Lettres à une autre inconnue/Avant-propos

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Michel Lévy frères (p. I-LXXII).


AVANT-PROPOS


Et d’abord à qui ces lettres sont-elles adressées ?

Ces choses-là ne se savent jamais pertinemment. Prenons pour exemple l’autre Inconnue (la première) : tout le monde, à l’heure qu’il est, croit la connaître.

Eh bien, si tout le monde s’était trompé, si le nom partout prononcé dans les salons, publié dans les journaux, au lieu d’être le vrai, n’était qu’une feinte adroitement imaginée pour dépister les gens trop curieux ? Je n’affirme rien (cette Inconnue-là n’est pas la mienne et je n’ai point à me mêler de ses affaires) ; mais un fait certain, irrécusable, c’est que le nom mis en avant par la rumeur publique passe aux yeux de ceux qui ont vécu dans l’intimité de Mérimée pour la plus énorme des invraisemblances.

Vous connaissez une tragédie de Thomas Corneille, intitulée le Comte d’Essex, et le rôle important que joue certaine bague dans la pièce. Ici encore, il y eut une bague ; et celui-là, sans nul doute, en saurait plus long que vous et moi sur l’anecdote, qui aurait pu suivre les mouvements du mystérieux talisman et connaîtrait la main vers laquelle il s’en retourna sitôt après la mort de Mérimée.

Je ne précise aucune conjecture, et prétends ne pas risquer le moindre jugement téméraire, mais je serais bien étonné si la personne qu’on prend généralement pour l’Inconnue était la vraie.

Rien de plus indéchiffrable que ces sortes d’énigmes littéraires, et c’est justement là-dessus que la vanité humaine aime à spéculer. On n’est jamais fâchée d’être Elvire ou de se voir attribuer le mérite d’un livre imprimé sans nom d’auteur, et qui fait un certain bruit. En pareil cas, vous pouvez adresser vos compliments à la femme la plus honnête et la plus modeste : elle commencera par nier coquettement ; insistez, elle minaudera de l’éventail et sourira d’un sourire qui, s’il ne dit point oui, ne dit pas non !

Mentir par réticence n’est point mentir. On se souvient qu’il y a quelques années, nombre de belles dames se laissèrent, du cœur le plus léger, renommer comme les auteurs d’un joli roman alors fort en vogue.

Un soir, à table :

— Vous ne savez pas, nous dit la maîtresse de la maison, à côté de qui je vous ai placé ?

Et, sans nous laisser le temps de formuler un mot banal de flatterie à l’adresse de notre voisine, elle ajouta :

— Vous êtes à côté de l’auteur du Péché de Madeleine.

Ici, la scène devenait palpitante d’émotion. Le roman ayant paru dans la Revue des Deux Mondes, notre voisine pouvait supposer que nous étions au fait ; d’autre part, elle n’en voulait point démordre ; toujours est-il que son assurance ne se démentit pas une seconde, et que, nous voyant l’air tout étonné de ce qu’on nous racontait, elle éclata de rire, en s’écriant :

— Comment, vous, monsieur, vous voudriez nous faire croire que vous ne connaissiez pas déjà l’auteur du Péché de Madeleine ?

C’était s’en tirer en personne d’esprit et surtout de beaucoup d’aplomb. Depuis, le véritable auteur du Péché de Madeleine s’est nommé. Eh bien, le croirait-on ? en dépit de ses revendications réitérées, de sa signature mise en tête du volume, un certain doute plane encore sur le sujet, et trois ou quatre belles dames continuent à se disputer dans l’esprit du public la propriété de ce charmant livre, dont madame Caro finira elle-même par se demander si véritablement elle n’a pas rêvé d’être l’auteur.

Le public, pour si malin qu’on le renomme, le bon public ne sait jamais que ce qu’on veut qu’il sache, et quiconque voudra le duper le dupera.

À ce jeu de l’anonyme et du pseudonyme, Mérimée était passé maître. Comment oublier cette idée qu’il eut, en 1825, d’aller découvrir le théâtre de Clara Gazul, comédienne espagnole ?

Et cette autre idée qui le prit, en 1827, de publier le fameux volume intitulé : Guzla, ou Choix de poésies illyriques, recueillies dans la Dalmatie, la Bosnie et la Croatie ?

Tout cela n’était que pure et simple mystification à l’adresse des classiques du temps, lesquels naturellement y furent pris et gobèrent sous couleur de traduction (traduction magistrale, le mot y est) des choses qu’ils eussent aussitôt conspuées leur venant d’un jeune écrivain[1].

Loeve-Veimars, un des plus brillants esprits de cette période, usa aussi beaucoup de ce moyen, et c’est pourquoi sans doute sa mémoire s’est effacée si vite. On se déguise, on se dérobe si bien, si bien, qu’à la fin, nul ne nous retrouve.

Mais Loeve-Veimars, ainsi que Mérimée, ne venait lui-même qu’en seconde ligne ; le prestidigitateur par excellence en cet exercice était Beyle, un génie, celui-là, auquel un don manquait pourtant, le don du style. Or, Mérimée, lui, savait écrire, et doit à ce rare talent d’avoir conservé l’avantage sur son maître, disons mieux, sur le maître.

Chercher à dénombrer les divers pseudonymes consommés par l’auteur de la Chartreuse de Parme, autant vaudrait essayer de remplir le tonneau des Danaïdes. Nous en avons dressé plusieurs listes (toutes incomplètes) à notre usage, et si bien à notre usage, que ce nom même de Lagenevais, dont on nous a souvent demandé l’origine, vient de là.

Les dénicheurs de supercheries littéraires et faiseurs de lexiques ont beau s’évertuer, ils ne découvrent que ce qui, de soi-même, s’est mis à découvert.

Et d’ailleurs, une Inconnue, si épais que soit le triple voile noué sous son menton, a toujours plus ou moins l’arrière-pensée d’être devinée.

— Voici un paquet de lettres. Elles sont de Mérimée, et je voudrais les publier.

— Rien de plus facile, madame : vous n’avez qu’à choisir l’éditeur.

— Mais, monsieur, me répondez-vous que personne au monde ne saura jamais à qui ces lettres furent adressées ?

— Je vous réponds au contraire, madame, que tout le monde le saura.

Ici, un léger tressaillement d’effroi presque aussitôt réprimé.

— Comment, monsieur ?

— Oui, madame, parce que c’est vous qui le direz.

— Moi ? Quelle plaisanterie !

— Mais n’ayez crainte : en même temps que vous direz, ou, si vous aimez mieux, que vous laisserez involontairement se trahir le secret, d’autres l’éventeront à leur profit, qui, pendant que votre entourage vous félicitera, recevront non moins complaisamment les allusions directes ou indirectes ; et de ce mélange de vérité et de mensonge naîtra bientôt dans le public une certaine confusion toujours favorable au succès en pareil cas.

— Quoi ! vous supposeriez que d’autres pourraient s’attribuer… ?

— Dame ! cela s’est vu.

— Il serait si facile de les convaincre d’imposture.

— Oui, certes, en vous nommant ; mais alors vous ne seriez plus l’Inconnue ; et, vous savez, dans ces sortes de publications, rien ne réussit comme le mystère. Donc, madame, serrez bien les plis de votre voile ; moi-même, je dois ignorer qui vous êtes ! Vous m’apportez un paquet de lettres de Mérimée, je les livre à M. Michel Lévy, mon éditeur, qui les imprime, je revois les épreuves, j’écris quatre mots de préface, et là se bornent nos rapports.



Ceux qui prétendent que la galanterie est le mensonge de l’amour n’ont peut-être pas tort ; j’estime pourtant qu’il serait plus juste de dire qu’elle en est l’esprit. À ce compte, Mérimée pouvait être galant tout à son aise et ce fut là, du moins, une fantaisie dont il ne se priva guère.

Si vous voulez connaître l’homme, ouvrez la Chronique du temps de Charles IX, à ce chapitre qui devait fournir à Meyerbeer la situation de son fameux duo du quatrième acte des Huguenots :

« Si je pouvais sauver ton âme, tous mes péchés me seront remis, tous ceux que nous avons commis ensemble, tous ceux que nous pourrions commettre, tout cela nous sera remis. Que dis-je ! nos péchés auront été l’instrument de notre salut. » En parlant ainsi, elle le serrait dans ses bras de toute sa force, et la véhémence de l’enthousiasme qui l’animait en parlant avait, dans sa situation, quelque chose de si comique, que Mergy eut besoin de se contraindre pour ne pas éclater de rire.

Beyle avait posé là-dessus les grands principes, et ce Mergy chargé de nous initier aux idées de Mérimée en matière de sentiment, n’est qu’un plagiaire de ce Julien Sorel qui, dans le Rouge et le Noir, décide, montre en main, l’heure à laquelle il se passera son caprice avec madame Renal ou mademoiselle de la Mole, qu’il traite ensuite comme des filles après s’en être amusé.

Une fois sur cette pente de l’ironie, il n’y a plus de raison pour qu’on s’arrête, on ira jusqu’à l’hermaphrodite, jusqu’à ce monstrueux roman d’Henri Delatouche, intitulé Fragoletta. Le frère aime Camille, la sœur aime Philippe, et Camille et Philippe ne forment qu’une seule et même personne.

Évidemment, la chose est d’une gaieté folle et, cette fois, on peut éclater de rire sans se contraindre.

Par bonheur, Dieu a voulu que la nature humaine fût pleine d’inconséquences.

Le cœur vient alors qui corrige l’esprit, et, du cœur, Mérimée en avait plus qu’il ne voulait le laisser voir. Son naturel vaut mieux que ses principes. Sous l’athée et le libertin, l’artiste se dérobe sans doute, mais point assez pour ne pas reparaître et s’émouvoir au bon moment.

Une très-grande dame, qui se rattachait par son âge et ses goûts à la tradition de la marquise du Deffand, nous disait un jour :

— L’amour est une maladie de l’épigastre.

Le disciple de Beyle n’a point d’autre opinion ; il observe les symptômes, suit la crise ; mais bientôt sa tête se monte, la passion qu’il étudie s’empare de lui : adieu la clinique et la pathologie, le poëte finira par avoir raison du praticien matérialiste !

Tel était l’écrivain, tel était l’homme : le meilleur des fils, l’ami le plus sûr et le plus serviable. Courageux, discret, sachant payer de sa personne, en un mot un de ces ironistes qui sont capables de toutes les compassions et de toutes les aumônes, pourvu que la religion n’intervienne pas et qu’on les laisse faire « au nom de l’humanité ».

Il avait la gauloiserie innée, et, sans la rare culture de son esprit, ce penchant-là eût tourné au cynisme. Je n’oserais même affirmer qu’il n’y ait point tourné quelquefois, car rien ne serait alors plus facile que de me démentir en m’opposant une certaine correspondance on ne peut plus intime, conservée à la bibliothèque d’Avignon, et qui, vraisemblablement, ne sera jamais publiée.

Qui souhaite se gaudir, se solatier et s’esbattre en compagnie du Mérimée rabelaisien, n’a guère qu’à aller le chercher là. Ces lettres, fort nombreuses, furent adressées pendant une suite d’années à M. Réquien, que l’auteur du Vase étrusque avait rencontré sur son chemin dans les promenades archéologiques qu’il faisait en province comme inspecteur des monuments de l’État. Ce n’était assurément pas le premier venu que M. Réquien, et Mérimée ne mit pas longtemps à s’en apercevoir.

La science le possédait ; naturaliste et botaniste hors de pair, avec ses facultés puissantes, géniales, il eût été trois fois de l’Institut. Mais il aurait fallu renoncer à son indépendance, prendre rang, choses qui répugnaient à sa double nature d’homme rustique et de philosophe épicurien. Aussi jamais il ne quitta son cher Avignon, centre de bonne vie et de fortes études, d’où son activité rayonnait sur toutes les compagnies savantes de l’Europe. Lui-même se plaisait à cuisiner les friands morceaux qu’il offrait à ses amis. Mais ce Trymalcion devenait un chasseur de chamois quand ses ardeurs de botaniste l’entraînaient dans la montagne.

Un jour qu’il nous avait permis de l’accompagner sur le Ventoux, nous le vîmes s’élancer tout à coup comme pour ramasser quelque chose et revenir presque aussitôt en tenant par la gorge un serpent dont la gueule s’ouvrait béante sous la pression de ses doigts, et dont la queue vibrait en tressaillements convulsifs.

— Regarde bien, mon enfant, nous dit-il ; une simple piqûre de cette jolie petite bête, et il n’en faudrait pas davantage pour nous envoyer, toi et moi, dans l’autre monde.

C’était en effet une vipère fleurdelysée qu’il venait de cueillir là et qu’il étouffait doucettement entre l’index et le pouce avec la benoîte jubilation du collectionneur.

Je ne pense pas qu’on puisse rencontrer de nature plus ouverte à toutes les clartés de l’intelligence, plus sympathique.

Un tel homme et Mérimée devaient s’entendre ; ils se lièrent, s’accrochèrent, et, comme ils habitaient des villes différentes, correspondre leur fut non pas simplement un agrément, une habitude, mais une nécessité.

Voilà, pour le coup, un recueil de lettres qui ferait fortune, à moins que le procureur de la République n’y mît bon ordre ; ce qui, vu la gaillardise du discours, ne manquerait point d’arriver.

À défaut d’honnêteté dans les mœurs, nous avons aujourd’hui l’honnêteté du langage, et la chronique très-scandaleuse de nos belles mondaines du règne de Louis-Philippe, racontée en style de Brantôme, risquerait d’effaroucher un peu les gens de loi. Le disciple de Beyle avait plusieurs faces : ce galant homme était un vert galant dont la peau recouvrait un cynique. Tout cela contribuait à former un personnage original, une de ces physionomies complexes vers lesquelles les femmes se sentent attirées par cet éternel besoin qu’elles ont d’aller aux découvertes.



Mérimée s’est peint lui-même dans son étude sur Henri Beyle ; ceux qui l’ont connu le ressaisissent là tout entier, et, pour les autres, ils ne trouveront jamais où mieux se renseigner. Sur le sujet des femmes, la théorie de Beyle est la sienne, cela va sans dire, et son seul regret est de ne l’avoir pas inventée.

« Une femme peut toujours être prise d’assaut, et c’est pour tout homme un devoir d’essayer.

Ayez-la, c’est d’abord ce que vous lui devez.

» Si vous vous trouvez seul avec une femme, je vous donne cinq minutes pour vous préparer à l’effort prodigieux de lui dire : « Je vous aime ! » Dites-vous : « Je suis un lâche si je n’ai pas dit cela avant cinq minutes ! » On réussit une fois sur dix, mettons une fois sur vingt ; est-ce que le charme d’être heureux une fois ne vaut pas la peine de risquer dix-neuf affronts et même dix-neuf ridicules…, etc., etc. »

Après l’amour, la littérature :

« Plein de haine pour la recherche et la prétention, il était impitoyable pour les écrivains qui s’appliquent à rapprocher des mots surpris de se trouver ensemble, à polir leurs périodes, à donner aux pensées les plus triviales un tour bizarre qui fasse effet. Nos grands prosateurs du xviie et du xviiie siècle étaient de sa part l’objet d’une admiration sincère et bien sentie, il les relisait sans cesse afin de se préserver de la contagion. »

Est-ce bien à l’auteur de la Chartreuse de Parme qu’un pareil discours s’applique, et Mérimée écrivant ses propres commentaires parlerait-il autrement de lui-même ?

Et ce trait, quel charmant aveu dépouillé d’artifice !

« Pour lui, la poésie était lettre close ; souvent, il lui arrivait d’estropier des vers français en les citant. Cependant, il était sensible à certaines beautés de Shakspeare et du Dante qui sont intimement unies à la forme du vers. Il a dit son dernier mot sur la poésie dans son livre De l’amour : « Les vers furent inventés pour aider la mémoire ; les conserver dans l’art dramatique, reste de barbarie. »

Maintenant, demandez à quelqu’un ayant connu Mérimée quels étaient ses sentiments en matière religieuse, et, selon toute apparence, vous recevrez cette réponse : « Il était fort impie, matérialiste outrageux, ennemi personnel de la Providence. Il niait Dieu, et, nonobstant, il lui en voulait comme à un maitre. »

Or, c’est là mot pour mot ce que nous dit l’auteur de Colomba en nous racontant son ami Beyle. Impossible, au moral, de se ressembler davantage, et « cependant, écrit Mérimée, sauf quelques préférences et quelques aversions littéraires, nous n’avions peut-être pas une idée en commun et il y avait peu de sujets sur lesquels nous fussions d’accord ». Ils passaient leur temps à se disputer de la meilleure foi du monde, chacun soupçonnant l’autre d’entêtement et de paradoxe ; au demeurant, bons amis et toujours charmés de recommencer leurs discussions.

C’est qu’en effet, tout en s’aimant beaucoup, ils étaient faits pour ne jamais s’entendre ; sceptiques tous deux, ils l’étaient chacun à sa manière. Homme d’imagination et de premier mouvement, Beyle avait un de ces scepticismes d’idéaliste qui sont capables de s’iriser de toutes les nuances et de tous les feux prismatiques de l’arc-en-ciel, tandis que Mérimée avait un scepticisme gris, le scepticisme froid, imperturbable du critique.

Une promenade nocturne qu’ils font ensemble en 1836, après une longue absence, nous les montre dans la parfaite bonne foi de leur nature et ne visant à l’originalité ni l’un ni l’autre.

« Nous nous étions donné rendez-vous à une trentaine de lieues de Paris et nous avions mille choses à nous dire. Nous devisâmes longtemps le soir, allant et venant sur la promenade publique d’une petite ville, c’est-à-dire dans un des lieux les plus solitaires de la France. Là, il me parla de ses amours avec une émotion profonde, c’est la seule fois que je l’ai vu pleurer. Une affection qui datait de très-loin n’était plus partagée. Sa maîtresse devenait raisonnable et lui était demeuré fou comme à vingt ans.

» — Comment pouvez-vous m’aimer encore ? disait-elle, j’ai quarante-cinq ans !

» — Pour moi, me disait Beyle, elle a l’âge qu’elle avait lorsqu’elle s’est donnée à moi pour la première fois. »

Il voyait dans un avenir prochain la rupture d’une liaison qu’il avait toujours chérie, une pensée à laquelle il rapportait tout allait être effacée. Il me racontait les témérités d’autrefois de cette femme aujourd’hui si prudente et ses souvenirs le transportaient ; puis, avec l’esprit d’observation qui ne l’abandonnait jamais, il détaillait tous les petits symptômes, toutes les indications d’indifférence qu’il avait dû remarquer.

« — Sa conduite, après tout, disait-il, est raisonnable : elle aimait le whist, elle ne l’aime plus ; tant pis pour moi si j’aime encore le whist. Elle est d’un pays où le ridicule est le plus grand de tous les malheurs. Aimer à son âge est ridicule ; il y a dix-huit mois qu’elle risque ce malheur pour moi : c’est pour moi dix-huit mois de bonheur que j’ai volés. »

La scène est charmante, et, pour que rien ne manque à la vraisemblance, elle se termine par une discussion littéraire :

« Nous discutâmes longuement sur la vérité de ces vers du Dante :


… nessun maggior dolore
Che ricordarsi del tempo felice
Nella miseria.


» Il prétendait que Dante avait tort et que les souvenirs du temps heureux sont partout et toujours du bonheur. Je me souviens que je défendais le poëte. Aujourd’hui, il me semble que Beyle avait raison. »

Rapprocher cette phrase de certains passages des Lettres à l’une et à l’autre Inconnue.

Y aurait-il donc eu quelque part, ignoré de tous jusqu’à la fin, un Mérimée mélancolique ?

Beyle a beaucoup écrit sur les beaux arts ; à défaut de Grimm et de Diderot, on peut dire qu’il aurait inventé ce dilettantisme. Parmi ses idées, il y en a qui ont vieilli ; ses jugements sur la musique, par exemple, « hardis et téméraires même lorsqu’il les publia, semblent à présent des vérités de M. de la Palisse, des truismes, selon l’expression favorite de leur auteur ». En musique, il se mettait au-dessus des préjugés vulgaires, découvrait Rossini et l’Opéra italien, et, sur ce point, il lui arriva de dépasser le but, chose d’ailleurs absolument indifférente à Mérimée, qui ne goûtait que les arts du dessin et n’admettait point en revanche qu’on appréciât les maîtres italiens avec les idées françaises, c’est-à-dire au point de vue littéraire.

« Les tableaux des écoles d’Italie sont examinés par lui comme des drames. C’est encore la façon de juger en France, où l’on n’a ni le sentiment de la forme ni un goût inné pour la couleur. Il faut une sensibilité particulière et un exercice prolongé pour aimer et comprendre la forme et la couleur. Beyle prête des passions dramatiques à une Vierge de Raphaël ; j’ai toujours pensé qu’il aimait les peintres des écoles lombardes et florentines parce que leurs ouvrages le faisaient penser à bien des choses auxquelles sans doute les maîtres ne pensaient pas. C’est le propre des Français, de tout juger par l’esprit. Il est juste d’ajouter qu’il n’y a pas de langue qui puisse exprimer les finesses de la forme ou la variété des effets de la couleur. Faute de pouvoir exprimer ce qu’on sent, on décrit d’autres sensations qui peuvent être comprises par tout le monde. »

Mérimée est un critique plus encore qu’un esthéticien, c’est même là, chez lui, la faculté dominante. Dans ses romans, dans ses nouvelles, comme dans ses morceaux d’histoire et d’archéologie, vous retrouvez partout le critique, l’homme qui se surveille, et souvent, de peur d’en dire trop, n’en dit point assez. « Style sobre ! » murmurait jadis quelqu’un devant Victor Hugo. « Oui, répondit le poëte des Orientales, la sobriété d’un mauvais estomac. » Prenez la Conjuration de Catilina, le Faux Démétrius, l’Étude sur Henri de Guise, la Chronique du temps de Charles IX, Pierre le Cruel, et vous serez émerveillé de ce que tout cela contient de substance et de force, une érudition solide, variée, une langue rompue à la narration : scribitur ad narrandum, de la familiarité sans trivial, de l’élévation sans rhétorique, une impartialité tellement grande, que parfois elle vous embarrasse et vous trouble, comme un ricanement de faune qui jaillirait tout à coup du bocage voisin pendant votre lecture. Vous admirez les rares dons et vous vous demandez en même temps comment, de tous ces beaux fragments pleins de promesses, une œuvre importante ne s’est pas dégagée. À cet érudit de tant de style et d’art, à ce grand essayiste que manquait-il pour devenir un historien ? Ce qui lui manque, c’est le souffle, la vue d’ensemble, et c’est surtout de croire à quelque chose, fût-ce à l’esprit humain. Railler Michelet, plaisir facile ; mieux eût valu se procurer une étincelle de la flamme qui débordait de son cœur et de son cerveau ; la Conjuration de Catilina, l’Histoire de Pierre le Cruel ne sont que des monographies où l’auteur semble avoir pour unique but de mettre en lumière ses documents ; c’est correct, discret jusqu’à la sécheresse ; ni peinture de mœurs, ni portraits, rien de caractéristique. Vous pensez au Charles XII de Voltaire, et ne comprenez guère ce que cela peut avoir de piquant et de drôle de se proposer aujourd’hui un pareil idéal. Mais la faiblesse humaine est ainsi faite, chacun de nous connaît son point sensible : en morale, on maxime ses vices ; en littérature, on systématise ses défauts. Si vous voulez toucher du doigt un exemple flagrant de cette stérilité native d’inspiration, lisez, dans la Chronique de 1572, le moment où Charles IX entre en scène et voyez avec quel air de parti pris l’auteur évite de mettre au jeu et fausse compagnie à ses lecteurs.

« Son portrait, attendez ! ma foi, vous feriez mieux d’aller voir son buste au musée d’Angoulême : il est dans la seconde salle, no 98[2]. » Nous venons de dire que c’était une manière commode de s’en tirer ; est-ce la bonne ? Walter Scott ne le pensait point ; assurément il aurait pu tout aussi bien, et avec la même désinvolture, se dispenser d’aborder de front, dans l’Abbé, Marie Stuart ; dans Kenilworth, la reine Élisabeth ; dans Quentin Durward, Louis XI et Charles le Téméraire. Quelle flamme dans son portrait de Marie Stuart ! comme cette figure est vivante et vraie ; rien n’est omis, pas un trait ne manque à ce caractère plein de diversités, de contrastes et de précipices ; vindicatif, cruel, pervers, mais divinement et diaboliquement féminin. Dans Kenilworth, la promenade sur la Tamise est un tableau de maître ; sous ce grand coloriste se cache un peintre de portraits toujours fidèle et toujours correct. « C’est aujourd’hui la grande route pour tout faiseur de romans. » Mérimée s’en moquait de cette grande route et n’avait que trop ses raisons pour le faire ; c’était un fin renard, allez, que l’auteur de la Chronique du temps de Charles IX, et qui n’aurait pas eu besoin de la Fontaine et de ses Fables pour qualifier les raisins qu’on ne peut atteindre.



— Mérimée est un gentilhomme, disait M. Cousin.

Cette qualité, jointe au prestige du talent et du renom, expliquerait bien des petites fascinations exercées çà et là jusqu’à sa fin, non qu’il eût rien de ce qui constitue un héros de roman. Il n’était point beau ; sa tête carrée, son expression narquoise et goguenarde le faisaient ressembler à un paysan ; mais il s’entendait aux choses de la vie du monde, marchait l’égal de tous et savait se faire respecter. Avec lui, la littérature ne venait que par surcroît.

Causeur, érudit, archéologue, académicien, sénateur, tout ce qu’on voulait, mais homme de lettres, jamais !

On conçoit que les femmes l’aimassent ainsi, elles qui doivent la moitié de leur supériorité à cet avantage de n’avoir point de profession.

Et pourtant Mérimée avait ses fautes de goût ; on en citerait, et plus d’une. Le ton de la bonne compagnie n’est autre chose que l’art de ne blesser aucune bienséance ; le comme il faut ne se précise pas, étant un composé de qualités négatives ; savoir éviter, éluder, ne jamais s’oublier, n’en faire ni trop ni trop peu. Mérimée, qui ne se moqua jamais de la bonne compagnie avant d’y être admis, en avait à la longue saisi le ton, ce qui ne l’empêchait pas de tomber par rares occasions dans la dissonance et de s’oublier.

L’irréligion était à cet endroit son côté faible, son véritable Noli me tangere. Ne lui arriva-t-il pas une fois, chez la comtesse de B…, de raconter plaisamment, en sucrant sa tasse de thé, comme quoi il n’avait jamais été baptisé ; drôlerie qui n’égaya personne et dont l’auteur ne remporta pas même un succès d’estime. C’était le cas de se rappeler le mot du prince de Ligne à propos du grand Frédéric : « Je trouvai qu’il mettait un peu trop de prix à sa damnation et s’en vantait trop. »

On me raconte aussi qu’un soir, à Fontainebleau, quelqu’un félicitant l’impératrice de toutes les bénédictions que la céleste Providence faisait pleuvoir sur elle, sur sa famille et sur la France, la gracieuse souveraine répondit :

— Il me manque pourtant quelque chose, voir Mérimée se convertir.

À ces mots, l’auteur du Théâtre de Clara Gazul, qui dessinait au bout d’une table, se pinça la lèvre.

— Ah ! madame, dit-il, toujours des personnalités.

Et, s’étant levé brusquement, il prit son chapeau, salua et sortit.



On a prétendu, à propos des Lettres à une Inconnue, que cette correspondance avait été écrite en vue d’une publicité posthume. Pareille chose s’était dite dans le passé au sujet des lettres de madame de Sévigné et se dira dans l’avenir de tous les recueils du même genre. C’est que, pour être un bon épistolier, il faut d’abord être un écrivain. Or, un écrivain, quoi qu’il fasse, conserve son style. Écrire étant dans sa nature, il sera littéraire jusque dans le journal de sa vie intime.

De là cet étonnement du public qui s’écrie aussitôt : « C’était fait pour être imprimé ! » et ne voit pas que tout ce qui sort d’une main d’artiste s’adresse, en effet, à la publicité et que ces pages familières, en dépit de leur caractère privé, n’auront vraiment accompli leur destinée que si, tôt ou tard, elles finissent par tomber aux mains de ce « quelqu’un » qui a plus d’esprit que Voltaire et qui s’appelle tout le monde.

Mérimée possédait à part lui une faculté qui, au besoin, vous mettrait fort à l’aise dans la publication de sa correspondance. Il surveillait beaucoup son attitude et ses mouvements. Écrivant, parlant, il s’observait, s’écoutait, se gouvernait, et, si tenté que l’on fût de commettre des indiscrétions, il serait difficile d’y réussir vis-à-vis d’un tempérament à ce point sobre, contenu et n’ayant guère que des élans voulus et des épanchements prémédités. En ce sens, Mérimée serait le plus littéraire des épistoliers ; son cœur, on peut le dire, consent d’avance à s’effacer, et laisse à l’esprit toute sa clarté, toute son indépendance.

Ces Lettres à une autre Inconnue vont nous le livrer tel que nous le connaissons : mondain, galant, affectueux avec l’inévitable pointe de persiflage, ironique sans amertume envers la souffrance et patientant avec la mort, en s’intéressant à ces mille riens dont le souci caractérise l’homme à bonnes fortunes ou celui qui tient à passer pour tel.

Sur ce point, Mérimée n’abdiqua jamais, et, comme Auber, son vieux contemporain et collègue de l’Institut, il garda jusqu’au dernier jour le culte de la galanterie et des douces réminiscences. Là peut-être fut le secret de cette verdeur persistante, de cette jeunesse d’esprit conservée à travers l’âge et la politique. Qui ne veut point vieillir doit aimer les femmes, et, pour bien les aimer, il faut les aimer toutes.

Mérimée eut cet art délicat, et, placé comme il l’était, les circonstances ne lui firent pas défaut. À Fontainebleau, à Compiègne, à Saint-Cloud, aux Tuileries, que d’aimables rencontres, de joyeux retours pour le vieux chasseur à l’affût des oiseaux de passage ! C’était à qui se ferait prendre, et viendrait donner de la tête contre ce dangereux miroir aux alouettes qui a nom « la gloire littéraire ».

Tout cœur de femme sent le besoin d’être analysé ; et comment résister quand on a là devant soi « le romancier de la cour », l’auteur de Colomba !

Dans une des lettres qu’on va lire, Mérimée parlant d’une Vénus qu’il a vue à Londres, écrit :

« Il y a dans ces statues antiques des mouvements pris sur nature, d’une merveilleuse grâce et parfaitement chastes en même temps. Lorsqu’on les fait répéter à nos modèles, dans nos ateliers, ils semblent affectés et indécents. À quoi cela tient-il ? Je me suis demandé souvent si cela tient à la condition sociale des modèles et si des femmes du monde ne seraient pas plus près de l’antique. »

L’expérience, si instructive qu’elle fût, aurait bien en effet ses inconvénients ; mais, sans aller jusqu’à poser pour le statuaire, on peut, tout en se respectant, servir de modèle au romancier. Mérimée goûtait fort ce rôle de correspondant ; il y trouvait, comment dirai-je ? les bénéfices du métier, et, pourvu que les femmes eussent de l’esprit, du charme, une certaine dévotion à sa personne, il les laissait bénignement venir à lui. Io tengo in me una segretteria, dit un personnage de l’opéra italien ; c’était le secrétaire intime, universel, l’amoureux consultant par excellence ; car à ce commerce assidu de galanterie se mêlait nécessairement beaucoup de platonisme. On pourrait même se demander si toutes ces Inconnues, quel qu’en fût le nombre, ne formaient point une seule et unique personne avec laquelle il se plaisait à s’occuper et se préoccuper de lui-même. Oh ! ces hommes d’imagination, ces conteurs ! fiez-vous à leurs protestations. Telle croit les avoir inspirés, qui peut-être n’aura servi qu’à donner la réplique à leurs épigrammes. Regardez les dates de la correspondance qui va suivre, et vous verrez qu’elle est du même temps que les Lettres à une Inconnue ; lisez ces pages : égale veine de sollicitude affectueuse, de parfaite sympathie et de chaleureux dévouement.

Est-ce à dire qu’il trompe l’une ou l’autre ? Pas le moins du monde. Il jase, épilogue, se moque en passant du prochain, de vous, de lui ; tout prête matière à son amusement comme au vôtre, et, quand il a fini, comptez bien que vous n’en demanderez pas davantage. Car c’est encore bien de la bonté quand on a tant d’esprit et qu’on est un gentleman si recherché, d’employer les rubriques banales du sentiment, les vulgaires compliments de fin de lettres, et de ne pas terminer par les simples mots de la comédie espagnole : « Excusez les fautes de l’auteur. »

À n’envisager que l’auteur, il y a bien des traits piquants dans quelques-unes de ces lettres. L’homme aussi se livre par instants, par éclairs, attendri, sympathique, et son ironie touche au stoïcisme lorsque, pâlissant sous la douleur, il écrit avec un reste de sourire sur les lèvres :

On sent en effet que les temps approchent, non point seulement pour lui, mais aussi pour la France, dont il voit déjà s’obscurcir l’horizon :

« On parle de grands voyages ; mais, au train dont vont les choses, je ne vois guère de projets qui puissent tenir. À tous ceux qu’on fait, il faut ajouter : Si M. de Bismarck le permet. »

Déjà ce nom portait le trouble et la menace dans l’entourage de l’empereur. L’épouvantail n’était pourtant encore qu’un jeu. « S’il plaît à M. de Bismarck, » cela se disait en plaisantant et n’empêchait ni les mascarades, ni les nuits vénitiennes, ni les cours d’amour.



C’est dans une de ces fêtes, à Fontainebleau, que prit naissance le petit roman auquel il est fait allusion dans ces lettres.

« Gaietés, chansons, aventures galantes, le romantisme du passé semblait renaître. Aux jours de chasse et de gala succédaient les nuits de fête ; les ogives du château s’enguirlandaient de fleurs, les arbres allumaient leurs joyeuses lanternes pour le plaisir des dames et des damoiseaux errant et devisant par les allées. Insensiblement la lune se levait et les lumières alors s’éteignant, on voyait des ombres se glisser sous les charmilles, on entendait le frôlement des étoffes, les propos furtifs et les soupirs ; le jeune roi tendre et sensuel tout à ces délices du péché dont plus tard ses peuples auraient à faire pour lui pénitence — le jeune roi ne quittait pas d’un instant la duchesse d’Orléans ; dans ces promenades de nuit, lorsqu’elle parcourait lentement le parc en voiture, il chevauchait à la portière son chapeau à plumes blanches à la main ; de quoi jasaient-ils ? on le devine ; et de temps en temps un frisson de brise dans les feuilles, un murmure d’eau jaillissante se mêlait au doux entretien dont Louise de la Vallière, cachée au fond du vaste carrosse, dévorait chaque mot. » Que ce Fontainebleau de 1661 me serve de transition pour arriver au Fontainebleau de 1869. Autre temps, autre romantisme.

La spirituelle et charmante Inconnue nommée par l’impératrice Eugénie présidente de la cour d’amour, avait choisi Mérimée pour son secrétaire. L’impératrice adorait ces divertissements renouvelés de Clémence Isaure, et ce sera son mérite d’avoir su y associer des esprits tels que Mérimée, Octave Feuillet et Jules Sandeau. J’ai connu à Biarritz, vers cette époque, un jeune Espagnol très-grand seigneur et assez poëte, qui s’amusait à tenir registre de ces aimables passe-temps, et s’en inspirait même pour toute sorte de jolies ballades dont il avait composé un vrai romancero. L’auteur est allé, depuis, se faire tuer pour don Carlos ; mais ses vers, que sont-ils devenus ? Il y en avait d’un enthousiasme débordant, où, comme Marie de Médicis, dans les tableaux de Rubens, au Louvre, l’impératrice était représentée en Amphitrite.


Ô spectacle délicieux !
Pour la voir si belle et si blonde,
Les poissons remontaient de l’onde,
Les oiseaux descendaient des cieux.


Puis tout à coup la perspective s’assombrissait.


Un soir, — c’est une horrible page,
À raconter que celle-là ! —
Un étranger à la villa,
Vint sonner en grand équipage,
On l’accueillit, c’était Satan…


Ou plutôt, pour parler en humble prose, c’était M. de Bismarck, le Bismarck enjôleur, fatal, à peine entrevu par Mérimée.

Inutile d’ajouter que cette cour d’amour de Fontainebleau n’engendra ni sonnets ni subtilités métaphysiques.


Trois mois entiers ensemble nous passâmes,
Lûmes beaucoup..........


Il en résulta simplement des relations plus suivies entre personnes qui déjà se connaissaient et s’appréciaient à leur valeur, et bientôt la Présidente et son secrétaire, émancipés de leurs fonctions, continuèrent à s’en donner les titres, prolongeant ainsi l’illusion à travers la vie du monde.



Mérimée est réaliste en ce sens qu’il déteste la phrase et la convention et ne recule devant aucune audace pour peindre ce qui lui semble être le vrai. Étant donné le scepticisme de l’homme, cette tendance de l’artiste se conçoit aisément, mais son scepticisme n’a rien de déclamatoire. Il ne prêche pas, il se contente de faire vivre. Les vilaines natures ne le repoussent point, bien au contraire, elles l’allèchent. Il y a quelque chose de félin dans sa manière de jouer avec le vice, de le peloter en se délectant. Ses héroïnes de prédilection sont la plupart du temps d’affreuses coquines que sa verve ironique et sa gauloiserie protègent seules contre votre mauvaise humeur. Il vous les montre comme des bêtes curieuses et vous oubliez la perversité ou plutôt ne songez qu’à l’inconscience en voyant ces jolis chats sauvages mordre, griffer, gambader et se pourlécher la moustache dans le sang.

Des sujets tels que Carmen et Arsène Guillot, ne sont possibles qu’avec un Mérimée ; en y voulant mêler leur pathétique, un Victor Hugo, un de Vigny les gâteraient. Mérimée n’est sans doute qu’un peintre de genre ; mais quelques-uns de ses tableaux resteront parmi les plus charmants produits de la culture intellectuelle de notre âge. Les conteurs, Dieu merci, ne nous manquent pas, de quelque côté qu’on regarde : en Angleterre, en Allemagne, en Russie, on en trouve et des meilleurs. Mais ce que lui seul possède en propre, c’est une originalité de style et de composition, une sûreté de main qui lui permettent de toucher sans danger aux motifs les plus rebattus et le plus réprouvés. Une fille perdue et une femme du monde, honnête et confite en dévotion se disputent le cœur d’un jeune homme et, de cette collision l’intérêt doit naître. Voilà certes un thème peu nouveau et qui déjà, en 1844, ne brillait point par l’invention. À l’idée de ce qu’un maladroit pourrait tirer de là de sentimentalisme banal et de psychologie ordurière, on se sent venir la nausée. Mais, par bonheur, notre écrivain est un grand sceptique, il plaisante, ironise, et, tout en riant, vous conduit à l’émotion.

J’ai cité Arsène Guillot, voyons Carmen.

Une drôlesse de gitana qui ensorcelle un pauvre jeune homme et lui tourne la tête à ce point qu’il s’en va roulant de crime en crime ; cette histoire-là, quand on vous la représente à l’Opéra-Comique, vous paraît d’un romanesque de mélodrame ; et, quand vous la lisez dans le livre, vous vous écriez : « C’est un chef-d’œuvre ! » C’est que, chez Mérimée, la mise en œuvre joue un rôle énorme ; il est de ceux qui pensent qu’un motif, après tout, ne vaut que par la manière dont on le tourne. Or, il s’agit cette fois d’analyser une nature absolument perverse, besogne ingrate, mais si amusante et d’un attrait si vif pour un curieux. Par quels heureux détours il vous promène avant d’arriver à son sujet et quelles fleurs exquises de littérature et d’archéologie il se complaît à répandre tout autour de cette clinique morale ! Mérimée vous intéresse toujours, et, quand, au milieu de son récit, il lui convient d’ouvrir une parenthèse, votre attention redouble, car vous savez d’avance qu’il ne parle point à vide, ayant clarté de tout. Il possède à fond l’antiquité, connaît les langues modernes, le russe même et le polonais et le turc aussi, je suppose ; il est de plus imperturbablement homme du monde : autant de supériorités dans une époque où les habiles en dehors du métier ignorent tout et vivent comme l’ours en suçant leurs pattes. Quel que soit le mérite du conte qu’il vous débite, l’homme chez Mérimée est au-dessus de l’œuvre ; vous songez en l’écoutant au Clitandre de Molière, à cette race de beaux esprits qui se mêlent d’écrire à leurs moments perdus et qui font des chefs-d’œuvre sans le faire exprès.

Dans un temps comme le nôtre, où chacun a la manie de se poser en moraliste et d’agiter à propos de tout la question politique, religieuse, juridique et sociale, la faveur dont a joui et dont semble plus que jamais jouir Mérimée est un phénomène très-curieux. Mérimée, songez-y donc, un simple conteur, un faiseur de nouvelles à la manière de Cervantès et de Boccace, ne se haussant jamais jusqu’au roman, et se gardant bien d’approfondir aucun problème !



Voltaire disait :

« Si Pétrarque n’avait aimé, il serait moins connu ! »

Je n’oserais affirmer cela de Mérimée, que sa littérature seule a rendu célèbre. Oui, mais comment nier que cette vie d’action et de galanterie qu’il mena jusqu’à la fin, n’ait puissamment aidé à l’originalité de sa littérature, en maintenant en éveil chez l’écrivain ces facultés expérimentales qui sont le fond et le meilleur de son talent ?


Henri Blaze de Bury.
  1. Gœthe cependant ne fut point dupe ; tout en souriant à ce que cette malice pouvait avoir d’ingénieux et de réussi, il dénonça le faux et, comme on dit, « éventa la mèche ».
  2. Chronique du temps de Charles IX, p. 80.