Lettres de Fadette/Deuxième série/41

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Imprimerie Populaire, Limitée (Deuxième sériep. 105-107).


XLI

Encore la petite âme


Un calme ravissant m’entoure, rien ne bouge et toutes les ailes semblent repliées : mouches, abeilles, insectes bourdonnants qui emplissent l’air des pelouses ensoleillées sont peut-être intimidés par la demi-obscurité du bois touffu où je fuis la chaleur. Seules, les fourmis et les araignées courent sur leurs longues pattes, à travers le dessin mobile qu’esquissent sur le sol brun les taches brillantes de la lumière filtrant à travers le feuillage.

Je les observe, actives et affairées, piquant au plus court pour atteindre leurs fourmilières ou leur toiles : inaccessibles au caprice et à la fantaisie, elles ne dévient pas de leur but, et pour un peu, je les envierais !

Ô mes petites sœurs, nous ne sommes pas aussi sages qu’elles, et nous ne nous défions pas assez du caprice et de la fantaisie, ces ennemis de la pauvre âme humaine toujours en quête d’imprévu, si vite lassée de ce qu’elle possède, si avide de ce qu’elle ne peut atteindre. Et pendant qu’indécise et molle, elle néglige ce qu’elle doit faire pour rêver à ce qui l’attire, le temps s’en va, mobile comme les nuages, instable comme les flots ; il s’en va avec nos jours et nos années, et toujours dans l’attente vaine, dédaignant ce qui est, l’âme humaine sommeille sans voir que bientôt le temps n’existera plus pour elle…

Voilà à quoi je pense en regardant zigzaguer les petites bêtes pressées qui ne se doutent pas qu’elles sont mes professeurs de sagesse, comme d’ailleurs le bon silence et l’isolement bénis de la forêt.

Quelle délivrance nous éprouvons à dépouiller l’être artificiel que nous devenons si facilement en ville ! Fini d’entendre mentir les autres et de mentir soi-même par bienséance, complicité, dédain d’entrer en lutte, lâcheté de dire sa pensée !

Échapper à l’atmosphère de vanité et de médisance où le scandale est le plaisir des conversations, c’est reprendre possession de son âme, de son âme droite et sincère qui laisse arriver à elle la vérité et ose la regarder en face. Regarder en face la vérité de sa vie, qui le pourrait au milieu des grelots, des fanfreluches et des potins mondains ? Et pourtant, quoi de plus nécessaire pour nous sortir de la somnolence où nous berçons notre illusion d’être bons et d’être utiles.

La bonté est essentiellement active, et trop souvent nous sommes satisfaits de ne pas être méchants. Ah ! ne laissons pas dormir la « petite âme » dont je vous parlais l’autre jour, alors que s’agitent nos sept autres âmes qui font mille embarras et lient si bien nos volontés et nos bonnes volontés.

Vous vous souvenez du géant Gulliver, immobilisé par les nains minuscules qui courent sur ses bras, sa poitrine, ses jambes, et sa tête, en l’entourant de liens si fins qu’on les voit à peine, et si solides, que le géant devient prisonnier de ces diablotins.

Nos sept âmes, remplies de forces mauvaises font auprès de nous la même besogne, quand notre « petite âme » rêve au lieu de penser, de vouloir, d’aimer et d’agir. Ce sommeil est le péché des braves et honnêtes gens qui respectent la loi et ne vivent que matériellement. Ils ne font pas de grandes fautes ; ils en font une infinité de petites qu’ils n’effacent jamais, faute de les voir : elles finissent par former une couche épaisse qui ternit le cristal de leur âme, empêche toute lumière d’y tomber et tout rayonnement réflexe d’en sortir.