Lettres de Fadette/Première série/38

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Imprimerie Populaire, Limitée (Première sériep. 88-91).

XXXVII

La petite vieille dame


Après la chaleur de la journée, les fleurs amollies se redressent un peu à la fraîcheur du soir, et les âmes lasses, au contraire, rentrent davantage en elles-mêmes dans la paix enfin conquise de la nuit qui vient lentement. Le soleil est déjà couché, des nuages sombres sont suspendus au-dessus du jardin, mais à travers les arbres, on aperçoit un coin pur du ciel encore rosé, et au-dessus de la maison une étoile vient de s’allumer.

Partout le silence et le calme : pas une herbe ne bouge, et l’odeur des grands lis qui se détachent dans l’ombre, des roses qui s’effeuillent et de la vigne fleurie sur le pignon là-bas, se répand dans le soir et on dirait que l’air est en fleurs ! On ferme les yeux pour ne rien voir, ne rien sentir que ce parfum qui rappelle d’autres soirées très lointaines où l’on n’était jamais lasses et jamais tristes.

Ce temps a-t-il existé dans la réalité ou ne le voyons-nous que dans nos souvenirs ? On ne sait plus… on a l’impression d’avoir été heureuse… il faudrait savoir si alors on se sentait heureuse ?

Les jeunes sont insouciants, et dédaigneux des joies des jeunes, et ils nous paraissent un peu affolés dans une course éperdue vers les chimères qui ne leur laissent pas le temps d’apprécier le trésor de leur jeunesse, de leur confiance fraîche et de leur âme toute neuve. Nous étions comme eux et nous regrettons peut-être ce que nous n’avons jamais possédé !

Dernièrement, une femme américaine, dans une conférence devant la société « select », enseignait la « science de la vie ».

Elle était intéressante par sa sincérité, ses airs inspirés de prophétesse, toutes les grâces un peu artificielles et charmantes d’une jolie femme qui veut s’emparer de son public, mais ses théories m’ont paru vagues et ses conclusions peu pratiques.

Le lendemain, de retour dans mon village je passai par un chemin creux qui descend à l’église et où je venais souvent autrefois, car, au tournant de la route, habitait une vieille petite dame qui avait plus de sagesse dans son petit doigt que je n’en trouvai hier dans le chapelet de belles phrases de la conférencière.

Je vois encore la petite maison veloutée de mousse du côté de l’ombre, je la vois avec ses volets gris, son jardinet fleuri, si propret, si ratissé et si régulier, qu’il ressemblait à un tableautin de pensionnaire.

Et je la vois, la petite vieille, trottinant dans son jardin, les lunettes relevées sur le nez, une grande aiguille à tricoter piquée dans sa coiffe de dentelle. Elle venait au-devant de moi souriante, si menue et si blanche qu’il me semblait arriver chez une fée, la dernière, la fée sereine dont la douceur me pénétrait. Elle n’avait pas d’autre souci que de bien aimer le bon Dieu, de dire du bien des plus vilaines gens, de faire pousser ses fleurs et de nous vanter l’intelligence de sa chatte qui ronronnait, pendant que sa maîtresse m’ouvrait naïvement sa belle âme où je me promenais charmée. Combien de fois, curieuse de voir la place qu’avait pu tenir le malheur dans cette vie, l’ai-je fait parler de son passé. De sa jolie voix un peu fêlée, elle me racontait les événements de sa vie simple, mais sans commentaires, et pour parler de ses deuils, elle gardait dans ses yeux limpides, la même petite lueur caressante où il y avait comme le sourire de l’âme heureuse malgré tout, au-dessus de tout.

Un jour, je lui laissai voir l’agitation et l’inquiétude d’une âme plus compliquée que la sienne et elle me dit : « Ah ! ma petite, il faut être plus simple, vivre au jour le jour, en aimant bien le bon Dieu, ce qui équivaut à avoir bien confiance en sa bonté. À quoi sert de s’inquiéter puisque nous ne pouvons rien empêcher de ce qu’il veut ! ».

Je vous livre la recette de la petite vieille dame heureuse dont l’âme voltige autour de moi, ce soir, parce que, de là haut, dans la nuit maintenant resplendissante, elle a vu sans doute que je ne suis pas encore arrivée à lui ressembler.