Lettres de Fadette/Deuxième série/48

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Imprimerie Populaire, Limitée (Deuxième sériep. 123-126).

XLVIII

Pour les blessés


De mon fauteuil tiré près de la fenêtre, j’avais longtemps regardé la neige tomber mollement et recouvrir le pavé et la rue, s’accrocher en passant aux toits et aux lucarnes pour les encapuchonner de blanc.

C’était joli tout ce blanc après tout ce noir ! Mais avec la pensée qu’à Montréal la neige n’est pas longtemps jolie, me vint le grand désir d’aller la voir tomber sur mes montagnes et dessiner, sur leurs flancs, des jonchées de fleurs étranges avant de les recouvrir toutes.

Étant libre comme le vent, mon hésitation ne fut pas longue, et je pris le train de quatre heures, heureuse comme une pensionnaire en congé.

Et voilà qu’en route je rencontre ma voisine de campagne : elle jette les hauts cris quand je lui dis mon intention d’aller coucher dans ma maison fermée. Elle me gronde, me bouscule, et finalement me convainc et m’emmène chez elle, ravie au fond d’avoir cédé.

J’y trouve gens et meubles à leur place, et les bruits familiers du village m’arrivent au travers d’une « parlerie » vertigineuse.

C’est qu’il s’est passé des « choses » au village ! Pour une nouvelle, c’en est une, vu qu’il ne s’y passe ordinairement que des baptêmes et des enterrements, et j’avais été avertie préalablement que les « choses » sortaient de l’ordinaire.

Ma curiosité ne fut pas longtemps agacée, car on grillait de me dire que le village est révolutionné par l’organisation de l’oeuvre France-Amérique dont les réunions ont lieu, ici même, et presque en permanence. Parlez- moi de zèle quand on s’y met !

Nous sortions à peine de table quand arrivèrent les charitables ouvrières apportant de gros paquets, qui, en un tour de mains, furent ouverts, classés, et dès avant les glas de huit heures, nous étions à l’oeuvre.

La salle étant trop petite, nous nous étions installées dans la vaste cuisine où le poêle ronflait sourdement, et où le chien et le chat, se sentant tout à fait chez eux, nous recevaient avec toutes leurs marques spéciales de parfaite cordialité. Sur la longue table recouverte de toile cirée s’empilaient de bons tricots de laine du pays, de moelleuses couvertes, des couvre-pieds à petits losanges d’indienne, d’autres, faits de belle catalogne blanche, des mitaines, des « crémones », des casquettes, des foulards et des hardes de toutes descriptions lavées, reprisées, repassées, le tout représentant un travail consciencieux et persévérant.

L’animation et la gaieté ne tardèrent pas à emplir la salle de jolis gestes et de bons éclats de rire : on se taquinait, on potinait gentiment… une demoiselle qui a évidemment cessé de rêver au bonheur à deux, m’explique que c’est commode d’avoir les réunions chez ma voisine qui n’a « ni enfants, ni mari… aucun embarras ! » conclut-elle catégoriquement. Personne ne se scandalise et sa boutade passe comme une lettre à la poste.

Une grande corbeille remplie de belles pommes fameuses circule parmi les couturières qui les mordent à belles dents sans pour cela perdre un coup de langue, et jamais vous n’avez vu plus d’activité ! Les unes taillent, les autres cousent et tricotent et dans un coin, tout près du poêle, la vieille sœur de ma voisine file au rouet, comme au bon vieux temps, de la laine fine et blanche comme la neige qui continue à tomber dehors.

Vers dix heures, voilà les hommes qui reviennent chercher leur femme, mais le départ ne se fait pas à la première invitation, et pour leur faire prendre patience on les invite à « allumer ». Ils s’intéressent aux travaux, tâtent les étoffes et avisant une caisse en train d’être remplie, ils s’empressent de critiquer l’emballage.

Ah ! la question est prestement réglée ! « Ce n’est pas bien fait ? Faites-le, vous autres, c’est en effet bien plus votre affaire que la nôtre ! »

Et, séance tenante, il est décidé que les caisses seront assemblées et fermées par les bons maris qui font si bien les choses. Un verre de cidre pour finir, et par la porte ouverte, nous les voyons s’enfoncer dans la neige et la poudrerie, et leurs plaisanteries et leurs rires nous arrivent avec les rafales du vent qui augmente.

La bonne soirée ! La bonne soirée ! Parions que si nous faisions le tour de la province, beaucoup de villages nous réserveraient la même agréable surprise !