Lettres de Louis XVIII au Comte de Saint-Priest

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Lettres de Louis XVIII au Comte de Saint-Priest
Revue des Deux Mondes, période initialetome 19 (p. 162-178).


LETTRES DE LOUIX XVIII


AU


COMTE DE SAINT-PRIEST,


PRECEDEES D’UNE NOTICE PAR M. DE BARANTE.[1]




Il serait curieux de rechercher de combien de manières a déjà été écrite l’histoire de la révolution française. C’est le plus grand événement des temps modernes ; il doit prêter à des jugemens divers et même à des récits différens. Engagés dans une controverse irritante, les partis ne manquent guère de présenter les faits historiques sous le jour qui leur plaît, de les interpréter dans le sens qui leur convient. Personne n’échappe à la tentation de chercher dans le passé des exemples pour sa cause, des motifs pour ses convictions, des excuses pour ses fautes, des autorités pour ses passions ; mais ce qui paraît plus étrange, c’est que les esprits calmes et en apparence désintéressés soient loin d’être tombés d’accord d’une appréciation commune et définitive de la révolution, et que les écrivains impartiaux eux-mêmes, ou qui veulent l’être, ne la jugent pas dans tous les temps d’une manière constamment uniforme. La date de leur ouvrage détermine souvent l’esprit qui l’inspire et la pensée qui s’y manifeste. Comme ces objets, comme ces monumens ou ces montagnes qui changent d’aspect et de couleur aux yeux du spectateur qui s’en approche ou s’en éloigne, et selon les heures du jour auxquelles il les observe, les événemens semblent se transformer dans la mémoire des hommes au gré de la lumière qui pénètre dans leur esprit et de la distance qui les sépare du passé. La postérité même, la postérité commençante a ses dissentimens, ses entraînemens, ses retours ; non-seulement elle reprend ou dépose tour à tour les haines, les craintes, les amours, les colères, les douleurs qui agitaient les contemporains ; mais, comme elle veut, pour l’honneur de la philosophie historique, rattacher le présent au passé, elle se croit obligée, à mesure qu’elle acquiert par les faits nouveaux une expérience nouvelle, de remonter le cours des temps et de chercher rétrospectivement des causes aux événemens plus récens qui la touchent. A chaque système qui vient au monde, il faut des antécédens, comme il faut des aïeux à un nouveau venu. De là cette entreprise périodique de réviser l’histoire et de la refaire pour l’accommoder à des conséquences nouvelles. On veut, s’il est possible, se donner des argumens de fait et avoir les siècles pour soi. Cela tente particulièrement les époques comme la nôtre, alors que la philosophie sociale est à la mode et que les vues sur les destinées de l’humanité surabondent. L’esprit de système produit donc ses narrateurs aussi bien que ses penseurs, et ce n’est pas seulement des idées que les inventeurs de théories disposent avec une arbitraire autorité. Pour ne citer qu’un exemple, et je ne le prends pas parmi les moins remarquables, qui eût deviné, pendant les dix dernières années du dernier siècle, que les événemens dont on était acteur ou témoin donneraient naissance aux jugemens inattendus de l’auteur des préfaces de l’Histoire parlementaire de la Révolution française ? C’est une galerie où je crois que nos pères, s’ils pouvaient revivre, reconnaîtraient malaisément leurs portraits.

Mais, en dehors de l’originalité hardie des systèmes novateurs, le cours seul du temps amène des changemens dans la manière d’écrire la même histoire. L’esprit le plus sage, le plus mesuré, le plus fidèle à l’observation, le plus décidé à ranger tous les jugemens sous la loi du sens commun, ne peut se défendre de l’influence de son temps, quand il veut en raconter ou en caractériser un autre. Quoi qu’il fasse, il est sous le joug de son expérience, il cède au penchant de ses opinions, même en observant les faits ; il voit comme il pense et peint comme il voit. Ainsi, ce qui est essentiellement irrévocable, inaltérable, le passé, semble se modifier en vieillissant ; car, pour les hommes, le passé n’est qu’un souvenir, et le souvenir lui-même est à la merci de nos idées et de nos passions. On pourrait dire que l’histoire de toute époque est un tableau dont le dessin seul subsiste, mais dont les couleurs changent incessamment. Certes, l’illustre auteur des Méditations poétiques ne prévoyait pas, il y a trente ans, qu’aux jours de sa maturité il considérerait et décrirait les événemens de 1792 à 1794 comme il vient de le faire dans son Histoire des Girondins.

Mais ce n’est pas de ces grands tableaux d’une société secouée jusque dans ses fondemens, ce n’est pas de ces recompositions systématiques ou dramatiques du passé, entreprises dans l’intérêt d’un avenir que l’ambition et l’imagination à la fois rêvent mystérieux et indéfini, c’est d’un point de vue plus rétréci de la grande scène historique que nous voulons nous occuper aujourd’hui. Un écrivain plein de sagacité et de modération, qui accepte la révolution plus qu’il ne l’aime, qui se plaît à juger froidement ce que d’autres ne voient qu’à travers les nuages de l’émotion ou de l’enthousiasme, M. de Barante a, sous la forme modeste d’une notice, tracé, il y a quelque temps, une peinture animée et piquante du gouvernement de la cour de France avant et pendant la révolution. Dans ce cadre resserré, où nous nous plaçons avec lui, nous ne voyons qu’une face des événemens, nous n’apprenons à connaître qu’un parti ; mais il nous semble que nous apprenons à le bien connaître, et, d’ailleurs, il ne serait pas impossible de rattacher tout l’ensemble des événemens aux aventures de la royauté. L’histoire dynastique, pour parler le langage du temps, peut, à la rigueur, servir de centre à l’histoire révolutionnaire.

La révolution (qui ne le sait aujourd’hui ?) est plus qu’un événement politique. C’est une crise dans l’histoire de la société, de l’esprit humain, de l’humanité tout entière. Cependant on pourrait, sans la défigurer entièrement, la réduire à ce qu’elle eut de purement politique, et n’y voir qu’une monarchie qui se transforme. Aussi bien la monarchie tenait en France une telle place, elle avait touché à tant de choses, elle avait si profondément marqué de son empreinte les lois, les mœurs et les opinions, qu’il n’y aurait pas exagération à prendre la royauté comme le symbole de tout l’ancien régime, et à représenter par ses luttes, ses succès et ses revers, toute la destinée de la nation. L’histoire de France est susceptible d’être ramenée à un tableau des vicissitudes du principe monarchique.

Quelles qu’aient été ses origines, quelques combats qu’il ait eus à rendre contre des forces rivales, ce principe paraît de bonne heure, dans notre histoire, destiné à prévaloir. Pendant long-temps il ne fait que grandir. Laissons de côté ses longues et laborieuses luttes, et datons du règne de Henri IV sa victoire définitive. Ce roi, le seul grand homme de sa race, fut le vrai libérateur de la royauté, en la faisant triompher du sein des guerres civiles et des tentatives de révolution. Dès qu’elle cessa d’être en péril, son autorité fut, sinon absolue, du moins prépondérante et décisive. Il régna, non comme un despote qui ne connaît point les obstacles, mais comme un maître qui sait les vaincre ; obéi parce qu’il est habile, modéré quoique victorieux. Ce fut un grand règne et le début de la monarchie administrative ; ce ne fut point cependant la fondation d’une forme de gouvernement ; Henri IV n’a rien constitué. Une royauté qui prévaut, qui s’agrandit, qui surmonte les résistances sans les supprimer, qui conserve des limites qu’elle peut franchir par momens, n’est pas une durable organisation politique ; elle n’est ni assez absolue, ni assez contenue. Ce devait être une forme de transition, un régime temporaire dans lequel l’autorité souveraine irait toujours se développant et compterait ses jours par ses progrès. Abattues par elle, les anciennes résistances ne pouvaient être relevées, et toute tentative pour recommencer une lutte inégale devait tourner au profit du vainqueur. C’est ainsi que le règne de Louis XIII, ou plutôt de Richelieu, ne fut qu’une sanglante prise de possession de la royauté, devenue oppressive dans sa victoire. De la fin de ce règne la monarchie administrative fut fondée, c’est-à-dire qu’elle devint et possible et seule possible.

Son histoire est connue ; elle a pour héros Louis XIV. C’est lui sans aucun doute qui représente avec le plus d’éclat la royauté héréditaire et organisatrice, la monarchie se régularisant elle-même et faisant dominer par le pouvoir absolu le bien public sous le nom d’intérêt de l’état. Aussi est-il devenu pendant un temps le type des rois, et passait-il, aux yeux des écoles d’absolutisme, pour avoir réalisé l’idéal du despote dans les temps modernes. Mais, entre mille objections accablantes pour le système de gouvernement qu’il représente, il y a celle-ci : ce système n’a été mis en pratique qu’une fois, et sa décadence a commencé avant la mort de celui qui l’avait créé, laissant après lui une des royautés les plus déplorablement constituées que le monde ait vues. Quelque mal en effet que l’on puisse dire de l’égoïsme imprévoyant du premier successeur de Louis XIV, et de la modestie inhabile du second, tout ne fut pas de leur faute dans la ruine de leur empire, et ils héritèrent l’un et l’autre d’un sceptre très difficile à manier. Leur pouvoir arbitraire et contraint, assez fort pour leur permettre des jours de tyrannie, trop faible pour suffire seul avec suite aux nécessités d’un grand gouvernement, pesait dans leurs mains comme un instrument lourd et mou, qui ne peut protéger ni servir. Il y avait du despotisme dans l’ancienne monarchie et peu d’ordre. Il y avait des résistances et point de liberté. De nobles traditions y luttaient irrégulièrement contre des préjugés oppressifs et des iniquités héréditaires. Ni le bon, ni le mauvais principe ne pouvait finalement triompher dans ce système de gouvernement sans une crise qui devait le rompre et l’emporter. La constitution définitive de la monarchie anglaise date à peu près de l’époque où celle de Louis XIV avait atteint sa régularité générale et son plein développement. Comparez, étudiez ensemble l’histoire intérieure et pour ainsi dire constitutionnelle des deux monarchies, de 1688 jusqu’à nos jours, et voyez de quel côté sont les garanties et les preuves de durée et de progrès, de conservation sans décadence et de réforme sans révolution ! L’expérience a prononcé, la sagacité la plus vulgaire suffit pour tirer la conclusion du parallèle, et tous les sophismes des avocats du pouvoir absolu ne prévaudront pas contre cette grande expérience comparative qui menace tous ceux qu’elle n’éclaire pas, et qui tient en échec toutes les monarchies absolues du continent tant qu’elles n’en sauront pas comprendre l’éclatante leçon.

Il semble que ce soient là des vérités communes, et que la religion des croyances constitutionnelles, triomphante aujourd’hui, pourrait cesser d’être militante. Une cause gagnée devrait n’avoir plus besoin d’être plaidée ; mais on n’ignore pas que, si cette cause a prévalu dans les faits et dans les lois, elle a perdu quelque chose dans les esprits : il est de mode, parmi les sages du temps, d’affecter le doute et le dégoût en matière d’idées libérales, et l’on essaie de faire à la politique constitutionnelle la situation de ces religions qu’on pratique sans y croire. C’est du côté de la politique que se produisent aujourd’hui les esprits forts et les incrédules. M. de Lamennais pourrait écrire pour eux un nouvel Essai sur l’indifférence. Ne craignons donc pas de revenir sur ces lieux communs un peu vieillis, sur ces antiques raisons, fondemens de la foi constitutionnelle, et de rappeler à ceux qui l’oublient pourquoi l’on a bien fait de détruire ce qu’on a détruit, de fonder ce qu’on a fondé.

L’ancien régime n’avait pas manqué de tentatives de réforme. A de certains momens, des esprits honnêtes ou téméraires, des hommes animés par l’amour du bien, l’ambition du nouveau, la passion de se faire un nom, ont paru songer à restaurer en l’améliorant le gouvernement français. Sans se rendre un compte exact de la portée de l’effort, sans mesurer exactement toute la difficulté du succès, on s’est plus d’une fois proposé d’extirper des abus fondamentaux, d’établir des nouveautés essentielles, d’introduire dans l’ensemble des institutions des changemens qui en auraient modifié la nature. Cet espoir, après avoir séduit les contemporains, a fait illusion aux historiens, et l’on en peut citer d’habiles qui soutiennent encore, en racontant le passé, qu’à certaines époques quelques principes de la révolution ont été sur le point de se faire jour dans les faits. Ainsi, par exemple, on a voulu faire de la fronde une révolution hâtive, et, parce qu’il est impossible de faire une opposition quelconque à un pouvoir quelconque sans invoquer les principes de justice et de liberté, on a vu dans certains arrêts du parlement de Paris une déclaration de droits anticipée. Sans doute le pouvoir ministériel auquel en voulait tant le cardinal de Retz aurait péri, si la fronde eût triomphé ; mais au profit de qui, si ce n’est du pouvoir royal, qui serait à son tour redevenu bientôt le pouvoir ministériel ? Fénelon était un frondeur d’un autre genre, et, secondé par de dignes amis, il aurait peut-être, s’il avait vécu, si son pieux et timide élève avait régné, entrepris la réforme qu’il rêvait, et tenté de réaliser les plus nobles pensées qui aient occupé un grand esprit, dans un temps où les grands esprits étaient plus communs que les nobles pensées. Mais qui oserait assurer que cette réforme philanthropique et aristocratique à la fois eût été praticable et qu’il y eût alors un système intermédiaire à introduire entre le despotisme à la fois violent et réglé de Louis XIV et un retour irréfléchi au régime antérieur, qui déjà commençait à n’être plus compris et qui n’avait pu se soutenir ? L’amour enthousiaste de Fénelon pour le bien, sa foi présomptueuse dans sa vertu et dans son génie, son imagination de poète, ses préjugés comme théologien, ses illusions comme moraliste, ses goûts de grand seigneur, son caractère plus propre à inspirer la vénération qu’à commander l’obéissance, ce besoin de dignité uni à ce besoin d’être aimable qui en faisait le plus édifiant des séducteurs, tous ces dons, toutes ces vertus, tous ces charmes, toutes ces faiblesses, en auraient-ils fait l’homme capable d’arrêter sur sa pente une monarchie dont tous les freins se brisaient dans la rapidité de sa course ? On peut en douter sans manquer de respect au législateur de Salente, au mentor chrétien du Télémaque de Versailles, et ce serait peut-être une recherche curieuse et piquante que de comparer ce que serait devenue la France, suivant qu’elle eût vu se réaliser l’un ou l’autre des deux avenirs qui, au déclin de Louis XIV, pouvaient sortir de la situation des affaires. L’un eût été le règne du duc de Bourgogne, où des sentimens élevés, des volontés obstinées, des idées chimériques, des convictions étroites et profondes se seraient unis pour entreprendre une réforme plus morale que politique. L’autre, qui se réalisa, fut le gouvernement énergique et décousu du duc d’Orléans, cet assemblage singulier de bien et de mal qui offre à l’historien des vues de grande politique unies à des conceptions d’aventurier, le goût des améliorations et celui des abus, l’amour du bien et le mépris des mœurs, quelque chose d’étrange enfin, une sorte de grandeur sans dignité. Voltaire a eu raison de dire qu’il y avait des traits de génie dans le régent, et ce malheureux Dubois est certainement du petit nombre des hommes d’état que la France ait produits. Cependant qu’ont-ils créé ? et, s’ils ont eu souvent raison de s’éloigner du gouvernement de Louis XIV, que de mal ils ont fait, que de mal ils ont laissé après eux ! Ils sont pour beaucoup dans le triste gouvernement qui leur a succédé. Ce n’est donc pas d’eux ni de leurs nouveautés hardies et superficielles qu’on pouvait attendre le commencement d’une réforme nécessaire.

Sous le règne de Louis XV, à peine quelques-uns de ceux qui prennent part aux affaires songent-ils fugitivement à la possibilité de modifier le régime établi. L’idée de l’amélioration reste constamment étrangère au pouvoir. Jamais le gouvernement n’a moins pensé à s’amender que dans ce temps où la société se préparait à le renouveler. Ce n’est guère que dans les ouvrages et les mémoires peu connus de d’Argenson, celui que les beaux esprits du temps appelaient, apparemment pour cette raison, d’Argenson la bête, que l’on trouve une préoccupation sérieuse des vices de la constitution et de la nécessité d’expulser l’arbitraire qui a successivement tout envahi ; mais son influence fut médiocre et passagère. M. de Choiseul crut de sa politique d’entretenir de bonnes relations avec le parlement, mais n’a jamais donné la plus faible espérance d’une rénovation constitutionnelle. Un détestable esprit de changement, qui n’était que l’impatience de la contradiction, inspira bien ses successeurs, et le chancelier Maupeou crut reprendre la tradition de Richelieu et de Louis XIV en délivrant la couronne de la résistance irritante des compagnies judiciaires ; mais cette prétendue réforme ne fut que le coup d’état de la tyrannie et la fondation solennelle d’un abus. A aucun moment, le règne de Louis XV ne laissa même obscurément poindre l’espoir d’une amélioration politique. Soixante années s’écoulèrent sans une mesure, sans une pensée suivie de gouvernement empreinte de patriotisme, de prévoyance ou d’honnêteté. Soixante années s’écoulèrent dans la routine, l’indifférence, la dissipation et l’arbitraire ; je ne crois pas que pareil malheur soit jamais advenu à une nation civilisée au degré où l’était la France. Quel héritage cet indigne gouvernement laissait-il à l’infortuné successeur de Henri IV et de Louis XIV !

Dès le premier jour du règne de Louis XVI, l’idée d’un changement fut dans tous les esprits. Quel changement ? on l’ignorait. La question était neuve et difficile ; on pouvait hésiter. Il y eut des réformateurs à tous les degrés ; mais l’impossibilité du statu quo fut unanimement aperçue. La royauté même se trouva mal à l’aise sur le lit effronté où l’avait étendue un demi-siècle de désordre. Elle eut, comme on l’a dit dans une plaisanterie profonde, le sentiment intérieur qu’elle devenait un abus, et qu’il fallait cesser de l’être. Louis XVI conçut vaguement le besoin d’une nouvelle manière de régner. L’opinion publique parvint jusqu’à lui. Plus puissant que l’orgueil du pouvoir héréditaire, plus fort que la timidité d’un caractère incertain, l’instinct confus et rapide de sa situation le conduisit, malgré mille obstacles, à travers bien des doutes et bien des retours, à suivre au dedans la politique de Turgot, au dehors celle de Lafayette.

Je crois qu’en général on pourrait désigner par ces deux noms, caractériser par ces deux hommes les deux systèmes dont l’un ou l’autre devait alors nécessairement prévaloir en France.

L’un, plus modéré, plus pratique, et cependant d’un succès plus difficile, était la réforme du gouvernement par l’administration. Cette pensée devait venir à tous les gens d’affaires qui ne fermaient pas les yeux aux lumières de leur temps. L’homme supérieur de cette école, c’est Turgot. Son génie et son caractère le destinaient à cette tentative qui n’est guère essayée qu’aux époques où elle n’est pas encore possible et à celles où elle ne l’est plus. Turgot, c’est le philosophe dans les affaires. Si l’on veut relire ces incomparables dialogues où le sublime disciple de Socrate a décrit les devoirs et le rôle de l’homme qui aime la vertu dans la politique, si l’on se rappelle ces complaisantes peintures de la royauté du philosophe, c’est-à-dire de la science au pouvoir et du perfectionnement social opéré par le despotisme de la vérité, on reconnaîtra, je pense, dans cet idéal du gouvernement, quelque chose de la manière dont Turgot avait conçu sa mission et son œuvre. Tout homme d’une vertu rigide et d’un esprit profond, qui arrivera à la politique par la seule méditation, rêvera cette alliance chimérique du vrai et du pouvoir, tous deux également absolus, et ambitionnera cette situation, qui n’a bien tourné à aucun ministre, qui ne siérait peut-être qu’à des rois. Encore le seul roi, ce me semble, qui l’ait obtenue, l’empereur Marc Antonin, n’en a pas tiré grand parti.

Mais il est une autre manière de concevoir l’accomplissement des réformes sociales : c’est celle qui y appelle, qui y associe en quelque sorte les grandes masses et les grands événemens. Susciter l’opinion publique, la deviner, la devancer même pour l’entraîner par l’enthousiasme ou l’irritation, appeler à l’aide des idées les forces et jusqu’aux passions de la société, faire concourir à l’œuvre l’agitation, la résistance, la guerre, prendre, s’il le faut, le plus long et passer par le circuit de la gloire pour atteindre à la liberté, telle est une autre politique, d’innovation dangereuse, j’en conviens, souvent téméraire et impuissante, mais qui, venue à ses heures, est la seule qui maîtrise les événemens et dispose de l’avenir. Celle-là, mieux connue de notre temps, ne redoute pas d’être appelée par son nom ; elle est révolutionnaire. Elle n’est permise qu’à de rares époques et à des hommes rares. Imitée sans discernement, prodiguée à toutes les situations, pratiquée par le premier venu, elle peut dégénérer en un plagiat absurde, en une criminelle manie. Tout le monde n’est pas fait pour bouleverser le monde.

A l’assemblée des notables, M. le comte de Provence, celui qui devait être Louis XVIII, disait à M. de Lafayette : « Vous voulez donc les états-généraux ? — Mieux que cela, monseigneur. » C’est mieux que cela aussi qu’a fait la France. Des deux réformes qu’on pouvait essayer, la plus aisée était peut-être encore la plus grande ; on ne le croirait pas aujourd’hui, mais il y a des temps où la petite politique est celle qui a le moins de chances. Tel était ce temps où une réforme était plus difficile qu’une révolution.

Être Turgot ou Lafayette, telle était donc alors l’alternative. L’événement a prononcé pour Lafayette, mais à quel prix ! Quand on juge de la révolution par ce qu’elle a coûté, par ce qu’elle a produit, les dissidences de ceux qui en ont écrit la tragique histoire ne s’expliquent que trop.

Les avortemens de réforme amenèrent donc l’enfantement de la révolution. Celle-ci, nécessaire à tant de titres, devait étonner et confondre ceux mêmes qui l’avaient voulue. Elle mit dans leurs mains une baguette d’une puissance terrible.

Presque tous les grands événemens ont été prévus, et jamais révolution n’a manqué de prophètes. Les ouvrages, les mémoires et les correspondances du XVIIIe siècle abondent en prédictions un peu vagues, mais affirmatives, de la catastrophe qui doit le terminer ; on pouvait donc s’y attendre, l’ayant tant annoncée. Et cependant, pour la plus grande gloire de la prudence humaine, la révolution française a surpris tout le monde et troublé jusqu’aux augures qui l’avaient lue dans l’avenir. Elle n’a trouvé personne qui fût préparé pour la recevoir, et moins que personne ceux qu’elle devait atteindre les premiers et qui la provoquaient en la redoutant. Rien n’est plus ordinaire ; les hommes qu’une calamité politique frappera sont prompts à la hâter. Qui avait plus craint l’événement de 1830 que ceux qui en ont été la cause ? qui avait jugé la monarchie plus en péril que ceux qui l’ont perdue ?

On était plus excusable d’être peu préparé aux événemens de 1789 ; les prédictions étaient si loin d’en déterminer la nature, d’en mesurer la puissance ! On savait bien que le ciel était à l’orage ; mais d’où viendrait le vent ? quelle en serait la force ? où tomberait la foudre ? Personne ne l’eût osé dire ; et ceux-là même qui semblaient pousser au redoutable dénoûment, ceux qu’on accuse ou qu’on loue de l’avoir amené, n’en auraient pas été les moins surpris. Les philosophes les plus hardis se rendaient bien mal compte de leur hardiesse. Diderot, à propos des Lettres d’un fermier de Pensylvanie, ouvrage publié dans les troubles de la révolution d’Amérique, écrit ces lignes : « On nous permet la lecture de ces choses-là, et l’on est étonné de nous trouver, au bout d’une dizaine d’années, d’autres hommes. Est-ce qu’on ne sent pas avec quelle facilité des ames un peu généreuses doivent boire ces principes et s’en enivrer. Ah ! mon ami, heureusement les tyrans sont encore plus imbéciles que méchans. Ils disparaissent ; les leçons des grands hommes fructifient, et l’esprit d’une nation s’agrandit. » Diderot est mort cinq ans avant la prise de la Bastille. S’y attendait-il le moins du monde ? Qui sait ce qu’il en aurait pensé ? qui répondrait qu’il n’aurait pas écrit à l’assemblée constituante la lettre de l’abbé Raynal ? On tenait pour certain jadis dans les salons que le Mariage de Figaro était une des grandes causes de la révolution ; lisez les mémoires de Beaumarchais, et voyez quelle peur lui faisait en 1792 la commune de Paris. Il ne faut donc pas reprocher trop sévèrement aux ministres, aux magistrats, aux courtisans, aux princes, leur imprévoyance. Le reproche remonterait trop haut et perdrait de sa force en devenant trop général. Louis XIV aussi n’a rien prévu. Fénelon ne croyait pas que la monarchie telle que Louis XIV l’avait faite pût long-temps durer, mais Bossuet la regardait assurément comme le plus beau gouvernement du monde. On peut bien en conclure, si l’on veut, que l’esprit de Fénelon était, à certains égards, supérieur à l’esprit de Bossuet ; cependant celui de Bossuet pourrait suffire aux plus exigeans, et l’on se résignerait à s’être trompé avec lui.

Malgré ces raisons d’indulgence, on ne saurait amnistier l’aveuglement du gouvernement de l’ancien régime, et, quelque durement qu’il l’ait expié, c’est un spectacle piquant autant qu’instructif que celui de la royauté de nos pères aux prises avec les difficultés et les entraînemens de ses vingt-cinq dernières années d’existence. Si l’on écarte de sa pensée le dénoûment terrible, c’est un drame d’un haut comique, et l’historien qui le raconte est toujours au moment de paraître écrire une satire. Celui à qui échut, comme un double fardeau, l’héritage du despotisme glorieux de Louis XIV et du despotisme misérable de Louis XV, était destiné à présider à la plus étrange et quelquefois à la plus ridicule décomposition politique dont aucun gouvernement ait donné le spectacle. Tout était contradiction autour de lui, les devoirs et les passions, les intérêts et les idées, les prétentions et les croyances ; il n’y avait pas une institution en qui respirât l’esprit qui devait l’animer, et le prince lui-même offrait dans sa personne le plus déplorable de tous les contrastes. Croyant comme roi au pouvoir et y tenant peu comme homme, voulant le bien sans le comprendre, instruit sans esprit, bon sans être aimable, courageux sans fermeté, faible sans adresse, dissimulé sans habileté, défiant sans clairvoyance, il neutralisait par ses défauts toutes ses bonnes qualités, qui à leur tour lui interdisaient dans le mal toute énergie et tout savoir-faire. Autour de lui, auprès de lui, que de portraits à tracer, tous insignes par la plus éclatante inconséquence ! Reine et grandes dames, princes et courtisans, tous alors étaient, par le mélange des intérêts, des idées et des mœurs, à ce point de maturité dans l’absurde où il est impossible de demeurer. Ce monde-là a été décrit cent fois, mais on ne peut se lasser d’en retracer l’image. Je ne m’étonne pas que ceux qui l’ont vu l’aient regretté vivement et nous l’aient souvent représenté comme incomparable, surtout comme le plus amusant des mondes possibles. Cette fameuse parole qu’entendit Charles VII aurait pu retentir justement à Versailles : On ne saurait plus gaiement perdre un royaume.

Aussi, quand on écrit ou lit l’histoire du dernier règne de l’ancienne monarchie, souhaite-t-on la révolution. Elle semble dès-lors apparaître dans l’avenir comme le dénoûment naturel et le légitime résultat ; elle est la moralité de la fable.

Si au contraire on se transporte à l’époque qui l’a immédiatement suivie, alors les promesses de la raison ont été si cruellement déçues, les opinions défigurées par tant de folies, souillées par tant d’excès, de si affreux malheurs ont laissé tant de plaies saignantes, que l’impartialité de l’historien se laisse vaincre à l’indignation, au mépris, à la pitié. Non-seulement on doute des vérités générales, puisqu’elles n’ont servi qu’à exciter des passions et à colorer des crimes, mais on n’ose plus condamner, juger même ceux qu’il a fallu trop plaindre. On se croirait complice des oppresseurs, si l’on était rigoureusement juste pour ceux qu’ils ont accablés, et les malheureux semblent innocens.

Les personnes qui ont traversé la révolution sans être révolutionnaires en sont restées presque toutes à ce point de vue. Elles ne peuvent concevoir ni supporter l’histoire politique de ce temps-là ; elles n’en veulent admettre que l’histoire dramatique.

L’humanité est généreuse, elle fait grace aux vaincus. Ceux-là surtout dont la grandeur, consacrée par le temps, tombe sous le coup d’une calamité soudaine, inspirent une involontaire et noble pitié ; l’effet pathétique de leur destinée émeut l’imagination et le cœur. On est frappé de la souffrance plus que de la leçon, et, quand la violence et l’injustice ont envers eux passé toute mesure, on oublie ce qu’ils avaient mérité. On s’intéresse à eux comme aux héros d’une tragédie, sans plus penser à la justice politique des événemens que ne le fait au théâtre un spectateur attendri.

C’est d’avoir su résister à cette tentation si naturelle que nous louerons M. de Barante. Lui si modéré, lui si peu révolutionnaire de goût ou de conviction, lui qui sait juger les temps et les hommes avec cette sagacité qui, à force de tout comprendre, arrive à la sympathie universelle, il ne s’est pas, en peignant les derniers momens de la vieille monarchie, laissé émouvoir ou séduire. L’impression la plus générale qui résulte de la lecture de son ouvrage, c’est un jugement sévère, encore que juste, sur les hommes de l’ancien régime, et, parmi ces hommes, sur les princes qui sont tombés avec lui. Non-seulement le gouvernement de Versailles, mais ceux en qui se personnifiait ce gouvernement, sont retracés avec une impartialité qui les condamne sans les outrager, avec une justice qui rend en quelque sorte leurs malheurs bien nécessaires pour protéger leur mémoire. Je connais peu de procès intentés à la vieille monarchie d’où elle sorte plus clairement convaincue d’avoir mérité toutes les peines qui peuvent humilier l’orgueil sans offenser l’humanité.

La justice historique est lente à s’établir. Nous l’avons vue, pour ainsi dire, naître et se former, et elle n’eût pas été aussi complète ni même aussi praticable dans tous les temps. Dans les premières années de ce siècle, il n’y avait point de cour à faire ou d’égards à témoigner à la dynastie proscrite ; mais les malheurs de tous étaient si récens, le souvenir d’excès cruels si vif et si déchirant, que l’on n’osait pour ainsi dire être juste, et qu’on hésitait à diminuer la compassion due à de grandes infortunes par la vérité due à de grandes fautes. L’histoire de la révolution prenait alors dans les esprits modérés une forme sentimentale. Le temps, sans rien ôter au malheur de ce qu’il a de touchant, à l’iniquité de ce qu’elle a d’odieux, a rétabli les droits de la raison, et la restauration elle-même y a beaucoup contribué. Ses préjugés, ses illusions, ses ressentimens, plus souvent puérils que méchans, ses tentatives insensées et coupables, tous ces rêves de l’orgueil sans grandeur et de l’obstination sans énergie, ont fait comprendre à tous comment la révolution avait été nécessaire et comment elle avait pu déployer contre certaines fautes une sévérité que tout motiverait, si elle n’eût été accompagnée d’iniquités et de cruautés que rien ne justifie. Les fautes de la restauration ont rejailli sur l’ancien régime ; elles ont rendu la France plus sévère dans le passé, et dans le présent plus clémente. La France a mieux compris pourquoi elle avait puni, et pourquoi elle devait moins punir ; c’est ainsi qu’elle a en quelque sorte effacé les rigueurs de 1793 par le pardon de 1830.

Mais les droits de l’histoire subsistent. Les événemens politiques sont des exemples qui instruisent, non des romans qui attachent, et l’écrivain qui les raconte est tenu de les juger. S’il trouve sur son chemin, et parmi ceux qu’il voudrait plaindre, de tristes préjugés, une vanité aveugle, un mélange funeste d’entêtement et de versatilité, la faiblesse, la jalousie, la duplicité, comment ne le pas dire ? Comment ne pas signaler tout ce qui perd les états chez ceux qui les ont perdus ? Comment ne pas écrire les termes de cet arrêt que la Providence semble prononcer sur certaines familles en leur donnant à la fois tout ce qu’il faut pour nous irriter par leurs fautes et nous attendrir par leurs malheurs ?

Ces observations justifient, ce me semble, l’impartiale sévérité avec laquelle est écrit l’ouvrage que M. de Barante a publié, et dont il nous reste à dire quelques mots.

Sous le nom de Lettres et instructions de Louis XVIII au comte de -Saint-Priest, nous avons jusqu’à un certain point l’équivalent des mémoires de cet ancien ministre. Sur des notes manuscrites sa biographie a été habilement recomposée, et nous y apprenons à connaître un homme de mérite qui n’a guère servi que des causes malheureuses, et qui les a servies avec plus de sagesse qu’elles ne voulaient l’être. Fils d’un intendant capable et estimé, M. de Saint-Priest fut, de 1763 à 1785, ministre à Lisbonne, ambassadeur à Constantinople, puis à La Haye ; il n’entra dans le conseil du roi Louis XVI qu’en 1788, lors du second ministère de M. Necker. D’abord sans aucun département, il fuit appelé à celui de l’intérieur le 17 juillet 1789, et ne le quitta qu’environ quinze mois après. En 1795, le frère de Louis XVI, qui devait régner un jour et qui croyait régner déjà, l’appela auprès de lui en qualité de principal secrétaire d’état, et le garda dans ce poste jusqu’au mois d’août 1800. M. de Saint-Priest servit donc la royauté dans l’ancien régime, dans la révolution, dans l’émigration. Fidèle aux devoirs qu’il s’était prescrits, mais prudent et modéré, il eut cette pénible destinée de partager par dévouement des périls et des malheurs qu’il prévit assez pour essayer de les détourner, sans avoir la force qui les conjure ni la passion qui les brave. C’est une triste chose que le métier de sage dans les partis qui ne le sont pas ; mais il est toujours honorable de n’avoir ni mérité, ni provoqué les malheurs de sa cause.

Si l’on suit, avec M. de Barante, le comte de Saint-Priest soit auprès de Louis XVI, soit auprès de Louis XVIII, on est frappé du même spectacle ; c’est celui de la lutte du bon sens contre l’impossible. L’impossible, c’est la situation du malheureux Louis XVI en présence de la révolution, c’est la situation de l’heureux Louis XVIII pendant presque toute l’émigration.

C’est une question de savoir si une ancienne dynastie est compatible avec le renouvellement d’une constitution. En 1789, nos pères, ou du moins les plus habiles et les plus sages, ont tenu pour l’affirmative, et ils ont échoué. En 1830, nous avons, pour un changement bien moindre, adopté la solution négative, et je crois encore que nous avons réussi. L’illusion des premiers auteurs de la révolution fut noble et bienveillante. Ils croyaient trop à la puissance morale de leurs principes pour imaginer que les rois eux-mêmes osassent y résister ; il leur semblait que la vérité devait monter jusque sur le trône. Mais il y a une garde qui veille encore aux barrières d’un vieux trône, même après que toutes les autres gardes ont été forcées : c’est le préjugé ; et d’ailleurs la vérité, en 1789, ne se faisait pas ouvrir le palais des rois sans y amener un cortége souvent peu digne d’elle. L’insulte, la violence, la vengeance, ne sont pas des idées libérales ; la conversion de la royauté à une cause qui se produisait sous la forme du 6 octobre n’était pas facile. Mais, quand par hypothèse on se figurerait une personne royale faite à souhait pour accepter une constitution imposée et subir sans révolte et sans humiliation la déchéance du pouvoir absolu, le fait historique n’a point été conforme à cette supposition, et le caractère de ceux que la Providence avait destinés à essuyer la révolution de 1789 formait comme un invincible obstacle au succès pacifique d’une rénovation aussi brusque et aussi profonde. M. de Barante nous paraît les avoir compris avec une rare sagacité. Voici une peinture qui, je crois, paraîtra pleine de justesse et de vérité

« Le roi avait placé toute son espérance dans les fautes et les excès de l’assemblée ; il croyait qu’elle périrait par le désordre, qui s’en allait croissant de jour en jour, et succomberait sous le décri public. Il ne refusait la sanction à aucun décret ; quelquefois même il résistait aux conseils de ses ministres, lorsqu’ils cherchaient à lui montrer les inconvéniens manifestes de quelque mesure adoptée par l’assemblée. Elle avait interdit à tout citoyen la faculté de prendre aucun titre, de porter un autre nom que le nom de famille, et d’avoir des livrées ou des armoiries. Après le décret rendu, quelques réclamations et les avis de plusieurs hommes sages déterminèrent le comité de constitution à modifier un texte trop général et trop absolu ; il devait proposer un nouveau projet de décret. M. de Lafayette se montrait favorable à quelques amendemens. Le premier décret avait déjà été transmis à la sanction royale ; on en parla au conseil. Les ministres étaient unanimes pour attendre le décret amendé. M. Necker lisait les observations qu’il avait écrites contre ce projet. Il s’aperçut que le roi, qui l’avait devant lui, y apposait sa signature ; il crut que c’était par mégarde. « Que fait donc votre majesté ? dit-il. — Je sanctionne le décret, » répondit le roi. Son empressement à le signer était d’autant plus grand qu’il avait entendu dire que généralement il était désapprouvé.

« C’est ainsi qu’il compromettait ses ministres, à qui l’on attribuait une influence qu’ils étaient loin d’avoir. Sa faiblesse s’arrangeait assez bien d’un plan de conduite qui le dispensait de lutte et d’hésitation, et qui en même temps laissait la responsabilité aux ministres. Il les savait fidèles et dévoués ; cependant il était loin de leur laisser connaître ses arrière-pensées, ses secrètes espérances, ni les commencemens de projets qu’il accueillait à demi, et qui, lui inspirant une sorte de confiance dans l’avenir, l’empêchaient de s’occuper raisonnablement du présent. Il se gardait bien d’en faire confidence à ses conseillers officiels ; ils lui auraient fait des objections qui auraient augmenté ses incertitudes : de sorte qu’il ne se livrait complètement ni à ses ministres, ni à ses conseillers occultes, ni aux agens qu’il employait, soit à des intrigues du dedans, soit à des correspondances au dehors. Ce n’est pas qu’il se fît des illusions complètes. S’il essayait de combattre la révolution, c’était avec découragement ; s’il lui cédait, c’était avec répugnance. « Je finirai comme les rois faibles, disait-il souvent ; on me tuera. » Il avait des intentions pures ; il était juste et moral ; il voulait le bien de l’état, mais sans plus d’énergie que le sien propre ; sans se déranger en rien, sans sortir de ses habitudes, sans prendre ni soin ni peine. Jamais il ne songeait à plaire. Jamais il n’encourageait un de ses serviteurs par un mot d’approbation ou d’éloge ; il ne faisait nul accueil aux étrangers. Sa bonté n’avait rien d’expansif ni de sympathique : c’était une forme de sa faiblesse

Le roi voulait consulter la reine. Plus la situation devenait menaçante, plus son influence était funeste. Dès qu’il y avait un instant de répit, une apparence de sécurité, elle reprenait, avec vivacité, toutes ses illusions ; elle se livrait sans contrainte à ses opinions, à ses espérances, à ses amis ; elle encourageait les imprudences, elle y prenait part avec une témérité aveugle ; puis, quand le danger arrivait et se manifestait à ses yeux imprévoyans, elle s’en effrayait d’autant plus qu’elle n’avait pas voulu y croire ; elle se troublait, et ses craintes devenaient aussi exagérées qu’avait été sa présomption. La haine populaire, si injuste et si atroce, qui la poursuivait, se présentait terrible son imagination. Elle était destinée à se trouver bientôt et souvent en face des insultes et des menaces, et à s’y montrer noble et grande ; mais alors elle n’avait pas l’expérience de son propre courage, et sa résolution faiblissait lorsque le péril était prêt à apparaître. Ce sentiment lui avait inspiré une règle de conduite qui s’opposait à toute détermination énergique et active. « Je ne veux pas, disait-elle, que le roi puisse courir un danger que je ne partagerais pas avec lui. » Elle se souvenait des heures de cruelle anxiété qu’elle avait passées seule à Versailles, pendant que le roi, trois jours après la prise de la Bastille, s’était rendu à Paris et à l’Hôtel de Ville. Cette protestation de dévouement, cette volonté d’être inséparable du roi, le condamnait à ne point faire un acte viril, et à subordonner sa conduite aux alarmes et aux agitations de la reine. »

Il y avait deux rôles à jouer pour le roi, s’il ne voulait pas ou s’il ne pouvait pas (ce qui nous paraît aussi vrai) être le roi de la révolution ; il fallait céder ou résister. L’un et l’autre parti pouvait s’accorder avec les vertus privées d’un homme dépourvu des vertus politiques. Lorsqu’on est sincère, modeste et désintéressé, et qu’on se trouve jeté sur le trône à des conditions qui semblent incompatibles, soit avec la dignité du monarque, soit avec le bien de l’état, rien n’est plus simple que de renoncer à la couronne. L’abdication est le devoir d’un honnête homme qui n’est pas fait pour être roi. Si au contraire céder paraît une faiblesse, si l’on préfère la résistance, et c’était au fond la conséquence naturelle des convictions et des principes de Louis XVI, combattre est facile et légitime. Vingt fois pendant ses trois ans d’hésitations, de faiblesses et d’imprudences, le roi eut l’occasion de résister à force ouverte, et surtout de s’échapper bravement et de rompre ses fers les armes à la main. Cette fuite, si malheureusement essayée une certaine nuit, était plus aisée et plus sûre s’il l’eût tentée en plein jour à la tête de quelques centaines de cavaliers. Attaqué dans son palais, qui l’empêchait de tirer l’épée et de risquer la victoire ou la mort ? Qui le retenait ? Une seule chose. Il avait accepté cette pensée de la reine, qu’il ne devait courir aucun danger sans elle ; probablement il craignait qu’elle n’en courût de plus grands sans lui. Mais ainsi il s’était réduit au rôle d’une femme. Quel est le soldat, quel est le magistrat, quel est le garde national qui remplirait son devoir, s’il réglait sa conduite sur cette idée ? Ainsi Louis XVI a enlevé toute grandeur politique aux derniers jours de son règne. Ce n’est pas faute de courage ; il en montra beaucoup au 20 juin, car je ne parle pas du 21 janvier ; ceux qui ont faibli dans cette suprême épreuve sont rares dans la révolution. Tel est l’effet du pouvoir absolu sur un homme médiocre ; il l’énerve et l’accable. Voilà donc ce que la royauté de Versailles devait faire, après quelques générations, d’un descendant de Henri IV.

Passons maintenant la frontière et suivons la dynastie dans l’exil. Une mort affreuse avait enlevé le père et le fils, et le comte de Lille se croyait roi. La guerre avait éclaté entre la république française et l’Europe, et le prétendant se flattait que la victoire renverserait la république et lui rendrait la couronne. Il entrevoyait bien des desseins contraires dans les conseils de la coalition : il rencontrait des inimitiés cachées ; il avait à subir des refus et des perfidies. Errant sur le continent, il ne se fiait pas à l’appui hautain et changeant de l’Angleterre. Il ne recevait de l’Autriche que des humiliations et quelquefois des menaces, origine de cette profonde aversion qui depuis a constamment régné entre la maison impériale et la maison de Bourbon. Enfin, à travers le faste des promesses de la Russie, il devait apercevoir ce fond de vanité trompeuse qui est comme le caractère traditionnel de cette autocratie théâtrale. Toute confiance sensée dans l’avenir lui était interdite. Aussi, quoiqu’il ne pût se résoudre à déposer celle que lui inspirait une foi mystique dans l’hérédité du droit divin, son bon sens lui arrachait-il parfois l’aveu du néant de sa politique. Il écrit un jour à M. de Saint-Priest, à propos de je ne sais quelle résolution : « Ce parti n’est pas bon, parce que celui qui n’a pas la force en main n’en peut pas prendre véritablement de bon ; mais je crois que c’est le moins mauvais que nous puissions prendre. » Cette parole est raisonnable, et cependant il continue à vivre d’illusions. Heureusement pour lui, son caractère ne lui permettait pas une grande activité, et ce n’est que dans ses calculs et ses écrits qu’éclate la faiblesse de sa situation et de sa cause. Je dirai même qu’il aggrave peu par ses défauts personnels le vice radical du rôle qu’il est condamné à jouer. Il n’est pas, comme son autre frère, entreprenant, remuant, crédule ; il échappe souvent au ridicule par l’irrésolution et l’impuissance ; il s’efforce même de porter un peu de bon sens dans un système absurde, un peu de dignité dans une situation humiliante, même une sorte de patriotisme dans une politique qui tend à l’oppression de la France par la main de l’étranger. Il n’apparaît point dans ses lettres, il s’en faut, comme un esprit supérieur ni comme un grand caractère ; mais, au milieu de ses illusions et de ses préjugés, il garde une prudence pratique qui l’empêche de se conduire comme il pense et d’être aussi insensé que ses opinions.

Toutefois ses efforts continuels et variés pour échapper aux impossibilités humiliantes dont il est entouré n’aboutissent qu’à prouver qu’il représente une cause perdue. L’inaction absolue est quelquefois la seule digne attitude que laisse l’infortune, et il faut savoir reconnaître l’irrévocable quand il se manifeste. Il y a des événemens qui portent gravée sur le front l’inscription du Dante, et laisser l’espérance est quelquefois l’acte le plus courageux de la raison ; mais ce n’est pas d’ordinaire ainsi que les hommes savent juger leur destinée. La raison ne leur vient qu’à l’aide du découragement, et la résignation qui serait la preuve d’une fermeté clairvoyante n’est le plus souvent que le témoignage tardif et désespéré de la faiblesse.

D’ailleurs, il faut le redire, Louis XVIII fut heureux, car l’empereur fit la campagne de 1812.


CHARLES DE REMUSAT.

  1. Un vol. in-8°, chez Amyot, rue de la Paix.