Lettres de Fadette/Première série/44

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Imprimerie Populaire, Limitée (Première sériep. 102-105).

XLIII

Au collège


Il est déjà question de la rentrée et j’ai un petit ami qui sous un air crâne cache un cœur bien désolé de quitter pour la première fois le nid familial pour le collège… ce collège dont on l’a déjà maladroitement menacé quand il n’était pas un modèle de sagesse.

Maintenant il travaille bien ; c’est un fameux petit homme dont ses parents sont fiers, et ils le mettent au collège, non pour le punir, mais parce que le temps est venu de commencer les études sérieuses… mais j’ai cru voir que les impressions désagréables créées par les anciennes menaces lui rendent le départ encore plus pénible. En vrai petit homme, il n’aime pas à me « dire » que l’inconnu de cette vie nouvelle lui fait peur, mais en vraie femme je l’ai bien deviné. Je l’ai encouragé, mais au fond de mon cœur j’ai eu moi-même une grande inquiétude : je crains que cette petite nature affinée, délicate, épanouie, dans la sincérité et la tendresse, ne soit désemparée quand elle sera mise en contact avec ces gamins rudes, tapageurs et malappris qui seront ses compagnons. Il leur ressemble si peu ! Ils le prendront en grippe parce qu’il est poli, bien élevé, délicat, qu’il parle correctement, et s’ils le prennent en grippe que d’avanies l’attendent ! Les garçons en bandes sont méchants comme des petits loups : ils ont honte de laisser voir leur sensibilité, et afin qu’on ne puisse les soupçonner d’être bons, ils deviennent cruels.

Je puis me tromper, mais il semble que dans les écoles et les collèges on néglige de faire l’éducation du cœur de ces jeunes enfants, qui apprendraient cependant aussi aisément à être généreux qu’à être lâches ! Je crois que les professeurs se désintéressent beaucoup de ce qui se passe dans les cours de récréation, où cependant il se joue des tragédies plus souvent qu’ils ne le soupçonnent.

S’ils voient un enfant craintif, se tenant à l’écart, n’osant se mêler aux jeux, ils n’interviennent que pour donner l’ordre sévère d’aller rejoindre les autres. Pourquoi ne suivent-ils pas le petit sauvage, et invisibles, n’entendent-ils pas l’accueil qui lui est réservé ? C’est une grêle de railleries, de taquineries, de brusqueries qui deviennent quelquefois des mauvais traitements. Ils sont dix contre un, et la pauvre petite victime est toujours frêle et incapable de se défendre, car les vilains poltrons se garderaient bien d’attaquer un garçon hardi et fort qui rendrait coup pour coup.

Et voilà justement où je veux en venir : c’est que les enfants ne pratiquent la générosité et la bonté que si elles leur sont enseignées, et c’est quand ils sont réunis en grand nombre qu’ils sont tentés d’opprimer les faibles, d’abuser de leur force et de toutes les supériorités qu’ils s’attribuent. Leur parle-t-on quelquefois de la lâcheté qu’il y a à battre les faibles et à tourner en ridicule les timides ? Leur inculque-t-on l’horreur de toutes les vilenies, depuis la délation jusqu’à la tyrannie ? Peut-être pas assez… et il arrive que ces petits écoliers devenus des hommes, traitent leurs compagnes comme autrefois les compagnons qui ne savaient pas se défendre. Ils continuent à mettre en pratique le système qui leur réussissait et qu’ils n’ont jamais entendu condamner : l’oppression du faible par le fort.

On m’a déjà dit : Oh ! ces petites persécutions forment le caractère.

Je crois, moi, qu’elles déforment le cœur des persécuteurs et rendent bien triste la vie des petites victimes qui perdent la joie et la confiance : la confiance dans les autres et la confiance en eux-mêmes. Pour peu que ce vilain jeu se prolonge, il tue l’esprit d’initiative et tel enfant qui fût devenu actif et heureux, est pour toujours voué à la timidité et à la gaucherie souffrantes.