Lettres de Chopin et de George Sand/Lettre 34

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Texte établi par Ronislas-Edouard Sydow, Denise Colfs-Chainaye et Suzanne Chainaye,  (p. 67-70).

34. — Frédéric Chopin à Julien Fontana, à Paris. [1]

Palma, le 28 déc[embre] 1838, ou plutôt, à quelques lieues de là, Valdemosa.

Tu peux m’imaginer, entre les rochers et la mer, dans une cellule d’une immense chartreuse abandonnée, aux portes plus grandes qu’aucune porte cochère de Paris. Je suis là sans frisures, ni gants blancs, et pâle comme à l’ordinaire. Ma cellule, en forme de grand cercueil, a une énorme voûte poussiéreuse, une petite fenêtre donnant sur les orangers, les palmiers, les cyprès du jardin. Face à la fenêtre, sous une rosace filigranée de style mauresque, un lit de sangle.

À côté du lit, un vieil intouchable, sorte de pupitre carré, mal commode pour écrire et sur lequel est posé un chandelier de plomb avec (grand luxe pour ici) une bougie… Sur ce même pupitre, Bach, mes grimoires et d’autres papiers qui ne sont pas à moi…

Silence… On peut crier… silence encore. En un mot, je t’écris d’un endroit bien étrange.

J’ai reçu, il y a trois jours, ta lettre du 2 de ce mois. Comme c’est fête à présent, le courrier partira seulement la semaine prochaine, alors je t’écris sans me presser et la traite que je t’envoie mettra sans doute un mois russe pour te parvenir. C’est une belle chose que la nature, mais il faudrait ne pas avoir affaire aux hommes. Ni aux routes ; ni aux postes. Chaque fois que je me suis rendu de Palma à Valdemosa, [2] ce fut toujours avec le même cocher et jamais par la même voie. Ici, les ruisseaux creusent les chemins, les avalanches les détruisent. Aujourd’hui, on ne peut plus passer parce que le sol vient d’être labouré ; demain, seules les mules pourront y accéder. Et quelles voitures il y a ici !!!

Aussi, mon Julien, n’y trouve-t-on aucun anglais, pas même un consul. Peu m’importe ce que l’on dit de moi. [3] Léo, quel juif ! Il m’est impossible de t’envoyer les Préludes ; ils ne sont pas finis. Ma santé est meilleure, je vais me dépêcher. Quant au juif, il recevra de moi une courte lettre ouverte qu’il avalera jusqu’au talon [en marge :] ou bien jusqu’où tu voudras. Le coquin ! et dire que je suis allé chez lui la veille de mon départ pour lui dire de ne rien envoyer chez moi. [4] Schlesing[er] est encore plus chien d’avoir fait un album de mes valses et de l’avoir vendu à Probst alors qu’à sa demande instante je les lui avais données pour qu’il les adresse à son père à Berlin.

Tous ces poux me démangent moins à présent. Que Léo soit furieux, soit ! Seulement, j’ai pitié de toi, mais au plus tard dans un mois tu seras délivré de tes tracas avec lui et avec mon propriétaire. Emploie, s’il le faut, l’argent de Wessel.

Que fait mon domestique ? Donne de ma part vingt francs [5] d’étrennes au portier quand tu auras reçu l’argent et paye le fumiste s’il vient. Je ne crois pas avoir laissé quelque grosse dette. En tout cas, je te le promets, nous serons quittes dans un mois au plus tard. La lune est admirable ce soir. Jamais je ne l’ai vue aussi belle. À propos ! tu dis m’avoir fait suivre une lettre des miens. Je n’ai rien vu, ni reçu. Et pourtant, elle me serait si nécessaire. L’as-tu bien affranchie ? Quelle adresse as-tu mise ? La seule lettre qui, jusqu’à présent, m’est parvenue de toi était fort mal adressée. N’écris donc jamais « junto » sans précision. Le monsieur chez qui on peut m’écrire (un grand imbécile par parenthèse) se nomme Riotord. Je te donnerai la bonne adresse.

[Chopin avait d’abord écrit puis biffé : Je préférerais que tes lettres me fussent envoyées là où je suis, et mon piano aussi.] Le piano attend depuis huit jours dans le port la décision de la douane qui réclame des montagnes d’or pour cette cochonnerie. Ici, la nature est bienfaisante, mais les hommes sont voleurs. Ils ne voient jamais d’étrangers, aussi ne savent-ils quel prix leur réclamer pour ce qu’ils leur vendent. Les oranges sont pour rien, mais un bouton de culotte coûte des prix fantastiques. Mais tout cela n’est qu’un grano de sable en comparaison de ce ciel, de la poésie émanant de toutes choses et des vives couleurs de ce paysage. C’est l’un des plus beaux du monde et les yeux des hommes ne l’ont pas terni. Ils ne sont pas nombreux ceux qui ont effarouché les aigles planant chaque jour sur nos têtes. Je t’envoie une lettre pour les miens et la traite. J’aime Jeannot et déplore qu’il ne soit point préparé à assumer la direction d’une maison de bienfaisance pour les enfants dans quelque Bamberg ou Nuremberg. Qu’il m’écrive enfin et qu’il soit un homme. C’est, me semble-t-il, la troisième ou quatrième lettre que je t’envoie pour mes parents ! Embrasse Albrecht, mais parle peu.

Ton
Ch.

  1. Cette lettre, justement célèbre et d’une importance biographique si grande, fait partie de la collection de M. Arthur Hedley.
  2. Voilà le preuve de ce que Chopin n’est pas resté « cloîtré » dans la Chartreuse durant tout son séjour à Valldemosa, comme on l’a dit et redit !
  3. Julien avait donc rapporté à Frédéric des cancans faits à Paris. Comment ne pas regretter amèrement la disparition des lettres de Fontana à Chopin ! Elles furent sans aucun doute brûlées par leur destinataire et probablement à Majorque même.
  4. On devine que Léo avait fait opérer un recouvrement chez Chopin.
  5. Vingt francs-or, soit environ quatre mille francs de la monnaie d’aujourd’hui.