présence éparse dans cette pièce, à prendre conscience de mon amour, à le voir éclore, s’épanouir et colorer de sa nuance tous mes autres états d’âme.

Je veux que demain matin dès votre réveil et avant qu’Annette, votre vieille nourrice qui sollicita le bonheur d’apprêter vos cheveux, apporte le voile blanc et la robe de crêpe de chine, — vous trouviez comme jadis, devançant ma venue, ce petit mot, le dernier d’une longue suite de confidences chères.

Et que vous dirais-je, à vous qui possédez toute ma pensée et qui m’avez aidé à descendre dans ma plus pure retraite, où je nous retrouve tous deux étroitement confondus, — que vous dirais-je, sinon qu’il fait bon, qu’il fait doux autour de nos vies et que nos âmes se liquéfient de tendresse ?

Il n’est pas possible d’exprimer avec des phrases la suave émotion qui m’étreint en ce soir capiteux, mais je crois assez bien la dépeindre en disant que l’état psychologique où nous nous trouvons à cette minute, est très propre aux souvenirs. Je suis sûr que votre chambre, où vous attendez votre dernier sommeil de jeune fille, est pleine de votre enfance, et que ce sont ces chants du passé qui vous tiennent éveillée, plus que l’attente angoissée d’un mystérieux lendemain.

Pour ma part, il me revient du fond de ma mémoire quantité de petits faits insignifiants, dont l’ensemble résume mon existence écoulée, et qui prennent de l’importance à mesure que je les situe à leur place dans la ligne de mes jours.

Je me trouvais en une semblable disposition durant cette après-midi où nous fîmes un pèlerinage à mon cabinet de travail, vous le rappelez-vous ? De chaque lieu visité surgissait un ancien état d’âme, et c’était la meilleure explication de moi-même qui s’offrait ainsi en exemple, au seuil de notre amour.

Il importe de ne point les négliger, Mad, ces réminiscences par quoi nous demeurons si fermement enracinés à nos origines, car notre être est lourd de cette conscience qui se déroule en se continuant, comme un son qui se prolonge et s’accentue avec insistance.

Pourquoi vous dis-je tout cela ce soir ? D’autres, qui ont rompu tout lien avec leur milieu et qui manquent d’esprit de suite, s’imagineraient qu’une vie toute neuve s’offre devant nous. Vous, au contraire, habituée de bonne heure à l’expérience de la réalité, vous savez qu’il s’agit moins d’inventer que de continuer notre transport. C’est toujours la même vie, mais poussée cette fois à sa pleine expansion. Jusqu’alors notre amour ne projetait qu’une lumière éparpillée et diffuse ; à présent cette lumière a trouvé son foyer et va se concentrer en un point. C’est précisément sur ce point que doit porter notre exaltation.

Le chef-d’œuvre que je ne réaliserai jamais dans mes vers, voulez-vous que nous essayons de le vivre ? Tous les souvenirs communs que nous chérissons nous y aideront.

J’ai souvent rêvé devenir un génie ; je vois qu’il est préférable de rester un habile artisan d’un bonheur en perpétuel printemps. J’oublierai les livres que je pensais écrire, — grave sacrifice aux yeux des artistes vulgaires, — pour jouir tout de suite de leur substance entre vos bras. Chaque jour apportera à nos rêves d’immédiates réalisations.

Nourri de mon amour et de notre instinct, je vivrai enfin cette vie lyrique, vers quoi j’ai tant aspiré. Je ferai du réel l’objet de mes chants, au lieu, comme autrefois, d’aller chercher mon excitation au milieu d’un troupeau de chimères.

Votre sentiment et le mien nous suffisent pour peupler notre existence, par ailleurs si pleine de nos morts. L’amour ne se renouvelle que par l’amour, et je ne vois pas où se heurterait notre satiété, puisque dans notre instinct, dans nos souvenirs, dans notre air, nous puiserons toujours de nouvelles forces, et que nous ne saurions manquer d’ailes.

. . . . . . . . . . . . . . . .


Chère petite Mad chérie, demain je vous dirai tu et pour mieux observer, au contact d’une terre étrangère, la solidité de notre enthousiasme ou de quelle expansion notre moi est capable, — dans trois jours nous serons à Florence.