Lettres (Baudelaire)/1845

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1845


A MONSIEUR R


Monsieur,

Vous m’appelez ultra-libéral, et vous pensez m’injurier. Je vous devrais des remerciements pour toute réponse. Cependant, examinons de plus près cette déshonorante épithète. J’ouvre le dictionnaire, et je trouve que l’acception première de ce mot est : qui aime à donner. Dans ce sens-là, je gage, vous vous direz ultra-libéral avec moi, et peut-être même ne me donnerez-vous plus ce titre ; mais vous le prendrez sans doute, et vous serez ainsi, dans votre propre opinion, plus libéral que moi ; or, comme il n’est pas supposable que vous vouliez vous insulter, je puis déjà regarder comme tournant à ma louange la moitié la plus belle de la valeur de ce mot.

Dans un sens figuré, il veut dire : qui a des idées grandes, libres, nobles et généreuses. Je crois pouvoir affirmer encore que vous croyez penser noblement, agir généreusement, et que vos pensées sont libres autant qu’élevées. Voilà donc encore une louange que je vous arrache, ou du moins que je partage avec vous.

Il est un troisième sens attaché à ce mot, peu précisé encore, qu’on entend mieux qu’on ne le définit, et que l’esprit mesure néanmoins exactement dans ces mots : opinions libérales, telles que les professent le pieux Lanjuinais, le vertueux La Fayette, l’austère Beauséjour, le sévère d’Argenson. Si, attachant à mon nom, comme un opprobre, le mot libéral dans cette dernière acception, vous me confondez avec ces hommes célèbres, je n’ai plus à rougir. S’il est de plus honnêtes gens, comme je n’en doute pas, puisque vous le dites, ils ont atteint la perfection du haut de laquelle ils lancent tant de lumière qu’on ne peut les fixer. J’aime la clarté qui me guide, et non celle qui, m’éblouissant, me conduit dans les précipices.

Auriez-vous entendu par ultra-libéral cet homme qui ne vit que dans le désordre et la démoralisation ? Qu’il se présente, le premier je lui crie anathème. Mais je le trouve partout. Je le vois près de vous, aujourd’hui, rougir dans le sang la couleur qu’il appelle sans tache, et qu’il n’a prise que pour l’interposer entre lui et ses accusateurs.

Monsieur, après m’être bien examiné, je ne puis croire que vous ayez voulu défigurer à ce point, en ma faveur, un mot qui n’est terrible que pour les sots du haut monde et en général les ennemis des gouvernements qui se reposent sur la vertu et la justice, parce qu’ils garantissent la liberté et l’éga- lité. Or, comme je ne vous crois ni sot, ni ennemi de la liberté et de l’égalité civiles, je vous remercie sincèrement de la bonté que vous avez de me donner le plus beau titre que puisse porter un citoyen.

Funeste effet des passions, tu ne fascineras pas mes yeux ! Je le sens au fond de mon cœur : il est des hommes vraiment libéraux, parce qu’il est des hommes qui aiment encore la vraie gloire et la vertu.

Je vous salue, Monsieur.





A MONSIEUR


Le 30 juin 1845.


… Je me tue, parce que je suis inutile aux autres et dangereux à moi-même. Je me tue, parce que je me crois immortel et que j’espère… Montrez-lui mon épouvantable exemple et comment le désordre d’esprit et de vie mène à un désespoir sombre et à un anéantissement complet. — Raison et utilité, je vous en supplie…