Lettres de Madame Roland de 1780 à 1793/Lettres/1784

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Imprimerie nationale (p. 282-480).
ANNÉE 1784.



AVERTISSEMENT.

La plus grande partie de la correspondance de 1784 (51 lettres sur 74) se rapporte à un long voyage que Madame Roland fit à Paris, de mars à mai, dans le dessein d’y obtenir des lettres de noblesse pour son mari. Nous connaissions ce voyage et ces démarches par ses Mémoires (I, 160-162 ; II, 253-254). La correspondance va nous la montrer dans le vif de son rôle de solliciteuse. On trouvera, à l’Appendice J, tout le détail des préliminaires de cette entreprise.

Son plan (on le verra par la correspondance, mais il parait utile d’en dégager ici les lignes essentielles) était d’abord le suivant : ne pas négliger les démarches commencées depuis la fin de 1783 auprès du principal ministre. M. de Vergennes, dont l’affaire dépendait en dernier ressort, — mais obtenir avant tout qu’une proposition ferme dût adressée a M. de Vergennes par le contrôleur général, M. de Calonne, chef hiérarchique suprême de l’inspecteur, — et que Calonne la fît d’office, sans que la demande eût à passer d’abord par les Intendants du commerce, ses chefs immédiats. C’était hardi, compliqué et peu réalisable ; on verra que la solliciteuse dut bientôt se rabattre sur les Intendants.

Elle quitta Amiens le 18 mars (lettre de Roland, ms. 6240, fol. 92-93), accompagnée de sa fidèle bonne, Marie-Marguerite Fleury, laissant son mari et son enfant aux soins de la cuisinière Louison. Elle s’installa, comme d’habitude, à l’hôtel de Lyon, où elle prit deux chambres au second (lettres des 21 et 24 mars). Elle trouva là, logé à l’étage supérieur, Lanthenas, sur le point d’achever sa médecine. Bosc, au milieu des chagrins de famille qui le frappèrent alors, lui tint aussi fidèle compagnie.

Elle y resta jusqu’à la fin de mai, sauf quatre voyages à Versailles, — les 22 mars, 3-5 avril, 1-3 mai, 10-12 mai, — courant Paris, frappant à toutes les portes, mais s’apercevant bien vite, dès le 8 avril, qu’elle ne pourrait arriver à rien sans les Intendants de commerce. C’est donc vers eux qu’elle se retourne, et le récit des audiences qu’elle en obtient, particulièrement des quatre audiences que lui donne Tolozan (19 avril, 4, 18 et 22 mai), est une peinture singulièrement amusante des mœurs du temps. — On sait qu’elle aboutit à obtenir non des lettres de noblesse, mais la nomination de Roland a Lyon.

Les dernières lettres échangées entre elle et Roland sont du 24 mai. Il semble qu’alors elle soit tombée malade. Roland va la chercher et la ramène à Amiens à petites journées, en s’arrêtant d’abord à Ermenonville, en pèlerinage à la tombe de Rousseau, puis à Crespy, chez le prieur Jacques-Marie Roland, qui était à la veille de quitter cette résidence de trente années.

Le 7 juin, elle était à Amiens, se préparant au voyage d’Angleterre que Roland voulait lui faire faire avant de quitter la Picardie. Elle s’y rendit avec son mari, Lanthenas et M. d’Eu. Partie le 1er juillet avec ce dernier (Lanthenas et Roland avaient pris les devants), elle quitta Londres le 27 pour regagner Amiens.

Lanthenas, qui s’était attardé à Londres, vint rejoindre ses amis le 13 août, au milieu de leurs préparatifs de départ pour le Beaujolais. Mais Roland ne voulut pas s’éloigner de ces provinces, où il avait passé trente ans de sa vie, sans aller embrasser encore une fois ses amis de Dieppe et de Rouen. C’est pourquoi, en quittant Amiens le 25 août, on se rendit d’abord à Dieppe, où l’on séjourna du 26 au 30 auprès des frères Cousin ; puis de là à Rouen, chez les demoiselles Malortie, où l’on passa trois jours ; le 3 septembre, on arriva à Paris, a l’hôtel de Lyon, et l’on y fît une plus longue halte, auprès de Bosc, dont l’amitié inquiète et jalouse se froissa d’une circonstance bien insignifiante en apparence : on a vu que c’était son père qui, en 1783, traitait Roland par correspondance ; mais le « seigneur père » était mort le 4 avril 1784, et Madame Roland, préoccupée de la santé de son mari, eut l’idée, au lieu de s’en tenir aux vieilles ordonnances, d’aller consulter le docteur Alphonse Le Boy, professeur a la Faculté de médecine. De là grande colère de Bosc et, au moment des adieux, une scène singulière (voir lettre du 23 septembre), qu’on ne peut expliquer vraiment que par l’émotion d’un amour refoulé, et dont la secousse dura plusieurs mois (voir lettres du 29 septembre 1784 au 23 mars 1785).

Le 23 septembre, Roland et sa femme, accompagnés de Lanthenas, s’arrêtaient à Longpont, chez le bon curé Pierre Roland : puis ils firent halte à Dijon, pour y voir les savants de cette ville, Maret, Guyton de Morveau, Durande, avec qui Bosc — qui avait étudié sous ces maîtres à Dijon quelques années auparavant — les avait mis en rapport. Le 3 octobre, après n’avoir fait que traverser Villefranche, on se reposait an Clos. Un mois après (3 novembre), Lanthenas quittait ses amis pour aller se morfondre au Puy, auprès de ses vieux parents.

En novembre et en décembre, Roland est en tournée dans le Beaujolais, puis va à Lyon, laissant sa femme et sa fille installées à Villefranche, dans la maison patrimoniale, auprès de sa mère et de son frère aîné, et se contentant d’un pied-à-terre à Lyon, place de la Charité. Grande économie pour son modeste budget de fonctionnaire.

98

À MONSIEUR, MONSIEUR ROLAND DE LAPLATIÈRE,
inspecteur général des manufactures de la picardie [à amiens[1]]
Samedi, à midi, 20 m[ars] 1784, — [de Paris].

J’arrive du couvent[2] ; Mlle de la B[elouze] était en affaires ; j’ai eu cependant une bonne demi-heure de conversation. Elle m’a ajouté quelques détails aux précédents. Holk[er] fils s’étant mal conduit, ou lui a retiré ses pouvoirs ou sa commission (c’est de la première expression que Mlle de la B[elouze] s’est servie). D’une autre part, l’administration du commerce lui a écrit d’opter entre sa place de consul et celle d’inspecteur. Il y aura donc incessamment une place d’inspecteur général à nommer, à moins que la faveur, les protections ne changent pour Holker la face des choses. On s’imagine que tu en veux à cette place. M. de Laporte[3], qui a probablement une créature à y mettre, se trouve contre nous ; les autres font le diable ; ils disent que si tu te trouvais avec Dupont[4], qui les contredit déjà assez, ils n’y pourraient pas tenir. Tu sais qu’il est là malgré eux et qu’il a les grands principes. M. de Mt [Montaran][5] a dit que tu avais, je ne sais dans quel temps, écrit une lettre si peu convenable à M. Bld. [Blondel]] que, celui-ci l’ayant communiquée à ses confrères, tous se trouveront offensés dans sa personne, et que M. Tloz. [Tolozan] l’obligea de la mettre sous les yeux de M. d’Ormesson[6] ; que ce ministre la jugea tellement contraire aux règles de la subordination, qu’il demanda quel homme on voulait lui proposer pour mettre à ta place ; à quoi ils répondirent qu’ils n’allaient point jusqu’à demander ta révocation, mais seulement une lettre qui te fît rentrer dans le devoir. Comme tu n’as pas reçu de lettre, je douterais volontiers du fait, en partie du moins. Mlle de la B. [Belouze] pense que, dans le moment où tu as écrit pour l’affaire en question, où elle a fait des démarches relatives, la révocation était en suspens. Ils tournent en mal tous tes ouvrages, te font des torts de tout, disent que tu as fais beaucoup de choses, mais non ta place, etc. D’après quoi, elle pense qu’il serait bien téméraire de poursuivre l’affaire par Mme d’Arb[ouville][7], en instruisant le contrôleur général[8] de tout ; il est douteux, dit-elle, que ce ministre s’en tienne à ce qu’on lui dirait d’une part ; il consulterait les Intendants du commerce et, par la fâcheuse tournure que ceux-ci peuvent donner aux choses, il pourrait en résulter non seulement qu’on n’obtînt rien, mais qu’on s’attirât une disgrâce complète.

Il faudrait un crédit extrême pour déterminer ce ministre à faire une lettre aussi pressante qu’elle serait nécessaire ; il faudrait, par l’un de ces coups de fortune rares, que le contrôleur général eût un système sur l’administration du commerce et que ce système se trouvât dans tes principes ; il faudrait qu’il eût encore le temps et la volonté d’apprécier ceux-ci.

Résumé de Mlle de la B[elouze] : le plus sûr, le plus prudent, le plus sage serait de solliciter la retraite en même temps que la grâce en question[9] ; elle est persuadée que l’une favoriserait l’autre et que la joie de t’éloigner les ferait te seconder. Ils ne peuvent croire que tu n’aies pas d’autres vues ; des Lettres leur paraissent une chimère qui n’aboutit à rien ; ils ont devant leurs yeux Dupont placé contre leur gré, dont les principes les font enrager ; ils disent qu’il faudrait renoncer à être Intendant du commerce si tu étais avec lui. Enfin ils ont dit maladroitement leur secret : mais ils paraissent autant adroits qu’acharnés à te donner des torts. Je dois retourner demain chez Mlle de la B[elouze] pour conférer de nouveau et reprendre les papiers ; elle sent la nécessité d’instruire Mme d’Arbouville par devoir, honnêteté, et pour éviter de la compromettre. Je rumine toutes ces choses, j’attends le brave Flesselles[10] ; nous verrons. En attendant l’issue quelle qu’elle soit, ménage-toi, santé et paix ; nous pouvons encore jouir de tout ce qu’il faut pour le bonheur, malgré tous les Intendants du monde. Le certificat de celui d’Amiens est une excellente chose, car les autres se prévalaient bien haut des crises passées. Je ne dors plus tant, mais j’ai un terrible appétit et, pourvu que tu te portes bien, que tu sois tranquille, je ne m’inquiète de rien.

Flesselles est venu m’apporter trois cent trois livres 4 s. Il doit voir, prier à dîner le secrétaire de M. de Calonne[11], le faire jaser, tâcher de savoir si ce ministre fait beaucoup de cas des Intendants du commerce, s’il a un système sur cette partie, quel il est, etc. ; il me donnera, a toute bonne fin, sa connaissance ; je pourrai faire aussi celle de M. Faucon[12]. Il ne désespère pas de me faire avoir la recommandation de Mme de Polignac[13], de Madame Adélaïde[14], de Mme la duchesse d’Array[15], etc. ; il va aujourd’hui à Versailles et peut-être y reviendra avec moi. C’est de l’ensemble de ces choses, de ce que je croirai pouvoir en espérer, qu’on pourra prendre une résolution. J’ai fait hier la copie de toutes tes lettres, bien rangées, avec les réponses de ces messieurs en original que je mets à leur place ; j’y ai joint un résumé de deux pages qui servira à rappeler à Mme d’Arbouville tout ce que je lui aurai dit. Si l’on sollicite, comme je suis toujours tentée de le faire, il me faudra je ne sais combien de copies de tes deux mémoires[16], car la manière, c’est de les faire présenter par tant de personnes que le ministre soit entraîné par l’envie d’obliger beaucoup de gens de crédit. C’est ainsi que notre ami a fait ; son affaire est en bon train ; il est bien content que tu l’aies fait rester ici ; il pense que M. de Calonne viendra voir sa machine dont on a causé dernièrement chez Mme de Polignac.

L’ami d’Antic croit qu’il pourrait me donner quelque accès chez cette dame par Faujas[17]. Mais j’ai les bras liés jusqu’à ce que j’aie vu Mme d’Arbouville ; j’attends réponse de l’abbé Gloutier[18]. Quant à l’affaire de Rouen, Flesselles ne perd rien de vue ; on n’a pu encore protester, puisque le billet n’est échu que du 20 ; on lui écrivait à cette occasion qu’il faudrait le contrôler ; il a répondu que le billet n’était point dans le cas, et il évitera ces frais qui sont considérables. Le rouge d’Andrinople est un secret[19]. J’ai été hier fort contente de la santé de Flesselles ; la tête et l’estomac sont dégagés. Je fais le petit souper avec le frère qui m’a donné tout son petit ménage ; je suis logée au plus bel appartement du second.

M. d’Antic père est toujours malade assez gravement ; toute sa famille est dans la tristesse et l’abattement. Son fils me vient faire une visite tous les jours ; il m’avait apporté des olives aux câpres dont malheureusement mon estomac ne veut pas s’accommoder ; il voulait que j’allasse dîner avec sa sœur[20], mais il ne m’a point encore été possible d’aller seulement la voir ; d’ailleurs, l’état du père doit donner de l’embarras autant que du chagrin dans cette maison.

J’ai reçu une lettre du Longponien ; je lui écrirai sous peu de jours.

Je ne m’endormirai sur rien et je crois que je ne serai pas muette non plus. Flesselles est ardent comme d’autres que nous ne pourraient guère le croire, tant c’est rare pour autrui. Il m’a dit qu’au cas de besoin de ma part et d’absence de la sienne, il s’était arrangé avec Ladreux[21] pour que je prisse chez celui-ci tout l’argent que je voudrais.

Je n’ai que le temps de t’embrasser ; donne-moi de tes nouvelles et de celles de notre chère Eudora.


99

À ROLAND, [À AMIENS[22].]
Dimanche, 21 [mars 1784], au soir, — [de Paris].

J’ai reçu ta lettre[23] à cinq heures avec une joie infinie, mon cher ami ; je l’ai lue, relue, baisée, et je te sais un gré tout particulier de m’avoir fait cette causerie. Je suis allée ce matin chez Mlle de la B[elouze], nous avons bien jasé, et nous croyons toutes deux que je ne pourrai guère prendre demain de parti définitif avec Mme d’Arbouville, qui m’attend à midi, ce que m’a marqué l’abbé Gloutier avec mille honnêtetés. Je n’ai point revu Flesselles, qui est à Versailles aujourd’hui et dont j’espérais quelques lumières qui auraient servi à me déterminer. Peut-être sera-t-il ici demain avant mon départ. Mlle de la Belouze a déjà écrit mon arrivée ou du moins mon voyage au Longponien ; je crains bien qu’il ne vienne demain.

M. d’Antic est triste au suprême degré, affectueux extrêmement, mais peu à lui et parlant à peine. Je le vois tous les jours quelques instants ; l’état de son père est fâcheux. Sait-tu que M. d’Eu lui avait mandé que nous allions tous deux au magnétisme ? C’est M. Lanthenas qui m’a appris quel était le personnage qui avait instruit M. d’Antic ; celui-ci m’a parlé du fait dès la première visite : il croit Mesmer un charlatan[24], etc. J’ai répondu très légèrement, et il n’en a plus été question. J’avoue que ton annonce de supprimer l’exutoire m’a fait frissonner, dans un moment où je ne suis pas près de toi, au cas de quelque petite révolution… Cela me tourmente et me revient sans cesse. Écoute-toi bien, ménage tout ; instruis-moi de tout ; je ne suis pas sans quelque confiance, mais l’intérêt est trop vif pour n’être pas accompagné de crainte. Mlle de la B[elouze] me demandant ce matin des nouvelles d’Eudora, des détails sur sa manière d’être, j’ai été toute surprise de me sentir les yeux si remplis de larmes, qu’il a fallu tes laisser tomber ; l’idée de sa petite voix me rappelant souvent avec sa bonne va frapper mon cœur, et je ne suis plus que maman avec toutes les faiblesses d’une maman.

J’ai reçu une lettre d’Agathe qu’avait M. Lanthenas ; elle me mande la mort de ma grand’mère[25] qu’elle a sue par un billet que lui a envoyé mon père. Il sait déjà certainement mon séjour ici, car j’ai rencontré hier son jeune homme dont je crois avoir été vue.

Le ton de l’inspecteur de Sd.[26] est assez neuf et sot ; je ne me défends pas de quelque crainte en songeant à ton ouvrage sous presse ; il fera de terribles impressions. M. de Montar. [Montaran] déprécie et blâme le Voyage d’Italie, dans lequel il prétend que tu as manqué à tout et à tout le monde. Bref, tu ne peux attendre de ces gens-là qu’injustices de tout genre. Mais notre parti doit être pris à cet égard, et j’ai confiance que ta résolution est pour le moins aussi ferme que la mienne.

J’ai eu tout ce soir M. Parault[27], doux, honnête, intéressant, qui doit revenir me voir. Le frère est un peu empêché par deux compatriote arrivés depuis peu ; un d’eux est M. Bon[28], qui est venu me voir. La bonne va et commence à reconnaître le coin de la rue ; je l’ai promenée ce matin et je me suis perdue avec elle en revenant du Marais ; elle a presque toujours Eudora devant les yeux qui lui rougissent a chaque fois. Je ne t’en dirai pas plus long ; je me lève demain de grand matin, et je te fais cette dépêche tout causant avec le frère qui te dit million de choses.

Je t’embrasse, mon bon ami, de toute mon âme. Si l’Académie béotienne[29] s’avisait, je crois pourtant qu’il ne faudrait pas envoyer ta lettre. Accepte toujours, tu seras là pour montrer comme tu la juges ; cela suffit et ne prêtera pas au blâme comme un refus. Il faut finir ; adieu.

Eh bien[30], mon cher ami, comment soutenez-vous cette séparation ? Ne vous pèse-t-elle pas encore plus que vous n’imaginiez ? La chère sœur se presse de pousser ses affaires et d’en finir le plus tôt qu’elle verra un parti à prendre décisif : demain, elle pense d’aller à Versailles ; je l’accompagnerai sans doute. Nous attendons M. Flesselles cependant, pour savoir s’il va demain aussi à Versailles ; dans tous les cas, je suis prêt a suivre la chère sœur et a faire tout ce qui doit servir a la réussite d’une affaire bien juste ; mais ce n’est pas ce qui pourrait la faire réussir, si elle n’est appuyée comme la chère sœur a quelque espérance qu’elle peut l’être. — Nous avons beaucoup causé de mesmérianisme avec la chère sœur. Je suis un cours d’électricité dont vous aurez vu le prospectus dans le Journal de Paris. J’ai voulu encore, avant de quitter la capitale, voir ce que disent les docteurs sur une matière qui a tant de rapport avec cet agent caché de Mesmer, si ce n’est pas lui-même, comme quelques-uns le prétendent.

Adieu, mon ami, ménagez-vous et donnez-nous de vos nouvelles.

Surtout[31] ménage bien les diminutions et la suppression des bois ; va par degrés insensibles. Je t’embrasse encore bien tendrement.


100

[À ROLAND, À AMIENS[32].]
Lundi, 22 [mars 1784], à 9 heures du soir. — [de Paris]

Je reviens de Versailles, mon bon ami ; je suis arrivée avec le frère chez l’abbé Gloutier à onze heures et demie ; nous avons causé une demi-heure de toi et de l’affaire assez vivement. L’abbé est doux, tranquille, honnête, un peu grave et en même temps comme embarrassé dans ses manières, ainsi qu’il est fréquent pour les gens d’étude ; il partage la vénération de Despréaux pour toi, et tes mémoires, pour l’affaire même, ont fait fortune dans cette maison. À midi, il m’a conduite chez Mme d’Arbouville ; j’ai rempli mon objet, ma mission, en ce que je l’ai instruite des faits et des causes avec le plus grand détail, que je l’ai pénétrée de tes raisons et de tes droits et que je l’ai laissée mieux disposée que jamais à nous obliger. Je suis demeurée plus d’une heure avec la marquise ; j’ai presque toujours péroré avec présence d’esprit et chaleur ; je lui ai lu lettres et résumé ; je lui ai laissé tout ce qu’il convenait qu’elle gardât pour se bien rappeler ce que j’ai dit et pour exposer le tout à son mari comme je le lui ai exposé à elle-même ; car, dans le cas que nous embrassions la poursuite, c’est M. d’Arbouville, déjà en quelques relations avec M. de Calonne, qui lui présentera l’affaire. Mais, comme l’observait très bien la marquise, il faut de la temporisation : une démarche brusquée pourrait nous exposer beaucoup. Les causes lui ont paru très claires, elle voit et juge nos gens sur ce que je lui ai peint, et dit que si le contrôleur général pouvait étudier tes mémoires comme elle les a étudiés, et donner à nos explications le temps et l’attention nécessaires, le succès serait immanquable. Mais c’est ce dont on ne peut guère se flatter, et nous avons conclu qu’il faudrait pénétrer avant tout ce que pense M. de. Calonne des Intendants du commerce et s’il a quelque système ou propension à un système sur l’administration du commerce : or cette affaire ne peut être celle de la marquise, mais c’est la mienne ; du reste, c’est à notre intérêt de balancer les avantages et les inconvénients, de prendre une résolution en conséquence et, si c’est celle d’agir, nous la trouverons prête. Mme d’Arbouville ressemble assez, pour les traits, à Mme Mentelle[33] ; mais c’est un autre caractère de physionomie ; elle est d’ailleurs plus grande et parait avoir environ trente-cinq ans ; une extrême honnêteté accompagne ses manières ; mais, malgré son accueil très poli, elle a je ne sais quelle austérité dans son air, que je crois tenir à la dévotion ; elle ne met pas de rouge et parait aimer la simplicité. Elle a du tact et s’énonce heureusement, mais elle a aussi un peu de timidité ; dans un instant où elle m’a répondu assez longuement, elle a beaucoup rougi et a fermé les yeux, ce qui m’a paru tout neuf et très remarquable pour une femme de la cour. Elle m’a dit des choses obligeantes, et nous nous sommes très bien quittées, quoique avec ce sérieux de la dignité, ou plutôt la réserve d’un caractère timide (de sa part, j’entends, car, pour moi, j’avais trop d’intérêt à plaider ma cause pour avoir le temps d’être embarrassée). L’abbé était présent ; il m’a accompagnée à la sortie, je l’ai remercié et nous avons été chercher gîte. Le temps était admirable, de manière qu’après avoir dîné et m’être bien reposée, nous avons été jeter un coup d’œil au château, à la chapelle, aux statues du parc, toutes choses que je connaissais, mais que j’étais bien aise de me rappeler, et nous sommes repartis à près de six heures.

Mon pauvre frère s’était écorché les jambes le matin, en montant dans la voiture ; il n’y a point eu d’accident au retour. J’ai trouvé Flesselles au logis où il était déjà venu le matin me dire qu’il n’avait pu rejoindre notre homme ; je lui ai donné, ou du moins M. Lanthenas, un billet pour prendre chez Visse un exemplaire des Lettres à donner au personnage qui fera trouver celle des inspecteurs sur le bureau du contrôleur général. Je ne voudrais pas maintenant y mettre rien autre qui portât ton nom, parce qu’il ne faudrait pas le mettre dans le cas de s’informer de toi, et qu’il s’agit seulement de le tâter ; enfin nous entrevoyons des recommandations par-ci par-là ; temps, patience, adresse et courage nous donneront quelque chose, ou rien. — Je voudrais bien avoir trois ou quatre exemplaires, au moins, de chacun de tes ouvrages, Arts, Mémoires de moutons, Lettres, etc.[34] Vois si tu peux m’en expédier lestement, ou s’il faut que je les prenne ici, du moins pour les dernières. Mais surtout célérité, car il faut être prêt au moment. Je vais faire sept ou huit copies de nos mémoires à présenter, pour cette même raison : j’attends aujourd’hui le précis qui pourra m’en épargner[35]

Je me porte bien, je n’ai de tourment que l’inquiétude de ta santé et le chagrin de notre ami[36] ; il apporta hier ton mot durant mon absence ; j’attends Mlle de la Blz. [Belouze] cet après-midi. — Notre pauvre petit poussin ! J’en rêve jour et nuit, et de toi ; je ne vous sépare point.

Adieu, mon cher bon ami, il faut qu’au pis aller ceci nous serve à faire des connaissances à employer dans d’autres circonstances. Ti bacio tenerissimamente.


101

[À BOSC, À PARIS[37].]
[22 mars 1784, — de Paris.]

C’est un chagrin pour moi, mon ami, que de ne vous avoir pas vu hier. J’attends ici quelqu’un aujourd’hui, mais si je puis être libre ce soir et que cela ne cause aucun dérangement, j’emploierai ce premier instant à aller voir Mademoiselle votre sœur. Je voudrais que vous eussiez à m’apprendre de bonnes nouvelles de Monsieur votre père. Faites-moi le plaisir d’expédier subito la lettre ci-jointe. Vous savez si mon cœur est sensible à tout ce qui peut affecter le vôtre ; adieu, jusqu’au plaisir de vous voir.


102

À ROLAND, [À AMIENS[38].]
Mercredi, à 7 heures du matin, 24 mars 1784, — [de Paris].

Hier, à midi, M. d’Antic est entré avec une contenance abattue ; il m’a donné ta lettre, qu’accompagnaient le précis et le mot pour l’ami Lanthenas ; mais, fouillant dans ses poches, il chercha vainement un second paquet qu’il avait reçu en même temps, me dit-il, et auquel était jointe une lettre que tu m’envoyais ; il pensa l’avoir peut-être. laissée sur son bureau, promit de la rapporter le soir, s’il la trouvait ; je ne l’ai point revu. Je me hâte de t’en prévenir ; au cas que la lettre que tu m’envoyais concernât nos affaires, tâche d’y suppléer en me mandant son contenu, car c’est maintenant une chose perdue, ainsi que ce dont tu l’avais accompagnée, dont bien me fâche. J’ai demandé à M. d’Antic des nouvelles de ce qui l’intéresse : de bien mauvaise, ce fut sa réponse ; il m’échappa comme l’éclair fuit, je n’eus pas le temps de savoir s’il avait reçu et t’avait expédié ce matin la lettre que je lui avais adressée pour toi, où je te rendais compte du voyage de Versailles ; il avait l’air d’être hors de lui et de n’avoir point sa tête. D’après mon récit et mon inquiétude partagée, le frère alla s’informer chez M. d’Antic père de l’état de sa santé ; on lui dit qu’il était un peu mieux, que la nuit avait été meilleure ; je n’entends rien à la disposition du fils.

J’ai reçu Mlle de la Blz. [Belouze] hier au soir, à six heures ; nous avons beaucoup causé : elle a l’air plus ouvert et plus communicatif que je lui aie encore vu ; elle a beaucoup regretté que nous fussions si éloignées et m’a témoigné de l’amitié d’un ton vraiment affectueux.

Flesselles a couru inutilement encore pour rejoindre son homme ; tu vois que les affaires ne vont pas vite dans ce malheureux pays ; les jours, les semaines même s’écoulent avant qu’on ait recueilli les informations dont on espère des lumières pour se décider et agir.

Je n’ai été chez personne ; je m’occupe à faire des copies de mémoires pour le besoin que je souhaite en avoir, quoique je n’en sois pas sûre.

L’ami Lanthenas soupe avec moi ; nous causons, c’est le moment de distraction, de délassement. Je n’ai pas eu l’instant de faire encore de l’anglais ; je n’ai fait voir à la bonne que Sainte-Geneviève et le Luxembourg en courant.

Le frère avait pour moi une lettre d’Agathe qu’il m’a remise ; elle m’apprenait la mort qu’elle avait apprise par un billet ; elle avait aussi précédemment reçu une visite de mon p. [père], qui se trouve bien malheureux de ne me pas voir, etc. ; mais a tout cela j’avoue n’y trouver rien de mieux que ce que tu dis.

Je t’écris dans mon lit ; il fait toujours bien froid et mes yeux me chiffonnent un peu. Mlle de la B[elouze] m’a trouvée bien logée ; effectivement, mes deux chambres, dont la première a une grande alcôve pm couche la bonne et qui sert à resserrer tout ce qu’on veut cacher, mes deux chambres ont un air décent.

Bonjour, mon cher ami, je t’embrasse avec ton petit poussin ; aie bien soin de toi et donne-moi de tes nouvelles.

M. d’Eu, en écrivant à M. d’Antic de la magnétisation à laquelle nous allions, faisait le docteur en homme endoctriné par Legrand ; et cela devait réussir auprès de l’ami D.[d’Antic] qui est anti-magnétique par une raison toute simple. Le frère se propose de voir cela dans notre ville. Adieu, adieu, je t’embrasse de tout mon cœur.


103

À ROLAND, [À AMIENS#1.]
Jeudi, 25 [mars 1784. — de Paris].

Ne m’écris plus que directement, mon bon ami ; M. d’Antic est hors d’état de veiller [à] notre correspondance ; il passe les nuits et les jours près de son père qui est fort mal. Je ne le vois plus ; je n’ose, comme tu peux penser, me présenter dans une maison on l’on n’a point encore vu mon visage, dans un instant si fâcheux. Mlle d’Antic est aussi préoccupée qu’affligée, et, pour comble de douleur, le fils unique de cette dame que tu as vue, et qui demeure avec eux, est près de sa fin amenée par une cruelle maladie qui le retient sur le grabat depuis le commencement de l’hiver. Tout est en pleurs dans cette maison où j’irais avec eux répandre les miens, si plus de connaissance avec les femmes m’en donnait le privilège. [39]

Notre excellent Flesselles n’a pu causer avec son homme ; il est demeuré hier cinq heures dans l’antichambre du conlrôleur général auquel il avait à remettre une lettre. Il a rendez-vous absolu pour aujourd’hui avec le secrétaire, et il a déjà fait çà et là des démarches pour mettre tout en train si les découvertes sont favorables. Mais si M. de Calonne ménage les Intendants, s’il est réglementaire, il ne faut plus penser qu’à faire un autre voyage de Versailles pour remercier Mme d’Arbouville, et plier bagages pour m’en retourner, en attendant d’autres circonstances. Car il est impossible d’aller à notre but pour les Lettres, à moins que de déterminer M. de Calonne a agir sans consulter les Intendants, ce qui ne peut se faire qu’en lui disant tout franchement les choses, qu’il prendrait mal s’il est réglementaire ; partant pas perdus, et quelque chose de pis. Quant à la sollicitation des Lettres et du reste, nous ne pouvons présenter ce reste sans faire intervenir ces Intendants qui nous feront obtenir le moins qu’ils pourront. Ils seront toujours plus ardents à nuire qu’à obliger, et s’ils peuvent te tenir éloigné sans te servir, quelle apparence qu’ils emploient un moyen qui ne satisfait pas en tout point leur mauvaise volonté ? Mlle de la Blz.[Belouze] me disait qu’ils n’entendent point à ces Lettres, et qu’en supposant, si on leur renvoyait les mémoires, qu’ils ne parlassent que favorablement de tes travaux et de ta personne, ils concluraient néanmoins à ne pas accorder les Lettres, parce que ce n’est pas le cas, disent-ils. Attendons ; nous prendrons gaiement notre parti ; ce serait bien le diable si, dans les agitations qui bouleversent ce pays de là-haut, la face des choses ne pouvait changer en notre faveur en quelque temps.

J’ai envoyé le frère chez Cellot[40] avec un billet ; je le prierai de repasser aujourd’hui, d’après ce que tu me mandes. Je fais des copies à force, que je remporterai peut-être ; mais, dans le cas contraire, il ne faudrait pas être pris au dépourvu. Je t’embrasse de tout mon cœur. Au nom de l’amitié, ne néglige pas de mettre des cataplasmes à la fesse ; je t’en conjure ; c’est très important. Si je te croyais négliger ce soin, je m’en irais et je planterais là les affaires, dont aucune ne saurait jamais prévaloir sur la santé.


104

À ROLAND, [À AMIENS[41]]
Vendredi au soir, 26 [mars 1784, — de Paris].

Avant tout et par-dessus tout, mon cher ami, parle-moi de ta santé ; je suis presque d’humeur à te gronder de ne m’en pas dire un mot. Comment gouvernes-tu l’exutoire ? As-tu soin au cataplasme ? Que fait le magnétisme ? Digères-tu ? Dors-tu ? Es-tu jaune ou de bon teint ? Comment te sens-tu ? Parle donc et bien longuement sur tous ces points.

Je répondrai à la tienne d’hier que j’ai dit à Mme d’Arbouville que je ne quitterais point la capitale sans la revoir, soit pour la prier de faire la démarche auprès du contrôleur général, soit pour la remercier de sa bienveillance, reprendre mes papiers et attendre d’autres circonstances. Nous sommes convenues — et je croyais te l’avoir dit — qu’il fallait, avant de rien faire, s’assurer des dispositions du contrôleur général à l’égard des Intendants, etc. : or ce soin, c’est mon affaire, ou plutôt celle de Flesselles. Quant à la retraite, nous en avons aussi causé ; j’ai causé de tout avec Mme d’Arb[ouville] ; mais, somme totale, il ne faut courir qu’un lièvre à la fois ; c’est le résultat, et Mlle de la B. [Belouze] même croit que le moment est passé de tout faire marcher ensemble. Notre brave et ardent ami sort d’ici ; il avait parlé hier matin à M. Collart (c’est le nom du secrétaire particulier) ; il lui avait envoyé l’après-midi liqueurs et ton ouvrage ; aujourd’hui, il l’a emmené voir sa machine, il a traité de notre affaire, il lui a remis des mémoires et, qui plus est, à titre de confiance, des observations de ma façon sur l’état des choses avec nos pantins. Il le reverra demain matin ; voilà un homme d’embouché et je crois d’accroché, en le cultivant bien ; mais ce n’est pas assez, car ce personnage ne sait rien des vues d’administration de son maître. Il nous faut pour cela un M. Le Rat, le premier secrétaire pour les grandes affaires, l’âme damnée du charmant roué[42], qui travaille comme un lutin et dont on dit des merveilles. — Fless[elles] a écrit à Lille depuis plusieurs jours pour avoir une lettre d’un ami commun pour se présenter à lui, mais la réponse n’arrive pas ; en conséquence, il est résolu à demander au prince de P.[Poix][43] une lettre pour ce Rat qu’il nous importe si fort de saisir. Puis il va dimanche à Versailles, revoir un valet de chambre de Madame Élisabeth[44], chercher par lui à s’introduire chez le comte de Vaudreuil[45], tout-puissant auprès de M. de Calonne. Je livre demain une autre copie de nos mémoires et je me remets à en faire de nouvelles ; voilà tout.

Le frère rentre, j’ai faim, il est neuf heures et demie ; à demain le reste. Je t’embrasse sur les deux yeux.

Je n’ai encore écrit à personne de nos frères, je voulais avoir quelque chose de plus décidé, mais on ne finit pas dans ce pays. Je vais écrire au Longponien, car le saint temps approche et peut-être lui serait-il difficile de s’absenter plus tard. Comme tu dis, ce n’est pas huit jours de plus ou de moins, mais il faut mettre ainsi bien des semaines au bout les unes des autres avant d’arriver à un but. Le comité doit avoir jugé hier l’affaire de notre ami[46], qu’il suit bien, bien, chaud et fort, mais pas plus que la nôtre, je te promets. Ton billet de Rouen a été protesté sans frais de contrôle.

Tu juges qu’avec mes copies je ne bouge point de la chambre ; je n’ai vu personne que Mlle B. [de la Belouze] et je n’irai voir nulle autre avant que je sache à quoi m’en tenir. Cependant de Ladreux est venu hier m’inviter à dîner chez lui dimanche ; j’ai été un peu embarrassée ; définitivement j’ai accepté, car il faut bien avoir quelque connaissance dans cette ville, où, quant à moi personnellement, je suis presque aussi étrangère que je le serais à Pékin.

Je n’ai pas revu l’ami d’Antic depuis l’apparition de mardi ; il garde jour et nuit son père qui était fort mal hier matin, un peu mieux hier au soir, mais dont l’état n’est rien moins que certain ; fièvre maligne, dépôt au bas ventre ; la situation est très critique. J’ai vu trois fois le modeste M. Parault, qui parle peu, mais qui a bien du tact et de l’esprit, car il fait sortir ce que j’en ai ; je cause avec lui comme une petite pie borgne.

J’ai depuis avant-hier une lettre pour toi sur mon bureau de l’ami Lanthenas, mais, comme elle fera paquet, elle te sera expédiée par les bureaux. Ce fidèle Achate est très préoccupé dans ce moment : il a subi un examen ; il en attend un aûtre ; il suit un cours d’électricité dont je te parlerai une autre fois ; il me paraît que c’est un étalage des effets qu’on peut produire par elle et de l’application à en faire dans les maladies, pour servir de pendant au magnétisme et faire soupçonner que c’est une même chose. C’est Alphonse Le Roi[47] qui fait ce cours avec je ne sais quel autre.

Les spectacles se ferment aujourd’hui pour la quinzaine ; je n’ai mis le nez à aucun. En vérité, quand j’aurais eu plus de loisirs, j’aurais eu honte d’y aller m’amuser tandis que la maison d’Antic est si fort affligée.

Dis pour moi mille choses honnêtes à M. d’Hervile[48] et rappelle-moi dans la société magnétisante où doit régner douceur et confiance, si les mêmes maux, les mêmes besoins, les mêmes espérances sont des liens aussi puissants que je le crois pour unir et attacher les personnes qu’ils rassemblent. Souvenir et honnêtetés aux amis.

Ma pauvre petite Eudora ! Elle se porte donc bien, elle est gaie, contente ? Quel âge singulier où je désire qu’elle m’oublie un peu pour qu’elle en souffre en moins ! Assurément, je ne ferai pas toujours ce souhait-là. Je parle d’Eudora avec la bonne, nous nous racontons les rêves que nous faisons d’Eudora ; cela nous fait rire, et pleurer tout ensemble. C’est encore une conformité de sentiments et de besoins qui lie et confond ; bonne me baise les mains, je l’embrasse et nous disons encore un mot d’Eudora.

Je me porte bien, excepté que je suis comme on est quand on garde la chambre et qu’on n’a point une maison à parcourir, ni un clavecin pour s’exercer ; très échauffée malgré le soin de manger des pommes cuites au miel. Prends bien garde que notre petite ait le ventre libre ; c’est plus sérieux à son âge qu’au mien ; prends garde aux vers, si elle en a ; sur toute chose, aie soin de toi ; songe à moi, et, pour l’amour de moi, fais tout ce que tu sais que je te prierais de faire si j’étais là. Je finis cette lettre dans mon lit, à sept heures du matin ; j’ai eu bien de la peine à ouvrir les yeux, c’est pourtant mon heure de tous les jours.

Adieu, mon cher ami, donne-moi de tes nouvelles ; je t’embrasse de tout mon cœur.


105

À ROLAND, [À AMIENS[49].]
Samedi au soir, 27 [mars 1783, — de Paris].

Arme-toi de patience jusqu’aux dents, mon ami, si tu ne veux faire autant de mauvais sang que je viens d’en faire pour ces maudits épisodes qui viennent toujours surcharger le fond des affaires. Surcroît de soins, de tracasseries et peut-être une perte au bout : voilà ce qui doit résulter du petit événement que voici.

Ennuyée de ne rien recevoir de la diligence, je priais le frère d’y passer, lorsqu’un malotru est arrivé pour faire décharger le registre ; mais, au lieu de mon paquet, il m’a donné un billet imprimé pour le réclamer à la douane, où il a été porté parce qu’on a vu qu’il renfermait des imprimés. Je ne savais ce que je devais faire, car je n’entends rien à ces tripotages ; je me suis consultée en italien avec, le frère, qui a pensé qu’il fallait bien payer le port pour avoir ce billet représentant le paquet, et sans lequel, dans tous les cas, on ne pouvait le ravoir. Je n’ai trop vu comment mieux imaginer ; j’ai donné mes trente sols, j’ai pris le billet et déchargé le registre par mon reçu du dit billet. Mais l’Art du tourbier est de Neufchâtel, saisissable par conséquent[50]… Si l’on m’envoie à la chambre syndicale, comme il faut s’y attendre, comment faire ? Voila le nœud gordien. J’ai conté ma chance à Flesselles, qui n’entend rien à ces sortes d’affaires et ne connaît personne à la douane ; je n’ai âme qui vive pour me tirer de ce mauvais pas, et je creuse ma tête à rêver avant de faire des démarches pour ne rien hasarder. M. Lanth[enas] se propose bien de demander demain à M. Tronchin[51] un billet pour quelqu’un de la douane, afin de retirer le paquet par faveur sans le renvoi à la chambre diabolique ; mais le vieux financier le fera-t-il, et, quand il le ferait, n’y aura-t-il point de formalités ? Enfin j’irai causer de cela avec Visse, qui pourra me dire peut-être ce que je dois attendre et faire ; ce sera mon premier objet demain matin ; il est trop tard ce soir.

Le jour de mon arrivée ici, le frère avait arrêté avec Blin[52] de lui prendre des livres notés du catalogue[53] pour la valeur de six exemplaires des Lettres à 9tt pris chez Visse ; il y aurait à cela quelques petites observations, sans doute, mais la convention était arrêtée ; ainsi, plus rien à dire. L’Ornithologie était déjà partie et nous n’en aurons pas ; le Démosthène est tout aussi bon que la nouvelle édition, c’est la même chose ; avant de clore ma lettre, je donnerai une note juste de ces livres, qui se réduisent à un petit nombre. Parlons de ton édition, dont le sort n’est pas peu embarrassant. Il faudrait, pour le mieux, trouver un libraire qui s’accommodât de l’édition entière, car, si l’on n’en débite qu’une portion, par échanges ou autrement, le rabais auquel se trouvera cette portion décréditera le reste de l’édition dont il n’y aura plus moyen de se défaire. Tout ou rien, c’est l’alternative. L’affaire présente avec Blin peut passer pour une exception, parce que six exemplaires, quand il les mettrait à bas prix, ne sont pas un assez grand nombre pour faire sensation et discréditer l’ouvrage. L’embarras ne serait point de lui prendre plus de livres, mais de courir le risque indiqué en lui livrant davantage des Lettres. Il faudrait mener cette affaire comme une intrigue, découvrir plusieurs libraires avec lesquels ou pût s’accommoder d’un nombre d’ouvrages équivalent à la totalité de ce qui te reste des Lettres, conclure ces marchés avec tous en même temps, sans qu’ils fussent instruits réciproquement, et leur délivrer la pacotille à tous à la fois avec la même adresse.

Je trouve fort bien les comment, mais les moyens, isolée comme je suis ?… Un libraire qui prenne tout est peut-être encore plus difficile à trouver, surtout quand il s’agit d’aller offrir ; ces gens-là se prévalent si bien ! Je tâcherai de voir, mais j’enrage d’avance, car que sert la tête avec des bras si courts ? — Combien au juste te reste-t-il de l’édition[54] ?

J’ai bien reçu hier la lettre où tu me donnes la note pour Stoupe[55]. Demain aussi, je verrai Prault[56]. J’ai eu dans son temps la lettre que tu m’as renvoyée de M. d’Huez ; ainsi notre pauvre ami se sera mépris. Cependant, si tu m’as écrit tous les jours, il me manque une lettre du mercredi, car je n’ai rien de cette date et j’ai passé le jeudi sans rien recevoir, après avoir bien compté les heures sur mes doigts, tout en écrivant. Ces copies prennent un temps incroyable, je ne fais autre chose, et cela, joint à des bains de pieds pour mes yeux, qui vont bien maintenant, et pour me procurer un relâchement dont j’ai grand besoin, — ces copies, dis-je, et ces petits soins de santé remplissent mes journées.

Tout ce que je fais pour digérer mon dîner, c’est de passer une heure avec Clarisse en français, car je ne me sens pas le courage de travailler l’anglais. Une causerie le soir en faisant le petit souper, des visites de Flesselles que je regarde comme mon bon ange, des apparitions de M. Parault, voilà ma vie.

Me voici bien obligée de courir avec cette histoire de douane qui m’impatiente. L’affaire de notre ami a passé hier au petit comité, mais il ignora ce qu’ont prononcé nos seigneurs ; le petit Bl[ondel] s’est récrié sur l’étendue des demandes ; voilà tout ce que Fless[elles] a tiré de ce monseigneur en allant le voir ce matin.

Le contrôleur général ne revient point de Versailles mardi prochain ; ainsi le prononcé définitif sera encore pour la semaine d’après, et notre ami est pour ainsi dire écroué. Il va demain à Versailles pour son affaire et la nôtre ; il doit y coucher. M. Collart avait à peine parcouru nos mémoires ; ils raisonneront dans ce voyage.

Temps et patience ; il faut furieusement perdre de l’un et gagner de l’autre pour faire quelque chose en ce pays !

M. d’Antic était mal ce matin ; il semble ne s’être pas fort bien traité lui-même ; il a voulu aller tant que, tant que… et il n’a fait appeler un médecin qu’en demandant un confesseur. Il montre une résignation édifiante et paraît compter sur l’événement. Ainsi cette maison qui me promettait le plus à Paris va s’évanouir comme un songe ; bientôt la demoiselle à quelques différences près, sera comme Mlle Bexon[57]. En vérité, quand je vois toutes ces choses, je n’ai plus la moindre velléité pour la fortune ; il me semble que nous sommes aussi heureux qu’on peut l’être dans ce monde, avec le petit coin de terre où nous pourrons poser la tête en disant adieu à toutes les vanités. Porte-toi bien, mon ami ; que le ciel nous conserve notre Eudora, et je ne désire plus rien sur la terre. Je t’embrasse avec elle affettuosissimamente. Je baise cent fois tes lettres et peu s’en faut que je ne croie que notre absence aura bien fait à la petite, que je trouverai toute sage.

Je n’ai pas vu M. d’Huez. S’il m’attend, il n’a qu’à prendre patience. J’ai écrit au Longponien et à Platon.

Dimanche matin, M. d’Antic était un peu mieux hier au soir. Je t’embrasse.

106

À ROLAND. [À AMIENS[58].]
Lundi au soir, 19 mars 1784. — [de Paris].

Vivat ! mon bon ami : M. d’Antic est hors de danger ; son fils m’est venu voir ce matin ; j’ai été cet après-midi voir Mlle dA[ntic]. Nous avons tiré des portraits à la silhouette pour envoyer en Suisse à Lavater, qui a fait sur les physionomies un ouvrage dont je rapporte le premier volume, que je rendrai demain[59]. J’en causerais plus longuement, mais j’ai plusieurs choses à te dire et beaucoup a faire ; je suis fort gaie, tant soit peu impertinente. Quant au premier point, l’heureux changement de l’état de nos amis l’explique assez ; pour le second, tu le trouveras bien motivé, quand tu sauras que je me donne les airs de corriger les ouvrages de mon mari sans sa participation. Voici le fait. J’ai été chez Stoupe : il t’a envoyé non seulement la feuille annoncée par sa lettre, mais encore une seconde immédiatement après ; ce sont les feuilles f g, m’a dit le prote ; j’ai dit que j’attendrai encore un jour pour m’assurer de leur sort, puis que je prendrai avec M. Panckoucke[60] d’autres arrangements, et qu’en attendant que je l’instruisisse, lui, Stoupe, desdits arrangements, il eût à m’envoyer les nouvelles feuilles à mon hôtel. J’ai été chez Prault, qui a bien reçu les trois feuilles du plan, etc., mais qui t’a expédié depuis les feuilles k l contenant la suite du blanchiassage et le boursier. Comme il y a longtemps de cette expédition, il est assez clair que c’est perdu. Je lui ai répété ce que j’avais dit à Stoupe. J’ai été chez Cellot, qui t’a envoyé trois fois cette première maudite feuille de soierie, puis deux autres feuilles g h. Même compliment à celui-ci qu’aux deux autres.

Demain je me fais informer où est l’Intendant, et je verrai, je tenterai s’il y a moyen de savoir ce que sont devenus les envois ; je recevrai une lettre de toi qui, peut-être, aura quelque chose des derniers de Cellot. J’irai voir Panckoucke et, indépendamment de l’arrangement, je lui ferai entendre qu’il faut que tu m’adresses par sa voie les minutes que tu pourras trouver des six feuilles, deux de chaque imprimeur, en voie maintenant avec leur manuscrit. Je te manderai ce que nous aurons arrêté, et je corrigerai sur nouvelles épreuves avec les minutes que tu peux toujours rechercher et mettre en ordre dans nos premières copies, pour me les adresser sitôt que je te dirai le comment. Il faudra bien que tout ceci s’arrange. J’aurais été de suite chez Panckoucke sans la persuasion de ne pas le rencontrer l’après-midi. Ne t’inquiète de rien, voilà nos amis tranquilles, je me porte bien, j’ai des fonds pour dépenser en travail et tout ira bien.

Le frère a parlé de ta part de M. Tronchin à M. Dessaint de la douane, qui l’a renvoyé à la police où on lui a fait espérer d’éviter le renvoi à la chambre syndicale ; demain il retournera chercher ce que nous espérons être une permission de lever le paquet sans obstacle.

L’affaire de Blin est rangée, excepté les reliures qui seront à faire à part ; je fais cartonner notre Dictionnaire et le Traité de la gravure ; le petit ouvrage qui a servi d’appoint sur l’agriculture ne sera que broché : voilà tout ce qui nous regarde.

Ton homme au rasoir est un fripon comme tant d’autres ; il a dit n’avoir offert de changer qu’autant que celui livré ne conviendrait pas à l’essai, et qu’on le rapporterait sous quinzaine ; définitivement, il en a donné un autre : je n’ai pu essayer ce qu’il vaut par la lame, mais le manche m’en a paru inférieur ; c’était rangé quand je suis arrivée. Le frère me fait su soir fidèle compagnie, m’apporte tout son ménage, et court pour moi, comme tu vois ; il ne trouve rien sur les pelleteries. Si j’avais des culottes ou qu’il fît moins mauvais, je pourrais chercher, mais je ne puis tant promettre. Tandis que je t’écris, le frère lit Lavater de l’autre coté de mon bureau ; je vais aussi y mettre mon nez afin de pouvoir t’en rendre compte. L’ouvrage est intéressant, mais il coûte six louis. Je pourrai t’en envoyer un beau récit à faire à notre voisin, pour le tenter.

À propos, ta lettre du mercredi[61] m’a été remise par notre ami, ce matin ; c’est une délicieuse causerie ; j’avais bien raison de sentir tant de vide le jeudi. Adieu donc, je griffonne pour aller prestissimo et je ne sais finir.

Je t’embrasse à tort, à travers, avec notre petit poussin sur deux de nos bras dont je lui fais un siège en te pressant de l’autre. Adieu !

Prends bien garde à ta santé. Tu as cessé le s[aint]-bois. Sens-tu davantage le magnétisme ?


Mardi matin.

Je crois que, pour épargner le temps, tu pourrais, sitôt après le reçu de la présente, chercher dans nos vieilles copies ce que tu jugeras devoir occuper les feuilles indiquées, en faire un paquet, — sans oublier ce qui concerne la première feuille de la soierie où tu indiqueras bien le grec que je n’entends pas, — le mettre à la diligence, à l’adresse de Panckoucke que j’en vais prévenir. Je ne vois rien des d’Huez ; je n’espère guère du Longponien, qui a écrit à Mlle de la B[elouze] qu’il avait beaucoup à faire, qu’il était seul parce que son vicaire a pris cure, etc.

Je t’embrasse de tout mon cœur.

L’ouvrage de Lavater a des gravures charmantes.

107

À ROLAND, [À AMIENS[62].]
Mercredi au soir, [31 mars 1784, — de Paris].

Panckoucke est revenu me voir ; son billet, que je joins ici et qu’il m’a adressé ce soir, te dira tout. Je suis fort contente de lui ; aussi m’a-t-il bien répété qu’il ferait tout ce que je voudrais, et ce langage plaît aux femmes.

Il m’a fort pressée de manger chez lui ; je lui ai dit net que j’étais très sensible à sa politesse, mais que cette même politesse devait lui faire juger que je ne pouvais aller manger chez une maîtresse de maison que je n’avais pas l’honneur de connaître. Il a répété des instances, des bavardises, etc. J’ai tenu bon ; il a paru mortifié sans vouloir paraître y renoncer, comme tu le jugeras par son billet.

J’ai vu l’ami d’Antic, qui m’a apporté le second volume de Lavater que je vais parcourir ; il m’a parlé avec sensibilité du billet que tu lui avais écrit et auquel il n’a pas répondu, car il n’arrête point encore à son bureau ; il est harassé ; il a passé dix nuits sans se déshabiller ; il doit aujourd’hui coucher chez lui. Son père va toujours un peu mieux. On fait aujourd’hui une consultation pour changer son régime.

Il y a trois concurrents pour la place de Macquer à l’Académie des sciences. Quatremer-Dijonval, Fourcroy et Duhamel, l’inspecteur des mines[63] ; on croit que ce dernier l’emportera. Il s’est trouvé quelques voix pour d’Arcet[64], qui se ressouvient d’avoir été refusé quatre fois et ne veut plus se représenter. Sage fait maintenant une petite mine ; il fera bientôt plus pauvre figure encore. M. de la Boulaye[65] est remplacé dans l’Intendance des mines par le baron de Dietrich[66], qui n’a jamais aimé Sage.

On fait dans la minéralogie de petites découvertes qui pourront conduire à des points intéressants ; Mongez[67] a fait un voyage dans les Pyrénées, d’où il a rapporté quelques morceaux curieux. Quatremer a reconnu qu’en mettant (je ne me souviens plus dans quel fluide) dissoudre quatre sels à bases différentes, ces bases s’attiraient, formaient des sels nouveaux, tandis que l’acide restait dégagé. Je doute de bien rendre le fait ; mais enfin, on entrevoit des applications lumineuses à la formation des pierres, des minéraux, etc.

Les musées se expirent de toutes parts ; ou ne conçoit pas comment Pilatre[68] se soutient ; il n’a personne à ses cours ; les gens de marque se retirent ; ce ne sont que des femmes et toutes personnes sans aucun mérite que leur contribution qui soutiennent encore et Pilatre et Cailhava[69] et Gébelin[70]. Le projet du lycée[71] est évaporé. La Blancherie se débat et forme, des espérances. La fureur ballonnique s’apaise ; on dit pourtant que Charles[72] se prépare à quelque voyage pour les fêtes de Pâques, mais il semble qu’on jase du magnétisme plus que de toute autre chose ; ce n’est pas avec notre ami, au moins ! Les partis pour les pièces de théâtre se reposent ; c’est la musique qui remplit la scène. On n’aime plus Gluck, on balance entre nos autres compositeurs et l’on se dispute comme des enragés sur ta perfection de l’art.

Je reviens à Lavater, qui, pour les peintres surtout, est un homme à étudier ; mais je lui reproche de manquer de méthode : on cherche avidement une suite de propositions, de principes qui fassent la base de la science physiognomonique ; on ne trouve que des descriptions, des portraits, une foule de faits qui exigent la plus grande attention et un vrai travail pour être appliqués avec fruit aussi bien que…[73].

Cependant je conclurai toujours que la somme des idées neuves et les charmantes gravures de ce recueil méritent la recherche des curieux. Il n’y aura même que des gens de goût qui apprécient l’ouvrage, de même que les penseurs pourront seuls en profiter, car les résultats n’en sont pas assez clairs pour satisfaire les gens du monde, qui s’en riront un moment.

Vois-tu toujours M. Déjan[74] à la magnétisation ? Rappelle-moi à cette société où l’espérance doit faire régner un jour qui ne se trouve guère dans l’ennui des cercles. Le frère est employé du matin au soir par son évêque[75] qui ne finit point de partir. Je n’ai point encore vu Flesselles. Je copie nos mémoires ; j’ai corrigé de la soierie la feuille i, finissant par grandeur des dessins, page 72. La copie correspondante finit à la page 156, par ces mots : la haute lisse. Je te donne ces renseignements pour la feuille suivante.

La bonne soupire Eudora à chaque mouvement de respiration. Je ne suis préoccupée que de la crainte de trop de travail pour toi ; ménage bien ta santé ; je t’embrasse de toute mon âme.

Point de lettres de toi aujourd’hui, c’est jeûne à mon hôtel ; tu auras été entrepris par les épreuves de Cellot.

Tu me manderas tout de suite ce qu’aura coûté le premier paquet par la poste, car, quoique Panckoucke veuille faire ma volonté, il craint d’être un peu trop sanglé et tient fort à l’idée que cela ne passera pas 3 livres.


108

À ROLAND, [À AMIENS[76].]
Vendredi au soir, 2 avril 1784, — [de Paris].

Enfin le brave Flesselles est revenu de Versailles où il a passé sa semaine à solliciter pour son affaire, à chercher des connaissances pour elle et pour la nôtre. On croit que le contrôleur général consulte et écoule avec confiance les Intendants du commerce ; ainsi le jour n’est pas heureux ; pourtant le secrétaire particulier est bien disposé pour nous, mais notre ami n’a pu joindre Le Rat et nous sommes bien peu avancés. Cependant, comme il faut au moins recueillir de mon voyage d’avoir fait des connaissances, et que c’est l’instant où je puis voir ce secrétaire, je pars demain avec la bonne, vers midi. Flesselles sera à Versailles dès le matin ; j’ai rendez-vous à son hôtel. Nous irons voir ce M. Collart demain après-midi, s’il y a moyen, ou bien dimanche à sept heures du matin ; puis nous devons aller chez une Mme de Candie, première femme de chambre de Madame Elisabeth[77], qui est déjà prévenue ; peut-être chez un secrétaire de M. de Vaudreuil, etc. L’avenir est assez embrouillé pour que je n’ose prévoir le moindre succès, mais le pis-aller sera de remettre en poche tous nos mémoires et de mijoter beaucoup de connaissances pour renouveler notre demande avec celle de la retraite dans un couple d’années ou même plus tôt. Voilà le dernier résultat. Comme j’avais fini hier mes copies, j’ai choisi aujourd’hui pour courir ; j’ai été voir Agathe ce matin ; les genoux ont tremblé à cette bonne fille ; il a fallu qu’elle me quittât pour aller prendre un verre d’eau et recouvrer des forces ; elle m’a fait conduire à ce petit parloir où l’on ne laisse aller que les demoiselles prêtes à se marier, tu sais bien !…[78] et là, nous nous, sommes bien embrassées. Mon père a été encore la voir la semaine dernière, se dolentant de ma ténacité à ne lui point écrire, etc. J’avais reçu, hier, une lettre du Longponien qui ne peut venir me voir et qui me disait, a parte, que M. d’Huez paraissait peiné de ce que je n’allais pas les voir depuis que j’étais à Paris. J’y ai été cet après-midi, suivant un projet auquel la lettre du Longponien n’avait pas contribué. J’ai trouvé Mme… « Je suis bien enchantée de vous voir ; vous voilà dans ce pays ? » — « Oui, madame, et il y a déjà quinze jours que j’y suis ; vous êtes cependant ma première visite, à l’exception d’un ami malade chez lequel je n’ai été qu’une fois ; je n’ai vu que des gens d’affaires et je suis beaucoup restée chez moi à travailler. Il est vrai que j’y ai reçu des amis qui, me sachant à Paris, n’ont pas attendu que mes affaires me permissent d’aller les trouver et m’ont fait le plaisir de hâter le moment de les embrasser. » Tu juges que, si l’on a ouvert les yeux aux quinze jours bien étalés, on s’est pincé les lèvres à la fin de ma phrase. Du reste, je n’ai point dit avoir reçu des nouvelles de Longpont ; j’ai exprimé ne rien dire pour toi qui leur avais écrit il y a plusieurs jours, etc. Nous avons parlé du voyage dont entre nous je cause fort, sans m’arrêter avec moi à le faire ; mais, de la manière dont nous combinons les choses, je pourrais leur manquer au passage sans rien déranger à la partie ; ainsi nous verrons. On m’a engagée à dîner pour un tel jour ; j’ai refusé pour les deux premiers proposés, que pourtant je croyais avoir libres ; on m’a pressée pour le troisième, mardi prochain ; j’ai accepté. Beaucoup d’honnêtetés, de demandes de l’heure où l’on pourrait me rencontrer. J’ai dispensé comme il convenait à l’égard de quiconque fait ainsi l’aveu ce qu’il doit, et je suis revenue à mon hôtel où j’attendais Flesselles.

M. Parault est survenu, il ne m’est plus resté de temps pour M. d’Antic où je devais passer la soirée, où je n’avais pas voulu accepter de dîner, parce que je suis décidée à n’y en pas prendre tant que le papa sera au lit ; mais, tandis que je t’écris, le frère y est allé chercher ta lettre. Il rentre, il n’a pas trouvé l’ami, je n’ai rien ; je n’aurai rien demain, quel jeûne ! J’écris au Crespysois. Adieu, mon bon ami, il est [un] peu tard ; je veux aller me coucher ; demain j’emporte quelques exemplaires des Lettre, Moutons, etc. J’ai besoin de me reposer. Je t’embrasse de tout mon cœur. Ne rêve pas tant, va davantage à la Comédie[79]. Je vois clairement que le pis-aller de tout sera d’avoir, dans dix-huit mois ou deux ans, une retraite pure et simple de mille écus. De la bonne humeur, de la santé ; joue avec ta fille, cause là-bas et aime-moi bien ! J’ai tout reçu des bureaux, mais tu n’as pas fait de relation au frère de cet effet du magnétisme dont tu avais promis la relation.

M. Cellot est venu aujourd’hui me rendre son hommage ; en vérité, mes trente ans ne font encore fuir personne ; je puis me rengorger… Bien, comme cela, n’est-ce pas ? Adieu.

109

[À LANTHENAS, À PARIS[80].]
4 avril [1784], à 2 heures, — de Versailles.

Je ne puis retourner à Paris ce soir, cher frère ; je veux du moins que ce billet vous porte mes regrets. Je compte m’y rendre demain pour dîner et vous prie de faire prendre chez Moutard, par Visse, deux exemplaires de l’Art du fabricant d’étoffes rases ; autant de celui de l’Impression des étoffes ; autant de celui des Velours de coton, en spécifiant que l’introduction soit à ce dernier, et disant que c’est pour la province où on le veut ainsi.

Je suis fort en peine de ma fidèle bonne, et, en vérité, je suis fâchée de ne l’avoir point amenée ; ce n’est pas qu’elle ne se fût aussi bien ennuyée ici ; mais je l’y aurais vue, et cela m’aurait fait plaisir. Il m’en ferait beaucoup que vous écrivissiez un mot à mon ami pour qu’il ne fût pas deux jours sans avoir de mes nouvelles. Vous lui diriez qde je [me] porte bien et beaucoup mieux que nos affaires, qui sont fort embrouillées. Je suis comme les plaideurs, qui sont par moments dans l’extase des plus belles espérances et qui reconnaissent ne rien tenir l’instant d’après.

Comment va la famille d’Antic ? En vérité, leur état presse plus mon cœur que mes affaires, qui ne préoccupent vivement que ma tête.

Mais n’est-il pas admirable de vous faire des questions auxquelles vous ne pourrez me répondre qu’à mon retour ? Adieu, mon bon frère, dites bien à ma fidèle qu’elle soit bien tranquille ; qu’elle se repose bien et se porte de même, et que je lui promets de l’embrasser demain. Pour vous, je le fais dès à présent, et de tout mon cœur.

110

À ROLAND, [À AMIENS[81].]
Dimanche au soir, 4 avril [1784], — à Versailles, hôtel d’Elbeuf.

Me voilà donc tout de bon solliciteuse et intrigante ; c’est un bien sot métier ! Mais enfin je le fais, et point à demi, car autrement il serait fort inutile de s’en mêler. J’ai vu beaucoup de gens et je ne suis pas encore plus avancée pour cela ; j’ai eu des espérances charmantes, puis des craintes effroyables ; définitivement, je demeure entre le zist et te zest, mais je fais des connaissances : voilà tout ce qu’il y a de réel. J’ai été ce matin voir M. Collart, au contrôle général ; j’ai trouvé un grand gaillard, jeune et honnête, de bonne volonté, qui m’a bien promis de faire la lettre bonne, si la commission lui tombe, et, au pis aller, d’arrêter les mémoires dans les bureaux et de me les remettre, s’il arrivait malheureusement que M. de Calonné ordonnât de les envoyer aux Intendants du commerce. Mais ce n’est qu’un moyen d’éviter le pis ; cependant, comme ce secrétaire peut me servir, je vais rêver à lui faire un présent en arrivant à Paris : c’est ainsi qu’il faut consolider une bonne volonté témoignée. Je me suis présentée chez une vieille femme, première femme de chambre de Madame Adélaïde ; je l’ai intéressée fort plaisamment à mon affaire, mais cette madrée n’a point voulu solliciter l’intervention de la princesse avant de savoir si cela était convenable ; et, pour en juger, pour s’assurer de la meilleure marche à prendre, elle m’a donné une lettre pour un M. de la Roche, premier commis d’un des départements du contrôle général[82], homme consommé, prudent, « mon ami, m’a-t-elle dit, en qui vous pouvez avoir la plus grande confiance, et qui pourra tout dans votre affaire ». Me voilà partie pour trouver cet homme d’importance, qui m’accueille avec beaucoup de politesse et me questionne sur l’objet de ma demande ; je m’explique : mais cet homme est un de ces profonds politiques à cœur d’acier, et dont le front glacial ne s’est jamais ouvert au visage d’une femme ; il s’est étonné que je cherchasse d’autre voie que celle de M. Blondel, dont il m’a vanté l’esprit, le mérite, etc., qu’il ma dit être ami du contrôleur général, et il a terminé par observer que, si Mme de Candie voulait solliciter la recommandation de Madame Adélaïde, il fallait que cette recommandation fût adressée à M. Blondel, etc… J’étranglais, j’enrage encore ; je l’aurais dévisagé ; j’ai fait la meilleure contenance que j’ai pu, je me suis tirée d’affaire de mon mieux, et j’ai bien promis de ne jamais revoir cette figure. J’ai écrit une vraie lettre de cour à Mme de Candie, où je m’applaudis beaucoup de la sagacité de son ami, qui m’a éclairée sur la route que je devais tenir et d’après les avis duquel je vais diriger mes plans ; quelques autres calembredaines de cette force, beaucoup d’honnêtetés et la supposition de mon départ subit pour Paris par d’autres raisons tout aussi vraies, c’est ainsi que j’ai terminé avec ma connaissance d’un jour, que je saurais pourtant reprendre dans une autre occasion.

J’ai été chez Mme d’Arbouville, non pour rien décider, mais pour faire ma cour et causer ; elle voit bien tout, avantages et inconvénients, et elle est trop délicate pour me pousser à courir ceux-ci ; mais elle agira de son mieux, j’en suis sûre, dès que nous, les intéressés, nous nous serons décidés d’en courir le sort. J’ai vu l’abbé ; beaucoup d’honnêtetés de cette excellente maison qui, en vérité, respire l’ordre, la vertu et ne sent point la cour, si ce n’est par la gravité du décorum qui fait un peu trop sentir l’étiquette et les degrés d’élévation.

J’ai été chez M. Faucon, bon homme, excellent à cultiver parce qu’il peut beaucoup et que c’est une tête ; mais cette tête chaude et étroite en même temps, en s’intéressant à moi, n’a jamais pu comprendre mon affaire : par ma foi, je crois qu’il avait trop dîné. Il veut absolument que cela se puisse par M. de Vergennes tout seul, parce que le secrétaire de ce ministre lui a dit merveilles de nos mémoires ; il veut me conduire demain chez ce secrétaire pour en causer : à la bonne heure ! C’est encore une connaissance d’accrochée.

J’ai dîné avec d’Azoty[83], que nous avons fait venir à notre hôtel ; il est ici à la piste de tout, sans rien attraper ; mais il peut être bon à découvrir le gibier, et nous l’avons lâché pour éventer les traces. Si je te peignais en détail toutes ces têtes préoccupées de leurs intérêts propres, agissant pour les autres par des ressorts compliqués qu’il faut tirer à grand’ peine, ce chaos d’affaires et de petites passions !… En vérité, c’est pitoyable et dégoûtant ! Me voilà jetée, je cours comme la boule qui a reçu son impulsion, et j’atteindrai Dieu sait où, peut-être à me casser le nez !

Toute réflexion faite, je n’ai point emmené bonne pour éviter la dépense ; mais elle a tant pleuré quand je suis partie, j’ai si peur qu’elle ne devienne malade, car elle avait déjà quelques misères, que je regrette beaucoup de l’avoir laissée. Je comptais retourner aujourd’hui ; me voici encore, j’espère retourner demain, mais qui peut assurer ?

Le brave Flesselles fait feu des quatre pieds ; il te dit millions de choses ; son affaire n’est point décidée. Le petit Blon[del] propose, tout en gros, trente mille livres, sec, et rien autre, ou un privilège de dix aus, seul.

Adieu, aie bien soin de ta santé, sur toute chose. Ma pauvre petite Eudora ! je ne vois plus ni toi, ni elle, ni bonne : je suis tonte seule ; adieu !

Crois-tu qu’il fût bon que j’allasse voir M. d’Agay, lui conter notre demande et l’intéresser à la soutenir ? M. de Saint-Priest fils[84] est aussi à Paris, mais comment m’adresser à lui ? D’ailleurs, n’est-il pas allié du Bld.[Blondel] ?… Réfléchis un peu et conte-moi.

111

[À ROLAND, À AMIENS[85].]
Lundi, 5 [avril 1784, — de Versailles.

J’ai beau tourner, il est constant que les mémoires une fois présentés au contrôleur général seront renvoyés aux intendants du commerce ; c’est la marche dont les ministres ne s’écartent jamais que par des exceptions infiniment rares ; c’est par cette marche que M. de Vergenne a déjà renvoyé au contrôleur général, tandis qu’il aurait pu faire ce que nous voudrions que fit aujourd’hui M. de Calonne, juger seul et agir. Cependant il avait fait informer à Lyon[86], et M. de Flesselles, l’Intendant a fait le rapport le plus favorable sur ta famille et ta personne. Je tiens cela de M. de Ville[87], secrétaire de M. de Vergennes, homme le plus honnête et le plus doux.

Je sais aussi que la Reine a déjà demandé la place d’inspecteur général, et qu’elle a été refusée parce que cette place est destinée à un inspecteur de province qui doit y monter par rang d’ancienneté. Juge si le petit Bld.[Blondel] a de l’influence ! J’ai appris cette anecdote d’un homme de rien, mais de beaucoup d’esprit pour les affaires, et qui a su gagner cinquante mille livres de rentes, qui a de l’accés chez la Reine, à laquelle il avait fait demander cette place d’inspecteur général pour un ami ou protégé, car les gens de toutes les classes ont ici leurs protégés.

Les personnes les plus puissantes auprès de M. de Calonne, parce qu’elles sont les plus en crédit, sont : M. et Mme de Polignac, le comte de Vaudreuil, le chevalier de Cogny[88], M. de Crussol[89]. Si l’une d’elles se pénétrait de notre affaire jusqu’à en faire la sienne propre, elle pourrait l’emporter de haute lutte. Mais cette supposition n’est pas facile à réaliser. Je ne connais, je n’ai rien autour de ces cinq personnes, et tu sens bien que ce ne serait point par des valets de chambre accrochés à la volée qu’on pourrait pénétrer les maîtres d’un intérêt aussi vif qu’il le faudrait pour le succès. Mr ni Mme d’Arbouville ne voient ces gens-là qu’en souper, au cercle du monde ; ils n’ont point de liaison particulière avec aucun d’eux.

Je ne vois plus que deux expédients à tenter, et ils sont tous deux extrêmes : c’est que j’aille voir tous ces Intendants du commerce, pour les examiner de nouveau, les persuader que tu ne prétends pas à ce qu’ils craignent, leur montrer même nos mémoires, exciter leur confiance et quelque justice s’ils ne sont pas entièrement étrangers à l’une et à l’autre, et m’assurer par cette dernière tentative s’il est possible de compter qu’ils te servissent pour cet objet seul, en les prévenant de la marche que nous suivrions avec le contrôleur général.

L’autre expédient est bien plus hasardeux : c’est de me procurer par le secrétaire de M. de Calonne une audience de ce ministre, lui tout dire avec force, comme je m’en sens très capable. Si, avec de l’esprit, il n’est pourtant qu’un homme ordinaire, ménageant tout et ne sortant pas de la route battue, nous sommes perdus : perditi ma non disperati, car je vois toujours là ta place ou les quinze cents francs ; s’il a de l’élévation dans l’âme ou dans l’esprit, que le moment soit favorable, je puis réussir. Cest casuel : je le sens, aussi je n’ose faire cette démarche sans l’aide de ton jugement ; quant à mon rôle, je le sais si bien, que je le soutiendrais devant le Roi sans m’embarrasser de sa couronne.

Tu croiras peut-être que je pourrais employer les deux expédients : tâter d’abord les intendants ; puis, s’ils sont inflexibles, aller à M. de Calonne. Il y a du pour et du contre ; je craindrais qu’ils ne m’amusassent pour traîner jusqu’à la nomination de leur homme ; cela fait, ils pourraient continuer d’être contraires sans que j’eusse à faire valoir cette bonne raison qu’ils te craignent et en favorisent un autre ; cependant une visite pourrait suffire peut-être pour les juger et savoir à quoi s’en tenir. Dans une tête romanesque, l’idée de parler à M. de Calonne serait merveilleuse ; car, s’il arrivait qu’il saisît bien l’état des choses et qu’il goûtât l’homme, il pourrait l’adopter et l’avancer ; mais, comme nous n’avons pas de roman à faire, et oui bien à éviter une aventure fâcheuse, comment imaginer qu’un nouveau ministre qui a besoin de ménager tout le monde, qui n’a encore de plan sur rien, fasse une singularité qui indispose les sous-ministres dont il a besoin, pour favoriser un sujet que le seul bien public lui rendrait précieux, en supposant encore qu’il y vît le bien public intéressé ? En vérité, je suis au bout de mon roulet ; rêve un peu à ton tour et mande-moi ce que tu penses. Cependant, comme ta réponse ne peut me venir que mercredi soir au plus tôt, et que je pourrais aller le matin à l’audience de M. de Montaran, je ne sais si je ne m’y présenterai pas. Je verrai demain {{Mlle} de la Blz. [Belouze] s’il y a lieu, et l’inspiration fera le reste.

Notre ami est actuellement, à deux heures, chez le contrôleur général avec le prince de Poix, pour engager le premier à venir voir la machine qu’il demandait qu’on lui apportât. Je vais me chauffer, mais le voici.

Bonne affaire ! M. de Calonne ira voir la machine[90] ; mais il ne peut y aller qu’après Pâques ; ainsi le séjour à Paris s’allonge. Autre chose : Flesselles a vu une fois le secrétaire de M. de Vaudreuil[91] ; nous chercherons à savoir si c’est un homme traitable et nous tenterions cette voie, il n’y a donc rien d’avancé dans notre besogne, rien de clair, sinon que par notre principe d’aller jusqu’au bout et de tenter tous les possibles, je ne pourrai te revoir aussi qu’après Pâques ; j’ai déjà grande envie de m’en rapprocher en couchant à Paris ce soir ; tous nos gens y retournent ; j’entretiendrai connaissance avec M. Faucon, bonhomme qui va chaudement et qui peut beaucoup en mille circonstances ; avec M. de Ville, dont l’honnêteté m’a fait voir la première âme parmi tous les visages que j’ai rencontrés dans ce pays ; avec M. Collart, fort ordinaire, mais qui se trouve en place et peut obliger. Voilà tout ce que j’ai gagné. Adieu, mon bon ami, je t’expédierai celle-ci de Paris en te disant un mot de mon retour.


112

[À ROLAND, À AMIENS[92].]
Jeudi saint, [8 avril 1784], à 7 heures, — [de Paris].

J’ai passé la journée d’hier à courir pour nos amis[93] ; le matin, j’avais été avec M. d’Antic à la Congrégation où il souhaitait extrêmement que je pusse mettre sa sœur, à cause de mes connaissances, à cause du voisinage du Jardin du Roi, à cause de la liberté d’y faire sa cuisine, de vivre à son ménage, etc. On nous donna des espérances, j’y retournai l’après-midi : point de place pour l’heure, pas de moyen d’en faire[94]. Je suis allée dans dix maisons : même chose ou conditions si chères qu’il est impossible d’y passer pour notre demoiselle qui, après avoir été maîtresse d’une maison agréable, est aujourd’hui réduite aux moyens les plus bornés. Le pauvre frère était venu me trouver le matin : son cœur s’est brisé dans mon sein, nous avons pleuré ensemble ; je lui ai fait prendre quelque chose ; nous avons été trouver sa sœur, dont il est préoccupé à l’excès, dont le malheur pour le présent et pour l’avenir l’accable horriblement. Mon ami, ils ont une foule de connaissances, de relations, dont plusieurs sont parents et se disent amis ; je suis sûre qu’il n’en est pas une qui sente comme nous leur peine et à qui l’idée fût venue de passer comme moi la journée d’hier à chercher une retraite qu’on voudrait déjà avoir, car la jeune personne se voit avec gène dans une grande maison où les domestiques la servent par grâce, où les maîtres veulent la consoler par un ton sec ou léger et par les distractions du monde[95]. En vérité, si Amiens, si ma maison, notre manière d’être offraient plus de facilité, je l’emmènerais pour donner le temps de trouver une maison religieuse où il lui fût possible de se mettre. Elle ne pleure encore qu’à peine, et avec moi seule ; elle a un air que des gens froids appelleraient tranquille, et qui est effrayant pour l’œil du sentiment. Je lui ai dit que, comme elle, je m’étais retirée au couvent sans fortune, avec d’aussi amers chagrins, etc. Cette conformité l’a touchée à l’excès : elle m’appelle sa sœur ; je le disais au frère pour soulager ses inquiétudes sur l’avenir : « Eh ! vous avez trouvé un Roland ; où voulez-vous qu’on en trouve un second ? » J’ai promis d’aller tous les matins passer avec eux quelque temps. Mlle de la Blz.[Belouze] est encore venue sans me trouver ; je lui ai écrit pour lui demander un rendez-vous, et j’y vais aujourd’hui. Je me suis fait informer, pour le besoin, des jours d’audience des Mont[aran] et Tolz.[Tolozan]. Il n’y en a plus jusqu’au mardi d’après la Quasimodo[96]. Ainsi il me faudrait une lettre pour Rousseau[97], ou bien je tenterais par mes propres ailes.

Flesselles n’a pu rejoindre le secrétaire de M. de Vaudreuil, qui est reparti pour Versailles. Je suis étonnée que le courrier du mardi ne t’ait pas apporté une lettre que j’ai mise à la poste de Versailles. M. et Mme d’Huez sont venus hier ensemble me faire visite ; le mari était venu deux fois pendant mon voyage de Versailles. J’ai reçu une lettre de Despréaux ; il rassure sur M. Crétu ; mais Porquier[98] est parti, et l’effet que nous en avons ne vaut plus rien. Ma conférence avec Mlle de la Blz.[Belouze] et ta première lettre me décideront à quelque chose ; je suis terriblement balancée. Avec tout cela, je l’avoue, nos affaires me touchent une fois moins depuis que je vois, que je sens l’affreux malheur de nos amis. Porte-toi bien, fais tout pour cela ; sois tranquille ; notre situation ne pourra être que douce et heureuse. Je t’embrasse de tout mon cœur.


113

À ROLAND, [À AMIENS[99].]
Vendredi saint, 9 avril 1784. — [de Paris].

Tu n’en auras pas long, mon ami ; il est sept heures passées, je t’écris dans mon lit : j’étais fatiguée d’avoir couru hier jusqu’à deux heures, depuis le matin, avec le pauvre d’Antic, pour chercher un asile à sa sœur ; il a la figure trop jeune pour se présenter seul dans une maison religieuse et y demander à loger une jeune personne. Nous n’avons trouvé de place nulle part. Cependant il y a quelque chose en l’air au Saint-Sacrement du Marais. Mlle de la Blz.[Belouze] doit m’en écrire incessamment. Je serais fort aise que cela pût réussir près d’elle ; il n’y a pas eu moyen à la Congrégation ; nous avons trouvé des appartements de dix-huit cents francs, etc. Il est incroyable quel prix on met à un coin de grenier dans ces tristes retraites.

J’ai reçu ta petite lettre hier après midi, et je vais dès aujourd’hui chercher M. Rousseau pour savoir de lui quand je pourrai voir M. de Mtn [Montaran]. Despréaux m’a écrit en m’envoyant une lettre d’honnêtetés pour Mme d’Arb[ouville]. Il me demande ce que c’est que le Journal de France[100] ; il rassure sur M. Crélu et apprend que Porquier est parti et que son effet ne vaut plus rien, il y perd 400tt ; mais j’ai quelque idée de t avoir mandé cela hier. Je n’ai point vu ta lettre par les bureaux ; elle viendra à son temps. Je compte aller mardi à Vincennes avec mes deux acolytes[101] ; j’en écrirai à l’oncle. Je leur ai donné hier mon petit dîner de ménage. Notre ami va aujourd’hui à son bureau pour la première fois, il y recevra ta lettre ; il y ira maintenant tous les jours, excepté celui de Pâques, et il m’a dit que tu pourrais m’écrire par lui dorénavant. Il n’est occupé que de sa sœur ; il ne voit que le malheur d’une fille qui perd toute espérance flatteuse avec celle de la fortune ; il est déchiré, poursuivi par cette idée et n’a pas un moment de repos.

Assurément, je resterai pour les voir et les consoler ; car, au milieu de toutes les relations, je ne crois pas qu’ils aient personne qui s’identifie autant à leurs maux. Le frère te dit mille et mille choses et t’écrira par les bureaux.

Adieu, mon bon ami, je t’embrasse de tout mon cœur, et la petite Eudora, que tu prendras sur tes genoux à mon intention, en lui rappelant le nom de maman que la friponne oublierait sans tes soins. Adieu, ménage-toi bien, conserve ta sérénité pour n’avoir pas besoin d’en faire paraître avec effort. Mlle de la Blz.[Belouze] est bien de l’avis qu’il n’y a absolument rien à tenter que de voir ces Intendants.

Adieu encore ; Lavater à un autre jour. Amitié à la société, à M. d’Hervillez, etc. Je suis bien en peine de savoir si tu ressens toujours quelque chose au derrière et si le magnétisme te fait bien digérer et un peu dormir.

114

À ROLAND, [À AMIENS[102].]
Vendredi saint, au soir, [9 avril] 1784, — [de Paris].

Eh quoi ! mon ami, c’est toi qui t’affliges et qui pleures [103] ! Toi qui as droit à toutes les douceurs d’une vie laborieuse, honnête et consacrée au bien public ! Toi à qui personne ne peut enlever ton propre témoignage, auquel le gros du public et une foule de gens distingués joindront le leur ! Toi qui apprécies si haut les charmes de la vie domestique et qu’aucun être sur la terre ne peut empêcher d’en jouir ! Quelques hommes injustes l’emporteront-ils sur tant de causes puissantes ? Viens sur mon sein, notre Eudora près de nous : oublions des êtres méprisables ; notre tendresse, la confiance et la paix ne feraient-ils pas assez pour notre félicité avec la possession d’un coin de terre où nous pouvons nous retirer ! Va, si tu peux surmonter l’indignation et l’amertume que te causent l’injustice et la bassesse, si tu peux te délivrer enfin d’un travail dont l’effet m’inquiète, je ne demande plus rien pour le bonheur. J’ai eu un moment de dégoût, tu las vu, mais je n’ai point senti d’abattement ; et, je l’avoue, si j’eusse été prête à tomber dans cet état, celui de nos amis m’en eût tirée. Depuis leur chagrin, j’ai oublié nos affaires ; toute mon activité s’est développée pour leur témoigner ce qu’ils m’inspiraient ; malheureusement je ne puis rien, mais je me sens d’un dévouement qui suspend tout sentiment de nos propres disgrâces. Mais ta lettre vient de me pénétrer ; j’éprouve combien je suis en prise au chagrin qui peut t’atteindre, et l’idée de ta mélancolie me rendrait tout insupportable. Ménage mieux notre commum bonheur que tu tiens en tes mains ; prenons courage, faisons tous les possibles et passons-nous du reste.

J’ai vu M. Rousseau, il se persuade que je pourrais beaucoup influer sur M. de Mt[Montaran]. Il pencherait à croire que c’est le moment de solliciter la retraite. Brunet[104] vient d’obtenir mille écus. L’inspection demandée par la Reine était celle de Cliquot[105] pour de Vîmes, son gendre ; mais on n’a pas voulu de celui-ci et Cliquot garde sa place. Cependant on prémédite des remuements parmi les inspecteurs généraux ; on voudrait qu’ils travaillassent ; on fera des changements et M. Rss. [Rousseau] argumentait sur tout cela pour la retraite. Je tâterai le terrain, je ne précipiterai rien, et nous verrons. Mais M. de Mt [Montaran] est à la campagne pour quinze jours, à Beaurepaire, à sept lieues d’ici[106] ; M. Rss. [Rousseau] me conseille d’en faire le voyage. Qu’en penses-tu ? J’attendrai ton avis. En attendant, je verrai M. Valioud[107]. D’ailleurs, M. Rss. [Rousseau] m’a promis de m’avertir au cas que, dans cette quinzaine, M. de Mt [Montaran] fît ici une apparition.

J’ai été promener cet après-midi avec Mlle d’Atc. [Antic] au Jardin du Roi ; nous avions toutes les deux besoin d’air ; j’ai vu des plantes avec plaisir ; le frère nous accompagnait, nous avons été dans les serres. Nous avons vu enlever et tomber un beau ballon de la pension de Verdier[108]. Ce matin, dans mes courses, je suis entrée aux Français[109] ; j’ai visité leur salle, que j’ai trouvée charmante. Enfin, mon bon ami, nous sommes faits pour être heureux, en dépit de tous les diables, ou jamais humains ne doivent l’être. Aie soin de ta santé et, pour ma part, je me moque du reste. Je t’embrasse sur les deux yeux ; je te conjure d’être plus tranquille ; joue donc avec notre pouponne en te rappelant sa mère, et puis seras-tu triste encore ? Ce ne serait pas sage, au moins. Écris-moi vite d’une autre encre, ou je pars pour ne plus perdre ainsi de ma vie coulée loin de toi ; en vérité, il n’y a que cela qui me peine véritablement. Mais écris-moi d’après mon cœur ; je veux dire que je ne souhaite pas de changement seulement dans les signes, mais dans tes dispositions. Je ne puis finir, il faut pourtant souper ; il se fait tard ; l’abbé Gloutier vient de m’arrêter ; il a fait une apparition à Paris et vient de me donner une heure. Je t’embrasse sans pouvoir m’arracher de tes bras où je brûle de voler. Adieu.


115

À ROLAND, À AMIENS[110].]
Dimanche matin, Pâques, [11 avril 1784, — de Paris].

Je dois aller avec le frère dîner chez M. d’Huez, ou plutôt chez Madame. J’irai voir auparavant Mlle de la Blz. [Belouze] et j ai envie de gagner le Marais par les Tuileries pour m’informer d’un logement au couvent de l’Assomption[111]. Mais tous ces projets me laissent encore une heure que je veux employer à t’écrire.

Soir. — Vains projets ! J’en étais là quand l’ami d’Antic est venu m’offrir son bras pour mes courses ; mais, ne voulant pas que je fisse celle du couvent, je ne suis partie qu’à près de midi ; nous sommes demeurés ensemble au coin du feu, à causer peu, sentir beaucoup, il n’avait pas de bureau, il n’ose se présenter nulle part, il traîne son chagrin et craint d’en accabler ceux qu’il aborde ; l’incertitude de l’état de sa sœeur fait son tourment. Nous avons été voir Mlle de la Blz. [Belouze] ; il n’y a pas de place au Saint-Sacrement ; l’appartement sur lequel on avait des vues pourra être libre dans peu, mais à une époque indéterminée. Je t’ai dit que j’avais causé avec M. Valioud, et que, sans lui faire connaître quelle avait été ta demande, je lui avais dit que ces Messieurs ne s étaient pas prêtés à un témoignage que tu réclamais d’eux et qu’ils s’étaient appuyés de l’indisposition de M. Tlz. [Tolozan]. M. Valioud n’y croit pas. Mlle de la B. [Belouze] pense qu’il serait bon de le voir avant tout autre, parce qu’il n y a aucun inconvénient à cette démarche, et que, se l’étant concilié, on pourrait s’en prévaloir auprès de ceux qui faisaient tant de bruit de son opposition ; elle pense que M. de Mt [Montaran] n’est à voir que le dernier, parce qu’il s’est mis dans la tête qu’il ne te convenait pas de solliciter ces Lettres, parce que, si je vais moi-même recevoir de lui un nouveau témoignage de cetté façon de penser, nous ne pourrons plus aller en avant sans que ce soit lui dire qu’on ne se soucie pas de son avis, ce qui serait anéantir l’espoir de se le concilier jamais dans aucune circonstance. M. Tolz. [Tolozan] n’étant pas ou n’ayant pas été envisagé comme M. de Mt [Montaran] sous le rapport d’un protecteur, on peut aller avec moins d’inconvénients contre sa volonté témoignée. Il s’agirait donc de se concilier M. Tolz. [Tolozan], de voir aussitôt M. Bld. [Blondel] avant même que M. de Mt [Montaran] fût de retour de la campagne. Mlle de la Blz. [Belouze] pense qu’il serait également bon de voir M. de Vin[112] ; ces gens n’ayant pas été tâtés jusqu’à présent, c’est continuer la marche sur un autre plan, sans se mettre en contradiction avec soi-même. Je crois l’idée bonne. Seulement, M. de Vin me parait assez inutile ; cependant, comme il s’agit d’adresse ici et de faire poids dans la balance, peut-être cela ne serait-il pas à négliger. Je suis très contente de M. Valioud, homme froid, mais honnête et qui te juge bien. Il m’a promis la note en question, aux conditions, bien entendu, qu’il ne serait pas nommé, compromis, etc. M. Rousseau est plus doux et plus timide, mais je le crois aussi honnête. Tu sauras, en attendant, que Desmarets[113] n’a eu, suivant l’usage assez commun, que la moitié de revenu de sa place ; que Brunet a obtenu mille écus, mais à la pointe de l’épée, à force de recommandations ; que Godinot n’a point le titre d’inspecteur général honoraire, mais principal[114] comme il l’avait à Rouen, et qu’il n’y a point d’exemple de ce titre ainsi accordé. Je t’avoue que, si je sollicitais la retraite, je croirais qu’il faudrait se borner aux Lettres et aux mille écus, de peur qu’en demandant deux titres on n’obtint que celui du brevet qui, après tout, ne signifie pas grand’ chose. Mais je crois aussi que, si nous pouvons tenter maintenant tes Lettres seules, c’est à préférer. Pourtant Mlle de la Blz. [Belouze] pense toujours que la retraite y jointe gagnerait infailliblement M. Bld. [Blondel] ; ce sera la disposition des choses qui me déterminera.

J’ai écrit au secrétaire de M. de Vergennes pour me procurer, par son moyen, une copie du rapport de M. de Flesselles ; notre Flesselles[115] s’est chargé de ma lettre ; il verra aussi M. Faucon pour cet intrigant que je tâcherai de gagner[116].

La brochure que tu me demandes te sera expédiée incessamment par les bureaux. Je suis toujours toute préoccupée de nos bons amis ; l’état de l’aimable sœur, le chagrin du frère, que j’aime bien davantage depuis que je le connais plus et que je le vois si affligé, me pénètrent profondément. Je voudrais l’adoucir, je ne puis que le partager et je souffre de mon inutilité. Ce pauvre ami compte pour beaucoup quelques courses qui n’ont abouti à rien ; il s’est inquiété de la fatigue que j’en pouvais prendre : il m’a envoyé des vins restaurants. Il s’en faut peu que, dans l’affliction, on ne s’étonne de trouver des êtres qui y prennent sincèrement part ; il y a tant de gens superficiels ou durs. Mais, en vérité, nos bons amis ne sauraient imaginer jamais combien leur situation influe sur la mienne, combien ils me sont plus chers par leurs malheurs ; toi qui sais et qui sens tout cela, que ne peux-tu être avec moi à les embrasser, je ne dis pas les consoler, mais sentir et souffrir avec eux !

Je ne prendrai pas sur moi d’acheter Lavater à M. d’E[u]. Cet ouvrage est original et curieux, mais il laisse à désirer, et cela seul pourrait faire regretter les six louis que je ne veux pas avoir sur ma conscience. D’ailleurs, on annonce un troisième volume. Les gravures consistent en un grand nombre de portraits, en beaucoup de silhouettes dont l’auteur dépeint, explique les traits et les caractères, jugeant des qualités morales, de l’esprit, etc., par les traits divers de la physionomie. Il y a aussi des figures prises de quelques tableaux de grands maîtres ; puis des crânes, des têtes de divers animaux, avec des observations sur les proportions, les distances, etc., des lignes et des espaces qui les dessinent ou qu’ils renferment. Mais on chercherait vainement une suite de propositions établies comme base de la science physiognomonique : ce n’est encore qu’un recueil de faits, d’idées et d’opinions.

Je t’embrasse de tout mon cœur, mon cher et tendre ami ; j’embrasse notre Eudora et je la laisse dans tes bras, te caressant pour sa mère ! Adieu.


116

À ROLAND, [À AMIENS[117].]
Lundi de Pâques, [12 avril] 1784, — [de Paris].

Je ne date plus du quantième, car je ne sais pas où j’en suis. L’ami m’a apporté ce matin ta lettre du 10, avec celle pour MM. Rousseau et Valioud, que tu apprendras que j’ai déjà vus ; nous nous partageons les soins : il fait des copies pour moi, je fais des courses pour sa sœur ; cest encore en vain jusqu’à présent ; mais la nécessité de suivre les affaires, que la disposition du beau-frère[118] parait devoir allonger désagréablement, ne lui permettrait pas de venir avec moi, et il faut continuer de chercher un asile. M. Tlz. [Tolozan] est aussi parti pour la campagne, d’où il ne reviendra que samedi. Je vois que mon séjour ici s’allonge terriblement et que l’argent s’en va ; je suis à la moitié de ma provision. Quel pays pour la dépense du temps par-dessus tout !…

Le frère[119] a mis aujourd’hui la brochure au bureau de M. Valioud, qui n’y était pas et pour lequel il a écrit un mot. L’affaire avec Blin est terminée ; il n’y a plus que le relieur qui tienne encore quelque chose. Le libraire n’a pas voulu entendre à l’échange pour le Winkelmann, qui se vend bien, dit-il, et qu’il ajoute tenir pour le compte de l’éditeur. Je ne sais si je t’ai mandé dans le temps, pour M. De V[in], ce que cette nouvelle traduction de Stace était estimée[120]. On dit toujours, chez M. Le Roi, force bavardises ; en général, on s’occupe beaucoup de Mesmer dans ce moment, et presque tous les médecins, qui d’ailleurs le traitent de charlatan, se livrent à des théories nouvelles sur les atmosphères des différents corps. Ils m’ont l’air de courir, sous un voile étranger, après les idées de Mesmer, afin d’avoir droit de dire, lorsque celui-ci publiera tout : « Mais on savait tout cela ! » Cette doctrine des atmosphères est fort plaisante, du moins elle prête à des explications heureuses et burlesques. Nous allons tous à Vincennes demain. Tu as donc été un jour sans m’écrire ! Je n’ai rien eu dimanche. Je t’expédierai maintenant par l’ami, excepté la présente, à cause de notre voyage. Tu vois que tu auras bientôt le cher frère[121], que je serai privée d’embrasser ; dis-lui pour moi tout ce que tu sais et embrasse-le à mon intention. Si cette petite morveuse savait me remplacer, comme elle vous dirait de choses à tous deux, comme elle prendrait vos mains en les réunissant, comme elle vous caresserait !

Je suis bien en peine de savoir précisément si tu as toujours ces démangeaisons, et, dans le cas de l’affirmative, je voudrais bien que tu ne négligeasses pas le cataplasme ; je suis tourmentée de cela et je désirerais que tu le fisses, du moins pour ma tranquillité. Le bon Flesselles reviendra, je crois, après ces fêtes. Le ciel lui fasse voir la fin de son affaire et de la nôtre ! Adieu, mon bon ami ; le frère te dit mille et mille choses. Je t’embrasse de tout mon cœur avec notre Eudora.

Souvenirs empressés et affectueux a M. d’Hervillez et à la société. Acquitte-moi auprès des voisins.


Lettre du prieur de Crespy :

J’ai reçu, mon cher frère, des nouvelles de ma sœur, de Paris ; mais, comme elle ne me donnait point d’adresse, je n’ai pas pu lui faire de réponse, ce dont j’ai été bien fâché. Faites-lui bien mes excuses, car je ne veux point me brouiller avec le beau sexe, encore moins avec elle. Suivant sa lettre, elle doit vous avoir rejoint ; je souhaite qu’elle l’ait fait en bonne santé. Je compte en être bientôt témoin, car si rien ne s’oppose a mes projets, je vous irai demander à dîner jeudi prochain ; j’avancerai mon voyage de quelques jours, parce que je dois en faire un autre qui demandera de la célérité, et j’attends de jour en jour des nouvelles pour le faire : et, aussitôt reçues, il faut que je parte. Notre prieur part mardi prochain pour le chapitre, et je pourrai bien le même jour aller coucher à Compiègne, le lendemain dîner à Montdidier et le surlendemain chez vous. Nous causerons ensemble de toutes nos petites affaires, peut-être pas si petites pour moi. Arrangez-vous tous de manière que je vous trouve tous bien portants. Embrassez pour moi la mère et la petite, et aimez toujours celui qui est tout à vous.

Ce 10 avril 1784

117

À ROLAND, À AMIENS[122].]
Mercredi, 14 avril 1784, — [de Paris].

L’ami t’aura donné de mes nouvelles aujourd’hui ; je m’étais réservé de t’entretenir plus à loisir sur le changement de mes plans auquel Mlle de la Bz. [Belouze] a contribué par ses observations. Je les ai pesées, elles m’ont paru bonnes, et je crois devoir agir en conséquence, quoique la lenteur qui en résulte dans ma marche contrarie également mon humeur et mes désirs.

Depuis que je suis dans ce pays, j’ai étudié l’état des choses, les dispositions des personnes, et j’ai vu qu’il ne fallait pas se flatter de l’emporter d’emblée sur M. de calonne. Nous avons senti qu’il était bon de tâter et remanier, s’il était possible, ces Intendants du commerce, avant du moins de risquer de les braver, ce qui, dans tous les cas, doit être notre pis-aller. En visant trop droit au but, nous pourrions heurter sur le passage ; nous avons besoin de ménager tout, et il faut pour le présent comme pour l’avenir nous concilier le plus de gens qu’il soit possible. MM. Blondel et de Montaran se sont tous deux appuyés de M. Tlz. [Tolozan], qui n’a encore rien dit ; si, d’avance, je gagne ce dernier, j aurai de quoi rebrousser le grand argument des deux autres et j’en tirerai sûrement meilleur parti. Si Je ne gagne pas ce Tlz. [Tolozan], je le laisserai là, comme si de rien n’était, et j’irai aux autres sans conséquence, puisque enfin ils sont les principaux. S’ils sont tous intraitables, je hasarderai de faire parler et de parler moi-même au contrôleur général, quitte à faire arrêter les mémoires au bureau des dépêches, s’il voulait encore les renvoyer.

S’ils s’adoucissent, j’irai en avant, je ferai pleuvoir des lettres de recommandation pour les attirer. Je n’imagine rien de mieux à faire ; je sens que me voilà prise encore pour bien longtemps par les absences et les retards que cause cette quinzaine : mais il en faut passer par là ou tout abandonner.

Je ne négligerai pas la connaissance et les moyens de d’Hauvillez[123] ; mais j’irai doucement, parce que je n’ai qu’une demi-confiance dans son crédit et dans celui de M. de Villedeuil[124] ; s’il n’était bon qu’à me faire avoir une audience, ce ne serait pas la peine de l’employer, car je pourrais l’avoir sans lui ; mais, s’il m’était plus commode de l’avoir par lui, je m’en servirais. M. de Villedeuil et tous ceux de sa classe attendent, désirent et cherchent trop pour eux-mêmes, pour être bien utiles à d’autres. On m’avait parlé de l’abbé d’Espagnac[125], qui a beaucoup d’accès près de M. de Calonne, et que j’aurais pu intéresser ; mais cet abbé sollicite avec chaleur pour son frère, et j’eusse perdu mon temps ou je n aurais gagné qu’un mot froid, qui n’eût rien avancé. Temps et patience, comme au commencement, c’est tout ce que j’y sais.

Je verrai demain MM. Valioud et Rss. [Rousseau], je remettrai tes lettres ; j’en donnerai une au premier pour M. Tolz. [Tolozan], qui revient de la campagne vendredi ou samedi, et à qui je demande un rendez-vous, parce que je crains que sa première audience soit trop tardive ou trop bruyante. Je serai dispensée du voyage de Beaurepaire, parce que je ne verrai M. de Mt [Montaran] qu’après son confrère et même après M. Bld. [Blondel]. Je verrai aussi M. de Vin de Glld [Gallande]. Il faut amadouer force gens ; si tous ces fronts d’airain ne s’adoucissent pas à l’aspect d’une femme sollicitant une bonne cause, il faudra gagner des démons pour l’emporter sur eux.

Je ne désespérerais pas de cet homme si farouche de Versailles : il a beaucoup de sagacité, et, suivant la tournure des choses, il faudrait l’éloigner ou le mettre dans sa manche. J’espère voir Flesselles avant peu, il me donnera des nouvelles du Faucon et de l’intrigant.

J’ai vu avec beaucoup de plaisir le bon chanoine de Vincennes ; il m’a reçue à bras ouverts. Je suis presque étonnée de retrouver un bon parent… Juste ciel !

L’ami fera passer de tes notes à plusieurs personnes en Provence[126] ; il vient de m’apporter ton billet d’hier. Je voudrais bien être de quelque utilité à son aimable sœur ; mais, bon Dieu ! les amis les plus dévoués sont rarement les plus puissants. Je voudrais déjà te voir avec la petite comtesse[127], lui rappelant l’ouistiti ; elle est femme à le bien prendre. Mlle de la Blz. [Belouze] a été étonnée que je n’allasse pas la visiter ; je lui ai dit que j’étais partie incognito, et, en conséquence, elle s’est dépêchée de me promettre qu’elle ne dirait pas que j’étais ici. Sûrement, la mère l’a déjà mandé. Quid ad me ? C’est ce qu’on faisait dire au roi de Prusse dans une parodie de la Passion que je me souviens d’avoir lue dans le temps où les Jésuites furent renvoyés. Cela ne revient-il pas bien à nos affaires ?

Ô mon bon ami ! Il y a bien longtemps que je n’ai vu toi, mon Eudora et mon clavecin ! Adieu, je t’embrasse affettuosissimamente e per tutto.

As-tu bien des relations avec M. Villard[128] ? Tu devrais bien me donner un peu de ses nouvelles. Le frère te dit mille choses.

P.-S. de la main de Lenthenas :
Celle-ci, mon ami, devait vous être expédiée par la voie de M. D. [d’Antic] ; le paquet était fait ; mais il est venu hier au soir prendre les ordres de la chère sœur pour Versailles, où il doit aller ce matin avec sa sœur. J’ai été chargé de vous la mettre à la poste. La chère sœur dort sans doute encore. Je viens de finir le mémoire donné en 1780 par M. Mesmer sur le magnétisme animal. Je lirai après des observations de M. Delon et la lettre encore de celui-ci au doyen de la Faculté trés saine de Paris. Je vois beaucoup un jeune médecin de Padoue, que

le nonce du Pape voulait envoyer chez Mesmer. Il lui a dit hier que le gouvernement s’occupait enfin sérieusement de lui ; que quatre médecins étaient enfin nommés pour examiner Delon et Mesmer, examiner leur doctrine, leurs moyens nouveaux : s’il n’y a que du charlatanisme, comme leurs ennemis (une partie au moins) l’ont avancé, Mesmer sera chassé de France. Dans cette circonstance, le nonce a ajouté, à ce médecin qu’il ne convenait ni à lui, ni à son protégé,

de risquer de se compromettre en se trouvant sous les leçons d’un charlatan, s’il arrivait qu’il le fût reconnu ; que certainement on ne tarderait pas
maintenant à avoir les idées assises sur la découverte dont il s’agit, et qu’alors, si elle n’était pas publique, ce qu’il ne pense pas, il serait temps d’agir.

M. Le Roy a fini son cours d’électricité. J’y ai vu une machine que je ne connaissais pas, faite simplement avec deux cylindres de bois et un taffetas gommé qui circule dessus en passant après entre un coussinet de même étendue que sa largeur, fait simplement en peau garnie de poil. Cette machine fait un effet considérable, plus grand qu’aucune, et on conçoit qu’on peut l’augmenter aisément, puisqu’il n’y a rien de si aisé que d’augmenter les dimensions de cette machine, où il n’entre rien qui s’y oppose comme dans celle de verre.

M. Le Roy est de l’opinion que Mesmer n’a point la théorie et la pratique dont il se vante. Il me paraît cependant qu’on cherche à prévenir les idées de cet homme par des spéculations auxquelles il me semble que jusqu’à présent on s’était peu arrêté : je veux dire l’influence des atmosphères des corps les uns sur les autres.

Je vous embrasse, mon cher, corde et animo.

118

[À ROLAND, À AMIENS[129].]
Vendredi au soir, [16 avril] 1784. — [de Paris].

Le bon Flesselles est revenu de Versailles où il n’a pu faire de nouvelles découvertes pour nous ; j’ai été avec lui ce matin chez M. Faucon, à qui j’ai parlé de son intrigant et qui doit, par un de ses amis, me donner des nouvelles du rapport de l’Intendant de Lyon[130], dont je voudrais joindre une copie à mes mémoires. Il me donnera aussi une lettre du maréchal de Mch.[131] à M. Tolz. [Tolozan] qu’il connaît ; je mettrai cette lettre en poche ; si les circonstances ne sont pas favorables, je n’en ferai point usage ; autrement, je la laisserai avec mes papiers après avoir conféré et disposé les choses. J’aurais presque envie d’en avoir ainsi une de précaution de Madame Adél[aïde] pour le petit B. [Blondel], à qui je ne la donnerais non plus qu’a bonnes enseignes ; mais, comme cela me coûterait encore un voyage de Versailles, j’y verrai à deux fois avant de le faire. Je ne me flatte point sur tout ceci ; je n’attends pas de succès, je te l’avoue, mais je crois cependant que nous n’aurons point à regretter ce voyage, parce que j’ai la confiance d’adoucir au moins les esprits et de les mettre dans la disposition où nous pouvons souhaiter que demeurent des gens dont nous aurons besoin pour la retraite. Je n’hésiterais pas un moment à solliciter celle-ci, si tu n’avais plus de travail qui te rendit le séjour d’Amiens très utile ; mais la nécessité de demeurer encore quelque temps dans cette ville pour d’autres parties de ton ouvrage me porte à éviter cette sollicitation à moins que d’y être entraînée par des considérations majeures. Mais nous verrons ce qui résultera de mes conférences. Quand les aurai-je toutes finies ? C’est encore une question. Flesselles partira incessamment ; sa fille est malade. Je fais à ce moment les paquets de nos livres dont il se charge ; en voici la note :

À toi, — tableau des Manuf 
 20 exempl.
J’en ai gardé 5 pour les dispositions que tu voudrais en faire ici, et que, dans ce cas, tu m’indiquerais.
 
Un dictre des animx (cartonné) 
 4 volumes.
Philosophie rurale 
 3
Journal de Phys. 
 2
Plaute 
 4
À M. d’Eu, — Dict. relié 
 4
Traité de la gravure, si laid que je ne l’ai fait que cartonner 
 2
Tite-Live 
 10
Démosthène 
 5
Iliade 
 4
L’art de la teinture en soie, que tu avais laissé ici depuis longtemps
Je joins ici la note des reliures. Le cartonnage est abominable ; ces chiens de libraires et autres sont des fripons

Je te quitte, mon bon ami. M. Parault entre à l’instant ; j’ai couru cet après-midi pour une pension pour Flesselles[132] ; je n’ai rien trouvé de bon. Je t’embrasse de tout mon cœur.


119

[À ROLAND, À AMIENS[133].]
Samedi au soir, [17 avril] 1784, — [de Paris].

Le brave Flesselles ne part plus ; il a reçu de meilleures nouvelles de chez lui et il se décide fort sagement à ne point quitter jusqu’à ce que tout soit fini, puisque dans huit jours le contrôleur général doit aller voir sa machine, suivant la promesse qu’il lui en a faite à lui-même. L’arrêt est bien prononcé, et il accorde seulement trente mille livres avec un privilège de dix ans ; mais il ne serait pas impossible que, le coup d’œil de M. de Calonne lui faisant bien saisir tous les avantages de la machine, il en résultât quelque facilité d’obtenir des changements dans l’arrêt sur divers points. D’ailleurs, c’est l’instant de mettre en train l’affaire des cartons. Ainsi notre ami sera encore une dizaine de jours dans ce pays, au moins ; il est trop probable que j’y serai davantage, car nos petites gens sont du plus difficile accès. Je n’ai point encore reçu de réponse du Tlz. [Tolozan] ; d’après quoi, je ne puis aller en avant pour m’assurer des rendez-vous d’aucun autre.

Flesselles m’a conduite ce matin à l’hôtel de Noailles[134], où j’ai trouvé la lettre du maréchal pour notre homme ; j’en userai ou n’en userai pas, suivant l’occasion. J’ai été ramenée, comme j’avais été conduite, en voiture, et cela n’était pas déplacé, car, en vérité, je ne me sens aujourd’hui ni force ni courage, par la raison peut-être que je n’ai pas d’occasion saillante à les exercer et que, dans ce moment d’inaction, c’est une forte dose de patience dont j’ai le plus de besoin.

Le frère t’aura embrassé ces jours-ci ; tu auras pu remarquer que son voyage a été avancé et que je n’en ai pas été prévenue assez à temps pour lui apprendre que je ne me trouverais pas à la maison. Je ue sais comme il se fait qu’il n’ait point eu mon adresse ; je m’étais persuadée avoir daté, comme en écrivant à Dieppe, de l’hôtel de Lyon. M. Brunel[135] est ici, comme tu sais ; il est déjà venu bien des fois pour voir M. Lanthenas qu’il n’a point rencontré et que, dans tous les cas, j’ai prié de ne point dire, autant qu’il le pourrait éviter sans affectation, que je suis ici, tant je redoute les visites del fastidioso signore.

La bonne tombe un peu dans la mélancolie. J’ai beau lui faire remarquer les objets propres à la frapper dans cette grande ville, elle trouve tout cela bien beau, mais elle voudrait le regarder avec Eudora et elle ne saurait prendre goût qu’au chemin de la rejoindre.

Aie bien soin de toi, mon bon ami, je t’embrasse de tout mon cœur.

J’aurais bien besoin d’être utile à nos bons amis pour soulager mon cœur du chagrin de nos misères, mais je sens que j’oublierai toutes celles-ci quand je pourrai te revoir et je te jure bien, fra noi, ch’io non ho più gusto per il viaggio d’Inghilterra, ne per niente che dovesse tenermi allontanata di te[136].

J’ai fait de l’anglais avec le frère, puis j’ai causé avec l’ami d’Antic, qui est venu m’apporter la jolie lettre[137] ; tout cela m’a ranimée ; je me trouve une fois mieux.

Je veillerai aux commissions pour toi et pour les livres ; j’ai dans mon voisinage, c’est-à-dire dans cette rue, une connaissance de M. Villard que voient quelquefois les amis ; mais il ne me connait point. La demande de ma demeure était une honnêteté que devait le fils ; j’aurais vu avec une sorte de curiosité sa grande sœur, si les affaires et mille choses n’avaient rendu ta réponse aussi convenable. Je ne vois point M. de By. [Bray]. Il ne partira peut-être d’Amiens qu’à la Saint-Jean. Le Dailly[138], md [marchand], que tu as Vu ici une fois, a manqué perdre sa petite-fille ces jours derniers ; elle est tombée par sa fenêtre, dans la rivière : un jeune homme s’est jeté à l’eau et l’a sauvée ; la mère est tombée dans un état terrible par l’horreur et l’effroi du premier moment. Cela a fait quelque sensation dans cette ville où l’on s’amuse de tout par air. Le prévôt des marchands a été voir le jeune homme dont la générosité (toute naturelle cependant dans un être qui sait nager) a fait crier merveille ; et la boutique du marchand ne désemplit pas depuis cet événement.

Je donne quelquefois de gros soupirs à mon pauvre clavecin. Dans l’ennui de ne le plus voir, j’ai pris l’autre jour la musique qu’on m’a achetée pour lui et je l’ai chantonnée durant une heure. Chanter une musique de clavecin, c’est danser sur un plancher raboteux ; mais enfin, j’en avais la rage. En vérité, j’ai un grand tendre pour ce cher clavecin, et l’idée d’en jouer quelquefois au Clos, en dépit de toutes ces vilaines gens, me fait me moquer de toutes leurs grimaces. J ai rempli, ou du moins le frère a rempli pour moi la commission de M. de B[ray]. Reste à savoir quand il faudra l’expédier.

Tu as donc été promener avec la petite entre toi et ton frère ? Ce tableau m’a beaucoup réjouie. Embrasse à mon intention ce cher petit enfant.

Il fratello desiderebbe andar da Mesmer, ma non ha qui di modo ; abbiamo pensato che forse una lettera del signor d’Hervillez sarebbe una intrata, una maniera di prodursi e d’esser bene ricevuto. Vedi a questo e di quel che tu ne pensi. Addio.


120

[À ROLAND, À AMIENS[139].]
Lundi au soir, 19 avril 1784, — [de Paris].

J’ai reçu, hier au soir, l’avis d’un rendez-vous pour aujourd’hui entre dix et onze. J’ai vu l’ours, je lui ai un peu rogné les griffes, mais il a bien grogné ; définitivement, il m’a promis de me servir : je ne pouvais m’en promettre davantage. Maintenant que j’ai satisfait ton impatience en t’apprenant le résultat, je vais te réjouir du détail. Quand je suis arrivée au cabinet du Tl. [Tolozan], il était en bonnet de nuit et, se levant avec un demi-salut, d’un air maussade, sans me regarder, il m’a montré de la main le fauteuil qui m’attendait. J’ai commencé par le remercier du temps qu’il m’accordait, au milieu de ses occupations, etc. Un de quoi s’agit-il ? dit avec impatience, m’a avertie de couper net mon compliment. J’étais déterminée à ne point me démonter ; j’ai répliqué fort posément que je venais exposer ta situation et tes vœux ; que je venais à lui parce que sa sagacité autant que son équité, également reconnues dans les affaires, me faisaient attendre ce coup d’œil juste et cette détermination qui doivent arrêter ; que, depuis trente ans, tu avais assez signalé ton zèle, tes talents, etc. Mais à peine avais-je commencé d’emboucher éloquemment la trompette, qu’il s’est levé avec un feu singulier : « Gardez-vous de nous le présenter comme un homme supérieur ! C’est sa prétention, mais nous sommes loin de le juger tel ». De là, il m’a fallu essuyer une sortie, mais une sortie dont il n’est pas possible de se faire une idée. Pédantisme, fierté insupportable, avidité de gloire, prétentions de tous les genres, caractère indomptable, contradicteur perpétuel, mauvais écrivain, mauvais politique, prétendant tout régenter, incapable de subordination, etc., etc., etc… La légende serait riche et les traits du tableau n’étaient pas ménagés. À mon tour, j’ai dit que tous ces reproches, tels vifs qu’on pût les faire et telle étendue qu’on voulût leur donner, aboutissaient à manifester qu’on était blessé de l’énergie d’un homme éclairé, dont toutes les opinions étaient le fruit du travail, de l’expérience, qui croyait devoir la vérité contre toute considération, et qui l’exprimait avec force ; mais que, d’une part, on pouvait offrir beaucoup de travaux réels, d’ouvrages utiles, et que, de l’autre, on ne pouvait citer un seul fait qui appuyât tant d’accusations vagues.

« Quant aux ouvrages, beaucoup d’inspecteurs qui n’ont rien imprimé ont fourni nombre de mémoires dont nous faisons tout autant de cas ; quant aux faits répréhensibles, ses lettres, sa correspondance, non avec moi personnellement (si j’eusse eu quelque difficulté avec lui, c’eût été une violente crise, et jamais nous n’en aurions eu qu’une), mais M. B[londel] nous a lu au comité des lettres !… Si j’écrivais de ce ton au contrôleur général, il le trouverait très mauvais : il aurait raison ». etc.

Nous avons longuement et vivement bataillé ; il est impossible d’écrire toutes ces misères. En somme, tu es un bon inspecteur, rien de plus, un honnête homme qui a des talents ; mais il fallait que tu fusses à la première place. J’ai pris mon homme au mot, et je lui ai répondu que j’appréciais tout l’éloge que renfermait cette expression et que je le croyais mérité ; il s’est repenti et a répliqué ; « Ah ! la première ! Non à la tête de tout… Son degré de capacité ne va pas jusque-là ; mais bon à ordonner, point à obéir ». Sur l’objet précis, il a prétendu qu’il y avait des difficultés par la conséquence dont cela pourrait être pour les inspecteurs, qui tous le solliciteraient. « Mais tous n’auraient pas les mêmes titres de travail et de famille. » — « Pour le premier, on n’en convient pas ; pour l’autre, M. de Châteaufavier[140] en avait d’aussi bons qu’il soit possible, et il n’a point réussi. » Je suis impitoyablement revenue sur ce premier, qui ne tient pas essentiellement au titre d’inspecteur. « Mais quoi, si vous les séparez, ce serait donc comme homme de lettres : est-ce qu’on donne jamais des L. de N. à un homme de lettres ? » — « Pourquoi non, on en donne bien à un marchand de papier qui a fait un ballon ! » Mon vilain de rire comme un singe qui fait la grimace. Au bout de tout, il désirerait fort, pour lui personnellement, que les inspecteurs pussent aspirer à cette distinction et que toi, en particulier, pusses l’obtenir. Là-dessus, il m’a répété ce qui s’était déjà passé ; il a vu la lettre que t’a écrite Bld. [Blondel], l’autre, etc… Je lui ai dît que je n’en doutais pas ; que tu avais été induit à demander ces attestations parce qu’on n’avait pas désiré autre chose (les personnes de distinction qui te voulaient du bien), que tu savais que la marche à prendre était de s’adresser au contrôleur général, mais que tu ne voulais rien laisser faire à cet égard sans savoir d’eux s’ils le trouvaient bon et s’ils étaient disposés à te favoriser par leur rapport ; et que je m’étais d’abord adressée à lui parce qu’on avait fait entendre qu’il avait quelque raison particulière de mécontentement. Enfin il m’a engagée de voir ces Messieurs. Il m’a promis, si je voulais pousser les choses, de les engager et de se porter lui-même à un témoignage favorable. J’ai observé que, s’il entendait par là les aveux du bien évident, modifié par des restrictions comme avait fait M. B. [Blondel], cela ne devait pas m’inspirer de confiance quant à l’effet. Il m’a rassurée, mais en mordant à l’idée que c’était pour te conduire à la retraite. Je lui ai montré mes mémoires ; il m’a donné ses avis, m’a dit de refondre celui-là avec Valioud, brave homme en qui j’ai confiance et qui aime bien votre mari. Puis : « je puis beaucoup te servir ; on m’entend avec plaisir ». Il a loué mon enthousiasme qui faisait mon éloge : « Il fait, Monsieur, celui de mon mari. S’il est vrai qu’il ne soit pas de héros pour son valet de chambre, il est assez étrange que cet homme à qui l’on reproche un caractère qui fait oublier ses talents, ses travaux, son zèle, soit pour sa femme l’être le plus distingué, le plus vénérable à tous égard » L’ours a répondu avec assez d’esprit ; mais je te conterai cela un autre jour. Enfin il s’est assez bien montré, et Mme de la B. [Belouze] a crié Meraviglia !

Je viens de courir chez B. [Blondel] ; il est à Versailles, d’où il ne revieut que ce soir fort tard ; il n’y avait pas un chat dans ses bureaux ; j’ai été chez Cottereau[141] pour le prier de travailler à me faire avoir une audience avant samedi. J’écris une lettre à cette fin, je l’enverrai demain matin, et nous verrons. Il faudra bien que j’aie l’air de consulter Valioud. N’est-il pas plaisant que ce T. [Tolozan] donne des avis sur la manière d’écrire un mémoire ? Mais, par exemple, on ne doit mettre le mot d’ancêtres que pour des nôbles ; celui de pères est le seul qui convienne dans l’autre cas, etc… Je crois avoir vu le plus maussade, il n’est pas possible que les autres disent pis ; il m’a cependant prévenu que M. B. [Blondel] m’en dirait tout autant, et M. Mt [Montaran] un peu davantage ; il a voulu montrer de la franchise, répétant au reste qu’il avait à cœur de ne me rien dire de désagréable ; puis, lorsqu’il m’a promis quelque chose de favorable, observant que je pouvais l’en croire, je lui ai répliqué qu’à juger par proportion je devais assurément le croire très sincère dans ses derniers aveux.

Je crois que, généralement, ils ne se soucient pas que la classe des inspecteurs puisse prétendre à une distinction de ce genre. Le T. [Tolozan] a parlé du Voyage, de ce voyage fait par les ordres du gouvernement et dans lequel on trouvait mille misères. « À la vérité, il aurait pu être rédigé avec plus de soin, mais la foule des matériaux et de choses excellentes qu’on y trouve annoncent le bon observateur ; on aurait pu lui reprocher de passer trop de temps à soigner son style, s’il eût donné beaucoup d’attention à cette partie ; tous les écrivains périodiques en ont fait l’éloge, et les Italien louent sa véracité, son exactitude. » — « Je ne l’ai pas lu, moi, mais j’entends dire cela » , en continuant son ton de blâme. Puis le mémoire sur les velours de coton ; le ngt[142] ne fait pas la différence d’un art à un mémoire ; la querelle d’Hlk. [Holker], etc… J’ai dit que tu n’avais rien écrit ou, du moins, entrepris d’écrire sans leur aveu, ainsi que tu l’avais fait encore pour la partie encyclopédique ; que tout le comité avait consenti. « Oui. M. B. [Blondel] n’y a pas trouvé d’inconvénients ; moi j’y en trouvais ; mais enfin, on a permis. » On sent encore que c’est malgré lui.

Adieu, porte-toi bien ; embrasse notre Eudora ; reçois mille choses du frère ; j’envoie ceci à l’ami dont j’ai reçu ta dernière et les nouvelles précédentes.

Je suis demeurée près d’une heure dans ma conférence.


121

[À ROLAND, À AMIENS[143].]
Mardi, après-midi, [20 avril 1784, — de Paris].

Ce M. B. [Blondel] est inabordable ; j’ai envoyé ce matin, à neuf heures, une belle lettre, avec billet au secrétaire pour en presser l’effet ; Sa Majesté n’était pas encore visible et M. Ct. [Cottereau] m’a répondu qu’il saisirait le premier instant et ne négligerait rien d’ailleurs pour m’obliger. Si je suis conduite jusqu’à la fin de la semaine, en voilà pour douze jours avant que M. d’Arbouville rejoigne à Versailles M. de Calonne ; ensuite le renvoi à Nosseigneurs, puis leur avis qui traînera comme la queue d’une comète, puis la décision du ministre ; je vois d’ici trois grandes semaines, pour le moins, avant de savoir définitivement que peut-être il n’y a rien à espérer ; Enfin nous en avons déjà tant fait qu’il faut bien finir et y manger son dernier sol. Au milieu de tout cela, comme il faut bien aussi, quand je serai de retour, avoir l’air d’avoir fait quelque chose, sans jamais parler d’affaires, je suis allée dimanche au concert spirituel[144], comme Aristote va en Prusse[145] et ailleurs, pour en parler. Cependant je m’y promettais aussi un peu de plaisir, et j’en ai eu assez ; mais, chose étrange, j’ai entendu admirablement jouer du clavecin, et cet instrument m’a paru insupportable par sa sécheresse et sa dureté. Était-ce la faute de l’individu [ou de l’]instrument ? Était-ce l’effet d’une comparaison rapprochée avec le moelleux des violons, des cors, etc. ? Je ne sais, mais j’en ai été singulièrement frappée.

Vous saurez, mon cher maître, que, dans la loge attenant la nôtre, j’ai vu M. de La Blancherie, qui a eu l’air de ne point me reconnaître ; voilà ce que j’appelle un événement !


Mercredi, après-midi.

Grandes affaires depuis vingt-quatre heures ! Tu vas avoir ma confession pleine et entière ; mais avant tout, pour ne pas t’échauffer le sang, sache que j’ai vu et M. B. [Blondel] et M. M. [Montaran] et que tout cela est dans ma manche. Trois heures s’étant passées hier sans que je reçusse de réponse à mon épître du matin, me rappelant d’ailleurs que c’était jour de travail des Intendants avec le contrôleur général, et n’espérant rien pour ce jour même, je suis partie avec l’ami d’Antic pour aller entendre M. Fourcroy qui ouvrait son cours au Jardin du Roi. Une autre fois, je te rendrai compte de la séance, après laquelle nous nous sommes promenés avec un savant aimable[146] qui doit nous accompagner un jour à Charenton et me donner, cet été, des lettres pour Londres, etc. En rentrant à l’hôtel, à sept heures, j’ai trouvé une lettre qui me donnait rendez-vous pour quatre et demie, temps vers lequel elle était arrivée ; j’ai sué comme sous les doigts de M. d’Hervl. [Hervillez][147] ; je suis partie comme l’éclair, le bon ami d’Atc. [Antic] ne m’a point quittée ; nous sommes sautés dans une voiture, et fouette cocher ! Je sentais bien que je trouverais les oiseaux dénichés ; mais il importait de comparaître et de prendre langue pour une autre fois. Il n’y avait que le portier ; j’ai dit que j’arrivais sur la lettre, que sans doute le facteur ou autre avait négligée, que j’étais au désespoir ; j’ai demandé du papier, jai fait un billet bien chaud, bien éloquent où j’exprimais mes regrets et que je reviendrais le lendemain à neuf heures attendre l’instant favorable. Jamais on ne s’était mieux mordu les lèvres, et jamais on ne regretta si vivement le temps perdu à écouter un professeur, que je fis hier.

Ce matin, je suis arrivée dans les bureaux de M. B. [Blondel] presque aussitôt que les secrétaires. Il n’était pas jour à l’appartement, mais on me disait qu’aussitôt son lever M. B. [Blondel] venait voir ses secrétaires. Dix heures sonnent, l’apparition tant souhaitée ne se faisait pas : M. Cott [Cottereau] appele un valet de chambre, demande si l’on est levé, et sur l’affirmative, fait dire que je suis là ; on revient me dire que, dans un instant, Monsieur sera visible. Effectivement, j’ai été introduite à son cabinet ; il m’a fait des excuses de m’avoir fait attendre ; nous avons causé, et j’ai été un peu déconcertée : j’avais provision d’armes pour la défense, je n’en ai pas eu besoin, elles m’ont presque embarrassée. Tout ce que je puis te dire, en somme, c’est que si tu prends garde à ta correspondance, que tu y mettes plus de douceur, ou que tu me la laisses faire, si tu veux, seulement six mois, qu’au bout de ce temps il vaque une inspection générale, je viens ici et je veux l’avoir. Mais, sur toute chose, comme je te le disais avant mon départ, ne te fâche pas dans tes lettres, ou fais-les moi voir avant de les expédier, car il ne faut plus les piquer. Ta fierté est assez connue, montre-leur de la bonhomie.

Je suis venue de là chez M. de Mt [Montaran], dont c’était le jour d’audience. Sa douceur, ce fond d’honnêteté que tu lui connais se renforcent devant une femme qu’il craindrait de mortifier. Le moment de l’humeur était passé ; on voyait qu’il avait quelque chose sur le cœur, mais qu’il aurait souffert de me le témoigner. J’ai été ensuite voir M. Valioud à qui j’avais écrit hier assez longuement, en lui communiquant nos mémoires et lui envoyant un précis que j’avais fait d’après les idées de M. Tlz. [Tolozan]. Il m’a dît que celui-ci avait été enchanté de ce précis, de ma prestesse à saisir ses idées ; qu’il avait frappé du pied en disant que j’avais de l’esprit comme un lutin, et qu’il était merveilleusement disposé. Vendredi, ces Messieurs doivent causer au Comité, entre eux, de notre affaire ; j’aurai vu d’ici là M. de Vin ; je saurai samedi s’ils ne démentent point dans leur particulier ce qu’ils m’ont dit en face, et aussitôt après je pars pour Versailles. Mlle de la B. [Belouze], que j’ai vue aussi, croit comme toujours que l’obtention des Lettres est une chimère ; mais elle pense qu’il est bon de suivre l’affaire, ne fût-ce que pour mettre les intendants dans le cas de rendre ce bon témoignage qu’ils promettent et dont tu pourras te prévaloir en temps et lieu. Au reste, en parlant de la retraite à laquelle tu songerais bientôt, j’ai eu réponse de M. de Mt [Montaran] que tu étais fait pour être bien traité et que tu pouvais y compter.

Mon bon ami, tous ces gens ne sont point si diables ; ils étaient aheurtés et la sécheresse de ton style a fait tout le mal en leur donnant à croire que tu étais d’un caractère terrible et que tu avais des prétentions intolérables ; je t’assure qu’on peut les manier ; mais, devant ces éléphants furieux, il fallait mettre un mouton : les voilà apaisés. Résultat pour notre objet, car ils m en ont entretenu très sagement, raisonnant sur les choses, les difficultés, les circonstances, etc. : en soi, cela est fort difficile, d’après l’opinion que M. de Malesherbes a fait prendre au Roi ; c’est qu’il ne saurait être trop réservé sur ce genre de grâces qui diminue aux dépens du général le nombre des contribuables aux charges publiques pour des générations qui vont toujours croissant ; d’ailleurs, vouloir que M. de Calonne demande la chose, c’est à quoi l’usage, les formes reçues, etc., tout enfin, est contraire : il faut que M. de Vergennes renvoie l’affaire au contrôleur général en lui écrivant pour savoir son avis ; celui-ci demandera le leur aux Intendants du commerce. Voilà la marche invariable. Cela sera donc à voir avec Mme d’Arbouville.

M. B. [ Blondel] a été fort raisonnable, peu s’en faut que je ne l’aime. Nous avons causé d’administration ; il m’a dit que, depuis plusieurs années, l’administration ballottait sans avoir un système fixe ; qu’il fallait bien, en tout, se plier aux circonstances ; qu’il penchait vers la liberté, mais qu’il devait aussi ne pas choquer le ministre ; que souvent il ne te répondait pas, que tu pu vais juger qu’il était retenu par quelques ménagements, mais que ta marche était assez tracée pour que tu n’eusses pas d’incertitude. Je lui ai exposé les fonctions concurrentes du préposé d’Abbeville, des gardes jurés, etc. ; il m’a répondu par le fait de l’inspecteur du Dauphiné, qui a été en avant en occasion à peu près semblable ; le Parlement a voulu intervenir, donner un arrêt, condamner l’inspecteur à une amende ; le Conseil casse tout ce que fait le Parlement, soutient son homme et le soutiendra en cassant le nez au Parlement, etc. Il m’a observé que ta sensibilité te rendait ombrageux, te faisait supposer l’idée qu’on voulût te nuire ; que, trop porté à l’enthousiasme, tu jugeais moins sainement certaines choses et que tu mettais de l’importance à des riens qu’il serait sage de ne pas relever ; que tu n’avais pas besoin d’instruire les autres des détails de son département qui ne les regardait pas ; que tu dois diviser tes procès-verbaux de tournée de manière que l’un eût ses toileries, l’autre sa bonneterie, lui l’ensemble et le reste[148]. Tu juges que, sur ce qui précède, je ne suis pas demeurée muette ; il a conservé un parfait sang-froid, un air agréable, accueillant, confiant même, auquel je n osais croire en paraissant m y livrer. Il s’est plaint légèrement que tu ne faisais guère de tournées dans ton département, que depuis longtemps tu ne lui avais parlé des moutons du Boulonnais, etc. Je n’ai pas voulu mettre trop de choses en l’air ; mais, comme je lui ai demandé la permission de le revoir dans le temps que je demeurerai ici, je ne désespérerais pas de te faire aller à Londres.

Je viens de voir Flesselles qui m’avertit que Faucon et un autre pourront gagner l’intrigant ; j’irai demain à l’hôtel de Noailles. J’ai été chez Prault ; ce que tu désires va son train ; tu dois maintenant en avoir des nouvelles.

Je me suis interrompue pour aller aux Français ; j’ai vu La Rive et Molé avec grand plaisir ; ce n’est que des acteurs qu’il faut parler quand on vient de Coriolan[149]. Je laisse au frère d’ajouter ici quelque chose et je t’embrasse de toute mon âme.


P.-S. de Lanthenas.

J’ai repris pour je ne sais encore combien de temps, mon cher ami, les cours que la quinzaine de Pâques avait interrompus. Hier, M. Desbois[150], dans une leçon de matière médicale, parlant du soufre, après avoir épuisé toutes les préparations qu’on lui donne et toutes les propriétés qu’on leur attribue, a évité de s’étendre sur celle d’agir pour ainsi dire occultement sur l’économie animale, qu’on lui a reconnue depuis peu et qui fixe beaucoup l’attention d’un grand nombre de médecins qui croient y reconnaître le magnétisme animal, si décrié par les uns, défendu avec plus ou moins de chaleur par tous ceux qui en connaissent quelque chose, et attendu, par ceux mêmes qui affectent le plus d’incrédulité, avec impatience. Il me semble cependant que le gouvernement s’occupe moins que je le croyais d’éclairer le public sur cet objet. J’en ai parlé à plusieurs médecins des Facultés, qui, en me parlant de leurs assemblées, m’ont avoué qu’elles ne sont composées que d’un tas de jaloux qui n’avancent rien. M. Le Roy pense et dit qu’on a éventé le lièvre en publiant cette propriété du soufre combiné, uni avec la limaille de fer. M. Desbois, quoiqu’il n’ait pas voulu s’expliquer hier, a promis d’y revenir à la fin du règne minéral. Je suis fort curieux de l’entendre : ce sera sans doute le résumé de ce qu’on pense à la Faculté.

Après avoir lu tous les écrits de part et d’autre, ma curiosité est certainement très grande et très vive, et je crois ne devoir et ne pouvoir m’en rapporter là-dessus qu’à moi, et, si je pars bientôt, ce ne sera pas sans quelques regrets à cet égard.

La présente, mon ami, à la suite de laquelle j’ajoute un mot sur une nouveauté dont je vois que l’on parle tous les jours davantage vous fera connaître que vos affaires ne sont pas au point où vous les croyez ; il ne s’agit que de faire remuer à la fois toutes les machines que vous pouvez employer, et, pour cela, vous verrez par l’activité de votre chère moitié que la commission est parfaitement dans les mains qu’il faut. Je désire beaucoup qu’elle puisse accélérer autant qu’elle le désire elle-même ; ceux qui vous connaissent ne peuvent que regretter pour tous les deux ce temps de séparation. Ménagez bien votre santé, mon ami ; je vous embrasse corde et animo.

Mon ami de Fréjus [l’abbé Turles] ne manquera pas de vous répondre. Je crois vous avoir dit que je lui ai écrit, et très longuement, sur les pelleteries. Je presse et n’obtiens rien ; mais sous peu de jours j’aviserai.


122
[À ROLAND, À AMIENS[151].]
Samedi, 24 avril 1784, à 7 heures et demie, — [de Paris].

J’aurais pu, je devais t’écrire hier au soir, car la toilette et les courses du matin rendent toujours difficile de faire une longue lettre dans cette partie de la journée ; mais l’ami d’Antic, témoin des regrets que je donnais à mon clavecin, m’a fait apporter un forte-piano ; j’en ai l’affolé tout le reste du jour ; je ne savais me coucher et je n’ai plus fait rien autre que de me rappeler ce que je me suis trouvée avoir oublié. Si je devais rester ici longtemps, je te demanderais une symphonie de Lemans[152] que j’aime beaucoup, qui est copiée à la main et qu’on peut envoyer dans une lettre. Mais pourquoi ne me l’enverrais-tu pas ? Je n’ai point assez de loisir pour étudier du nouveau ; ce que je puis faire de mieux est de rapprendre ce que je savais, parce que j’en viens à bout bien plus tôt. Le frère m’a conduite hier chez un chevalier de l’ancienne cour qui a des relations avec la maison d’Orléans, qui connaît Mme de Montesson[153], etc. Comme tu es du Beaujolais qui[154]… Tu m’entends : on peut faire de cela une raison pour intéresser et se faire une protection. Malheureusement ; notre chevalier a quatre-vingt-deux ans, conte comme Nestor et ne va pas plus vite en besogne ; tout Orléans est au Raincy et n’en revient que dans trois semaines ; mais il y a ici un secrétaire des commandements de Son Altesse ; le chevalier doit voir ce secrétaire, et je n’en négligerai pas la connaissance.

J’ai été aussi hier chez M. de Gallande ; je lui ai dit que j’étais la femme de l’inspecteur d’Amiens, qui n’avait pas l’honneur de lui être personnellement connu, mais qui avait eu celui de lui adresser ses ouvrages ; que l’objet de ma visite était de le prévenir que, devant t’adresser peut-être dans peu à M. de Calonne pour réclamer une grâce, et ce ministre devant sans doute recueillir le témoignage de Messieurs les Intendants du commerce sur ton zèle et ton service, je le priais, d’après ces ouvrages, les seuls titres qui lui fussent connus, de joindre ses suffrages à ceux de Messieurs ses confrères. « Il pense, je crois, à se retirer, M. de Laplt. [Laplatière] ? » — « Oui, Monsieur, il travaille depuis tant d’années, etc… il a l’avantage d’être né, etc…, et cette grâce le déterminerait à embrasser plus tôt une retraite quelle rendrait plus honorable et plus douce. » Il a observé, comme tous les autres, quelle tirerait à conséquence pour les inspecteurs, qui ne manqueraient pas de s’en prévaloir pour solliciter la même chose. À quoi j’ai répondu par les motifs qui font ici une exception. Sur mon exposé de la famille, il observait qu’il serait mieux de demander un renouvellement ; qu’on obtenait pour cela des arrêts du Conseil. Chacun a son avis : le chevalier m’avait dit que les Lettres étaient bien difficiles, qu’il serait plus sage de demander le cordon[155] qu’on accordait plus aisément et auquel les Lettres ne se refusaient jamais. Définitivement, M. de Vin m’a dit qu’il était très nouveau, qu’il ne pouvait que se joindre à ses confrères et qu’il le ferait avec plaisir en ta faveur. C’est un personnage de trente-six à quarante ans, assez grand et dégagé, petite tête (je parle du volume), visage bourgeonné, perruque naissante, qui a un peu l’air d’un ancien marchand devenu seigneur, et qui ne me plaît guère. Mais, comme assez peu de gens ont cet honneur, il est possible qu’il ait du mérite malgré cela et que je n’aie pas eu le temps de le saisir. Je vais ce matin voir le brave M. Valioud pour savoir ce qui s’est dit au Comité, puis je partirai pour Versailles conférer avec Mme d’Arbouville, accrocher des recommandations, s’il y a lieu, et faire le possible. Valioud s’est montré avec une chaleur qu’on n’attendrait pas de sa physionomie glacée ; il est pénétré pour toi d’une haute estime, et cela ne fait point du tout mal près du Tolz. [Tolozan]. Croirais-tu que celui-ci, qui ma tant criée, m’inspirerait assez de confiance, plus que les autres qui m’ont fait bonne mine, et qui ont l’air de ne pas tout dire ? Dans sa brusquerie, il a de la franchise et il en fait gloire ; il est capable d’agir en faveur, parce qu’il est autant pénétré du bien qu’il avoue que du mal qu’il reproche. Je me souviens que M. de Mt [Montaran], adoucissant ce que je lui rappelais de sa lettre, disait que tout cela signifiait que tu étais fait pour la première place et que tu n’étais pas propre pour la tienne. À M. Bld. [Blondel], qui me faisait tant et tant d’observations sur la nécessité de se plier aux circonstances, d’être ménagé dans la forme pour n’indisposer personne, etc., je disais que je savais bien que, dans le monde comme au théâtre, on trouvait plus commode le savoir-vivre d’un Philinte que la vertu d’un Alceste ; mais que celui-ci n’avait jamais, aux yeux de qui que ce fût, mérité d’être puni de son austérité, et que tu l’étais de la tienne. Je ne sais trop si j’ai été entendue : dans le cas de la négative, il pourrait bien me reprocher, comme à toi, une tête romanesque, ridicule quand on a plus de vingt ans.

Je ne me porte point mal, mais je suis ruinée de fiacres ces derniers jours où je n’ai pu m’en passer. Sera-ce mon dernier voyage à Versailles ? Ainsi soit-il !

Je compte partir avec Flesselles qui m’est venue voir hier avec Mart[156]. Ils ont eu la visite de M. d’Agay et de sa famille ; tout cela est enchanté de la machine ; mais M. de Calonne promettant de venir la voir n’a pas encore pu le faire. Penses-lu qu’avant de quitter ce pays je dusse voir M. d’Agay ? Est-il probable qu’il n’entende pas parler de mon voyage et même de son objet ? Car je crois que Bld. [Blondel] le voit. Mlle de la B. [Belouze] parait avoir sur le cœur que je n’aille pas voir la petite comtesse : cela lui piraît une politesse toute simple qu’il est étrange de ne pas faire ; elle ne me dit pas tout cela, au moins, mais je l’entends à merveille. Ton avis, et alors je verrai en revenant de Versailles, c’est-à-dire quand j’en serai revenue.

J’ai reçu des nouvelles des deux Bénédictins, du Crépysois à son arrivée chez lui, et de l’autre à son départ. Tu as bien du mal avec le poussin pour le faire propre ; ce n’est pas une petite affaire, en soi et pour la santé. Je t’embrasse avec lui. Oh ! juste ciel ! combien j’ai envie de vous revoir ! La bonne a des bobos d’aventure, etc. ; elle maigrit beaucoup et, si je demeurais six mois ici, je ne sais si je la ramènerais. Le frère, qui me fait toujours bonne et douce compagnie, t’a répondu pour M. Dezach[157] ; ta lettre est bonne et aimable ; Belin n’entend point à l’échange ; je ne prendrai que pour M. d’Eu. Mille choses à lui, femme, famille et l’ami, et surtout au docteur et à la société. Je t’embrasse de tout mon cœur. Je ne te parle presque pas de nos bons amis frère et sœur et Achate, sinon que je les aime toujours plus et que je ne saurais en dire pour peu.


123

[À ROLAND, À AMIENS[158].]
Dimanche au soir, 9 heures, [25 avril] 1786, — [de Paris].

Rendue chez M. Bld. [Blondel] un peu avant onze heures, je suis montée aux bureaux. Cott. [Cottereau] y est entré peu après, revenant d’avec le maître qu’il alla aussitôt avertir de ma présence ; je fus introduite. Le magistrat, plus grave que je ne l’avais encore vu, m’a dit : « Madame, l’affaire a souffert, comme je l’avais prévu, beaucoup de difficultés au Comité (je n’en crois pas un mot, mais j’ai fait tout comme) : on ne pouvait imaginer convenable de donner à M. de Calonne l’avis d’écrire, lorsqu’il n’avait pas été consulté. Mais vous eussiez été continuellement ballottée de l’un à l’autre, j’ai bataillé, je l’ai emporté. J’ai fait une lettre que pourtant je n’ai pas lue au Comité, crainte de nouvelles objections, et, travaillant hier avec M. de Calonne, j’ai saisi le moment pour la lui faire signer ; je vais vous la lire avant de l’expédier à M. de Vergennes. » — Cette lettre enveloppait, comme une chemise, tes deux mémoires ; elle exprime à M. de Verg[ennes] l’exposé de ta demande et le très court précis de tes raisons fondées sur trente années de travail, des voyages dans l’étranger, des connaissances dont tu as enrichi nos manufactures (pas un mot des ouvrages imprimés), et ta famille, l’une des plus anciennes du Beaujolais ; le ministre dit ensuite qu’il ne peut s’empêcher de témoigner que les services, la famille, les circonstances qui te sont particulières te méritent les bontés du Conseil[159].

Dans le vrai, on ne pouvait espérer rien de plus ni de mieux de M. de Calonne, la lettre eût-elle été rédigée dans ses bureaux. J’en suis fort contente. J’étais loin d’imaginer que cette lettre désirée serait l’ouvrage des Intendants du commerce et particulièrement de M. Bld. [Blondel] ; c’est assurément tout le succès que je pouvais me promettre, ou plutôt auquel je n’osais prétendre. Ce n’a pas été l’ouvrage d’aucune recommandation étrangère ; si ce n’est la personne employée très à propos par Mlle de la Bl. [Belouze], nulle autre n’avait encore parlé. Tu vois que, de cette manière, M. Bld. [Blondel] a tout le mérite de l’affaire ; je le lui pardonne, en vérité, car il y a réellement concouru et puissamment. En revenant chez moi, j’ai regretté de n avoir pas demandé une copie de cette fameuse lettre ; j’ai écrit en conséquence à Cott. [Cottereau], qui ma fait répondre qu’il viendrait me voir demain matin. Sur-le-champ, j’ai fait à l’abbé Gloutier une lettre qui, je le compte bien, fera regretter à Mme d’Arb[ouville] de m’avoir donné lieu de craindre que je l’eusse impatientée ; elle est susceptible de ce regret et je saurai bien en tirer avantage. Je me suis transportée chez Mlle de la Bl. [Belouze], à qui je devais bon compte de ce qui s’était passé, et, par son avis, j’ai été aussitôt me faire écrire chez les Intendants du commerce, que je verrai ensuite à leur audience ; mais j’ai oublié M. de Vin. Je me suis aussi inscrite pour Mme d’Agay, au mari de laquelle je ne dirai rien. Au reste, ils partent dans huit jours : ce sera un hasard si je les vois ici. Je crois que tu ne ferais pas mal d’écrire à Mlle de la Bl. [Belouze], aux conseils de laquelle j’ai tout attribué, et non sans raison à plusieurs égards. J’ai vu M. Rouss[eau] qui m’a dit de belles choses de M. de Mt [Montaran] sur mon compte. On rapporte demain la terrible affaire[160]. J’oubliais de te dire que je suis vite allée chez D. Blanc[161] ; il était à dîner et ne s’est pas dérangé pour moi ; je lui ai écrit, de la loge du suisse, que l’intérêt qu’il mettait à t’obliger me faisait une obligation de lui apprendre que l’affaire avait eu un plein succès auprès de M. de Calonne, etc. ; qu’on ne saurait faire intervenir Son Altesse[162] dans une cause plus juste et mieux présentée ; que c’était le cas d’une recommandation à M. de Vergennes, etc. Je vais demain, avant sept heures, chez les Vaudreuil et de Mouchy, pour faire diriger des recommandations là-haut ; j’attends Cottr. [Cottereau] et je pars pour Versailles, où je m accrocherai à mon petit M. de Ville, par lui à M. de Saint-Romain[163] ; si la fantaisie m’en prend, je vais trouver M. Hennin[164], et nous verrons. Au fond, je n’ose espérer davantage et je tiendrai toujours mon voyage pour utile, puisqu’il a été l’occasion d’un témoignage solennel de tes travaux et de ton mérite de la part de gens qui dénigraient l’un et l’autre. C’est un grand changement de note et nous n’avons plus maintenant qu’à les tenir sur celle-là, pour en tirer parti dans l’occasion.

Je pousserai le reste jusqu’au bout, et nous verrons si M. de Vg. [Vergennes] fera encore une gambade pour nous échapper.

J’ai fini la journée par aller voir la Caravane[165], qu’on donnait pour la dernière fois et dont je ne connaissais que la parodie ; c’est joli, mais bien petit à côté des Danaïdes[166].

J’ai reçu tes lettres d’hier, je laisse à l’ami à te répondre sur plusieurs points, et je t’embrasse de tout mon cœur. Je n’ai point encore présenté les adresses chez Panckoucke[167], mais tu sauras que les emplettes de livres, Trévoux[168] etc., ont été payées par le frère de l’argent qu’il avait à nous ; le mien s’en va. Dieu sait la joie ! Je m’ennuie d’écrire ma dépense, tant pour fiacre, chiffon, pain, eau : j’ai envoyé tout au diable. Je regarde bien à quoi avant d’employer mon argent, et je me dispense d’y songer quand il est parti. M. Bld. [Blondel], en faisant la lettre, m’a bien épargné des cadeaux aux bureaux du contrôleur général. J’ai beaucoup d’exemplaires de Tourbes. J’en dispose d’un de tous tes ouvrages incessamment et je m’occuperai de la dédicace. Adieu, mon ami, mon Eudora ; que j’ai envie de vous revoir, de vous embrasser et d’oublier tout ce monde et toutes les affaires !


120

[À ROLAND, À AMIENS[169]]
Lundi, 26 avril 1784, — [de Paris].

Je ne suis point à Versailles et maintenant je n’irai plus de quelque jours. M. Tol[ozan] avait porté au Comité un nombre prodigieux d’affaires, m’a dit M. Valioud ; il n’a pu les traiter toutes et n’a pas fait mention de la nôtre. Voilà ce que j’ai su définitivement hier dimanche à midi ; si je fusse partie ensuite, je n’aurais probablement pas réussi à instruire Mme d’Arbouville et à lui faire parler au contrôleur général, qui ne passe à Versailles que les samedi, dimanche et lundi. D’ailleurs, si je l’eusse fait, je n’aurais pas eu le temps de préparer d’autres recommendations, comme je pourrai faire en y allant au milieu de la semaine. D’ici là, je rappellerai au Tol[ozan] sa promesse pour vendredi prochain et je prierai le frère de voir M. Val[ioud] pour m’instruire aussitôt, car je désirerais beaucoup qu’il en fût question généralement entre eux avant le renvoi de l’affaire. J’ai profité de la circonstance pour soigner un rhume dont je me serais bien passée, mais qui est là et qui me gêne beaucoup, car il entreprend le nez, les yeux et la voix de la solliciteuse, qui, de cette affaire-là, n’a plus l’air ni le ton fort dégagés. Je bois de l’eau de tous les côtés, je cherche à suer, ce qui n’est pas aisé, le temps s’étant très refroidi ; je me repose ou je joue du forte-piano : voilà ma vie pour quelques jours.

J’ai reçu tous tes avis pour Flesselles et je lui ai tout remis ; tu juges s’il te remercie, etc. ; il est maintenant à Versailles ; il va pousser l’affaire des crts[170]. M. de Mt[Montaran] a toujours son procès qui occupe terriblement son monde ; à ce que me mande M. Rousseau en s’excusant de n’être pas encore venu me voir. À tous j’ai fait valoir la retraite prochaine ; le malin B. [Blondel] a souri ; je ne sais si c’est de plaisir ou d’incrédulité, comme s’il eût imaginé que je voulusse lui présenter un appât. Je n’ai point fait valoir à M. Mt [Montaran] la perte de R.[171], parce qu’il observait comme tous les autres, lorsque j’établissais le désir de la chose sur ses privilèges qui adoucissaient la modicité de la fortune, la situation à tous égards, etc., que c’était une affaire dispendieuse dont les avantages en outre n’étaient pas si désirables ; puis, quant à certaines charges publiques, M. de Mt [Montaran] mettait en doute si la retraite avec titre d’inspecteur n’en mettait pas à l’abri comme elle vous y met lorsque vous êtes en place[172]. (Chose à éclaircir.)

Que ta sensibilité m’est précieuse, mon bon ami, et que ses élans m’attendrissent ! Je ne puis te dire combien je souhaite de te rejoindre. Je t’assure qu’en t’embrassant avec notre Eudora, je me trouverai heureuse à ne plus rien souhaiter au monde. J’ai besoin de me tenir en action, sans quoi l’impatience et l’ennui de ne te point voir m’assaillent et me tourmentent horriblement.

C’est par toi que j’ai appris la réception du frère maître ès arts[173] ; à cette occasion aussi, il m’a dit qu’il avait écrit à sa famille que, n’ayant plus assez d’argent pour se faire recevoir docteur, il ira voir son père tout de suite s’il ne lui envoie pas un supplément, et alors, après avoir passé avec lui la belle saison, il irait l’hiver à Montpellier. De tout cela il résulte que, si je partais maintenant pour Amiens, il pourrait peut-être y venir ; mais que, suivant la lettre qu’on lui écrira, il pourrait bien n’y pas venir du tout. Cette découverte ne m’a point amusée et nous avons eu hier une petite risse d’amitié[174].

Tu sais qu’il faut la note des livres à faire venir de Neufchâtel. M. de B[ray] m’a dit qu’on voulait avoir cette connaissance avant de se charger de faire entrer, etc… Il m’a conduite l’autre jour, dans sa voiture, chez M. Tol[ozan]. Je vois beaucoup Mlle de la B. [Belouze].

Adieu. Je t’embrasse de tout mon cœur.

125

[À ROLAND, À AMIENS[175].]
Mardi, 27 avril 1784, — [de Paris].

Tu n’auras qu’un mot car il est déjà tard ; mais je suis bien aise de te donner des nouvelles de mon rhume. Le séjourr de la chambre et les autres petits soins l’ont diminué considérablement. J’espère en être bientôt tout à fait débarrassée. Je ne t’apprendrait rien de nouveau d’ailleurs, car le forte-piano ne rend que des sons, et c’est avec lui que je m’entretiens dans tous les moments où je suis seule ; cette ressource ne pouvait m’être procurée plus à propos. J’ai reçu hier une lettre de M. Rousseau père, qui m’invite à dîner, s’excusant de n’être pas venu faire son invitation par une affaire survenue, et excusant son fils qui en avait été empêché par des rendez-vous avec le secrétaire du rapporteur de M. de Mt [Montaran]. Le billet est conçu dans les termes les plus honnêtes ; j’ai refusé en donnant la raison de mon rhume. J’avais vu ce père en allant voir la première fois le fils, qui demeure avec lui. Je vais faire une lettre à l’ours pour lui rappeler sa promesse plus vivement, et je prierai le frère de la lui porter à son audience. On a donné hier, à l’Opéra, la première représentation des Danaïdes, de Gluck[176] ; la foule était prodigieuse ; je ne pourrai songer à y aller que la semaine prochaine. On se presse également aujourd’hui aux Français pour le Mariage de Figaro, méchante pièce où il y a beaucoup de polissonneries, dit-on, qui a été jouée à la cour, et que plusieurs fois on a défendu de donner ; enfin elle va paraître au théâtre de la capitale[177]. Si iu vois dans le Journal de Paris une lettre de M. de La Blancherie sur le jeu de Mlle Paradis au concert spirituel, tu sauras que c’est la virtuose que j’ai entendue le même jour que de La B[lancherie] l’écoutait et faisait ses observations. Cette demoiselle Paradis avait commencé d’être traitée à Vienne par Mesmer, qui en parle je ne sais où[178].

Donne-moi de tes nouvelles, mon cher ami ; parle-moi de ta santé, j’en suis presque toujours occupée. Tu as bien de la peine sûrement à rendre Eudora propre pour la nuit, pauvre petit enfant ! Il te tient compagnie à table, il occupe ma place, il jase et te fait des poutous[179] : il est bien heureux ! La bonne va doucement son petit train, assez tristement ; elle est fort maigre et s’ennuie de tout son cœur. Tu sais que Belin n’a pas entendu à l’échange, et qu’on lui prend le Trévx. [Trévoux] pour M. d’Eu ; le doute que j’ai eu si celui de Visse était le même m’a fait dire qu’il était plus simple de prendre celui qu’on indiquait. M. Parault te dit mille choses ; je vois cet honnête homme assez souvent ; il est doux et modeste comme une fille, et intéressant par sa littérature. M. Cannet de Sélincourt est venu l’autre jour comme j’étais sortie. Je t’embrasse de tout mon cœur. Million de choses aux voisins, grands-parents, à la petite, société, etc. Flesselles attend mercredi M. de Calonne[180].

126

[À ROLAND, À AMIENS[181].]
Jeudi, 29 avril 1784, — [de Paris].

Je viens de l’hôtel de Noailles ; j’ai pris une voiture ; j’étais aussi faible que si j’eusse été malade véritablement ; c’est l’effet des sueurs qui ont presque chassé mon rhume, dont il me reste fort peu de chose. J’étais si faible et le moral s’en ressentait si bien, qu’en revenant et voyant ce triste Paris, fourmilière d’intrigants et cloaque de toutes les ordures, puis soupirant après toi et mon Eudora que je ne vois plus, j ai pleuré comme un enfant.

M. Faucon ne me fait pas grandement espérer de la résolution de notre homme à faire intervenir la Reine ; j’ai parlé aussi clair que je le pouvais sans casser les vitres ; nous verrous encore à Versailles. Je viens d’écrire à l’abbé Gloutier une longue lettre qui ne se ressent point de ma faiblesse, j’y expose le gros des choses pour qu’il le communique à Mme d’Arb[ouville], qui aura le temps d’y réfléchir avant que je la voie, ce dont j’espère tirer un meilleur parti. J’ai aussi récrit à M. Valioud pour lui rappeler de s’informer le plus tôt possible du résultat du Comité, dont j’enverrai savoir des nouvelles samedi matin, si je n’y vais moi-même.

Je vais cet après-midi avec les chers amis, frère et sœur, à Charenton ; je verrai un savant intéressant[182], que j’ai déjà vu, qui pourra nous donner quelques lettres pour l’Angleterre. Je dois voir des tissus faits d’une filasse dont je te porterai des échantillons, bien supérieure à celle de nos chanvres et lins, et qui provient d’une plante de la Zélande.

Flesselles a eu hier M. de Flesselles ; les machines de Mill[183], tant vantées et si bien cachées, sont celles que l’on a depuis plusieurs années à Amiens et que tu as publiées dans tes Arts. Notre ami s’ennuie fort et partira incessamment ; je lui ai demandé quelque argent par précaution ; il m’a donné, suivant ce que j’ai prescrit, un mandat de 50 écus, que je toucherai à volonté chez de Ladreux, à qui d’ailleurs il a dit et répétera de me fournir, sur mon reçu, ce que je voudrai lui demander. J’ai eu hier l’abbé de Vin[184], dont je tiens une bonne histoire sur le port de tes ouvrages envoyés à M. de Gallande ; je te régalerai de cela viva voce. Je ne te réponds rien à ta petite querelle sur mon rhume, dont je t’ai parlé sitôt que j’y ai eu fait attention, et que le frère ne t’appris qu’à ma prière, t’écrivant pour moi ce jour-là. Ne l’inquiète point, me voilà guérie ; je vais me familiariser aujourd’hui avec l’air que, sans doute, il me faudra aller respirer à Versailles samedi après midi.

J’ai vu hier le bon chanoine, inquiet de ne m’avoir pas revue dans son ermitage et craignant que je ne fusse repartie. J’ai eu aussi, comme il était avec moi, la visite de M. Rousseau fils, avec l’un de ses confrères ; je les ai tous reçus de mon lit, où je suis demeurée hier très tard. Le frère t’aura raconté ce matin le plaisir que les amis m’ont procuré hier d’entendre jouer ici, du forte-piano, une virtuose qui doit revenir quelquefois me voir et me donner ses conseils ; déjà ses observations m’ont fait apercevoir plusieurs vices de province. Je ne te dirai rien du bruit que font certains spectacles dont les journaux t’entretiendront ; je t’en parlerai quand je les aurai vus. Rappelle-moi à nos voisins, et surtout au brave M. d’Herv[illez] que tu sais m’avoir depuis longtemps inspiré confiance et attachement. Voilà le frère qui vient me raconter ce que l’abbé de Lille[185] lui a expliqué de Virgile dans l’instant M. Parault nous explique Pope, les soirs : cela me fait grand plaisir.

Je t’embrasse de tout moi-même, cœur, âme, esprit, etc., et j’ai envie de n’être plus réduite à te l’écrire.


P.-S. de Bosc :

Le projet a eu son exécution : nous avons dîné en famille, à vos dépens, pris un fiacre jusqu’à la barrière, où nous avons fait usage de nos jambes pour finir la route jusqu’à Alfort et nous sommes revenus par la même voie sur le bord de l’eau jusqu’au Jardin du Roi, où un fiacre nous a pris et mis chez nous, crevant de faim et très fatigués comme vous pouvez croire. Vous jugerez d’après ce récit si votre bonne femme, notre excellente amie, se ressent encore de sa faiblesse ; le reste de son rhume s’est dissipé. Nous avons vu beaucoup de choses dont elle vous rendra compte, car il faut que je travaille.


127

À ROLAND, [À AMIENS[186].]
30 avril 1784, vendredi soir, — [de Paris].

Je viens des Italiens[187] mon ami. Le spectacle était des plus médiocres, mais il fallait voir la salle ; et, si notre, affaire finissait bientôt, je ne resterais sûrement pas une seule minute pour voir quoi que ce fût. J’étais libre aujourd’hui ; les Français et l’Opéra n’étaient pas abordables, parce que c’est la seconde représentation des deux nouveautés ; je suis donc allée à l’autre spectacle où j’ai mieux aimé prendre des dernières places afin d’y conduire la bonne. C’est au bout du monde pour le lieu que j’habite ; je suis horriblement lasse. Encore un peu pour hier de notre promenade à Alfort, dont je te conterai long, et pour les moutons de d’Aubenton[188] qu’on y élève par échantillons, ainsi qu’on a fait une bergerie selon sa méthode, et pour la magnétisation des chevaux que traite M. Flandrin[189], sans avoir pourtant le secret de Mesmer, et du cabinet ; puis d’une pompe, des nouveaux arrangements, etc. M. Fld. [Flandrin] n’était pas à Alfort, mais nous l’avons rencontré sur le chemin à notre retour ; il était à cheval et fut salué par notre compagnon, le professeur de botanique d’Alfort[190] ; j’étais derrière, je le nommai assez haut : il me salua avec étonnement, se retourna plusieurs fois et longtemps en appuyant une main sur la croupe de son cheval qui allait toujours.

Tu auras cette lettre directement ; l’ami d’Antic part demain, de bon matin, pour Versailles, où nous nous verrons ; il y va vendre la charge de son père[191]. J’y trouverai Flesselles sur le point de son départ, car il quitte Paris dimanche pour retourner à Amiens. Il emportera une pacotille dont je crois t’avoir déjà fait passer la note. Il restera le Journal de Trévoux sur le sort duquel il faudra que le propriétaire prononce. Quant au catalogue désiré[192], j’avais souhaité te le procurer avant que tu en eusses connaissance, mais il ne se vend point et ne se donne qu’à ceux, qui achètent des objets du cabinet. Au reste, il ne vaut ni n’apprend rien, car il n’y a pas un seul pourquoi des divisions qu’on y suit, et c’est une pure inutilité dont il y aurait conscience de garder la fantaisie.

Bernard[193] a des engagements irrévocables, dit-il ; il ne veut, ne peut entendre à rien, pas même à fixer l’époque où il commencera ta partie. Mais il promet de faire un jour, et bien ; j’en aurais beaucoup à te répéter de ses raisons, mais cela t’avancerait peu. Je verrai Panckoucke — avant de m’en aller de Paris, j’entends. Il faut prendre patience encore pour cet article ; il en est bien d’autres pour lesquels la même recette est nécessaire. Je ne vois à rien pour nous défaire des Lettres.

La bonne désirerait savoir des nouvelles de son petit frère, s’il a paru à la maison ces fêtes, s’il se porte bien ; elle prie Louison[194] de s’informer aussi de Mme Cagnon, braves gens chez qui elle fut au mardi gras.

Notre Nestor chevalier est émerveillé du mémoire ; et, depuis qu’il l’a lu, il veut ton extrait de baptême, celui de ton père et de ton grand-père et leurs extraits de mariage : avec cela il prétend faire obtenir des Lettres de reconnaissance ; et moi je te jure qu’il disserterait là-dessus jusqu’à notre seconde génération, s’il vivait encore aussi longtemps. Mais enfin, je l’engagerai à se passer de ces pièces et à faire d’ailleurs ce qui pourra (sic), ce qui n’est pas trop clair.

En vérité, mon bon ami, j’ai bien la confiance d’oublier près de toi tous les défauts de succès, les revers ; je crois que je ne voudrais même pas acheter ce plus grand succès par une absence encore aussi longue que celle que je viens de passer. Je sens plus vivement que jamais qu’aucun bien ne peut équivaloir à celui de la tendre amitié, de l’intime dévouement répandant ses douceurs sur tous les instants du jour. J’ai hâte de retourner en jouir ; je ne vis point : mon cœur, tout moi-même est sans cesse autour de toi et de notre enfant. Pauvre petit être ! Qu’il apprécie et goûte un jour une union comme la nôtre, nous lui aurons appris et donné ce qu’il y a de meilleur au monde !

Je vais me coucher, il est tard ; je laisse à l’ami de joindre ici un mot. La parodie de la Caravane[195] m’a fait rire ; le reste était détestable. Adieu, mon cher et bon ami ; je t’embrasse affettuosissimamente[196].

128

[À ROLAND, À AMIENS[197].]
Samedi, 1er mai 1784, à 8 heures du soir, — de Versailles.

Tu auras reçu de mes nouvelles par l’ami Lanthenas, que j’ai chargé de t’en donner sur le revers de la lettre de M. Valioud[198] ; ainsi je n’ai rien à t’apprendre de plus du Comité. Je suis partie de Paris à deux heures. L’abbé Gloutier était déjà venu me demander à mon hôtel ; j’ai été aussitôt à celui de Lorges[199] pour le trouver, il m’a conduite chez Mme d’Arbouville, qui déjà avait raisonné sur ma lettre, mais en résumant qu’elle ne pouvait pas revenir contre ce que M. de Vergennes lui avait dit expressément de faire comme le plus convenable et le plus certain. Je lui ai remis mon nouveau précis, auquel elle a été d’avis de laisser joint le grand mémoire de services, à cause des pièces dont il est appuyé, et demain M. d’Arbouville présente le tout au contrôleur général. Sans perdre un instant, j’ai couru chez MM. Faucon, Collart et La Roche ; je n’ai pas trouvé un chat ; partout j’ai été renvoyée à demain, de sept à neuf heures.

J’ai voulu revoir ma vieille femme de chambre de Madame Adél[aïde]. Je n’ai pu me ressouvenir du nom de sa rue ; j’estropiais le sien propre, mais, à force de m’informer, j’ai appris que la femme de ce M. de La Roche à front d’airain était aussi femme de chambre de Madame Adélaïde[200], que, très liée avec l’autre comme je le savais, elle pourrait m’instruire de sa demeure ; j’ai donc été sans façon lui faire ma visite. Par une excellente aventure, son mari était avec elle ; je lui ai fait de grands remerciements de m’avoir indiqué la meilleure marche à prendre ; je lui ai dit que les Intendants du commerce m’étaient favorables ; que demain les mémoires seraient présentés à M. de Calonne et que c’était l’instant où la recommandation de la princesse aurait son effet ; que son témoignage déterminerait Mme de Candie à me la faire obtenir ; qu’au reste je sentais qu’il convenait que lui-même, préalablement, prit une idée de mes titres et de mes raisons, et je lui ai remis de mes mémoires ; je dois retourner le voir demain à son bureau. C’est à lui, tout juste, que M. de Calonne fera remettre les mémoires aussitôt qu’ils auront été présentés là ce ministre, et c’est lui qui doit les expédier à M. Bld. [Blondel], Je tirerai parti de cet homme terrible ; j’ai vu aujourd’hui un rayon de sensibilité percer son austère gravité ; on le dit vraiment honnête ; le père d’Antic le connaissait. Sa femme est très aimable, je suis demeurée un bon quart d’heure avec elle et j’irai la revoir ; elle a beaucoup d’usage, un air extrêmement agréable et, je crois, de l’esprit. Elle connaît Mme de Buchères[201], qui vit ici maintenant et qui a marié son fils, dont l’histoire que tu sais fait qu’il n’a point d’état.

Demain je revois et presse tous mes gens pour me procurer l’appui de recommandations, car j’espère que j’en aurai besoin, c’est-à-dire que M. de Calonne ne rejettera pas du premier abord, mais recevra les mémoires. Je vais remuer comme un lutin, peut-être pour faire de l’eau toute claire, mais enfin les possibles seront épuisés et nous n’aurons plus qu’à nous tenir tranquilles : c’est le pis aller.

Mme d’Arbouville n’a pas d’idée des moyens de demander le cordon n[oir][202]. Mais, comme elle l’a fort bien remarqué, si c’est plus aisé, il sera temps de se rejeter à cela si l’entreprise manque.

J’ai rencontré dans mon chemin l’ami d’Antic, qui allait de compagnie pour ses affaires et qui doit venir me voir demain. Je n’ai point retrouvé Flesselles, qui sera arrivé à Paris vers l’heure où j’en suis partie ; tu le verras dans peu. Je lui ai écrit une lettre qui lui sera remise avec tous mes paquets par le frère qui veillera au tout.

Je me meurs de faim ; je vais manger et me coucher. Demain, à six heures sur pied, en petite coiffe toute plate, je vais courir les bureaux et pizzicar la gente. L’abbé doit venir me dire l’après-midi ce qu’aura répondu M. de Calonne.

Adieu, mon bon ami ; dors bien, ménage-toi, caresse notre petite et prenons patience. Je te fais deux, trois, quatre, vingt poutous sur les deux yeux, le front, etc.


Dimanche au soir.

L’aspect des affaires dans ce pays est aussi changeant que celui du ciel pour notre climat inconstant ; j’ai beaucoup couru, je suis harassée et il n y a rien de fait.

M. de La Rch. [Roche] ma offert d’envoyer tout de suite mes mémoires à M. Bld. [Blondel]. Je ne me suis pas souciée de cet envoi prématuré, parce que je le crois accompagné d’une lettre qui se sent des dispositions du ministre, lorsque celui-ci les a témoignées, et j’aime mieux les attendre. Du reste, pas de moyens d’ébranler cet homme circonspect, qui dit hautement qu’il ne faut demander l’intervention de la princesse qu’autant qu’on est parfaitement assuré que ce ne serait point en vain. L’intrigant, d’une autre part, sollicite pour son frère dans ce moment[203].

En vérité, à moins que d’être intime des gens en sous-ordre ou de les intéresser, on ne peut espérer qu’ils sacrifient des recommandations qu’ils se ménagent à eux-mêmes. Si je sollicitais un avantage pécuniaire considérable, ce serait le cas de répandre ; mais je vois que cela mènerait loin et que, dans la situation de notre fortune, ce serait acheter trop cher de beaucoup la grâce sans rentes que nous sollicitons. M. d’Arbouville, qui a couché cette nuit au château où Madame a été le trouver ce matin exprès pour lui remettre nos papiers et conférer de ce qu’il dirait à M. de Calonne, a dû saisir le moment favorable ou l’attendre s’il ne l’a point trouvé aujourd’hui, jour d’affluence où le ministre n’écoute et ne répond que des…[204].

129

[À ROLAND, À AMIENS[205].]
Lundi soir, 3 mai 1764, — [de Paris].

À plus de huit heures hier au soir, l’abbé Gloutier est revenu me dire que M. d’Arbouville avait été trouver M. de Calonne, lui avait dit qu’il venait l’entretenir d’un inspecteur que trente années de travaux utiles et considérables, des connaissances et des instructions acquises et répandues rendaient digne de récompense, et qu’il demandait comme telles des Lettres de n[oblesse]. À quoi le ministre n’a pas manqué d’objecter la rareté de cette distinction, la difficulté, etc. M. d’Arbouville a insisté sur les raisons d’exception, a fait valoir le jugement avantageux qu’avait déjà porté M. de Verg[ennes] (ce qui a paru faire impression) et a fini par observer qu’au reste ce ne serait pas faire une grande grâce, puisque les auteurs du sujet avaient joui des privilèges de cette nob[lesse] que celui-ci réclamait. Le ministre a pris les mémoires et a promis de les examiner. J’étais aux aguets et j’ai su aujourd’hui que, l’instant d’après, M. de Calonne avait envoyé les papiers à son bureau des dépêches d’où ils avaient été expédiés aussitôt à M. Bld. [Blondel]. Je vais demain matin chez M. de Vaudr[euil], dont je verrai le secrétaire pour qui j’ai une lettre ; de là je me rends rue de Varennes[206] pour faire ma cour au petit Cotr. [Cottereau], qui sera sûrement chargé par son maître de l’extrait des mémoires ; je reviens ici me faire coiffer, je cours chez notre Intendant[207], je vais causer avec Mlle de la B[elouze] qui a près d’elle actuellement une amie de M. Bld. [Brondel] quelle se propose de faire agir près de celui-ci. S’il me reste du temps, j’irai à l’Opéra, et la journée sera bien remplie. Je te conterai de bouche mes détails de petites courses et sollicitations à Versailles. Je n’ai rien fait pour la dédicace[208], parce que je n’avais pas ton avis que je trouve ici en arrivant. Au reste, je n’ai pas perdu mon temps et, dans tous les cas, il me faudra retourner encore à ce triste Versailles, le plus affreux des pays pour les gens que les affaires y conduisent ; alors je traiterai cet épisode.

Nous avons fait une voiture avec l’ami d’Ant[ic] et M. Flesselles. Je comptais être seule là-bas, et j’avais amené la bonne ; j’y ai été plus accompagnée que jamais, car notre ami m’a été fidèle partout.

J’ai cru faire bien, que de revoir Mme d’Arb[ouville] aujourd’hui, et pour la remercier de ce qui était fait, et pour la prier de me permettre de l’instruire de la suite et de réclamer de nouveau ses soins. Je pense que mon visage lui a paru se montrer trop souvent et qu’elle m’aurait dispensée de cette dernière visite ; une circonstance particulière et contrariante a produit cet effet plutôt senti qu’exprimé. Voilà, mon bon ami, l’état de nos affaires ; elles sont engagées de manière à obliger de les suivre quelle qu’en doive être l’issue. Il ne tiendra pas à moi d’abréger, car je ne vis plus et je ne sais comme je ferais s’il fallait encore y tenir longtemps. Toi, notre enfant, ma maison ont toujours été mes plus grands biens ; mais actuellement, je ne puis seulement goûter rien autre, et tout ce qui n’est pas cela me fait mourir. Ménage-toi, du moins, car l’inquiétude involontaire qui revient me poigner sans cesse me fait beaucoup de mal : j’ai besoin de ta santé comme de l’air que je respire. Adieu, mon bon ami, mon âme et ma vie, adieu.


P.-S. de Lanthenas :
Mardi matin.

Je vous expédie la présente, mon ami ; la chère sœur est déjà partie : il est à peine sept heures. M. D. [d’Antic] lui remit hier au soir vos deux dernières après qu’elle vous avait écrit ; elle était très fatiguée et nous l’avons quittée bientôt après, pour la laisser coucher. Dans le cas où je resterais encore à Paris, le zèle suppléerait peut-être ou même ferait naître en moi les talents de solliciteur.

C’est par le sentiment du peu que je vaux pour ça et faute d’avoir éprouvé ce que l’amitié m’en ferait sûrement acquérir, que j’ai pu douter que vous m’en trouvassiez assez pour me charger de votre affaire. Mais un peu de patience, et j’espère qu’elle sera terminée plus vite que la chère sœur n’ose l’espérer (la voilà bien en train). Je suis persuadé que le mouton finira par conduire tous les ours possibles et ceux qu’il a d’abord arrêtés.

Et la petite Eudora, coupe-t-elle encore les restes des jarretières rouges[209] ? l’air grave et sérieux quelle y a mis a beaucoup amusé sa maman et nous a fait beaucoup rire. Nous avons fait hier un peu d’anglais avec M. Parault, qui est on ne peut pas plus sensible à votre souvenir et aux choses obligeantes que votre moitié lui a dites pour vous.

Il est sur le point de prendre aussi un nouveau parti. Le jeune homme qu’il a élevé va partir pour Londres. Se chargera-t-il d’un autre qu’on lui propose ! C’est ce qui n’est pas encore décidé pour lui ; mais, dans trois ou quatre ans, le père du premier promet de l’envoyer avec des avantages dans une maison de commerce qu’il a à Pondichéry. Moi, je serai à Charlestown ou à Philadelphie ; nous aurons, pour nous communiquer alors, peut-être des motifs d’affaires qui seraient fort doux, s’ils étaient toujours ainsi joints à tous ceux de l’amitié et d’une confiance parfaite. Vous philosopherez, mon ami, tranquillement au Clos sur l’agitation de la vie humaine ; nos lettres viendront vous y trouver, et nous, qui serons encore dans le tourbillon, nous serons consolés et soutenus en recevant les vôtres.

Adieu, mon ami, ménagez-vous. Je vous embrasse corde et animo.

130

[À ROLAND, À AMIENS[210].]
Mardi, 4 mai 1784, — [de Paris].

Ma foi, mon ami, il n’y a rien de si plaisant qu’un ours apprivoisé. Ce poil hérissé et cette voix rauque, démentis par une volonté qui s’efforce de montrer de la douceur, forment un contraste singulier. Je viens de l’audience de l’ours que j’étais bien aise d’instruire de ce qui s’était passé et de tenir en haleine pour nous obliger. J’étais à peine entrée qu’il est arrivé, et, m’abordant aussitôt de l’air et du ton du bourru bienfaisant en bonne humeur : « Eh bien ! Madame, vous avez été malade ? Comment vous portez-vous ? » Après ma réponse : « Je suis bien aise, venez dans mon cabinet. » Il est allé devant, m’ouvrant les portes et me faisant passer. Quelqu’un l’attendait dans son cabinet : « Laissez-nous un instant, a-t-il dit, je serai à vous sitôt après. » Me faisant asseoir : « J’ai parlé au Comité, Madame ; tous ces Messieurs ont été fort contents de vous, comme je l’étais moi-même ; il a été à peu près décidé, généralement, que nous travaillerions à vous obliger, à vous servir ; faites présenter votre mémoire. » — « Je venais. Monsieur, vous exprimer ma reconnaissance de la bonté que vous aviez eue de rappeler à ces Messieurs ce qui m’intéressait et de les disposer favorablement ; je venais aussi vous faire part de ce qui s’est passé en conséquence : j’ai eu l’honneur de communiquer à Mme d’Arbouville ce que M. Bld. [Blondel] m’avait observé comme le mieux à suivre, « -Ah ! je sais ; il nous a dit ce qu’il vous avait conseillé ; j’ai pensé que ce serait fort heureux si vous en veniez à bout, mais que cela n’était pas naturel ; c est le Commerce que cela regarde, c’est le Commerce qui doit demander : c’est-à-dire M. de Calonne à M. de Vergennes. » — « Oui, Monsieur, l’observation est également exacte et judicieuse, el c’est ce que Mme d’Arb[ouville] a répondu ; M. le marquis d’Arb[ouville] a donc présenté les mémoires à M. de Calonne en lui exposant ce qui avait déjà été fait près de M. de Verg[ennes], et les mémoires sont actuellement renvoyés à M. Bld. [Blondel]. Mais j’ai eu à cet égard une contrariété sensible ; j’ai donné à Mme d’Arbouville le précis que vous avez bien voulu rendre le meilleur possible par vos avis ; je l’ai priée de le présenter seul ; elle a exigé que je lui laissasse y joindre les autres mémoires, par la raison qu’ils avaient déjà passé sous les yeux de M. de Verg[ennes] ; je me suis vue forcée d’y consentir sous peine de lui donner des doutes de la sincérité des faits qu’ils contiennent, et j’ai l’honneur de vous en prévenir. — « Tant pis, ils seront plus nuisibles qu’utiles à votre affaire ; enfin nous nous expliquerons généralement sur ces mémoires. Il y a aujourd’hui travail avec M. le contrôleur général. S’il nous parle de l’affaire, nous voilà prévenus, vous avez fort bien fait de venir ; adieu. Madame, nous sommes tous disposés à vous obliger ; adieu, Madame… » Encore trois ou quatre « Adieu, Madame », dits si drôlement, en me reconduisant, qu’ils étaient moitié congé, moitié compliment, et tout envie de bien faire. J’ai bien dit aussi que je n’aurais pas manqué de l’informer, que je le lui devais à tous égards et que j’étais très sensible à sa bienveillance. Je suis allée faire une petite visite d’honnêteté au bon M. Val[ioud] et lui dire où en étaient les affaires. « Vous les avez tous retournés, suivant ce que m’a laissé voir M. Tol[ozan] ; ils n’étaient pas de ce ton-là avant que vous vinssiez, et je crois bien qu’ils ont envie que vous réussisdiez. » À la bonne heure ! J’ai aussi été faire une petite visite, toute semblable, à M. Rousseau, toujours honnêteté aimable.

J’avais été ce matin, près du Palais Bourbon, chez le comte de Vaudreuil, qui, avant sept heures, était parti pour Versailles avec son introuvable secrétaire. De là j’ai cherché M. Cottereau ; il n’était point encore au bureau, et, comme j’étais seule, je n’ai pas jugé décent d’aller le trouver chez lui si matin. Je suis, revenue faire ma toilette pour me transporter au Saint-Sacrement ; j’ai informé Mlle de la B[elouze] qui précisément s’en va dîner avec des amis de M. Bld. [Blondel] quelle doit mettre en campagne. Il est arrêté que, demain à neuf heures, je vais déjeuner avec elle, que je la quitte ensuite pour me rendre chez M. d’Agay[211], d’où je vais à l’audience de M. de Monta[ran][212] pour me faire conduire ensuite rue de Varennes[213], afin de combiner avec M. Cott[ereau], suivant ce que m’aura appris Mlle de la B. [Belouze] du moment des démarches des amis, quel jour je parlerai à M. Bld. Blondel], à qui je ne dois me présenter que lorsqu’il aura été bien prêché d’ailleurs.

Si nous ne réussissons pas, je m’en prévaudrai bien pour la retraite : ce sera un moyen d’intéresser et presque d’exiger, à ma façon ; ainsi nous n’aurons pas tout perdu. Mlle de la B[elouze] compté pour beaucoup de les mettre dans le cas de bien parler de toi au ministre, et c’est, je crois, fort bien vu. Partant, ce n’est pas le moment d’abandonner nos affaires. Pour les soins, l’ami, l’excellent ami Lant[henas] ferait sans doute aussi bien que moi ; mais pour l’effet, je crois, sans façon, que personne ne peut être mis à ma place, par la raison que personne n’a le droit de plaider la cause d’autrui comme la sienne propre.

Les espiègleries de ta fille m’ont fait beaucoup rire malgré ta défense ; mais vois si je dois tant regretter les jarretières rouges ; précisément l’ami d’Ant[ic] ma fait présent dernièrement d’une paire de jarretières fort jolies. Tu me demanderas comme il se fait qu’un jeune cadet me donne des jarretières que tu puisses porter ; c’est là le secret que je te dirai de bouche. Je t’écris en attendant que mon pot soit fait ; je vais cet après-midi voir Figaro ou les Danaïdes. Je ne me porte pas mal, j’ai repris un peu de courage et je me suis remontée pour quelques jours. Fats à mon intention un poutou à ta fille, et songe que je t’en donne dix mille, aux voisins, au docteur par-dessus.

131

[À ROLAND, À AMIENS[214].]
Mercredi, 5 mai 1784, à 2 heures, — [de Paris].

Affaires avant tout : je te dirai qu’après avoir déjeuné, causé, babillé, politiqué, etc., avec Mlle de la B[elouze], j’ai été chez M. de Mont[aran]. Je lui ai dit que je venais lui rendre compte de ce qu’il y avait de fait en conséquence des espérances qu’il avait bien voulu me donner ; j’ai fait mon récit et j’ai ajouté que maintenant je lui réitérais ma prière de concourir au témoignage dont la nature et la forme détermineraient le succès de l’affaire. Il m’a répondu qu’il le ferait avec le plus grand plaisir, qu’il en avait été question au Comité et que tous avaient décidé de favoriser la réussite de l’entreprise, si elle était possible, cette réussite. Il a été fâché que Mme d’Arb[ouville]n’ait pas entendu à demander une lettre à M. de Verg[ennes] ; qu’on se faisait un monstre de cela ; que c’était la plus petite chose du monde ; qu’il n’était question que d’une lettre de bureau ; que c’était dans les formes et qu’on ne pouvait espérer que M. de Calonne sollicitât ; qu’il craignait beaucoup que cela ne fit encore un hoquet ; qu’au reste on pourrait prendre une tournure et faire la lettre de M. de Calonne comme s’il était consulté, etc. Bonne-mine, bonnes dispositions : c’en est encore un dans notre manche très certainement.

Mlle de la B. [Belouze] m’avait dit que ses connaissances lui-avaient promis de parler dès ce matin à M. Bld. [Blondel]. Je suis allée dans ses bureaux, son secrétaire n’a rien vu et m’a dit qu’apparemment M. Bld.[Blondel] s’était réservé ces papiers dans son cabinet. M. de Mt [Montaran] m’avait témoigné de l’étonnement de ce que M. Bld. [Blondel], ayant dû avoir reçu ces mémoires, ne leur en avait rien dit hier qu’ils s’étaient trouvés tous ensemble. Toutes ces choses réunies m’ont rappelé l’expression de petit chat, et j’ai peur qu’il ne donne de la patte. J’ai dit à M. Cott[ereau] que je désirerais voir M. Bld. [Blondel] un instant, avant samedi ; il m’a promis de le lui demander et de me le faire savoir sur-le-champ. J’étais passée chez l’Intendant[215] avant de me rendre à l’audience, il était déjà sorti ; il faut y être à dix heures ; je me suis écrite, parce que, ma visite n’étant que d’honnêteté, je suis bien aise de prendre date ; je la réitérerai à loisir. J’ai demandé au portier si Mme d’Agay était visible le soir. L’impertinent, comme sont tous ces valets à l’égard d’une femme modeste qui n’a ni attirail, ni rouge, ni d’insolents comme eux à sa suite, m’a répondu avec un sourire, que, moi, je pourrais bien l’aller voir le matin ; je lui ai répliqué fort froidement que la visite que j’avais à lui faire pouvait se mettre au soir, et j’ai remonté dans mon fiacre. Notez qu’ayant assez d’occasions de juger ce que font les apparences, j’étais descendu du Saint-Sacrement à la rue des Quatre-Fils[216], tout exprès pour prendre une voiture, afin d’être plus assurée de trouver les portes ouvertes, mais peut-être n’était-ce pas encore assez. Je te conterai de bouche une autre anecdote de ce genre, mais un peu plus forte, qui nous fournira de quoi rire et philosopher : c’est l’usage que j’en ai déjà fait.

L’ami d’Antic m’a sacrifié hier sa soirée, et son après-midi devrais-je ajouter, pour me conduire à l’Opéra[217]. Le frère, qui ne voulait pas manquer notre vieux chevalier[218] chez M. Tronchin, ne pouvait être des nôtres. Comme l’argent s’en va de tous les côtés dans cette ville bénite, je cherche pour l’épargner les dernières places des spectacles, et alors il faut racheter l’économie par le temps ; car ces places étant en petit nombre et pour la plus grande partie della gente, on est obligé, d’y courir à qui sera plus tôt arrivé. Le pauvre ami, bien las d’ailleurs, s’est fait serrer les cotes et nous avons trouvé deux places où, bien pressés, bien entassés, bien échauffés, bien embaumés, nous avons vu les Danaïdes. C’est un grand et imposant spectacle par sa pompe et ses variétés ; il amuse et occupe plus encore qu’il n’intéresse. Ce n’est pas que l’attention ne soit toujours soutenue el qu’il n’y ait des moments d’émotion, mais on n’éprouve point ce vif attachement, ces transports et ces déchirements qu’on ressent à l’occasion de personnages dont les caractères ont eu le temps de se développer et auxquels on s’identifie. Comment s’attacher à cent personnes qu’on voit là pour la première fois et dont on ne sait rien de particulier qui les fasse beaucoup valoir par elles-mêmes ? Lyncée n’est pas plus connu, plus intéressant que les autres, quoiqu’il paraisse ici davantage. Hypermnestre seule montre un caractère attachant ; mais, au reste, ce défaut de développement de caractères, et d’intérêt en conséquence, est plus ou moins, je crois, dans tous les opéras où les accessoires étouffent toujours le principal. L’ouverture (je parle de la musique) a des parties très expressives ; le premier acte ne m’a pas paru le meilleur ; il y a quelque chose de vague et les airs de danse ne m’en plaisent pas ; mais la musique du second acte est d’un grand caractère et d’une forte expression ; au troisième, elle est charmante et vraie ; les ballets sont ordonnés avec beaucoup d’intelligence ; l’air de danse qui termine cet acte est plein d’esprit, d’agrément et de volupté. Dans les actes suivants, il y a des monologues d’Hypermnestre de plus la grande beauté, un air délicieux de Lyncée avec elle, et définitivement un grand fracas, beaucoup de bruit point déplacé, mais dont le caractère ne ma pas frappée cette première fois. La Sainte-Huberti[219] me plaît infiniment pour sa voix, son chant elt son jeu ; sa voix est flexible et sonore ; son chant pur, vrai, nuancé ; son jeu spirituel et passionné. Elle n’est pas jolie, dit-on, mais elle paraît bien sur la scène ; elle a des bras dont elle tire grand parti pour l’effet et l’expression : c’est au total un sujet très distingué et très intéressant. La Guimard[220] ne fait plus que des pas, mais on l’applaudit toujours, parce que toujours elle a des grâces. Vestris[221] est à Londres ; c’est un Niblond[222] qui se distingue pour la danse. Moi j’avoue que tous ces héros dansants me paraissent assez ridicules ; peut-être des danses militaires des hommes entre eux me sembleraient-elles plus vraisemblables et mieux dans les convenances ; malgré la fête qui justifie la gaieté de ceux-ci, je ne puis aimer des hommes eu chlamyde figurant avec des femmes : cela n’est bon qu’à des bergers. Au reste, j’ai remarqué avec plaisir que les tonnelets des hommes et les paniers des femmes sont également bannis. Enfin les Danaïdes sont, supérieurement à tout autre opéra, le spectacle des yeux : scènes remplies, tableaux-gracieux, imposants et terribles, c’est une succession de grandes images qui, je le répète, occupent et amusent, et auxquelles les charmes de la musique donnent de la vie et de l’intérêt. Mais, pour bien sentir le mérite de cette musique et apprécier tout ce quelle peut valoir, il faut l’écouter plus d’une fois ; c’est ce que je ferais une seconde, si j’ai du temps de reste ; car je veux voir aussi la Caravane. Quant à Figaro, il faut se dépêcher : on a envie de la (sic) faire tomber, on répand que la Reine a dit qu’elle n’y viendrait pas, parce que cette pièce était indécente, et bientôt il sera du ton pour beaucoup de femmes de n’y pas aller. Du moins, c’est ce que prétendent certaines gens et Mlle de la B[elouze]. À la première fois, qu’on la donnera, je tâcherai de ne pas la manquer.

La virtuose, dont les conseil me ferait tant de bien, vient trois fois la semaine dans mon voisinage ; mais les audiences ou autres courses ne me permettent pas toujours de la recevoir à l’heure où il lui est possible de venir, et je n’ai pu en profiter encore qu’une fois depuis la première. Je ne puis aller au spectacle sans perdre de l’anglais et de M. Parault. C’est ainsi que tout se compense.

Le livre de M. de Vin est joint aux autres ; ce n’est pas, si je me rappelle bien, un volume d’histoire naturelle, comme tu me l’écris, mais seulement d’histoire : au reste, tout cela est chez Flesselles, qui ne part point encore avant dimanche, parce qu’il a promesse du contrôleur général pour samedi et que ses nouvelles demandes seront discutées au Comité prochain. Je n’ai pas revu M. de Bray depuis l’envoi de la note ; le frère est passé hier chez lui sans le rencontrer. Il n’y a rien de nouveau de Rouen. Tu ne me dis plus rien des Anglaises.

Je n’ai rien reçu de toi depuis ta lettre de dimanche, quoique j’en aie trouvé trois en arrivant. J’en ai toujours faim et je compte les jours où il ne m’en vient pas. Peut-être l’ami d’Antic m’en apportera-t-il cet après-midi. Nous avions fait partie d’aller voir la pompe à feu ; je ne sais si cela tiendra[223]. J’attends le chanoine, qui est venu ce matin durant mon absence et qui doit revenir vers quatre heures. C’est le seul parent, de mon côté, que je semble avoir et que j’aie effectivement.

Je vais prendre une prise de forte-piano ou d’anglais. Adieu, mon bon ami, je commence à voir le bout de nos affaires, sans savoir quel il sera ; mais quel qu’il soit, je revolerai près de toi avec bien de l’empressement. Au moment où je te donne cet adieu, l’ami, son aimable sœur arrivent et me chargent pour toi de mille choses. Je te quitte pour me livrer au plaisir de les entretenir et de partager tout ce qui les affecte. Adieu, mon ami[224].


132

[A ROLAND, À AMIENS[225].]
Jeudi, 6 mai 1784, — [de Paris].

Le paquet des bureaux et ta lettre d’hier, mon bon ami, m’arrivent en même temps ; la lecture de l’un et de l’autre m’a fait répandre des larmes d’attendrissement, de plaisir et de regrets. Rien ne peut réveiller les charmes du sentiment qui rend notre union si douce sans me rendre plus pénible l’éloignement où je suis de toi. Je l’apprendrai de nouveau que, préalablement et par crainte de ne pas avoir audience avant samedi, j’avais écrit à M. Bld. [Blondel] une assez jolie lettre, et elle venait de partir lorsque j’en ai reçu une de ses bureaux où l’on mande que M. Bld. [Blondel] me recevra demain, à onze heures, avec plaisir. J’ai trouvé l’expression douce, autant que la chose qui m’est accordée da prima sur la simple demande dont j’avais chargé le secrétaire.


P.-S. de Lanthenas, [du 7 au matin] :

Je me suis chargé, mon ami, de vous expédier les lignes ci-dessus et d’y ajouter ce que la soirée d’hier fournissait à la chère sœur à vous dire. Elle est rentrée hier à neuf heures et demie, assez fatiguée : nous venions des boulevards où nous avions été obligés de nous réfugier, encore avec peine, aux Variétés amusantes[226]. Le Théâtre-Français était assiégé, longtemps avant quatre heures, par plus de monde qu’il n’en faut pour remplir ce qui n’est pas loué d’avance. J’y parus alors pour me procurer des billets, je dus y renoncer après avoir tenté de me pousser. Un pauvre diable à demi étouffé fut élevé par-dessus les têtes et tiré du centre où je suis étonné qu’il n’ait resté foulé aux pieds. Cette foule était au bureau des secondes, premières et galeries, et il y avait déjà aux portes de la Comédie, en personnes pourvues d’avance, de quoi les remplir. Je suis revenu à l’hôtel. J’ai proposé à la chère sœur la Caravane qu’on donnait à l’Opéra. Nous y avons couru ; tout était plein, les secondes même, avant cinq heures, et nous nous sommes rabattus aux boulevards que nous avons trouvés pleins de gens qui, comme nous ; y affluaient des Français, de l’Opéra ou des Italiens[227] où la Reine est venue, après la revue du Roi, voir Blaise et Babet[228]. Nous n’avons point été fâchés d’avoir vu le spectacle que nous avons rencontré. La chère sœur a mis dans son répertoire plusieurs petites pièces qui peuvent être citées, et puis le fameux Volange[229], plus fameux encore sous le nom de quelques rôles triviaux qu’il a joués avec un concours prodigieux.

J’espère, mon ami, que nous nous reverrons bien et longuement avant aucune longue séparation ; et puis, pour mon compte, aura-t-elle lieu ? Il faut avouer que ce n’est encore guère avancé. Je reçois hier une lettre qui doit, je crois, me déterminer à suivre le vent qui me pousse à Montpellier, et à y finir de prendre ce bonnet de docteur vers lequel vous m’avez déjà conseillé de marcher au plus vite. La chère sœur voulait que je visse M. d’Hervillez, etc., etc… J’aurais mille raisons plus fortes que celle-là pour m’arrêter encore à différer ; cependant l’espérance de ce que je pourrai faire de mieux pour elles toutes, quand je serai débarrassé de ce doctorat et que j’aurai vu ma famille, me fait pencher à me rendre au plus vite à Montpellier.

Voilà huit heures. Je cours mettre la présente à la poste. Un mot là-dessus, s’il vous plaît. La chère sœur se rend ce matin à l’audience particulière de M. Bld. [Blondel], à 11 heures ; à 3 heures, elle compte aller voir Dom Blanc. Je vous embrasse, mon ami, corde et animo.


P.-S. de Bosc :

Je ne sais comment je trouve la lettre de mardi dans ma poche. Il me semble vous avoir écrit hier. Peut-être y avait-il plusieurs feuilles et que je n’y aurai pas fait attention. Je n’ai pas vu votre femme hier. Je ne la verrai probablement pas aujourd’hui ; mais demain, je la force à devenir minéralogiste en la conduisant chez de l’Isle[230].

133

[À ROLAND, À AMIENS[231].]
Mercredi soir [12 mai 1784], — de Paris.

Je ne t’ai pas écrit hier, mon ami : ce n’est pas faute d’avoir tenu la plume, car j’ai griffonné tout le jour à Versailles. J’ai fait une vingtaine de précis nouveaux, dont j’ai remis partie à Mme d’Arb[ouville] pour les distribuer aux différents ministres et aux membres du Conseil des dépêches au moment où l’affaire devra y être portée, partie à M. Faucon qui doit en envoyer çà et là, et partie que j’ai aussi adressée à quelques personnes. Mme d’Arb[ouville] a vu hier M. de Saint-Romain, moi je vis M. de Ville ; j’ai su de l’une et de l’autre part qu’on trouvait la lettre très avantageuse, mais point chaude et tranchante comme il la faudrait dans une affaire que les ministres répugnent à proposer parce que le Roi n’aime point à accorder les grâces de ce genre. Au reste, M. de Saint-R[omain] promet de mettre l’affaire incessamment sous les yeux du ministre ; Mme d’Arb[ouville] doit, d’ailleurs, parler à M. de Verg[ennes]. Déjà M. d’Arb[ouville] lui en a touché quelque chose. Mais il y a sur le tapis trois demandes de cette nature, bien appuyées, et qui sont là depuis six mois ; trois fois Madame Adélaïde a essuyé des refus pour pareille grâce, et depuis très peu de temps M. de Verg[ennes] nous portera-t-il au Conseil dans peu ? Voudra-t-il que l’affaire réussisse ? Rien de cela n’est bien certain. Le Conseil des dépêches ne se tient que tous les samedis ; il ne serait nullement étonnant que trois, quatre samedis se passassent avant qu’on nous mit sur les rangs. Ma célérité a fort étonné Mme d’Arb[ouville]. Tout les gens à affaires ne parlent que par moi ! J’ai été à mon tour voir M. de Saint-Rom[ain] ; j’ai causé, raisonné, pressé, obtenu des promesses ; il est aimable, quoiqu’il ne soit plus très jeune ; c’est le plus causant, le plus aimable que j’aie trouvé dans les bureaux. Je me trompe fort où il serait homme à se payer d’une certaine monnaie que malheureusement je ne débite pas. Avant de quitter Versailles, je lui ai envoyé un exemplaire de tous tes ouvrages, accompagnés d’une lettre que je crois très forte et très bonne. Je n’ai point trouvé à la chancellerie le secrétaire pour qui M. Faucon m’a donné une lettre ; je viens le chercher ici ; je joue aux olivettes avec M. de Noiseville[232], à qui j’ai pris le parti d’écrire et qui me répond en me donnant rendez-vous pour lundi. Je vais faire tout ce que je pourrai pour mettre du monde en campagne, et, tous les possibles tentés, toutes les précautions prises, je remettrai l’issue aux événements et à Mme d’Arb[ouville], qui est certainement active et zélée, et je retournerai te joindre, à moins d’une grande espérance de décision plus prochaine, parce qu’alors je tenterait et remuerais jusqu’à la fin.

Mais il ne faut pas non plus payer un bien incertain de tant de pertes réelles, et c’en est de terribles qu’un temps si long passé loin de toi. En arrivant de Versailles, je me suis jetée dans un fiacre pour voir quelques gens ; j’ai trouvé un secrétaire qui venait de dîner et qui ma embrassée fort sans façon : c’est M. Noël[233], que Flesselles connait. J’ai cherché partout ce matin, sans pouvoir le rejoindre, un valet de chambre de M. de Ségur[234], dont je ne sais seulement pas le nom : demande-le encore à Flesselles pour me servir dans le besoin. Il faudra bien que je revoie les Intendants du commerce. Tout combiné, en supposant que je laisse l’affaire en l’air, mais voulant disposer avant tout ce qui me sera possible, je ne pourrai te revoir encore d’une douzaine de jours : je ferai un dernier voyage à Versailles avant de partir. Lis, dans un Almanach royal, les membres du Conseil des dépêches : tu verras quelle kyrielle. J’ai des craintes que ce M. de Saint-R[omain] ne me joue le tour de faire renvoyer l’affaire à M. de Breteuil[235], parce qu’il a la Picardie dans son département. Je viens de répondre au frère dont je te fais passer la lettre ; je lis les tiennes. J’en avais long à te conter, mais j’ai encore des précis à faire, car il en faut toujours avoir dans les poches ; je suis fatiguée, j’ai mal dormi à Versailles, le dîner que je viens de prendre en arrivant, à cinq heures, me chiffonne. Les pieds me brûlent de retourner près de toi : je suis dans une situation d’âme singulière et je ne sais trop ce que j’écris. En vérité, nous sommes trop honnêtes gens pour réussir ! Enfin nous nous aimerons toujours, et avec cela nous pourrons nous passer de bien des choses. Adieu, mon cher et tendre ami, adieu. Embrasse Eudora et écris-m’en toujours.

La lettre de Messine[236] est touchante ; mais je suis trop livrée aux affaires, à leur tracas, à leur sécheresse, pour être disposée à répondre ;. du moins, je sens ainsi à ce moment.


Lettre du de Crespy :

À mon retour, mon cher frère, j’ai écrit à ma sœur, à Paris, par l’adresse de M. d’Antic ; mais a-t-elle reçu ma lettre ou non, je n’en sais rien, car je n’ai point reçu de réponse. Je hasarde encore celle-ci par la même voie et, si dans huit jours je ne reçoit point de réponse, je ne m’en servirai plus. J’ai tardé jusqu’à ce jour à vous écrire, parce que je voulais en même temps vous mander quelque chose de notre chapitre ; nous en avons reçu des nouvelles hier[237]. L’on n’avait encore nommé que les définiteurs, qui sont ceux qui font toutes les opérations du chapitre : 1° Dom Le Moine, supérieur général ; 2° Dom Corial, prieur de Cluny ; 3° Dom Gastebois, notre prieur ; 4° Dom Berchoux, prieur de Coincy ; 5° Dom Petitjean, prieur de Châlons ; 6° Dom de La Cuisine, prieur de Nanteuil ; 7° enfin, Dom Debenne, prieur de Layrac. Leur élection a été fort tumultueuse ; il parait que le parti de Dom de La Croix a eu entièrement le dessous.

Dieu veuille nous prendre sous sa sauvegarde, car nous sommes dans une terrible crise ; je vous en dirai davantage la première fois que je vous écrirai, ce qui sera dès que nos opérations seront finies. Donnez-moi des nouvelles de ma sœur et de ma lettre si elle l’a reçue, car tout cela m’inquiète fort. Portez-vous bien tous. Je vous embrasse.


Ce 8 mai 1784.

Je verrai demain au soir le R. Carrichon[238] aux Carrières, je lui parlerai de vous ; je lui en ai déjà écrit deux mots, mais je lui en dirai davantage.

134

[À ROLAND, À AMIENS[239].]
13 mai 1784, — de Paris.
La première partie de la lettre est de Lanthenas.

Je ne vous écrivis pas hier, mon ami ; je fus courir très à bonne heure, et avant je copiai un précis que la chère sœur m’avait fait passer la veille et que je devais faire passer au secrétaire de M. de Vaudreuil qu’elle n’a pu joindre et s’attacher de vive voix à Paris, ni à Versailles où elle l’a été chercher plusieurs fois. Enfin la lettre dont elle a accompagné le précis a aussi bien fait ; il a répondu en témoignant les meilleures dispositions et lui donnant rendez-vous pour lundi matin. J’espérais faire un bon usage de la copie que j’avais tirée pour obtenir une bonne recommandation auprès du Garde des sceaux, qui est un des plusieurs autres à qui il faut maintenant faire recommander l’affaire, comme membre du Conseil des dépêches où l’affaire doit être portée. La personne sur qui je comptais part aujourd’hui avec toute sa famille pour un voyage de trois mois dans les provinces méridionales, et je n’ai pas pu même éprouver la bonne volonté soit de lui, soit de ceux dont j’espérais pouvoir me prévaloir auprès de lui. La chère sœur a un secrétaire du Garde des sceaux qui pourra peut-être la servir en place suffisamment. Elle est arrivée hier de Versailles, y ayant beaucoup vu et remué, sans en prendre l’espérance d’une prompte décision, ni même d’une réussite certaine. Après avoir trouvé des recommandations auprès du tous les membres du Conseil, il faut que l’affaire y soit portée ; les portefeuilles sont pleins et regorgent ; ces affaires sont toujours poussées derrière les autres ; et à ce moment, il y en a trois de même nature, bien recommandées, bien fondées, que M. de Verg[ennes] éloigne pour faire passer d’autres plus pressées, et où un système particulier que le Roi s’est fait ne se trouve pas blessé ; car l’opinion qu’il a sur la grâce de cette distinction sollicitée, juste en soi, mais point assez raisonnée pour l’état des choses, est si connue de tous les gens en place, que c’est la première objection qu’ils mettent en avant. Avec tout ce peu d’assurance de réussite, tout cet embarras de sollicitations, il faut encore avoir de petits contre-temps très déplaisants et très chagrinants. La chère sœur vous avait écrit lundi au soir, jour de son arrivée à Versailles, par M. D. [d’Antic] ; très au long, six pages et plus. La lettre aurait dû vous parvenir avec la mienne du mardi. Elle avait l’esprit tranquille là-dessus, jusques à son arrivée ici que, trouvant M. D. [d’Antic] et lui pariant de sa lettre, elle en a appris qu’il n’en avait rien reçu. À l’inquiétude qu’elle en a pris s’est joint celle de plusieurs commissions, lettres, etc., qu’elle a été obligée de faire faire, de faire porter par des commissionnaires de place ; elle a écrit sur-le-champ à l’hôtesse chez qui elle a logé, et elle attend à présent, avec beaucoup d’impatience, ce quelle pourra savoir de la cause d’un contre-temps qui la mettait hier dans une très grande peine. Comme elle est très fatiguée et qu’elle a eu plusieurs expéditions à faire hier au soir, je me suis chargé de vous ébaucher ce qu’elle avait à vous dire là-dessus et de lui porter la lettre avant de sortir pour la remettre au bureau de M. D. [d’Antic], afin qu’elle y joigne quelque chose.

On donnait hier la septième représentation de Figaro. J’attendais la chère sœur pour l’y conduire, mais elle n’arrivait pas, et M. D. [d’Antic], étant arrêté à la vente des effets de Monsieur son père, vint me prier de lui faire le plaisir d’aller donner des passeports pour lui. Je fus donc passer la soirée à son bureau où j’ai beaucoup causé d’un M. Mitier[240], docteur de Paris, qui est aussi en très grande crise avec sa Faculté. Mesmer, pour cette raison, se l’est associé et a été au-devant de lui, quoique ce soit une occasion toute différente qui a brouillé ce docteur avec la compagnie. Il s’agit d’une maladie très répandue, très secrète et plus nuisible peut-être par les fausses craintes et les remèdes qu’elle fait prendre trop dangereux, que par elle-même. M. Mitier prétend la guérir infailliblement et sans danger, comme sans altération du tempérament, avec de simples végétaux ; il offre des preuves et on le raye du tableau.

J’ai reçu une lettre de mon évêque, accompagnée d’une de recommandation pour une comtesse qui peut m’introduire chez Deslon.

Savez-vous que le père Hervier[241] est à Bordeaux, qu’il y gagne beaucoup et qu’il donne la doctrine pour 25 louis ?

Connaissez-vous ce qu’on dit du magnétisme des prêtres indiens ?

Je vous embrasse, mon ami.


Ici, Madame Roland prend la plume.

Tu recevras celle-ci, bon ami, en même temps que celle que j’ai remise hier soir à l’ami d’Antic, et que je te fis en arrivant. Je regrette beaucoup celle de Versailles où je te répondais à mille petites choses au courant desquelles je ne suis plus, et où je raisonnais longuement sur nos affaires. Cela me contrarie extrêmement, car, le moment passé, on ne s’y reporte plus aisément. Le frère a vu les imprimeurs et les a de nouveau pressés ; je les reverrai encore. Mme Bussière était malade quand je suis partie ; je ne l’ai plus trouvée à mon retour.

Au sujet de l’ami d’Antic, je n’entend rien à ce que tu m’en dis, et je le vois aussi ne sachant trop, sur tes lettres, à quelle sauce manger le poisson. Je lui répétais, à cette occasion, ce que je t’écrivais dans ma lettre perdue. : « Quand vous voulez, vous autres lions, plaisanter entre vous, vous avez toujours la voix rude et la patte raide ; laissez le caquet à nous autres petits oiseaux, qui pouvons nous jouer sur votre crinière sans chagriner personne[242] ». Ce qu’il y a de vrai, c’est que ce pauvre ami est dans une situation d’âme la plus triste qu’on puisse imaginer. Dégoût de tout, apathie absolue, malheureux en vérité ; la santé s’en ressent, comme il est inévitable.

Je vais trouver un secrétaire, voir Mlle de la B[elouze] et faire ce que je t’annonçais hier : tous les possibles, puis m’en aller.

Adieu, mon cher et bon ami ; je t’embrasse de tout mon cœur.


Lanthenas ajoute :

M. D. [d’Antic] a tant en tête la partie d’Ermenonville, que, ne pouvant avoir lieu dimanche, puisque la chère sœur à rendez-vous lundi, sans compter ce qui viendra, qu’il proposait hier d’y aller quand elle s’en retournera, et de demander alors au frère (?) des chvx [chevaux] pour son retour à Amiens par Crespy[243]. Mais la chère sœur ne le goûte pas pour beaucoup de raisons.

135

À ROLAND, À AMIENS#1.
Vendredi, 7 heures du matin, 14 mai 1784, — [de Paris].

Je trouve très joli de t’écrire en m’éveillant et dans mon lit ; c’est un plaisir que je prends quelquefois ici ; jamais je ne puis en jouir à ce maudit Versailles, où les lettres qu’on fait se perdent encore. J’ai cela sur le cœur, et cette peine me revient toujours ; il faut pourtant l’oublier et revenir à nos affaires. Je te l’ai dit, mon ami, nous croyons, et avec quelque raison, avoir beaucoup fait que d’en être venus à faire rendre un témoignage favorable à des gens de mauvaise humeur, et de les avoir portés à faire écrire au ministre que tu méritais la bienveillance et la protection du Conseil. Assurément ceux qui ont fait cela ne pourront se refuser à t’accorder une bonne retraite lorsque tu la solliciteras ; ceux qui ont fait cela pourraient bien moins parler de révocation ou de rien qui en approchât, etc. Voilà donc un succès d obtenu ; c’est une ovatio ; quant aux honneurs du grand triomphe, je ne me flatte pas de les avoir dans cette campagne. L’opinion du Roi est réelle, tenace comme toutes celles qu’il adopte, très connue, et en conséquence tous les ministres répugnent à proposer quoi que ce soit qui la contrarie, qui les oblige à se mettre en frais pour la vaincre, et qui les expose à un refus. Voilà notre grande difficulté. ; sans elle, nous pourrions regarder la lettre de M. de Calonné comme suffisante ; mais pour faire renverser un tel obstacle, cette lettre n’est point assez chaude ; elle ne rend qu’une simple et faible justice : elle te présente comme un homme qui a bien mérité ; il faudrait qu elle t’offrit comme un homme supérieur et extraordinaire qui mérite une distinction réservée maintenant pour les sujets rares, les cas extrêmes : c’est-à-dire ce que l’on voit et juge tel. On ne pourrait suppléer au défaut de ce véhicule que[244] par un nombre de fortes protections qui voulussent la chose et la fissent vouloir au Conseil ; encore la fantaisie de Sa Majesté ferait-elle peut-être tomber à plat l’échafaudage. Cependant, comme il ne faut avoir rien à se reprocher, j ai été voir hier un secrétaire du Garde des sceaux, jeune homme doux, honnête, à qui j’ai depuis envoyé un exemplaire des Lettres et de tous les mémoires ; il doit mettre ceux-ci sous les yeux du Garde des sceaux. Ils viennent de partir (j’entends le ministre et ses gens) pour Versailles ; au retour, je tenterai de faire présenter au Garde des sceaux tous tes ouvrages ; s’il était possible de produire par eux une impression forte, de faire croire que la chose demandée est une justice, ce serait une victoire : car le Garde des sceaux et M. de Verg[ennes] ne font rien de ces sortes d affaires l’un sans l’autre. La persuasion du Garde des sceaux, les sollicitations de Mme d’Arb[ouville] près de M. de Verg[ennes] pourraient peut-être conduire au but désiré. En vérité, c’est en tout ceux qui ont déjà beaucoup qui peuvent avoir davantage ; si nous étions fixés à Paris avec seulement quinze mille livres de rente, et que je me dévouasse aux affaires, j’ai presque dit à l’intrigue, je ne serais pa, s embarrassée de faire beaucoup de choses. C’en est une désolante que ce transport continuel des ministres à Versailles et à Paris alternativement ; on ne peut imaginer combien cela déroute les solliciteurs et allonge la courroie.

J’ai été voir hier Mlle de la B[elouze]. Une singularité qui m’a paru frappante, c’est qu’elle, qui comptait pour tant le témoignage de ces Intendants, regarde maintenant la lettre obtenue comme rien ; c’est, dit-elle, une chose dont il ne vous reste rien entre les mains, où les Intendants ne sont seulement pas nommés, et dont on ne peut se prévaloir, etc… Comme si un témoignage ostensible que le ministre n’a pu rendre que d’après eux, dont les copies restent sur les registres dans les bureaux même de Bld. [Blondel], dont l’original est passé plus haut, qui n’a pu se faire que d’après le concours de tous, à la connaissance d’un grand nombre, et donné aux intéressés mêmes, était un fait équivoque, impossible à rappeler et incapable de ramener du moins plusieurs d’entre eux, si un seul voulait agir au contraire. Enfin chacun a ses travers, et ceci m’en a paru un bien pommé, aussi j’ai répondu à ses témoignages de regrets que j’eusse pris tant de peines inutiles, que j’avais la seule chose sur laquelle j’eusse compté et que je ne croirais pas mon voyage perdu en restant à ce point. Nous sommes toujours les meilleures amies du monde, et peut-être n’y a-t-il que l’extrême envie qu’il y eût davantage qui lui fasse estimer si peu ce que nous avons ; je le crois volontiers.

J’ai fini ma matinée d’hier par visiter les tableaux du Palais-Royal[245] ; chose délicieuse que je verrais et reverrais bien des fois. J’avais été près de la Bibliothèque du Roi, au Marais[246], j’étais horriblement fatiguée ; le dîner a réparé, et j’ai employé le reste du jour avec l’ami d’Antic chez le bon M. de Lille[247] qui nous a montré ses cristaux, etc. ; autre chose dont je ferais un cours si j’étais ici. Aujourd’hui, la matinée se passera à faire lettres, précis, toilette, voir Prault, la petite sœur, et ce soir Figaro. J’écrirai au premier jour à M. Audran[248]. Je ferai le paquet pour M. Houel[249] demain ; j’irai à l’audience de B[londel] le remercier, car il a si bien fait qu’il a tout le mérite de la chose et qu’en ayant bien étudié peut-être à ne pas faire la lettre trop bonne, nous sommes pourtant nécessités à avoir l’air de lui être très obligés ; c’est même une adresse que de supposer qu’il a beaucoup fait et d’affecter d’être sa dupe jusqu’à un certain point ; c’est se ménager le droit d’en exiger davantage. Je t’ai dit que j’étais merveilleusement avec Cottereau qui m’a envoyé la copie, sans même avoir demandé l’agrément de Bld. [Blondel]. J’attendrai donc, en remuant ici ce que je pourrai, que Mme d’Arb[ouville] me mande ce que M. de Vg. [Vergennes] lui fait entrevoir du moment de proposer l’affaire et de l’espérance à concevoir. Je retournerai presser M. de Saint-R[omain]. Je mettrai en l’air et j’aviserai à m’en aller si l’issue n’est pas prochaine. Les d’Huez sont à leur campagne[250] depuis bien longtemp ; je leur écrirai à loisir. Fais-moi passer d’autres adresses, je recevrai le tout ensemble. Demain après-midi j’irai voir Mme d’Agay. Définitivement, mon cher ami, le Clos, la verdure, Eudora, la délicieuse paix, la ravissante amitié, nous aurons tout cela et je me moque du reste. M. de Saint-R[omain] est bien le seul homme nécessaire du bureau de M. de V[ergennes] ; je le reverrai, il peut beaucoup et il est prenable. Le frère finira, je crois, par aller à Nancy[251] où il terminerait dans huit jours ; nous l’aurons, à ce que j espère. M. Parault te dit million de choses. On a arrêté des lettres à l’ami, c’est ce qui me fait par ménagement t’écrire encore aujourd’hui directement.

Adieu, mon bon ami ; ménage-toi, je t’embrasse de tout mon cœur et, très indépendamment de nos affaires, quoi qu elles puissent devenir, je me réjouis de l’idée d’aller bientôt te rejoindre. Et le brave Fless[elles] ? Sa femme ? Dis-lui beaucoup pour moi. Souvenir affectueux au docteur ; honnêtetés aux voisins. Te voilà donc encontessiné[252] ? Mlle de la B[elouze] la trouve très bien, en est fort contente. M. de B[ray][253] m’impatiente ; je l’ai rencontré dans la rue, il dit que l’affaire de de Neufchâtel passera, mais qu’il faudra bien prendre garde à l’adresse, etc… Et rien ne finit !… Enfin nous verrons ; voilà l’heure qui me presse ; adieu, adieu.

Je t’avais répondu sur la dédicace, mais… j’oublie qu’il faut le répéter, parce que c’est dans la lettre perdue, ce serait comme un clou à un…, et plutôt entrave que secours ; car on se…[254] demander ces choses comme si elles étaient importantes, et ensuite on n’y fait pas la moindre attention. Ne courons pas deux lièvres ; nous aurions l’air d’importuner par une deuxième demande, et l’on ne nous saurait aucun gré de l’affaire en soi. Je t’enverrai la copie des notes demain.

L’idée de la reconnaissance est chimérique, c’est une rêverie de Nestor ; il faut pour cela des titres dont nous n’avons pas le quart.

J’ai gardé le cahier de musique énoncé sur la note. Dis-tu un mot de moi à ma petite inclination, M. Villard ? Par ma foi, si je me souvenais de l’adresse du père, j’irais le voir une surveille de départ : j’aurais le mérite d’une honnêteté et d’éviter l’air d’avoir cherché ou d’avoir voulu éloigner ; mais voyez un peu la grande affaire ! Celle du marquis[255], de ses moutons et chiffons est au diable, faute d’argent et peut-être d’une meilleure tête.

J’ai dû écrire à Despréaux suivant ton avis ; il me semble que les affaires sont comme la tête de l’hydre.

L’ami d’Antic va avec sa sœur et deux amis, hommes et femmes. à Ermenonville dimanche prochain ; ils seront absents deux jours ; ainsi ne m’adresse rien par lui samedi et dimanche. Tu sais mes raisons pour ne pas être de la partie : 1° préférence fort naturelle de la faire avec toi ; 2° affaires qui pourraient se remettre à la rigueur, mais qu’il est mieux de suivre et de vider pour te rejoindre plus vite.


136

À ROLAND, À AMIENS[256].
[ De 10 au 15 mai 1784, — de Paris.]

Je te contais, dans ma lettre perdue, ma visite chez Mme d’Arbouville, la réparation faite comme je m’y attendais et comme je l’avais amenée, le tout sans mot dire et se sentant fort bien. Mais nous causerons de cela et d’autres choses, s’il m’en souvient, car dans ce tourbillon de petites misères il en échappe beaucoup, et c’est ce qui me fait regretter les lacunes d’une correspondance suivie. Que fait Eudora ? Couper des jarretières, appeler les passants, manger comme un petit loup, courir et crier, caresser son papa, prononcer maman quand tu le lui rappelles : voilà sa vie, n’est-ce pas ? Adieu.

J’envoie les notes par les bureaux.


P.-S. de Lanthenas :

J’ai appris hier de M. Desrosières [ Pilâtre de Rozier], qui vous dit mille et mille choses, que M. Court de Gébelin est mort entre les mains de Mesmer[257]. C’est malheureux pour la doctrine ; quoique un fait pareil, simple et isolé, ne prouve rien, on ne manquera pas d’en tirer avantage, précisément parce que M. de Gébelin a été un des prôneurs. Avant-hier, M. Poissonnier, comme commissaire nommé pour Desbon, devait s’y rendre avec les autres pour recevoir son secret, ce qu’il sait au moins de celui de Mesmer. Mais la compagnie qui le lui a acheté s’est, dit-on, réunie pour le publier, et on assure qu’il est sous presse, avec la théorie sans doute, car sans elle on assure que la découverte réduite à ses simples procédés est peu brillante. On ajoute que l’application en est très difficile, et que, quand ce sera connu, il sera aussi difficile et aussi rare de bien magnétiser qu’il l’est aujourd’hui de faire un bon usage de notre médecine, c’est-à-dire de notre meilleure. C’est ainsi que s’exprimait un initié au collège de chirurgie. Il disait, entre autres choses extraordinaires, que celui qui a le pouvoir magnétisant regardant le soleil, un autre le regardant aussi pouvait être magnétisé, et de même un tiers étant mis à la place du soleil. Il faut avouer que cela a l’air diablement occulte et que la preuve et l’explication doivent en être d’autant plus merveilleuses.

Je viens de faire une lettre à Mesmer, je ne sais ce qu’elle produira.

Mon père me demande subito et me défend de passer par Lyon.


137

À ROLAND, [À AMIENS[258].]
Ce dimanche, [16] mai 1784, — de Paris.

Ce début est de Lanthenas.

Je suis chargé, mon ami, de commencer à vous dire un pettit mot à la suite duquel la chère sœur qu’on doit déjà coiffer vous dira le sien. M. D. [d’Antic] lui porta hier votre dernière de vendredi et soupa avec elle. Il l’engagea à faire promener un peu aujourd’hui sa sœur, et la partie s’est arrangée pour aller prendre des œufs frais au bois de Boulogne, où je crois que nous en avons pris ensemble sous des acacias. La chère sœur, pour pousser son affaire à fin, aurait assurément le temps de se reposer, si elle pouvait se résoudre à l’entendre. Quoique le nombre des personnages qu’il s’agit à présent d’intéresser soit plus grand, la marche lui en est connue à présent, et le délai pour la faire présenter étant indispensable lui laisserait le temps de faire tout à son aise. Mais elle veut partir et vous rejoindre, et cela incessamment. Quoiqu’elle fit le voyage d’Ermenonville avec plaisir, le retard que cela semblerait lui faire et l’embarras d’arranger la suite de sa marche jusqu’à Amiens l’empêchent d’y songer, à moins qu’elle ne puisse pas s’y refuser. Elle fut hier pour rendre visite à Mme de La Touche[259] avec qui elle devait faire cette partie, proposée par l’ami D. [d’Antic] ; elle ne l’a pas trouvée, non plus que votre Intendante qui se trouve malade, prit hier médecine et a fait sans doute à beaucoup d’autres le plaisir de ne pas les recevoir. Mon ami, la chère sœur ne s’est jamais flattée de réussite dans l’affaire, et elle était bien loin d espérer ce qu’elle a obtenu. Elle n’est cependant pas perdue, et il semblerait, à la tristesse quelle vous donne, qu’elle fût tournée aussi mal que les craintes que vous avait inspirées Mlle de la Blz. [Belouze] et la correspondance de vos Intendants du commerce auraient pu vous la faire craindre.

Le Longponien fera assurément des remarques sur les changements d’une affaire qu’il n’aurait jamais cru pouvoir être portée là où elle est, et sur l’éclipse totale des apparences qu’il redoutait, changées en preuves contraires et authentiques.

Je ne vous dirai pas encore aujourd’hui le prix de l’Odyssée. M. D. [d’Antic] le savait hier. Je le lui remboursai dans le temps de ses plus grands embarras, et cela est resté là ; il m’en cherchera la note, et la première fois je vous le dirai.

Nous allons respirer le bon air au bois de Boulogne ; votre sœur à vous, au rapport de son frère, en avait besoin[260], et je persuadai à celle que vous m’avez donnée qu’elle en recevrait du bien aussi. La santé se soutient bien ; en exerçant ses forces, elle en a acquis, quoique cependant plus de fatigue et un peu moins de soins et de repos doivent faire désirer qu elle vous rejoigne bientôt et qu’elle prenne un peu plus d’embonpoint. Je voudrais porter ce matin encore ma lettre à Mesmer et en faire une pour Reims d’où l’on m’a répondu, mais on m’a demandé des inscriptions de trois ans : je n’en ai que de deux ans et demi[261]. Mon père me demandait tout de suite, mais son ami m’a fait passer les six cents livres. Je suivrai poir passer docteur. Je vous irai voir en y travaillant, mais je ne crois pas devoir porter aucun autre retardement à revoir ma famille, qui paraît me désirer. J’avoue que j’espère malgré tout avoir beaucoup de plaisir à revoir mon pays et que j’en ai une envie assez forte. Notre amitié m’y suivra, et là, comme ailleurs, elle animera tous les goûts que vous me connaissez, que j’y cultiverai autant que je le pourrai et dont je désirerais que vous partageassiez les jouissances.

Je vous embrasse, mon ami.

Je ne te dirai qu’un mot[262] ami, car je suis tenue par la tête[263], mais je suis en peine de ton inquiétude ; ma santé est bonne autant qu’elle peut l’être avec l’extrême impatience d’aller te rejoindre. Je pense que l’ami t’exprime tout ce dont je l’avais chargé, et je ne me donne pas le temps de lire sa causerie, l’heure me serrant de très près. Tu vois que sur notre affaire il n’y a rien qui doive tant nous étonner ; c’est très difficile en soi, sans être totalement désespéré ; je ferai ce premier jour les courses et visites dont je t’ai parlé ; je ferai mes adieux à Mme d’Arb[ouville] et je prendrai mes arrangements pour m’en aller. Le frère irait à Reims ; ainsi, dans la supposition d’Ermenonville, je crois qu’il vaudrait autant que la bonne vînt avec moi ; mais je ne suis nullement décidée ; cela tiendra aux circonstances. Adieu, je me sens aise, parce que j’espère t’embrasser bientôt, et je me moque du reste, qui définitivement ne fait pas grand’ chose au bonheur. Addio, ancora addio ; ti bacio tenerissimamente.

138

À ROLAND, [À AMIENS[264].]
Lundi, 17 mai 1784, — [de Paris].

Tu n’auras pas de mes nouvelles demain, mon bon ami, ni de celles du frère ; car l’ami d’Antic t’en aura peut-être donné s’il a eu un instant à lui. Je t’écris bien au delà de l’heure du courrier, et fort impatiente contre le secrétaire de M. de Vaudreuil, que je n’ai point trouvé quoiqu’il m’eût donné rendez-vous : il est vrai que j’étais en retard de dix minutes, et l’exactitude de ces messieurs est grande parfois. Il me dérange extrêmement d’aller le chercher demain, que je dois être successivement aux Gobelins et à l’audience de M. de Tol[ozan][265]. Voilà encore de quoi se ruiner de fiacres, quoique en étant fort alerte et matinale ; mais après-demain il sera à Versailles et j’aurai à me rendre à la chancellerie, rue de Richelieu, et chez M. de Mt [Montaran] à l’audience. Nous avons été hier au bois de Boulogne. La journée était superbe, j’ai songé à ce que tu faisais : nous avons chanté la Fête des bonnes gens, et j’ai pleuré comme une petite sotte. Je me meurs d’envie de retourner près de toi : les heures, l’air que je respire, tout me pèse et me suffoque. Jeudi, je vais à Versailles savoir ce qu’a fait Mme d’Arb[ouville], donner un coup d’épaule et dire adieu à tout, in petto. L’ami d’Antic a fort envie que j’aille à Ermenonville, parce qu’un certain homme, le seul des prétendants de la sœur qui ne leur ait pas tourné le dos, doit être de cette partie, et que le frère désirerait que quelqu’un d’adroit profitât des circonstances pour tirer au clair les intentions du personnage. Il m’a dit cette raison entre nous deux ; j’ignore si sa sœur même le sait encore.

Mais voici bien du nouveau : Dom Chabrier m’a interrompue et m’a apporté une lettre du Crespysois qui vient d’être nommé prieur à Coincy[266] ; il regrette son séjour de trente ans et de ne nous y avoir pas vus. Serait-ce le moment de profiter du peu de temps qu’il y reste encore ? Qu’en penses-tu ? N’étant plus de cette maison, pour ainsi dire, aurait-il encore autant d’agrément à nous y voir et devons-nous en faire la partie ? Dans ce cas, il faudrait que j’expédiasse la bonne par la diligence de vendredi ; je partirais le lendemain pour Ermenonville avec les amis ; et toi, ne serait-il pas joli que tu vinsses me prendre à Crespy ? Mais tout cela n’a pas le sens commun : où descendrais-je, seule, sans équipage, dans un moment où le pauvre Crespysois est très occupé à libérer ses affaires ? Toute réflexion faite, cela serait mal vu et il n’y faut pas songer, d’autant moins que nous n’aurions pas le temps de convenir de nos faits et de nous instruire de nos résolutions assez à propos. Dom Chabrier m’a remis 18 livres pour la huitième livraison de l’Encyclopédie dont je viens de dire à Visse de faire l’envoi, en lui demandant son compte avec toi ; il paraît que tu lui redevras. J’ai vu Prault, en personne, ce matin ; j’ai poussé, pressé, etc. Il me paraît clair que, malgré les soins promis, la besogne ne peut être achevée en juin. Je ne serais pas étonnée qu’on sût chez Bld. [Blondel] que tu te proposes de voyager à cette époque, car Prault est très lié avec Cottr. [Cottereau] ; il a l’air de se glorifier de cette liaison avec le secrétaire et de se flatter des bontés du maître. C’est un épisode à l’affaire et dont nous causerons. Il résulte toujours de ceci qu’il faut prévenir ; je ferai grand bruit de ta tournée, des moutons de Boulogne et du Calaisis, puis nous verrons, suivant le terrain. Je vais prendre mes arrangements pour partir d’aujourd’hui en huit, par la diligence, ou pour que tu m’envoies chercher à pareil jour à Chantilly. Il est question de voitures d’amis pour aller à Ermenonville ; je saurai demain, de l’ami d’Antic, à quoi on peut s’arrêter.

Envoie-moi les quittances pour joindre aux premières et toucher chez Panckoucke ; je suis à peu près à sec. J’ai fait acquisition ce matin d’une sorte de mousseline forte et de durée, propre à faire une robe que j’emporterai pour le voyage d’Angleterre plus volontiers que de la soie qui serait exposée à des inconvénients ; je la destinais aussi à Crespy, et voilà une partie du calcul renversée. J’ai acheté pour Eudora, qui a bien besoin qu’on remonte sa garde-robe : je trouve ici plus de choix et à meilleur compte ; mais ces choses plus importantes et plus nécessaires ne me laissent point de marge pour les chapeaux dont tu me parlais dans une de tes lettres ; je verrai s’il y a lieu d’en rapporter un de meilleur marché. J’ai été triste hier, par moments ; je me suis aujourd’hui presque continuellement, tourmentée de n’avoir point de tes nouvelles depuis deux jours. Peut-être m’as-tu écrit par les bureaux. Mon bon ami, te voir, vivre avec toi, nous aimer toujours, élever notre Eudora, que de jouissances et de bonheur, indépendamment de ce que l’opinion rend recommandable ! Qui nous empêche de couler doucement le temps que nous voulons encore rester à Amiens, modérant le travail, soignant nos santés, recueillant tous les biens que nous pouvons trouver dans notre vie paisible ? J’ai plus de dégoût que jamais de toutes les choses étrangères à celle-là, et je suis avide de goûter tout ce que [je] sais renfermé dans notre maison, concentré autour de toi. Tu laisseras radoter les gens de là-haut ; tu feras le bonhomme ; nous cultiverons nos goûts et nous irons doucement à la fin de ton entreprise. Prenant garde de ne pas éloigner le but pour vouloir y aller trop vite, nous prendrons du repos à présent afin d’assurer mieux le futur. Adieu, je ne saurais t’exprimer mon impatience. Si l’ami d’Antic ne m’eût présenté une espèce de raison d’utilité pour cet Ermenonville que tu as vu et que tu sembles désirer que je voie, je crois que j’aurais cherché à partir vendredi ; ce serait pourtant assez difficile : mais les pieds me brûlent, l’impatience croit et bientôt je ne pourrai plus rien souffrir de ce qui me retient.

Adieu encore, cher et tendre ami, je t’embrasse de tout mon cœur. Notre cher enfant, il te caresse à cette heure ; pauvre petit être ! Comme je regarde avec intérêt tous ceux de son âge qui se présentent à ma vue ! En vérité, je ne vis plus ici et je commence d’y étouffer.

À l’istant ; le bon frère m’apporte ton paquet avec les adresses ; en peine de me voir jeûner, il a été rôder en bas et prendre ce paquet, arrivé tard, qu’on ne m’apportait point. Je t’embrasse encore, non plus étroitement, mais plus gaiement.


139

[À ROLAND, À AMIENS[267].]
Mardi, 18 mai 1784, au soir, — [de Paris].

Je ne sais déjà plus par où j’ai commencé ma journée et comment je dois ordonner mon récit. Ah !… Je me souviens d’avoir été chez le Ct de Vdl. [Vaudreuil] à six heures et demie ; j’ai trouvé le domestique du secrétaire[268] qui m’a dit que son maître dormait encore, qu’il s’était couché fort tard, etc. « Eh mais, vraiment, je suis très fâchée de cela, c’est le déranger terriblement ; allez toujours l’éveiller et lui dire que je suis là ». Mon ton résolu étonna le valet qui n’osa résister ; il fut éveiller son maître, qui se leva, me fit des millions d’excuses que j’abrégeai en lui parlant de ce qui m’intéressait. Il a fort bien saisi l’affaire et la nécessité de faire écrire chaudement M. de Vdl. [Vaudreuil] à tous les ministres ; il m’a promis de lire les mémoires, de pressentir le comte et de le porter à faire ce que je puis souhaiter. Mais je ne tiens rien si je n’appuie pas de quelque chose cette volonté vague ; je sacrifierai encore un exemplaire des Lettres, que je vais expédier avec une jolie épître.

Je me suis rendue à l’audience de M. Tol[ozan] ; il était affairé, mais seul dans son cabinet, et prenant l’air adouci d’un ours qui fait le joli : « Bonjour, Madame, n’avez-vous pas été malade ? Il y a longtemps que je ne vous ai vue. Comment vous portez-vous ? Où en êtes-vous de votre affaire ? Nous avons fait ce que nous avons pu ; M. Bld. [Blondel] y trouvait bien quelque difficulté, car c’était avancer le contrôleur général ; mais cependant il s’y est bien porté ; je vous avais promis d’y concourir, je l’ai fait de tout mon cœur et je ne promets rien que je ne veuille bien tenir. » Tu juges qu’il n’a pas fait cette tirade sans être interrompu par tout ce que j’avais à lui dire et à lui témoigner ; j’ai ajouté que, laissant à Mme d’Arb[ouville] les soins à prendre pour suivre cette affaire, je retournerais te rejoindre et que tu te disposerais à ta tournée ; que même, si M. Bld. [Blondel] ne le trouvait pas mauvais, tu irais à Boulogne et dans le Calaisis pour visiter des établissements de moutons. « Comment ! J’ai besoin qu’il y aille, qu’il y prenne des instructions pour moi. Il a fait un mémoire sur les moutons, on sait cela ; mais ce sont des faits, des détails particuliers qu’il me faut. Je veux faire par là, sur ces côtes, un établissement de vingt mille moutons (je ne sais s’il ne m’a pas dit quarante mille) ; il est question de savoir et de m’exposer d’une manière claire où et comment on peut faire pareil établissement, le terrain, l’emplacement, toutes les circonstances locales, les choses à prévoir, à exécuter, à attendre : le tout dans le plus grand détail, de manière qu’on puisse procéder sûrement d’après les renseignements que votre mari donnera. Vous lui direz cela, Madame. Mais, parlez-moi franchement, a-t-il toujours l’idée d’aller à l’Amérique ? Il n’est plus assez jeune pour cela. » J’ai protesté de mon étonnement, et en vérité il était grand, qu’il se fût persuadé qu’on lui eût avancé une chose aussi fausse. À peine m’a-t-il écouté ; il continuait ses observations sur la folie d’une telle entreprise, ajoutant : « Ce n’est plus comme Intendant du commerce que je vous parle, mais d’après l’intérêt que vous m’inspirez. » Je lui ai répondu tout ce que tu peux croire ; je ne sais si je l’ai dissuadé que, du moins, tu y eusses pensé. C’est une chose étrange ! Enfin nous nous sommes quittés. « Vous n’avez pas perdu à ce voyage, Madame ; nous avons tous rendu justice à votre honnêteté, à votre intelligence, et je suis bien aise d’avoir eu cette occasion de vous connaître. » J’ai reconnu son indulgence et je me suis dit (sic) fort sensible à ces témoignages de bienveillance. « Ce n’est point indulgence. Madame, et vous nous laissez tous disposés à vous rendre service. » Ce fut son adieu ; il entrait déjà dans le salon où l’attendait un chevalier de Saint-Louis qu’on était venu lui annoncer. J’ai répondu que je réclamerais, dans quelque temps, l’effet de cette disposition pour ta retraite. De là, j’ai été voir le brave Valioud, faire mes adieux, le remercier et recevoir ses nouvelles protestations du désir de pouvoir davantage pour t’obliger mieux. Nous avons de là, avec le frère qui m’attendait au jardin de Soubise[269], gagné les Gobelins. Le bon, l’honnête M. Audran, très empressé, travaille pour toi et te fournira des matériaux cet été ; il m’a montré un petit cahier où sont déjà des choses. Il a beaucoup de zèle pour te seconder dans cette partie et regrette de ne pouvoir communiquer avec toi ; je l’ai encore excité tant que j’ai pu. Il me parait que tu n’en dois pas attendre grand’ chose comme savant, comme chimiste, — il n’aime même pas ceux de ce nom, — mais bien comme teinturier intelligent et expérimenté. Je te voudrais quelque second pour la partie scientifique de la théorie, car, si l’art n’est pas avancé, il y a du moins beaucoup de gens qui font les entendus et qui seront aptes à critiquer, si, avec d’excellents faits, de l’exactitude, etc., tu n’as pas l’air imposant et le jargon d’un docteur ; mais nous causerons encore de cela ; ce que je vois, c’est que Pilâtre a trop d’affaires pour que tu doives compter sur lui. Je suis revenue harassée ; l’ami d’Antic m’attendait ; je l’avais prié de venir pour savoir de lui quels arrangements je pourrais prendre, quelles voitures seraient employées, si j’enverrais la bonne à Chantilly pour en repartir ensemble dans ta voiture que tu m’enverrais, etc. Je n’ai rien obtenu de clair : il n’était pas de bonne humeur, et, comme fatigué de mes demandes, objections, il a été jusqu’à me dire : « Que voulez-vous ? Suivez votre destination et arrangez votre départ sans songer à nous. » Suivant l’accent, j’aurais pu lui reprocher affectueusement ou le relever avec vigueur ; je n’ai fait ni l’un, ni l’autre, parce qu’il m’a paru qu’il ne savait guère ce qu’il disait. Je sais qu’il n’a pas l’esprit content, et nous causerons du pourquoi, qui, entre nous soit dit, est relatif à sa place. Je sais, d’une autre part, que Mme de La Touche devant aller à Chantilly, si je prends aussi cette route, il en résultera que la petite sœur reviendrait à Paris sans femme, avec son frère et deux autres hommes, ce qui serait mal vu de beaucoup, et obligerait même à des cachotteries avec les personnes de la maison où elle est. Je la verrai, je saurai ce qu’elle souhaite le plus, et, si j’y vois le cas d’un sacrifice à des amis dans le chagrin, j’arrêterai ma place à la diligence pour mardi et je reviendrai la prendre après avoir fait le voyage d’Ermenonville et ramené la petite sœur ; je déciderai cela demain.

Je vais voir au matin le petit Cott[ereau] que je veux faire jaser ; j’irai chez M. de Mt [Montaran], Rss. [Rousseau], à la chancellerie, chez Panck[oucke], à qui j’ai donné rendez-vous parce que je ne l’ai pas trouvé cet après-midi, non plus que Stoupe et Petit[270] où je retournerai ; adieux à Agathe le soir : j’en aurai assez. J ai de l’activité, de la vigueur, je suis maigre comme un coucou, mais impunément, car mon gros visage n’en dit rien ; au total, je me porte assez bien. J’ai pourtant grand besoin de repos, et je le prendrai avec délices.

Tes histoires de la comtesse sont plaisantes et au delà. Le frère est en correspondance à Reims d’où on lui écrit qu’il faut trois ans d’inscriptions : Il n’en a que de deux ans et demi ; il serre le bouton, espère qu’il aura réponse favorable, s’arrangera pour suivre le magnétisme entre le bachelier et le doctorat, et nous viendra voir à tel ou tel temps, je ne sais trop lequel ; mais je ne vois pas qu’il puisse nous accompagner en Angleterre. Je te conterai ses raisons et balancements, etc. Quelquefois je lui donne droit, quelquefois il me semble que j’irais plus directement ou plus vite à mon but, du moins je me crois de trempe à y viser più presto. Adieu, je vais écrire à M. de Noiseville ; puisque nous en sommes aux sacrifices, il ne faut pas avoir à se reprocher d’avoir regardé en arrière. Si je puis faire présenter au Garde des sceaux et juger que cela fasse effet, je sacrifie encore un exemplaire des Arts et du reste. Déjà il a dit aux mémoires que ce n’était pas à lui de parler de l’affaire, mais qu’il y donnerait attention et faveur quand elle se proposerait ; ce n’est pas assez. Adieu. Mon pouf de poussin est donc bien gros ? Embrasse-le, je vous embrasse tous deux, vous prends dans mes bras et me repose ainsi. Adieu.


[À ROLAND, À AMIENS[271].]

Jeudi matin, 20 mai 1784, — [de Paris].

J’ai appris des choses étranges ; mon cœur s’est gonflé un instant, mais le sentiment de tout ce dont nous pouvons jouir malgré l’insouciance ou l’injustice de ceux dont tu pouvais attendre des récompenses a bientôt rétabli ma tranquillité. Je cherche à tirer parti des circonstances ; si j’échoue, je m’en consolerai comme du reste, parce que j’espère que tu goûteras le même bonheur que moi. Hier, à sept heures, j’étais chez Cott[ereau] avec le frère ; car je ne pouvais aller seule, aussi matin, chez un garçon. Je sus qu’on projetait beaucoup de remuements : d’établir des inspecteurs ambulants, devant, résider quatre mois de l’année à Paris, et parcourir, durant les huit autres, les provinces où l’on voudrait les envoyer ; qu’il se demandait des retraites ; on cita M. Delo[272], à quoi je souris, en répondant ce dont je savais qu’il s’était flatté. Cott[ereau] dit que ce ne pouvait être pour une inspection générale, mais ambulante, et que la sciatique dont il était tourmenté ne le rendait guère propre à cette dernière place ; qu’au reste il n’était point aimé à Sedan, qu’il désirait en sortir et qu’effectivement M. Bld. [Blondel] avait quelque amitié pou lui parce qu’il le regardait comme un bon travailleur et un homme doux. Je n’ai rien pu savoir sur l’origine du bruit de l’Amérique ; Cott[ereau] n’en paraissait pas instruit. J’allai remercier M. de Mt [Montaran] et prendre congé ; il fut aussi question de moutons, et il désire autant que l’autre ton voyage et tes observations. Nous parlerons de cela ; mais, avant que je m’en allasse, il me chargea de le prévenir qu’on t’ôtaît un bon sujet, M. Villard, et qu’on t’enverrait un jeune homme dont tu ne serais peut-être pas fort content ; qu’on te priait de le prendre avec douceur, d’en faire ce que tu pourrais et définitivement d’en dire ta façon de penser ; que M. Villard était nommé inspecteur. Je parlai de la lettre un peu froide. « Ce n’est pas moi qui l’ai rédigée », me dit M. de Mt [Montaran] d’un ton qui ferait croire qu’il l’eût mieux faite. J’allai causer au bureau avec M. Rss. [Rousseau], parler de ce qui se projetait. C’est fini d’hier : les quatre inspecteurs ambulants sont nommés ; c’est Jubié, Brisson, Lowiouski[273] et je ne sais quel autre ; c’est à leur place qu’on fait passer des sous-inspecteurs : M. Vill[ard] va en Auvergne. Ton changement à Lyon vint me frapper ; je demande s’il est temps encore ; M. Rss. [Rousseau] cherche ; tout est arrangé ; je demande si les commissions sont expédiées ; non. Je retourne chez M. de Mt [Montaran] lui exposer les vœux et la facilité ; il trouve qu’il est contre leurs principes de t’envoyer et, en général, de faire un inspecteur dans son propre pays. Je raisonne : il me promet d’arrêter les commissions jusqu’à ce que j’aie vu les autres pour les déterminer à prendre leur résolution vendredi prochain de proposer ce changement au ministre. À l’instant, un secrétaire entre, M. de Fcad. [Fourcade][274] ; il apportait les malheureuses commissions. M. de Mt [Montaran] me réitère sa promesse : je cours « chez M. Tolz. [Tolozan], il était sorti ; je vois Val[ioud], qui savait comme Cott[ereau] qu’on machinait, mais non pas que cela fût fini ; je conte, je conviens de faire une lettre pour le Tol[ozan] auquel il la remettra ce matin, en allant travailler avec lui. J’écris à Cott[ereau] pour avoir un rendez-vous ; à Mlle de la B. [Belouze] pour qu’elle fasse prier au petit Bld. [Blondel], à M. de Vin pour le prévenir, et me voici sur les épines.

Le singulier de ceci, c’est qu’il faut que cela se décide à une époque où je n’aurai pas eu le temp d’avoir ton avis ; mais, d’un seul coup, s’en aller chez soi, sortir de dessous la patte de Bld. [Blondel] et n’avoir ps l’air de rester oublié dans son coin quand, on remue toute la machine, me paraît une excellente chose. Je crois bien qu’ils ont trop d’envie que tu quittes pour ne pas répugner à te donner une place qui éloigne ta retraite, et je ferai le possible sans oser presque espérer ; mais ce n’est qu’en faisant des tentatives qu’on peut gagner quelque chose. Si nous n’obtenons qu’un casse-nez, nous ne dirons rien ; tu ne feras pas le fâché, parce que cela gâterait encore les affaires ; nous coulerons le reste de notre temps fort à notre aise et nous leur souhaiterons le bonsoir quand il nous plaira.

J’ai grande envie, suivant la tournure de l’affaire, d’aller dimanche à Versailles et de faire demander la chose au contrôleur général. J’ai été à la Chancellerie : le secrétaire ne peut offrir les exemplaires, il serait refusé ; moi, je vais les envoyer, avec une lettre au Garde des sceaux ; puis nous verrons. M. Rss. [Rousseau] ma dit de lui donner un précis et de l’informer du moment où l’affaire serait en suspens, parce qu’alors, si M. de Mt [Montaran] allait à Versailles, il l’engagerait à parler à M. de Vg. [Vergennes] avec qui il était bien ; mais il ne pourrait écrire, parce que cela aurait l’air d’empiéter sur M. Bld. [Blondel] et que ces Messieurs sont fort chatouilleux. Tout en l’air, au diable, je ne sais plus quand je partirai.

Je t’embrasse sur tes deux yeux ; j’ai été hier à près de neuf heures chez M. F[aucon] qui se couche toujours à cette heure et qui soupait en ville. J’ai vu tous tes imprimeurs. Panck[oucke] fait l’amabilissime ; j’ai touché l’argent des ports. Stoupe est un bon et excellent homme ; Cellot très honnête, fort content ; Prault, personnage, devient beaucoup mieux et ne veut pas avoir de tort à mes yeux ; tout cela n est pas mal ; mais je n’ai pas le temps d’en dire plus long. À une autre fois. Adieu[275].

Ce n’est que lundi qu’on pourra recevoir quelques misères de Morin.


141

[À ROLAND, À AMIENS[276].]
[Jeudi] soir, 20 mai 1784, — [de Paris].

Si je ne t’ai pas entretenu avec détails de tes imprimeurs, c’est parce que d’autres choses me préoccupaient fortement. J’ai vu Prault plusieurs fois ; j’ai insisté sur les sommaires ; tu les auras enfin, et incessamment. J’ai des bonnes feuilles de tout ce qui est imprimé ; c’est par Panckoucke et de chez lui qu’elles m’ont été délivrées sans l’intervention des imprimeurs ; Cellot aura fini, et Stoupe en sera aux imprimés à l’époque indiquée ; Prault n’est qu’environ à la moitié de sa partie, qui d’abord a été plus considérable et, secondement, a souffert des retards par une foule de petites circonstances qui rendent l’homme moins coupable. J’en aurais long à te conter de tous, je n’en ai pas le loisir. Panck[oucke] m’a répété que si tu voulais de l’argent, vingt-cinq louis, plus, à mesure, il aimerait à se libérer ; j’ai répondu que ton empressement et ton impatience étaient avant tout pour l’exécution et la perfection de l’ouvrage qui t’avait donné un prodigieux travail, etc. Nous avons causé près d’une heure. Aujourd’hui j’ai appris que Panck [oucke] ne se fournissait pas de papier chez les fabricants, mais chez les marchands où il le prenait à deux ans de crédit, et que quelques-uns d’eux ne l’avaient pas cru assez bon pour vouloir traiter avec lui. Je tâcherai de m’éclairer davantage sur cet article. Mais brisons là-dessus ; je suis toute occupée, pensive, rêveuse, inquiète de mon entreprise de te faire passer à Lyon : un changement de situation sans te tirer entièrement des affaires, les inconvénients attachés à tout me reviennent et me font par moment regretter de n’avoir pas eu la faculté de me consulter avec toi avant cette tentative. D’un autre côté, nous serons toujours sur nos pieds, là comme ici, pour demander la retraite quand nous la voudrons. Partant, les avantages du changement ne sont point détruits par aucune circonstance fâcheuse. Je t’envoie la réponse du brave Val[ioud][277]. J’étais bien assurée de M. Tol[ozan]. Je voudrais bien aussi que ce fût dans son département[278] ; c’est une tête chaude dans laquelle j’ai bien pris et dont je pourrais beaucoup espérer. Je n’ai pu avoir d’audience de M. Bl[ondel]. Je lui ai écrit afin que sa dignité ne fût point blessée de n’être pas prévenue ; j’ai aussi écrit à M. de V[in] ; on parlera à M. B[londel] demain matin ; ce sera la même personne que Mlle de la B[elouze] a déjà employée ; j’irai à son audience en sortant de celle de M. de Vin[279], car le jour en est changé. Tu juges à merveille que je spécifie que tu réunirais tous les avantages dont jouissait Brss. [Brisson][280], qui n’a bien, d’une part, que 4,000 livres assignées à la place, mais qui y joint d’autres parties dont le total excède les 5,000 livres. Je ne sais comment j’ai oublié de te dire que de Lo est l’un des quatre ambulants. Ainsi tu les vois tous : Jubié, Briss[on], Lowiouski ou à peu près, ce Polonais que tu sais. Le sous-inspecteur désigné à Lyon était un nommé Lanselle[281]. Je t’avoue que, l’ayant demandé, il me fâcherait maintenant d’être refusée. Si nous réussissons, nous ferons toujours le voyage d’Angleterre, ton expédition moutonnière sur nos côtes, puis tu demanderas un congé pour passer à Paris le temps de finir l’impression de ta première partie ; et définitivement nous irons tous en Beaujolais, où tu feras à l’aise ton second dictionnaire. Brss. [Brisson] est très bien avec l’Intendant ; tu pourras te ménager le même avantage, qui n’est pas à mépriser là où l’on a son bien ; tout dépend des commencements, il est facile de les rendre favorables. C’est ainsi que je raisonne sur le nouvel aspect qui se présente à nous. J’ai bâte que tu me répondes à ce que je t’en ai appris ; j’ai la confiance que tu vois de même, mais j’ai besoin d’en avoir le nouveau témoignage. Hélas ! peut-être je me perds en vaines conjectures, et l’affaire que je discute n’aura peut-être pas lieu ; heureusement la détermination n’est pas éloignée.

Je ne néglige pas l’autre objet ; j’ai remis la lettre de notre excellent ami à M. F[aucon] qui dînait avec M. Nl. [Noël] ; ils étaient dans la meilleure disposition. J’ai la réponse de M. de Vg. [Vergennes] au maréchal[282] : elle est assez bonne. MM. F. [Faucon] et N. [Noël] ont pressé M. de Ville de faire une petite lettre à M. de Calonne, pour lui demander, au nom de M. de Vg. [Vergennes], des expressions plus déterminantes ; car M. de Vg. [Vergennes] paraît bien disposé, mais il voudrait que la lettre de M. de Calonne eût cette chaleur qui permit de la montrer au Roi pour entraîner son assentiment. M. F. [Faucon] va machiner dans les bureaux. J’irai à Versailles dimanche, et nous verrons : car il s’agit de faire demander d’une part et répondre de l’autre, sans le renvoi au petit chat[283], dont la patte nous égratignerait toujours. Croirais-tu que j’ai eu l’effronterie de m’appuyer auprès de lui de l’incertitude de la grâce, d’après la froideur de la lettre, pour désirer davantage le passage à Lyon ? Mais j’ai tourné cela en femme ; toi, tu l’aurais fait trop raide. C’est une plaisante chose, en vérité, qu’une solliciteuse ! Ne laissai-je pas croire à quelques-uns, qui s’informent de ma famille et s’étonnent de tant de soins pour une fille, que j’attends un héritier sous quelques mois ! Cela rend l’affaire plus touchante ; on me regarde marcher et je ris sous cape. Je ne vais pas cependant jusqu’à faire clairement le mensonge, mais, comme le meilleur disciple d’Escobar, je fais croire sans parler.

J’ai fait mon envoi au Garde des sceaux ; je suis tentée d’en faire autant à M. de Vg. [Vergennes], mais j’y rêverai ; car Mme d’Aibouville ne goûte pas cela, je ne sais pourquoi. J’ai tant écrit et couru depuis hier que j’en perds la mémoire et que, entraînée par le tourbillon, je ne saurais plus détailler un jour ce que j’ai fait la veille. J ai besoin de me reposer ; j’ai pourtant passé ma soirée au Luxembourg, après la pluie, avec le frère qui m’accompagne, me console et court aussi comme un perdu. D. Bl. [Dom Blanc] a remis à l’abbé de Saint-Fare[284], qui est allé au Raincy[285] et qui doit y parler. Il faut convenir que, si je m’en vais, adieu toutes les cordes particulières ; il ne reste que le ressort de Mme d’Arb[ouville] et les Fau[con], et les autres m’oublieront.

La partie d’Ermenonville se dénoue ; je doute que je la fasse plus tard, car te joindre après avoir fini, et le plus tôt possible, est ce que j’ambitionne toujours davantage. Je péterais comme un mousquet, s’il fallait encore mener longtemps cette vie loin de toi. Ménage-toi bien, mon cher et tendre ami. Et notre Eudora ! Adieu, je t’embrasse de toute mon âme et de toutes les affections de mon être.


142

À ROLAND, [À AMIENS[286].]
Vendredi, 21 mai 1784, — [de Paris].

Si ce n’était souvent une folie que de juger avant l’événement, je croirais que tu seras envoyé à Lyon. J’ai vu M. de V[in] qui malheureusement, après M. Bld. [Blondel], est celui des Intendants que j’aime le moins : ce peut être préjugé fondé sur sa froideur et sa figure peu avantageuse ; mais il est nouveau, il te sait de l’instruction, de l’expérience ; en le prenant bien, ce qui te coûtera peu, tu pourras te mettre avec lui à des termes beaucoup meilleurs que ceux où tu es avec M. Bl. [Blondel]. M. de V[in] m’a fort demandé si tu connaissais déjà ce département ; nous avons causé assez longuement : il est trop froid, trop neuf pour oser s’écarter des formes ; il s’est tenu à dire qu’il s’en entretiendrait avec les autres, qu’il fallait que M. B[londel] le voulût et que, si tu y passais, vous concourriez ensemble au bien général, avec zèle de sa part et désir de connaître ; qu’il avait encore peu d’idées, etc. À tout prendre, il est assez modeste ; tu n auras qu’à ménager l’amour-propre caché, en l’instruisant sans avoir l’air de croire qu’il ne sache pas encore, et bientôt il te jugera, il te sentira nécessaire. J’ai été trouver M. Valioud à qui M. Tol[ozan] avait dit ce matin qu’il avait parlé hier, qu’on avait élevé quelques difficultés, mais qu’il croyait que ma demande serait agréée. J’ai été voir M. Rouss[eauJ dont j’ai appris que M. de Mt. [Montaran] avait dit hier au soir à M. de Fourcade, son autre secrétaire : « Nous avons fait de fausse besogne, il faudra gratter les noms, refaire les lettres pour toutes ces commissions. »

Enfin je me suis transportée chez le petit B. [Blondel], qui m’a d’abord fait valoir que les choses étaient arrêtées avec le ministre ; puis, en le faisant jaser, il m’a révélé fort gauchement les affaires. C’est sans son aveu qu’on avait envoyé M. Villard en Auvergne ; il veut le garder dans son département et le désirait à Sedan ; pour cet effet, il avait aussi et déjà arrêté les commissions qu’il était chargé d’expédier pour sa part. J’ai vite, à mon tour, arrêté le petit chat pour lui dire que je me félicitais que le changement que je demandais ne fût pas le seul à proposer au ministre, que l’opération ne souffrait plus de difficultés pour moi. Il s’est pincé les lèvres et m’a répliqué qu’à présent il voudrait M. Villard à Amiens et ne savait plus qui envoyer à Sedan ; que c était embarrassant, etc. ; au bout du compte, qu’il croyait la chose possible.

Je prêche pour 5,000 livres au moins, et je disais à M. B[londel] que l’inspection de Lyon était portée pour 4,000 livres sur la caisse du commerce ; que toi, tu devais conserver partout ta gratification de 1,500 livres, et que l total me paraissait juste. En vérité, quand je réfléchis à l’embarras d’un déplacement au milieu de ton impression[287], à une carrière nouvelle, pour ainsi dire, je tremble de te voir livré à trop de travail, je m’inquiète et m’agite… Mais quoi ! Cest chez toi que nous allons ; tu es au-dessus de toute besogne possible d’inspection, tu feras ta place en pantoufles, comme disait Mlle de la B[elouze], que j’ai aussi vue ce matin, et tu demanderas retraite aussitôt que tu voudras. Il vaut mieux faire le déplacement aux frais de l’administration qu’aux nôtres ; nous serons plus à portée, plus en état de préparer agréablement notre réduit à la campagne ; nous vivrons la plus grande partie de l’année à Villefranche : c est là ce qu’il faudra se ménager bien adroitement avec l’Intendant, qui pourrait s’en effaroucher d’abord, car depuis plusieurs années il fait de l’inspecteur son homme de confiance à Lyon. Mais réjouissons-nous donc de la bizarrerie, de l’ineptie des gens d’administration ; vois comment s’est faite la création pour laquelle tu vas entendre incessament un bel arrêt du Conseil.

Lowiouski, actif, spirituel, jeune et instruit, dit-on, est très bien chez M. de Calonne et très particulièrement protégé par le duc de Liancourt ; depuis longtemps déjà, il presse et tourmente pour être avancé, pour être inspecteur général ; il est aimable, il a persuadé qu’il était fait pour le devenir. Point d’inspection générale vacante : il faut créer une place ; on a imaginé de faire Lowiouski inspecteur ambulant à 8,000 livres d’appointements, destiné à remplacer l’inspecteur général qui le premier laissera une place libre, et devant, pour la mériter, courir le royaume huit mois de l’année, passer les quatre autres dans la capitale. Voilà qui est bien : mais créer une seule place pour un jeune homme, cela sonnerait mal dans le public ; il faut en créer quatre semblables ; les sujets qui les rempliront monteront de droit, par la suite de cette création et les privilèges qu’on y attache, aux quatre inspections générales. Cette opération prend alors un air ministériel qui ménage les convenances et fait penser aux sots qu’elle a été méditée pour le plus grand bien possible. C’est ainsi que l’on complique la machine sans l’ombre du bon sens, qu’on multiplie les dépenses et les sources de sottises, de bévues, de contradictions, etc. Je terminerai ici par le mot des acteurs romains que répétait Auguste à son dernier soupir : « Battez des mains et applaudissez tous avec joie ». Ici et là ce n’est qu’une comédie. Mais chut ! nous, dans le coin de la scène, faisons comme si nous étions dupes, jouons aussi pour avoir part au profit de la représentation. Tu pourras présenter ceci merveilleusement dans le public, car tes goûts, ta santé, rien ne s’accorde avec cette inspection ambulante, bonne pour des jeunes gens ; et l’inspection dans ton pays, avec augmentation d’appointements, est précisément la récompense que, dans l’ordre des choses, on pouvait t’offrir et que tu as prise comme analogue à tes projets. Ainsi nous aurons notre commodité et les honneurs de la guerre en sus ; c’est tirer son épingle du jeu. Je vais laisser terminer, asseoir les choses, expédier les commissions ; cela fait, je prends mes arrangements pour te faire accorder le temps de notre voyage[288] ; puis un congé, puis, tandis qu’on est en train, pourquoi pas une gratification ? C’est beaucoup entreprendre ! Nous attraperons ce que nous pourrons.

Maintenant tu diras : « Que diable ont fait ces trois autres hommes qu’on pousse ainsi à toute force à l’inspection générale ? » Rien, pas même sollicité. Tout cela est sorti de la tête divine du petit chat, comme Minerve de celle de Jupiter : c’esl lui qui a tripoté, assigné, nommé. Brisson est venu passer quelque temps à Beauvais ; on lui a dit de ne pas retourner sans ordre, et il écrivait à M. de Mt. [Montaran], il y a huit jours, en le priant de lui faire savoir ce qu’on voulait de lui, s’il pouvait retourner à son département, ce qu’il devait faire. Jubié ne sait point ce qui l’attend. Pour de Lo. tous, excepté le petit chat, croient encore qu’il n’acceptera pas, parce que goutteux, lent comme une tortue, point jeune, il n’est nullement propre à courir le pays. Ceci s’est machiné comme une conspiration ; les secrétaires n’ont eu d abord que des soupçons, puis n’ont rien su qu’après la décision avec le contrôleur général ; encore l’ai-je apprise à deux.

Tous les nouveaux inspecteurs en province n’ont et n’auront que 1,000 écus ; les anciens gardent ce qu’ils avaient, comme de raison. M. Ross. [Rousseau] m’a dit qu’il ne t’écrirait pas, pour me laisser le plaisir de t’instruire la première ; mais je n’attends pas que les choses soient faites pour m’en entretenir avec toi. Comment te taire tout ce qui nous touche et ce qui m’occupe ? Ah ! si les Lettres venaient, comme cela serait joli !

Je t’ai dit, dans le temps, que j’avais remis moi-même ton épître à la petite sœur, dont la sensibilité ne s’est pas démentie à cette lecture. Je vois encore le verso où je t’écrivis cela, qui t’a échappé comme d’autres petites choses. C’est toi qui m’apprends le gain du procès de M. de Mt. [Montaran]. J’ai toujours voulu en demander des nouvelles, et toujours cela m’a passé au moment de le faire. Mlle de la B[elouze] ma parlé aujourd’hui de ta lettre ; Cott[ereau] m’a dit aussi, d’un air de reconnaissance, qu’il avait reçu de toi une lettre infiniment honnête, etc. Stoupe et Cellot n’ont qu’environ dix feuilles, l’un pour arriver aux imprimés, l’autre pour avoir fini, et tu seras tranquille pour ces deux à l’époque indiquée. Prault en a encore trente, et devra nécessairement rester en l’air ; car l’idée d’une subdivision de sa copie qu’avait eue Panckoucke ne peut se réaliser sans désordre dans les pages qu’il sera impossible de coter de suite. Cependant, si tu dois aller à Lyon, il sérait bon peut-être d’accélérer en cet instant.

J’écrirais à M. de B[ray] dont je n’entends plus parler. Croirais-tu que l’idée du magnétisme m’a troublée dans ta transplantation : comment te voir éloigner d’un moyen dont tu espères, dont tu éprouves du bien ? Mais il y aura bientôt quelqu’un à Lyon, car actuellement un chimiste de cette ville s’instruit chez Mesmer.

Je souris à l’idée de la surprise que tu peux produire chez toutes les personnes à qui tu vas avoir plus particulièrement affaire, qui sont imbues que tu es un homme difficile, par la bonhomie, le liant que tu leur feras trouver. En vérité, il y a de quoi faire révolution et faire apprécier le petit chat. Sais-tu que je ne sais quelle opinion avoir de M. de Cal[onne], depuis qu’il me semble que ce chaton a du crédit ?

Ce brave Flesselles ! il sera affligé si tu pars ; il sera le seul être que je regretterai à Amiens. Je ne donnerais pas de tous les autres une pipe de tabac ! Mais pour que tu trouvasses quelqu’un comme lui à Lyon, je ne sais ce que je donnerais pas. Cependant le bon docteur d’Hervillez aura aussi un soupir ; je n’oublierai pas sa droiture, sa douceur ; il me coûtera de ne plus l’avoir. Si c’était M. Villard qui te remplaçât, ce ne serait pas mal. Sur toute chose, mon ami, prends de tes nouvelles affaires avec modération ; faisons à notre aise, jouissons de quelque paix, ménageons la santé. Tu n’as pas d’idée de mon agitation, du besoin que j’ai de recevoir une lettre qui me peigne ce que tu juges, ce que tu sens de cette autre destination. Mais je m’aperçois que cette épître n’a pas le sens commun, si je te l’envoie avant de savoir une décision. J’attendrai donc, pour t’éviter de t’épuiser comme moi en suppositions, en conjectures qui tomberont peut-être à faux.

Le frère est balancé dans ses résolutions par des difficultés, des formes qui tiennent aux choses. L’ami d’Antic est terriblement et tristement préoccupé par ses affaires ; moi, je ne vis pas depuis quelques jours, ou c’est de la vie d’un flambeau qui brille et se consume. J’ai besoin de t’embrasser, de voir notre enfant. J’ai un courage de lion interrompu par des accès de faiblesse puérile ; tant que j’ai à agir, je me trouve forte ; ai-je un moment de repos, je n’en jouis pas ; je désire et je pleure. Je devrais ne pas t’écrire dans ces moments ; mais cette disposition vient de se renouveler en t’écrivant, et je ne vois guère à conduire ma plume. Mon cher ami, conserve-toi pour mon bonheur, pour ma vie. Quoi qu’il arrive d’ailleurs, nous serons heureux en nous retrouvant ; je le sens, et c’est le principe de mon impatience. Adieu, mon ami.


Samedi, à 10 heures.

M. Rousseau m’écrit que, par le Comité d’hier au soir, il a été décidé que tu irais à Lyon avec 4,000 livres d’appointements. Je viens d’écrire à M. de Vin ; je vais me débattre, s’il le faut, pour la gratification, car il serait horrible qu’il y eut diminution, et je compte fort sur le contraire. Ces 4,000 livres sont bien tout ce qu’il y a, et ce que j’ai vu sur l’état d’assigné à Brisson sur la caisse du commerce ; mais je sais qu’il avait de plus quelques misères prises sur je ne sais quoi[289] ; il n’est question que de faire sonner haut ta gratification comme attachée à ta personne. Quand le diable y serait, il faudra bien que nous y gagnions !

Le frère part pour Reims aujourd’hui[290] sur lettre expresse du doyen ; il est tout en l’air et moi aussi : c est une chose étrange que ce monde. Ah ! mon ami, j’ai rêvé du chanoine cette nuit ; nous étions tous réunis, nous pleurions de joie. Adieu, couvre Eudora de nos baisers.


143
[À ROLAND, À AMIENS[291].]
Samedi soir, 22 [mai 1784, — de Paris].

Eh bien ! mon ami, c’est une chose faite, nous irons à Lyon. Tu dis, dans ton billet que je reçois à l’instant, que tu souscris d’avance à tout ce que je ferai[292] ; ce n’est pas assez pour mon cœur : il souhaite que le tien trouve dans ce qui sera fait une satisfaction qui n’ait pas besoin d’être raisonnée. J’ai couru ce matin ches M. Tol[ozan], au bureau du moins, où M. Vincent m’q dit que ta commission ne portait que mille écus, parce que c’est le taux commun où l’on met toutes les inspections ; que ta gratification de 1,000 livres sur la caisse du commerce te suivrait partout ; qu’il y avait, en outre, cinq à six cents livres pour le logement À Lyon, mais qu’elles se payaient par la ville et que c’était d’elle que tu serais dans le cas de les requérir quand tu serais là-bas[293]. Je ne voyais dans tout cela qu’un équivalent, et je voulais du mieux : M. Valioud est allé dire à M. Tol[ozan] que j’étais au bureau et savoir s’il voudrait me recevoir, ce qu’il a accordé avec beaucoup d’empressement. Il m’a accueillie de même, en y joignant bonté et amitié. Je lui ai exposé mes petites raisons, même sur une gratification pour le déplacement ; son résumé a été que je me tinsse tranquille, que je repartisse si je voulais, qu’il se chargeait de mes intérêts, qu’il en faisait son affaire, que son intention était que tu gagnasses au change et que la totalité de tes appointements fût portée à celle de l’inspecteur de province le mieux traité ; quant à la gratification, qu’il fallait aller doucement, qu’il y verrait. Puis longues observations sur la manière dont tu devais te conduire dans ce département, les ménagements à garder avec les fabricants de la ville pour ne pas les révolter, et cependant savoir, sans les contraindre, tout ce qui se passerait, s’inventerait de nouveau en mécanique ; etc. ; tenir la main à la partie des toiles et laines dans la généralité ; te conformer aux vues de l’administration sans la choquer par des représentations faites d’un air de vouloir la subjuguer, etc. Oh ! j’en ai long à te dire, je te promets. Grands témoignages d’intérêt, d’assurance de n’avoir pas changé à ton égard et de t’avoir toujours voulu du bien ; mais te trouvant trop vif, trop raide, et faisant maintenant mon affaire de te tempérer, (me voici donc aussi avec une commission ! N’est-ce pas plaisant ?) ; ajoutant beaucoup de choses obligeantes répétées en me reconduisant jusqu’au vestibule, désir de tous les succès que je pouvais ambitionner, empressement d’y contribuer, « ce qui n’est point un compliment que je vous fais comme à une femme, mais un hommage que j’aime à rendre à votre douceur, à votre honnêteté ». Ce qu’il y a de vrai, c’est qu’en voyant ce vieillard, car il put déjà prier ce nom, avec son air ordinairement refrogné[294], me dire cela d’un ton de sentiment, je n’ai point éprouvé ce je ne sais quoi de flatteur d’un compliment qui chatouille, mais une douce émotion qui m’a humecté les yeux. Je lui ai dit, à peu près, que le meilleur usage que je croyais pouvoir faire des avantages que m’accordait sa bienveillance était de lui rappeler quelquefois ce que tu méritais. Je crois, par ma foi, que ses yeux n’étaient pas non plus trop secs, deux ou trois Adieu, Madame, avec des souhaits de bonheur, ont terminé la conférence. D’après cela, je ne crois plus devoir remuer ni pieds ni pattes, solliciter personne, mais lui laisser tout avec confiance : autrement il aurait sujet de s’offenser. Aussi je me suis hâtée de le prévenir qu’avant de l’avoir vu j’avais écrit pour cela à M. de Vin. C’est moi qui arrangerai cela au premier Comité fut sa réponse.

Tu es remplacé à Amiens pr M. Villard ; ainsi les instructions seront plus faciles à donner. Ce n’est pas le moment de parler de congé, autres affaires, etc. Il faut laisser tout asseoir, puis aller prudemment. Tu seras obligé d’écrire à tous : fais-le, comme l’autre fois, bonnement ; mets quelque chose de particulier qui peigne plus de reconnaissance à l’ours apprivoisé : il pourra nous servir beaucoup en tout temps, car il est chaud, et c’est lui qui est chargé des arrangements des fonds, des deniers ; mets de l’honnéteté, un peu d’empressement à M. de Vin : te voilà sous lui ; cest un homme à peu près nul, aisé sûrement à blesser, comme sont les gens en place qui ont peu d’esprit ; il est tout neuf, il a pur de mal faire, il a peu de connaissances, n’est pas, je crois, capble d’en acquérir beaucoup, et se fera un mérite de vouloir tout ce que voudront ses confrères. Donne-lui beaucoup d’instructions avec beaucoup d’égards, il sera tout à toi. Hier, en entrant chez lui, un personnage qui sortait quand on m’a annoncée me fit de grandes salutations très révérencieuses, avec l’air de vouloir me parler ; j’imaginai qu’il me prenait pour une autre, car de ma vie je n’ai vu cette figure. Aujourd’hui j’ai appris que Brisson avait demandé dans les bureaux où je logeais ; je pense que c’était lui. J’apprends aussi qu’il se répand en éloges sur ton compte ; à la première nouvelle qui m’en est venue, j’étais prête à répéter, en comparant vos places et celle que tu devrais occuper, les vers de Cornélie : « Ô soupirs ! ô respect ! » etc. Enfin, quel que soit le principe de l’hommage, c’en est un. Il faudra que tu t’observes beaucoup à son sujet ; il est bien partout, ici et à Lyon, où on le croit un grand sire ; il faudra qu’on puisse sentir la différence sans que tu aies l’air de songer qu’il y en ait. Mon ami, là-bas comme à Amiens, en faisant le bonhomme et te donnant quatre fois moins de mal, on t’en saura cent fois plus de gré et tu seras plus tranquille. Un nouveau désagrément se trouve cependant : ce sont ces inspecteurs ambulants qui viendront mettre le nez, tous les ans, dans les départements de ceux des provinces ; mais prudence et bonhomie les gagneront également, et je vois d’ici bayer tous ces gens à qui tu fais peur et qui seront tous étonnés de t’aimer. Maintenant tu peux être assez négligent pour cela, puisque tu as mis le public assez en état de juger tes talents. Tes frais sont faits pour la postérité ; jouissons de ce qui nous reste ici-bas.

J’ai fait cadeau des Lettres à Valioud et è Rss. [Rousseau] avec finesse et dignité ; je me suis dépêchée pour l’à-propos que je crois avoir saisi pour cela, et mille autres misères ; nous causerons des raisons, il faudrait des volumes pour tout écrire. Je te laisse le soin d’écrire à Villefranche.

Mais je viens d’apprendre une nouvelle qui m’a fait frissonner : le lendemain de la clôture du chapitre, le cardinal a été au lieu d’exil de D. de La Croix, lui a dit qu’il était libre maintenant de se rendre, comme simple religieux, dans la maison qu’il lui plairait de choisir ; on a grandement soupé, bien bu ; air de gaîté animait le repas. Le lendemain matin, on a trouvé D. de La Croix comme massico (sic) : les jambes à terre, la culotte passée d’un côté, le corps renversé sur son lit : il était mort. Je frémis d’horreur, car j’ai peine à me défendre du soupçon.

Je fais effort pour quitter cet affreux spectacle, et t’observer que je t’ai mandé jeudi que j’avais remis la lettre de Flesselles à M. F[aucon] ; tu sais ce que celui-ci se propose. Je vais demain à Versailles, je vois où en sont les choses, je visite Mme d’Arb[ouville] et, suivant les dispositions, je reviens ici voir quelques gens, j’arrête ma place pour vendredi à la diligence, et je t’embrasse d’aujourd’hui en huit jours ; à l’heure qu’il est, je n’espère pas en avoir pour le mardi. D’ailleurs, je ferai mes visites de remerciements, d’adieux, etc. Mande-moi vite si tu voudrais cette sous-division de copie pour finir de faire imprimer le texte avant de démarrer ; cela est difficile à concilier avec le voyage. À propos de celui-ci, tu ne peux pas te promettre la tournée d’Angleterre avec M. Dezach. Mais, mon ami, les vendanges en Beaujolais !… Si tu es content de cela, nous le devons bien à M. Rousseau ; car, sans son avis ou une minute plus tard, il n’y fallait pas songer.

Que fait donc Eudora ? Est-elle propre la nuit ? Combien je la trouverai grandie ! Qu’elle ne soit pas couchée quand j’arriverai ; je veux goûter tous mes biens, être dans tes bras et prendre Eudora dans les miens, ô juste ciel ! Hâtez-vous donc, moments délicieux ! Adieu, mon cher ami ; encore une grande semaine à passer, la plus longue de toute ma vie ; je t’embrasse, je suis toi.

Mes amitiés au brave Flesselles ; souvenir affectueux au docteur ; honnêtetés au reste.

Il y avait vingt-trois ans que Brisson avait proposé un projet d’inspecteurs ambulants, et tu vois que ce n’est pas pour ses beaux yeux qu’on a songé à l’exécuter.

Tout est fini pour les commissions, on n’a eu rien à changer avec le ministre, parce qu’on s’est contenté de gratter les noms pour faire servir les mêmes signatures : ainsi l’arrangement d’hier est le dernier.


P.-S. de Lanthenas.

Eh bien ! mon ami, voilà une affaire emportée d’emblée. Le voyage de votre moitié, votre longue séparation, n’aura pas été sans aucun succès et vous pourrez toujours lui donner ce motif quand l’autre affaite manquerait. La chère sœur doit se faire coiffer à présent et nous devons partir pour Versailles à huit heures. Je vais l’accompagner dans tous les bureaux et les antichambres où elle a affaire ; elle entend à merveille la marche d’une solliciteuse distinguée. Je voyais l’autre jour M. Faucon et M. Noël sourire d’une manière toute drôle à la vivacité de ses instances, la tournure qu’elle leur donnait et les réponses subtiles qu’elle faisait aux obstacles qu’on lui présentait. À propos de M… [le feuillet suivant manque]


144
[À ROLAND, À AMIENS[295].]
Dimanche au soir, 23 mai 1784, — [de Paris].

Combien j’avais besoin de voir, d’être convaincue de nouveau que ce changement était selon ton cœur ! J’avais présentes toutes les excellentes raisons qui me le faisaient juger avantageux ; mais je ne sais quelle crainte vague de te livrer à d’autres occupations, d’éloigner le repos dont je veux te voir jouir, changeait ma joie en inquiétude douloureuse. Tes désirs concouraient donc avec les miens[296] ! Nous recueillerons ensemble les douceurs que nous pouvons nous promettre de cette nouvelle situation ; tu modéreras tes travaux et tu assureras ainsi la paix de mon âme. Je te dirai qu’aujourd’hui, à mon grand regret, il m’a été impossible de faire le voyage de Versailles ; fatigue, coliques, révolution causée par ces affections, ce combat, auxquels je ne pouvais me soustraire, m’ont obligée de garder la chambre et le lit. Je m’étais levée à cinq heures et demie, fait coiffer malgré quelques légères atteintes ; il a fallu demeurer. Il est six heures du soir, je viens de me lever, de manger un peu de pain et de confiture ; je suis calme et ta lettre m’a fait plus de bien encore que tout ce que j’ai pu prendre avec les soins du pauvre frère, qui n’est pas parti faute de place à la diligence, et puis par rèavis. Je t’avoue que j’ai eu un moment d’accablement tel, que j’ai désiré partir le plus-tôt possible ; cependant les affaires me balançaient, mais s’il y avait eu place pour mardi, je laissais tout là et je courais t’embrasser, quitte à revenir huit jours plus tard. Enfin je n’ai pas été contente que l’époque de mon départ ne fût au moins fixée, et j’ai fait arrêter deux places pour vendredi. Quoi qu’il arrive ou puisse arriver, je m’en vais : c’est une maladie que ce besoin de retourner près de toi, de mon enfant, dans ma maison ; elle en ferait naître une très grave, si je ne volais au remède. Cela terminé, j’ai reçu de Crespy une lettre qui me désole et qui m’a fait balancer un instant ; mais je ne saurais retarder de te voir, tu l’emportes, et j’écrirai au pauvre affligé dont je voudrais pourtant bien recevoir les embrassements. J’espère être demain en état de faire le voyage de Versailles. M. Rousseau m’écrit que tu feras bien d’écrire à M. de Mt [Montaran] sur le gain de son procès ; qu’il ne paraîtra pas étonnant que tu n’aies pas été instruit promptement, et qu’assurément M. de Mt [Montaran] sera sensible aux témoignages de tes sentiments à cet égard. Il a fait des démarches, cet honnête M. Rss. [Rousseau], chez M. de V. de Gll. [Vin de Gallande], auprès du secrétaire, pour la fixation plus haute de tes appointements ; je lui fais savoir l’assurance que m’a donnée M. Tol. [Tolozan] et ma confiance, dont ses procédés me font une loi, à lui abandonner le soin de nos intérêts.

Tu t’es un peu dépêché, par événement, d’écrire à M. Villard, si tu lui as désigné le lieu de sa première destination. Eh vraiment ! tu as donc oublié le petit lutin qui faisait ici arrêter les commissions et changer les affaires ? En vérité, j’éprouvais hier qu’en affaire, singulièrement, l’appétit vient en mangeant ; j’avais plus d’activité, même d’espoir que jamais pour obtenir les Lettres ; mais tu sais que l’esprit de Montaigne avait aussi la colique quand son ventre la ressentait ; je suis au même point et je n’ai plus faim que de mon logis. Nous reparlerons de Panck[oucke], qu’au bout du compte je ne crois pas non plus si serré. Si j’avais du temps de reste, je verrais Pasquier, ce que je ne ferai pourtant pas, car je ne sais même plus si j’aurai le courage de dire adieu au chanoine, que je n’ai été voir qu’une seule fois et qui m’attend tous les jours.

Je laisse au frère de jaser à son tour ; je vais croiser mes bras et rappeler mes forces. Ménage-toi bien ; adieu, mon cher et tendre ami ; je t’embrasse de tout mon cœur. Bonne est maintenant si occupée de sa maîtresse qu’elle ne songe plus à Eudora qu’à demi. Cher petit enfant ! Joue-le bien ; tu ne lui as pas laissé oublier le nom de maman, n’est-ce pas ? Adieu, mon ami.

S’il était possible que nous allassions à Crespy les fêtes de la Pentecôte, que le frère nous envoyât une voiture à Montdidier le lundi ou le mardi, c’est ce que nous aviserions. Mais, malgré l’extrême envie de le consoler dans le surcroît de chagrin que va lui donner notre éloignement, je ne ferai rien au monde qui pût retarder le moment où je compte t’embrasser.


P.-S. de Lanthenas :

Eh bien ! mon ami, la chère sœur vous a conté derrière[297] son histoire à peu près telle qu’elle est. Elle ne vous a cependant pas parlé du médecin. Elle en a vu un cependant hier au soir, mais c’est plutôt pour ma tranquillité qu’il est venu que pour le besoin réel ou la sienne. Tout était passé, il ne restait qu’un peu de fatigue, et il a jugé, comme nous l’avions pensé, que cette irritation d’entrailles tenait à la fatigue et à l’agitation que la chère sœur a éprouvées ces derniers jours-ci surtout. Le repos un ou deux jours, les mucilagineux, farineux en boisson ou nourriture, un peu de limonade cuite, quelques remèdes émollients, c’est tout ce qu’il a conseillé ; et il a fini par me tranquilliser absolument, si j’eusse conservé encore des craintes que m’avaient inspirées les douleurs du matin. — Je viens de vous quitter un moment, je suis descendu[298] pour lui persuader de ne pas aller aujourd’hui à Versailles, comme elle en avait pris hier la résolution. Tout a été inutile, même l’autorité doctorale, la vôtre et les prières du frère. Je juge, par le-bien où elle se trouve, qu’il n’en peut pas mésarriver ; cependant on lui conseillerait du repos, elle en a certainement besoin, et je crois qu’à ces deux égards il y a de l’imprudence par les chaleurs qu’il fait. Vous aurez reçu, mon ami, ma lettre d’hier outre le mot du matin dans la lettre de la sœur. Je vous écrivis du bureau de M. D. [d’Antic] ; vous aurez agi en conséquence ; la chère sœur sera étonnée ; je ne lui en ai rien dit : elle serait en peine du baquet (?) que vous pourriez avoir. Mais ma franchise vous en aura garanti.


145

À ROLAND, [À AMIENS[299].]
Mardi matin, 25 mai 1784, — [de Paris].

Quant à la grande affaire. Je n’ajouterai rien, mon ami, à ce que renferme la lettre ci-jointe[300] qui ne m’était pas encore parvenue lorsque je suis partie pour Versailles. Mme d’Arb[ouville] et l’abbé ne m’ont rien dit que ce qui est exprimé dans la lettre de celui-ci, excepté que la première a ajouté quelle se concerterait avec M. de Saint-R[omain] pour être informée du temps où le ministre proposera l’affaire au Roi, afin de répandre les précis à cette époque. Elle est très ardente, très obligeante, et je suis persuadée qu’elle ne négligera rien, pour faire réussir l’affaire, de tout ce qui dépendra d’elle. Il faudra que tu lui écrives, ainsi qu’à l’abbé ; mais il sera temps sans doute lorsque je serai retournée. J’ai vu aussi pour mon compte M. de Vil. [de Ville] et M. de Saint-R[omain] qui m’a parlé dans les mêmes termes. J’ai fait part à Mme d’Arb[ouville] et à l’abbé de ton changement, auquel je crois, malgré la commission expédiée à M. Villard, qui ne signifie rien, sinon que M. de Mt [Montaran], empressé de l’avoir dans son département, a fait partir ce qui le concernait pour se l’assurer ; le petit chat aura bien grondé, car il n’avait pas envoyé la commission pour Sedan à celui à qui elle était destinée, parce qu’il y voulait M. Villard et qu’en définitive il le voulait à Amiens où je crois fort qu’il l’a fait venir. À mon retour de Versailles, j’ai trouvé une lettre de Mlle de la B[elouze] qui me fait offre de services d’argent pour la considération de la prolongation de mon séjour ; elle se reproche de ne l’avoir pas fait plus tôt ; elle y met beaucoup d’amitié, et m’ajoute en confidence (c’est son expression) que, par les détails quelle a reçus de la personne qu’elle avait chargée de parler à M. Bld. [Blondel], elle voit qu’on te regrette beaucoup pour ton ancien département. Aujourd’hui, j’écris ici et là ; je vais au Jardin du Roi ce soir avec l’ami d’Antic ; demain, je vois M. de Mt [Montaran], Mlle de la B[elouze], je parais chez M. de V[in], au secrétaire, que je ne connais pas encore, parce qu’il faut se ménager tout ; si je ne parle au maître, j’aurai une lettre en poche pour lui. Puis je verrai tes imprimeurs ; je finirai quelques emplettes ; je prierai le frère de passer chez de La Dreux ; je règle, je fais mes paquets, tu sais quand je pars. Je me porte mieux ; j’ai bien soutenu le voyage : c’est presque une folie de s’arrêter, car on sent son mal bien davantage. Au reste, c’était forcé pour dimanche. Ne me fais point de querelle de n’avoir rien dit del medico, je ne l’avais point encore vu lorsque je t’écrivis ma lettre le dimanche au soir. Adieu, je suis pressée, je t’embrasse corde et animo.

Suit, au manuscript, la lettre que voici de l’abbé Gloutier à Madame Roland. C’est sur les pages blanches de cette lettre qu’elle a écrit la sienne.

J’ai bien partagé. Madame, l’impatience avec laquelle vous avez sûrement attendu la réponse du Ministre. J’ai voulu plusieurs fois vous écrire, mais j’ai pensé que mon zèle vous était assez connu pour ne pas craindre d’être soupçonné de négligence. M. de Saint-Romain n’a présenté que mercredi l’affaire à M. de Vergennes. J’ai été moi-même savoir le résultat de son travail ; il m’a paru qu’il avait fait très bien valoir les titres et les services de M. de Laplatière et la satisfiction du contrôleur général ; mais il ne m’a pas dissimulé qu’il fallait de la patience. Mme d’Arbouville s’est empressée de demander une audience particulière et ne l’a obtenue que ce matin. M. de Vergennes avait très présent le compte avantageux qu’avait rendu son premier commis, la lettre de M. de Calonne et l’intérêt qu’y prenait Mme d’Arbouville. Après lui avoir répété les difficultés qu’il y avait à obtenir des lettres de noblesse et la répugnance surtout que le Roi avait à en accorder, il a ajouté que, quand on avait à cœur de faire réussir ces demandes, il fallait attendre et épier les circonstances favorables ; que ce motif l’engageait à ne pas trop se presser de présenter celle de M. de Laplatière, parce qu’une fois manquée il ne serait plus possible d’y revenir ; que le Roi, hier dans son Conseil, avait refusé de son propre mouvement une demande de ce genre bien fondée ; que, à la vérité, ce n’était pas lui qui l’avait présentée. Cette observation, Madame, faite par M. de Vergennes, vous est favorable, puisqu’il veut bien se charger de présenter celle de M. de Laplatière. Il a fini par assurer Mme d’Arbouville qu’il ne perdrait pas un instant de vue cette affaire. Elle aurait peut-être encore prolongé sa visite, si Mgr le prince de Condé ne fût arrivé. Cette prudence que veut y mettre M. de Vergennes, la solidité de son raisonnement font croire à Mme d’Arbouville, et je le crois aussi, qu’il est réellement disposé à prendre les moyens de la faire réussir. Ainsi, Madame, ne désespérons pas, mais ayons de la patience. M. de Saint-Romain m’a aussi observé qu’il y en avait une ou deux très favorables et plus anciennes que celle de M. de Laplatière. D’après la réponse de M. de Vergennes, d’après l’avis de Mme d’Arbouville et celui de M. de Saint-Romain, je crois devoir prendre la liberté, Madame, de vous dire que, si aucune autre affaire ne vous retient à Paris, vous ferez bien de ne pas y attendre le succès de celle-ci. Mme d’Arbouville m’a chargé de vous assurer que vous pouviez vous en reposer sur son zèle et sur les sentiments d’estime et d’intérêt que vous lui avez inspirés. Elle regarde cette affaire comme la sienne. Je n’ai pas eu l’honneur, Madame, de vous voir souvent ; mais j’ai appris assez à vous connaître pour regretter que votre séjour dans ce pays-ci ait été si court. Vous allez revoir des personnes qui font votre bonheur, je ne puis que m’intéresser à une réunion si désirée. Si je n’ai pas l’honneur de vous voir davantage, je vous prie, Madame, de ne pas m’oublier auprès de M. de Laplatière et d’agréer l’assurance de mes sentiments respectueux.

Votre très humble et très obéissant serviteur.


L’abbé Gloutier.

À Versailles, dimanche.

146
[À ROLAND, À AMIENS[301].]
[Fin mai 1784 (sans date au ms.), — de Paris.]

Je t’envoie, mon ami, le compte de Visse ; tu lui redois 134tt en y comprenant la livraison pour Crespy dont j’ai reçu la valeur et celles pour les voisins que tu toucheras. Tu verras que ce qui est sous accolade, 14 exemplaires des Lettres, dont 6 pour Belin, et 2 exemplaires de chacun des Arts, est ce que j’ai pris et distribué depuis mon séjour ici.

Réponds-moi subito s’il faut lui donner de l’argent, et où je le prendrai ; chez M. de La Dreux, sans doute, car ce que je vais toucher chez Panckoucke me servira pour voyage, mon reste de compte ici, etc. Je t’aime et t’embrasse de toute mon âme. Je cours aux Gobelins, de là chez M. Tol[ozan] où je donnerai ce paquet. J’ai enfin trouvé M. de Noiseville, qui me donne… des promesses.


147

[À ROLAND, À AMIENS[302].]
[Mai(?) 1784, — de Paris.]

…Il y aurait bien quelques réformes à faire au Mémoire d’extraction, d’après les lumières que j’ai prises hier avec l’air de savoir tout ce que l’on en disait. Ces Roland d’Arbouzes, dont l’origine est commune avec vous, sortent du Beaujolais comme ceux de Challerange et, de plus que ceux-ci, ont les armes semblables à celles des Roland de Laplatière. Quant au président Roland, prétend le papa[303], il n’a rien de commun et sort tout nouvellement d’un agent de change. Notre Nestor n’a pu être content qu’en lui assurant qu’on faisait venir l’extrait de baptême de ton père ; il ne veut que celui-là, le tien, celui du grand-père, l’extrait de mariage de ton père, et prétend faire avec cela des merveilles. Si nous manquons d’un côté, nous pourrons voir ; il faut du moins sortir du chemin que nous avons pris. Adieu, je vais rêver à des bougies à envoyer à Cott[ereau][304]. Tu as vu maintenant Fll. [Flesselles] ; d’après ce que tu me dis de sa femme, je ne serais guères tranquille sur sa tête. Enfin l’y voilà[305]. Je t’embrasse de tout mon cœur. L’ami d’Antic m’a fait inviter hier à dîner pour aujourd’hui chez des amis de lui ; nous devons voir M. de l’Isle ; mais il faut finir et faire mes autres expéditions. Adieu donc, je laisse aux amis, dont je ne te parle guère, à te dire tout ce que je devrais exprimer d’eux.


P.-S. de Lanthenas :

Je devais, mon ami, vous demander une lettre pour MM. de Ladrue qui leur recommandât cet ami du Puy dont je vous avais parlé l’année passée, M. Heyde. Il a des talents, entend les affaires, a voyagé en Italie et en France, est plein d’activité et de bonne volonté. MM. de Ladrue pourraient peut-être le servir par eux-mêmes ou par leurs amis ; faites-moi le plaisir de m’envoyer une lettre qui puisse le leur présenter et les fasse employer chaudement, soit de vous, soit de M. Flesselles, comme vous jugerez qu’il vaudra mieux. J’ai commencé ce matin à ranger mes livres. Je vous enverrai demain la note de quelques-uns dont je veux me défaire ; vous me ferez le plaisir de la faire voir à vos chers voisins au souvenir desquels, et dans l’occasion, je vous prie de me renouveler.

J’attends toujours des lettres de chez moi autres que-celles que je vous ai envoyées, c’est-à-dire du papa ou de sa part qui me confirme la même chose.

J’irai voir ce soir à huit heures le chevalier vieux Nestor, qui m’inspirait depuis longtemps les mêmes sentiments que celui à qui nous le comparons inspirait à Télémaque. Il me reparlera encore des extraits, armes, etc. N’avez-vous pas fait à cet égard toutes les recherches possibles ? Il me parlait d’un Saurin, généalogiste de France : l’avez-vous vu, ou un autre autrefois, comme le pense la chère moitié ?

Adieu, mon ami, ménagez-vous ; je vous embrasse corde et animo.


148

À BOSC, [À PARIS[306].]
7 juin [1784, — d’Amiens].

Il y a bien longtemps, notre bon ami, que je n’ai eu le plaisir de m’entretenir avec vous ; mais j’ai tant à faire et tant à me reposer, que je fais toujours sans finir de rien. Les jours passés à Crespy ont été très remplis par l’amitié d’abord, puis la représentation et les courses. Parmi ces dernières, celle d’Ermenonville n’a pas été la moins intéressante ; fort occupés de vous et des choses, nous avons joui de celles-ci en vous souhaitant pour les partager[307]. Le lieu en soi, la vallée qu’occupe Ermenonville est la plus triste chose du monde : sables dans les hauteurs, marécages dans les fonds ; des eaux troubles et noirâtres ; point de vue, pas une seule échappée dans les champs, sur des campagnes riantes ; des bois où l’on est comme enseveli, des prairies basses : voilà la nature. Mais l’art a conduit, distribué, retenu les eaux, coupé, percé les bois ; il résulte de l’une et de l’autre un ensemble attachant et mélancolique, des détails gracieux et des parties pittoresques. L’Île des Peupliers, au milieu d’un superbe bassin couronné de bois, offre l’aspect le plus agréable et le plus intéressant de tout Ermenonville, même indépendamment de l’objet qui y appelle les hommes sensibles et les penseurs. L’entrée du bois, la manière dont se présente le château et la distribution des eaux qui lui font face forment le second aspect qui m’ait le plus frappée. J’ai trouvé avec plaisir quelques inscriptions gravées sur des pierres placées çà et là ; mais les ruines, les édifices, etc., élevés en différents endroits, ont généralement le défaut que je reproche à presque toutes ces imitations dans les jardins anglais : c’est d’être faits trop en petit, et de manquer ainsi la vraisemblance, ce qui touche au ridicule. Enfin Ermenonville ne présente pas ces beautés éclatantes qui étonnent le voyageur, mais je crois qu’il attache l’habitant qui le fréquente tous les jours ; cependant, si Jean-Jacques n’en eût pas fait la réputation, je doute qu’on se fût jamais détourné pour aller le visiter. Nous sommes entrés dans la chambre du maître ; elle n’est plus occupée par personne ; en vérité, Rousseau était là fort mal logé, bien enterré, sans air, sans vue : il est maintenant mieux placé qu’il ne fut jamais de son vivant ; il n’était pas fait pour ce monde indigne.

J’en aurais bien long à vous dire de tout ce que j’ai éprouvé depuis mon départ de Paris et à mon arrivée ici. La pauvre Eudora n’a pas reconnu sa triste mère, qui s’y attendait et qui pourtant en a pleuré comme un enfant. Je me suis dit : Me voilà comme les femmes qui n’ont pas nourri leurs enfants ; j’ai pourtant mieux mérité qu’elles et je ne suis pas plus avancée ! La douce habitude de me voir, une fois suspendue, a rompu celle d’affection qui m’attachait ce petit être… Je n’y songe pas encore sans un terrible gonflement de cœur. Cepndant mon enfant a repris ses manières accoutumées ; il me caresse comme autrefois ; mais je n’ose plus croire au sentiment qui fait valoir ces caresses ; je voudrais qu’il eût encore besoin de lait, et en avoir à lui donner.

Vous que nous comptons chèrement comme ami, vous souvenez-vous de ceux que vous ne voyez plus ? Adieu, il faut que je finisse ; nous vous embrassons tendrement.


149

À BOSC, [À PARIS[308].]
9 juin [1784, — d’Amiens].

Je reçois dans le moment votre aimable épître, les patentes et leur accompagnement ; je devais déjà vous écrire ; tous ces objets ajoutent encore à ce que je devais vous exprimer, et je ne sais plus par où m’y prendre. L’ami reçoit des feuilles, nous avons des lettres en foule à répondre et à faire, je me suis levée à près de dix heures, parce que j’avais mal dormi la nuit ; le bon frère Lanthenas arrive ; le successeur de M. Roland est ici pour prendre des instructions ; nous voilà tous, comme vous voyez, fort en l’air et préoccupés. Dans l’obligation de terminer les affaires de préférence aux petites causeries, telles charmantes quelles puissent être, il faut vous assurer que l’ami répondra dans peu à l’Académie[309] où vous venez de lui servir d’introducteur : en même temps qu’il vous fera passer ces lettres, il vous indiquera où vous pourrez prendre des exemplaires de ses ouvrages pour les adresser à cette compagnie[310]. En vous chargeant d’une commission, j’ai oublié de vous parler d’argent pour la faire ; il part d’ici, ces jours-ci, une personne qui vous remboursera pour moi vos avances. Autre chose, très intéressante assurément : vous m’avez fait faire la connaissance de M. Broussonnet, et je me rappelle parfaitement ce que vous m’avez dit et ce que j’ai vu de son savoir modeste, de son honnêteté, de cette aménité qui caractérise si bien ceux dont les connaissances adoucissent les mœurs ; je n’oublie pas non plus que vous m’avez fait espérer que nous pourrions avoir de lui des lettres pour l’Angleterre. Je réclame à cet égard les soins de votre amitié ; c’est d’elle dont je m’appuie près de M. Broussonnet, aux yeux duquel je ne puis avoir particulièrement aucun titre. Au reste, je demande ces lettres avec une confiance que je n’eusse pas osé prendre si j’avais dû faire le voyage avec notre compagnie, mais sans M. Roland ; car, dans ce cas, j’aurais bien senti qu’à commencer par moi, personne de notre société n’eût été éminemment propre à cultiver les savantes relations que M. Broussonnet peut nous donner. On peut se flatter de faire trouver quelquefois, dans une relation continuée, la douceur et le goût qui peuvent tenir lieu du savoir auprès des savants mêmes ; mais, quand on ne voit ceux-ci qu’en passant, il faut pouvoir les payer de leur monnaie. Or donc, vous connaissez notre caution ; je n’ai rien de plus à vous dire, sinon que je vous prie de me rappeler à votre ami en lui disant pour moi mille choses honnêtes. Nous faisons nos dispositions très prochaines ; le temps fuit comme un voleur, celui de fuir aussi pour notre compte nous touche aux épaules ; mille arrangements nous pressent, et, quoique au milieu de ma maison, de ma petite famille, je ne fais qu’une halte : je suis comme un chasseur au rendez-vous. J’acquitte ma charge et votre commission : le baiser de moi se donne doucement sur les lèvres, lieu réservé à l’ami du cœur ; je donne le vôtre où je l’aurais reçu, sur les deux joues, mais bien affectueusement ; le sentiment accompagne tous les deux, voilà la ressemblance ; le vôtre a la vivacité de l’amitié empressée, le mien la douceur pénétrante d’une union plus intime, voilà la différence, pour terminer comme la chanson ; le tout pour votre plus grande instruction et suivant vos demandes. Je ne suis pas non plus comme Eudora : la chère petite sœur a pris dans mon souvenir et dans mon cœur une place d’où personne ne la délogera, donnez-moi de ses nouvelles et embrassez-la pour moi. L’ami Lanthenas vous en dit tant et tant, et l’ami et moi, que je ne saurais tout vous exprimer ; je suis pressée à en étrangler, comme Monsieur Sage.

Adieu, mon ami, nous vous embrassons tous de bien bon cœur.


150

À MADAME LA MARQUISE D’ARBOUVILLE,
hôtel de lorges, rue du vieux-versailles, à versailles[311].
10 juin 1784, — d’Amiens.

Madame,

J’aurais eu l’honneur de vous exprimer beaucoup plus tôt la reconnaissance dont je suis pénétré pour les nouveaux témoignages de bienveillance que vous avez réitérés dans l’affaire qui me concerne et dont vous voulez bien continuer de vous occuper ; mais le voyage de Madame de Laplatière s’est terminé d’une manière qui m’a trop préoccupé pour me permettre de manifester au dehors les choses mêmes dont j’avais le plus vif sentiment.

La nouvelle d’une indisposition, que mon inquiétude me fit supposer [encore] plus grave qu’on ne me la peignait, me détermina sur-le-champ à partir en poste pour chercher Mme de Laplatière ; je la trouvai rèellement accablée de fatigue et dans le plus grand affaiblissement ; je l’ai ramenée à petites journées, n’ayant passé à Paris que le temp nécessaire pour les préparatifs de son départ et sans m’être montré à personne. Nous sommes de retour depuis plusieurs [ peu de] jours ; le [son] repos commence à me faire espérer le parfait rétablissement de sa santé. Je saisis le premier instant de liberté, après l’agitation où m’avait jeté cette circonstance, pour vous rendre, Madame, l’hommage que je dois à une bonté si [aussi] persévérante et dont Mme de Laplatière a recueilli les preuves avec la plus grande sensibilité. Je sais qu’elle a eu l’honneur de vous faire part du changement heureux qui me remet dans mon pays et dans ma famille ; ce déplacement me fera passer à Paris dans quelque temps ; j’espère que vous voudrez bien, Madame, me permettre de saisir cette occasion de vous offrir de vive voix le profond respect avec lequel je suis, etc…


[À L’ABBÉ GLOUTIER.]

Je n’avais pas besoin, Monsieur, des preuves de complaisance, d’honnêteté, d’attention que vous nous avez données dans le voyage de Mme de Laplatière pour croire aux dispositions obligeantes d’un ami de l’excellent M. [ami] Despréaux ; mais elles excitent ma sensibilité et m’obligent [me flattent] véritablement. Je serai enchanté de pouvoir me procurer l’honneur [je désire ardemment] de vous voir dans mon prochain passage à Paris, et je ne négligerai sûrement pas cette occasion de me transporter à Versailles et de joindre à l’honneur de rendre mes hommages à Mme d’Arbouville le plaisir de vous entretenir [sensible de m’entretenir avec vous]. Je pense que ce sera vers la fin du mois d’août ou le commencement de septembre. Si jusqu’à [avant] cette époque il arrivait quelque chose de nouveau relativement à l’affaire que Mme d’Arbouville a la bonté de suivre, et à laquelle vous-même, Monsieur, [vous] avez bien voulu concourir par quelques [votre empressement et vos] démarches, j’espère que vous auriez la complaisance de [je me flatte que vous voudriez bien] m’en faire part. J’y mets un intérêt d’autant plus vif, que mon transport dans mon pays m’en rendait le succès plus important et plus flatteur.

Agréez, Monsieur, etc…

151

[À BOSC, À PARIS[312].]
17 juin [1784, — d’Amiens].

J’ai reçu hier votre touchante et mélancolique épître, sans pouvoir y répondre aussitôt. Mon beau-frère[313] venait de passer avec deux compagnons qui n’ont pu retarder davantage leur voyage à Londres, où nous le verrons peut-être encore. Mon bon ami partait lui-même avec son successeur, pour une partie de la tournée du département. Je suis demeurée au logis avec le bachelier[314] et tout le tracas d’une lessive, grande affaire de ménage à la province. Je ne pensais pas que l’ami vous eût laissé dans la moindre incertitude sur la destination des exemplaires ; il y en a un complet de tous ses ouvrages pour l’Académie ; un des Lettres seulement pour le comte de Saluces ; un troisième, je crois, de ces mêmes Lettres pour M. Lamanon[315]. J’ai cherché, demandé, fort inutilement jusqu’à présent, s’il y avait quelque poisson rare dans nos rivières et fossés ; les gens de ce pays n’ont à cet égard que la science de leur cuisinier ; et, malgré ce que je me propose de rechercher encore, je n’espère rien fournir pour l’ichtyologie de votre ami : il voudra bien ne pas mesurer ses lettres sur les renseignements que nous lui fournirons. Ce peintre et sa maîtresse qui font parler tout te monde des plaisirs qu’ils ont goûtés, ce marquis d’Arlandes qui publie aussi tout haut ses prétentions et ses regrets, ce tas de gens qui ont besoin de faire dire qu’ils sont heureux pour croire l’être, me paraissent bien indignes de l’amour et bien éloigés d’en savourer les plaisirs : grand bien leur fasse ! Je n’envie ni n’estime leur mode !

Mais dites-moi donc, mon ami, où est votre raison, où est votre philosophie ? Quoi ! vous voyez tant en noir une situation où votre chère sœur peut trouver tant de moyens de valoir plus encore ! Si elle jouit du revenu que vous espériez pouvoir lui conserver, elle ne perd pas l’espérance de trouver un parti convenable, et elle peut l’attendre agréablement. Je vous avoue que le nom ignara mali me fait au contraire, envisager cette situation avec des avantages. C’est sur ce ton que j’en parlerai à la chère petite sœur, maintenant que le trouble des premiers instants doit être un peu dissipé. Mais, hélas ! le sentiment de ses propres pertes est un mat qu’un tiers ne peut jamais apprécier, et ce n’est pas toujours par sa nature que la douleur doit se compter ! Ressouvenez-vous, mes bons amis, de ceux qui vous chérissent, qui prennent part à tout ce que vous éprouvez, qui voudraient l’adoucir et qui vous portent dans leur sein.

Adieu ; je vous quitte pur suivre ici les petites occupions qui me commandent, et je vous embrasse de tout mon cœur.

Le frère vous dit mille choses affectueuses ; vous verrez la destination du paquet ci-joint, et vous voudrez bien la lui faire suivre ; adieu encore, sans vous quitter d’esprit et de cœur.


152

[À… À…[316].]
22 juin 1784, — d’Amiens.

Elle annonce que son mari vient d’être nommé à l’inspection de Lyon, ce qui le détourne du projet qu’il avait de prendre sa retraite. — (Texte du catalogue.)


« Ses courses sur la côte du Calaisis me fournissent l’occasion de passer à Londres, et je compte visiter cette capitale d’un pays où l’on respire encore un air de liberté. »


Ph. de la Platière.

153

[À BOSC, À PARIS[317].]
Le 24 juin [1784, — d’Amiens].

Oui, nous vous aimons encore ; nous vous aimerons toujours, j’en ai la confiance ; il faudrait que vous changeassiez, bien pour qu’il en fût autrement, et vous n’êtes point de trempe à diminuer de valeur. Recevez donc, mon ami, ces franches assurances, dont je crois bien que vous n’avez nul besoin, et que je vous réitère pour le plaisir de vous les répéter. Nous acceptons de grand cœur votre commission, et nous nous en acquitterons de notre mieux. Trouvez donc quelque moyen de me faire passer la musique que M. Parrault voudrait envoyer à Londres je serais très aise de remplir aussi pour lui quelque commission ; dites-le lui pour moi, avec mille choses honnêtes et sensibles, en attendant que je les lui exprime moi-même.

Vous nous feriez grand plaisir de savoir et de nous mander ce que coûtent, neufs et reliés, le Genera plantarum et le Philosophia botanica de Linné ; nous les avons achetés, mais nous en avons oublié le prix ; il s’agit maintenant de les céder à M. d’Eu qui veut se les procurer ; nous les achèterons de nouveau en passant à Paris, pour les emporter avec nous. Je crois vous avoir mandé qu’Achate était parti de mardi ; mon bon ami s’en va samedi pour achever sa tournée sur la côte du Calaisis, et je dois partir le jeudi suivant avec M. d’Eu. Nous voilà, comme vous voyez, un pied en l’air et ne tenant plus à Amiens que par un fil. Mais Eudora demeurera encore dans cet Amiens, et Dieu sait combien il me sera cher tant qu’il recèlera ce petit être ! Que devient la chère sœur ? Santé, disposition d’âme, habitation ? Dites-lui pour moi tout ce que vous pouvez pressentir et que je ne saurais exprimer. Je vous embrasse de tout mon cœur, avec la plus vive affection.

450

[À BOSC, À PARIS[318].]
28 juin [1784, — d’Amiens].

Eh mais ! ne dirait-on pas que c’est vous qui partez à votre annonce de ne plus écrire jusqu’au retour ? Je vous en ferais bien démordre, si j’avais le temps ; malheureusement c’est aussi la dernière fois que je vous écris avant de m’en aller. Je fais toujours quelque chose, et toujours je m’en trouve encore à faire : les heures volent, celle du départ viendra frapper, et zeste !… adieu, bonsoir ! J’ai déjà reçu plusieurs fois des nouvelles d’Achate, que les vents contraires ont forcé de s’arrêter un peu à Boulogne, dont il n’a dû s’embarquer qu’hier. Je ne vous envoie pas les fameuses dissertations d’une fille de vingt ans sur l’Esprit[319] ; il faudrait que je les cherchasse parmi la poussière et des vieux papiers, je n’en ai pas le loisir ; mais, lorsque je quitterai le pays, je vous promets d’emballer quelques chiffons avec les paperasses, que vous verrez ensuite à mon passage à Paris si la fantaisie vous en tient encore ; c’est tout ce que je puis faire pour l’honneur de ma parole. Mais comme je vois que ce n’est pas une raillerie que de vous la donner, je ne vous promets rien pour le Journal[320] ; j’aime mieux que vous m’ayez obligation de ma complaisance, si j’ai la modestie de vous montrer mon gribouillage ; voilà qui est clair, je pense ! On m’appelle, je suis pressée ; je vous embrasse bien joliment sur les deux joues.

155

[À BOSC, À PARIS[321].]
Dimanche, à 5 heures du soir, 8 août 1785, — d’Amiens.

Eh mais ! vous avez une imagination bien vive et vous tirez des conséquences bien terribles ! Vous ne vous êtes point représenté des voyageurs, arrivant pour repartir, avec mille embarras, écrivant à la hâte, et ne disant qu’un mot quand leur cœur offrait cent choses à exprimer. Nous avions arrêté que je vous écrirais demain matin, car nous consacrons les après-dîners à faire des caisses : vous ne devinez sûrement pas pour quelle raison j’ai pris la plume dans cet instant. Je vous le dirai à la fin de ma lettre ; maintenant je veux vous parler de vos commissions. Dollon, l’opticien le plus célèbre de Londres, ne parle pas mieux français que je ne parle anglais ; mais nous avons été chez lui avec M. Dezach ; j’ai non seulement expliqué vos intentions, mais j’ai montré vos propres expressions sur l’étendue du diamètre, celle du foyer et le nombre de fois que la loupe devait grossir. Dollon a répondu qu’il était très difficile de réunir ces proportions avec l’effet que vous demandiez ; qu’il n’avait rien de fait ainsi, mais qu’il le ferait pour le mieux. Il lut a fallu plusieurs jours ; après quoi, il nous a donné votre loupe comme le résultat de son travail, pour lequel on lui avait laissé, écrites en anglais, les conditions désirées. Je vous donne ces détails non pour vous prouver que j’ai fait de mon mieux, car je crois bien que vous n’en doutez pas, mais pour vous consoler de ce qui est, par la difficulté dont il eût été que cela fût autrement.

Je vous apprendrai, pour vous réjouir d’autre part, qu’Eudora nous a reconnus à notre arrivée, quoiqu’elle fût couchée à ce moment et que nous lui soyons apparus comme en songe ; elle m’a embrassée avec une espèce de sérieux mêlé d’affection, puis elle a fait un petit cri de surprise et de joie en apercevant son père ensuite. Elle s’était portée à merveille, sans le moindre accident durant notre absence ; le lendemain matin, tout courant, elle s’est laissée tomber et a roulé sur l’escalier, de manière que je l’ai crue morte et que je le suis presque devenue ; définitivement elle n’avait point de mal, et J’en ai été pour ma peur. Cependant l’ami, à qui le voyage avait fait des merveilles, s’est trouvé fatigué au retour, puis tourmenté par un malheureux clou qui m’a bien attristée : je le fais purger demain avec les tisanes de l’ancienne ordonnance[322]. Je ne pense point à celui qui les a données, à la nécessité d’y revenir, à mon ami, à vous, à toutes les circonstances que cela renouvelle, sans m’affecter beaucoup. D’autres vous le tairaient peut-être, pour ne pas vous affecter vous-même ; moi, je sens que je partage trop ce qu’éprouvent nos amis pour ne pas leur faire partager aussi tout ce qui me touche, principalement en des choses qui deviennent presque réciproques.

Pour changer de thèse et faire contraste, je vous dirai que nous étions à ranger, emballer, etc., lorsqu’un chevalier est venu demander à me parler ; c’était pour voir la maison ; et, suivant le ton militaire, il voulait en prendre l’occasion de parler à la maîtresse. C’est un bonhomme au fond, mais dont les compliments et toutes ces fadaises que ces gens-là appellent galanterie m’ont si fort impatientée, que je me suis mise à vous écrire pour m’en débarrasser et le laisser à l’ami, qui n’aura pas fini de sitôt avec un tel bavard. Enfin, dans un bon ménage, chacun prend sa part des fardeaux ; j’abandonne celui-ci au plus fort. Ceci me rappelle une comédie anglaise que j’ai vu jouer à Londres, et où l’on représente un petit-maître français qui a beaucoup fait rire, à commencer par nous. Je ne vous entretiens pas du voyage, dont je suis extrêmement contente ; nous en causerons bientôt de vive voix, et ce sera bien meilleur. Nous avons employé notre temps comme vous pouvez l’imaginer ; j’ai pris à la volée celui d’écrire, et je me rappellerai toujours avec un singulier intérêt ce pays dont Delolme[323] m’avait déjà fait connaître et aimer la constitution, et où j’ai vu les effets heureux de celle-ci. Il faut laisser crier les sots et chanter les esclaves ; mais croyez qu’en Angleterre il y a des hommes qui ont le droit de rire de nous. Je vous dirai des particularités de Lavater, avec lequel M. Dezach a passé quelque temps[324].

Enfin nous voici sous le même ciel que vous, et vous aimant comme toujours, comme on fait en amitié, dont vous savez la devise : « Loin et près, hiver et été ».

156

[A BOSC, À PARIS[325].]
12 août 1784, — d’Amiens.

Inquiet sur nos santés : elles sont si vacillantes, qu’en vérité c’est bien permis à nos amis ; mais inquiet sur nos sentiments : je ne sais comment vous avez pu le devenir. Au reste, je conçois que de tristes expériences que vous avez faites depuis quelque temps vous rendent plus soupçonneux ou plus craintif.

Je viens aussi de subir une épreuve qui m’est extrêmement sensible : j’avais une amie de l’enfance, la première et la seule que j’eusse eue jamais[326], car je ne conçois pas qu’on puisse avoir plus d’une amie de confiance ; les circonstances nous avaient rapprochées en m’établissant dans ce pays ; elle est sur le point d’accoucher d’un premier enfant ; elle se faisait une douce joie que je la visse mère avant mon départ, et une sorte de consolation que l’époque où elle perdait la présence de son amie lui donnât un enfant que j’aurais du moins embrassé. Eh bien ! nous sommes brouillées à jamais, non précisément d’elle à moi, mais un mauvais procédé de son mari à mon égard que j’ai relevé vigoureusement, trop peut-être, car les gens doux une fois irrités sont pis que les autres, nous sépare et rompt notre liaison.

Sans cesser jamais de nous estimer, de nous chérir, toute relation est anéantie, et nous ignorerons maintenant ce qui nous arrivera à l’une et à l’autre. J’en suis affectée plus que je ne saurais dire, et d’autres misères d’ailleurs, qui ressemblent un peu à celle-ci, font que nous pourrions dire à peu près ce que vous exprimez dans votre lettre : qu’en une semaine vous aviez fait plus de ruptures que dans toute votre vie jusqu’alors.

Mais changeons de texte ; le temps s’écoule si vite et nous avons tant de choses à faire qu’avec la volonté, le besoin de partir d’ici dans quinze jours, je ne sais encore comment cela peut devenir possible[327]. En passant à Paris, l’ami voudrait y acheter une voiture : nous désirerions beaucoup que vous nous trouvassiez quelque hasard avantageux ; voici nos conditions, assez difficiles à réunir. Nous voulons une voiture à deux roues, un cabriolet qui se ferme avec des volets à glaces, dont l’impériale soit fixe pour qu’on puisse y mettre une vache s’il ne s’y en trouvait pas encore ; assez grand pour qu’on y tienne quatre commodément, et tel cependant, c’est-à-dire assez léger, qu’il soit possible de n’y mettre qu’un cheval lorsqu’il y aurait moins de personnes. Nous avons déjà cherché à Calais, mais les cabriolets à quatre sont si lourds qu’il y faut toujours deux chevaux, lors même qu’il n’y aurait qu’une personne à conduire ; et ceux qu’un cheval seul pourrait traîner ne se trouvaient point assez grands pour qu’on y plaçât une banquette à recevoir la troisième et la quatrième personne. Il est constant pourtant qu’il y a des voitures comme celle que nous désirons : il s’agit de les trouver, en bon état, bien entendu ; nous y mettrons six à sept cents francs ; mais ce n’est point cent francs de plus ou de moins qui seraient une affaire si le cabriolet était bien conditionné, à bonnes roues, bon essieu, bonnes soupentes, etc…, tels qu’on pût courir la poste à plusieurs, comme nous ferions pour nous en aller. Voilà ce que vous nous feriez grand plaisir de chercher, sans rien arrêter pourtant de définitif jusqu’à notre passage qui ne peut beaucoup tarder ; mais il nous importerait beaucoup de n’avoir plus qu’un coup d’œil et de l’argent à donner, car il faudra faire encore à Paris beaucoup de choses en peu de temps.

Mille choses tendres à la chère sœur ; nous vous embrassons corde et animo. Nous n’avons point encore de nouvelles de l’ami Lanthenas, que par conséquent nous espérons voir l’un de ces jours. Adieu.

157

[À BOSC, À PARIS[328].]
Vendredi, 13 août 1784, — [d’Amiens].

[ Vous auriez bien mal jugé, en vérité, si vous eussiez cru que je misse assez d’importance à mon Journal pour répugner à vous le communiquer ; comme vous ne pouvez le priser que par intérêt de la bonne amitié, il est fort à votre service ; mais aussi, comme il ne saurait être grand’chose pour autre qu’un ami, je vous prie de le garder pour vous seul et je vous l’expédie par la première occasion. J’ai pensé que ce serait vous faire vraiment plaisir que d’y joindre le résultat d’un voyage fait au même lieu, en 1771, par mon bon ami ; cela fut écrit au retour, currente calamo[329]. Je fis sa connaissance en 1775 ; il me communiqua peu après et ce voyage et d’autres, et divers manuscrits ; c’était en les lisant, tandis qu’il parcourait l’Italie, que j’écrivis la grande feuille isolée que vous trouverez et, ce qui est assez singulier, que lui-même n’a pas encore vue. Vous penserez que cette jeune solitaire qui étudiait son homme en le lisant commençait à ne le point haïr, et vous ne vous tromperez pas. Mais il pourra vous paraître plaisant que vous soyez le premier qui, après si longtemps, lise le jugement que je portais de sa personne en 1777[330].

Je lisais, dans ce même temps, un ouvrage de Delolme sur la Constitution de l’Angleterre, et je vous enverrais aussi, si je le trouvais, l’extrait que j’en fis alors. Mais, au reste, l’auteur vient d’en donner une nouvelle édition que j’ai vue à Londres, et que je vous invite à vous procurer comme le meilleur ouvrage, au jugement des Anglais mêmes, sur leur gouvernement.]

Vous trouverez dans ce paquet une lettre pour mon beau-frère, à qui mon mari écrit et auquel vous l’adresserez : à M. R. d. lp.[331], conseiller au bailliage du Beaujolais, à Villefranche.

Enfin vous trouverez encore quelques lettres à faire jeter tout simplement dans la boîte de la grande poste.

Bonne et fraîche nouvelle de l’ami Lanthenas, qui est arrivé ce matin en bonne santé, et auquel M. Broussonnet, qu’il a rencontré chez M. Banks[332], a remis, je ne sais pourquoi, vos lettres à M. de Vin et à nous. J’ai tant à faire que je gribouille tout ce que je vous mande ; croyez du moins que les expressions de mon amitié, pour être tracées en mauvais caractères, n’en sont pas de moins bon aloi. Adieu ; santé, courage, patience, amitié, avec cela on arrive doucement et dignement au terme de toutes choses.

Vous observerez, ce que je suppose déjà entendu, qu’à notre passage à Paris nous vous reprendrons toutes ces bucoliques ; ainsi prenez-en tout ce qui vous amusera d’ici-là.


158

À BOSC, À PARIS[333].
15 août 1784, — d’Amiens.

Avant tout, notre ami, et bien lestement, ayez la complaisance de recueillir à l’hôtel de Lyon toutes les lettres qui s’y trouveront pour l’ami Lanthenas, et expédiez-les-lui aussitôt, le plus vite possible.

Imaginez qu’il veut nous jouer le tour de partir subito, parce qu’il est en peine de ce qu’on peut lui avoir mandé ; je trouve meilleur et plus sage qu’il l’apprenne ici ; il se décidera après. Sus donc, courez et faites partir. Autre chose, pour le même voyage, s’il est possible : faites savoir au libraire, M. Visse, qu’il garde l’exemplaire de M. Roland de la dernière livraison encyclopédique, parce que, s’il l’expédie avec ceux de MM. d’Eu et de Vin, cela ne nous arrivera qu’au moment où tous nos livres seront emballés ; il vaut mieux que nous le prenions à notre passage à Paris.

Vous avez fait une longue et jolie lettre à M. d’Eu, qui nous dit aussi que vous lui aviez écrit dans notre absence comme si vous ignoriez qu’il fût avec nous. Cela m’a paru bien plaisant, à moi qui vous ai écrit tant de fois que je partais avec lui tête-à-tête pour rejoindre l’inspecteur sur la côte où l’avait conduit sa tournée.

En vérité, on voit bien que vous déchirez vite vos lettres après les avoir reçues, et que vous ne les lisez pas deux fois. Venez donc vous plaindre ensuite de n’en pas recevoir assez souvent ! Mais je vous prie bien fort de ne pas oublier le commencement de celle-ci, et je vous donne un gros soufflet de deux de mes doigts pour vous y faire songer.

Vous aurez reçu mon fameux Journal et toutes nos bucoliques.

Aimez-nous un peu, c’est-à-dire fort et ferme, comme nous vous embrassons tous trois.


159

[À BOSC, À PARIS[334].]
Mercredi, 18 août 1784, — [d’Amiens].

Dans un cabinet délabré, au milieu de caisses, malles, ballots, etc., je me dépêche de vous dire que l’ami Lanthenas n’est point parti hier, mais qu’il partira demain. Je ne sais où vous aviez la tête d’envoyer à Londres des lettres de change à recevoir à Paris ; cette imagination m’a paru fort plaisante, et l’histoire du pâté à la bride-oison m’a fait rire comme une folle.

Nous avons acheté ici une voiture, ainsi vous voilà quitte de la commission. Je crois que j’avais bien autre chose à vous dire mais je ne saurais plus le trouver ; nous vous embrassons tous de grand cœur et bonne amitié.


160

[À BOSC, À PARIS[335].]
25 août [1784, — d’Amiens].

Un genou sur une chaise, l’autre pied à terre, mes bras sur un coin de bureau qui n’est plus à moi, je veux encore, mon ami, vous écrire un mot d’ici. Je vais quitter cette ville pour longtemps assurément, peut-être n’y reviendrai-je jamais ; il m’est doux de marquer toutes les époques de ma vie par une consécration particulière à l’amitié. Recevez la réitération des assurances que je vous ai données tant de fois dans ces lieux, et que j’aurai toujours à vous répéter partout où je pourrai me trouver.

Nous voilà tous disposés, la voiture est remplie ; on la conduit chez M. d’Eu, où nous allons dîner, et d’où nous y monterons. Adieu ; je vais m’éloigner un peu de vous, mais pour m’en rapprocher et vous embrasser bientôt.

Recevez mes embrassements dès ce moment même, en attendant celui de les faire viva voce. Adieu ; au plaisir de nous voir réunis !


161

À MONSIEUR LANTHENAS,
hotêl de lyon, rue saint-jacques, près saint-yves, à paris[336].
Samedi, 28 août 1784, — de Dieppe.

À vous directement, mon bon frère, à vous que j’avais prié de nous écrire ici, et dont nous ne recevons pas de nouvelles. Vous avez, sans doute, beaucoup de choses et de courses à faire ; mais vous savez aussi trouver toujours des moments pour l’amitié. Comment se fait-il que vous gardiez le silence ? Nous sommes partis d’Amiens mercredi, après avoir dîné chez Mme d’Eu d’où nous ne sommes sortis qu’à plus de trois heures, à cause d’un terrible orage ; nous n’avons pas été au milieu de la rue des Jacobins qu’un des soutiens des crics de la voiture a cassé net ; nous sommes entrés chez un serrurier pour en faire mettre un autre ; le temps que cet accident nous a fait perdre, la pluie continuelle et les mauvais chemins ont été cause que nous ne sommes arrivés à Abbeville que vers dix heures du soir. La pluie a continué le lendemain et nous a accompagnés jusqu’ici, où nous sommes descendus à cinq heures de l’après-midi. Nous en repartons lundi, pour coucher ce même jour à Rouen, où nous passerons deux jours ; ainsi nous serons à Paris jeudi au soir, ou, tout au plus tard, vendredi. Nous comptons que vous aurez eu la bonté de nous arrêter notre logement à l’hôtel de Lyon ; celui que j’y occupais en dernier lieu nous serait le plus commode : on pourrait mettre un lit de camp à la place du canapé, et chacun trouverait sa place.

Donnez-nous donc signe de vie : un mot à Rouen, chez Mlle Malortie, rue aux Ours, mais ne tardez pas beaucoup, car nous le quitterons jeudi matin, et je n’aimerais point que vos lettres ne fissent que nous suivre à la piste. Je ne vous écris pas pour M. d’Antic ; je crains qu’il ne soit ou à la campagne ou absent de quelque manière, et que mon épître ne soit retardée. J’imagine qu’il y a eu quelque chose de semblable, puisque vous ne nous avez pas écrit ici, comme je vous l’avais demandé.

Je pense bien à vous au milieu de l’excellente famille où nous sommes, près de M. Despréaux que vous aimeriez singulièrement et dont les mœurs vraiment patriarcales attachent toujours davantage. Fratello carissimo, amateci sempre, che noi v’amiamo tanto che non si può exprimere ; addio, vi auguro pace, contento e tutto quel che c’è di buono e di bene.

Mille choses affectueuses à l’ami d’Antic sans oublier M. Parault.

162

[À BOSC, À PARIS[337].]
Le jeudi matin, 23 septembre 1784, — de Longpont.

Vous m’avez laissée pénétrée, anéantie.

Au Moment de metre entre nous un intervalle de cent lieues, au moment de nous quitter pour longtemps peut-être, au moment où, le cœur brisé mais dans l’effusion de mon âme, les mains de mon ami, de ma fille réunies dans les vôtres, je renouvelle le pacte de la sainte amitié, ce pacte d’autant plus solennel qu’il était accompagné d’un silence que personne de nous ne pouvait rompre, à ce moment, vous vous dégagez du milieu de nous, vous nous fuyez !… Je suis demeurée immobile sur mon siège, mon enfant dans mes bras, mes yeux baignés, attachés sur cette porte que vous veniez de passer. Dans quel état êtes-vous donc vous-même !

Votre image nous poursuit ici, nous suivra partout, et notre âme, abreuvée de l’amertume où nous vous avons vu plongé, se refusera aux douceurs qui nous environnent, jusqu’à ce que nous ayons l’assurance que vous croyez en vos amis, que vous les chérissez toujours, que vous êtes persuadé de leur dévouement, jusqu’à ce qu’enfin la douce confiance fasse renaître les beaux jours de notre amitié. Jeune et sensible ami, punirais-tu ceux qui t’aiment d’avoir eu pour toi ce ménagement que leur sensibilité croyait devoir à la tienne ? Dites-moi, rentrez au fond de votre âme, jugez la nôtre par elle, et voyez s’il est possible que nous soyons autres que ce que nous vous protestons être.

Revenez, mon ami, au sein de la confiance ; elle est faite pour votre cœur honnête, et l’injure que votre sensibilité nous a faite en croyant que nous vous en avions fait une, est une erreur de sentiment qui appartient à son excès. Écrivez-nous, mon ami, épanchez-vous encore avec nous, recevez nos tendres embrassements, et renouvelons pour jamais le serment d’une amitié éternelle !

Mon cœur est plein, le temps me presse, on m’environne ; adieu : venez donc ici dimanche. Ci-joint la traduction désirée. L’ami Lanthenas et mon ami, nous vous embrassons !…

163

[À BOSC, À PARIS[338].]
Le 3 octobre [1784], — du Clos La Platière.

Eh bien ! notre bon ami, qu’êtes-vous donc devenu à notre égard, à nous qui vous conservons le plus sincère attachement, l’estime la plus vraie, l’amitié la plus tendre ? Je vous ai écrit de Longpont ; notre ami Lanthenas vous aura répété l’expression de nos cœurs : nous nous flattions, je vous l’avoue, de trouver ici de vos nouvelles ou d’en recevoir à notre arrivée, car vous avez encore eu des nôtres de Dijon. Votre triste silence nous accable autant que vos pleurs nous ont déchirés. Homme impitoyable, dont l’imagination nous fait tant de mal à tous, pourquoi refuser d’ouvrir votre âme à la vérité, à la confiance, à l’ancienne amitié ? Vous avez beau lutter contre elle avec les prestiges auxquels vous vous êtes livré, il faut que vous reveniez à la franchise, au dévouement avec lesquels nous vous aimons ; et je ne connaîtrais plus rien aux choses de ce monde, si votre erreur pouvait tenir longtemps contre la bonne foi et la vivacité de sentiment que nous mettons dans notre liaison. Levez les yeux, mon ami ; voyez les braves gens qui vous chérissent, qui n’ont jamais eu que des raisons de vous chérir davantage, et qui ne souhaitent autre chose que le retour de votre attachement.

Nous sommes arrivés sans accident, mais fatigués : le frère[339] était venu à la ville pour nous recevoir, et aussitôt nous avons ouvert des malles, fait de nouveaux paquets pour venir à la campagne, où nous voici. Je n’ai le courage de vous parler de rien de relatif à ce qui m’environne, jusqu’à ce que vous m’ayez donné signe de vie. L’ami vous a écrit que nous avions vu M. Maret[340], M. de Morvaux[341], M. Durande[342] ; que nous avions acheté vos peaux, qui sont avec nous, et sur lesquelles nous attendons vos renseignements pour vous les expédier, à moins que nous ne trouvions une occasion. La lettre faite à Dijon a été mise à la poste à Beaune, parce que nous sommes partis bien matin et que nous n’avons pas voulu la laisser à l’auberge. Demain, l’ami va à Villefranche porter lui-même celle-ci ; je vous ferai de graves reproches s’il n’y trouve pas de vos nouvelles. Donnez des nôtres à l’ami Lanthenas : dites-lui que nous l’attendons de pied ferme pour l’embrasser ; il aura sûrement été à Vincennes, chez mon Agathe, etc. Je le remercierai de tous ces soins quand il y aura joint celui de se transporter ici. Mille choses honnêtes, sensibles, empressées à M. Parault.

Adieu, mon ami ; trouveriez-vous indifférent de recevoir souvent l’assurance que nous vous aimons toujours ? Mes tendres embrassements à la chère sœur.

164

[À BOSC, À PARIS[343].]
7 novembre [1784], — de Villefranche.

Nous recevons enfin de vos nouvelles, notre bon ami : c’est toujours, de notre part, avec le même empressement que par le passé ; à quoi tient-il que de la vôtre elles ne soient données avec autant de plaisir et d’amitié ? Au reste, vous nous trouverez toujours les mêmes, et peut-être vous direz-vous un jour que des personnes qui n’auraient pour vous qu’un attachement médiocre n’auraient pas été capables de prendre autant de soins, et de les prendre aussi constamment, pour vous persuader le contraire. Quel autre intérêt que celui du cœur pourrait porter à agir ainsi ? Vous le sentirez ; votre âme se rouvrira à la confiance, et vous nous dédommagerez, par l’intensité, de la suspension qu’aura faite dans la durée le triste nuage qui vous offusque. Je le crois fermement, parce que le sentiment de nos droits sur votre amitié est inhérent à celle que nous vous portons et entraîne avec lui l’assurance de vous ramener à la vérité. Je vous parle de ceci pour la dernière fois ; je continuerai notre correspondance sur le ton que nous n’avons pas de raison de changer, et vous saurez que, loin de nous éloigner de nos amis malades, nous renouvelons alors le dévouement qui nous unit à eux pour jamais.

Mon bon ami vient de partir pour faire une tournée dans les montagnes de son département ; de là il doit passer quelques instants à Lyon ; je serai au moins dix jours, peut-être quinze, sans le voir. Nous sommes environnés d’ouvriers ; mon appartement est bien à peu près rangé, mais il y a beaucoup à faire pour le cabinet de l’inspecteur[344]. Nous aurons longtemps des soins de cette espèce, car nous faisons bâtir à la campagne, et j’ai grand’peur que les maçons, qu’il faut veiller, ne nous empêchent d’aller cet été herboriser au mont Pilat[345]. L’ami Lanthenas, qui nous a quittés le 3 de ce mois, vous aura quelquefois entretenu de nous[346], et doit vous en dire long encore s’il peut s’acquitter de tout ce dont nous l’avons chargé. Ma petite Eudora, qui jase plus que jamais, et que je vois avec une extrême satisfaction se plaire toujours davantage avec moi, ne vouloir plus me quitter, m’a appelée cette nuit en prononçant votre nom, pour me demander où vous étiez, si vous deviez venir nous voir. En se jouant autour de nous, elle a déjà appris une partie de son alphabet, je ne saurais prendre un livre qu’elle ne veuille y regarder.

J’ai eu peu de loisir depuis mon arrivée ici, car vous saurez que l’usage est de visiter les arrivants ; j’aurais eu toute la ville, si quelques personnes n’étaient encore à la campagne, ce qui prolonge un peu les visites ; d’ailleurs ma belle-mère en reçoit habituellement beaucoup, mais je m’esquive au moment du jeu dans le cabinet de notre excellent frère : là on lit les journaux ou autre chose, on cause littérature ou arrangements, on se repose dans la confiance, et le souper vient toujours trop tôt. J’ai à vous demander les Leçons d’harmonie et de clavecin de Bemetzrieder, in-4°, dont une fois déjà vous avez acheté un exemplaire pour une de mes amies ; mais je n’en suis pas pressée, car je n’ai pas de clavecin, et cette acquisition est moins aisée à faire que l’autre ; mon ami aura d’autres objets dont il vous parlera à son retour. Nous avons quitté la campagne au moment où des neiges prématurées en avaient bien changé la face ; cependant, si la nécessité de nous arranger ne nous avait appelés à la ville, nous n’y serions pas revenus si vite. La nouvelle de la guerre me fâche, parce que je regarde toujours ces querelles de rois comme des fléaux pour les peuples ; je la regrette plus encore, puisqu’elle vous donne des sujets particuliers d’inquiétude. Donnez-nous des nouvelles de ce que les sciences, les auteurs, les Académies et les brigues présentent de nouveau. Je vous aurais demandé avant tout des détails de vos occupations, de vos études actuelles, si vos expressions à cet égard ne m’obligeaient d’attendre l’instant où vous-même trouverez de la douceur à nous en entretenir.

Mille choses à M. Parault, que sans doute vous avez le plaisir de voir quelquefois. Il y a longtemps que nous attendons des nouvelles d’Amiens et que nous doutons presque du sort d’un paquet, par le silence d’un homme, entre autres, intéressé à ce qu’il renfermait et à qui M. d’Eu aura dû le remettre.

Adieu ; n’oubliez pas ceux qui vous aiment et qui vous sont attachés pour jamais ; je vous embrasse au nom du petit ménage.

165

[À BOSC, À PARIS[347].]
21 novembre [1784, — de Villefranche].

Dans un paquet que nous adresse l’ami Lanthenas, je trouve pour vous la lettre ci-jointe ; je saisis avec plaisir cette occasion de vous écrire un mot. Telle empressée que je sois toujours de le faire, je me retiens encore souvent, dans la crainte de vous fatiguer. Combien cette idée m’est pénible, vous ne l’imaginez pas ; mais enfin je suis trop votre amie, et pour vous laisser à vos funestes préjugés, et pour les combattre d’une manière qui vous devienne importune.

Pardonnez ces expressions chagrines aux impressions de même nature auxquelles je ne puis me soustraire en ce moment. Je ne voulais plus rien vous dire de semblable, et mon âme confiante m’échappe malgré moi. La lettre de la chère sœur m’a sensiblement touchée ; j’y veux répondre incessamment ; elle m’est arrivée toute nue, avec une adresse de votre main, sans mot d’ailleurs. Où êtes-vous donc, mon ami ? Encore une fois, passez-moi ce retour ; je pardonne tout à votre sensibilité, vous excuserez bien quelques effets de la mienne. Je suis veuve encore ; mon ami est revenu des montagnes et vient de repartir pour Lyon ; mon beau-frère est à la campagne pour diriger des pionniers, des tailleurs de pierre, etc. Ma chère Eudora est bien enrhumée pour la première fois de sa vie ; sa toux me déchire les entrailles, m’alarme et me met au supplice. La pauvre petite se rappelle bien de vous, mais moins de vos jeux que de l’état où elle vous vit à notre départ. « Maman, me disait-elle ce matin avec son petit accent qui annonce déjà du sentiment, M. d’Antic, il pleure ! » Elle m’a fait aussi mouiller mes yeux.

Ma santé n’est pas merveilleuse ; j’observe et commente, comme je l’entends, une ordonnance que j’ai apportée de Paris. Quand je songe que c’est pour ce papier et une visite faite et reçue à l’égard d’un homme dont je n’entends plus parler d’ailleurs[348], quand je songe, dis-je, que c’est la le fondement sur lequel votre amitié a bâti je ne sais quelle monstrueuse chimère, je me dis qu’il faut que vous soyez bien fou, ou que je sois bien sotte de ne rien comprendre à cela ; ou plutôt, je ne sais que dire, penser et faire.

Tenez, mon ami, nous rabâcherons sans cesse si vous ne revenez pas à la raison. Je vous promets pourtant de ne plus revenir à ceci, et surtout de vous aimer toujours : c’est ce que je sais, ce que j’entends, ce qui me plait le mieux. Recevez un bon soufflet, une bonne embrassade, bien amicale et bien sincère ; c’est ce qu’il me faut aujourd’hui pour l’humeur mixte dont je me trouve. Adieu donc ; j’ai bien faim d’avoir de vous une lettre où vous soyez comme jadis ; brûlez celle-ci et ne parlons plus de nos misères.


166

[À ROLAND, À LYON[349].]
Le 23 novembre [1784, — de Villefranche].

Il n’est encore que mardi soir, mon bon ami, je suis empressée de causer avec toi. Comment te portes-tu ? Ne souffres-tu pas beaucoup du froid ? Que de questions prématurées auxquelles je ne puis avoir réponse de sitôt ! La chère petite Eudora s’est si bien trouvée le jour de ton départ, que j’ai cru être quitte de son rhume pour la peur ; mais hier elle était plus enrouée : aujourd’hui elle tousse beaucoup, je lui ai fait faire une petite boisson de pommes de reinette, et ce matin je lui ai fait prendre environ le tiers de l’eau que je bois avec le sel de Seignette ; elle en a été menée trois petites fois très doucement ; je veille à la laisser peu manger, sans la gêner cependant, et surtout à l’espèce d’aliments dont je ne lui permets que les plus simples et dont j’ai retranché la viande. Comme elle n’a point de fièvre, je n’ose appeler personne : je ne saurais qui mander. Je ne dis rien de ce que je lui fais pour éviter les caquetages et je m’arme de courage, mais sa toux, sans être encore très fréquente, me fait bien mal, je ne sens plus que ce qu’elle souffre ou plutôt ce que je crains, et je crois que sans cela je me porterais bien. Il n est que six heures ; le pauvre enfant vient de s’endormir dans les bras de sa bonne ; je demeure beaucoup dans ma chambre pour le plaisir de l’y faire rester et de demeurer seule avec elle ; toujours elle est vive et gaie, courant çà et là ; à peine quelqu’un s’est-il aperçu quelle avait un peu de rhume ; moi, je le sens, je ne vois que vous deux et je souffre en l’un et l’autre. Donne-moi de tes nouvelles, mon ami ; je ne te dis pas de revenir ; j’ai bien la confiance que tu le feras au premier moment de possibilité. J’ai reçu : primo, ce que je t’envoie[350] ; en second lieu, des nouvelles de M. Lanthenas, qui est fort en peine de ne point avoir des nôtres et qui, ne se doutant pas du retard de sa première, ne sait qu’imaginer ; enfin une lettre de M. Le Monnier[351], qui m’écrit de Montpellier d’où il ne reviendra qu’à la fin du mois ou dans le commencement de l’autre, qui désirerait beaucoup que tu fusses ici alors et me prie de lui mander s’il serait obligé de retourner de Villefranche à Lyon pour s’en aller à Mâcon ; il ajoute prière encore de lui écrire à Lyon, poste restante. Je le fais, en lui mandant qu’il soit tranquille quant au dernier article, qu’il sera bien dans son chemin ; puis je lui donne ton adresse à Lyon[352] pour qu’il t’y cherche à son passage, au cas que tu t’y trouves encore, et que vous voyiez alors de vous arranger pour venir ensemble etc. Je me suis souvenue que tu m’avais chargée de faire la lettre au secrétaire de M. de V[in][353]. Je l’ai faite et te l’expédie ; si elle arrive à temps et qu’elle t’épargne une minute de travail, ce sera autant de gagné pour moi ; je l’ai mise tout de suite sur papier convenable, au cas qu’il t’arrangeât de n’y mettre qu’une signature ; tu verras et jugeras.

Le pauvre ami Lanthenas s’ennuie déjà bien de ses compatriotes et s’impatiente beaucoup de notre long silence ; je lui ai écrit dimanche ; mais il sera chez sa sœur à Monastier[354]. Adieu pour ce soir, mon cher et tendre ami ; j’ajouterai demain des nouvelles de notre cher petit enfant ; je t’embrasse di tutto il mioo cuore.


Le mercredi, 24, au soir.

Eudora a passablement dormi quoiqu’elle ait toussé plusieurs fois ; je lui ai trouvé de la fièvre ce matin ; j’ai envoyé chercher le médecin Bussy[355] : il n’a trouvé aucun symptôme fâcheux et n’a ordonné qu’une tisane béchique, un peu différente de celle que j’avais imaginée, parce qu’il ne faut pas qu’un médecin dise comme un autre ; quant au régime, il ne m’a rien prescrit de neuf, ni que je n’entende aussi bien que lui. Quelle pauvre espèce ! Et c’est le plus estimé des docteurs de Villefranche ! L’enfant est gai, mais pâle et un peu jaune ; il boit tout ce qu’on veut, ne demande guère à manger et n’a pris aujourd’hui, en sus de sa boisson, qu’un peu de bouillon avec une petite croûte de pain. J’espère qu’il n y aura rien de sérieux. Je reprends de mes sels, ils me donnent de l’appétit.

Il vient de se présenter un domestique[356] d’une quarantaine d’années, qui a demeuré onze ans chez Mme de Longchamps[357], de chez laquelle il sort, parce que, dit-on, la jeune femme qui prend le ménage nouvellement ne s’en accommode pas. On dit du bien de ce sujet ; sa maîtresse le garde jusqu’à ce qu’il trouve une bonne maison ; il ne sait pas coiffer ; il dit qu’il pourrait s’y remettre, parce qu’il l’a su avant d’être chez Mme de Longchamps. Mme de l’Et[ang][358] prétend qu’il lui arrive quelquefois, non souvent mais quelque fois, de se griser ; tout le monde n’en convient pas, et je ne sais qu’en penser. C’est un homme sûr ; mais je ne puis, moi, être sûre de tout ce qu’il est d’ailleurs. Comme il a occasion d’aller demain à Lyon, je pourrai le charger d’un mot pour qu’il te voie et que tu l’examines. J’ai trouvé dans le paquet de l’ami Lanthenas une lettre pour faire passer à M. d’Antic. J’y ai joint quelques lignes et je l’expédie.

Que fais-tu, mon cher et bon ami, j’ai bien faim de tes nouvelles. Addio, carissimo amico ; la tua piccola è una furbetta ; ieri, giocando, mi mettava la sua mano nel mio seno e diceva col suo sorriso : « Papa faceva cosi, l’altro giorno, al gabinetto. » Vedi, barone, si ti rassomiglia.


167

[À BOSC, À PARIS[359].]
1er décembre 1784, — [de Villefranche.]

Puis-je encore, mon ami[360], vous donner ce doux nom, ou doit-il être banni d’entre nous ? J’ai besoin ou, pour mieux dire, ma moitié, dont la santé chancelante m’afflige, et moi, nous avons besoin d’une explication, ou enfin la continuation de votre silence nous en tiendra lieu. Je sens, d’après votre conduite à notre égard, que le résultat en peut être amer ; mais nous ne pouvons cesser d’être étonnés, et cette incertitude nous déchire. Nous étions malades, et encore nous ne nous portons pas bien ; nous avions placé notre confiance ; tout nous y invitait ; la mort nous a privés du bien le plus précieux, puisque le sentiment tout entier y était joint ; nos maux ne continuaient pas seulement, ils étaient augmentés. L’amitié les avait soulagés, l’amitié, l’ami Lanthenas nous procura M. Le Roi[361] ; nous ne le connaissions point ; jamais je n’avais entendu dire, ni soupçonné qu’il y eût le moindre nuage entre vous ; et vous nous faites un crime, vous nous rayez de votre cœur pour avoir cherché du soulagement à nos maux et pour nous être adressés à un homme que notre ami et le vôtre nous a procuré. Mon ami, je n’ai point d’ennemis, du moins je ne hais personne ; mais fût l’homme le plus affreux, il me le semblerait moins s’il pouvait, s’il voulait vous être utile. Vous avez l’esprit juste, le cœur droit, l’âme sensible ; il ne peut être que vous n’ayez d’autres motifs ; nous les ignorons. Nous sommes sensibles, nous vous aimons : expliquez-vous : quels sont nos crimes ? Qu’avez-vous ? Qu’exigez-vous ? Nous serons toujours ce que nous sommes : nous attachant rarement, difficilement, à peu de monde, mais aimant cordialement, sans réserve. Notre bonheur tient au vôtre, nous nous sommes fait une douce habitude de nous entretenir de vous, de vous compter au nombre de nos meilleurs amis : l’état de contrainte où vous nous tenez nous est insupportable. Je suis accablé d’affaires en ce moment ; depuis notre arrivée ici, j’ai fait deux voyages de Lyon ; j’y retourne lundi prochain ; j’ai fait une tournée du département ; je suis las, harassé ; je ne puis plus supporter cette manière d’être incertaine.

Ma femme vous a adressé des lettres[362] ; elle a quelques craintes que celle de Vincennes et celle de la Congrégation ne soient pas parvenues à leur adresse ; on le lui fait entendre. Je crois vous en avoir adressé une pour Visse, libraire ; je n’en reçois pas de réponse ; aurions-nous abusé ? Sur cela comme sur le reste, parlez-nous franchement. Je vous en adresse une pour M. de Zach ; renvoyez-la-moi, si ma correspondance vous est importune.

Non, cela ne peut être[363], j’en ai la confiance ; mais votre silence nous tourmente beaucoup. Écrivez-nous, mon ami ; recevez nos embrassements avec cet abandon de cœur qui accompagne tous les témoignages de notre, attachement pour vous.

J’ai peur qu’Agathe ne soit malade ; on me mande de Paris que j’oublie donc de lui écrire ; mais je me rappelle bien que vous nous avez écrit avoir reçu et expédié la lettre qui la concernait, ainsi que celle pour Vincennes ; mon inquiétude ne tombe donc pas sur le sort des lettres qui vous sont parvenues, mais sur l’état des personnes à qui je les adressais et dont je ne reçois rien.

Adieu, rappelez-vous de nous avec la chère sœur, songez combien nous vous sommes attachés, et puis — osez ne plus nous aimer !

168

[A ROLAND, À LYON[364].]
Vendredi, 10 décembre 1784, à 6 heures du soir. — [de Villefranche].

Je n’ai point encore de tes nouvelles, mon cher bon ami ; tu m’as avertie que je le prisse pour un bon signe ; je souhaite bien vivement qu’il en soit ainsi ; cependant j’aurai toujours à désirer, jusqu’à ce que tu m’aies donné toi-même les assurances de ton mieux être. D’ailleurs, ton silence annonce une surcharge de travail qui me tourmente ; je crains que tu ne marches trop tôt sans écouter un reste de douleur qui, ainsi négligé, pourrait avoir des suites fâcheuses. Souviens-toi de cet affreux mal de Jambe que tu eus à Amiens ; je ne parle pas de l’effet de notre chute commune[365], mais de l’accident qui l’avait précédée longtemps auparavant.

Bon ! bon ! j’envoie les raisonnements au diable : je viens de recevoir, dévorer et baiser ta lettre ; tu me soulages d’un grand poids. Ménage-toi bien et tout ira par merveilles. Les choses se présentent fort agréablement à Lyon ; il ne tient qu’à toi que tout ce qui est d’affaires et de relations dans ce pays y soit tout le contraire de ce quelles ont quelquefois été ailleurs.

Quant à l’histoire de la selle, tu sauras qu’il n’y avait à l’écurie que deux chevaux, le nôtre et celui d’un voyageur ; le domestique de l’auberge a fait l’erreur, et Saint-Claude, qui ne connaît pas encore trop bien les affaires de sa nouvelle maison, ne s’en est douté qu’en chemin, sans s’en inquiéter beaucoup, parce que la selle échangée est neuve et belle. Mais elle est un peu grande pour le cheval, et d’ailleurs il convient que chacun ait le sien. L’autre voyageur aura sûrement bien crié et voudra peut-être faire payer sa selle au maître de l’auberge ; il faudrait écrire un mot à celui-ci ou le voir, pour l’instruire de ce qui s’est passé, savoir si le voyageur est encore à Lyon ; dans ce cas, on lui renverrait sa selle, mardi prochain, pour faire l’échange ; mais autrement, il ne vaut pas la peine de renvoyer et de courir le risque de n’avoir rien à la place.

Je te dirai que le dîner de Mme Massé[366] avait été remis à hier ; que nous y avons été, après quoi j’ai commencé mon cours de visites que j’ai continué et fini aujourd’hui. Mon frère a eu la bonté de m’accompagner partout ; ainsi tu n’auras à faire que tes visites d’homme, qui ne seront pas très nombreuses. Je me porte assez bien ; j’ai découvert, en mettant des habits dont je n’avais pas fait usage depuis six mois, que j’étais engraissée sensiblement. Ainsi tu vois bien qu’il ne faut pas s’effrayer ; sois paisible, content, ménager pour ta santé, aime-moi toujours et tout ira bien.

La bonne, après l’émétique et deux médecines, a toujours sa langue noire comme le cœur d’une cheminée.

Eudora est gentille, suivant l’expression du pays et le sens qu’on y attache[367]. L’ami Lanthenas demande note des ouvrages sur la cuisine, s’informe si M. de Machy n’a rien fait en ce genre, ou d’autres qui soient connus et aient traité la matière ad hoc. Je pourrais lui donner quelques renseignements sur la matière, qui est assez de ma compétence ; mais le reste est une affaire de bibliographie, que j’abandonne, mon cher maître, à votre savoir et à vos connaissances bibliographiques. À propos de cela, j’ai causé de l’abbé Deshoussayes avec notre pasteur, qui sort tout fraîchement de la Sorbonne[368]. Je cause avec toi en écoutant M. de Pombreton[369], qui vient voir le frère et qui l’entretien dans ce moment des avantages de la bourgeoisie de Lyon, etc.

Je suis fâchée que tu n’aies pas rencontré le baron de Choiseul[370]. Comme le sort est bizarre ! Quelle rencontre que celle du claqueur de fouet ! Tu t’en serais bien passé !

L’homme au papier a joint, de son chef, une nouvelle pièce de bordures, afin de laisser le choix d’après l’effet qu’on jugerait sur les lieux. J’ai fait venir les gens et je leur ai demandé leurs comptes, invitation qui ne m’a pas paru les désobliger.

Adieu, mon cher et bon ami, aie bien soin de toi ; souviens-toi que ta santé, ton bien-être sont essentiels à notre bonheur. Le bon frère, avec qui je lis du Rousseau qui nous attendrit tous deux, t’embrasse avec moi.

Addio. ancora, ti bacio tenerissimamente, da per tutto, e son tutta la tua.

169

[À ROLAND, À LYON[371].]
Dimanche au soir, 12 décembre 1784. — [de Villefranche].

L’ami Le M[onnier] est arrivé à deux heures, après avoir dîné avec ses camarades qui doivent venir le reprendre ; il est allé faire un tour dans sa chambre et je te griffonne quelques mots. Ta causerie m’a fait le plus grand plaisir, mon cher bon ami, et surtout l’assurance que tu vas bien. Ma santé se réveille aussi depuis trois jours, et j’espère que la consultation, quand elle viendra, sera bonne à faire un mouchoir ; je t’envoie la lettre de l’ami d’Antic : tu verras ce que mande ce pauvre garçon dont le bon cœur gâte la tête, je ne sais comment. Il se trouve un particulier qui voudrait bien faire le commerce des vins en Angleterre ; j’ai fait ta réponse en conséquence à Mme de Rivarol[372]. Je n’ai point répondu à l’ami Lanthenas, quoiqu’il fournisse beaucoup à jaser par ce qu’il raconte d’un Essai sur le Beau du père André[373] et de mille choses dont je causerais bien. Je suis paresseuse ; je ne fais rien du tout que lire du Rousseau le soir avec le bon frère et jouer mon enfant ; je n’ai pas eu un moment d’inspiration pour le pauvre petit discours[374], et je l’attends tous les jours. Ton habit gâté est une chose bien maussade ; mais vraiment gâté ? Si ce n’était pourtant qu’un collet un peu trop lâche, peut-être cela n’est-il pas irrémédiable ? Tes ouvriers commencent demain : je les presserai de mon mieux.

Nous t’embrassons tous bien fort, et moi plus étroitement que personne, aisément cela se peut croire. Adieu ; j’étais, nous étions invitées aujourd’hui chez Mme de Pombreton ; mais nous attendions notre hôte, que je trouve, comme tu le dis, toujours bon enfant. Adieu, méchant qui m’appelle « loup ». Oh ! je me vengerai bien… quand je te tiendrai. À quoi donc as tu pensé de ne pas mener notre ami chez Mme Chev[andier], qu’il a connue jadis à Livourne ? Addio, addio, ti bacio per tutto di tutto cuore.


170

[Â BOSC, À PARIS[375].]
15 décembre 1784. — [de Villefranche].

J’aime mieux encore que vous nous fassiez l’aveu de ce que vous pensez de mal de nous que d’avoir le seul droit de croire que vous en pensez bien, sans en recevoir l’assurance de votre bouche. Choisissez-nous du moins, mon ami, pour les confidents de vos sentiments et de vos opinions sur tout ce qui nous concerne. Nous pouvons nous reposer assez sur ce que nous sommes, pour supporter tout ce que vous nous croyez être, sans jamais vous l’imputer à crime. Ne déchirez point de lettres que vous m’ayez écrites dans l’abandon de votre cœur ; tout ce qui vient de lui m’est bon et cher, comme il le fut toujours. Votre erreur est l’effet d’une sensibilité qui nous attache encore davantage, et la cause suffirait pour effacer bien des injustices. Je conçois mieux votre état depuis que je me suis entretenue au Clos, avec l’ami Lanthenas, des raisons que vous aviez de vous plaindre du personnage en question ; mais vos idées n’en sont pas moins fausses par rapport à nous. Je gémirai toute ma vie d’un ménagement mal entendu, qui altère les charmes d’une relation que je croyais inaltérable ; mais quoi ! elle triomphera de cet obstacle ; et, s’il faut que le silence d’un moment (quoique dignement motivé de notre part) soit à vos yeux un tort si affreux, vous ne pourrez du moins vous dispenser de le pardonner, de l’oublier pour des amis dont le regret mérite si bien ce sacrifice. Vous nous aimerez un jour davantage d’avoir su juger, apprécier, soutenir cette fougue de votre jeunesse aimante et transportée. Nos larmes, mon ami, répondent aux vôtres : n’est-il pas étrange que, si bien d’accord et tant attachés, nous ayons encore autant à désirer ?

En attendant la révolution heureuse et nécessaire sur laquelle je compte, laissez-moi conserver et entretenir lgami d’Eudora ; vous ne lui imputez point la faute de ses pères, et mon cœur vous tient compte de l’exception que, malgré votre erreur, vous savez encore faire. L’ami de mon enfant a bien des droits à ma tendresse ; je vous parlerai d’elle pour vous, et de nous à cause d’elle ; vous me trouverez sincère, confiante et attachée autant qu’il soit possible. Cette chère Eudora a recouvré la vigueur de sa santé au prix de deux médecines. N’est-il pas triste d’avoir dû employer sitôt ces salutaires poisons ? Effet de la société, effet de la vie sédentaire des villes ! Sa petite intelligence se développe toujours davantage, et je compte bien que son cœur ne sera point étranger aux affections douces et honnêtes ?

Si vous saviez comme je suis impatientée contre moi-même pour une occasion manquée, je crois que vous me plaindriez. Un ami que nous avions à Rome est venu passer vingt-quatre heures avec moi en retournant à Paris, où il compte se fixer ; je devais lui donner vos peaux achetées à Dijon ; mais ses compagnons de voyage sont venus l’enlever plus vite qu’il ne s’y attendait, car le projet était de demeurer au moins deux jours : les commissions sont demeurées et j’ai maudit mon étourderie une heure après que la chaise de poste a été partie. Si vous en aviez quelque autre, j’imagine que vous me l’indiqueriez ; mais je ne puis vous peindre ma colère. Nous avions causé de vous, de Lavater, de mille objets attachants ; M. Le Monnier, qui descendra, je pense, chez M. Vincent, de l’Académie[376], est tout plein de son Italie qu’il vient de visiter pour la seconde fois ; c’est un homme de mœurs douces et aimables ; il connaît M. Romé de l’Isle, et fait comme tous ceux qui connaissent cet excellent homme, c’est-à-dire qu’il l’aime beaucoup : les enfants des arts sont naturellement unis à ceux des sciences.

J’ai assez souvent des nouvelles de l’ami Lanthenas, sans en savoir plus que vous sur la suite de ses projets ; peut-être n’en sait-il pas plus lui-même, il est trop nécessairement dépendant des circonstances.

Vous voudrez bien expédier subito l’incluse à la comtesse[377].

M. Dezach paraît-il avoir reçu la lettre que vous lui aviez envoyée pour nous avant de quitter Amiens ? Elle en renfermait une pour Linguet[378].

Je vous sais bien bon gré du soin que vous avez, pris de me donner de sûres nouvelles d’Agathe ; je ne vous en remercie pas, parce que je compte toutes vos démarches comme celles de l’amitié ; le cœur les inscrit, la bouche ne les relève pas. Mon ami est encore à Lyon : il s’y est accroché et blessé la jambe en y arrivant à cheval ; le mal est passé, il court et travaille terriblement. Ma santé a été pitoyable dans toute la force du terme ; mais je reprends singulièrement depuis huit jours, et je me crois bien tirée d’affaire. Mille choses affectueuses à la sœur ; je m’attache à tout ce qui vous appartient : rendez mon affection à ma fille, si vous ne pouvez me la payer ; je ne me plaindrai qu’à demi et seulement tout bas. Adieu, cher ami, courez, voyez le monde : puissiez-vous trouver des êtres qui sachent vous apprécier et vous chérir comme nous !

Je n ai pas écrit à Amiens depuis des siècles ; des visites et encore des visites, du travail, des misères, puis le délassement bien séducteur dans la douce intimité d’un frère. Le temps vole et fuit… Mille choses restent en arrière ; vous n’y serez jamais.

171

[À BOSC, À PARIS[379].]
20 décembre 1784, — [de Villefranche].

Eh bien, que devenez-vous, notre bon ami ? Santé, affaires, relations, étude, tout cela est-il comme vous le voulez, comme je vous le souhaite, et comme nous contribuerions à le faire être pour te chapitre de l’amitié, si nos cœurs vous étaient connus ? Mais pourquoi mettrais-je encore ceci en supposition ? N’en parlons plus et agissons avec confiance.

Je reçois de Lyon la quittance ci-jointe pour la faire passer à Paris ; je ne veux choisir personne autre que vous, parce qu’il n’en est pas à qui nous aimions mieux devoir quelques services. Je vous prie d’en toucher le montant et de chercher en échange un bon papier de pareille valeur sur Lyon ou sur Villefranche ; je présume que vous trouverez plus aisément pour la première de ces villes, et, ce qui serait peut-être encore mieux que de chercher chez des marchands, c’est de prendre aux fermes ou aux postes une rescription pour un des receveurs de Lyon.

Eudora va très bien ; force et gaîté sont revenues aussi brillantes que jamais, et la petite intelligence fait quelques progrès. Je suis mieux aussi ; j’attends très incessamment mon bon ami. Nous n’avons point ici de nouvelles que l’effervescence des esprits à Lyon pour l’élection d’un nouveau prévôt des marchands, et les cabales, diatribes assez ordinaires en pareil cas. Le froid est horrible ; nos chemins de montagne sont impraticables et les autres ne valent guère.

L’ami tient maintenant à l’Académie de Lyon ; celle d’ici, comme vous pouvez le penser, l’a mis au nombre de ses titulaires[380]. Le cabinet n’est point encore rangé ; c’est une misère que de faire quoi que ce soit en saison si rigoureuse. Il y a quelque temps déjà que je reçus nouvelle de l’ami Lanthenas ; il est de retour près de son père et se trouve, par quelques occupations, un peu en retard de correspondance ; il le regrettait à votre égard et me chargeait de vous dire qu’il se dédommagerait au premier instant.

Mille choses empressées, affectueuses à notre chère sœur ; mille autres à l’excellent M. Parault. Le berger Sylvain est bien maltraité pour son ouvrage échappé du déluge ; il est grossièrement étrillé dans l’Année littéraire ; c’est une honte pour les critiques que de s’armer ainsi du foudre de Jupiter contre quelques fleurs des champs[381]. Que disent et font tous vos savants ? Qui est-ce qui est poussé à l’Académie des sciences ! Et M. Broussonnet, n’est-il encore qu’à la porte ? Adieu, mon ami ; finissons la présente année et commençons l’autre sous les auspices de la franche et tendre amitié ; je vous renouvelle celle que je vous ai vouée dans la sincérité et l’abandon de mon cœur.

  1. Ms. 6239, fol. 1-3. — Il y a 1783 au manuscrit. Maus une note dit : « Quoique datée de 83, je crois que c’est de 84, et mars. » C’est, en effet, en 1784 que le 20 mars tombe un samedi. — Voir, d’ailleurs, les lettres suivantes.
  2. Du couvent du Saint-Sacrement, rue Saint-Louis-au-Marais, où habitait Mlle de la Belouze.
  3. M. de la Porte, maître des requêtes, intendant des armées navales, secrétaire d’État. — Il avait dans son département « le commerce extérieur et maritime, et les affaires de l’intérieur qui lui sont renvoyées » (Alm. royal de 1785, p. 214).
  4. Dupont de Nemours, l’ami de Turgot, inspecteur général des manufactures, exilé après la chute de Turgot, mais rappelé par Vergennes en 1783.
  5. Sur les Intendants du commerce, Montaran, Blondel, Tolozan, de Vin, de Gallande, dont il sera sans cesse question dans les lettres suivantes, voir l’Appendice F.
  6. M. D’Ormesson fût contrôleur général du 31 mars au 3 novembre 1783. Nous avons ainsi l’époque approximative de la lettre incriminée.
  7. C’est par Cousin-Despréaux que Roland avait été recommandé à Mme d’Arbouville (lettre du 9 avril 1784) et à l’abbé Gloutier, familier de la maison (lettre du 22 mars 1784).

    Félicité-Françoise-Sophie Freteau, fille de M. Freteau, maître des comptes, née en 1747, avait épousé en janvier 1766 le marquis Gaspard-Louis Chambon d’Arbouville, né en 1735, capitaine de cavalerie*

    En 1784, le marquis d’Arbouville était un des trois lieutenants généraux du gouvernement de l’ile-de-France (Alm. royal de 1784, p. 187 ; de Roussel, État militaire de la France) et probablement capitaine aux Gardes, comme l’avait été son père (voir la lettre du 1er mai 1784) ; il devint ensuite maréchal de camp.

    Le marquis et la marquise d’Arbouville, englobés dans la « conspiration des prisons », furent condamnés à mort par le tribunal révolutionnaire de Paris et guillotinés le 9 juillet 1794 (Wallon, Trib. revol., IV, 435).

    *. C.Hippeau. Paris et Versailles, Paris, Aubry, 1869, 1 vol. in-8° ; p. 20. Bulletin des nouvelles adressées 22 rue d’Harcourt, gouverneur de Normandie. — Le texte dit Herbouville, mais la prononciation confondait alors Herbouville et Arbouville. — Les Chambon d’Arbouville sont absolument distincts des Colard d’Herbouville, également marquis, famille alors des plus considérable à Rouen.

  8. Calonne.
  9. Les Lettres de noblesse.
  10. Flesselles était à Paris pour solliciter précisément auprès de M. de calonne, un privilège pour la machine à filer le coton (le Mull-Jenny, perfectionné par Arkwright) que son associé Martin venait d’introduire en France. On va voir que Flesselles avait des relations singulièrement nombreuses, ne doutait de rien, et allait lancer Madame Roland, sans succès d’ailleurs, dans toutes les directions où l’on pouvait aboutir à M. de Calonne.
  11. Il s’appelait Collart. — Voir lettre du 26 mars.
  12. Probablement « M. Faucond, receveur général des domaines et bois de Versailles, Marly, etc… » (Alm. de Versailles, 1784, p. 267). Nous savons du moins (lettre du 1er avril 1785) que c’était un familier de la maison de Noailles, dont Flesselles promettait la protection aux Roland. — Cf. P.V.C., 23 brum. an ii = 13 novembre 1793 : « Faucon, gouverneur de Versailles, est invité à rendre ses comptes… »
  13. Yolande-Martine-Gabrielle de Polastrou, duchesse de Polignac, gouvernante des enfants de France et favorite de la Reine (1749-1793).
  14. Marie-Adélaïde de France, fille aînée de Louis XV (1732-1800)
  15. Lire d’Havré. ‑ Branche des De Croy, maison de Picardie. – Le duc d’Havré fut, en 1789, député de la noblesse du bailliage d’Amiens aux États généraux.
  16. Les deux mémoires sont : ° un mémoire d’extraction pour établir les titres de famille de Roland à ses lettres de reconnaissance de noblesse ; 2° un mémoire des services, pour énumérer les services de l’inspecteur des arts et manufactures. — Ces pièces existent aux Papiers Roland, ms. 6243, fol. 5-58, tantôt en brouillons, tantôt en copies au net, presque toujours de la main de Madame Roland. Le second mémoire est d’un réel intérêt.
  17. Faujas de Saint-Fond, le célèbre géologue (1741-1819), était alors adjoint naturaliste au Jardin du Roi. On voit qu’il était déjà lié avec Bosc. Au début de la Révolution, nous le trouvons en étroite amitié avec lui, Lanthenas et Bancal des Issarts.
  18. L’abbé Gloutier, auquel Roland était recommandé par Cousin-Despréaux (voir lettre du 22 mars 1784), était, dans la maison d’Arbouville, sur le pied d’un ami familier, précepteur ou aumônier.
  19. Procédé de teinture, importé du Levant, et bien connu aujourd’hui.
  20. Sophie d’Antic, sœur cadette de Bosc. Nous la retrouverons plus loin. — Voir Appendice K.
  21. « Ladreux » et ailleurs « de la Dreue ». — Nous ne saurions l’identifier sûrement. Nous présumons toutefois que c’est « Deladreue, ancien négociant, rue Saint-Martin », élécteur de Paris en 1789 (Robiquet, p. 61 et 71), et probablement le même que « Deladreue (Jacques), marchand mercier, rue Saint-Denis, n° 221, » membre du conseil général de la Commune de Paris pour la section des Lombards en 1793 (Alm. nat. de 1793, p. 394).
  22. Ms. 6239, fol. 4-5.
  23. Lettre de Roland du 19 mars 1784, ms. 6240, fol. 92-93.
  24. Amiens était alors, comme on va le voir, en pleine folie de mesmérisme. C’est chez d’Hervillez qu’avaient lieu les séances du « baquet magnétique ». Roland en était et y croyait.
  25. Marie-Geneviève Rotisset, mère de Pierre-Gatien Phlipon, morte le 10 mars 1784, à 88 ans. (A. Jal, Dict. critique de biographie et d’histoire, art. Roland, — d’après les registres de Saint-Louis-en-l’Ile.)
  26. Sedan. — L’inspecteur des manufactures de Sedan était alors M. de Lo des Aunois (Alm. royal de 1784, p. 273), et qui lui fournit de précieux renseignements sur la fabrication des draps (voir Dictionnaire des manufactures, I, 119, 263, 322, 25*). — Il sera parlé de lui plus loin, dans les lettres des 20 et 21 mai 1784.
  27. Nom d’un ami de Bosc et des Roland, et surtout de Lanthenas, qui revient souvent dans la correspondance. Nous croyons que c’est lui qui figure dans la Biographie moderne (Leipsig, 1806) : « Parraud (J.-P.), de la société des Arcades de Rome, a publié un grand nombre de traductions d’ouvrages anglais, etc… » — Roland faisait aussi partie de la société des Arcades ; d’autre part, Madame Roland écrira à Bosc, le 9 février 1785 : « Nous avons reçu les deux traductions de l’excellent M. Parrault… » Enfin, dans le compte rendu des dépenses faites par Roland durant son second ministère, sur les 1 000,000 livres mises à sa disposition par la loi du 18 août 1792. nous lison : « 31, Au citoyen Parraud, pour traduction en différents langues d’écrits et de pamphlets propres à éclairer nos voisins et leurs armées (quittance du 20 novembre,… 600 livres ». (Mémoires, éd. Barrière, Éclaircissements, t. II, p. 434.)

    Parraud, en 1784, vivait en traduisant des livres anglais et en ayant des élèves pensionnaires. (Voir lettre de Madame Roland du 3 mai 1784, P.-S. de Lanthenas) — La correspondance inédite de Lanthenas (Papiers Roland, ms. 9534, passim) nous apprend que Parraud était swedenborgien, et une des deux traductions envoyées par lui à Madame Roland en 1785 était précisément une traduction de Swedeborg (voir Barbier, t. I, col. 650).

  28. M. Bon. inconnu.
  29. L’Académie d’Amiens.
  30. Écriture de Lanthenas.
  31. Écriture de Madame Roland.
  32. Ms. 6239, fol. 6-7.
  33. Première femme du géographe Mentelle. — Voir lettre du 23 novembre 1781 et Appendice S.
  34. Voir Appendice G sur ces divers ouvrages de Roland.
  35. « Précis pour le sieur Roland de Laplatière, inspecteur des manufactures de la Picardie, avocat en Parlement, membre de plusieurs Académies » (ms.6243, fol.56). – C’est un résumé des deux grands mémoires : Mémoire d’extraction et Mémoire des services ; la pièce du folio 56 est de l’écriture de Madame Roland.
  36. Bosc, dont le père était mourant, ainsi qu’on l’a vu.
  37. Ms. 6239, fol. 7 bis. — La date n’est pas de Madame Roland. C’est une main inconnue qui a mis : « Paris, 22 mars 84. Billet de Madame Roland à Bosc. » Cette indication concorde bien avec ce qui précède.
  38. Ms. 6239, fol. 8-9.
  39. Ms. 6239, fol. 10-11
  40. Cellot, rue des Grands-Augustins (Alm. de Paris de 1785, p. 121), un des imprimeurs de l’Encyclopédie méthodique.
  41. Ms. 6239, fol. 12-14.
  42. Alm. royal de 1784, p. 253-254 : « Chefs et premiers commis des bureaux des ministres. — Contrôle général : M. Le Rat. Attributions : le secrétarie, l’ouverture et le rapport de toutes les lettres, requêtes, placets et mémoires présentés au Ministre, etc… » — Inutile d’ajouter que « le charmant roué », c’est Calonne.
  43. Cf. lettre du 5 avril 1784. — Almanach de Versailles de 1784, p. 264 : « M. le prince de Poix, capitaine des gardes du corps du Roi, gouverneur et capitaine des chasses de ville, châteaux et parcs de Versailles, Marly et dépendances. » — Sa terre de Poix était en Picardie. C’était dans cette terre que Martin et Flesselles demandaient au Conseil du roi l’autorisation d’établir, sous le titre de Manufacture royale de Poix, leur fabrique marchant avec la machine d’Arkwright (Dictionn. des manuf., II, 311). « L’établissement, qui d’abord avait dû se faire à Poix, a été formé dans une autre terre du maréchal de Noailles, à l’Épine, près d’Arpajon » (ibid, II, Supplément. p. 137). — Le prince de Poix (Louis-Philippe-Marie-Antoine de Noailles, mort en 1819) était neveu du maréchal de Noailles. ‑ Voir sur lui Mémoire secrets, 28 mai 1781, 13 mai et 6 juin 1784.
  44. Madame Élisabeth de France, sœur du Roi.
  45. Le comte de Vaudreuil, chevalier de l’ordre du Saint-Esprit, grand fauconnier de France, maréchal de camp, un des favoris de la cour de Marie-Antoinette, célèbre par ses tableaux, ses dettes, etc. — Son hôtel était rue Saint-Dominique. Voir Mémoires secrets, 8 avril 1784 : « M. de Calonne est très bien avec les Polignac, les Vaudreuil, qui le tutoient familièrement. »
  46. Flesselles.
  47. Alphonse-Vincent-Louis Leroy (1742-1816), professeur d’accouchement à la Faculté de médecine de Paris. — Ne pas le confondre avec le physicien Jean-Baptiste Leroy, membre de l’Académie des sciences, qui avait fait mauvais accueil à Mesmer et à sa doctrine.
  48. Sic. — D’Hervilez.
  49. Ms. 6239, fol. 15-17. — Une note du manuscrit dit : « Peut-être mars ». Il n’est pas douteux, en effet, que cette lettre ne soit du 27 mars 1784, qui était un samedi.
  50. L’Art du tourbier, imprimé in-fol, à Paris en 1783, l’avait été aussi in-4° à Neuchâtel, hors de France, chez Osterwald, et c’est un exemplaire de cette édition que Roland avait expédié à sa femme pour répondre à sa demande du 22 mars. Il était donc saisissable. — Voir, Isambert, arrêts du Conseil des 25 août et 29 sept. 1781.
  51. Tronchin, fermier général (Alm. royal de 1784, p. 562), rue d’Antin (Tableau de Rouen, 1777, p. 267). — Lanthenas le connaissait, nous ne savons pas comment. Il semble même que, dans les années qui suivirent, il ait travaillé quelque temps chez lui.
  52. Belin, libraire, rue Saint-Jacques (Almanach de Paris de 1785, p. 126).
  53. Probablement le catalogue de la bibliothèque du géomètre Bezout, qu’on devait vendre le 28 mars, ainsi que nous l’apprend une note de Roland inscrite au dos de la lettre du 24 (lettre 109 ci-dessus).
  54. Roland répond, le 29 mars 1784 (ms. 6240, fol. 165-166) : « Fais pour le Voyage d’Italie comme tu l’entendras ; il en reste encore de 600 à 700 exemplaires… » En fin de compte, l’ouvrage ne s’écoula pas. — Voir Appendice D.
  55. Stoupe, imprimeur, rue de la Harpe (Alm. de Paris de 1785, p. 122), un des imprimeurs de l’Encyclopédie méthodique.
  56. Prault, imprimeur, quai des Grands-Augustins (Alm. de Paris de 1785, p. 122), un des imprimeurs de l’Encyclopédie Méthodique et imprimeur du Roi ( Alm. royal de 1784, p. 500).
  57. L’abbé Bexon était mort le 13 février 1784, laissant sa mère et sa sœur dans la gène.
  58. Ms. 6239, fol. 18-19.
  59. La traduction française des Fragments physiognomoniques de Lavater, qui avait paru à la Haye en 1783, 2 vol. petit in-fol. — Le troisième volume n’avait pas encore paru (voir lettre du 11 avril 1784). On ne l’eut qu’en 1787.
  60. On voir que Madame Roland, dans l’intervalle de ses démarches pour les Lettres de noblesse, s’occupait activement, auprès des imprimeurs et de l’éditeur, du Dictionnaire des manufactures que Roland faisait imprimer. (Voir, sur Panckoucke, l’Appendice G.)
  61. Lettre de Roland (ms. 6240, fol. 157-158), commencé le mardi au soir 23 mars et terminé le mercredi 24.
  62. Ms. 6239, fol. 20-21. Le manuscrit dit « 1er avril », mais il faut lire « 31 mars », le 1er avril 1784 étant un jeudi.
  63. Le chimiste Macquer, membre de l’Académie des sciences, était mort le 15 février 1784. C’est Quatremère-Disjonval (1754-1830) qui fut élu à sa place.

    Fourcroy (1755-1809) remplaça Macquer comme professeur de chimie au Jardin du Roi. Il et trop connu pour que nous ayons rien à en dire ici.

    Jean-François-Guillot Duhamel (1730-1816) était professeur de métallurgie à l’École des mines, fondée l’année précédente et inspecteur général des mines.

  64. Jean Darcet (1725-1801) entra peu de temps après à l’Académie des sciences (1784), puis devint directeur de la manufacture de Sèvres.
  65. La nouvelle était inexacte, car Douet de la Boullaye était encore Intendant des mines en 1786 (Almanach royal de 1786, p. 567).
  66. Philibert-Frédéric baron Dietrich (1748-1793), savant minéralogiste, qui devait être le premier maire constitutionnel de Strasbourg, et qui fut guillotiné le 28 décembre 1793. — Nous le trouvons à l’Almanach royal de 1789, p. 578, commissaire du Roi à la recherche des mines.
  67. Jean-André Mongez (1751-1788), génovéfain, naturaliste, mort dans l’expédition de la Pérouse, frère de l’archéologue Antoine Mongez, génovéfain comme lui.
  68. Pilâtre de Rozier (1756-1785) avait fondé le Musée scientifique le 11 décembre 1781. Voir sur son entreprise L. Amiable, op. cit. — Cf. lettre de Roland à sa femme, du 2 janvier 1782 (ms. 6240, fol 122-123), déhà cité.
  69. Sur le littérateur Cailhava (1730-1813) et sur sa rivalité avec Court de Gébelin, voir L. Amiable, ibid.
  70. Antoine Court de Gébelin (1725-1784). — Voir L. Amiable, ibid.
  71. Ibid.
  72. Physicien et aéronaute bien connu (1746-1823).
  73. Manque un mot au manuscrit.
  74. M. Déjan. — Nous ne savons rien sur cet habitant d’Amiens.
  75. Marie-Joseph de Galard de Terraube, évêque du Puy (1774-1790), mort en émigration en 1804.
  76. Ms. 6239, fol. 22-23.
  77. Mme de Candie. — Nous ne trouvons pas ce nom aux Almanach de Versailles, parmi les femmes de chambre de Madame Élisabeth ; mais nous y trouvons « Mme Cagny » (Alm. de Versailles, 1784, p. 222), et il est probable que Madame Roland aura ici, comme elle fait souvent, défiguré un nom mal prononcé devant elle (voir lettre du 1er mai 1784).
  78. Rappelons que Madame Roland, dans la crise qui précéda son mariage, s’était retirée au couvent de la Congrégation, et que c’est là que Roland était venu se réconcilier avec son amie. « Il s’enflamma en me voyant à la grille… » (Mém. II, 242.)
  79. Roland avait écrit à sa femme, le 29 mars : « Molé est ici ; M. d’Eu me fait demander si je veux faire une partie de parterre ; je ne sais… » — Puis le 31 mars : « Je t’ai parlé de Molé ; à la fenêtre, chez Paulet, à près de cinq heures et demie, ne voyant venir que peu de monde, presque pas de femmes et point de carrosses, il dit qu’il n’y avait donc point de ceux-ci dans cette ville ; puis qu’il ne descendait pas et qu’il allait repartir ; il joue cependant, et supérieurement. Mais on annonça qu’il repartait… Point du tout ; comme il y avait eu beaucoup de monde hier, il prit goût à la chose ou à l’argent qui lui en revient. On annonça pour aujourd’hui ; j’avais des feuilles à corriger, etc… Je n’y fus pas hier. Irai-je, n’irai-je pas aujourd’hui ? Par dessus tout, j’attends le courrier » (ms. 6240, fol. 165-168).
  80. Ms. 6239, fol. 24-25.
  81. Ms. 6239, fol. 26-27.
  82. l’Almanach royal de 1784 (p.254) nomme en effet « M. de La Roche, hôtel du contrôle général, à Paris et à la cour », parmi les « premiers commis du contrôle général ».
  83. Nous lisons au manuscrit « d’Azoty », mais on peut lire aussi « d’Agoty ». — C’est probablement Gautier Dagoty, le fondateur, en 1752, du Journal de physique. Voir sur lui Mém. secrets, 30 décembre 1785 : « Le célèbre Dagoty père vient de mourir. C’était lui qui avait imaginé le Journal de physique, dont l’abbé Rozier l’avait ensuite dépouillé. Il s’était retourné cependant, etc… » Cf. Biographie Rabbe, Supplément, à l’article Rozier. — Voir aussi Hatin, Biobiogr., p. 37.
  84. Voir sur les Saint-Priest, père et fils, Intendants du Languedoc, sous les ordres desquels Roland n’était trouvé lorsqu’il était sous-inspecteur à Lodève (1764-1766), l’Appendice D.
  85. Ms. 6239, fol. 28-29.
  86. Voir, à l’Appendice J, la lettre de M. de Vergennes à l’Intendant de Lyon, du 10 décembre 1783, et la réponse du subdélégué, du 10 janvier 1784, plus bienveillante que concluante.
  87. « M. Deville, premier secrétaire du ministre [M. de Vergennes] » (Alm. royal de 1784, p. 246).
  88. Jean-Philippe de Franquetot, chevalier de Coigny, maréchal de camp (1743-1806).
  89. Le bailli Marie-François-Emmanuel de Crussol, depuis duc d’Usès et pair de France (1756-1843).
  90. Probablement à Poix.

    « Calonne protégeait l’industrie non en ministre, mais en grand seigneur ; il visitait les manufactures de luxe à Paris et dans les environs… » (Droz. Histoire de Louis XVI, t. I, p. 308.)

  91. M. de Noiseville. — Voir lettres des 12 et 13 mai 1784.
  92. Ms. 6239, fol. 30-21.
  93. Le père de Bosc était mort le 4 avril 1784 (voir ms. 6241, fol. 264. lettre de Lanthenas à Roland, de ce jour-là).
  94. C’est probablement pour cette affaire que Sainte-Agathe écrivit à Madame Roland le billet suivant, dont nous conservons l’orthographe : « Ma bien aimée. — Il nai pa possible que je toblige cette fois sy, il nia ni selule ni la moindre chause a espéré presantement. Sy notre mère naitoit obligé daler à l’office, elle torait écri un maut. Elle te fait mil compliment. Ellet fachez de ne pouvoir t’oblige. — Adieu, ma très-chère, je tanbrasse mil foi. » (Papiers Roland, ms. 6241, fol. 285.)
  95. Sophie d’Antic avait été provisoirement placée dans une maison amie. — Voir lettre du 18 mai 1784.
  96. 20 avril.
  97. Rousseau, secrétaire de M. de Montaran.
  98. Crétu, — Porquier, — noms inconnus.
  99. Ms. 6239, fol. 32-33. — Il y a « 8 avril » au manuscrit, mais il faut lire « 9 avril », date où tombe le vendredi saint de 1784.
  100. Les Affiches, annonces et avis divers, feuille que rédigeait l’abbé de Fontenay, et qui, en 1784, prit pour sous-titre ou Journal général de France. — Voir Hatin, p. 19. Cf. lettre du 31 janvier 1785.
  101. Bosc et Lanthenas.
  102. Ms. 6239, fol. 34-35.
  103. En recevant la lettre du 5 avril, Roland avait écrit à sa femme, le 8 avril (ms. 6240, fol. 180-181) : « Il faut commencer par te faire ma confession : hier, à six heures, je rentrais dans l’intention de t’écrire, de m’entretenir avec toi ; je ne trouvai plus même ce courage ; j’étais dans un état d’anxiété que je n’ai point éprouvé depuis que nous vivons ensemble. Ta lettre, que j’avais lue bien des fois et que je venais de relire ; tes peines, le dégoût de tes marches ; la tristesse de ta vie ; un retour sur la mienne, laborieuse et honnête ; l’idée de gens si faux, si bas ou si méchant ; tout cela ne pouvait être balancé par la considération du peu de durée de la vie ; il ne me reste que le sentiments des pleurs… »
  104. Brunet, inspecteur des manufactures à Alençon (Alm. royal de 1783, p. 271). — Roland le cite (Dict. des manuf., Discours prélim., t. I, xxxiv parmi ceux de ses collègues qui lui ont le plus obligeamment fourni des indications. — Madame Roland semble dire qu’il aurait été mis alors à la retraite ; mais nous le retrouvons, à l’Almanach royal de 1784, p. 274, inspecteur principal, toujours à Alençon.
  105. Cliquot de Bervache, « inspecteur général des manufactures nationales. » (Alm. royal de 1784, p. 272), économiste connu.
  106. Probablement Beaurepaire, à 5 kilomètres de Pont-Saint-Maxence.
  107. Valioud-Dormenville, premier commis ou, comme on disait alors, secrétaire de Tolozan. — Il fut, en cette affaire, très serviable pour Roland. (Voir plus loin ses lettres des 27 avril et 20 mai 1784.) — Il était encore premier commis en 1789 (Tuetey, III, 5624, où l’on a imprimé, par erreur, de Valiond).

    Madame Roland écrit presque partout Vallioud. Mais nous suivons l’orthographe de sa propre signature.

  108. La pension de Jean Verdier, « maître ès arts, instituteur de la jeunesse, médecin du feu roi de Pologne. » était à l’hôtel de Magny, rue Saint-Victor, à coté du Jardin des Plantes (Tuetey, III, 585, 1024 et suiv.) Elle fut supprimée en 1789, par suite de l’annexion de l’hôtel au Jardin.
  109. La salle construite par Peyre, Lainé et de Wailly pour les comédiens du Roi, sur les terrains de l’hôtel de Condé, et où ils s’installèrent le 9 avril 1782. C’est là qu’est aujourd’hui l’Odéon, deux fois incendié et deux fois reconstruit.
  110. Ms. 6239, fol. 36-37.
  111. Le couvent de l’Assomption touchait à l’extrémité N.O. du jardin des Tuileries, en face de l’Orangerie.
  112. M. de Vin de Gallande, maître des Requêtes, venait de succéder, comme Intendant du commerce, à M. de Colonia (qui figure encore à l’Alamanach royal de 1784, p.216). Il demeurait rue Saint-Louis au Marais. — Voir sur lui, la lettre du 24 avril 1784.
  113. Nicolas Desmarets, membre de l’Académie des sciences (1771), inspecteur des manufactures. — Un de adversaires les plus déclarés de Roland.
  114. L’examen des Almanach royaux apporte ici une confirmation curieuse : Godinot, ancien inspecteur à Rouen, figure en 1783 parmi les « inspecteurs honoraires » avec le titre d’« inspecteur général » ; mais en 1784, la qualification est rectifiée : général est remplac" par principal.
  115. Peut-être est-il utile de faire remarquer ici que « M. de Flesselles », c’est l’Intendant de Lyon, et que « notre Flesselles », c’est le manufacturier d’Amiens.
  116. Madame Roland parle en plusieurs endroits ici de cet « intrigant », mais sans le nommer. Il semble que ce soit cet « homme de beaucoup d’esprit » dont elle parle déjà dans sa lettre du 5 avril 1784. — Voir aussi la lettre du 1er mai.
  117. Ms. 6239, fol. 38-39. — À la 3e page est une lettre du prieur de Crespy, du 10 avril, que Madame Roland envoie à son mari ; elle a écrit sa lettre sur les pages blanches de celle du prieur.
  118. M. de Boinville, mari de la sœur ainée de Bosc, qui allait réclamer des comptes de succession et nuire ainsi à l’établissement de Sophie d’Antic. (Papiers Roland).
  119. Lanthenas
  120. Probablement la traduction de Cormiliolle, 1783-1802.
  121. Le prieur de Crespy.
  122. Ms. 6239, fol. 42-43 et 87. — L’adresse est au verso du folio 87.
  123. D’Hauvillez (lire,d’Hauvillé). — Roland avait écrit à sa femme, le 11 avril (ms. 6240, fol. 187-188) : « M. de Vray sort d’ici ; il ùe conseille de m’adresser ) Dovillé, intime avec M. de Villedeuil, et celui-ci bien avec le contrôleur général. Va voir Dovillé, place Royale, chez M. de Villedeuil. » — Voir, sur ce personnage, riche bourgeois ou demi-noble de Picardie, cousin des demoiselles Cannet. L’Appendice E.
  124. Laurent de Villedeuil, maître des Requêtes, intendant de Rouen en 1785 (Almanach royal de 1786, p. 242 et 262), contrôleur général du 6 mai au 28 août 1787, puis secrétaire d’État, ministre de la maison du Roi, de 1788 à 1789. — En 1784, il habitait à Paris, place Royale, hôtel de Montboissier. Il était neveu du célèbre Laurent, premier ingénieur du canal de Picardie, et frère de Laurent de Lyonne, qui le continua. De là, sans doute, sa liaison avec d’Hauvillé.
  125. L’abbé Marie-René Sahuguet d’Espagnac, fils du baron d’Espagnac, gouverneur des Invalides ; il commençait à faire parler de lui (voir Mémoires secrets, 10 avril 1780, 31 décembre 1782) : agioteur et fournisseur des armées pendant la Révolution, il fut guillotiné le 5 avril 1794.
  126. Pour demander des renseignements en vue du Dictionnaire des manufactures. — Roland cite plusieurs fois, parmi ses collaborateurs de Provence : l’abbé Turles, supérieur du petit séminaire de Fréjus ; Bernard, professeur adjoint à l’observatoire de la marine, à Marseille, etc.
  127. La petite comtesse, ailleurs « la comtessine ». Ce nom reviendra plusieurs fois dans la Correspondance et se rencontre presque à chaque page des lettres écrites par Roland à cette époque. Nous croyons qu’il s’agit de la fille de M. de Bray, qui, ainsi que nous l’avons dut (lettre 16), avait épousé en 1781, Jean-Baptiste Durieux, écuyer, seigneur de Gournay et de Beaurepaire.

    Il semble qu’ils soient venus habiter Paris et qu’ils aient essayé de se pousser dans la « qualité ». Mais cette identification de la « petite comtesse » avec Mme Durieux n’est qu’une conjecture fondée sur quelques inductions. — Voir les lettre des 21 mai 1781 et 14 mai 1784. Voir aussi Appendice E. — La petite comtesse venait de retourner passer quelque temps à Amiens, chez ses parents.

  128. Villard fils, sous-inspecteur des manufactures à Abbeville (Almanach royal de 1784, p. 273).
  129. Ms. 6239, fol. 44-45.
  130. Sans doute, le rapport que l’Intendant de Lyon, Jacques de Flesselles, dont Madame Roland a déjà parlé plusieurs fois, ou plutôt son subdélégué, M. Micollier, avait envoyé à M. de Vergennes (10 janvier 1784) sur les titres de la famille Roland. — On sait que M. de Flesselles fut le dernier prévôt des marchands de Paris et périt le 14 juillet 1789.
  131. De Mouchy. — Philippe de Noailles, duc de Mouchy, maréchal de France en 1775 ; né en 1715, guillotiné le 27 juin 1794. Il était père du prince de Poix, dont il a été question plus haut. Toute cette fammille de Noailles était en relations industrielles avec le manufacturier Flesselles.
  132. Ou plutôt pour la plus jeune fille de Flesselles. — Voir lettre du 19 août 1783.
  133. Ms. 6239, fol. 46-47.
  134. Il y avait à Paris deux hôtels de Noailles : l’un rue Saint-Honoré, n° 235, presque en face de la rue Saint-Roch. Il a disparu pour faire place à la rue d’Alger (Vie de Madame de Montagu, 1868, p. 6) ; c’était celui de la branche ainée. L’autre, rue de l’Université (voir lettre du 1er avril 1785) ; c’était celui de la branche cadette, c’est-à-dire du maréchal de Mouchy et de son fils le prince de Poix, — et c’est là que Madame Roland allait solliciter.
  135. Brunel, — inconnu.
  136. Comme on le verra plus loin, Roland avait projeté de faire un voyage en Angleterre avec sa femme, sans demander de congé à son administration.
  137. Probablement la lettre de Roland du 16 avril (ms. 6240, fol. 192-193). — Roland donnait force nouvelles du logis : « Hier, le frère [le prieur de Crespy] arriva… Il faisait beau et, après la petite causerie, je m’habillai ; nous allâme, en famille, le poussin entre les deux frères, voir le dada [le cheval sur lequel Roland faisait ses tournées], puis faire une promenade de rempart, d’où nous vîmes la voisine et son chevalier… La petite dort encore ; le frère dit son breviaire ; on travaille à la cuisine ; j’écris ; chacun est à son affaire… — P.S. Ton Eudora se porte bien ; nous venons de déjeuner ensemble et de jouer beaucoup nous trois [avec le prieur]. Le clavecin a été accordé ces jours passés et t’attend… »
  138. Inconnu.
  139. Ms. 6239, fol. 48-50. Le folio 50 est à retourner.
  140. M. de Château-Favier, inspecteur des manufactures à Aubusson (Almanach royal de 1784, p. 274). — Il a fourni à Roland pour son Dictionnaire des manufactures (t. II, p. 196 et 206), un intéressant mémoire sur la manufacture de tapis d’Aubusson.
  141. Cottereau, secrétaire de M. Blondel.
  142. Sic au manuscrit. — Nous croyons que cela veut dire « négociant », et qu’il faut l’interpréter ainsi : le négociant, qui voit publier un Art par un inspecteur des manufactures, considère nécessairement que ce travail est tiré d’un mémoire rédigé pour l’administration, et ne peut pas ne pas y voir la divulgation officiel, autrement dit la mise dans le domaine public, de procédés tenus secrets jusque-là. C’était le fond de la colère de holker contre Roland.
  143. Ms. 6239, fol. 51-55.
  144. Voir Mémoires secrets, 17 avril 1784 : « Le concert spirituel a été transporté hier à la salle des machines du château des Tuileries… » Suivent des détails, une foule immense, un Ô salutaris de Gossec, merveilleusement chanté par Lays, Rousseau et Chéron ; …puis « Mlle Paradis a continué de faire l’admiration du public par sa profonde intelligence et son exécution savante, précise, rapide et sûre. »
  145. Allusion à Michel Cousin. – Voir Appendice D.
  146. On verra plus loin que ce savant aimable est le naturaliste Broussonet. Pierre-Marie-Auguste Broussonnet (1761-1807), qui devait fournir une brillante et trop courte carrière scientifique, revenait alors d’Angleterre, où il avait passé trois années, avec l’amitié de Banks et le titre de membre de la Société royale de Londres, et Daubenton, malgré son extrême jeunesse, venait de le faire nommer son suppléant d’abord au Collège de France, puis à l’École vétérinaire d’Alfort. Il s’était bien vite lié avec Bosc. — Voir Appendice K.
  147. Au baquet magnétique d’Amiens.
  148. Voir Appendice F, « les Intendants du commerce », sur l’organisation des ce service. — Rappelons que chacun d’eux avait dans son département, outre un certain nombre de Généralités pour l’ensemble, un service spécial : Tolozan, la bonneterie ; Montaran, les toileries ; Blondel, les papeteries et tanneries ; De Vin de Gallande, les soieries.
  149. Tragédie de La Harpe, donnée cette année-là pour la première fois (2 mars 1784), avec un mince succès. Larive jouait Coriolan (Mém. secrets, 3 et 6 mars 1784, et Corresp. littér., 3 mars 1784).
  150. Louis Desbois de Rochefort (1750-1786), professeur de clinique à l’hôpital de la Charité.
  151. Ms. 6239, fol. 56-57.
  152. Lemans, — inconnu.
  153. La marquise de Montesson (1737-1806), qui unis depuis 1773 par un mariage secret au duc d’Orléans, le père de Philippt-Égalité, amusait et gouvernait sa petite cour.
  154. Le Beaujolais faisait partie de l’apanage du duc d’Orléans. (Voir Appendice M.)
  155. Roland répond à sa femme le 25 avril (ms. 6240, fol. 209-210) : « Tu sais que mon idée était bien de demander des lettres de renouvellement de noblesse, et, en tant que de besoin, d’anoblissement… » Puis, sur la question du cordon : « … Il s’en faut que je me soucie du Cord. n. [cordon noir, cordon de Saint-Michel] ; cependant s’il y avait que ce moyen, en ne le portant jamais, il vaudrait mieux obtenir par là que de ne rien obtenir… » — Le nombre des chevaliers de l’ordre de Saint-Michel était alors de 85 (Alm. royal de 1784, p. 200-204), parmi lesquels Cliquot de Bervache, un des inspecteurs généraux des manufactures.
  156. Martin, l’associé de Flesselles.
  157. Le Baron François de Zach, astronome ; né en Hongrie, il avait quitté le service de l’Autriche pour passer à Londres. Il devint plus tard directeur de l’observatoire de Gotha. Il était alors lié avec Broussonnet, Bosc, Lanthenas, fut mis par eux en relations avec les Roland, et s’occupa à cette époque, sans succès d’ailleurs, de faire nommer Roland membre de la Société royale de Londres. — Voir Appendice H, « Les Académies ». Cf Lettre à Bosc du 18 décembre 1786, et à Bancal du 27 janvier 1791, et Mémoires, II, 251.
  158. Ms. 6239, fol. 58-59.
  159. Voici cette lettre, qui se trouve deux fois en copie aux Papiers Roland, d’abord de la main de Lanthenas (ms. 6241, fol. 267-268), puis de la main de Madame Roland (ms. 6243, fol. 55). Elle est datée du 8 mai 1784 et adressée à M. de Vergennes par M. de Calonne :

    « J’ai l’honneur de vous faire passer, Monsieur, un mémoire présenté par le sieur Roland de la Platière, inspecteur des manufactures de Picardie. Ce particulier demande des lettres de noblesse. Il expose qu’il est employé par l’administration depuis plus de trente ans ; qu’après avoir voyagé en Allemagne, en Italie, en Portugal, par les ordres de M. de Trudaine, il a enrichi l’indutrie nationale de toutes ces connaissances qu’il a recueillies chez l’étranger. Le sieur Roland a joint à son mémoire des détails qui prouvent que sa famille est une des plus anciennes du Beaujolais et a toujours tenu un rang distingué dans cette province. Je ne puis, Monsieur, que m’en rapporter à votre prudence sur ce que vous jugerez convenable de proposer au Roi relativement à la demande du sieur Roland de la Platière ; mais je ne puis lui refuser de vous témoigner, Monsieur, qu’il a été véritablement utile aux manufactures et que, par sa nature et l’ancienneté des ses services, il parait mériter la bienveillance et la protection du Conseil.

    J’ai l’honneur, etc… »

  160. Un gros procès où M. de Montaran était engagé (voir, plus loin, lettre du 28 avril 1784). Il y a aux Papiers Roland, ms. 6241, fol. 235, une lettre de Roland à M. de Montaran où il le félicite « du gain de son procès ». Cette lettre est datée d’Amiens, 23 mai 1781. Mais il faut évidemment lire 1784, si l’on se reporte à la lettre de Madame Roland à son mari, du 21 mai 1784 : « C’est toi qui m’apprends le gain du procès de M. de Montaran ». — Voir aussi lettre du 23 mai 1784.
  161. Dom Blanc, bénédictin, procureur de Saint-Martin-des-Champs, à Paris, — compatriote de Lanthenas (voir lettre de Roland, du 5 mai 1784, ms. 6240, fol. 225-226). — Roland écrit à sa femme, le 3 mai 1784 (ibid, fol. 222-224) : « Il est le factotum de l’abbé de Saint-Far, qui a un grand crédit sur l’esprit de son père, le duc d’Orléans. »
  162. Le duc d’Orléans.
  163. Alm. royal de 1784, p. 245 : « Chefs et premiers commis des bureaux des ministres,… M. de Vergennes : M. Pétigny de Saint-Romain,… les lettres patentes d’anoblissement ou de confirmation de noblesse… » — M. de Saint-Romain avait profité pour son compte du service auquel il était préposé (voir Appendice J). — On trouve, d’autre part, au ms. 6243, fol. 12, un des Précis que Madame Roland distribuait dans les bureaux, de son écriture, avec la mention marginale : M. de Saint-R.
  164. Alm. royal de 1784, p. 245 : « M. Hennin, secrétaire du Conseil d’État, un des deux chefs de la Correspondance politique du départements de M. de Vergennes ». — Roland avait eu quelques relations avec lui (Voir, ms. 9532, fol. 147, une lettre du 6 octobre 1781, où il le remercie d’avoir levé les derniers obstacles qui s’opposaient à la publication des Lettres d’Italie.) — Henin devait entrer, l’année suivante (Mém. secrets, 11 février 1785), à l’Académie des Inscriptions ; il est bien connu comme un des commis les plus importants des Affaires étrangères sous Louis XV et Louis XVI, en même temps que comme savant et collectionneur. (Voir Biogr. Rabbe, et Masson, p. 27 et suiv.)
  165. La caravane du Caire, opéra en trois actes, de Grétry. — Voir Mém. secrets, 16 et 25 janvier 1784.
  166. Les Danaïdes, opéra en cinq actes, de Salieri. « Après avoir été joué plusieurs fois avec succès à la cour, où la Reine y chanta chaque fois » (Biogr. Rabbe), il fut représenté pour la première fois à Paris le 26 avril 1784 (Corresp. litt).

    Madame Roland, le 25 avril, n’en parlait donc encore que par ouï-dire. On verra plus loin qu’elle le croyait de Gluck. On avait, en effet, annoncé tout d’abord que Gluck y avait mis la main (voir Mém. secrets, 8, 25 et 26 avril 1784). Ce n’est que trois semaine après (ibid, 16 mai) que les journaux publièrent une lettre de Gluck, alors à Vienne, déclarant que l’œuvre était entièrement de Salieri.

  167. Panckoucke pour qui Roland écrivait le Dictionnaire des manufactures, lui remboursait le prix des ports des épreuves, sur la présentation des enveloppes taxées (voir lettre de Roland, du 3 mai 1784, ms. 6240, fol. 222-224)
  168. Le Dictionnaire de Trévoux.
  169. Ms. 6239, fol. 60.
  170. Des cartons, affaire se rattachant plus ou moins, semble-t-il, à celle de la machine pour laquelle Flesselles sollicitait un privilège.
  171. Peut-être la perte du poste de Rouen, sur lequel Roland avait plus ou moins comptén au moment de la retraite de Godinot, en 1779. — Voir Appendice D.
  172. Déclaration du Roi, du 3 novembre 1715 : « …Nous avons, par ces présentes, …exempté et exemptons tous les inspecteurs de manufactures de draps et de toiles de notre royaume, de la collecte, tutelle, curatelle, nomination à icelles, guet, garde, séquestre, garde-meubles et fruits, ou autre charges publiques, ensemble du service de la milice, tant pour eux que pour leurs enfants… »

    Arrêt du Conseil, du 7 août 1718, rendu en interprétation de la Déclaration du 3 novembre 1715 : « Sa Majesté a ordonné et ordonne que les inspecteurs des manufactures, tant de laines que de toiles, établis par Sa Majesté dans les différentes provinces et généralité du royaume, seront et demeurent exempts de toute taille, pourvu néanmoins qu’ils y possèdent aucuns biens immeubles, qu’ils n’aient point été imposés à la taille auparavant dans la province où ils exercent leurs emplois, et qu’étant uniquement occupés des fonctions auxquelles il sont obligés, ils ne fassent aucun commerce » (Dict. des manuf., t. I, 2e partie, p. 71e).

  173. On sait que Lanthenas étudiait la médecine. Il venait donc de prendre son premier grade. Avant la fin de l’année, il devait être reçu docteur à Reims (13 sept. 1784).
  174. Allusion, sans doute, à l’accent méridional de Lanthenas.
  175. Ms. 6239, fol. 61-62.
  176. Voir sur cette erreur au sujet de Gluck la lettre du 25 avril, note 7.
  177. La première représentation publique du Mariage de Figaro eût lieu en effet le 27 avril 1784. (Voir Mém. secrets, 27 avril, 1er mai 1784, etc. et Correspondance littéraire, t. XIII, p. 517.)
  178. Voir la lettre du 20 avril 1784. — Mlle Paradis était aveugle (Mém. secrets, 2 avril 1784, et Correspondance littéraire, avril 1784).
  179. Baisers, en languedocien. — Roland avait dû rapporter ce mot de Lodève.
  180. Suit, au manuscrit, une lettre de Valioud à Madame Roland, que nous donnons ci-après (Madame Roland a écrit sa lettre sur les pages blanches de celle de Valioud) :

    Madame

    J’ai travaillé hier après-midi avec M. Tolozan. Je lui ai demandé s’il s’était entretenu de votre affaire avec MM. les Intendants du commerce. Il m’a dit qu’il n’avait pu le faire par la raison que M. de Blondel est arrivé for tard au Comité, et qu’on a même été obligé de remettre à un autre jour bien des objets qu’on avait à y traiter. Mais il m’a chargé de lui donner une note qu’il mettra dans son portefeuille, pour qu’il soit question de vous vendredi prochain.

    Je suis bien fâché, Madame, de ce retard. Vous voilà dans le cas des pauvres plaideurs qui sont obligés de prendre patience. Je désire au moins que vous ne perdiez rien pour attendre.

    Je suis avec respect, Madame, votre très humble et très obéissant serviteur.

    Valioud Dormenville

    Ce dimanche, 25 avril 1784.

  181. Ms. 6239, fol. 63-64.
  182. Broussonnet.
  183. Les machines à filer le coton que les sieurs Miln faisaient marcher à Neuville-sur-Saône, près de Lyon (voir, Dict. des manuf., t. II, p. 137). — Voir l’Appendice I.
  184. L’abbé de Vin, — inconnu.
  185. Au Collège de France, où Delille était professeur de poèsie latine.
  186. Ms. 6239, fol. 65-66.
  187. Le Théâtre Italien, qui était déj) en fait l’Opéra-Comique, s’était installé, depuis le 18 avril 1783, entre la rue Favart et la rue Marivaux, dans la salle qui a été brûlée le 15 mai 1887.
  188. Daubenton était, depuis 1783, professeur « d’histoire naturelle des animaux et d’économie rustique vétérinaire » à l’École d’Alfort, où, ainsi que nous l’avons dit il s’était fait donner Broussonnet comme adjoint (Alm. roy. de 1786, p. 549). Il élevait là un troupeau de mérinos espagnols, qu’il essayait d’acclimater en France. — Voir Dictionnaire des manufactures, t. I, 2e partie, p. 208* ; cg. Mémoires secrets, 21 avril et 17 août 1784.
  189. Pierre Flandrin (1752-1796), directeur adjoint et professeur de médecine vétérinaire à l’École d’Alfort (Alm. roy. de 1784, p. 542). — Il était de Lyon et devait avoir eu quelques relations avec les Roland.
  190. Broussonnet.
  191. La charge de médecin du Roi par quartier.
  192. Le catalogue de la bibliothèque de Macquer qu’on allait vendre (Voir ms. 6240, fol. 229-230, lettre de Roland, sans date, mais qui est du 7 mai 1784.)
  193. Bernard était un des graveurs des planches qui devaient accompagner l’ouvrage de Roland.
  194. La cuisinière d’Amiens.
  195. La parodie de la Caravane que Rosière et Radet faisaient jouer aux Italiens. (Voir Mém. secrets, 30 janviers et 28 juillet 1784.)
  196. Suit un post-scriptum de Lanthenas, que voici :

    Vous saurez, mon cher, que le fabricant des sparteries [Gavoti de Berthe, voir lettre du 3 janvier 1782] vient de faire banqueroute et qu’on vendait l’autre jour tout chez lui par autorité de justice. Ce n’est point un bon témoignage pour sa pompe, qui, dit-on, l’a ruiné. Nous irons voir, avec la chère sœur, le zélé M. Audran. Je dois passer aujourd’hui chez un pelletier pour renouveler mes instances et rappeler ses promesses. J’ai la plus grande peine d’en tirer quelque chose. Voilà huit heures qui vont sonner bientôt. La chère sœur se repose sans doute encore, il se prépare une belle journée ; elle aura au moins, ce voyage, un temps plus commode que les passés. Je vous embrasse, mon ami, de tout mon cœur.

  197. Ms. 6239, fol. 67-68.
  198. Voici cette lettre de Valioud, ainsi que la lettre de Lanthenas écrite au revers :

    Ce samedi, 1er mai.
    Madame

    M. Tolozan a parlé hier de votre affaire à MM. les Intendants du commerce. Ils lui ont tous paru très bien disposés en votre faveur. M. de Blondel lui a même dit qu’il vous avait instruite de ce qu’il fallait que vous fissiez. En conséquence, je crois que c’est le cas d’aller en avant et de faire agir vos amis. Je profite avec empressement de cette occasion pour vous renouveler les assurances du respect, etc.

    Valioud-Dormenville.

    Et Lanthenas ajoute :

    « La chère sœur, mon ami, est à Versailles et m’a chargé de vous écrire aujourd’hui au revers de la lettre de M. Valioud. Elle est partie avec l’espérance d’obtenir que M. de Vergennes écrive à M. de Calonne, et alors, avec l’assurance qu’on lui donne du bon témoignage que donneront les Intendants du commerce, l’affaire est immanquable. Je l’accompagnai hier aux voitures de la Cour d’où elle est partie à deux heures et demie après une attente assez longue pour un quatrième. Je fus après entendre pour la première fois au Jardin du Roi M. Foucroy. Il traita ce jour du soufre et, au sujet des propriétés qu’on lui attribue tout nouvellement, il dit fort peu de chose remarquables. Il ajouta seulement, relativement à la sorte de médecine qu’on en espère, que tout cela n’était point nouveau, et qu’il n’y avait qu’à lire Cardan, De causis secretis, Fernel et Kirker sur le même sujet, pour s’en convaincre. Je l’avais vu le matin, chez lui, au Marais, pour la première fois depuis ses cours. Nous avons parlé ensemble aussi de la doctrine de Mesmer, et il m’a appris que le Roi avait chargé M. de Breteuil de nommer treize commissaires pour examiner toute cette affaire et lui en faire particulièrement à lui-même un rapport pour qu’il en ordonne ensuite ce qu’il jugera convenable. Vous imaginez bien que la cabale se mêlera encore infailliblement de ce rapport et que pour ceux qui ne voudront pas y croire, le juge ne leur paraîtra guère compétent. Au reste, les médecins courent chez Deslon, ceux même de Paris, au grand scandale, dit mon maître, de la médecine. Il faut voir ce que tout cela deviendra : j’en suis impatient. C’est M. Berthollet qui a attrapé les deux mille écus de M. Macquer pour la teinture. C’est la meilleure place de sciences, dit M. Fourcroy, qui crie étrangement que les savants ne soient pas mieux payés. Les gens d’administration, dit-il, s’imaginent qu’un savant est parfaitement récompensé avec une chaire de 1,500, 2000tt, et la 50,000tt d’émoluments ne sont que pour eux… »

  199. Chez la marquise d’Arbouville.
  200. Mme de La Roche figure, en effet, à l’Almanach de Versailles de 1784, p. 226, parmi les femmes de chambre de Madame Adélaïde.
  201. Mme de Buchères, — inconnue.
  202. Le cordon de Saint-Michel.
  203. Voir, sur ce personnage inconnu, la lettre du 11 avril 1784.
  204. La suite manque.
  205. Ms. 6239, fol. 73-74. — Le manuscrit dit 4 mai, mais il faut lire 3 mai, car le 4 mai 1784 était un mardi.
  206. Blondel demeurait rue de Varennes (Almanach royal de 1784, p. 217).
  207. M. d’Agay, rue de Berry, au Marais.
  208. Il s’agissait de dédier soit au Roi, soit à un de ses ministres, le premier volume du Dictionnaire des manufactures, qui allait paraître. — Voir là-dessus la lettre 123, p. 364, et une lettre assez curieuse de Lanthenas à Roland (ms. 6241, fol. 266).
  209. Roland avait en effet écrit à sa femme, le 1er mai (ms. 6240, fol. 217-218) : « J’ai de grands griefs à te conter contre ton petit monstre d’Eudora ; ne va pas rire au moins : elle m’a coupé mes jarretières en morceaux, et cette belle œuvre, elle l’a faite, assise à terre à coté de moi, dans mon cabinet… » — Après avoir reçu cette lettre du 3 mai et le post-scriptum de Lanthenas, il écrit le 5 (ibid, fol. 225-226) : « Ce n’est pas sans peine que s’est terminée la lecture de l’appendice à la dernière lettre. Quelle diable de perspective ! L’un à Philadelphie, l’autre à Pondichery, et nous qu’on place au Clos !… Et sans espoir de se revoir jamais ! Pour moi, du moins… »
  210. Ms. 6239, fol. 75-76. — Le manuscrit donne 6 mai, mais il faut lire 4 mai, car l 6 mai 1784 tombe un jeudi.
  211. Rue de Berry.
  212. Rue du Grand-Chantier. C’est aussi là que demeurait Tolozan. — C’était une rue de parlementaires. (Voir Arnault, Souvenirs d’un sexagénaire, t. II, p. 364.)
  213. Chez Blondel.
  214. Ms. 6239, fol. 77-78 et 82.
  215. D’Agay, rue de Berry.
  216. Rue qui longeait le jardin de Soubise, de la Vieille-rue-du-Temple à la rue du Grand-Chantier.
  217. Il y a, au ms. 6239, fol. 79-81, une lettre de Bosc à Roland, du 5 mai 1784, dont voici les principaux passages :

    …Je voulais vous parler de votre femme, de mon excellente amie, que je voudrais voir auprès de vous, que je désirais posséder toujours à Paris ; mais le sentiment, en pensant à elle, étouffe mes idées. Je vous aime tous deux, elle encore plus que vous, et j’ose vous l’avouer.

    Elle vous aura probablement dit que j’avais été son conducteur dans ses intrigues à Versailles, que nous avions beaucoup juré contre ce nouveau métier que nous faisions tous les deux pour la première fois. Avec la différence que l’on travaillait d’amitié pour moi, et que je n’ai pas réussi en entier ; qu’il a fallu qu’elle se fît des connaissances et qu’elle les échauffât. Je puis vous assurer qu’elle s’en tire avec une surprenante finesse ; j’ai été étonné de l’art avec lequel elle savait intéresser les individus les plus froids et faire retourner à son avantage les objections mêmes qu’on lui présentait.

    Il est dommage que votre caractère ne soit pas tourné à l’intrigue, vous auriez une solliciteuse impayable.

    Fatigués tous les deux, de la tête et du corps, nous sommes allés hier voir les Danaïdes, et, quelque tourment que la gêne nous ais fait éprouver, nous avons eu beaucoup de plaisir. Je lui laisse celui de vous le peindre. Aujourd’hui nous avons le projet d’aller avec la petite sœur visiter la pompe à feu de Chaillot. Reste à savoir si la lassitude ne s’y opposera pas…

  218. Voir lettre du 24 avril 1784. — Nous n’avons pu découvrir le nom de ce vieux chevalier, de ce « Nestor ». — M. Tronchin est le fermier général dont il est question dans la lettre du 27 mars 1784.
  219. Antoinette-Cécile Clavel, si connue au théâtre sous le nom de Saint-Huberti (1756-1812).
  220. Madeleine-Marie Guimard (1743-1816).
  221. Maris-Auguste Vestris (1760-1842), Vestris II ou, comme on disait alors, du nom de sa mère, la danseuse Marie Allard, Vestr’Allard
  222. Niblond. — Lire Nivelon. (Voir, sur ce dansrenet ses romanesques aventures, Mémoires secrets, du 25 août 1781 au 12 janvier 1784. — Voir aussi Goncourt, La Saint-Huberti, p. 51 et Tuetey, III, 1717.)
  223. La machine que venaient d’établir à Chaillot les frères Perrier. Et Bosc d’écrire à Roland, le 6 mai (ms. 6239, fol. 86) :

    « En vérité, mon cher, vous êtes un bien méchant homme. Comment est-il possible ? Vous savez combien votre légitime amie est fatiguée de ses travaux, et vous laissez couler deux jours, deux jours entiers, sans lui procurer un moment de délassement par la lecture d’une misérable lettre. Cela est affreux ! Aussi avons-nous juré contre vous hier au retour de la pompe à feu ; il fallait entendre les projets de vengeance ! Nous nous en sommes occupés pendant plus d’une heure ; on a presque versé des larmes (ce ne pouvait être que des larmes de rage). Cependant on en pourrait douter d’après ce qui a suivi… Devinez ? Nous nous sommes embrassés bien fort, bien fort, et vous étiez entre nous deux.

    « Je lui envoie celle que je reçois datée d’hier. »

  224. Suit un affectueux et reconnaissant post-scriptum de Sophie d’Antic. Elle appelle Madame Roland « ma charmante sœur… Je l’aime en vérité comme on aime une bonne sœur… »
  225. Ms. 6239, fol. 83-84.
  226. Le théâtre fondé par le comédien Léclusse en 1775 et transporté, depuis octobre 1781, à la foire du faubourg Saint-Germain. (Voir Mémoire secrets, 30 octobre 1781 et 21 mai 1785).
  227. L’Opéra-Comique.
  228. Blaise et Babet ou La Suite des Trois Fermiers, deux actes en vers, avec ariettes, paroles de Monvel, musique de Desaides. (Voir Mémoires secrets, 29 et 30 juin, 6 juillet 1783.)
  229. Volange. — Voir sur ce comédien, créateur du type de Janot, et sur ses aventures avec le public, les Mémoire secrets, février, mars et novembre 1780, février, août et septembre 1781, mai et juin 1783.
  230. Romé de l’Isle. — Voir lettre du 25 juillet 1781.

    Et le lendemain, 8 mai, Bosc écrivait à Roland (ms. 6239, fol. 85) :

    « Je vois dans votre lettre d’hier le nœud de l énigme qui m’a beaucoup inquiété hier. Je vous ai renvoyé une lettre pour celle de votre femme. Heureusement que cela ne tirera pas à conséquence pour vos affaires.

    « Ne croyez pas m’en imposer ; si je sais faire un aveu, je sais le soutenir, le faire valoir même. Après quoi, je puis ajouter que je ne me rappelle pas sur quoi vous avez fondé la sortie que vous faites contre moi. Je ne suis pas assez gai pour plaisanter. Je ne vous en dis pas davantage. »

    Les distractions de Bosc, son enjouement assez gauche avec le mari, sa camaderie honnête et d’autant plus familière avec la jeune femme font mieux comprendre la correspondance, et c’est pourquoi nous croyons utile de donner ces billets.

  231. Ms. 6239, fol. 90-91. — Une note au crayon sur le manuscrit dit : « mai 1784 ». Nous disons sans hésiter 12 mai 1784. Remarquons, en effet, que cette lettre est écrite de Paris, au retour de Versailles. Or nous lisons, dans la lettre qui suit, de Lanthenas à Roland, du jeudi 13 mai : « La chère sœur… est arrivée hier [c’est-à-dire mercredi 12 mai] de Versailles… ».

    Notons aussi que, dans la présente lettre, Madame Roland transmet à son mari une lettre du prieur de Crespy, du 8 mai, ou, pour parler plus exactement, écrit sa propre lettre sur les pages blanches de celle du bénédiction.

  232. On voit par la lettre suivante que M. de Noiseville était le secrétaire de M. de Vaudreuil.
  233. Ce secrétaire qui, à première rencontre, embrasse Madame Roland « fort sans façon », paraît bien être ce Noël qu’elle avait connu enfant de chœur sous son oncle, l’abbé Bimont (Mém., II, 18). Mais ne se trompe-t-elle pas, en ce passage des Mémoires, en croyant que son compagnon d’enfance est le même que l’abbé Noël, qui « appelé par le ministre Le Brun dans la carrière diplomatique », fut, en 1792, envoyé à Londres, puis en Italie ? Nous savons que l’agent de Le Brun était, avant la Révolution, professeur de sixième au collège Louis-le-Grand. Il faudrait admettre qu’il aurait pu être en même temps, en 1784, secrétaire de nous ne savons quel personnage. Ce n‘est pas impossible. Sinon il faudrait distinguer deux Noël, l’un ancien élève de l’abbé Bimont, retrouvé par Madame Roland en 1784, l’autre professeur à Louis-le-Grand, puis rédacteur de la Chronique de Paris en 1789, diplomate, tribun, préfet, inspecteur général de l’Université (1756-1841).
  234. Philippe-Henri, marquis de Ségur (1724-1801), maréchal de France, ministre de la guerre de 1780 à 1787. — Roland répond, le 15 mai (ms. 6240, fol. 242-243) : « Le nom de ce valet de chambre de M. de Ségur est Honoré. Promets ça et là, à toute cette canaille, récompense, reconnaissance, mais si l‘affaire réussit : siné qua, non. Nous n’avons plus assez de reste pour jeter beaucoup à l‘aventure… »
  235. Le baron de Breteuil, secrétaire d’État et ministre de la maison du Roi, avait en effet la Picardie dans son département (Almanach royal de 1784, p. 213).
  236. De M. Lallement, vice-consul à Messine. — Voir lettre du 3 janvier 1782.
  237. Tous ces détails se rapportent à la grande querelle qui divisait alirs l’ordre des Bénédictions, querelle où les frères de Roland étaient engagés. (« Trop sage pour un moine, il fut persécuté des ambitieux de son ordre », Mémoires, II, 253.) On verra plus loin que Dom de la Croix, dont nous avons déjà parlé (voir lettre du 17 janvier 1783), succomba malheureusement dans cette hutte.
  238. Le R. Carrichon est probablement ce vieux prêtre de l’Oratoire qui, le 22 juillet 1794, se mit sur la passage de Mmes de Noailles allant à l‘échaffaud, pour leur donner l’absolution, et qui écrivit la relation de leurs derniers moments. — Voir la Vie de Madame de Montagu, 1868, p.148-170, et la Vie de Madame de Lafayette, Paris, techener, 1868, p. 159 et suiv.

    Les carrières, près de Charenton, était la maison de campagne de Dionis du Séjour, conseiller au parlement, académicien et astronome.

  239. Ms. 6239, fol. 92-93.
  240. « Mittié, médecin, rue des Prouvaire, près Saint-Eustache » (Alm. royal de 1784, p. 486). — Il ne s’intéressait pas seulement au mesmérisme. Les journaux du temps sont pleins des ses réclames pour ses remèdes contre la « maladie vénérienne ». (Voir notamment le Moniteur, 9 juillet 1793 ; voir aussi, sur lui et son histoire avec Mlle Dozon, les Mém. secrets, septembre-octobre 1784, et Goncourt La Saint-Huberti.
  241. Hervier. — Voir Mém. secrets, 9 avril 1784 : « Un augustin, fameux prédicateur, appelé Père Hervier, non content de guérir les âmes, a voulu guérir aussi les corps. Il a acheté, du bénéfice de ses sermons, le secret de Mesmer. Sa réputation l’ayant fait appeler à Bordeaux pour la station du Carême, il remplit aussi son second apostolat et propage de son mieux la secte de son maître. » Il finit par être interdit par l’archevêque de Paris (Mém. secrets, 5 décembre 1784 et 9 juillet 1785). — En 1791, il était bibliothécaire des Grands-Augustins (Tuetey, III, 948, 949), et prêchait à Notre-Dame le 24 septembre pour célébrer la constitution (ibid, I, 2618).
  242. Roland avait fini par avoir un accès d’humeur à propos des familiarités de Bosc. On trouve, au ms. 6239, fol. 94-95, un billet de celui-ci, du 13 mai [1784], où il dit à Roland :

    « J’ai revu hier votre bonne moitié, après trois jours de privation. J’étais dans un état d’âme extrêmement pénible, la sienne n’était pas non plus dans son assiette naturelle. L’heure que nous avons passée ensemble n’a pas été bien agréable. Elle a été des plus troublée par l’inquiétude que lui a donnée la perte d’une lettre à vous, qu’elle m’avait adressée de Versailles et que je n’ai pas reçue. Ainsi vous ne serez pas étonné de la lacune qui se trouvera dans votre correspondance. Si la lettre ne se retrouve pas, on cherchera à la suppléer.

    « Aujourd’hui je suis encore mal. À peine puis-je me tenir sur mes jambes ; je suis dans des dispositions fréquentes de me trouver mal. Nous devons cependant aller chez de l’Isle ce soir t probablement demain à Figaro.


    « Quoi diable allez-vous chercher avec votre querelle ? On a voulu vous badiner. On ne vous plaint pas moins. On ne parle pas moins souvent de vous avec plaisir, on ne vous désire pas moins, on ne vous aime pas moins. Et, lorsque hier, votre moitié m’a annoncé à peu près le terme de son départ, j’ai plus pensé à votre rapprochement qu’a son départ d’ici, qui, malgré la surcharge d’affaires, fera certainement un vide très considérable dans ma manière d’être.

    « Adieu, je vous embrasse cordialement. »

    Mais déjà Roland, radouci, écrivait à Bosc, le même jour (13 mai, ms. 6240, fol. 240-241), d’un ton bonhomme : « Vous avez grandement raison, et il en faut faire justice ; mais où la prendre, cette femme que vous libertinez ? J’apprends tous les jours de nouvelles fredaines, et, lorsque vous n’en êtes pas l’auteur, du moins les partagez-vous. Ah ! qu’avez-vous à dire ? …Dite-le-moi sérieusement, avez-vous résolu de garder longtemps encore ma moitié ? Savez-vous bien que je commence à me lasser d’une si longue absence, et que, si bientôt on ne coupe court, je me fâcherai à la fin ? …Aimez-moi toujours, je vous embrasse de tout mon cœur. »

  243. Lignes peu lisibles dans le manuscrit. — Sur cette partie projetée d’Ermonville, voir les lettres suivantes.
  244. Ms. 6239, fol. 96-98.
  245. La fameuse galerie du duc d’Orléans, dispersée pendant la Révolution.
  246. Madame Roland a probablement voulu dire non la Bibliothèque du Roi (très voisine du Palais-Royal), mais la Bibliothèque de la Ville, ouverte en 1763 et transportée depuis 1773 « à la maison de Saint-Louis, rue Saint-Antoine » (Alm. royal de 1784, p. 500-501).
  247. Romé de l’Isle.
  248. Michel Audran (1701-1795) appartenait à la famille des illustres graveurs (petit-neveu de Gérard Audran et troisième fils de Jean Audran). Il avait onze frères et sœurs et quatre enfants. Il était, depuis plus de trente ans, un des « entrepreneurs » de la manufacture des Gobelins. — Roland, comme on le verra par la suite, tirait de lui, pour son Dictionnaire des manufactures, beaucoup de renseignements précieux sur la teinture des laines et des soies employées dans les tapisseries ; il le cite d’ailleurs dans son ouvrage, t. III, Disc prél., p. cxxv.

    Ami de Bosc et de Roland, membre des deux communes provisoires du 25 juillet et du 18 septembre 1789 (Robiquet, p. 207 et 213), Michel Audran fut nommé, sous le second ministère de Roland, directeur des Gobelins (4 septembre 1792). C’est également en qualité d’« ancien ami des Roland, et affilié depuis longtemps à toute la clique liberticide », que, le 29 octobre 1793, il fut incarcéré à Sainte-Pélagie par le comité de surveillance de sa section. Révoqué le 13 novembre suivant, il fut réintégré dans ses fonctions le 14 avril 1795 et mourut deux mois après (20 juin). — Voir Les Audran, par Georges Duplessis, Paris, 1892.

  249. Jean-Pierre Houel, graveur et peintre (1735-1813). — Il avait publié, vers l’époque où Roland donnait ses Lettres d’Italie, un Voyage pittoresque de Sicile, Malte et Lipari. Roland écrivait, de Paris, à sa femme, le 9 février 1782 (ms. 6240, fol. 5) : « J’ai lu jeudi dernier, au Musée, la première livraison du Voyage hirtorique, pittoresque, et le reste, de la Sicile, de M. Houel. Aux gravures près, qui sont intéressantes et qui feront monter cette livraison à 300 livres au moins, je ne crois pas qu’il m’entame seulement l’épiderme… »
  250. Il semble que ce soit à Longpont.
  251. À la Faculté de médecine de Nancy, pour y prendre le bonnet de docteur.
  252. Roland avait écrit, le 17 mai (ms. 6240, fol. 244-245) : « Ma soirée [a été prise] par une partie très inattendue de loge grillé, tête à tête avec la Contessine… » — Il semble, ainsi que nous l’avons déjà dit, que la Contessine « la petite Comtesse » soit la fille de M. de Bray, Mme Durieux. (Voir note de la lettre du 14 avril 1784).
  253. M. de Bray était alors à Paris, comme on l’a vu par des lettres précédentes. — Roland avait écrit, le 13 avril (ms. 6240, fol. 189) : « M. de Bray part ce soir, et tu le verras incessamment ».
  254. Déchirure du papier.
  255. Nous ne savons de quel marquis il est question
  256. Ms. 6239, fol. 99. — Dans le post-scriptum de cette lettre, que nous donnons ci-dessous, Lanthenas annonce à Roland la mort de Court de Gébelin (10 mai 1784), et Roland lui répond, le 17 mai (ms. 6240, fol. 244-245), en lui faisant connaître la cause de cette mort. Cela nous donne la date approximative de cette lettre.
  257. Et Roland répondait à sa femme, le 17 mai : « Dis à l’ami Lanthenas que Court était vérolé jusqu’aux os ; que Mesmer lui avait dit que s’il remordait à la grappe, il en crèverait incessamment : que, se sentant des forces, il y est retourné et qu’il en est crevé ; que tout cela, prévu, prédit, peut se dire maintenant que l’homme est mort, mais que la doctrine n’en doit rien souffrir… »
  258. Ms. 6239, fol. 88-89. — Le quantième manque, mais il ressort du rapport de cette lettre avec la suivante, datée du « lundi 17 mai ».
  259. Mme Creuzé de Latouche. Son mari, le futur conventionnel, était alors avocat à Paris, rue de Lavandières-Sainte-Opportune (Alm. royal de 1784, p. 367). — Dès 1789 (Papiers Roland, ms. 9533, fol. 106-107), nous le trouvons en relation d’étroite amitié avec Bosc et par lui avec Roland, dont il recueillit la fille pendant les premiers mois de la Terreur. (Voir Mémoires de Madame Roland, I, 43, et passim)
  260. Il s’agit ici évidemment de Mlle d’Antic, mais il faut avouer, une fois pour toutes, que le style de Lanthenas est souvent bien peu intelligible.
  261. Il semblerait par là que les inscriptions de médecine de Lanthenas n’avaient commencé qu’en novembre 1781.
  262. ici Madame Roland prend la plume, sur le verso de la lettre de Lanthenas.
  263. Elle écrit pendant qu’on la coiffe.
  264. Ms. 6239, fol. 100-109.
  265. Rappelons que Tolozan demeurait rue du Grand-Chantier, au Marais, c’est-à-dire à l’opposite de Gobelins.
  266. Coincy, en Champagne, à 14 kilomètres de Château-Thierry.

    On voit par là que Jacques-Marie Roland était prieur à Crespy depuis 1754, l’année où Roland arrivait à Rouen, à l’époque de la ruine et de la dispersion de toute la famille.

    Nous ne savons rien de Dom Chabrier.

  267. Ms. 6239, fol. 106-108.
  268. M. de Noiseville.
  269. Le jardin de la Soubise, attendant à l’hôtel de Soubise (Archives nationales actuellement) et donnant sur la rue des Quatre-Fils.
  270. Petit, libraire, quai de Gesvres (Alm. de Paris de 1785, p. 128).
  271. Ms. 6239, fol. 109-110.
  272. De Lo des Aunois. — Voir lettre du 21 mars 1784.
  273. Jubié, inspecteur à Clermont ; Brisson, inspecteur à Lyon ; Lowiouski [lire de Lazowski], inspecteur à Soisson.

    Madame Roland était bien renseignée : les quatre inspecteurs ambulants qu’on nomma furent Jubié, Brisson, de Lazowski, et Bruyard (précédemment inspecteur de la généralité de Paris). — Alm royal de 1785, p. 273.

    Voir ce que dit à ce sujet Madame Roland dans ses Mémoires (I, 158-163, et II, 253-254). Mais elle se trompe là en confondant Lazowski, l’inspecteur des manufactures, avec son frère, le démagogue de 1792. C’est une erreur qui a cours ; un homme qui a connu les deux frères, M. de Lacretelle (Dix ans d’épreuves pendant la Révolution, 1841, in-8°, p. 67), l’a cependant rectifiée.

    Cf. au tomme II du Dictionnaire des manufactures (p. 73), une charge à fond de Roland contre les Inspecteurs ambulants.

  274. Un des secrétaires de Montaran. — Voir plus loin, lettre du 21 mai 1784.
  275. On trouve au ms. 6239, fol. 71-72, une lettre de Valioud, relative aux affaires de Madame Roland ; la voici :

    Ce jeudi 20 [mai 1784].
    Madame,

    M. Tolozan, à qui j’ai remis votre lettre, est très porté à vous servir dans la demande que vous faites. Il ne pourra être demain au Comité ; mais il doit voir après midi MM. les Intendants du commerce et il a mis votre lettre dans son portefeuille pour leur en parler. Il m’a même ajouté que, si Lyon était dans son département, la demande dans tous les points ne souffrirait aucune difficulté. Dès que je saurai le résultat de la conférence, j’aurai l’honneur de vous en instruire. Personne ne désire plus que moi le succès de cette affaire. Soyez-en, je vous supplie, bien persuadée et agréez les nouvelles assurances du respect avec lequel je suis, Madame,

    Votre très humble et très obéissant serviteur,

    Dormenville.

    Je suis persuadé, d’après la bonne volonté que M. Tolozan a témoingnée en lisant votre lettre, Madame, qu’il déterminera tous ces messieurs en faveur de M. Roland de la Platière.

  276. Ms. 6239, fol. 111-112. — Le manuscrit porte dimanche, mais c’est une erreur manifeste. Le 20 mai était un jeudi, le jeudi de l’Ascension, que Madame Roland aura pris pour un dimanche, se trompant par exception non sur le quantième du mois, mais sur le jour de la semaine. La suite de ses lettres prouve que, le 20 mai, elle en a écrit deux, l’une le matin, l’autre le soir.
  277. Nous l’avons donnée en note à la lettre précédente.
  278. La généralité de Lyon était dans le département de M. de Vin de Gallande.
  279. M. de Vin demeurait rue Saint-Louis au Marais, c’est-à-dire tout à coté du Saint-Sacrement où était Mlle de la Belouze, mais fort loin de Blondel, rue de Varennes.
  280. Brisson (Antoine-François), née à Paris en 1728, inspecteur de manufactures de la généralité de Lyon, pui inspecteur ambulant (1784-1791), membre de l’Académie de Lyon, économiste distingué. — Voir sur lui Dumas, Hist. de L’Académie de Lyon, I, p. 65, 71, 171, 176, 314 ; et Catal. des Lyonnais dignes de mémoire. — Il était censeur royal, et vivait en assez mauvais termes avec Roland. (Voir Avertissements des années 1783 et 1784)
  281. Lanselle, lire Lanselalors sous-inspecteur à Nîmes.
  282. Le maréchal de Ségur.
  283. Blondel. — C’est l’expression dont se servent à chaque instant Roland et sa femme dans leur correspondance. « J’ai toujours plus craint le petit homme en-dessous, vrai chat, faux et traitre, que l’ours [Tolozan], quelque hérissé qu’il pût être », écrit Roland à sa femme, le 21 avril 1784 (ms. 6240, fol. 207).
  284. L’abbé de Saint-Fare fils naturel du du duc d’Orléans. — Voir lettre du 25 avril 1784.
  285. Chez le duc d’Orléans.
  286. Ms. 6239, 113-116.
  287. L’impression de son Dictionnaire.
  288. D’Angleterre.
  289. Voir la lettre suivante.
  290. Il ne fut pourtant reçu docteur ) Reims que le 13 septembre 1784, ainsi que nous l’avons déjà dit. Lanthenas, pressé d’en finir avec ses études de médecine, allait se présenter où les grades se donnaient le plus aisément. — Cf. Mém. secrets, 14 mai 1782 : « Il [l’abbé de Bourbon, fils naturel de Louis XV] est actuellement à Reims, pour s’y faire recevoir licencié en droit, ce qui est l’affaire de peu de jours dans cette université ». Cf. aussi Mém. de Brissot, t. I, p. 332 : « On y vendait tout, et les degrés, et les thèses, et les arguments ». — C’est aussi à Reims que Danton, en 1785, alla chercher sa licence en droit (Danton homme d’État, par le Dr Robinet ; Paris, 1889, 1 vol. in-8°, p. 30).
  291. Ms. 6239, fol. 117-119.
  292. Roland avait écrit, en effet, le 21 mai (ms. 6240, fol. 248-249) :

    « …Je n‘ai que le temps de te dire que tu fasse en tout et pour tout comme tu le jugeras convenable, et que j’y souscris d’avance. Quant au système d’opposition par rapport à Lyon, dis que je n’ai point de parents dans le commerce, etc… Bon voyage aux ambulants ! De quelque manière que tournent les choses, je saurai prendre mon parti… »

  293. Voir G. Guigne, Procès-verbaux du Rhône-et-Loire, p. 46 : Compte rendu par le procureur général syndic des travaux du Directoire du 12 juillet au 3 novembre 1790 : « …Vous savez, Messieurs, qu’il existait sous l’ancienne administration et qu’il existe encore des fonds connus sous des dénomination différentes ; il y en a dix espèces… 6* ceux perçus sur les fabriques des étoffes étrangères… Dépenses sur les ordres de M. Terray [intendant de Lyon], savoir : …à M. de la Platière, pour son logement pour les six premier de 1790, 300 livres. »

    Une pièce citée par M. de Girardot (p. 7-9), t qui existe aussi aux Papiers Roland, ms. 6243, fol. 57-58, et ms. 9532, fol. 194-195. Mémoire des services de J. M. Roland, donne ainsi le détail de ses appointements (l’abbé Guillon, dans ses Mémoire, page 57, avait indiqué 8,000 livres) :

    Appointements portés par la commission 
     5,000tt
    Logement accordé comme supplément d’appointements sur la décision et l’ordre du ministre 
     600  

    Total 
     5,600tt

  294. Tolozan devait avoir 62 ans en 1784. — Voir Appendice F.
  295. Ms. 6239, fol. 120-121.
  296. Roland avait écrit, le 22 mai 1784 (ms. 6240, fol. 250-251) :

    « En réponse à ta lettre d’hier et à celle d’aujourd’hui sur l’affaire de notre translation à Lyon, je te le dis franchement, j’aimerais mieux qu’elle eût lieu que toutes les ambulances imaginables. Ainsi, vois si tu dois craindre d’agir et d’agir fortement pour son succès. Ce changement et les Lettres sont tout ce que nous pourrions désirer de mieux… »

  297. Lanthenas écrit sur la quatrième page de la lettre.
  298. Il Habitait à l’étage au-dessus.
  299. Ms. 6239, fol. 123-124. — Il y a 24 mai au manuscrit, mais par erreur, car le 24 mai était un lundi. Dans un angle de la première page, il y a : « M. Roland D. Lp.»
  300. Celle de l’abbé Gloutier, ci-après.
  301. Ms. 6239, fol. 103.
  302. Ms. 6239, fol. 122, sans date et sans commencement.
  303. Le « vieux chevalier », le « Nestor ».
  304. Cela veut dire probablement un cadeau, par allusion à l’usage alirs en vigueur, dans diverses villes, de faire aux magistrats municipaux sortant de charge un présent de flambeaux ou de torches (A. Babeau, La ville sous l’ancien régime, p. 173).
  305. Allusion à l’arrêt du Conseil, du 18 mai 1784, qui accordait à MM. Flesselles, Martin et Lamy un privilège de douze années, avec 30,000 livres de subvention, pour la machine d’Arkwright.
  306. Bosc, IV, 61 ; Dauban, II, 500.
  307. Voici un touchant billet de Bosc à Madame Roland (ms. 6239, fol. 125-126) :

    1er juin [1784].

    Il est dix heures ; si vous n’êtes pas encore dans les bosquets d’Ermenonville ; vous n’êtes pas loin d’y arriver. Je jouis avec vous des plaisirs que vous êtes capables d’y goûter ensemble. La larme se fait sentir au coin de mon œil en pensant à celle que vous pourrez répandre, assis sur la pelouse ombragée qui est devant l’île des Peupliers, en pensant au bonheur de votre état, à Eudora, à ce qu’elle peut devenir, etc… Votre qualité de mère doit beaucoup plus développer en vous la vivacité des sentiments que ce lieu détermine que celui (sic) de garçon que je professe. Aussi aurais-je beaucoup plus désiré y être avec vous, pour jouir de votre état, de celui de votre mari et des liaisons qui les unissent, que pour sentir moi-même.

    Si les circonstances avaient favorisé mon désir d’aller vous joindre, la fatigue ne m’eût pas permis de le faire. Je n’ai pas même l’espoir de passer la journée dans la solitude, ainsi que j’en avais fait le projet. Mon existence actuelle n’est plus à moi ; elle m’est toujours extrêmement pénible.

    Tout m’agite, m’inquiète. Croiriez-vous que, pour avoir remarqué que le mot d’ami était plus fréquemment répété dans votre dernière qu’autrefois, ma tranquillité a été troublée.

    Adieu, soyez heureuse à jamais. Peut-être ne parviendrai-je pas à ce point de corruption où le bonheur des autres est un tourment pour nous, mais je être sur le chemin. J’ai besoin que quelque cause m’en détourne.

  308. Bosc, IV, 63 : Dauban, II, 501.
  309. L’Académie des sciences de Turin. — Voir Appendice B.
  310. Voir ms. 6243, fol. 118, les lettres de remerciements de Roland, du 10 juin 1784, à M. de Saluces, secrétaire perpétuel de l’Académie de Turin, et au chevalier de Lamanon, ami de Bosc, qui avait été son introducteur.
  311. ms. 6240, fol. 254-255. — C’est un brouillon de l’écriture de Madame Rolan, avec des corrections de la main de Roland, qui est censé écrire. La lettre qui suit, à l’abbé Gloutier, sur le folio 255, est faite dans les mêmes conditions. Nous mettons entre crochets les corrections de Roland, et nous soulignons les mot simplement supprimés par lui. Ce spécimen de collaboration peut avoir son intérêt.
  312. Bosc, IV, 64 ; Dauban II, 503. — M. Dauban a mis 27 juin : faute d’impression, car Bosc a mis 17 ; d’ailleurs, si cette lettre était du 27, elle serait venue, dans l’édition de Bosc, après la suivante.
  313. Un des deux bénédiction, — nous ne savons lequel.
  314. Lanthenas, qui n’était pas encore docteur.
  315. Le chevalier Robert-Paul de Lamanon, né en 1752 à Salon, en Provence, naturaliste, correspondant de l’Académie des sciences, membre de l’Académie de Turin ; très lié avec Bosc. Il s’embarqua avec La Pérouse et périt avant lui, le 10 décembre 1787. — Voir Mémoires secrets, 30 octobre 1785, où on l’appelle Linsanon.

    Nous avons pu lire, dans la collection Étienne Charavay, une jolie lettre du chevalier de Lamanon à Bosc, écrite le 28 septembre 1784, de Mont-Dauphin, au cours d’une excursion dans les Alpes ; on y voit que Faujas de Saint-Fond était leur ami commun.

    Le chevalier de Lamanon avait un frère, Auguste-Paul de Lamanon, quelque peu naturaliste lui aussi, et également lié avec bosc. M. Beljame a neuf lettres de lui à Bosc, de 1786 et 1787.

    C’est sans doute ce frèren ou un parent, que le « citoyen Paul Lamanon » qui, en août 1793, s’offrait « pour diriger les aérostats contre les ennemis de la République » (J. Guillaume, II, 281-284).

  316. L.a.s., 3 p. 1/4 in-4°, n° 344 de la coll. Alfred Sensier ; vente des 11-13 février 1878, Ét. Charavay, expert.

    Nous inclinerions à croire que la lettre est adressée à Albert Gosse. — Cf. lettre de 2 janvier 1785.

  317. Boscc, IV, 66 ; Dauban, II, 504.
  318. Bosc, IV, 66 ; Dauban, II, 505.
  319. Divers écrits de sa jeunesse. On trouve aux Papiers Roland, ms. 6244, un grand nombre de ces cahiers intitulés par elle : « Œuvres de loisir et réflexions diverses ». (Voir notamment fol. 43-46, De l’Esprit ; fol. 273-285, Promenade d’Esprit ; cf. Mémoires, t. II, p. 179.)
  320. Le Journal de son voyage d’Angleterre, avec lequel elle rédigea plus à loisir la relation qu’a publiée Champagneux dans son édition de 1800 (t. II, p. 201-285).
  321. Bosc, IV, 67 ; Dauban, II, 506 ; ms. 6239, fol. 241-242. — Madame Roland à écrit 7 août par erreur, car le 7 août 1784 est un samedi.
  322. Du père de Bosc.
  323. Jean-Louis Delolme, publiciste genevois (1740-1806). Son livre sur la Constitution de l’Angleterre (1771) avait été une des lectures assidues de Marie Phlipon. — Voir Lettres aux demoiselles Cannet, 24 décembre 1775, 5 janvier 1777, etc. ; cf. lettre à Bosc du 27 février 1786, et Mémoires, II, p. 125.
  324. Voir Voyage d’Angleterre, p. 280-284.
  325. Collection Alfred Morrison, 2 vol.
  326. Sophie Cannet, Mme Gomiecourt.
  327. Tout ce qui suit a été biffé dans l’autographe, sans doute par Bosc, qui, à un moment où il songeait à publier celles des lettre de son amie qu’il n’avait pas imprimées en 1795, en retranchait tout ce qui lui paraissait sans intérêt pour le lecteur. Ainsi s’expliqueront de même, sans que nous croyons utile de le redire, toutes les ratures des lettres inédites adressées à Bosc que nour aurons à signaler dans la suite.
  328. Bosc, IV, 69 ; Dauban, II, 508 ; — ms. 6239, fol. 243-244.
  329. Voir Appendice E.
  330. Ce fragment ne se retrouve pas au ms. 6244 des Papiers Roland où sont rassemblé les écrits de jeunesse.
  331. Roland de Laplatière. — C’est le chanoine.
  332. Joseph Banks (1743-1820), le célèbre naturaliste et voyageur anglais, président de la Société royale de Londres. — Il avait pour Broussonnet un vif attachement, et, lorsque le naturaliste français, proscrit en France comme girondin, persécuté en Espagne comme révolutionnaire, dut errer de pays en pays, il lui envoya un secours de mille guinées. — Roland, recommandé par Broussonnet et par Dezach, avait reçu de Banks le plus cordial accueil. — Voir Voyage d’Angleterre cf. Mémoire, II, 251.
  333. Ms. 6239, fol. 245-246. — Toutes les fois que, jusqu’en 1790, nous inscrirons comme ici « à Bosc, à Paris », sans crochets, c’est que l’autographe portera l’adresse complète : « À Monsieur d’Antic, secrétaire de L’Intendance des postes, à Paris ».
  334. Collection Alfred Morrison, 1 vol.
  335. Bosc, IV, 70 ; Dauban, II, 509.
  336. Collection Alfred Morrison, 2 vol.
  337. Bosc, IV, 70 ; Dauban, II, 509 ; — ms. 6239, fol. 247.
  338. Bosc, IV, 71 ; Dauban, II, 510 ; — ms. 6239, fol. 247 bis (le folio 247 est répété deux fois). — La mention du Clos n’est pas dans le manuscrit ; c’est Bosc qui l’a mise dans son imprimé. Mais elle ressort d’ailleurs du texte de la lettre.
  339. Le Chanoine Dominique.
  340. Hugues Maret, savant chirurgien de Dijon (1726-1786). Il a publié divers mémoires de médecine, d’histoire naturelle et d’hygiène. Il était secrétaire perpétuel de l’Académie de Dijon. Bosc, qui avait passé plusieurs années de son adolescence à Dijon, au collège des Godrans, avait étudié sous lui et était lié d’amitié avec ses fils. C’est par lui que Roland avait été mis en relations avec Maret. — Voir aux Papiers Roland, ms. 6243, fol. 102, une lettre du 12 décembre 1783, où Roland remercie Maret de son élection d’« associé non résident » ; dol. 104, une autre lettre du 6 janvier 1785, où il le remercie de l’élection de son ami Dezach ; et fol. 105, une jolie lettre de Maret, du 11 octobre 1785, à Roland, qui lui avait envoyé son Discours sur les femmes. Cf. Appendice H et Dict. des manufactures, II, Supplément, p. 27.

    Le second fils de Maret, Hugues-Bernard, fit une grande fortune politique. C’est le duc de Basanno (1763-1839), trop connu pour que nous ayons à en parler ici.

    Son fils aîné, Jean-Philibert (1758-1827), d’abord ingénieur des ponts et chaussées avant 1789, administrateur du district de Dijon en 1791, commissaire du Comité de salut public en 1794 pour la confection des chemins dans les départements de la frontière du Nord (Aulard, Salut public, X, 196), préfet et conseiller d’État sous Napoléon, était plus particulièrement lié avec Bosc. — M. Beljame possède une lettre très intéressante adressée par lui à Bosc le 14 juillet 1796.

  341. Louis-Bernard Guyton de Morveau, le célèbre chimiste, 1737-1816. — Avocat général au parlement de Dijon en 1755, chancelier de l’Académie de Dijon en 1774, il contribua puissamment à la fondation entre 1773 et 1776, de cours public de botanique (Durande), de chimie (Guyton), de matière médicale (Maret), d’astronomie et d’anatomie.

    On sait le rôle qu’il a eu dans la Révolution.

    Bosc avait dû être son élève. Roland dans son Dict. des manufactures (III, Disc. prél., p. cv), parle des renseignements que lui a envoyés « M. de Morveau ».

  342. Jean-François Durande, botaniste, mort à Dijon le 23 février 1794 ; auteur de la Flore de Bourgogne, 1782. — Bosc avait suivi ses cours. (Voir Appendice K.)
  343. Bosc, IV, 72 ; Dauban, II, 511.
  344. Sur la maison de Roland à Villefranche, voir Appendice M.
  345. Le mont Pilat (1434 mètres d’altitude), à l’extrémité nord des Cévennes, qu’on aperçoit des collines du Beaujolais.
  346. M. A. Morrison a bien voulu mettre à notre disposition de nombreuses lettres de Lanthenas à Bosc, de cette époque. — Voir la notice de Lanthenas, Appendice L.
  347. Bosc, IV, 74 ; Dauban, II, 513
  348. On verra plus loin (lettre du 1er décembre) que ce médecin était Alphonse Le Roy. — Voir Avertissement, p. 284.
  349. Ms. 6239, fol. 127-128.
  350. Une lettre d’administration, sans intérêt, de Hall, sous-inspecteur à Charlieu. — C’est sur les pages blanches de cette lettre que Madame Roland écrit.
  351. Le peintre Lemonnier (voir Appendice D) revenait définitivement d’Italie.
  352. Place de la Charité (Alm de Lyon, 1786, à l’article « Académie de Lyon »).
  353. M. de Vin de Gallande, Intendant du commerce, avait le Lyonnais dans son département. — Voir sur lui les lettres précédentes des 11, 20, 24 avril, 21 et 22 mai.
  354. Le Monestier, gros bourg du Velay, dans les Cévennes, aujourd’hui chef-lieu de canton ; à 18 kilomètre du Puy.
  355. Médecin de l’hôpital général de Villefranche (Alm. de Lyon, 1784).
  356. C’est Saint-Claude, dont il sera plusieurs fois question dans la suite.
  357. Famille des environs de Villefranche, paroisse de Cleizé, qui existe encore. Nous verrons Mme de Longchamps fort liée avec Madame Roland (lettre du 17 avril 1786). Leur maison, à la ville, était presque en face de celle des Roland. C’est celle qui porte aujourd’hui le numéro 174 (Grande-Rue).
  358. Maurice Ducret de l’Étang était lieutenant civil et criminel en l’Élection de Villefranche (Alm. de Lyon, 1784).
  359. Collection Alfred Morrison, 2 folios.
  360. Tout le commencement de cette lettre est de Roland.
  361. Un main, certainement celle de Bosc, a biffé, sur l’autographe, les deux dernières lettres du nom.
  362. Ce paragraphe est biffé dans l’original.
  363. Ici, Madame Roland reprend la plume. Ces trois paragraphes sont également biffés.
  364. Ms. 6239, fol. 129-130.
  365. Voir, ms. 6241, fol. 282, une lettre de M. Justamont, un de leurs amis de Rouen, du 20 août 1781, où il envoie ses condoléances au sujet d’une chute arrivée à Madame Roland et à son mari.
  366. À l’Almanach de Lyon de 1787, art. « Villefranche », nous trouvons, dans le tableau de la milice bourgeoise : « M. Macé, étudiant en droit, sous-lieutenant de la 1er compagnie, quartier jaune ». — C’est probablement le fils de cette dame.
  367. Madame Roland, en plus d’un endroit (voir lettre du 3 octobre 1786), s’égaye de cette expression locale, qui est prise d’ailleurs en plusieurs sens : tantôt « vaillant au travail », tantôt « sage, docile ».
  368. Bernard-Pierre Chatelain Dessertine, doyen de la collégiale de Villefranche « bachelier en droit civil et canon » (Almanach de Lyon, 1784). Les Dessertine étaient une famille considérable dans la ville. L’un d’eux était procureur du roi en la Sénéchaussé, un autre conseiller en l’Élection.
  369. J.-L. Préveraud de Pombreton, ancien garde du corps, « receveur de l’entrepôt du tabac. Il est aussi receveur dans la régie des huiles » (Almanach de Lyon, 1784, art. « Villefranche »). — Il tenait, nous ne savons par quel lien, à la famille de Roland. Nous verrons plus loin (lettre du 1er avril 1785) Madame Roland prier Bosc de faire des démarches pour lui faire obtenir aussi la recette des gabelles, — qu’il n’eut pas. Il était guidon des « Chevaliers de l’Arc » de Villefranche (Almanach de 1785). À la Fédération de Lyon, du 30 mai 1790, dont Madame Roland a écrit une si enthousiaste relation, nous voyons figurer « Préveraud de Pombreton », major, commandant le détachement de Villefranche-en-Beaujolais (Almanach de Lyon de 1791). C’est en effet en cette qualité, « major de l’état-major de la garde nationale », qu’il figure à l’Almanach de 1791 (Depréveraud) et à celui de 1792 (Préveraud).

    En 1793, il eut à Villefranche un rôle singulièrement hésitant ; major de la garde nationale, receveur du district, membre du conseil général de la Commune, pouvant faire prononcer sa ville pour ou contre l’insurrection de Lyon, il louvoya*. Lorsque, quelques jours après la chute de Lyon, le représentant de la Révolution vint épurer la municipalité de Villefranche, nous le assister à la séance (Registres municipaux de Villefranche, 18 octobre). Il n’en fut pas moins incarcéré en janvier 1794, et, le 18 pluviôse an ii (6 février 1794), la commission révolutionnaire de Lyon condamna à mort « Georges Préverau, ci-devant garde du corps du dernier tyran, et receveur du district de Villefranche ». Les considérants du jugement, beaucoup plus circonstanciés que ceux des autres sentences, lui reprochent d’avoir, comme commandant de la légion de Villefranche, favorisé la rébellion des Lyonnais, et aussi d’être « le parent et l’ami de Roland » (Melville Glover, Collection complète des jugements de la commission révolutionnaire de Lyon, 1869). Préveraud était déjà attaché pour être fusillé, quand survint une ordre suspensif des représentants Laporte et Méaulle. Aussitôt une députation alla à Paris demander sa mise en liberté. Le 12 février, trois citoyens, arrivant de Commune-Affranchie et de Villefranche, se présentaient à la barre de la Convention. L’un d’eux annonce que cette dernière commune est le théâtre des vengeances particulières exercées par J.M. Lapallu [juge de paix à Thizy, membre de la commission révolutionnaire de Feurs, guillotiné avec Chaumette le 13 avril 1794]… Les maisons d’arrêt regorgent des meilleurs républicains. Préveraud, receveur du district, qui a refusé l’argent de sa caisse, bravé les menaces de l’autorité départementale, et qui s’est montré le plus énergique ennemi des

    *. Voir Bibliothèque de Lyon, fonds Ceste, n° 17660 : «Extrait du compte rendu à la Société populaire de Villefranche, par Préveraud, après la sortie des rebelles Lyonnais, 14 octobre 1793. Signé pour copie conforme : Métra fils, secrétaire. Ms. 1, f. sceau. – Ibid., n° 17633. Procès-verbal de la Société populaire de Villefranche, contenant la justification de la conduite de Préveraud, 9 pluviôse an ii [26 janvier 1794]. – Extraits d’un discours et d’une adrese composée par le citoyen Préveraud, ms. in-folio, 7 feuillets. » rebelles, gémit depuis un mois dans les prisons ; condamné à mort, attaché pour être fusillé, il ne doit la vie qu’à un ordre suspensif d’exécution des représentants du peuple… Reverchon (qui se souvenait sans doute d’avoir vu Préveraud à ses coté le 18 octobre précédent) demande la suspension du jugement rendu contre lui, l’arrestation de Désarbres, son persécuteur, pour être traduit avec Lapallu au tribunal révolutionnaire… L’affaire est renvoyée au Comité de salut public : le 1er mars, le Comité la renvoie aux représentants en mission à Lyon. Méaulle et Laporte, qui, le 24 avril, ordonnent la mise en liberté de Préveraud, et la Convention, le 5 mai, confirme leur arrêté. (Voir Moniteur des 14 février et 7 mai 1794.)

  370. « M. le baron de Choiseul, ambassadeur près le roi de Sardaigne » (Almanach royal de 1784, p. 149). Il l’était déjà en 1776 et 1777, lorsque Roland traversa Turin à l’aller et au retour de son voyage d’Italie, et lui avait fait le plus aimable accueil. (Voir lettre de Roland à son frère, le prieur de Cluny, du 11 septembre 1776, ms. 6241, fol. 217-218 ; cf. Voyage d’Italie, VI, p. 358. Roland dînait chez lui lorsqu’il apprit la chute de Trudaine.) — Il y avait entre eux un rapport d’alliance éloignée, « un cousin d’un des beaux-frères de son père ayant épousé une Choiseul » (pamphlet de Bruyard contre Roland, cité par M. Dauban, Introd. à la Correspondance Cannet, p. xiv). Le 26 juillet 1784, le chevalier de Lamanon écrivait à Roland, de Turin (ms. 6243, fol. 117) : « M. l’ambassadeur de France me charge de vous faire bien des compliments ; il m’a beaucoup fait l’éloge de Madame de La Platière… »
  371. Ms. 6239, fol. 131.
  372. Nous ne savons qui est cette dame. Le nom est d’ailleurs peu lisible au manuscrit.
  373. Le P. André, jésuite (1675-1764). – Son Essai sur le Beau est de 1741.
  374. Probablement un discours pour la réception de Roland à l’Académie de Villefranche en qualité de titulaire, et que sa femme lui préparait. — Voir plus loin, lettre du 10 décembre 1784.
  375. Bosc, IV, 75 ; Dauban, II, 515 ; ms. 6239, fol. 249-250.
  376. Le peintre François-André Vincent (1746-1816)
  377. Nous ne savons de quelle comtesse il est question.
  378. Lingut, le célèbre publiciste (1736-1794), était alors, pour la seconde fois, réfugié à Londres, où les Roland, dans leur récent voyage d’Angleterre, s’étaient mis en relations avec lui. (Voir Voyages en Angleterre, p. 277-279.)
  379. Bosc, IV, 78 ; Dauban, II, 517 ; — ms. 6239, fol. 251-252.
  380. Le 30 novembre 1783, l’Académie de Lyon avait nommé Roland « associé », et celle de Villefranche, dont il était « associé » depuis 1779, venait de le faire passer, maintenant qu’il résidait, au nombre des « ordinaires ».
  381. Pierre-Sylvain Maréchal (1750-1803) à qui quelques poésies pastorales, publiées sous le nom du Berger Sylvain, avaient valu une place de sous-bibliothécaire au collège Mazarin, venait de la perdre pour avoir publié le Livre échappé au Déluge, parodie du style biblique, contenant des hardiesse contre les rois. — Voir Mémoires secrets, 31 décembre 1784 et 9 juillet 1785 et Correspondances littéraire, février 1785. — Madame Roland se souvenait de l’avoir connu dans sa jeunesse, vers 1772, aux concerts de Mme L’Épine (Mémoires, II, p. 138).