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Lettres de M. le comte Duchâtel

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Anonyme
Lettres de M. le comte Duchâtel
Revue des Deux Mondes4e période, tome 150 (p. 911-913).
Correspondance


A l’occasion de la publication d’un fragment des Souvenirs du comte de Montalivet, dans la livraison du 15 novembre dernier, nous avons reçu de M. le comte Duchâtel la lettre suivante :

Monsieur le Directeur,

La Revue des Deux Mondes a publié, dans son numéro du 15 novembre dernier, un article intitulé : Fragmens et souvenirs du comte de Montalivet. La Révolution de 1848.

J’ai pris connaissance de cet article, pendant un voyage en Angleterre. Dès mon retour à Paris, je tiens à vous faire savoir que, dans un récit inédit des mêmes événemens, mon père relate tout différemment ce qui a trait à la nomination du maréchal Bugeaud.

En même temps que cette lettre, je vous serai obligé de vouloir bien publier le fragment ci-joint du manuscrit de mon père.

Veuillez agréer, Monsieur le Directeur, l’expression de mes sentimens les plus distingués.

T. DUCHATEL.

« L’expression du mécontentement de la majorité parlementaire parvint jusqu’au Roi. Tous les ministres se rendirent chez lui vers quatre heures. Il nous dit avec un peu d’amertume que l’on faisait retomber sur lui seul toute la responsabilité du changement, qu’il y avait à cela de l’injustice ; qu’il avait, il est vrai, pensé que l’intérêt de la monarchie, à son grand regret, exigeait le changement de Cabinet, mais que M. Guizot et moi avions partagé son avis. M. Guizot répondit, en termes très nets et très précis, que nous n’avions fait qu’une chose, nous mettre à son entière disposition, sans exprimer d’autre sentiment, et en ajoutant que poser, dans les circonstances actuelles, une pareille question, c’était la résoudre. MM. de Salvandy, Hébert et Jayr ne cachèrent pas leurs regrets et leur désapprobation de la mesure prise par le Roi. La conversation finit avec un commencement d’aigreur, comme il arrive après les séparations, le Roi, dont l’imagination était très vive, n’étant en ce moment préoccupé que de l’impression fâcheuse produite par le renvoi des ministres.

« Vers six heures, le Roi nous fit appeler de nouveau, M. Guizot et moi. Il désirait donner le commandement général au maréchal Bugeaud, et nous demanda de traiter l’affaire avec les deux généraux Jacqueminot et Sébastiani pour qu’ils acceptassent ce commandement et ne donnassent pas leurs démissions. Nous allâmes à l’État-major. Le général Jacqueminot répondit qu’il se retirerait à l’instant même, que du reste le désordre était apaisé pour le moment, et que toutes les mesures étaient prises. Nous rapportâmes cette réponse au Roi qui jugea convenable d’attendre l’avis du Cabinet qu’il allait former. Des ministres dont le renvoi est annoncé n’ont plus d’autorité morale ; mais, entre nos mains, le pouvoir était encore plus violemment et plus complètement brisé qu’il n’arrive aux Cabinets qui tombent dans des circonstances ordinaires. Le ministère était sacrifié à un tumulte de la rue, à ce qu’on nommait les préventions populaires. Il n’avait plus, ni autorité pour commander, ni force pour couvrir les agens. Cette disposition des esprits nous frappa d’une impression triste, quand nous traversâmes les groupes d’officiers qui remplissaient l’État-major.

« On connaît les funestes incidens de la soirée, et le fameux coup de pistolet tiré devant les Affaires étrangères. Le parti républicain exploita l’émotion de la population avec une habileté infernale. Rien n’est plus inflammable, plus facilement accessible aux impressions soudaines et aveugles que le peuple de Paris. Il est douteux que, sans le coup de fouet donné aux passions de la multitude par la scène des tombereaux chargés de cadavres, le désordre se fût ranimé et se fût le lendemain changé en révolution.

« Je passai une partie de la soirée à l’État-major. Puis je revins au ministère donner les ordres de circonstance. Les nouvelles devenaient plus mauvaises et l’aspect des choses prenait une teinte sinistre. On entendait vers minuit sonner le tocsin à Saint-Sulpice. Un peu après minuit, le Roi m’envoya chercher ; je me rendis sur-le-champ aux Tuileries.

« Le Roi était dans son cabinet avec le duc de Montpensier, M. Guizot, le général Trézel, le maréchal Bugeaud et M. de Montalivet. L’agitation du Roi et de son fils était extrême. On pouvait voir sur leurs visages l’empreinte de ce trouble, qui précède les grandes catastrophes. Le duc de Nemours vint quelques momens après ; il était plus calme, mais sans action. Le Roi me dit que M. Molé était venu lui annoncer à la fin de la soirée qu’il n’avait pas pu réussir à former un Cabinet, que MM. Passy et Dufaure avaient refusé d’entrer, qu’il était donc obligé de résigner la mission que le Roi lui avait confiée. Le Roi avait envoyé chercher M. Thiers ; mais, en attendant, le flot grossissait, le danger devenait plus grave, il n’y avait plus de gouvernement, et il était nécessaire d’avoir sur-le-champ un chef militaire, d’une autorité personnelle assez grande pour porter le fardeau de la situation jusqu’à l’installation du nouveau ministère. Le maréchal Bugeaud était naturellement désigné. Le Roi me demanda de contresigner la nomination du maréchal comme commandant supérieur de la garde nationale. Il ajouta que c’était au nom de son salut personnel et du salut de la monarchie qu’il faisait cet appel au dévouement de ses anciens ministres. « Le duc de Montpensier et M. de Montalivet faisaient des objections. Ils craignaient que M. Thiers ne désapprouvât cette nomination et qu’elle ne lui servît de prétexte pour refuser le ministère. Le Roi répondit qu’il se croyait assuré du contraire, que M. Thiers ne la ferait peut-être pas, mais que certainement il l’accepterait une fois faite et que c’était là une de ses principales raisons pour insister sur la nomination immédiate. Alors, le duc de Montpensier me prit à part et me pressa vivement de ne pas me prêter aux désirs du Roi. Son insistance me surprit plus qu’elle ne me toucha. Je revins vers la table sur laquelle était le projet d’ordonnance, et je signai. Il était environ deux heures du matin. »