Lettres de Madame Roland de 1780 à 1793/Lettres/1785

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Imprimerie nationale (p. 481-559).
ANNÉE 1785.



AVERTISSEMENT.

Peu d’indications préliminaires suffiront pour suivre la correspondance de cette année.

Les Roland sont à Villefranche, dans la maison patrimoniale, au deuxième étage, — le chanoine et la vieille mère occupant le premier.

En janvier, Roland va au Clos avec le chanoine ; il commence à y faire des aménagements, comme s’il allait en devenir propriétaire.

Le 16 mars, il est à Lyon, pour les affaires de son service, et il n’en revient que pour Pâques (27 mars).

Du 18 au 28 avril, il retourne au Clos, avec son frère, pour s’y reposer tout en surveillant ses réparations.

En mai et en juillet, deux petites tournées de service (lettres des 13 mai et 4 juillet).

En juin, il emmène à Lyon sa femme et sa fille et les installe dans son petit appartement de la place de la Charité ; il a à prendre séance comme membre titulaire de l’Académie de Lyon (14 juin) et comme associe de la Société d’agriculture (17 juin) ; le 18, on va entendre la Saint-Huberti dans Didon ; on est de retour le 2 juillet, mais, le 16 août, Roland se retrouve à Lyon.

Malgré les dégoûts qu’on avait eus au sujet du Clos (voir lettre du 3 août : le chanoine refusait évidemment de le céder), on y retourne au commencement de septembre et on y passe deux mois, pour n’en revenir qu’aux premiers jours de novembre. C’est là que Lanthenas, qui depuis le 3 novembre 1784 était au Puy, près de ses vieux parents, à régler ses affaires de famille, vient rejoindre ses amis ; il les suit à Villefranche où il songe à s’établir comme médecin et où il se fait même immatriculer.

Le 16 novembre, Roland et Lanthenas se rendent à Lyon et y passent plus d’un mois, Lanthenas logé chez son ami ; ils n’en reviennent que le 26 décembre.

Madame Roland va les y retrouver avec sa fille, le 2 décembre, pour assister à la séance de l’Académie de Lyon du 6 décembre, où son mari devait lire son discours de réception ; elle y demeure jusque vers le 17.

Ainsi, sauf deux quinzaines passées à Lyon et deux mois au Clos, toute l’année 1785, pour Madame Roland, s’écoule à Villefranche ; elle s’occupe de son enfant, de sa maison, vit en bons termes avec le chanoine, supporte impatiemment sa belle-mère, continue à travailler pour son mari et entretient avec Bosc une correspondance qui l’intéressait d’autant plus que le jeune naturaliste lui envoyait, avec d’incessants renseignements pour le Dictionnaire de Roland, des nouvelles de Paris, des musées, des académies, du monde savant.

En même temps, elle faisait et recevait des visites, allant même au bal, s’intéressait à l’innocente académie de Villefranche, s’efforçait de s’accommoder au milieu, quêtant à l’église le jour de Pâques, etc.

Quant à Roland, il semble avoir peu travaillé cette année-là ; le premier et le deuxième volume de son Dictionnaire des manufactures venaient de paraître (1784 et 1785) ; il commençait à préparer le troisième (lettre du 2 août). Il se préoccupait surtout, dans cette première année, de prendre pied à Lyon.

172

À ALBERT GOSSE, [À LYON[1] ? ]
2 janvier 1785, — [de Villefranche].

Plusieurs mois se sont déjà écoulés, Monsieur, sans que je vous écrivisse, quoique je renouvelasse tous les jours, je ne dis pas le désir, il était constant, mais le projet de m’entretenir avec vous. Je veux du moins que les premiers jours du nouvel an soient agréables. Je vous ai fait part de notre changement de situation, dont nous nous sommes félicités à tant d’égards : réunion au sein d’une famille chérie, séjour fixé au pays de mon mari, facilité à jouir plus souvent des charmes de la campagne, rapprochement du lieu que vous habitez et plus d’espérance de vous voir quelquefois ; voilà bien des motifs de joie. Nous les avons tous appréciés et sentis, les derniers comme les autres…


173

À BOSC, À PARIS[2].
[Janvier ? 1785], — de Villefranche.

À vous, Monsieur le Parisien. Je suis tout aise de vous avoir trouvé ce nom-là : n’êtes-vous pas bien pimpant, bien frisé, tendant le jarret, dressant la tête, caressant le jabot, mystifiant tout le jour avec une voix de fausset, et vous regardant au miroir mille fois pour une ? C’est précisément votre portrait, dans le genre de Callot.

Mais, à propos, dites-moi donc quelque chose du Lavatérisme et de vos progrès ; vous ne m’en parlez plus, actuellement que je prends mieux que jamais intérêt à tout ce qui y est relatif.

Vous espérez donc exercer votre science sur ma figure ? Je vous préviens que vous pourriez mieux choisir vos sujets, et que, si les choses continuent, c’est un télescope qu’il vous faudra pour distinguer les phénomènes de ma pleine lune. Êtes-vous toujours bien maigre, avec un nez de bon cœur et une bouche un peu… Je ne veux pas dire ! Rappelez-vous bien qu’un grand principe de notre maître est que la bouche indique l’état moral actuel, et que c’est là qu’on doit lire les progrès de la vertu. Vous autres, gens corrompus des villes, n’y verriez que tout autre chose. Adieu, car l’heure me presse, et je bavarde sans raison ; salut et amitié, bonnement et à jamais.


174

[À BOSC, À PARIS[3].]
Le 19 janvier 1785, — [de Villefranche].

Si vous étiez moins triste, mon pauvre ami, ou que ce fût pour de moins fortes raisons que celles dont votre avant-dernière nous donne connaissance, je vous gronderais bien sur votre dernière lettre, écrite au revers de celle de la comtesse[4] et presque aussi sèche que la sienne. Je me bats l’œil de celle-ci ; car enfin je ne connais guère la personne et il n’est question que de ses propres intérêts ; mais ce qui vient de votre part ne saurait m’être indifférent.

Je ne sais pas mieux que vous les objets à traiter avec M. Audran, quoiqu’on en ait bien causé devant moi ; il faudrait une liste détaillée des questions à traiter : travail que mon ami fit dans le tempps pour M. Audran et dont la minute est perdue dans une foule de paperasses que nous ne remuerons peut-être de six mois. Mais je sais que, devant vous-même, il avait prié M. Audran de s’entretenir avec vous des objets de ses recherches, et, d’après cela seul, vous étiez plus qu’autorisé à demander et causer.

Je ne vous répondrai rien sur l’article des peaux : nous avons dit dans le temps comment nous avons été induits à les apporter avec, nous ici ; au reste, il n’est jamais entré idée ou sentiment d’embarras dans la recherche ou la demande des moyens de vous les envoyer.

Vous ne m’avez pas écrit si vous aviez reçu deux quittances que je vous ai adressées en vous priant de les remettre à la personne chargée de recevoir mes petites rentes à la Ville[5] ; je vous les ai expédiées le 5 du courant.

Je ne puis avoir de nouvelles de Vincennes ; voulez-vous m’obliger de passer, dans vos courses, rue Saint-Jacques-de-la-Boucherie, chez M. Leclerc, maître de pension, et de vous y informer de mon oncle ? C’est là qu’il descend quand il vient à Paris ; il y a une chambre, et l’on y saura certainement s’il est en santé ou autrement. Si votre temps vous permettait d’aller à Vincennes et que vous y trouvassiez du plaisir, je me flatte que vous n’auriez pas besoin d’invitation.

Savez-vous si l’Ami des Enfants[6], par Berquin, est un ouvrage qui aille bien au but ? Je ne le connais que par les journaux, ce n’est rien savoir ; ce n’est pas non plus par des femmes qui l’auraient lu qu’on pourrait en être instruit. Peut-être M. Parault pourrait en donner des nouvelles ; faites-moi le plaisir de lui demander ce qu’il en pense, et de me dire quel en est le prix.

Déjà Eudora s’amuse des petites histoires : il faut que je les lui fabrique, parce que je n’en trouve aucune à sa portée dans les ouvrages que j’ai pour l’enfance ; j’aurais besoin d’être aidée, car il n’est pas aisé de créer tous les jours du nouveau ; d’ailleurs, en me les voyant lire, il lui prendrait peut-être envie de les savoir lire elle-même, et nous avons grand besoin de cette envie-là. Elle a acquis la çonnaissance des lettres très vite et en se jouant, mais, pour les assembler, elle bâille à chaque mot de si grand cœur, qu’elle m’en fait pitié. Dites, je vous prie, mille choses honnêtes et affectueuses à M. Parault.

Je suis seule pour huit jours au moins ; mon beau-frère est allé voir à la campagne les pierres qu’on a tirées pour notre bâtisse ; mon bon ami y fait un tour, et s’en va plus loin pour une opération demandée par l’administration. Il y a quelque temps que ce petit voyage m’aurait donné des craintes, malgré son cheval et son domestique, à cause des loups assez communs dans nos bois.

Vous reverrez donc bientôt l’excellent M. de Vin, et vous verrez aussi Mme d’Eu, brave personne, de douce société ; je vous en félicite.

Jugez par ma lettre de toute ma confiance à l’antique amitié, et jugez aussi de la mienne par celle que je veux croire à d’autres.

Adieu.

Je reçois des nouvelles de M. Gosse, toujours honnête et digne républicain, d’ailleurs laborieux et infatigable. Il doit passer cette année en Amérique.


175

[À ROLAND, AU CLOS[7].]
Jeudi, 20 janvier 1785, à 10 heures, — [de Villefranche].

Eh bien, Monsieur, il ne pleut pas ; qu’avez-vous à dire ? Mais aussi tu ne pars pas ; voyez un peu à quoi sert d’être sage !

Au reste, c’est une chose décidée. Eudora n’a point de frère ; le lutin sent cela, je crois ; il est plus diable que jamais.

Les petits abbés de ce pays sont d’une maladresse incroyable ; hier il en vint un, à six heures du soir, rapporter certain livre prété lundi pour sa conversion ; j’étais déjà au cabinet avec l’enfant et la bonne : l’abbé mit le livre à la salle et partit sans oser monter un escalier. Ne fait-on pas des merveilles quand on va de colle allure ?…

J’ai encore écrit par la poste à M. P.[8] ; je lui dis que j’envoie après toi un exprès pour tâcher de t’éviter un voyage inutile ; que je ne sais si l’on t’atteindra, parce que tu peux être passé d’un bureau à un autre ; que je regrette beaucoup qu’il n’ait pas été plus vite ou n’ait pas mieux connu la manière de faire d’un homme actif, comptant toutes ses heures parce qu’il les remplit toutes de travaux utiles ; n’apportant jamais aucun retardement aux affaires de sa place, parce qu’elles sont pour lui de premier devoir, et n’établissant aucune marche qu’après l’avoir réfléchie. Que s’il n’eût été question que de lui ou de toi, ton honnêteté t’eût fait prendre son jour, mais que, s’agissant de l’administration dont tu étais l’homme, tu lui avais indiqué celui qui convenait à l’ordre des choses ; que tu avais dû t’attendre d’autant plus à une juste correspondance de sa part, que ce n’était pas imprévu et qu’il était convenu entre vous que tu l’avertirais du moment où tu pourrais te rendre à sa manufacture ; que je désirais beaucoup que mon exprès t’atteignit, parce qu’il me paraissait infiniment désagréable qu’entre personnes honnêtes, quelqu’une eût le droit de se plaindre, et que je voudrais t’éviter jusqu’à l’aperçu de ce droit dont ta délicatesse n’aime point à user ; qu’enfin il me paraissait qu’il laissait encore de l’incertitude entre le samedi et le lundi ; que sûrement il n’aurait pas trouvé bon que tu lui fisses perdre un jour par une semblable indécision ; qu’il était vrai aussi que tu avais trop bien le tact des convenances pour manquer jamais à celles-ci, etc. Enfin je lui ai écrit d’abondance, très vile, et toute remplie de l’idée de son importance mercantile et de l’humeur que m’avaient donnée sa lettre et son exprès. Je crois que sa dignité marchande, ainsi traitée par une femme, se trouvera très compromise ; ainsi soit-il.

Ho pigliato la chiave, e la sera, alla cena il signor servo m’ha detto die l’aveva dimandato e che non si sapeva dove era : ho risposto che lo credeva bene, ch’era io che l’aveva in tasca ; che lui avendo affarifuor, ed io dovendo fare qualche cosa dentro, io me ne era caricata ; tutto fu detto. Sono ancora un pochetto gridata, per istanti, ma non è gran cosa ; la sanità va bene ; è forte la madre come mai. Moi, je vais mieux aussi, car je ne me sens pas non plus d’humeur trop endurante pour les impertinents, ainsi que tu peux juger. Je t’envoie pantoufles, lettre et médecine, voire même un gros paquet que je viens de recevoir. Tu aurais dû faire une petite lettre de compliments à M. de Montfort[9] ; il vaut mieux tard que jamais ; l’histoire de l’indisposition est toute trouvée ; si j’avais ta signature, ce serait déjà fait.

Porte-toi donc bien, afin que je sois tout à fait contente. Je l’embrasse de tout mon cœur, per tutto, non so quanto exprimere. Embrasse bien l’excellent frère[10] ; prenez tous deux un teint bien clair, un estomac de fermier général ; mais gardez le reste comme il est. Adieu donc ! Ton diablotin crie, chante, court et fait de son pis, ou de son mieux ; adieu encore.

Notre maman vient encore de se lever et descendre toute seule, à pas de loup, comme pour nous faire niche.

On envoie seulement de l’émétique ; à la mode de ces dames[11], je m’y connais moins qu’elles ; elle disent de ne pas le donner s’il y a du dévoiement ; puis, de mander quelle est à peu près la maladie, pour qu’elles donnent les médecines en conséquence : autrement, rien.

176

[À BOSC, À PARIS[12].]
26 janvier (1784) 1785, — [de Villefranche].

La comtesse arrive à Paris comme on arrive dans les romans, et elle ma bien l’air d’agir avec les hommes comme s’ils étaient tels qu’on les voit dans les livres ; au reste, son oubli de l’hôtel de Lyon serait plaisant s’il n’était encore plus adroit. Je fais part de la nouvelle à notre excellent ami ; racontez-nous un peu ce que vous apprendrez par la suite. Nous connaissions le discours en question sans savoir quel était son auteur ; nous y avions trouvé de l’esprit, quelques vérités, souvent de l’emphase et de la pure flatterie, sans compter un peu de galimatias.

J’ai bien reçu la lettre de Vincennes, qui m’a fait grand plaisir ; je voudrais que des abeilles vinssent aussi dans quelques-uns de nos plafonds à la campagne, comme elles se sont logées chez le chanoine de Vincennes.

La caprification est une partie absolument étrangère au travail de M. Rld. [Roland] ; elle ne pourrait s’y joindre sous aucun rapport : cela convient absolument à M. Thouin[13].

Que devient votre ami Desfontaines[14] parmi les sables de l’Afrique ? Et le petit roi nègre ? L’avez-vous vu ? Mille choses honnêtes à M. Lamanon. Bien des femmes vous diraient que vous êtes un maladroit avec votre je… j’en reste là. Moi, je crois que vous êtes discret et j’ai la méchanceté de… oh ! je ne veux pas dire non plus. Adieu donc. Cette petite friponne d’Eudora a beau voir lire et écrire, elle n’en baille pas moins sur tous les livres.

Rappelez-nous à M. Parault et faites-lui nos amitiés. Adieu encore ; joie et santé, amitié toujours et par-dessus tout.

Je ne sais comment j’allais oublier de vous dire que l’ami Lanthenas a réchappé de la mort, à la campagne, un pauvre malade que les médecins avaient abandonné depuis cinq jours[15].


177

[À BOSC, À PARIS[16].]
31 janvier 1785, — [de Villefranche].

Le début de la lettre est de Roland.

J’ai bien reçu et je compte faire un bon usage de la recette de teindre le bois à la suie, puisque cet ingrédient vaut mieux que le brou de noix ; j’en remercie beaucoup et bien fort et M. d’Antic[17], dont Eudora a souvent lu le nom, et M. Audran. Maintenant, si ce n’était pas abuser de la patience, complaisance, etc., j’aurais bien deux autres choses à demander : choses dont nous avons grand besoin, et sur lesquelles je ne puis espérer d’instruction que de Paris. La première serait le moyen quelconque de faire un ciment pour couvrir une grande terrasse extérieure, mais sur voûte, de manière que l’eau ne la pénètre point. Cette terrasse règne tout au long devant notre maison de campagne ; elle a toujours été recouverte en pierres de taille, mais la pierre ici n’est pas très bonne ; c’est un grès calcaire, sujet à s’écailler, se fendre, se déliter ; d’ailleurs, quelque ciment qu’on mette entre les joints, en un an ou deux l’herbe y pousse, puis l’eau pénètre ; c’est une misère, sans compter la malpropreté. Nous sommes à vingt lieues d’aucune sorte de pouzzolane. N’y aurait-il point quelque terre battue, combinée avec du mortier, de la chaux, car le plâtre ne vaut rien à l’eau, quelque moyen connu pour opérerr ce grand œuvre ? La terrasse de Saint-Étienne, qui est le ciment de Loriol, a tant et tant été imitée sans succès, qu’il ne faut plus songer à ce moyen. Obligez-moi d’en causer avec les Faujas, Lafage[18], ou autres semblables.

La seconde serait un moyen, bien connu à Paris, de teindre lustré, en manière de vernis, les carreaux d’une chambre. On a vu à Paris des appartements très habités, dont les carreaux étaient ainsi coloriés et vernis, qu’on ne cirait point par conséquent, et qu’on réparait seulement une fois l’an et à très peu de frais.

Il en est de ceci comme du galon qu’on donne, on n’en saurait trop prendre ; en conséquence donc, j’ai encore un, puis un autre service à vous demander. J’ai bien, comme les autres abonnés, reçu le Journal de France tant que l’année 1784 a duré, et je n’ai à répéter à cet égard si ce n’est la table, en trois feuilles, que les autres ont reçue, et que je n’ai point ; cette table m’importe fort et je désirerais tout aussi fort qu’elle me fût envoyée. C’est l’abbé Fontenay[19] qui est auteur ou rédacteur, et un autre Fontenay qui est l’expéditionnaire ; j’ignore sa demeure que vous saurez aisément.

Voici une double et fière — si long est être fier — épître, pour l’honoraire de Zach : tolle et lege, puis andate via.

Je joins ici un petit mot pour M. Audran ; il me serait bien difficile de vous expliquer positivement ce que j’attends de lui ; je lui ai demandé et j’en espère beaucoup d’observations sur la manière de faire les couleurs composées ; quelle couleur doit être placée avant telle autre, comment se font ces couleurs, pourquoi tel ordre dans les procédés, dans les opérations ; ce qui résulte en tel ou tel ras. Ainsi donc, le plus possible d’observations sur la nature et l’effet de chaque ingrédient, considéré comme agent ou comme colorant. Jc trouve moi-même tout cela très vague et je ne puis l’éclaircir que quand M. Audran, ayant fait un travail dont il paraît s’occuper depuis longtemps, me l’aura communiqué, que je l’aurai combiné avec mes petites connaissances et mes grandes idées. Il me faut des matériaux d’avance : ce sera de ces premiers travaux, de mes objections et des réponses que ressortira un plan, maintenant confus, et si confus que je n’en entrevois encore que le possible. Mais causez-en, vous en savez déjà autant que moi, bientôt vous en saurez davantage.

On dit que les Anglais nous ont pris un vaisseau, qu’ils n’ont pas rendu Pondichéry, que-nous allons avoir guerre avec eux, etc., etc. Qu’y a-t-il de vrai ? On annonce partout trois gros volumes du Necker[20] ; qu’est-ce et qu’en dit-on ? J’ai tant vu faire et vu faire tant de sottises à cet homme-là, qu’il me paraîtrait bien étonnant s’il n’en disait pas beaucoup dans trois volumes.


Madame Roland continue :

Je ne laisse guère partir les expéditions amicales sans y joindre mon mot ; à vous donc, dont la dernière épître m’a fait encore plus de plaisir que les précédentes, salut et amitié. Et je me rengorge déjà des coups de chapeau qui ne sont plus pour moi. Patience ! Il y a des plaisirs pour tous les âges.

Je ne vous tiens pas quitte pour mes quittances ; il ne s’agissait pas alors d’autre chose que ce que vous avez fait, mais, à la fin du mois prochain, je vous dirai le reste.

Adieu, souvenez-vous, du moins par ricochet, des père et mère d’un joli enfant qui épelle votre nom et qui apprendra d’eux à vous aimer aussi.


Ce qui suit est de Roland.

Les arrangements que j’avais cru prendre n’ont point réussi pour cette fois, mes affaires ont traîné en longueur et le besoin d’argent me presse ; on m’offre de faire passer à Paris mes quittances. Je préfère à tout de vous les adresser : tel est l’effet de ma confiance ; vous prie donc de prendre une voiture et, tout uniment, comme chose raisonnable et juste, d’en déduire les frais sur la sommme à recevoir, de vouloir bien me prendre une rescription sur Lyon et de me l’adresser ici, à Villefranche, en Beaujolais.

Salut et bénédiction.


178
[À BOSC, À PARIS[21].]
9 frévier 1785, — [de Villefranche].

Vous voyez que, si ce n’est par moi, du moins par un tiers je vous rends la monnaie de votre pièce, et que je vous envoie aussi de la comtesse. Il me parait que vous lavatérisez bien avec elle, et que vous avez à parcourir un vaste champ pour l’observation. Vous devez être maintenant un habile dites-moi donc. Ce que vous avez découvert ou reconnu sur nos portraits ; je suis curieuse de voir si vous adressez juste, et surtout ce qu’accuse mon visage. Vous avez peut-être un peu brouillé l’idée de l’original ; vous n’étiez pas docteur en physiognomonie quand vous pouviez le considérer, et le voile est aujourd’hui de cent lieues d’épaisseur : mais j’en saurai d’autant mieux si nos portraits sont bien faits. Parlez-moi donc franchement à ce sujet ; je ne puis cependant m’empêcher de vous dire d’avance que vous êtes un bien mauvais écolier de Lavater, ou que les portraits en question sont bien peu ressemblants, si vous n’y trouvez pas les caractères qui promettent de bons amis. Je croyais vous avoir écrit que l’ami Lanthenas s’occupait fort et qu’il m’avait chargée de vous dire que vous ne vous étonnassiez pas d’être un peu de temps sans recevoir de ses lettres ; il nous a aussi laissé passer douze grands jours sans nous écrire. Nous avons reçu les deux traductions de l’excellent M. Parault. La première est encore à ma portée ; mais, pour l’autre, je n’y suis plus : il faudrait pouvoir dire avec Swedenbourg : « Je l’ai vu, ce monde intellectuel ! » À propos de voir, notre ménage est fort mal pourvu de moyens ; nous avons tous mal aux yeux, grand’mère, deux fils et bru, nous avons tous rougeur, cuisson, picotements ; c’est l’ami qui en souffre davantage dans ce moment. Au reste, nous n’avons pas ri comme vous ; nous ne sommes pas si gais quand nous n’y voyons goutte, et nous sommes tentés de nous ennuyer.

Tirez-vous comme vous pourrez de ce moitié propre et moitié figuré ; je suis quelquefois portée à faire aussi du galimatias comme la comtesse.

Il faut pourtant vous dire au clair que vous recommencez à devenir aimable : cependant vous êtes un peu fanfaron, mais passe à votre âge ! El puis, s’il fallait tout relever de cent lieues !… Au bout du compte et tous fagots à part, nous vous aimons bien et vous embrassons de même. Je ne sais comme vous avez passé votre carnaval ; mot, je suis d’une sagesse à édifier toute la ville : et il le faut bien au moins, car la belle-sœur d’un chanoine fort régulier, qui ne ressemble point du tout à ceux de la capitale, est obligée ici, sous peine de scandale public et particulier, d’être aussi régulière.

Notre Eudora, nos petites délices, croît et raisonne autour de nous. À cet instant, elle fait une petite moue toute jolie, en cherchant à nous embrasser, après avoir reçu du papa quelque touche sur les doigts qui venaient tout déranger sur nos tables. Elle répète votre nom et demande quelquefois à relire ce que vous avez écrit pour elle. Vous ne me dites rien de la chère sœur ; rappelez-nous entre vous deux, et n’oubliez pas, au milieu du changeant Paris, vos amis immuables. Adieu.


179

[À ROLAND, À LYON[22].]
Mercredi, 16 mars 1785, — [de Villefranche].

Que tes nouvelles me font de bien, mon cher bon ami, mais que tes yeux me tourmentent ! J’envoie chercher de la petite pierre pour te procurer un peu de soulagement. Tu me ferais plaisir de consulter M. Colon[23] en lui faisant connaître ton tempérament ; il t’indiquerait peut-être quelque chose d’efficace, et dans tous les cas il serait bon d’avoir, à petite distance, un homme habile qui te connût bien.

Je suis mieux disposée que dimanche ; j’ai repris de l’activité. Ne t’inquiète pas de ces alternatives : ne les vois-tu pas quelquefois ? Elles n’ont jamais d’effet redoutable.

J’arrive à l’instant de chez Mme Préverot[24], à qui j’ai été rendre ma visite et l’inviter dans les règles, ainsi que belle-mère et mari. Ne seras-tu pas bientôt de retour, puisque l’Intendant est parti[25] ? On l’a vu passer ici hier.

Envoie dire, pour mes chiffons, que le derrière du bonnet soit bien garni en gaze pendante, c’est nécessaire pour mes cheveux, et j ai oublié de l’observer.

Je vois bien que la queue des affaires et l’Académié[26] et ses gens vont te retenir encore. J’ai fait envoyer les notes de Rome avec une lettre, le tout par M. d’Antic.

J’ai écrit à M. Blondel, et je finis en lui disant ; « Je me trompe quelquefois, mais je n’ai point de distraction assez forte pour garder, et garder plus d’un an, un effet qui ne m’appartient pas. L’exactitude de M. de la Plt. [Ptalière] n’est pas moins opposée à une telle néligence[27] »

J’ai écrit à son secrétaire, bien et ferme. J’ai écrit à M. Valioud, longuement, amicalement, et je le mets au fait de la bévue et des circonstances, afin qu’il ait l’objet sous la main au premier mot un qu’il en parle à M. Tolozan, s’il le juge meilleur.

J’ai trouvé Pombreton[28] et sa femme, tête-à-tête ; ils m’ont beaucoup parlé du Clos, de petits biens des environs qui auraient plus d’agrément, etc. Je suis convenue que nous pourrions être tentés d’une petite maison, si cela se trouvait : ils ont leurs avis, mais sur des choses éloignées ou trop considérables. Sur tout cela, j’ai été vague, avec l’air de tout dire, comme il faut dans la société.

Nous avons vu Gallois fils[29], grandi, grossi, de l’air d’un homme, mais d’un homme lent et empâté, s’ennuyant de son état et n’ayant rien de ce qu’il faut pour en sortir. Il est allé voir sa mère et se montrera encore ici à son passage très prochain ; il va rejoindre, et il a ordre pour le 1er avril.

Ce bon Despréaux est toujours le même : toujours sensible et aimant ; je lui écrirai quelque jour.

Autre affaire, dont il faut bien s’occuper aussi. J’ai combiné mon dîner, mais le froid rend tout rare ici ; il faut tirer de Lyon :

1° Un bon lapereau pour mettre en terrine ;

2° Une anguille d’au moins deux livres, ou bien, si elle était par trop chère, deux anguilles d’environ une livre et demie chaque. La première serait mieux, c’est pour accompagner le lapereau ;

3° Une douzaine de bécassines, pour la seconde terrine ;

4° Trois beaux pigeons pattus à rôtir, ou, à leur défaut, un canard sauvage.

Il faudrait que Saint-Claude cherchât ces objets et qu’ils me fussent envoyés tout au commencement de la semaine, ce qui pourrait se faire, même dimanche, par Bresson[30]. À moins que tu ne comptes toujours renvoyer alors Saint-Claude. S’il vient aussitôt et qu’il doive retourner te joindre, il n’apporterait l’anguille qu’à son dernier voyage ; mais il s’assurerait des moyens d’en trouver, parce que je ferai fonds là-dessus ;

5° J’aurais aussi voulu des écrevisses pour entremets ; si elles sont petites, il en faut un demi-cent ; je crois que c’est au compte qu’elles se vendent ;

6° J’ignore le prix des truffes noires, fraîches ; s’il n’était pas exorbitant, j’en prendrais pour le pendant des écrevisses.

Si quelque chose vient par Bresson, il faut surtout ne pas oublier l’adresse, qu’on mettrait sur un panier bien ficelé où serait la marchandise.

Ne te donné-je pas là de jolies affaires ? Ménage et chiffons ; c’est bien spirituel tout cela !

Eudora est plus douce aujourd’hui ; hier an soir, j’ai pleuré devant elle du chagrin d’avoir toujours à gronder : elle ne savait ce que cela voulait dire ; elle est venue me caresser, je lui ai dit beaucoup de choses dont elle n’a senti que l’accent.

Je suis un peu en doute d’inviter Mme Gbrt[Gilibert][31] pour acquitter toutes ses invitations.

Il se fait tard ; on m’apporte enfin la petite pierre que je vais mettre en poudre pour moins d’inconvénients.

Addio, caro mio ; il fratello t’abbraccia ; mi pare un poco afaticato ; ho invidia per lui di vedere la pascha. Addio ancora, vivo tutta in te. anima mìa.

J’ai pensé que les mémoires de M. d’Evernay[32] ne te serviraient pas après le départ de l’Intendant, et qu’il te reste assez de travail ; ainsi je les garde.


180

[À BOSC, À PARIS[33].]
16 mars 1785, — [de Villefranche].

[Égalité, constance, voilà ce que vous retrouverez chez nous en tout temps, et ce que vous priserez un jour plus encore que vous ne faites peut-être maintenant. Revenez à de tels amis sans crainte ; ils ne vous sauront jamais mauvais gré de vous être montré tel que vous étiez en effet. Vous voudriez donc vous entretenir bien longuement ? Et moi, dans la disposition où je vous croyais persévérer obstinément, j’avais pris la résolution de ne vous écrire que très brièvement, jusqu’à ce que le temps vous rendit tel à notre égard que j’ai toujours espéré que vous reviendriez. Gloire au ciel et paix sur la terre, s’il est vrai que je n’aie plus à agir suivant cette résolution que je ne faisais que de prendre ! Avez-vous bien reçu toutes les lettres que je vous avais écrites ? Une très ancienne qui en renfermait une autre pour la chère sœur ? Une plus récente avec une petite à l’adresse de mon père ?

Je vous envoie cette fois des papiers pour M. Le Monnier, peintre, au « Petit Saint-Antoine », rue du Roi-de-Sicile. J’ai pensé que, si vous n’étiez pas empressé de faire connaissance avec un homme auquel nous sommes liés d’amitié, du moins vous verriez avec plaisir un artiste estimable, de mœurs douces et aimables, nouvellement revenu d’Italie, où il s’est arrêté longtemps. Mais pourquoi vous exprimer un doute triste et fugitif, sans vous avouer le sentiment qui le corrige ? Oui, je crois encore qu’une personne qui vient de nous voir depuis peu, et avec laquelle nous sommes en liaison, par cela même n’est pas pour vous sans intérêt.]

Je lui dis qu’il pourra quelquefois vous remettre ses lettres pour nous. Si je suis indiscrète de quelque manière, dites-le-moi sans façon.

J’ai reçu la lettre de M. d’Eu, auquel je ne suis pas peu embarrassée d’envoyer les Arts prohibés de Neufchâtel. Il y a un peu de temps que je n’ai eu de nouvelles du bon Lanthenas. Je ne puis m’empêcher de souhaiter que l’heure de son père arrive avant qu’il s’éloigné[34]. Mon bon ami est à Lyon ; j’attends de ses nouvelles.

[Eudora croît en force, bien mieux qu’en science et sagesse ; elle est très vive et très dissipée, quoique élevée très seule : c’est un vrai lutin dont le robuste physique aura besoin d’un excellent moral ; elle a toute l’intelligence qu’on peut avoir à cet âge, s’accommodant de tout, même de pain sec en punition], quoiqu’elle soit fort gourmande, et riant parfois de la prison lorsqu’une bonne opiniâtreté la lui a value.

[Beaumarchais, à Saint-Lazare, à l’air d’une antithèse bouffonne : on le punit en écolier, il se vengera en renard[35].

On m appelle ; adieu, je reçois vos embrassements et je finis comme vous, toto corde.]


181

[À ROLAND, À LYON[36].]
Vendredi, 18 mars 1785, à 2 heures après midi. — [de Villefranche].

Il faut que je te consacre le temps que ta mère me donne ; elle m’a ennuyée de quelques histoires qui ne me regardaient pas directement, mais à peu près, et, comme j’ai pris maintenant mon parti fort roide de ne plus me laisser chiffonner les oreilles, j’ai pris aussitôt mon ouvrage, sans mot dire, et je me suis en allée de même. Me voilà donc à deux heures au cabinet[37] ; il y fait soleil, le temps est beau ; ton frère est allé prêcher les dames de l’Hôpital[38]. Toi, tu es à table quelque part ; digère bien, dors de même et guéris tes yeux ! Tu auras reçu la ptite poudre et mes demandes impitoyables de ménage ; j’espère avoir ce soir de tes nouvelles, et je les attends avec impatience.

As-tu envoyé comme je te disais à l’auberge de Bressou ? Je l’ai chargé du falot auquel j’avais joint une lettre dont j’oubliai de te parler dans ma dernière. Je joins ici une petite lettre pour M. Lanthenas ; tu la liras et tu verras ce qui l’accompagne ; tu y ajouteras sans doute réponse à sa demande relativement à Mme Chev[andier] et à l’expédition de ses livres anglais. J’ajoute une lettre, reçue d’hier, de M. de V[in], lettre qui me paraît aussi sciocca que celle de ses confrères ; puis une autre datée de Belleroche[39] appelée ce matin par Vincent[40] qui venait de la recevoir d’un voyageur de Beauvais ; enfin, et c’est le meilleur, une lettre de Panckoucke qui demande le frontispice et t’envoie un mandat pour réponse à ta demande de sa traduction ; il s’exécute de fort bonne grâce.

La femme du brave F[lesselles] (d’Amiens) est heureusement accouchée d’une fille, et Mme de La Morlière[41] est hors de danger ; il[42] continue de beaucoup vanter l’élixir. Il a reçu la lettre et le mémoire que tu lui avais adressés à Paris ; ta dernière lui a été renvoyée à Amiens. Il attendait à te faire part du résultat de ses sollicitations ; il a été joué par le petit chat[43] : tu te souviens de mon petit chat, Monseigneur, qui est vendu à M. d’Angivll. [Angiviller][44] ; enfin il attend encore cet arrêt[45] tant demandé de « soit communiqué » ; M. de Vg. [Vergennes] protège aussi celui de Rambouillet. Fl[esselles] n’a pas l’idée de l’affaire de M. de L’Aubépin[46].

Rien n’est décidé de l’affaire Bergeron[47], tu te rappelles quel en est le rapporteur. Je n’ai pas voulu t’envoyer sa lettre, crainte d’accident ; si tu le juges nécessaire, je lui en accuserai la réception, en attendant que tu lui répondes avec détail. J’ai envoyé le paquet de l’ami Lant[henas] à M. d’An[tic] ; j’ai répondu à mon père, à ma cousine[48]. J’espère commencer incessamment les copies de mémoires, etc. J’ai dit à M. d’Ant[ic] que ce serait le moment d’envoyer un petit effet sur Lyon.

Je n’entends pas parler de l’abbé Laurent[49], qui sûrement enrage du mauvais temps. L’abbé P. [Pein] revient très souvent ; il disait, l’autre soir, en parlant des deux futures quêteuses, que ce serait le mérite et l’intrigue. Note que son frère voit beaucoup cette dernière et me parait fort bien dans l’esprit de son mari, qui, dans ma visite d’avant-hier, me vantait beaucoup l’esprit et l’éloquence dudit sieur[50].

Si tu avais le temps, tu pourrais écrire un mot aux deux bénédictins : à celui de Crespy, avec lequel je me suis toujours croisée ; à celui de Longpont, dont je suis étonnée de n’avoir pas trouvé de lettre jointe à celle des Despréaux, père et fils, parce que je me ressouviens que Platon nous a écrit, le mois dernier, que nous avions dû les recevoir par le prieur.

Tu me diras que c’est mon affaire ; mais j’ai hâte de passer enfin aux copies ; il me semble que j’ai fait bien des lettres ces jours-ci et que j’ai besoin de changer d’occupation ; ce n’est qu’avec toi que je me régénère.

Saint-Claude arrive avec toute la pacotille ; tes yeux vont mieux, voilà une bien bonne affaire. Toutes celles que tu m’envoies me paraissent bien belles et bonnes, ce n’est que trop in magnis, et pour le compte je ne me suis jamais trouvée à telle fête. À prendre dans le détail, je voudrais ôter et je ne sais où. Pour ne pas s’éloigner de mes intentions économiques, il aurait fallu choisir les matières, restreindre les dimensions en les prescrivant et les voyant prendre ; c’est ce que je te promets de faire une autre fois ; voilà mon école faite en bonne ville, et je saurai qu’il faut y serrer le bouton aux marchands quand on ne veut pas trop dépenser. Ainsi donc, je m’en accommode ; il n’y a point de reproches à faire parce que tout est excellent et beau, seulement trop pour moi ; mais je n’y retourne de bien des années et je ferai le voyage pour tout maintenir.

Je crois bien que tu n’as rien entendu à ma lettre de mercredi, puisque tu n’as ps reçu celle que je t’envoyais le mardi, avec le falot, par ce maudit Bresson. Je viens d’y envoyer ; il n’est parti que d’hier, et tout est maintenant à Lyon. — M. Blondel demande l’ampliation de la gratification de Milet[51] qu’il croit m’avoir été remise à mon voyage à Paris.

Il se fait tard ; j’avais aussi écrit à Despréaux sur sa bonne lettre dernière, mais je n’avais point envoyé parce que je t’attendais. J’ai écrit ce matin à l’ami Lanth[enas] fort brièvement, comme tu verras ; ajoute tout ce qu’il faut. D’Ant[ic], comme je te le mandais dans la lettre en l’air, est devenu plus aimable que jamais ; je vais t’envoyer sa lettre. Ton frère trouve les chiffons bien jolis ; je baisse l’oreille et je lui dis que je suis bien honteuse de leur prix.


182

[À ROLAND, À LYON[52].]
Samedi au soir [19 mars 1785], — [de Villefranche].

Je t’envoie, mon bon ami, une pacotille où est la lettre de Flesselles que j’aime mieux confier à Saint-Claude qu’à la poste ; j’y ai joint celle de M. d’Eu dont je t’avais prié dans ma lettre retardée pour savoir comment tu juges que je dois expédier le ballot. Sans doute, il faut éviter qu’il passe à Paris ; le cas devient embarrassant. D’ailleurs, faut-il, comme M. d’Eu semble l’indiquer, l’adresser à Flesselles plutôt qu’à lui ? Tu trouveras du frère un mémoire de graines à acheter pour le jardin du Clos ; enfin le digne mémoire des chères bêtises qui me concernent. J’avais envie de renvoyer le plumet, bien élégant pour mon allure ; j’ai peur qu’on le compte pour peu de chose en le reprenant, et qu’il ne souffre un peu du voyage qu’il ferait tout seul pour cette fois ; mais j’ai grande envie de le supprimer pour ma cérémonie[53] et de ne le laisser paraître qu’après. Je me réduis un peu pour mon dîner, et je ne ferais plus que sous condition d’un bon marché sur lequel j’apprends qu’il ne faut pas compter.

Nous devons avoir, dans l’une de nos dernières feuilles du Journal de France, une partie des belles sentences chinoises que tu as copiées. Mais tu en as, je crois, recueilli davantage et j’aime à les avoir de ta main. Elles sont bien frappées et bien senties.

J’ai craint d’exposer le gros paquet de l’ami Lanth[enas] en le faisant passer à M. d’Ant[ic] sitôt après l’autre ; je l’expédie par M. Rousseau[54], que je charge aussi de ma missive amicale pour le père et le fils, de Dieppe. Vois la lettre du petit, elle annonce bien les soins et le singulier travail de l’excellent père.

Les lettres de M. Lant[henas] m’ont fait beaucoup rire ; je regrette bien de lui avoir écrit si bref ; mais c’est réparable et je nous acquitterai la semaine prochaine, si tu ne l’as fait toi-même[55].

Je viens de faire quelques visites que je devais encore à Mesdames de La Voûte, La Colonge, etc[56]. Il aurait été indécent de se présenter en public avant l’acquit de ces dettes, et la semaine prochaine est toute pour l’église, où il faudra bien me montrer comme les autres. Notre frère a été, je crois, édifié de ton assistance à une assemblée de charité ; tu devrais bien m’écrire, pour le jeudi saint, quelque autre chose qui lui fit bien penser de toi.

J’imagine que tu ne m’oublies pas auprès des belles dames que tu vois, Chev[andier] et Vill. [Villiers][57]. Je vois avec grand plaisir que ton mal d’yeux diminue ; fais chercher le falot et ma lettre qui n’a pu servir à le faire diligenter.

On te porte quelques bonnes pommes.

Voilà une éternelle semaine qui se prépare ; j’ai bien faim de t’embrasser ; mon bon ami, songe à moi, ménage-toi. Le frère, toujours le même, nous aime et t’embrasse.

La petite est gentille aujourd’hui, elle me parle de toi ; mais la lecture lui est un supplice ; elle n’avance guère. Je n’ai pas trouvé le cantique aussi saillant que j’aurais voulu ; c’est trop médiocre pour avoir conduit à Saint-Lazare[58] : il y a quelque autre raison, peut-être les dettes dont tu parles.

Notre mère est bien aussi, aujourd’hui ; les enfants se ressentent des mêmes influences et varient ensemble apparemment.

Adieu, mon bon ami, reviens au colombier ; je t’y attends avec bien de l’impatience ; mais Neufville[59] etc. Pâques me semble encore bien loin. Addio, carissimo, ti bacio tenerissimamente.

183

[À BOSC, À PARIS[60].]
13 mars [1785, — de Villefranche].

J’avais bien envie de faire parler ma fille ; mais j’ai trop à dire pour mon propre compte, et je me borne à vous envoyer une feuille où elle a gribouillé à sa façon. Vous m’avez fait pleurer avec tous vos contes, après m’avoir fait rire par la grave souscription de votre lettre. Eudora a été beaucoup réjouie d’apprendre que vous lui écrivissiez ; enfin je lui ai lu cette lettre ; quand elle entendait le nom de mère et la recommandation d’embrasser, elle riait en disant : « C’est pour moi, ça ? » En vérité, vous n’aviez pas besoin de pardon pour l’objet qui vous le fait demander ; est-ce que j’ai besoin de protestation, d’assurance, pour ces choses-là ? Ce serait bien le cas d’appliquer les deux vers :


Il suffit entre nous de ton devoir, du mien ;
Voilà tes vrais serments, les autres ne sont rien.


Si j’avais jamais eu quelque chose à vous pardonner, ç’aurait été la malheureuse idée dont l’impression vous affecte encore ; mais mon attachement n’a rien laissé à faire à la générosité ; il ma fait apprécier les égarements du vôtre ; je n’ai vu que sa force et sa vivacité dans ses erreurs, et je vous aime peut-être plus que si vous n’aviez point eu le tort de m’en supposer un dont je ne me sens pas coupable. À mesure que le temps rendra tout son éclat à la vérité, vous croirez avoir moins perdu à cet éloignement que vous regrettez, parce que vous verrez qu’il n’a rien changé aux dispositions de vos amis ; et la douceur d’une correspondance amicale et confiante ne vous paraîtra pas altérée par quelques lieues de plus à franchir en idée.

Vous demandez ce que je fais, et vous ne me croyez pas les mêmes occupations qu’à Amiens ; j’ai véritablement moins de loisir pour me livrer à ces dernières ou les entremêler d’études agréables. Je suis maintenant femme de ménage avant tout, et je ne laisse pas que d’avoir des soins à prendre sous ce rapport. Mon beau-frère a voulu que je me chargeasse de la maison, dont sa mère ne se mêlait plus depuis nombre d’année ; et qu’il était las de conduire ou de laisser en partie aux domestiques. Voici comme mon temps s’emploie. En sortant de mon lit, je m’occupe de mon enfant et de mon mari ; je fais lire l’un, je donne à déjeuner à tous deux, puis je les laisse ensemble au cabinet, ou seulement la petite avec la bonne quand te papa est absent, et je vais examiner les affaires de ménage, de la cave au grenier ; les fruits, le vin, le linge et autres détails fournissent chaque jour à quelque sollicitude ; s’il me reste du temps avant le dîner (et notez qu’on dîne à midi, et qu’il faut être alors un peu débarbouillée, parce qu’on est exposé à avoir du monde que la maman aime à inviter), je le passe au cabinet, aux travaux que j’ai toujours partagés avec mon bon ami. Après dîner, nous, demeurons quelque temps tous ensemble, et moi assez constamment avec ma belle-mère, jusqu’à ce quelle ait compganie ; je travaille de l’aiguille durant cet intervalle. Dès que je suit libre, je remonte au cabinet commencer ou continuer d’écrire ; mais, quand le soir arrive, le bon frère nous rejoint ; on lit des journaux ou quelque chose de meilleur ; il vient parfois quelques hommes ; si ce n’est pas moi qui fasse la lecture, je couds modestement en l’écoutant, et j’ai soin que l’enfant ne l’interrompe pas ; car il ne nous quitte jamais, si ce n’est lors de quelque repas de cérémonie ; comme je ne veux point qu’il embarrasse personne, ni qu’il occupe de lui, il demeure à son appartement où il va promener avec sa bonne, et ne paraît qu’à la fin du dessert. Je ne fais de visites que celles d’une absolue nécessité ; je sors quelquefois, mais ç’a été rare jusqu’à présent, pour me promener un peu l’après-dîner avec mon ami et Eudora. À ces nuances près, chaque jour voit répéter la même marche, parcourir le même cercle. L’anglais, l’italien, la ravissante musique, tout cela demeure loin derrière ; ce sont des goûts, des connaissances qui demeurent sous la cendre, oh je les retrouverai pour les insinuer à mon Eudora, à mesure qu’elle se développera. L’ordre et la paix dans tout ce qui m’environne, dans les objets qui me sont confiés, parmi les personnes à qui je tiens ; les intérêts de mon enfant toujours envisagés dans mes différentes sollicitudes, voilà mes affaires et mes plaisirs. Ce genre de vie serait très austère, si mon mari n’était pas un homme de beaucoup de mérite que j’aime infiniment ; mais, avec cette donnée, c’est une vie délicieuse dont la tendre amitié, la douce confiance marquent tous les instants, où elles tiennent compte de tout, et donnent à tout un prix bien grand. C’est la vie la plus favorable à la pratique de la vertu, au soutien de tous les penchants, de tous les goûts qui assurent le bonheur social et le bonheur individuel dans cet état de société ; je sens ce qu’elle vaut, je m’applaudis d’en jouir, et je mets tous mes soins à obtenir ; je savoure l’espérance de recueillir toujours le témoignage d’avoir mérité ce que j’exprimais à M. d’Ornay :


Heureuse la mère attendrie
Qui peut dire avant d’exiper :
« J’ai fait plus que donner la vie,
Mes soins ont appris à l’aimer. »


Mon beau-frère, d’une trempe extrêmement douce et sensible, est aussi fort religieux ; je lui laisse la satisfaction de penser que ses dogmes me paraissent aussi évidents qu’ils le lui semblent, et j’agis extérieurement comme il convient en province à une mère de famille, qui doit édifier tout le monde. Comme j’ai été fort dévote dans ma première adolescence, je sais mon Écriture et même mon office divin aussi bien que mes philosophes, et je fais plus volontiers usage de ma première érudition, qui l’édifie singulièrement. La vérité, le penchant de mon cœur, ma facilité à me plier à ce qui est bon aux autres, sans nuire ni offenser rien de ce qui est honnête, me fait être ce que je dois tout naturellement, sans le moindre travail. Gardez in petto cette effusion de confiance, et ne me répondez là-dessus qu’aussi vaguement qu’il convient ; je suis seule encore ; mon bon ami est à Lyon, d’où il ne retiendra qu’après Pâques : il me mande que ses yeux vont mieux, j’en ai eu une nouvelle assurance par son domestique, qui est venu faire ici quelques commissions et qui est retourné près de lui. Jugez par ce babillage d’amitié si je crois à la vôtre, à qui je laisse à apprécier ce témoignage de la mienne.

Je voulais vous entretenir de l’Académie, de Beaumarchais, de cette attachante chimie qui vous occupe ; mats j’ai pris le temps de vous écrire sur celui qui précède le dîner, après mes affaires du matin ; je n’ai que dix minutes pour ma toilette, c’est précisément ce qu’il me faut pour l’ordinaire. Je vous embrasse de tout mon cœur.

Causez-moi de ces nouvelles académiques, scientifiques, etc., et surtout de ce qui vous intéresse. Adieu encore.

184

[À BOSC, À PARIS[61].]
26 mars [1785, — de Villefranche].

Votre histoire de nez pointu m’impatiente ; il me semble que le mien ne l’est pas, et que, malheureusement peut-être, je pourrais au moins soutenir la concurrence avec tous les nez les plus effilés. Mais vous ne me répondez rien sur le portrait et les observations lavatériques que vous avez faites à son sujet ; je m’embarrasse bien, moi, de toute votre science sur les visages, si elle ne vous apprend rien sur le mien ! Or donc, répondez-moi, parlez franc et nous disputerons après, s’il y a lieu. Vous trouverez en Le M[onnier] un bon enfant, à qui vous souhaiterez peut-être plus d’énergie, et surtout plus de ce qui approche de la folie et de ce qui fait si bien pour son art. Je ne serais pas embarrassée de vous faire une bonne justification de mon retard à vous faire faire sa connaissance, car, dans l’état où vous vous montriez à moi, je pouvais craindre ce qui approche de l’importunité en accumulant les occasions de vous occuper de nous d’une manière trop particulière ; mais, en supposant que j’eusse en cela quelque tort, je consens de bon cœur à vous donner ce sujet de pardonner, afin de mettre entre nous une parfaite égalité.


185

[À BOSC, À PARIS[62].]
1er avril 1785, — de Villefranche.

Je n’avais dessein de vous écrire aujourd’hui, parce que je n’avais pas assez de loisir pour faire une longue causerie ; aussi je remets à une [autre] fois de vous entretenir du courant de notre correspondance : toute affaire cesse quand il est question d’obliger ses amis ; d’après cela, disposez-vous. Nous avons ici un parent et ami qui a la recette du tabac[63], et qui désirerait y joindre la recette des gabelles tout récemment vacante par la mort du receveur ; il [est] assez connu, estimé, chéri des fermiers généraux, ou du moins de plusieurs d’entre eux, pour espérer beaucoup de leur part ; mais il faut l’agrément du contrôleur général : c’est lui qui accepte et qui souvent fait nommer ; c’est précisément ce qu’il importerait d’en obtenir dans cette circonstance, parce que les places de ce genre sont ordinairement demandées par des personnes de considération dont le crédit ne laisse pas aux fermiers la liberté du refus, lors même qu’ils auraient des protégés en faveur desquels ils préféreraient d’en disposer. Je sais que vous connaissez plus de savants que de gens de finance, mais enfin il peut se trouver dans vos relations quelque personne bonne à employer, et alors je la requiers ; c’est tout dire à votre amitié. Voici les raisons à faire valoir pour notre parent… Mais je songe qu’il vaut mieux les exposer en forme de mémoire, et je vais en joindre ici un, que vous mettrez au net pour en user comme il conviendra ; car je me rappelle que tous les gens sollicités demandent toujours un mémoire, l’affaire fût-elle la plus simple du monde. J’ai pensé que M. de La Blancherie, qui a des relations dans la maison de Polignac, et qui sûrement n’est pas gauche, pourrait peut-être vous[64] servir. Je sais que, dans cette maison et bien d’autres, on parle comme Jupiter apparaissait à Danaé, mais vous saurez aussi que nous sommes accommodants et que la personne intéressée payerait bien le succès d’une centaine de louis. Sur ces renseignements, faites de votre mieux et apprenez, par occasion, à vous y prendre comme il faudra peut-être faire un jour pour votre propre compte. Vous vous souvenez comment je retournais mes gens dans le voyage que nous avons fait là-bas ; sus donc et bon courage ! J’écris au bonhomme M. Faucon : vous me feriez grand plaisir de le voir pour suivre l’effet de ma demande, c’est pour la même affaire. Il n’est guère à Paris que du mardi au vendredi de chaque semaine, hôtel de Noailles, rue de l’université. Je vous donne là des soins qui ne s’accordent guère avec vos goûts ; mais je n’en agis pas avec moins de confiance : il est question d’un homme estimable que nous aimons beaucoup, et à ce titre il ce vous sera point indifférent ; c’est toute l’expression que j’emploie aujourd’hui de la bonne et franche amitié que nous vous conservons.

Patience pour la réponse d’Eudora ! Son secrétaire a toujours mal aux yeux. Adieu, nous vous embrassons toto corde et animo.


186

[À BOSC, À PARIS[65].]
Vendredi, 8 avril 1785, — [de Villefranche].

Je vous expédie les ci-jointes par le premier courrier depuis qu’elles me sont parvenues. Notre ami[66] est bien ballotté ; je voudrais qu’en pareille situation il eût moins de sensibilité. Je lui ai fortement écrit contre l’idée que vous-même trouviez, peu raisonnée. Je vais lui écrire de nouveau pour l’engager à tenir bon et à ne point se départir d’un liard. Il faut que l’équivalent de ses dettes et arrérages de pension lui servent aux frais de déplacement, etc., et que les 24 m. livres lui restent nettes pour fonds quelconques d’un établissement. Ce serait une simplicité de se tenir à elles seules, puisqu’il faudrait les entamer avant d’en faire aucun placement et qu’avec un peu de persévérance il pourra obtenir le reste.

Je sens bien que les sollicitations ne sont guère votre fait ; vous ferez de votre mieux pour satisfaire à l’amitié, comme j’ai fait du mien en vous écrivant pour ne négliger aucun moyen d’obliger un bon parent.

Je n’écrirai point à La Roche[67] ; c’est un front de glace qui ne change point à l’aspect d’une femme ; que ferait une lettre sur ses résolutions ? M. de Colonia[68] est déjà trop loin du commerce et de ce qui y tient, pour se souvenir beaucoup d’un inspecteur qui ne l’a plus cultivé. Si vous pouvez un jour aller chez M. Faucon, lui parler de la lettre et des mémoires que je lui ai adressés, le presser d’intéresser le maréchal, c’est là je crois, notre moyen le plus direct.

Je sens combien, à cette époque, votre âme peut être affectée et je ne partage pas moins l’effet que renouvelle la révolution du temps que celui que produisit l’événement[69]. Si des souvenirs douloureux viennent rouvrir vos plaies cruelles, que ceux de l’amitié consolante s’y mêlent pour les adoucir, et que le sentiment d’une perte trop grande soit toujours accompagné de l’assurance de conserver des amis dont l’affection ne peut s’éteindre.

Vous aurez reçu deux paquets expédiés d’ici le même jour : l’un du secrétaire d’Eudora, qui écrivait de son côté, tandis que du mien, et croyant être seule à vous écrire, je vous faisais une lettre.

Autre chose, dont je désirerais avoir raison. Une femme, qui doit avoir incessamment à Paris un bureau de loterie, sollicite ici une personne de lui remettre des fonds dont elle lui promet six pour cent, en lui faisant envisager ce placement comme très sûr, parce qu’il y a, dit-elle, vingt-cinq mille livres de cautionnement qu’elle fournit à la régie ou à… je ne sais qui, et sur lesquelles un bailleur de fonds aurait toujours son recours. Je ne crois point à cette sûreté, parce qu’enfin ces fonds ne sont que pour celle même de la régie, de ceux enfin qui s’en nantissent, et je ne vois pas quel recours y aurait le particulier préteur s’il arrivait que le receveur ou buraliste fit de mauvaises affaires et emportât à la régie. Mais enfin, on veut avoir un avis de Paris, de quelqu’un bien instruit des choses, et c’est encore à vous que je le demande. Il s’agit d’une orpheline, majeure pourtant, qu’on engage à placer ainsi ses fonds, sous l’appât d’un revenu de six pour cent sans retenues.

Adieu ; j’ai honte de ne vous avoir pas écrit plutôt pour cela ; il y a longtemps que j’en suis chargée, et je l’avais oublié.

Je suis pressée et je ne prends que le temps de vous embrasser de tout mon cœur. Mon bon ami est fort enrhumé ; Eudora l’est aussi ; elle avait tant bu de tisane hier, qu’elle en a pissé au lit le soir ; puis, ne se trouvant pas bien de ce mouillé, elle est venue tout doucement dans mon lit passer la nuit à mes côtés, sans mot dire et en vraie friponne.


187

[À BOSC, À PARIS[70].]
9 avril [1785, — de villefranche].

Maintenant je vous confesserai que j’applaudis à vos connaissances de n’avoir pas voulu s’employer pour d’autres que vous-même, et je leur sais bon gré de penser et d’agir ainsi. Je conçois que votre excellent cœur vous fasse désirer encore, plus de moyens d’être utile à vos amis, mais vous ne devez avoir aucun regret de ceux qui vous manquent. Les vrais amis n’ont pas besoin de preuves de crédit et de pouvoir, pour croire au retour de la tendre amitié qu’ils vous ont vouée. Ces amis gagneront toujours davantage à votre amélioration et perfection individuelle par tous les moyens que l’étude et la philosophie fournissent, qu’à la multiplicité de vos liaisons et à un degré supérieur d’influence dans les affaires : ainsi ne courez pas les dîners et l’ennui pour la chimère de quelques avantages dont il est plus aisé de se passer que se contenter. Si jamais vous vous tourniez du côté de l’ambition, elle croîtrait chez vous avec les succès, et vous dévorerait jusqu’au bout de votre carrière. Me voilà bien en train de moraliser : je suis triste pourtant ; mon Eudora n’est pas tout à fait bien ; son rhume n’augmente pas, mais la toux ressemble à celle qui précède la rougeole ; elle est un peu assoupie et me parut avoir un peu de fièvre hier au soir. Je prends conseil aujourd’hui. Le papa ne va pas mieux ; le rhume a cessé tout à coup de le faire expectorer ; il se sent empâté, mal à l’aise. Jouissez d’une meilleure santé : adieu ; nous vous embrassons bien cordialement. Dites mille choses affectueuses à M. Parault.

Il n’est pas vrai qu’on donne à Eudora le projet de ne plus vous aimer dans douze ans, mais seulement de ne plus le dire si haut et de vous le laisser à deviner.


188

[À BOSC, À PARIS[71].]
18 avril 1785, — [de Villefranche].

Quelle semaine je viens de passer ! Eudora n’a eu ni rougeole, ni petite vérole, quoique l’une soit dans notre maison et l’autre dans la ville ; mais elle a eu une fièvre terrible, on lui a donné de l’émétique, et elle est aujourd’hui à sa troisième médecine. Cet enfant, que l’abondance des humeurs fait boire étonnamment, n’a jamais voulu rien avaler le jour de l’émétique que la drogue même, qu’elle avait d’abord prise de bonne grâce ; il s’est consumé en vains et cruels efforts qui me dechiraient les entrailles. Ce n’est plus cette Eudora, vive, gaie, florissante, annonçant les ris, la force et la santé ; elle est pâle, abattue, de mauvaise humeur, criant souvent, portant à tout un air de contrariété et faisant joindre le besoin d’être réprimée à celui de mille soins divers. Je suis triste et fatiguée ; je ne sais encore s’il n’y aura pas d’autres suites.

Le papa vient d’être aussi purgé suivant l’ordonnance de celui que nous pleurons tous, ordonnance dont nous allons reprendre et suivre les détails ce printemps. Il est parti ce matin pour le Clos, où il va passer huit jours. Je reçois la vôtre du quinze ; j’en devrais dire beaucoup à votre amitié, la mienne n’est pas en reste pour le sentiment ; mais je n’ai guère de courage que pour soigner mon enfant. J’espère vous écrire plus longuement par le prochain courrier. Adieu, mon ami, je vous embrasse de tout mon cœur.

189

[À BOSC, À PARIS[72].]
20 avril [1785, — de Villefranche].

Je suis beaucoup plus tranquille sur le compte d’Eudora ; et, sans oser me flatter qu’elle échappe absolument aux maladies régnantes, j’espère que, dans le cas où elle les prendrait, elle s’en tirerait heureusement : on voudrait lui donner encore une purgation ; je désirerais la lui sauver, et nous temporisons. Le pauvre enfant est bien changé ! Vous ne sauriez vous représenter mes regrets de voir un petit être si tendre déjà livré aux dégoûts, aux secousses des remèdes. Il semble que la médecine ne devrait être faite que pour adoucir les infirmités de la vieillesse ou les crises violentes que produisent nos excès physiques ou moraux ; mais que l’aimable enfance se trouve avoir besoin de cet art mensonger, c’est un renversement de tout ordre et un véritable sujet de gémir. Heureux encore ceux qui, dans pareille circonstance, trouvent des motifs de confiance dans un homme habile ! Il n’y a pas ici un seul médecin sur qui j’ose compter. J’en ai pourtant appelé un, et je me suis fait une belle querelle avec un autre on est si tremblant pour ce qu’on aime, qu’on cherche toujours des avis, sans oser suivre le sien propre.

Mais retournons aux Académies, dont vous nous avez donné des nouvelles amusantes. Mon bon ami voudrait bien en savoir plus long de ce mémoire de Quatremère sur les moutons[73], ou plutôt de celui de Berthollet sur la théorie du blanchissage[74] ; Je me rappelle que c’est de ce dernier qu’il me chargeait, avant de partir, de vous parler, pour que vous lui en communiquassiez ce que vous pourriez savoir et vous procurer. Il prétend aussi que vous ne lui avez rien dit sur les graines huileuses et farineuses, sinon que vous n’entrevoyiez pas à faire un sytième : or le grand homme sec à voix de ténor, ne s’accommode guère d’un tel résultat ; il veut un système ; dût-on aller le chercher dans la lune, comme tant d’autres hypothèses.

Nous avons enfin un temps doux, mais je ne reprends point de vigueur ; et si ce n’était l’activité morale, je ressemblerais beaucoup aux vers à soie, qui vont bientôt filer leur coque et qui se traînent languissamment çà et là. Je ne saurais déduire aucun mal, seulement je suis toujours comme fatiguée, et, malgré mes soins pour conserver une allure dégagée, la lassitude sillonne bientôt le tour de mes yeux et s’annonce ainsi, quoi que je fasse. Enfin, si mon Eudora se rétablit bien, que mon ami reprenne aussi à la campagne, réjouie de leur bien-être, je le sentirai mieux que mes petites misères.


190

[À ROLAND ET AU CHANOINE, AU CLOS[75].]
21 avril 1785, — [de Villefranche].

À celui des deux qui a le moins mal aux yeux.

Salut, santé, bonnes jambes et beau temps pour l’un et l’autre. Avec cela je vous envoie des pommes ; vous aurez soin de faire mettre de côté les reinettes franche pour les manger crues ou seulement cuites devant le feu.

Eudora va mieux ; elle a passé la nuit fort tranquillement ; mais elle tousse encore et garde sa langue jaune. Hier au soir, en se jouant devant la fenêtre avec sa bonne, elle est tombée le menton sur les grands cartons dont les bords sont en bois ; elle s’est mordu le dedans de la lèvre, ce qui qui faisait jeter beaucoup de sang par la bouche ; le menton est un peu cicatrisé ; les pleurs n’ont pas duré cinq minutes. Elle m’a beaucoup dit ; « Papa viendra voir mon bobo, il le baisera et il sera guéri. » M. Bussy doute s’il ne faudra pas encore la purger.

J’ai reçu un gros paquet de l’abbé Turles[76] ; lettre fort aimable et long mémoire sur les savons ; il attend d’être assuré que ce paquet soit parvenu à sa destination, pour en envoyer autant sur la parfumerie.

M. Fontaine[77] a écrit une lettre honnête connue il les sait faire ; M. Chaix[78] une autre qu’il me prend envie d’envoyer, tant sa méprise m’impatiente et me semble mériter une explication. Sur tout cela, je ferai moi-même ce que mon cher maître voudra bien laisser à mes soins.

Pour vous, mon frère, il faut que vous fassiez bien faire votre barbe et que vous teniez votre tête bien ferme quand vous reviendrez ici, car je dois vous embrasser au moins cinq ou six fois, pour la peine de vous avoir manqué hier. Lorsque Mme de La Colonge nous quitta, on me dit que vous étiez à votre cabinet en conférence avec je ne sais qui ; je descendis une petite demi-heure après, l’oiseau était déniché et j’eus un pied de nez ; or, c’est fort mal d’allonger ainsi la mine des gens !

Girard[79] dit aussi que vous avez oublié de lui indiquer où il peut prendre des oignons qu’il devait planter.

Adieu, mari, frère, amis ; je vous aime et vous embrasse à tort et à travers.


191

[À BOSC, À PARIS[80].]
22 avril [1785, — Villefranche].

Vous m’avez grondée par votre petite lettre que j’ai reçue hier : je conçois que vous ayez quelques raisons ; mais j’étais si occupée de mon enfant, si fatiguée de corps et d’âme, que pourtant je n’ai pas trop tort.

Eudora va mieux et ne me contente point ; elle est si livide, si… je ne sais comment dire, que je me sens en peine à son sujet, sans pouvoir bien raisonner mes craintes. Nous avons bel et bien la petite vérole dans notre chienne de maison, où il faut avoir deux locataires, parce que nous ne pouvons la remplir à nous seuls, quoique notre ménage soit assez gros. On est bien ici à cent lieues de Paris pour la manière de bâtir et de s’arranger, du moins quant à l’entente et à l’agrément des distributions, et surtout à la propreté des petites choses de décoration ; il semble qu’on soit tout aussi loin de Lyon, dont pourtant nous ne sommes distants que de cinq lieues. Il est vrai que des circonstances locales font que tous les bois et tout ce qui tient à la charpente, à la menuiserie, sont fort chers dans cette petite ville, où le grand luxe est celui de la table. La plus petite maison bourgeoise, un peu au-dessus du commun, donne ici des repas plus friands que les maisons les plus riches d’Amiens et un bon nombre de celles très aisées de Paris.

Vilain logis, table délicate, toilette élégante, jeu continuel et gros quelquefois, voilà le ton de la ville, dont les toits sont plats et les petites rues servent d’égouts aux latrines. D’autre part, on n’y est point du tout sot ; on y parle assez bien, sans accent, ni même de termes incorrects ; le ton est honnête, agréable ; mais on y est un peu, c’est-à-dire très court en fait de connaissances. Nos conseillers sont des personnages regardée comme fort importants ; nos avocats sont aussi fiers que ceux de Paris, et les procureurs aussi fripons que nulle part. Au reste, c’est ici au rebours d’Amiens ; là, les femmes sont généralement mieux que les hommes ; à Villefranche, c’est le contraire, et ce sont elles qui ont plus sensiblement le vernis de province.

Je ne sais pourquoi ni comment je me suis embarquée à faire ainsi les honneurs de ma patrie adoptive ; je la regarde comme mienne et je la traite en conséquence, comme vous voyez.

La Blancherie est donc un peu revenu sur l’eau ? J’ai vu dans le Journal de Paris l’annonce de l’ouverture de son salon. Et tous ces musées ? Par ma foi, ils ressemblent au phénix et renaissent chaque année de leur cendre. Étiez-vous à la belle séance où l’on fit l’éloge de Gébelin ? Adieu. Mes hommes sont toujours à la campagne, dont ils se trouvent bien ; l’un d’eux revient incessamment au colombier ; je vous laisse à deviner lequel.

192

[À BOSC, À PARIS[81].]
28 avril [1785, — de Villefranche].

Ce n’est que demain le courrier, je vous ai écrit hier ; il n’est que neuf heures du matin, j’ai mille choses à faire ; mais je reçois votre aimable causerie du 25, et me voilà aussi à jaser : il ne faut guère me provoquer pour me rapprocher ainsi de ceux que j’aime.

Je viens d’avoir des nouvelles de mes hommes par l’un des vignerons qui, tous les jeudis, apporte les petites provisions, le beurre, les œufs, les légumes, etc. : ne sont-ce pas là de jolies choses à mettre dans une lettre ? Mais elles font bien au ménage, et elles rappellent l’attirail champêtre ; elles sont riantes sous ce dernier aspect. Mon pauvre pigeon est tout transi du vent qu’il fait : je ne le verrai pourtant pas de sitôt, car le frère revient samedi pour confesser des nonnes, et il faut que l’autre demeure à surveiller les travaux de la cave. Tous nos gens sont là-bas, ou là-haut pour mieux dire ; nous ne sommes que des cornettes au logis : et, voyez ma simplicité ! je n’ai pas seulement un étourneau pour m’amuser. Ce n’est pas qu’il en manque en ville, mais ils ne sont pas séduisants. Les jeunes gens, en général, ne sont pas bien ici ; et cela n’est point étonnant, les femmes n’y entendent rien : il faut des voyages, des comparaisons pour les décrasser ; aussi reviennent-ils hommes plus aimables, tandis que les femmes restent dans leur petite allure et avec leurs petites grimaces, qui n’en imposent à personne. Je crois que mon expérience serait d’un grand secours à votre savoir lavatérique, si j’éclairais vos observations sur le visage que vous étudiez, et dont les lèvres vous font de la peine. La nature l’a faite bonne et lui a donné non de l’esprit, mais un sens droit ; l’éducation n’a rien développé ni cultivé chez elle ; il ne faut y chercher ni idées au-dessus de l’ordre commun, ni goût, ni délicatesse, ni cette fleur de sensibilité qui tient à une organisation exquise ou à un esprit cultivé. Joignez à cela, d’une part, l’aisance ordinaire que donne l’usage du monde ; de l’autre, le goût et l’habitude de commander les hommes sans avoir le talent de les bien tenir à leur place ou, si vous voulez, dans leur rang, et vous aurez la clef de tout. Il résulte de cet ensemble une société assez douce, où chacun est à son aise ; une personne estimable, parce qu’elle est vraiment honnête, quoiqu’il lui manque un peu de dignité ; et bonne à connaître, parce qu’elle n’est point trop exigeante et qu’elle fait justice à elle et aux autres[82].

Avec de pareilles données, étudiez et profitez. Si nous observions ensemble, j’ai la modestie de croire que ma science infuse aiderait votre savoir acquis ; il est des choses que vous ne devez saisir qu’à force de travail, et d’autres à l’occasion desquelles on pourrait dire de vous, et de presque tous les hommes, ce que Claire disait de Volmar : « Il aurait mangé tout Platon et tout Aristote sans pouvoir deviner cela. »

Eudora a pris avant-hier une potion de kermès avec une forte infusion de bourrache et de sirop violat ; sa toux est absolument dissipée, mais on ne peut pas dire qu’elle soit bien rétablie. Elle est méchante comme un démon ; j’ai le sourcil renfrogné comme un cuistre de collège, et j’ai mal à la gorge de faire la grosse voix. Je viens d’être horriblement scandalisée d’un gros juron de cette morveuse ; j’ai voulu savoir d’où on l’avait appris : « Eh, maman, Saint-Claude dit ça ! » C’est un de nos domestiques, brave garçon, qui ne s’avise pas de jurer devant moi, mais à qui je crois bien que cela arrive souvent en arrière. Admirez la disposition : l’enfant n’est pas une heure en quinze jours avec les domestiques ; je ne fais pas un pas sans lui.


193

[À BOSC, À PARIS[83].]
7 ou 8 mai [1785, — de Villefranche].

J’aurais bien envie de causer avec vous, quoique vos projets m’aient rendue muette durant quelques jours. Je suis maintenant fort pressée ; Je ne puis que vous dire quelques mots et vous annoncer que l’inspecteur vous écrira incessamment sur plusieurs points de votre lettre. Je n’ose rien vous exprimer sur vos desseins de voyage[84] ; il est impossible que mes observations soient désintéressées, et, avec la plus grande envie déraisonner comme indifférente, le regret de vous voir tant éloigné agirait même à mon insu.

Si vous aviez une perspective d’avancement plus prochaine dans votre place, je vous combattrais victorieusement ; vous avez assez d’activité pour le genre d’entreprise qui vous tente, mais vous n’avez pas ce tempérament de fer qui seconde l’énergie morale et suffit aux fatigues d’un voyage aussi laborieux. Je sais qu’on a le droit de choisir des hasards qui peuvent être heureux, même au risque de la vie ; c’est une loterie où le sentiment met la balance et détermine la raison ; mais des amis ont une autre boussole ; leur esprit approuve et leur cœur répugne : il faut donc se taire ; c’est où nous en sommes réduits, en pleurant comme des enfants lorsque nous parlons de vous. Pourquoi la félicité ne retient-elle pas dans un même lieu ceux que l’amitié lie si étroitement les uns aux autres ? Eudora se porte mieux. L’ami Lanthenas me chargeait de vous dire mille choses pour lui ; mais il vous aura écrit depuis qu’il m’avait donné cette commission.

Adieu ; j’ai presque envie de vous bouder pour le chagrin que vous me donnez, mais cela n’est pas possible, et je vous embrasse aussi.


194

[À BOSC, À PARIS[85].]
Vendredi, 13 mai 1785, — [de Villefranche].

Je ne vous dirai pas encore bien long aujourd’hui ; je n’ai guère de temps et je suis un peu de mauvaise humeur. Ce monde est souvent si sot, les choses vont si bizarrement, les enfants sont si braillards, qu’en vérité on est tenté d’envoyer tout promener et de dire adieu à la compagnie ; de ce que je le dis, vous conclurez que je commence à rire, et peut-être aurez-vous raison. L’inspecteur regrette que vous ne lui ayez pas envoyé les feuilles imprimées que vous avez retirées de chez Panckoucke, par la voie indiquée de M. Rousseau, chez M. de Montaran. Et la grande expédition, que devient-elle ? Savez-vous qu’au fond de la province, où le nouveau est bien rare et l’ordinaire bien petit, on a grand faim des bonnes choses qui empêchent qu’on ne se rouille. Vous ne savez pas non plus qu’il y a dans notre cabinet une cheminée, son vis-à-vis et deux panneaux entre des fenêtres qui sont d’une nudité choquante, en attendant les gravures de Raphaël[86] ; dépêchez donc de les envoyer ; je crois que vous les apporteriez vous-même, si vous vous imaginiez combien j’ai besoin de faire distraction à l’ennui que me donnent de vieilles crèches que je vois régulièrement tous les jours. Si vous ignorez ce qu’on appelle crèche, vous le demanderez aux Picards ; c’est un mot de leur pays. Ci-joint une feuille qui intéresse un brave homme d’Amiens ; vous voudrez bien la lui faire passer ou à M. d’Eu, qui la lui remettrait et à qui ce serait une occasion de nous rappeler. Vous ne nous avez rien dit de ses gravures à lui ; Le Monnier les a-t-il, les avez-vous, ou si elles lui sont envoyées ? Je crois qu’il en a autant d’envie que nous. J’attendais de vos nouvelles hier vous mériteriez bien la férule pour avoir ainsi fait quiesbet.

Mille choses à Mme d’Eu, M. de Vin, si vous les avez encore dans votre ville de boue. Il fait-beau ici, mais point chaud ; tout enchérit excepté le vin, parce que les vignes s’avisent de promettre, au grand détriment de notre cave et de notre bourse. Adieu, maussade. Mon Eudora mange comme un diable, crie comme quatre et ne reprend pas sa bonne mine. Le bon ami ressent son mal d’yeux toutes les fois qu’il s’assied à son bureau ; aussi va-t-il décamper la semaine prochaine. Cependant il faut faire un discours oratoire, car plusieurs membres de l’Académie de Lyon ont fait obligeamment des démarches à son insu et l’ont fait nommer titulaire[87].

Il est bien étrange que Dezach[88] ne donne pas signe de vie depuis le temps qu’il a reçu ses patentes de Dijon ; écrivez-lui donc et faites-le parler, s’il n’est pas mort[89].


195

[À BOSC, À PARIS[90].]
18 mai [1785, — de Villefranche].

Et moi aussi, je me donne les airs d’envoyer des plantes, non pour faire des expériences de teinture, mais pour savoir leur nom et vous donner idée de la botanique de nos cantons. Je suis devenue d’une ignorance crasse sur l’article, et j’ai tant de petites affaires, que j’aime mieux que vous me disiez les choses que d’employer mon temps à les chercher dans les livres. Le lichen ou la mousse de mon petit paquet a été recueilli sur les murs d’une fontaine où Eudora va souvent se reposer et dont elle boit de l’excellente eau ; cette fontaine a le nom de Belle-Roche, du domaine auquel elle tient, domaine et petit château appartenant au doyen de ce chapitre chez qui nous avons été passer la journée d’hier[91]. La fleur jaune appartient à un arbrisseau épineux, fort commun dans les bois des environs de la ville, et qu’on dit fort bon pour les bestiaux quand les épines sont tombées, ce qui arrive à mesure que la fleur se passe. Les deux autres petites plantes ont été autrefois de ma connaissance ; rien n’est plus commun dans les bois : j’ai su cela sur le bout de mon doigt ; je l’ai oublié ; je veux le savoir de nouveau sans le rapprendre ; ainsi dites-moi vite noms, surnoms, classe, genre, etc.

Voilà donc La Blancherie rouvrant son salon quand je ne suis plus à Paris, et devant aller à Amiens parimente : pour le dernier article, encore passe ; mais il me fâche de n’avoir pas vu ce salon avant de m’être reléguée. Adieu, bonsoir ou bonjour, je suis pressée et je m’en vais.

196
[À BOSC, À PARIS[92].]
23 mai (1784) 1785, — [de Villefranche].

Je vous charge d’une commission que vous jugerez bien être une bonne œuvre à laquelle il faut coopérer. Il s’agit de présenter le billet ci-joint au Mont-de-Piété, de payer la petite somme et de retirer les effets ; puis vous ferez mettre ces effets dans notre ballot de livres et autres affaires, afin qu’il parvienne ainsi sans autres frais.

Il est plaisant que vous alliez retirer des jupes au Mont-de-Piété ; mais, plaisanterie à part, vous me paraissez dans un moment critique et fort occupé d’une dernière résolution. Il y a des siècles que vous ne nous avez écrit ; je vais envoyer à la poste, avant de fermer, pour m’assurer si vous ne nous donnez point encore signe de vie.

L’ami se porte doucement, et point plaisamment ; fluxion aux dents, courbature, petit frisson, misères enfin ; Eudora va bien, sans reprendre les brillantes apparences de la belle santé. Avez-vous des nouvelles fraîches de l’ami Lanthenas ? Je le sais à la campagne[93] depuis quelque temps. Adieu ; vous aurez reçu nos fichus ; nous vous embrassons.


197

[À BOSC, À PARIS[94].]
19 juin [1785. — de Lyon].

Hier au soir, en rentrant, nous avons trouvé votre lettre du 13 ; et, quoique j’aie bien peu de temps à moi, que d’ailleurs vous deviez avoir maintenant une des nôtres qui vous instruit de notre marche et vous éclaire par conséquent sur la cause de notre silence, je ne puis résister à l’empressement de répondre aux expressions touchantes de votre amitié inquiète.

Il y a longtemps que je m’aperçois bien ne vous guère écrire, et que je désire trouver l’instant de le faire avec ce loisir si cher à la sensibilité ; affaires de ménage et aussi de cabinet ont tellement rempli mes journées, que mon petit voyage en a été retardé, malgré l’extrême activité avec laquelle je me hâtais de les terminer. Arrivés ici depuis quelques jours, le temps y coule comme vous savez qu’il fait en voyage lorsqu’on n’a qu’un temps borné et qu’on n’en veut absolument rien perdre.

Nous sommes établis dans un appartement que mon bon ami a loué pour lui, et où le petit ménage peut s’établir au besoin ; j’ai amené notre Eudora, la bonne et le domestique ; tout cela s’arrange à merveille. Nous sommes dans une belle maison[95] et un beau quartier, tout près de l’Intendance, fort loin de plusieors de nos connaissances ; mais la plus éloignée me prête son équipage, dont j’use à discrétion. J’ai été voir hier la Sainte-Huberti[96] dans son triomphe, jouant Didon, que je ne lui avais pas vu représenter à Paris ; je l’ai trouvée sublime. L’ami a plus d’une affaire : compliment à l’Académie comme titulaire[97] ; autre séance à la Société d’agriculture, à laquelle il tient aussi[98] ; soins de son état ; renseignements à prendre pour la suite du travail encyclopédique. Il demeurerait trois mois ici, qu’il y serait toujours occupé ; j’y resterais autant sans m’ennuyer. J’ai pris un maître de forte-piano et je travaille tous les matins, un peu seulement, car les sorties, dîners, etc., s’emparent d’une grande partie des jours. J’ai rencontré, l’autre jour, M. de Jussieu, le jeune[99], chez sa sœur que j’allais voir, et dont le mari a un fort beau cabinet d’histoire naturelle.

Eudora m’a donné hier un peu d’inquiétude : elle m’a paru prendre un petit accès de fièvre ; elle est assez bien ce matin.

Nous recevrons votre voyageur de Perse[100] avec un double intérêt. N’eût-il que la recommandation d’avoir vu du pays, nous l’accueillerions : que sera-ce donc comme votre ami !

Écrivez-nous plus longuement. J’avais mille choses à vous dire sur la dernière résolution qui vous laisse à nos vœux ; mais ce sont précisément sur les choses dont le cœur est le plus plein que l’on garde le silence, quand on n’a pas le temps de tout exprimer.

Au reste, si vous n’en deviniez pas la plus grande partie, vous ne seriez pas digne qu’on vous l’expliquât. Croyez que, de tous ceux à qui vous êtes chers, il n’en est point qui sente mieux que nous le bonheur de vous conserver à l’abri de ces grands hasards qu’on n’aime point à voir courir à ceux auxquels on a attaché en quelque sorte son existence.

Adieu, mon ami ; nous vous embrassons avec toute la franchise et tout l’abandon de cette tendre amitié que nous vous avons vouée pour la vie.

198

[À BOSC, À PARIS[101].]
Le 4 juillet 1785, — de Villefranche.

[Nous sommes de retour depuis deux jours, fort en l’air, très occupés de beaucoup de choses de correspondance et autres qui sont un peu demeurées en arrière, et d’affaires de ménage qui redemandent la vigilance accoutumée, sans compter ces petites misères dont chacun a son lot dans ce monde.

Je suis loin d’avoir cette aimable tranquillité dans laquelle on se plaît à causer avec ses amis, surtout quand ils sont dans la disposition et les circonstances où vous vous trouvez. Je voudrais m’entretenir doucement avec vous sur les hasards et les avantages des deux partis entre lesquels vous avez fait un choix ; sur la folie de se consumer en vains regrets quand on a eu de bons motifs pour se déterminer ; sur la chimère et vide de cette gloire pour laquelle on fait tant, qui nous trahit presque toujours et ne conduit jamais au repos par lequel on voudrait finir et qu’on ne cherche, inutilement pour l’ordinaire, qu’à rendre plus doux par elle. Je voudrais mettre dans votre tête quelques grains de plus de philosophie en échange de cet excès de chaleur hâtive, qui produit de bons effets et de grands tourments ; je crois que tout cela, administré par la douce amitié, pourrait vous être de quelque agrément, et serait certainement un soin touchant pour moi ; mais les choses me pressent, le temps m’entraîne], et je passe aux affaires dont je suis nécessitée à vous entretenir.

En arrivant ici, nous avons trouvé les caisses de nos gravures, livres et vases. Quelques gravures sont très plissées, froissées, enfin gâtées ; des deux vases, le socle de l’un est endommagé et a l’un de ses rebords cassé ; la petite base de l’autre est séparée en deux morceaux et sera difficile à raccommoder. Il est d’usage que des objets de cette nature ne se mettent jamais à nu dans des caisses ; on les enveloppe d’étoupes et on remplit tous les vides et interstices avec de la sciure de bois. Quant aux gravures, on doit les ranger à plat, bien étendues dans une caisse convenable, comme elles seraient dans-un carton. Je m’étonne que M. Le Monnier ne vous en ait rien dit, et je ne vois pas comment il s’est fait que vous ne vous soyez point conciliés réciproquement pour cet envoi, comme nous l’avions espéré.

Je sais bien que, malgré ces désagréments, nous vous sommes toujours fort obligés de la peine que vous avez prise, parce que certainement vous en avez eu, et vous avez fait de votre mieux, en bon ami qui s’emploie de tout son cœur ; mais je vous dis ce que sont les choses, afin quelles vous servent d’expérience, dans une autre occasion, pour vous-même ou vos amis.

N’oubliez pas de nous envoyer la note des frais en sus des 5 livres pour ces objets retirés du Mont-de-Piété ; faute de cette note, nous ne pouvons finir avec la personne que cela regarde.

Je joins ici une fleur que je ne connais pas et que, faute du Genera[102], je ne saurais trouver. Elle a huit étamines ; la plante est herbacée, haute de demi-pied environ, plus ou moins ; les fleurs naissent aux aisselles des feuilles et sont portées par un pétiole renflé à la base ; elles viennent au long de la tige, au sommet de laquelle elles se réunissent en bouquet.]

Vous me feriez grand plaisir d’aller voir mon bon oncle de Vincennes, à qui je n ai pas le temps d’écrire.

Les papiers venus de Mme d’Arbouville devaient effectivement être joints aux autres objets ; mais gardez-les jusqu’à ce que vous ayez une autre occasion, et ne les laissez pas égarer[103].

Voici des quittances fort intéressantes ; faites-nous le plaisir d’en trouver une rescription sur Lyon et de nous l’expédier le plus tôt possible, car je suis fort équitable ou juste, et j’attends après l’argent ; mais surtout que ce soit pour Lyon.

L’ami a ses yeux toujours malades ; il écrit cependant à force, car il doit partir sous peu de jours pour une tournée dans la montagne. Adieu, nous vous embrassons corde et animo.

J’oubliais de vous dire que, parmi les gravures, nous avons des doubles et qu’il en est qui nous manquent, et que M. d’Eu a par consèquent en double ; embarras assez grand à débrouiller. C’est un travail d’éclaircir le tout et ensuite de rendre à chacun ce qui doit lui revenir.


199

[À BOSC, À PARIS[104].]
2 août [1785, — de Villefranche].

Enfin me voici ayant devant moi une demi-heure jusqu’au dîner, et vous destinant cet intervalle pour que vous ne répétiez pas : « C’était bien la peine de se retirer en province ! »

Vous saurez d’abord qu’avant-hier je me mourais, qu’hier j’étais languissante, qu’aujourd’hui je me porte à merveille, que je suis gaie comme un pinson et des plus éveillées.

Demandez-moi pourquoi ? Je n’en sais rien ; c’est comme cela, voilà tout ; et qui se représente une succession continuelle d’une grande activité et d’un abattement extrême voit l’histoire de ma santé. Mon bon ami a pris des lunettes, je vous l’ai déjà peut-être dit ; ses yeux sont un peu mieux, sans être guéris ; il use des bains depuis peu de jours ; mais des affaires et puis des affaires reviennent sans cesse le harceler ; tantôt c’est l’administration aveugle et tâtonnante, édifiant d’une main, abattant de l’autre, demandant toujours des avis et n’en suivant aucun ; tantôt ce sont les Académies, auxquelles il faut débiter de jolies choses lors même qu’on en a le moins d’envie ; tantôt les relations utiles ; tantôt les correspondances agréables qu’il faut cultiver avec un soin égal, puis le grand ouvrage par-dessus tout, la suite de l’entreprise encyclopédique, qu’enfin il est besoin de reprendre[105]. D’après quoi, attendez-vous à être tourmenté comme un démon ; déjà l’on se plaint de ce que vous ne parlez plus de M. Audran, de ce que vous paraissez le négliger, etc. ; il faut le voir, le suivre, le presser, obtenir beaucoup de choses, beaucoup le pousser pour en avoir davantage, ainsi du reste. Vous avez eu des mémoires de questions sur les pelleteries ; il faut chercher, les remplir et nous les envoyer ; nous songeons tout de bon à ce grand travail ; il faut tout mettre en l’air, tout mettre en œuvre pour rassembler, multiplier et compléter les matériaux ; partez de là, réunissez votre zèle pour les connaissances à celui de l’amitié, et servez-nous comme vous savez et pouvez faire.

Autre chose, monsieur le naturaliste, chimiste, etc. : employez vos lumières au bien de l’humanité. Vous saurez que nous avons des vipères au Clos, qu’un enfant de douze ans vient d’en être piqué et est mort en moins de vingt-quatre heures. Trouvez-nous un remède sûr et facile qu’on puisse avoir partout sous la main, et même avec soi ; il s’agit de l’humanité et peut-être de vos amis. Déjà nous rencontrâmes, il y a cinq ans, à mon premier voyage ici, dans notre enclos, près de la maison, une vipère que mon Roland tua, même sans sa Durandal ; mais j’ai une Eudora qui s’échappera quelquefois au jardin de dessous mes yeux, qui peut rencontrer dans une allée écartée, sous l’herbe, ce terrible reptile… Grand Dieu ! le cœur me manque et je hais le Clos. C’est bien vrai, au moins ; plus d’une raison nous dégoûte de cette campagne : nous avons abandonné le projet d’y rebâtir ; et si vous, qui savez tant de choses, appreniez par hasard qu’il se trouve à vendre, près de Villefranche ou sur la route d’ici à Lyon, une jolie maison avec un beau jardin, de bonnes eaux, en belle vue et bons fonds, avertissez-nous pour que nous en fassions l’acquisition. N’est-ce pas une bonne folle que l’idée de vous faire chercher cela ? C’est que c’est une chose difficile et rare, à notre grand regret.

Eh bien, le pauvre Lanthenas est donc délié[106] ? Nous le verrons, j’espère, dans quelque temps ; je m’en réjouis beaucoup. Ma chère Eudora maigrit, dépérit, sans que je sache à quoi m’en prendre ; j’ai imaginé que l’eau n’était pas bonne, j’en envoie chercher à une fontaine hors de la ville[107] ; on a cru qu’elle avait des vers ; je lui ai donné du semen-contra dans du miel, puis du citron et de l’huile ; elle a été menée terriblement, sans faire de vers que l’apparence d’un petit, dont je ne suis pas sûre ; la langue chargée, l’haleine fade et bilieuse, le teint pâle et morne, les yeux creux, les chairs mollasses ; vive et gaie encore, et fort douce, et fort caressante quand elle souffre, voilà ce qu’elle est, ce qui me tourmente et me déchire. Ces inquiétudes m’usent et me consument ; d’autres sollicitudes m’occupent et m’échauffent ; et au milieu de cela, tantôt j’ai un courage de lion, tantôt je suis attendrie à pleurer. Adieu, je vous souhaite force, santés paix et bonheur ; nous vous embrassons de tout cœur.


200

[À BOSC, À PARIS[108].]
8 août 1785, — de Villefranche.

[Et moi, Monsieur, je commence ma journée par vous ; au reste, c’est par l’ordre de mon seigneur et maître, qui me donne votre lettre à mon réveil. Il est pourtant dix heures ; mais j’ai pris un bain à sept, je me suis recouchée après, et j’ai dormi dans ce calme profond et cette douce fraîcheur si nécessaires à la santé. J’avais été hier à un petit bal qui se donna par un de nos locataires, et j’y avais dansé deux contredanses ; notez que, depuis deux ans avant que je reçusse le grand sacrement, je n’avais plus dansé ; j’ai éprouvé que le goût de cet agréable exercice ne s’éteint pas si vite ; et, malgré mes trente-un ans, je ne me retirai à minuit que par sagesse et non par satiété. Je ne sais quel conte vous me faites de votre homme dans le grand genre ; le connaisse-je ou non ? Il me parait difficile de le recevoir à mes genoux à la première entrevue, si je n’ai pas encore la plus petite notion de lui. En vérité, vous n’avez point de pitié d’une habitante de province dont l’imagination se refroidit tout naturellement par l’influence de ce qui l’entoure. Ce n’est pas que nos provinciales y fassent plus de façon que chez vous ; mais moi je trouve nos provinciaux bien plats, et quand je n’aurais pas déjà été sage par habitude et par principes, je le serais devenue par dégoût et pis-aller. De bonne foi, il ne vaudrait pas la peine ici de perdre l’honneur du champ de bataille. Aussi j’ai pris mon allure, et votre merveilleux ne m’en fera pas changer ; tant pis pour lui s’il n’est pas content. Mais si c’est un homme de diligence, votre annonce sera sans doute inutile : cette voiture ne laisse point de relâche ; s’il en est autrement, je compte sur quelque bonne espèce à votre manière.]

Parlons d’affaires. L’ami regrette beaucoup que vous ayez fait accepter la lettre de change ; il craint d’en perdre les six louis en question pour lesquels il vous avait renvoyé la lettre de Panckoucke. C’était une affaire à traiter avec lui verbalement et à terminer tout d’une avec la lettre de change. Veillez à cela, car cette petite différence ne nous est pas tout à fait indifférente.

Je ne sais pas encore trop bien ce qu’il faudrait conseiller à Lanthenas ; il a toujours eu, en homme sensible et raisonnable, quelque penchant au mariage ; peut-être faudrait-il qu’il s’établît docteur en quelque ville de province, où il pourrait trouver une fille honnête dont la fortune, réunie à sa petite légitime, lui fit une existence agréable et sûre.

Puisqu’il a quelque chose et que Williamos[109] est parti, et qu’enfin il n’est pas, à beaucoup près, de cette santé ni de ce caractère propres aux grandes entreprises, je doute qu’il fît bien d’aller en Amérique.

Nous y rêverons encore. J’espère l’avoir à la campagne, où nous irons le mois prochain ; nous aurons quelque embarras à la fin de ce mois, que nous allons faire peindre le cabinet.

[Je vous envoie une plante que j’ai prise, à son port, pour une espèce de valériane ; mais j’ai cru y voir des différences spécifiques ; elle est ici fort commune au bord d’une jolie petite rivière[110]. Adieu ; j’ai dans ce moment à mes oreilles le père Renard[111], qui nous dit que son fils vous a vu trois fois, mais que vous êtes si occupé qu’il craint de vous déranger. Adieu ; nous vous embrassons de bien bon cœur.]


201

[À BOSC, À PARIS[112].]
19 août [1785, — de Villefranche].

Tandis que vous dîniez avec vos savants, nous dînions ici avec la veuve d’un académicien et des comtes et comtesses du voisinage, tant sacrés que profanes ; car il y avait dans tout cela une chanoinesse et un comte de Lyon[113] ; jugez de la sainteté des personnages ! La veuve est celle du comte de Milly[114], fort aise, avec grande raison, de sa viduité. Si vous ne connaissez pas son histoire, je vous en régalerai un autre jour. Nous n’avons point eu à visiter un herbier intéressant comme celui qui vous a rendu si heureux, mais nous avions des officiers honnêtes et passablement instruits, chose trop rare dans les militaires pour n’être pas fort agréable, et nous avons terminé la journée par une promenade à une vogue[115], c’est le nom qu’on donne ici aux fêtes pour lesquelles le peuple se rassemble à la campagne dans un pré, où chacun danse et boit à son bien aise ; il y a des violons ici, des fifres un peu plus loin, là une musette ; ceux qui n’ont pas d’instruments y suppléent par la voix ; d’autres avaient gaiement, sous des tentes, le vin dur et vert comme celui de Suresnes ; et quelquefois les belles dames font aussi des contredanses. Mais revenons à nos affaires ; vous êtes un franc hâbleur, un grand prometteur de riens ; vous annoncez toujours des gens qui ne viennent jamais ; c’est bien la peine de faire ainsi venir l’eau à la bouche pour un quiesbet[116]. Déjà trois fois nous avons calculé, attendu l’époque où devait, suivant votre avis, nous arriver quelque personnage : aucun ne s’est encore montré. Je me console pourtant de votre amoureux depuis que je sais qu’il n’a que quinze ans ; c’est à former, et je ne suis pas encore assez vieille pour faire l’éducatrice et chercher fortune parmi les écoliers ; je ne crains point qu’ils s’y connaissent, entendez-vous, Monsieur. Eh ! mais vraiment, je voudrais vous voir en Angleterre ; vous y seriez amoureux de toutes les femmes ; je l’étais quasi, moi femelle. Celles-là ne ressemblent point du tout aux nôtres, et ont généralement cette courbure de visage estimée de Lavater. Je ne suis pas étonnée qu’un homme sensible, qui connaît les Anglaises, ait de la vocation pour la Pensylvanie. Allez, croyez que tout individu qui ne sentira point d’estime pour les Anglais et un tendre intérêt mêlé d’admiration pour leurs femmes est un lâche ou un étourdi, ou un sot ignorant qui parle sans savoir[117].

Vous, Monsieur, vous êtes un impertinent et aussi un étourdi ; car je n’ai eu un soupçon de valériane que par le port, et ce sont les très grandes différences spécifiques qui m’ont assuré que c’était une autre plante et fait vous demander son nom. Or donc, tirez la conséquence : si vous jugez, d’après ce babillage, que je sois fort gaie, vous vous tromperez grandement ; j’enrage de tout mon cœur, et vous le croirez aisément quand j’aurai ajouté que je n’irai point du tout à la campagne cette année, que je ne verrai pas plus le Clos que vous ne le voyez vous-même ; toute la différence, c’est que j’en mange quelques fruits ; mais ils ont fait deux grandes lieues, ils ont perdu leur fleur, et enfin ce n’est pas moi qui les cueille.

Je finis par cette complainte, et vous souhaite joie et santé.

202

[À BOSC, À PARIS[118].]
22 août 1785, — de Villefranche.

J’ai attendu le courrier, espérant avoir à vous répondre ; mais vous ne nous donnez pas de vos nouvelles, l’heure s’est avancée et vous n’en aurez pas long des nôtres.

Voici un paquet pour votre académicien, puis une lettre pour M. d’Eu. Faites prompte expédition de chacune, afin qu’on puisse terminer enfin les comptes des affaires de Rome.

Je vous envoie une plante aquatique, extrêmement commune en ce pays, et que je vois souvent sans que je l’aie encore pu saisir en sa fleur. Supposez, si vous voulez, encore une dizaine de degrés d’ignorance ; mais je vous en crois cinq, si vous ne me nommez cette plante que j’ai quelque soupçon de vous avoir déjà envoyée sans que vous m ayez donné satisfaction.

Adieu. La pauvre Eudora est plus maigre que jamais. Imaginez donc, vous autres savants de Paris, ce que peut être l’état d’un enfant autrefois robuste et florissant, qui perd son embonpoint, sa fraîcheur, en conservant l’appétit, le sommeil, paraissant faire de bonnes digestions et ayant encore sa gaieté. Des yeux battus, quelquefois éteints ; une peau sèche et brûlante, une pâleur extrême, des chairs molles, une maigreur qui ne fait qu’augmenter, moins d’élasticité dans ses mouvements et parfois de la lassitude. Notez que souvent on lui a donné des contre-vers parce qu’on se persuade généralement qu’il n’y a que des vers qui puissent causer cet état ; mais, quoique plusieurs de ces vermifuges l’aient quelquefois purgée violemment, jamais elle n’a rendu l’apparence d’un seul ver. Que faut-il faire ? Le docteur de ce pays veut purger, émétiser, etc… Mais c’est un purgeur impitoyable qui émétiserait le diable et qui pourrait tuer mon enfant. Je ne sais à quoi me résoudre et je me ronge de soucis. Voilà ce qui m’occupe et m’attriste maintenant par-dessus tout. Oh ! combien l’on paye les douceurs de la maternité !

Est-il vrai que le prince Louis[119] ait été arrêté au milieu de la galerie, à Versailles ? Cette manière a quelque chose d’étrange ; mandez-nous le pourquoi, le mode et le lieu où on le dit renfermé.

Voilà un chien de papier, je ne me servirai plus jamais de son pareil.


203

[À BOSC, À PARIS[120].]
27 août [1785, — de Villefranche].

Le courrier ne part qu’après-demain, mais j’ai quelques moments de loisir, et je veux me dépêcher de vous dire que vous n’avez pas le mérite de m’avoir le premier nommé La Blancherie. J’avais appris qu’il était à Lyon, et de ce moment je ne fis aucun doute que ce fût lui dont vous aviez voulu me parler[121]. Je suis pourtant bien aise de savoir que vous ne lui aviez pas annoncé Mademoiselle Phlipon, sa négligence me paraît plus excusable. Je suis modeste, moi ! Mais ce que je vous apprendrai, c’est que La Blancherie étant allé voir à Lyon le directeur de l’Académie, M. de Villers, pour le prier de le conduire à une séance, M. de Villers lui demanda, d’un ton d’égard et d’honnêteté, s’il désirerait être associé à cette compagnie. « Non, dit La Blancherie, je ne dois être d’aucune. — Et pourquoi ? — Parce qu’il me faudrait être de toutes les Académies de l’Europe. » M. de Villers, homme grave, qui a du caractère et de l’énergie, se contenta de répondre : « Vous m’avez dit, Monsieur, que vous deviez dîner chez M. tel ; vous pourrez aussi le prier de vous conduire à l’Académie. » J’ai vu ici, à la séance de la nôtre[122], deux ou trois hommes de mérite qui sont de Lyon, et qui se sont accordés à dire que La Blancherie était d’une fatuité insupportable. Entre nous, cela ne m’a pas trop étonnée, car il me semble qu’il avait quelque disposition de ce genre il y a dix ans ; or un intervalle aussi grand, employé à intriguer dans le monde, a dû la développer merveilleusement.

Venons maintenant à notre séance académique, qui a été bien remplie et très agréable, au jugement de tout le monde ; je vous cite celui-là, parce que le mien pourrait vous être suspect à deux égards. Premièrement, mon bon ami a lu un discours fort applaudi, sur l’Influence de la culture des lettres dans les provinces, comparée à leur influence dans la capitale ; il y avait beaucoup de choses sur les femmes, dont plusieurs se sont mouchées, et peut-être m’arracheraient les yeux si elles imaginaient que j’y eusse quelque part.

Le directeur[123] ! nous entretint des découvertes du siècle ; un étranger nous présenta fort agréablement l’opinion que les plantes ne sont pas dénuées de sentiment ; il l’étaya de faits intéressants. Cet auteur est un Suisse, fixé à Lyon, ministre protestant, arrivant d’Angleterre, où il a été réeçu docteur à Oxford, et nouvellement marié à une petite femme de dix-huit ans qui est de Sedan, et qu’il nous a amenée[124]. Nous les avons retenus le jour d’après la séance, et nous nous sommes liés de connaissance. Un grand vicaire de Lyon, que nous connaissions d’ailleurs[125], a lu des morceaux d’excellente critique, traduits d’un Allemand. Le secrétaire[126] a débité une épître en jolis vers, adressée à notre ami sur son retour dans sa patrie, accompagné d’une épouse dont le poète a parlé à la manière des poètes. Il est plus que douteux que cela m’ait mis en grande recommandation auprès des femmes ; et, n’osant en rien dire, elles voudraient bien pouvoir critiquer le discours d’un académicien dont la femme a reçu un éloge public. Malheureusement, en renfermant de grandes vérités sur leur compte, il est extrêmement poli et même élégant. Au reste, le secrétaire est un homme grave, distingué par l’agrément de son esprit, et doyen du chapitre.

Parlons maintenant de vos messieurs Ducis et Thomas[127], qui sont à Lyon et s’y prônent l’un l’autre, comme les deux ânes de la fable. Le dernier s’est avisé de faire imprimer des vers à ce Jeannin que vous connaissez, et dont tout le monde se moque[128]. L’académicien y loue le charlatan à toute outrance ; et, pour rendre la chose plus touchante, il a inséré dans sa pièce de vers un épisode pour Ducis qui, mourant de frayeur dans un mauvais carosse, en traversant les montagnes de la Savoie, a fait une assez triste culbute. Thomas voit en son confrère le Sophocle de la France, traîné comme Hippolyte par ses chevaux indociles, qui font voler son char en éclats. Un provincial, ennuyé de ce jargon et suffoqué de l’encens, a répondu par les vers que je vous envoie, en regrettant bien sincèrement de n’être pas de votre avis sur mes bons compatriotes ; mais si les juges de votre Parnasse font de telles balourdises, comment voulez-vous défendre la tourbe de nos badauds ? Indépendamment du mauvais sujet que Thomas a choisi pur idole, ses vers ne sont pas mêmes dignes de la réputation d’un faiseur d’éloges. Ce sont pourtant ces deux académiciens qui vont briller mardi à la séance publique de Lyon, où l’un d’eux lira un chant de sa Pétréide. La Blancherie vous en donnera des nouvelles, s’il repart bientôt ; je n’imagine pas qu’il trouve à Lyon beaucoup de souscripteurs.

204

[À BOSC, À PARIS[129].]
12 octobre [1785, — du Clos].

Eh ! bonjour donc, notre ami. Il y a bien longtemps que je ne vous ai écrit ; mais aussi je ne touche guère la plume depuis un mois, et je crois que je prends quelques-unes des inclinations de la bête dont le lait me restaure ; J’asine à force et m’occupe de tous les petits soins de la vie cochone de la campagne. Je fais des poires tapées qui seront délicieuses ; nous séchons des raisins et des prunes ; on fait des lessives, on travaille au linge ; on déjeune avec du vin blanc, on se couche sur l’herbe pour le cuver ; on suit les vendangeurs, on se repose au bois ou dans les prés ; on abat les noix, on a cueilli tous les fruits d’hiver, on les étend dans les greniers. Nous faisons travailler le docteur[130], Dieu sait ! Vous, vous le faites embrasser : par ma foi, vous êtes un drôle de corps.

Vous nous avez envoyé de charmantes relations qui nous ont singulièrement intéressés ; en vérité, vous devriez courir toujours pour le plus grand plaisir de vos amis, et surtout ne pas oublier de les visiter.

Adieu ; il s’agit de déjeuner et puis d’aller en corps cueillir les amandiers. Salut, santé et amitié par-dessus tout.


205

[À BOSC, À PARIS[131].]
15 octobre [1785], — du Clos.

Vous me voyez encore ici, où j’étais venue pour huit jours et où j’aurai demeuré probablement deux mois. Les arrangements économiques avaient déterminé la première résolution ; le bien-être moral et physique procure le changement d’avis. Notre mère, il est vrai, fait pendant notre absence autant de dépense que si nous y étions tous ; des étrangers prennent notre place à table ; mais que voulez-vous ? Nous sommes ici dans l’asile de la paix et de la liberté : nous n’entendons plus gronder du matin au soir ; nous ne voyons plus un visage revêche, où l’insouciance et la jalousie se peignent tour à tour, où le dépit et la colère, couverts de l’ironie, se montrent lorsque nous avons des succès quelconques et que nous recevons des témoignages de considération. Nous respirons un bon air, nous nous livrons à l’amitié, à la confiance, sans craindre d’irriter par leurs témoignages une âme dure, qui ne les a jamais connus, et qui s’offense de les voir dans les autres. Enfin nous pouvons agir, nous occuper ou prendre de doux ébats, sans la triste assurance que tout ce que nous ferons, quel qu’il soit, sera blâmé, critiqué, mal interprété, etc.

De pareils avantages valent bien quelques sacrifices de la bourse. Cependant il est impossible de faire ce marché toute l’année, à moins que d’une scission absolue ; ce n’aurait pas été la peine de se réunir. Eh bien, vous en dis-je assez, cette fois ? Croyez-vous que je vous aime encore ? Croyez aussi qu’en vous aimant toujours autant, jamais je ne vous eusse parlé, à vous ni à personne, de la mère de mon mari, s’il ne vous en eût parlé le premier. Au reste, il faut convenir de tout : ces chagrins, qui m’ont été si vifs et si sensibles dans les premiers mois, me paraissent aujourd’hui plus supportables ; je les apprécie mieux. Tant que j’ai pu conserver quelque espérance de trouver un cœur au milieu des bizarreries du caractère le plus étrange, je me suis tourmentée pour le captiver ; je me désolais de n’y pas réussir. Maintenant que je vois, tel qu’il est, un être égoïste et fantasque, dont la contrariété fait l’essence, qui n’a jamais senti que le plaisir de molester les autres par ses caprices, qui triomphe de la mort de deus enfants qu’elle abreuva de chagrins, qui sourirait à celle de nous tous et qui ne s’en cache guère, je me sens arrivée à l’indifférence et presque à la pitié, et je n’ai plus d’indignation ou de haine que par moments courts et rares. À tout combiner, il est encore sage d’être venu ici et de s’y tenir ; le bien de notre enfant le demande plus instamment que nous ne l’imaginions avant d’arriver. Croyez encore, mon ami, qu’on ne peut avoir un grand bien sans l’acheter de quelques misères ; le paradis, la félicité parfaite seraient ici-bas si, avec le bonheur d’un mari tel que le mien et qui m’est aussi cher, je n’avais d’ailleurs que des sujets de satisfaction.

206

[À BOSC, À PARIS[132].]
1er novembre 1785, — [du Clos].

Cette lettre est de Roland, et porte tout entière sur des renseignements pour le Dictionnaire des manufactures. Nous croyons inutile de la reproduire. Il suffira : 1° de citer ici le début : « Nous recevons, mon cher, à la campagne, d’où nous partons très définitivement cette semaine, la vôtre du 28 dernier ; je vais demain à la ville, préparer les logis ; j’en reviens demain, etc… » ; 2° de donner les dernières lignes, qui sont de Madame Roland, et qui d’ailleurs sont biffées dans l’autographe.


Il est tard, on fait les paquets ; je ne puis vous donner qu’un bonsoir, mais enfin le voilà ; prenez-le avec cinq ou six ou mille embrassements de la bonne, franche et éternelle amitié.

J’ai revu à Londres je ne sais combien de ces vêtements de sauvages[133] que nous avions vus chez Broussonnet ; mais nous n’en pouvions mieux connaître comment ils se fabriquent, quelles sont les préparations des matières ; voilà ce que, vous autres savants, vous devriez nous apprendre !


207

[À BOSC, À PARIS[134].]
Samedi, 19 novembre 1785, — [de Villefranche].

Vous savez, Monsieur le secrétaire, que Mesdames les ménagères ne disposent pas toujours de leurs moments à volonté ; c’est pourquoi je vous écris un mot aujourd’hui où je me trouve quelque loisir, quoique le courrier ne parte qu’après-demain.

J’ai reçu votre lettre du 14 et j’en ai mandé le contenu à l’inspecteur et au docteur, qui sont à Lyon depuis mercredi. Je suis demeurée le reste de cette semaine avec ma belle-mère, qui est aimable depuis quelques jours ; l’enfant égayait un peu le tête-à-tête. Il y a environ trente-six heures qu’Eudora semble commencer à prendre goût à la lecture, ou du moins à combiner l’intérêt de sa gourmandise que je flatte lorsqu’elle dit bien sa leçon. Je vous conseillerai, en amie, de ne plus faire de longtemps de lettre aussi longue que la dernière, si vous voulez qu’Eudora lise ce que vous lui adressez.

Certain discours que l’inspecteur a lu ici à la Saint-Louis vient d’être choisi par l’Académie de Lyon pour y être lu à sa séance publique du 6 décembre prochain[135]. Dites-moi donc si La Blancherie a trouvé beaucoup de souscripteurs dans cette ville ; il ne s’y est guère fait de partisans. On le trouve d’une fatuité qui tient de l’insolence et qui, pour passer dans le monde au milieu d’un tas de sots, n’en fait pas meilleurs fortune auprès du gros bon sens de quelques savants de province.

Il m’est revenu aujourd’hui, de la campagne, notre frère, dont la santé me semble menacer et me donne des inquiétudes qui tiennent plus du pressentiment que de la raison, mais qui ne tourmentent pas moins.

Auriez-vous jamais cru ?… J’allais vous dire une chose que, par réflexion, je ne veux pas écrire.

Vous m’impatientez de parler et reparler du sparte sans lire l’article qui en traite, et voulant toujours l’avoir trouvé à une autre place que la sienne[136].

Williamos[137] a donc fini ? Dieu le bénisse ; avec tout ce que j’en entendais dire de bien, je ne savais trop encore qu’en dire. Vous ne nous mandez plus rien de la comtesse !

Si l’Anglais à la mécanique dont vous voulez parler était par hasard un nommé Miln[138], croyez que c’est un maître fripon, bien connu dans ce pays-ci, et qui n’est bon, comme tant d’autres, qu’à attraper l’administration. Adieu, jusqu’à lundi, que j’ajouterai un mot si j’ai quelque chose de nouveau à vous mander.

Nos amis sont en bonne santé, à l’exception d’un peu de rhume chez le docteur, qui s’ennuie de ne pas recevoir des nouvelles de l’ami Parault, et qui lui dit mille choses ainsi qu’à vous.

Salut, santé, paix et amitié.

Vous voudrez bien remettre la ci-jointe à M. Gibert[139], avec mille choses honnêtes et mille compliments.

208

[À ROLAND, À LYON[140].]
Dimanche au soir, 20 novembre 1785, — [de Villefranche].

Vincent ne m’a jamais paru si aimable ; il vient de me remettre ton paquet, m’assurer qu’il t’a vu bien portant ; tout est donc au mieux, [Dieu] soit béni ! Je m’empresse de [t’écrire] une petite lettre ; il n’y aura [un autre] courrier que mercredi, [et je ne puis rester si] longtemps sans te donner [de mes nouvelles].

Le frère est arrivé… qui m’a donné de… pris au Clos des pilules qui lui ont donné des coliques et l’ont mené jusqu’au sang durant quelques jours. Il a passé une bonne nuit et se trouve beaucoup mieux. Je prends de petites précautions pour avoir aussi mes nuits bonnes ; elles sont quelquefois fatigantes, mais j’ai bon appétit et je me sens assez bien.

Je m’arrange fort bien de la marche que tu me traces ; je porterai mon noir[141] ; il ne me fâche que d’une chose, c’est d’être obligée de me faire coiffer. Tu donneras toujours mes vieilleries à la couturière indiquée ; il faut du temps pour nettoyer celle d’indienne. Si j’attendais à y être, elle ne serait [pas] prête à mon retour. Aucune de… n’est susceptible d’élégance,… fort commun, pour lequel… ma commodité et je… forme dont j’ai… point au bal, j’ignore… s’y trouvera, il est à une… qui me semble grivoise, le temps ne m’y invite pas, la toilette me gênerait, et je me trouverai bien de dormir toute ma nuit.

Tu sauras qu’hier, à six heures du matin, on a assassiné un habitant de Liergues[142], ou des environs, dans le chemin assez près de la ville. Il revenait de la foire et en rapportait de l’argent qu’on lui a volé.

Tu sauras que les témoins de cette donation contestée sont décrétés et ont pris le large. La pauvre dame Perrin est d’une tristesse profonde ; elle me serre le cœur[143]. Notre mère est toujours un peu fluxionnée et toujours aimable ; nous portons aussi vos santés.

Tiens-toi tranquille pour le sardi[144], j’en ferai l’emplette.

Cette histoire de cheminée me chiffonne ; il faudrait, pour racommoder en dedans, abattre du plâtre que le fumiste a mis sur le côté, assez haut pour rétrécir le tuyau en forme de cheminée à la prussienne.

À propos de Prusse, te voilà fort savant aujourd’hui sur la manière d’être d’un prince russe[145] ; Je ne sais, mais je crois que tous ces gens, titrés pr naissance, ont nécessairement quelque teinte de sottise et d’ignorance.

Tu emploies donc aussi du papier musqué ? Qui s’en serait douté ? Je jette au feu ton enveloppe que j’aurais dû sentir de la porte d’Anse[146].

Ménage-toi bien ; je t’embrasse tenerissimamente.

À vous, docteur[147], qui êtes un drôle de chrétien et un piquant railleur. Ne vous sied-il pas bien, avec votre tête fourrée jusqu’au menton, de plaisanter des Académies ? En vérité, si le désir d’entendre un discours de mon mari vous paraît indiquer ma vocation, que faut-il penser de la vôtre en voyant votre zèle pour les cadets[148] ? De bonne foi, je ne vous aurais jamais cru tant d’acharnement à la vengeance. Mais, puisqu’on ne peut vous guérir, il faut du moins vous servir, et je vous envoie les papiers chéris. Il ne s’est trouvé rien autre avec eux. Je dispenserai tous vos honneurs ; n’oubliez pas les miens auprès de vos deux aimables[149].

Adieu, mes amis. La petite me charge de dire à son papa qu’elle l’aime bien ; elle a hésité d’en dire autant pour le docteur ; puis elle a ajouté aussi d’un air fripon ; elle lit et relit à m’étourdir ; adieu encore.

Jeannin est déjà prévenu.


209

[À ROLAND, À LYON[150].]
Mercredi, 10 heures du matin, 23 novembre 1785, — [de Villefranche].

Je ne manque pas de choses à te dire, mais ce qui me presse le plus est de t’embrasser : c’est une pure illusion dont je me repais en attendant la réalité. Pour te tout rendre, il faut rappeler l’état de mon frère, arrivant du Clos mal à l’aise, inquiet lui-même de sa santé, qui parut cependant aller mieux le dimanche comme je te l’écrivais ; mais, le soir même, il prit le frisson ainsi qu’il l’avait eu les jours précédents, il se sentit plus brisé, eut la nuit très mauvaise ; il ne voulut voir personne le lundi, prit d’un élixir dans lequel il a confiance et garda forcément le coin de son feu. Je lui tins fidèle compagnie (notre mère allait en ville) ; nous y causâmes beaucoup et, tout naturellement, la conversation tomba sur les affaires ; je ne lui cachai point ce que tu m’avais dit de ses caves et tes réflexions à ce sujet ; réflexions dont tu étais trop affecté pour ne pas lui en faire part à lui-même, etc. La fièvre, dont il se ressentait toujours un peu, redoubla le soir ; je n’ai vu personne qui se frappe autant que lui ; il se persuada que c’était le commencement d’une fièvre putride, qui ne pourrait être très longue, que sa bile était très décomposée et ne pourrait produire qu’une maladie violente (il faut observer qu’il avait toujours un peu de diarrhée). Il ne dormit point, trembla et sua alternativement. Bussy est malade, hors d’état de faire ses visites ; mon frère ne se souciait encore de personne et fit seulement venir Mme de La Chasse[151], qui se moqua un peu de lui, et ne vit dans tout cela qu’une fièvre d’humeur que la nature rejetait d’elle-même et qu’un peu d’aide purgerait entièrement. Nous continuâmes donc nos petits soins, les lavements, la diète, la tisane, et véritablement le frisson n’est pas revenu hier au soir. Cependant il y a toujours tant soit peu de fièvre et de relâchement ; mais, quoiqu’il n’ait point dormi cette nuit, il a été beaucoup plus tranquille. J’étais près de lui hier, lorsqu’on m’apporta ton paquet ; je l’ouvris, et, après avoir lu ma lettre (a parte comme de raison), je lui donnai celle qui le concernait, en lui disant : « Gardez cela pour un moment où vous serez bien tranquille, je présume qu’il y est question de vos caves. »

Lorsque nous nous retrouvâmes seuls le soir, il me la donna à lire (il en avait déjà fait lecture), et nous causâmes de nouveau. Je te rendrai cette causerie de vive voix mieux que je ne saurais faire autrement. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il est aussi convaincu, persuadé, etc. (qu’il soit possible de l’être), de la nécessité, utilité, bonté de ses projets, et qu’il croit devoir les poursuivre pour le bien des choses ; mais il compte aussi n’y aller que suivant ses moyens et continuer de fournir dans le ménage ce qui pourra nous soulager et nous empêcher d’excéder la dépense que nous nous proposons d’y faire.

Dimanche, je lui avais parlé du projet de mon petit voyage : il m’avait observé que ces déplacements étaient toujours coûteux, etc. ; comme je n’ai pas paru me rendre absolument, il ne m’a point réitéré ces observations, et même, lorsque je vins depuis à faire mention de la provision de chandelle, que tu ne saurais payer, il me répliqua : « Eh bien ! vous emporterez l’argent » (qu’il compte apparemment me donner, puisque je ne lui ai pas laissé ignorer que j’étais à court).

Venons maintenant à l’affaire que tu me proposes ; il me semble bien que le placement chez M. Chevandier serait plus sûrement secret que de l’autre côté ; peut-être aussi, par la nature de son commerce ou de ses affaires, y-a-t-il un peu plus de vissicitudes à craindre ; c’est un balancement à faire dans lequel le sentiment, bien plus que l’évidence, peut emporter la détermination. La tienne emportera la mienne sans résistance, c’est à quoi Je me réfère, et je ne répugnerai point du tout à Lyon si tu continues d’y pencher. Il est dommage qu’en pareil cas la délicatesse ne permette pas tout avec ses amis ; on ne peut guère proposer à Mme Chevandier de partager l’engagement avec son mari, quoique, suivant ce que j’ai entendu dire de la manière lyonnaise, cela dût ajouter à la sécurité.

Par ce que j’ai dit plus haut, tu vois que, d’après l’état des choses et le tableau même que nous en avons fait à ton frère, il juge intérieurement mon voyage comme un petit excès dont je pourrais me dispenser. Cependant le plaisir à part, tel gros que soit cet article, ayant besoin de l’argent pour les cadres, et puis du reste pour nos arrangements, en nous attachant à cette décision, il faut bien que je te porte le tout. Mais, comme je ne puis pas dire ces raisons, il faut aussi se résoudre à avoir l’air de faire une petite folie, à moins que tu ne trouves un prétexte plausible pour me faire une lettre ostensible qui oblige mon départ.

Si l’état de mon frère venait à empirer, ce que je ne crois pas, je demeurerais ; et si les choses n’étaient pas assez graves pour que tu revinsses, mais seulement assez pour me retenir, alors il faudrait que l’ami Lanthenas fît le voyage, et je lui remettrais tout ce dont j’aurais dû me charger moi-même. À propos de cela, ne songe-t-il point à se faire enregistrer ici à son retour[152] ? Il ne paraît pas que Bussy puisse s’en tirer[153], et, dans tous les cas, selon ce que j’entends chuchoter, il y aura des changements. Aussi un étranger, médecin de Montpellier, a dessein de se présenter[154] ; l’inspecteur des hôpitaux, celui dont le passage ici est l’époque de la maladie de Bussy, avait nommé Morel[155] adjoint à l’hôpital, mais on doit tenir bureau[156] de dimanche en huit, et les voix se partageront entre Morel et celui quelconque qui se présentera. Voilà tout ce que j’ai pu tirer au clair sur ce chapitre.

Jeannin[157] n’avait rien acheté ; ainsi tu es parfaitement libre pour les verres : j’avais oublié de te l’exprimer dans ma lettre de dimanche, que tu as sans doute reçue avec les papiers du docteur. Ne songes-tu pas à faire chercher du papier vert pour achever le vestibule ? Chaillé[157] est encore venu hier pour cette besogne ; à défaut de la même nuance, la plus approchante serait mieux que rien.

J’ai fait parler au fumiste pour ma cheminée ; il accommodera cela mieux qu’aucun gâcheur de ce Roche[157] ; je l’attends un de ces jours.

Tu sauras que ce donateur prétendu, ce curé de Saint-Julien[158], est mort ; l’affaire ne s’en suivra pas moins. On a volé une maison et assassiné une petite fille dans cette paroisse de Saint-Julien. Quelques histoires de cette espèce faisaient dire, à je ne sais qui, que plusieurs auteurs, physiciens, médecins, etc., avaient remarqué que la fin de l’automne était toujours la saison des plus grands crimes, et cela par des raisons physiques qu’on déduisait d’une manière plausible.

Eudora prend, depuis deux jours, les yeux battus, la langue jaune et un peu de toux ; je la tiens à la diète et la purge demain. Tu juges qu’au milieu de ces misères je n’ai rien fait au début ; à peine suis-je entrée au cabinet depuis dimanche. Je passe les matinées en petits soins, le reste du temps chez mon frère ; je lui fais un peu de lecture et je couds. Notre mère a eu hier ce qui lui arrive toujours le lendemain de ses petites débauches ; je doute cependant si elle ne recommence pas aujourd’hui.

Le frère me disait hier qu’il te répondrait. Tu connais la famille ; tu sais qu’on n’y voit pas sans quelque peine combattre ses propres opinions sur ce qu’on estime être le meilleur. Mais comme, sous cela, il y a toujours les plus excellents cœurs, on finit par s’arranger, tout en faisant chacun à sa mode et suivant ses principes.

Au bout du compte, patience et vigilance ; nous irons-bien et nous ferons nos affaires.

Ménage-toi bien, nourris-toi de cet aimable espoir, qui, joint à la tendre amitié, fait le vrai baume de vie ; je voudrais vous confire tous dans cette drogue.

Je me suis désolée du mauvais temps, à cause de vous, mes pauvres voyageurs, qui pataugez dans les boues de Lyon. Ayez bien soin de ne pas prendre chaud et froid alternativement. Que devient le rhume du docteur ? Nous buvons à vos santés, en tête-à-tête avec ma Chemère[159] ; est-ce que vous ne vous en sentez pas tout ragaillardis ?

Mille choses à vos dames ; écrivez-moi vite et long. Adieu, mes amis ; adieu, mon cher et tendre ami, mon soutien, mon bonheur, mon âme, tout.

Je t’embrasse affettuosissimamente.


210

[À ROLAND, À LYON[160].]
Vendredi matin, 25 novembre 1785, — [de Villefranche].

Tu auras bien vu, mon ami, par la précédente, que je te l’avais expédiée avant de recevoir la tienne ; je craignais le retard du courrier, tel que je l’avais éprouvé le lundi, ta lettre de ce jour ne m’étant parvenue que le lendemain assez tard. Tu as la réponse sur Jeannin dont je t’avais parlé dès le dimanche, mais probablement tu n’avais pas remarqué mon apostille, qui d’ailleurs était incomplète. T’es-tu bien assuré de la manière de faire venir sans danger tes gravures encadrées ? C’est bien délicat ! Je m’occuperai incessamment du soin de les arranger pour les envoyer sans dommage ; je t’avertirai si je les expédie devant moi. Mais, quelles soient en caisse ou autrement, il me semble qu’il ne faudrait pas qu’elles fussent visitées ; la main des commis est trop casuelle. Ton adresse pure et simple sera-t-elle une sauvegarde assurée ? Mande-mot s’il y a quelques précautions à prendre à cet égard.

J’ai acheté du sardis, beaucoup plus cher que celui dont je t’avais parlé, puisqu’il coûte 3tt 6s, mais aussi beaucoup meilleur. J’attends le fumiste ; je fais talonner Jeannin que je ne puis ravoir pour le petit barbouillage à la cheminée ; je viens encore moins à bout de Corbin[161], qui s’est enivré à Lyon, se repose ici et ne finit de rien.

Il faudra bien que je prenne un jour, quand j’aurai ma clef, la résolution de perdre quelques heures pur tâtonner et accorder ce pauvre forte-piano, dont j’oublierais de jouer.

J’acquiers tous les jours plus de sécurité sur l’état de mon frère et la possibilité de le quitter pour le petit voyage. Il ne sort toujours point, fait diète et use de remèdes doux. Mais la fièvre s’apaise et disparaît. Il commença hier d’écrire durant quelques moments, et j’imagine que c’est pour te répondre ; car vous n’êtes, ni l’un ni l’autre, gens à demeurer en reste avec personne. Nous causons toujours beaucoup, et je fais de mon mieux.

Eudora a été bien menée par sa médecine ; je me déterminerai ce soir à recommencer, ou non, demain samedi ; c’est une petite bilieuse qui regorge de cette humeur qu’on ne purge pas sans peine.

Le goût de la lecture est pris, il n’y a que du plus ou moins ; elle y met de lamour-propre, et je l’entendais dire avant-hier, sur l’escalier, à M. de Lalande[162] qui l’arrêtait : « Maman m’aime bien aujourd’hui, parce que j’ai bien lu. »

Je ne sais pas ce qui doit arriver à notre mère, mais je la trouve quasi sensible ; nous sommes toujours fort joliment ensemble, et elle vous dit mille choses à tous deux.

Le notaire du faux acte est décrété et a fui comme les autres[163] ; il n’y a rien encore de plus neuf sur cette affaire. La bonne et triste mère est venue hier fort précipitamment emprunter le cheval ; je présume que le leur porte le fugitif, et qu’on demandait celui d’ici pour quelque voyage relatif.

On a mis hier en prison trois hommes violemment soupçonnés des assassinats dont je t’ai parlé ; deux de ces personnages, avec un autre qu’on n’a point encore, faisaient près de Grange-Blanche[164] un repaire, d’où quelques-uns auraient pu devenir funestes à nous autres, voyageurs du Clos. On a trouvé dans leur bicoque beaucoup de débris de différentes armes.

Je t’envoie un début[165]. Je l’avais commencé par un s’il, quand je me suis rappelé le proverbe latin, si terrible contre les pauvres si, et j’ai pris l’affirmative.

Ma santé ne doit point t’inquiéter, et J’ai presque envie de te gronder des grosses choses que tu me dis à ce sujet ; mais j’en ai une plus grande encore de t’embrasser.

Non, mon ami, il n’y a point de mystère ; le malaise de ceux qui m’environnent avait un peu influé sur moi, augmenté l’échauffement que je ressentais depuis mon retour à la ville et troublé quelques-unes de mes nuits ; j’ai pris des lavements, puisqu’il faut te tout dire, et j’ai rétabli l’ordre et la paix.

Le docteur me paraît fortuné ; je lui dois le renvoi de cette lettre charmante et un mot de félicitations dont je vais m’acquitter. Je vais aussi écrire à M. Fontaine, et je laisse cette lettre pour ne la fermer que ce soir.

En vérité, c’est une chose bien difficile à conserver en ce monde que le repos de l’esprit ; devenue tranquille sur l’état de mon frère, je le suis moins sur celui de mon enfant ; il a vomi une fois aujourd’hui et a eu, durant quelques moments, un affaissement extrême. Nous sommes venues à bout, avec Mme de La Chasse, de lui faire prendre un lavement ; il est mieux, s’est levé, demande à lire, redevient un peu gai : je lui redonnerai demain, comme j’avais fait hier, deux onces de manne dans une décoction de chicorée. Nous verrons ensuite. J’espère une lettre de toi et j’attendrai tard pour cacheter.

Et l’Innocence, dont tu as le cadre sans verre, sans doute, je ne devrai pas la joindre aux autres ? Mais feras-tu, ou Jeannin, venir le verre ? J’ai presque envie de mettre le peu qui me serait nécessaire dans une malle, puis, lorsque le tout serait assujetti par les liteaux et les boucles, je mettrais par-dessus les gravures roulées assujetties par des bandes de toile cousues, au lieu de papier cacheté ; à ces bandes qui environneraient les rouleaux, je coudrais des traverses aussi de toile, que j’attacherais aux liteaux de la malle. De cette façon, les gravures ne seraient point pressées et se trouveraient à l’abri de toute injure, mieux encore que dans une caisse qu’il faudrait emballer pour éviter l’humidité ; puis la malle servirait à rapporter nos petites affaires. Tout ce qui m’en fâche, c’est que celle qui me reste est un peu grande ; néanmoins je la fais raccommoder.

Mande-moi ce que tu penses de tout cela ?


Le vendredi, à 6 heures du soir.

Je reçois ta lettre, mon cher ami ; je vois avec peine que mon expédition de mercredi ne te soit pas parvenue, et, afin de tirer les choses au clair plus vite, je t’envoie celle-ci en droiture, quitte à cinq sous. Il faut, une fois, savoir à quoi s’en tenir. Je désire fort que tu recouvres ma lettre précédente, je t’y parlais fort au long de notre frère. Je vais, aussi par ce courrier, envoyer la petite lettre à M. Lanthenas et celle de la demoiselle qu’il m’avait envoyée ; nous verrons qui arrivera plus vite. Fais fonds que, ne fût-ce qu’un mot, je ne passerai point un seul courrier sans t’écrire.

Je mets au paquet, sous le couvert de Bruys[166], le préambule que je t’annonce dans la ci-jointe. Absolument il faut ravoir ma lettre de mercredi, car je veux que tu saches ce que je t’y disais, et ce serait une terrible affaire que de recommencer. Instruis-moi vite de tout cela.

Je vais chercher l’échantillon que tu me demandes et je le mettrai aussi à l’autre paquet.

J’ai bien pensé que vous fêteriez la Sainte-Catherine. S’il faut aller à l’Intendance, ainsi soit ; avec une robe noire, je m’en moque ; neuf ou vieux n’est pas une affaire, pour moi du moins.

Jeannin n’a rien acheté ; c’est une des choses que je te disais. Notre enfant est mieux ce soir.


211

[À BOSC, À PARIS[167].]
1er décembre [1785, — de Villefranche].

Je reçois vos missives et me ris de votre morale ; vous l’adresseriez à bien d’autres avant d’en trouver qui en eussent aussi peu besoin que moi. Je porterai vos lettres à Lyon, où je vais demain avec Eudora et un domestique, sans bonne, parce que je ne dois demeurer que fort peu de temps, et que notre petit appartement sera assez rempli avec le docteur qui l’occupe déjà, ainsi que mon ami, depuis quinze jours. Vous pouvez dire à l’excellent M. Parault, en lui faisant mille compliments, que ce docteur passera encore ici avant de tomber à la capitale ; ainsi, qu’il prenne patience jusqu’à l’année prochaine.

Vous me demandez pourquoi je ne vous ai pas écrit longuement depuis quelque temps ; je vous répondrai avec une franchise égale à la vôtre : 1° J’ai eu peu de loisirs ; mais peut-être l’aurais-je trouvé si je n’eusse cru sentir que mes lettres vous interessaient un peu moins que précédemment ; je ne vous dirai pas sur quoi j’ai fondé cette idée, je n’en sais rien : ce n’est pas un jugement, mais un sentiment. C’est même assez intérieur pour que je présume, en y réfléchissant, que vous ne vous êtes pas vous-même aperçu de ce changement. Cependant il n’est pas grand, puisque vous remarquez mon silence, et j’en suis bien aise. Si vous eussiez été femme, je vous aurais déjà fait une petite querelle d’amitié ; mais, sans que je sache pourquoi ni comment, je ne me sens point du tout indulgente pour votre engeance ; et quand je ne crois pas à un empressement, un intérêt au moins égal au mien, celui-ci se concentre et je me tais tout naturellement. Peut-être cela vous paraîtra-t-il plus fier que généreux et point trop loyal en amitié ; je n’en sais encore rien, mais je suis faite ainsi.


212

[À BOSC, À PARIS[168].]
22 décembre [1785, — de Villefranche].

[Eh ! mon ami, vous voilà bien échauffé ! Dites-moi pourquoi. Vous êtes plaisants, vous autres hommes ; vous vous récriez quand on vous dit une vérité, et vous finissez par convenir qu’elle est bien trouvée.

Vous ai-je querellé ? Me suis-je plainte de rien ? J’ai fait une observation que vous avouez être fondée, et c’est pour cela que vous êtes disposé à crier contre moi ? Il n’est pas plus possible à l’homme moral de rester toujours le même, qu’à l’homme physique de ne pas changer. Voilà votre réponse et le résultat de votre examen : qui donc vous conteste le fait et le principe ? J’avais posé le premier comme mon propre aperçu ; vous le mettez en maxime, tout cela revient au même, et je n’entends plus rien à votre envie de faire des reproches et à votre idée de les croire mérités.

Ai-je donc un si grand tort devoir eu le tact fin et juste, et de vous avoir dit bonnement ce qu’il me faisait apercevoir ? Vous auriez voulu peut-être que je me fusse fâchée et dolentée : c’est tout au plus ce qui pourrait arriver dans certaine, espèce de liaison ; mais, dans une amitié comme la nôtre, que la teinte soit plus ou moins vive, le fond reste toujours le même. Nous avons réciproquement dans notre caractère et notre manière d’être les mêmes raisons de nous estimer ; nous avons dans nos goûts et nos idées les mêmes objets de rapprochement et les mêmes aliments à notre relation ; il est donc un degré de confiance et d’intérêt qui subsistera nécessairement sans altération.

Reste pour la variété le plus ou moins d’attrait, d’empressement et de douceur à cultiver cette amitié ; sur cela, le champ est vaste et libre. Vous étiez couleur de feu l’année dernière, vous êtes maintenant petit gris ; moi qui ne vais guère aux extrêmes, je garde une nuance assez uniforme, et je vois vos oscillations sans les trouver étranges.

La tranquille et sainte amitié a un point d’appui où tient toujours le balancier. Les passions, délicieuses et cruelles, nous emportent hors de nous-mêmes et nous laissent enfin ; mais l’honnêteté de l’âme et des procédés, la confiance d’un cœur droit et sensible, la modération d’un caractère sage et fixé par de bons principes, voilà ce qui assure une liaison, tel refroidissement quelle paraisse souffrir. Voilà, mon ami, ce qui vous promet de me retrouver toujours la même ; sans doute qu’épouse et mère, attachée, satisfaite par ces titres heureux, il m’est plus facile de conserver de l’égalité avec mes amis qu’il ne doit l’être à vous, dont la situation indéterminée varie les affections : aussi j’apprécie les effets et les causes, et, tout en vous jugeant dans vos variations, je demeure votre amie.

Au reste, je ris de ma simplicité à vous répondre avec tant de détails ; à vous qui, depuis votre lettre écrite, aurez songé à tant d’autres choses que vous ne saurez peut-être plus ce que je veux dire.

Quoi qu’il en soit, il faut que vous me rendiez un service, vite et bien ; voici de quoi il s’agit.

Un homme d’esprit que j’estime et distingue est chargé de prononcer une oraison funèbre du duc d’Orléans[169] ; il ne sait trop qu’en dire, ni moi non plus. Il faudrait recueillir des faits, des anecdotes, l’opinion publique, quelque chose enfin de la vie de ce prince qui pût donner une idée de sa manière d’être civile et particulière dans le monde et dans son domestique, quelque chose qu’on pût citer, d’après quoi on pût partir ou qui permit de broder. Vous êtes assez répandu pour trouver quelqu’un qui, tant bien que mal, vous donne des matériaux. Allez, cherchez, trouvez, envoyez-moi ; vous voyez ce qu’il me faut. Je sais que vous êtes très occupé, mais je sais aussi que vous êtes fort actif, et je réclame les soins de votre amitié.

Mon bon ami est de retour à Lyon, d’où il m’envoie votre lettre qu’il a prise pour lui, et à laquelle il me charge de répondre « qu’il ne redoute pas qu’on lise ce qu’il a écrit à ses amis ; qu’il sait combien les gens sensibles sont soupçonneux, roides, durs même, mais qu’ils sont bons, qu’ils reviennent, et qu’an fond ils valent bien les autres ; que vous êtes très fort de cette trempe ainsi que lui, et que c’est pour cela sans doute qu’il vous aime. » Si par hasard il avait raison, et que votre lettre, que je prends pour réponse à la mienne, fût toute pour lui, vous ne manquerez pas d’y voir clair.]

[170]J’ai demeuré près de quinze jours à Lyon ; je m’y suis fort amusée ; me voici rentrée dans ma tanière[171], d’où je ne compte plus sortir de sitôt. J’y retrouve mon excellent beau-frère qui me jure, de la meilleure foi du monde, que j’ai absenté plus de trois semaines ; et ma belle-mère qui devient si douce qu’elle m’en donne des craintes pour sa santé.

Je ne vous entretiendrai pas de la séance de Lyon : il me semble que vous devez êtes rassasié d’Académie et de tout ce qui y tient.

La pucelle de cette ville rentre aujourd’hui ; c’est de notre Académie villefranchoise que je veux vous parler[172].

Adieu. Eudora prend une sorte de timidité qui lui donne l’air d’une vraie cruche.

Au moment de fermer mon paquet, je reçois votre dernière sans date ; elle est toute pour le docteur à qui je vais l’envoyer, car je ne l’attends que le lendemain de Noël avec l’inspecteur.

Salut, joie, santé : voilà mes souhaits pour vous ; j’attends pour moi de bons mémoires ou de petites notes sur ce pauvre défunt le duc d’Orléans.

  1. L.a.s., 3 p. in-4°, n° 3544 de la collection Dentu, au catalogue de laquelle nous empruntons cet extrait. — et n° 4792 du Bulletin 64 de la maison Jacques Charavay, qui donne l’indication suivante : « Curieuse lettre où Madame Roland fait le récit de son voyage en Angleterre, puis un bel éloge de la constitution de ce pays ».

    C’est probablement cette même lettre qui a figuré, avec cette brève indication : « L.a.s à M. A. Gosse, janvier 1785 », sous le n° 721, dans la vente de la collection Brissot-Thivars, ancien préfet (6 avril 1854 et jours suivants, A. Aubry, libraire).

  2. Ms. 9533, autogr. — Publiée en 1864 par M. Dauban, Étude, etc. p. lxxvii. (Elle faisait alors partie des collections de M. J. Charavay.) M. Dauban, en transcrivant l’adresse, a lu ou du moins a imprimé d’Astic pour d’Antic. — La lettre n’est pas datée, mais en la rapprochant du début de la lettre suivante, nous la croyons du même temps.
  3. Ms. 6239, fol. 253-254.
  4. Voir lettre du 15 décembre 1784. Nous ignorons à quelle comtesse se rapportent les allusions de ces lettres et des quelque lettres suivantes.
  5. Maris Phlipon avait à elle, en se mariant, 840 livres de rente (voir sont contrat de mariage, ms. 9532, fol. 120-123). Ailleurs (Lettre à Sophie Cannet, du 1er novembre 1779), elle dit 530 livres. Cf. Mémoires, t. II, p. 140.
  6. Le livre de Berquin venait d’être couronné (1784) par l’Académie française.
  7. Ms. 6939, fol. 132-133.
  8. Nous n’avons pu compléter cette initiale.
  9. Louis Tolozan de Montfort (1726-1811), prévôt des marchands de Lyon, frère cadet de l’Intendant de commerce Tolozan dont il a été si souvent parlé dans les lettres des années précédentes.
  10. Le Chanoine Dominique, que Roland, était allé rejoindre au Clos. — Voir la lettre précédente.
  11. Les religieuses de l’hôpital de Villefranche.
  12. Collection Alfred Morrison, 1 fol. Il y a 1784 dans l’original, mais c’est par une de ces distractions fréquentes au début d’une année. Les rapports de cette lettre avec celles qui précèdent prouvent qu’il faut lire 1785. D’ailleurs, Lanthenas, en janvier 1784, n‘était pas docteur en médecine et était à Paris.
  13. André Thouin (1747-1824), alors jardinier en chef du Jardin des Plantes, mais déjà botaniste célèbre. Il allait être, en 1786, de l’Académie des sciences. Grand ami de Bosc, de Larévellière-Lépeaux, mêlé avec eux au mouvement de la Révolution, il se retrouvera dans la suite de la Correspondance.
  14. René Louiche-Desfontaines (1752-1833), botaniste, membre de l’Académie des sciences (1783), qui faisait à ce moment-là (1783-1785) son célèbre voyage d’exploration scientifique dans la Régence de Tunis.
  15. Ces trois lignes sont biffées dans l’autographe.
  16. Collection Alfred Morrison. — Voir aux Papiers Roland, ms. 6241, fol. 275-276, la réponse de Bosc, du 9 février 1785, répondant à toutes les commissions données pour Audran, Dezach, etc…
  17. On devine que Bosc avait signé sa lettre en majuscules pour se faire lire d’Eudora.
  18. Antoine de Lafage (1755-1806), agronome. — Parmi ses travaux, la Biographie Rabbe mentionne précisément un « Mémoire sur la construction de cuves, foudres et citernes en maçonnerie. »
  19. Voir, sur le Journal général de France, une note de la première lettre du 9 avril 1784. — L’abbé de Fontenay (1737-1806) était un jésuite lettré, connu aussi par son Dictionnaire des Artistes
  20. Mémoires secrets, 27 décembre 1784 : « M. Necker vient de faire paraître un livre de l’Administration des finances de la France, en trois volumes. » Cf. ibid, 18 janvier 1785. — Fin janvier 1785, on en avait déjà vendu 12,000 exemplaires (Rocquain, p. 419).
  21. Bosc, IV, 79 ; Dauban, II, 518.
  22. Ms. 6339, fol. 134-135.
  23. Barthélemy Collomb (1718-1799), professeur au Collège royal de chirurgie de Lyon, membre de l’Académie (Almanach de Lyon, 1784). — Il demeurait « en face de l’Archevêché », c’est-à-dire « à petite distance » de Roland.
  24. Lire Préveraud.
  25. Jean-Antoine Terray, qui, en octobre 1784, avait remplacé M. de Flesselles à l’Intendance de Lyon. — Neveu et héritier de l’abbé Terray, il fut guillotiné à Paris, le 28 avril 1794.
  26. Roland, d’abord associé de l’Académie de Lyon, avait été nommé académicien ordinaire le 30 novembre 1784.
  27. C’est sans doute à cette affaire avec Blondel, que nous ne somme pas d’ailleurs en mesure d’éclaircir, que se rapporte le passage de la lettre suivante du 18 mars, où il est question de Milet.
  28. Préveraud.
  29. Voir une note de la lettre du 8 août 1782.
  30. On verra, par les lettres suivantes, que Bresson était le voiturier de Villefranche à Lyon, et réciproquement.
  31. Gilibert, avocat en la sénéchaussée de Villefranche (Almanach de Lyon, 1784).
  32. Le subdélégué de l’Indentant à Thizy s’appelait Desvernay. Mais nous croyons plutôt que Madame Roland parle ici d’un manufacturier de Thizy. « M. Desvernay, celui des fabricants du Beaujolais dont le commerce est le plus étendu », dit Roland dans son Dictinnaire des Manufactures, t. II, Supplément, p. 58.
  33. Bosc, IV, 80 ; Dauban, II, 520 ; — ms. 6239, fol. 255-256.
  34. Lanthenas avait encore au Puy son père et sa mère. Sa mère ne mourut que le 31 août 1786, et son père le 24 août 1787.
  35. Beaumarchais, pour avoir riposté vivement à un article du Journal de Paris contre Figaro (article dont l’auteur, disait-on, n’était, autre que le comte de Provence), avait été enfermé le 9 mars à Saint-Lazare, où il ne resta d’ailleurs que six jours. — Voir Mémoires secrets, 11 mars 1785. Cf. Loménie, Beaumarchais et son temps, t. II, p. 367).
  36. Ms. 6239, fol. 136-137.
  37. C’est-à-dire au second étage. — Voir lettre du 10 janvier 1785.
  38. Dont il était directeur spirituel ou aumônier.
  39. Probablement Belleroche, grosse commune du Beaujolais (actuellement dans le département de la Loire, canton de Belmont), où il y avait un bureau pour la marque des toiles et où, par conséquent, Roland avait affaire. Madame Roland ne peut parler ici du petit château de Belleroche, aux portes de Villefranche, où habitaient les Châtelain-Dessertines (il appartient encore à un de leur descendants), et où nous verrons plus loin qu’elle voisinait (lettre du 18 mai 1785).
  40. Vincent devait être, comme Bresson un voiturier-commissionnaire entre Villefranche et les villes voisines. — Voir lettre du 20 novembre 1785.
  41. Jean-Baptiste-Jacques Delamorlière (1740-1812) était un riche et intelligent teinturier d’Amiens, beau-frère de Flesselles, et fort lié comme lui avec Roland. — Voir Appendice I. Cf Biographie de la Somme, 1835-1837, 2 vol.
  42. Flesselles.
  43. L’intendant du commerce Blondel. — Voir Lettres de mars-mai 1784.
  44. Charles-Claude La Billarderie, comte d’Angiviller, directeur général des bâtiments, jardins et manufactures du Roi (Alm. royal de 1784, p. 546).
  45. Probablement l’arrêt du 18 mai 1784, accordant à Flesselles un privilège pour sa machine à filer le coton, et dont il n’aurait pu encore obtenir l’expédition. Roland l’a imprimé dans son Dictionnaire des manufactures, t. II, p. 311.
  46. M. de L’Aubépin. — inconnu.
  47. Bergeron. — inconnu.
  48. Mme Trude, — car Mlle Desportes était morte.
  49. Nicolas Laurent, chanoine de la collégiale de Villefranche ; guillotiné à Lyon, le 4 février 1794
  50. Il semble, en rapprochant ce passage de la lettre précédente du 16 mars (à Roland), que Madame Roland et Mme Préveraud devaient quêter ensemble à l’église, et que l’avocat J.-B. Pein, frère du chanoine, était en aussi bons termes avec Mme Préveraud qu’avec son mari.
  51. Nous lisons Milet au manuscrit. Peut-être s’agit-il d’un ouvrier nommé Milot, dont Roland parle dans son Dictionnaire des manufactures, t. I., p. 111 : …« J’ai découvert un homme instruit dans la partie [de piquer les cuirs], le nommé Baptiste Milot, ouvrier lorrain ; je l’ai attiré ; je l’ai fait travailler sous mes yeux, chez moi ; je l’ai gratifié suivant mes moyens ; j’ai établi ses mécaniques dans mon département ; je les ai fait dessiner et je les publie… »
  52. Ms. 6239, fol. 233-234. — En comparant cette lettre aux lettres à Bosc, des 16 et 13 mars 1785, et en considérant que Pâques tomba cette année-là le 27 mars, on voit qu’elle doit être du samedi 19 mars.
  53. De quêter à l’église, sans doute pour le jour de Pâques.
  54. On a déjà vu, en maint endroit, que la complaisance de Bosc, pour la correspondance en franchise, n’était pas seule mise à contribution ; on usait aussi de la voie des bureaux.
  55. Lanthenas était toujours au Puy.
  56. Antoine Ducroux de La Voûte était procureur du Roi en la maîtrise des eaux et forêts du Beaujolais ; — François-Blaise Guérin de La Colonge était lieutenant général civil et criminel en la sénéchaussée (Alm. de Lyon, 1784).
  57. Sur Mme Chevandier, qui reviendra souvent dans la suite de la Correspondance, voir lettre du 19 août 1783. — Mme de Villiers, ou plutôt de Villers, était la femme du savant Lyonnais dont nous avons déjà parlé (lettre du 3 janvier 1781).
  58. Allusion à l’affaire de Beaumarchais. — Voir lettre à Bosc, du 16 mars 1785.
  59. Neuville-sur-Saône, où il y avait des fabriques que Roland devait visiter avant de finir sa tournée, particulièrement celle des sieurs Miln, qui allaient monter une machine à filer le coton, concurrente de celle de Flesselles. — Voir Dictionnaire des manufactures, t. II, Supplément, p. 58, 102, 138.
  60. Bosc, IV, 81 ; Dauban, II, 521.
  61. Bosc, IV, 84 ; Dauban, II, 524.
  62. Collection Alfred Morrison, 2 vol.
  63. Préveraud de Pombreton. — La démarche n’aboutit pas.
  64. Madame Roland avait d’abord écrit nous ; puis, sans doute parce qu’il s’agissait de La Blancherie, elle a corrigé et a mis vous.
  65. Collection Alfred Morrison, 2 fol.
  66. Il s’agit d’un partage anticipé que Lanthenas, toujours au Puy auprès de ses vieux parents, tâchait d’obtenir de sa mére et qui lui permit d’aller s’établir ailleurs.
  67. Le nom est biffé, mais encore lisible. M. de la Roche était un des premiers commis du contrôleur général (voir lettre du 4 avril 1784). — Il s’agissait toujours de solliciter pour Préveraud.
  68. M. de Colonia, ancien Intendant du commerce. C’était à lui qu’avait succédé M. de Vin de Gallande, en 1784.
  69. L’anniversaire de la mort du père de Bosc, survenue un an auparavant, le 4 avril 1784.
  70. Bosc, IV, 85 ; Dauban, II, 524.
  71. Collection Alfred Morrison, 1 fol.
  72. Bosc, IV, 86 ; Dauban, II, 525.
  73. Voir, aux Mémoires secrets, 6 avril 1785, le compte rendu d’une séance de l’Académie des sciences, où Quatremère d’Isjonval avait lu un mémoire sur « les bêtes à laine ». — Cf., sur ce savant, la lettre du 31 mars 1784, et les Mémoires secrets, 21 avril 1784 et 22 août 1785. — Après avoir sacrifié un million dit-ont, à ces expériences, il fit faillite en 1785.
  74. L’illustre Bertholet (1748-1822) était déjà connu par divers travaux, membre de l’Académie des sciences depuis 1780 et directeur des Gobelins depuis 1784. Il venait de faire connaître le procédée pour blanchir les toiles par le chlore.
  75. Ms. 6239, fol. 138. — Il est difficile de lire au manuscrit, s’il y a 21 ou 27.
  76. L’abbé Turles, supérieur du séminaire de Fréjus, ami Lanthenas, fut un des correspondants assidus de Roland pour sa grande publication (Voir Dict. des manuf., t. III, Disc. prélim., p. cxcviii. et p. 427 ; t. III, p. 197).
  77. M. Fontnaine, un des secrétaire de l’Intendance de Lyon (Alm. de Lyon, 1784), établi ensuite à Lisbonne, qui fournit à Roland des notes nombreuses et importantes (Dict. des manuf., t. III, Disc prélim., p. cxviii).
  78. M. Chaix, fabricant de bas à Lyon, qu’on retrouvera souvent dans la suite de la correspondance. — Voir Dictionnaire des manuf., t. I, p. 41 : « Un des marchands fabricants bonnetiers de Lyon, celui qui a le plus contribué aux nouvelles découvertes en ce genre » Ibid, II, Supplément. p. 62.
  79. Girard, — inconnu.
  80. Bosc, IV, 87 ; Dauban, II, 526.
  81. Bosc, IV ; Dauban, II, 528.
  82. Ce portrait est probablement celui de Mme d’Eu, qui se trouvait alors à Paris avec l’inséparable M. de Vin. — Voir lettre du 13 mai 1785.
  83. Bosc, IV, 90 ; Dauban, II, 529.
  84. « J’avais été nommé pour faire le voyage autour du monde, en qualité de naturaliste, sur les vaisseaux de La Peyrouse. » (Note de Bosc.) – Voir aux Mémoires secrets, 3-4 mai 1785, l’annonce de l’expédition. Elle appareilla de Brest le 1er août 1785.
  85. Dauban, II, 530 ; « Tirée de la collection Labédoyère, La33, 96. » — Nous corrigeons quelques fautes de lecture : Monteran pour Montaran ; quinbet pour quiesbet ; Descet pour Dezach.

    Cette lettre est évidemment celle qui, avant de passer dans la collectioon Labédoyère, a figuré à une vente du 15 mai 1843 (Charon, expert, n° 451, L. aut. : « vendredy, 13 mai 1785 », 3 pages in-4°).

  86. Ces gravures étaient encore au Clos en 1880. C’est Lemonier, comme on le verra plus loin, qui les avait rapportées ou les faisait venir de Rome pour ses amis, les Roland, les d’Eu, etc.
  87. La lettre de remerciements de Roland au secrétaire perpétuel, M. de la Tourrette, est du 5 mai 1785 (ms. 6243, fol. 103).
  88. Il y a Descet dans le texte publié par M. Dauban. Ce nom nous est inconnu. Nous croyons qu’il faut lire Dezach. — Voir au ms. 6243, fol. 104, une lettre de Roland, du 6 janvier 1785, à M. Maret, secrétaire perpétuel de l’Académie de Dijon, pour les remercier de l’élection de son ami de Zach, à titre d’associé.
  89. Au bas du texte publié par M. Dauban, il y a : « Non signé. Écriture de Madame Roland de la Platière. Signé : Bosc » On voit par là que cette lettre est une de celles que Bosc avait données à des ami, en certifiant l’écriture de l’autographs.
  90. Bosc, IV, 91 ; Dauban, II, 531.
  91. Bernard-Pierre Chatelain Dessertines propriètaire du joli château de Belleroche, aux portes de Villefranche. La petite fontaine, renommée pour guérir les maux d’yeux, était, au temps de votre jeunesse, bien connue des promeneurs et des écoliers de la Ville.
  92. Bosc, IV, 61 ; Dauban, II, 499. — Bosc a daté cette lettre du 23 mai 1784 et l’a placée en conséquence. Mais, à cette date de 1784, Madame Roland était à Paris, ainsi que Bosc et Lanthenas.

    Il suffit d’ailleurs de rapprocher cette lettre de celles des 8 et 13 mai et 4 juillet 1785, pour voir qu’elle est de la même année.
  93. À la maison des champs de son père, à deux kilomètre du Puy. Cette maison, située à coté des roches basaltiques appelées les « orgues d’Espaly », et d’où l’on domine à la fois la vallée de la Borne et le bassin de Polignac, existe encore. Elle s’appelle le Collet.
  94. Bosc, IV, 91 ; Dauban, II, 532.
  95. La maison Collomb, place de la Charité, à côté de la place de Bellecour. L’Intendance, où Roland avait son bureau, était rue Saint-Joseph.
  96. La Saint-Huberti avait quitté Paris « Le 4 ou 5 juin, pour son congé annuel de deux mois » (E. de Goncourt, p. 148). Le 25 juin, elle chantait à Marseille. Son séjour à Lyon dut donc être fort court. Elle avait créé Didon à l’Opéra, le 1er décembre 1783.
  97. Roland avait lu préparatoirement, à l’Académie de Lyon, dans la séance ordinaire du 14 juin 1785, son discours de réception « Sur l’avantage des Lettres et des Arts relativement au bonheur pour ceux qui les cultivent, et de leur influence sur mœurs » (Registres de l’Académie de Lyon), discours qu’il lut ensuite dans la séance solennelle du 6 décembre 1785, et qu’il fit imprimer (43 pages in-8°) sous ce titre : « De l’influence des Lettres dans les provinces, comparée à leur influence dans les capitales. »
  98. La « Société royale d’agriculture de la généralité de Lyon » avait été fondée en 1761. Sa séance publique annuelle venait d’avoir lieu, le 17 juin (Péricaud, Tablettes chronologiques de Lyon). Elle était organisée comme un grand comice agricole de nos jours, avec un bureau général de vingt membres, siégeant à Lyon, et quatre bureaux particuliers, de dix membres chacun, dans les quatre autre villes d’élection de la généralité. Ce n’est que comme membre d’un de ces bureaux particuliers que Roland, pouvait, dès juin 1785, « tenir » à la Société, car il ne fut reçu du bureau général, c’est-à-dire élu membre titulaire, que le 18 novembre suivant. — Voir Appendice H.
  99. Antoine-Laurent de Jussieu, le plus célèbre de la famille, qu’on appelait le jeune par rapport à son oncle Bernard de Jussieu. — On sait que Madame Roland, en 1780, avait suivi sont cours au Jardin du Roi.
  100. La naturaliste et voyageur André Michaux (1746-1802), qui revenait de Perse. Arrivé à Paris en juin 1785 (Biogr. Rabbe), il en repartit presque aussitôt (septembre) pour aller passer onze années au États-Unis. C’est avec l’espoir de l’y retrouver, dans la Caroline, à Charleston, où il avait créé un grand jardin d’histoire naturelle, que Bosc s’embarquera en 1796. — Voir Appendice K.
  101. Bosc, IV, 93 ; Dauban, II, 534 ; — ms. 6239, fol. 256-257.
  102. Probablement le Genera plantarum de Linné (1737). Celui d’Antoine-Laurent de Jussieu, qui devait renouveler la méthode, ne parut qu’en 1789.
  103. On voit qu’au milieu de 1785, les démarches pour les Lettres de noblesse duraient encore ou venaient seulement de prendre fin.
  104. Bosc, IV, 94 ; Dauban, II, 534.
  105. Nous avons déjà dit que le premier et le second volume du Dictionnaire des Manufactures avaient paru (1784 et 1785) et que Roland allait commencer le troisième ; son traité avec Panckoucke est daté de Lyon, 16 août 1785.

    La pièce, qui se trouve aux Papiers Roland, ms. 9532, fol. 162-163, est de l’écriture de Madame Roland et signée par son mari.

  106. Il ne peut y avoir là une allusion à la mort des parents de Lanthenas, car sa mère ne mourut, ainsi que nous l’avons dit, que le 31 août 1786, et son père un an après. Il s’agit plutôt de ses arrangements avec eux, pour obtenir un partage anticipé qui lui permit d’aller s’établir ailleurs.
  107. Voir lettre du 18 mai 1785.
  108. Bosc, IV, 96 ; Dauban, II, 536 ; — ms. 6239, fol. 258-259.
  109. Williamos était un Américain, de la province de New-York, que Lanthenas avait vu à Paris en septembre 1784, au moment où il venait d’être reçu docteur, et qui lui avait offert ses services pour aller s’établir en Amérique (lettre indédite de Lanthenas à Bosc du 24 décembre 1784, collection Alfr. Morrison).
  110. Le Morgon, qui traverse Villefranche.
  111. Inconnu.
  112. Bosc, IV, 97 ; Dauban, II, 537.
  113. Les chanoines de la cathédrale de Lyon (Saint-Jean) avaient la qualité de comtes

    Il y avait, près de Villefranche, plusieurs chapitres de chanoinesses, à Salles, à Alix, à l’Argentière, à Neuville, etc.

  114. Nicolas-Christiern de Thy, comte de Milly, chimiste, associé libre de l’Académie des sciences, né près de Beaujeu en 1728, mort à Paris le 17 septembre 1784. — Voir Mémoires secrets, 23 septembre 1784 ; Almanach de Lyon, 1784, p. 212.
  115. La date indique que cette « vogue » — c’est en effet le nom des fêtes votives en Beaujolais, Bresse, etc. — était celle de Saint-Roch, hameau de la commune de Gleizé, à deux kilomètres de Villefranche, qui avait lieu le 16 août. Nous l’avons vu célébrer encore, en notre jeunesse, dans le grand pré que décrit Madame Roland.
  116. Nous ne savons pas ce que signifie ce terme, déjà employé dans la lettre du 13 mai 1785.
  117. Voir Voyage d’Angleterre, t. III, p. 235 ; « Les femmes bien élevées, ont un air virginal et touchant, etc… »
  118. Collection Étienne Charavay.
  119. Le cardinal de Rohan, arrêté le 15 août 1785 pour l‘affaire du collier.
  120. Bosc, IV, 98 ; Dauban, II, 539.
  121. Voir lettres des 8 et 19 août 1785. L’Académie de Lyon, le 14 juin précédent. On voit ici que Madame Roland, comme toujours, avait collaboré à l’œuvre.
  122. La séance publique annuelle de l’Académie de Villefranche se tenait, comme presque partout, le 25 août, jour de la Saint-Louis. C’est à la place de son frère le chanoine, indisposé, que Roland lut le discours dont il avait déjà donné lecture à
  123. « Le R.P. Gomès, du tiers ordre de Saint-François » (Almanach de Lyon, 1785).
  124. Ce ministre protestant, que verrons souvent reparaître dans la Correspondance, était Benjamin-Sigismond Frossard, né à Nyon (pays de Vaud) le 23 août 1754, mort à Montauban le 3 janvier 1830. Il était, depuis 1777, pasteur à Lyon, ou plus exactement aux Charpennes, dans la banlieue, le culte calviniste n’étant pas autorisé intra muros ; mais il résidait dans la ville, au quai Saint-Clair ; c’est là que Brissot le vit en 1782 (Mémoire de Brissot, t. II, p. 114 et suiv.). Marié à Sedan, en 1785, avec Marie-Anne-Amélie Drouin, il se fit à Lyon une situation considérable par son activité et ses écrits. Lié avec Blot, l’ami de Brissot, en relations avec tous les hommes qui, à Lyon, s’occupaient des questions économiques et sociales, membre de diverses académies ou sociétés savantes, secrétaire de la Société d’agriculture de Lyon pour la correspondance étrangère, c’est lui qui, en 1789, conduisit Arthur Young chez Roland (Voyage en France d’Arthur Young, t. II, p. 97, édition de 1793). On verra plus loin qu’Eudora Roland fut quelque temps en pension chez lui vers cette époque.

    Il prit une part active au mouvement de la Révolution, d’abord à Lyon avec les amis de Roland, puis à Clermont-Ferrand, où il retrouva un autre ami des Roland, Bancal des Issarts, et à Paris, où Roland, le 20 décembre 1792, le faisait nommer commissaire national en Belgique. Après bien des épreuves, il devint, le 15 septembre 1809, le premier doyen de la Faculté de théologie protestante de Montauban. Nous lui consacrerons, dans notre Appendics O, une notice plus détaillée.

  125. Thomas de Merle de Castillon, vicaire général de l’archevêque, chanoine et baron de Saint-Just, membre de l’Académie de Villefranche depuis 1773. Singulier vicaire général ! Il avait édité à Lyon, en 1783 (4 vol. in-8°), les œuvres de Charles Bordes, un poète lyonnais peu sévère (Dumas, Histoire de l’Académie de Lyon, t. I, p. 135, 177, 326). Ces « morceaux d’une excellente critique, traduits d’un Allemand » étaient la traduction libre d’un traité (latin) de Mencken, « sur la charlatanerie des savants », lecture que Castillon avait déjà faite le 21 juin précédent à l’Académie de Lyon.

    Né en 1745, dans l’Agénais, c’est-à-dire compatriote de l’archevêque Montazet, Merle de Castillon fut guillotiné à Lyon le 18 février 1794.

  126. Le doyen Châtelain Dessertines. — Voir lettre du 18 mai 1785.
  127. Thomas était arrivé à Lyon en mai 1785, y attendant son ami Ducis, qui était allé à la Grande-Chartreuse. Il apprit que Ducis avait fait, près des Échelles, une horrible chute de voiture ; il partit aussitôt, accompagné de M. Janin de Combe-Blanche, « chirurgien célèbre, dit Thomas, qui m’a prêté une grande berline anglaise où il y avait un lit ». Ducis ramené à Lyon, Janin installa les deux amis chez lui. Le jour de la Saint-Jean (24 juin), fête de Janin, Thomas lui exprima sa reconnaissance dans une épître en vers qu’il communiqua à l’Académie de Lyon le 12 juillet. Il y eut encore, le 2 août, une séance particulière de l’Académie où assistèrent Thomas et Ducis, avec d’autres invités (Dumas, Histoire de l’Académie de Lyon, t. I, p. 147-152). — À la séance publique du 30 août, postérieure à cette lettre, Thomas lut le 7e chant de sa Pétréide et Ducis lut une Épître à l’amitié. (Voir Lyon de 1778 à 1788, par A. Metzger et J. Vaesen, p. 52). Thomas mourut le 17 septembre 1785, à Oullins, près de Lyon, dans la maison de campagne de l’archevêque, M. Malvin de Montazet, qui l’inhuma dans l’église du village, où on voit encore son tombeau.
  128. Jean-Antoine-Michel-Dieudonné Janin de Combe-Blanche, né à Carcassonne en 1731, que Thoma appelle « un chirurgien célèbre », était un oculiste qui, comme on dirait aujourd’hui pratiquait la réclame. Il s’intitulait « médecin-oculiste de S.A.S. Monseigneur le duc de Modène et son pensionnaire ; professeur honoraire de l’Université de Modène, de la Société royale de médecine, des Académies de Dijon, de Villefranche [1769] et de Montpellier, etc… membre du Collège royal de chirurgie de Lyon [1773], rue Saint-Dominique » (Almanach de Lyon, 1785). — Voir sur lui et ses prétendues découvertes scientifiques, les Mémoires secrets, 21 février, 4 mars, 8 et 16 avril 1782. — Au début de la Révolution, à Lyon, il essaya de jouer un certain rôle : à la fête de la Fédération lyonnaise du 30 mai 1790, nous voyons figurer « le chevalier Janin de Combe-Blanche, commandant général, colonel de la garde nationale de la Guillotière ». Cf Wahl, Les commencements de la Révolution à Lyon, p. 107, et Lyon en 1790, par A. Metzger et J. Vaesen, p. 102, où l’on voit que Janin, colonel de la garde nationale de la Guillotière, sans avoir un mandat spécial pour cet objet, était allé à Paris solliciter les décrets de 6 et 13 février 1790, qui réunirent la Guillotière à Lyon ; d’où un certain mécontentement et un commencement d’émeute le 23 mai.

    Il mourut le 12 juin 1811 (Péricaud, Tablettes chrono. pour servir à l’histoire de Lyon). Voir sur lui Quérard, La France littéraire.

  129. Bosc, IV, 100 ; Dauban, II, 541.
  130. Lanthenas.
  131. Bosc, IV, 101 ; Dauban, II, 541. — M. Dauban a imprimé à tort 13 octobre.
  132. Collection Alfred Morrison, 2 fol.
  133. Roland disait, entre autres choses, dans sa lettre :

    « Je n’ai aucun détail sur la manière dont les Otaïtiens préparent le Morus papirifera… J’ai vu beaucoup d’habillements de ce genre, principalement à Londres… »

  134. Collection Alfred Morrison, 2 fol.
  135. Voir lettre du 27 août 1785. — C’est le discours sur l’influence de la culture des lettres, etc… que Roland avait déjà lu à l’Académie de Lyon le 14 juin, mais en séance particulière, qu’il avait servi à l’Académie de Villefranche le 25 août, et qu’il allair lire cette fois à la séance publique de Lyon, en y ajoutant un préambule que sa femme s’était chargée de faire.
  136. On voit, par la lettre de Roland du 1er novembre, qu’il y avait une discussion entre Bosc et lui au sujet de l’article Sparte du Dictionnaire des manufactures, qu Bosc trouvait incomplet.
  137. Voir sur Williamos la lettre du 8 août 1785.
  138. Les sieurs Miln, qui avaient été longtemps à la manufacture de Neuville, près Lyon, où ils avaient fini, dit Roland, par « faire la culbute », venaient de traiter avec M. de Calonne (19 octobre 1785) pour une mécanique anglaise à filer le coton, dont ils se disaient les inventeurs (Dict. des manuf., t. II, p. 137-138). Roland, en divers endroits de son livre, accable de dédains cette mécanique pour célébrer celle de Flesselles. On trouvera des renseignements sur ces Miln dans l’Histoire descriptive de la filature et du tissage de coton, par M. Maiseau, 1 vol. in-8°, Paris, 1827, p. 90, 101, 113, 115, 127, etc.
  139. C'est chez sa cousine Trude, environ dix ans auparavant, que Marie Phlipon avait fait la connaissance de « l’honnête Gibert », employé dans l’administration des postes (Mém., t. II, p. 211-213 ; cf. Lettres Cannet, 19 août, 6 octobre, 28 octobre, 12 décembre 1778 ; 8 mars, 28 mars, 31 mai, 15 juin 1779). C’est Gibert et par lui qu’elle connut Pache et conçut pour lui un engouement qui devait plus tard se changer en aversion et mépris. Lorsque Roland, en mai 1792, réorganisa l’administration des Postes, c’est Gibert et Bosc qu’il nomma administrateurs. — Cf. Aulard, Salut public, t. II, p. 271 : Gibert nommé commissaire pour organiser les Postes en Belgique, 6 mars 1793. — Nous retrouverons plusieurs fois Gibert dans la suite de la Correspondance.
  140. Ms. 6239, fol. 139-140. — Une déchirure du papier fait que plusieurs mots manquent. Nous avons mis entre crochets ceux qu’il nous a paru possible de rétablir à peu près.
  141. Roland avait écrit de Lyon à sa femme (ms. 6241, fol. 247-248) une lettre datée de samedi matin [c’est-à-dire 19 novembre, où il lui annonçait la séance publique de l’Académie de Lyon dans laquelle il devait lire son discours, et ajoutait : « À propos de cette séance, envoie-moi le préambule fait ; je verrai comment je pourrai l’ajuster, car il n’y a pas de temps à perdre ; c’est de mardi prochain en huit [il a voulu dire en quinze], il ne faut pas faire il ciocco… Tout le monde t’attend ici, moi plus particulièrement, pour vendredi prochain. Avec ton noir, le voyage ne sera pas coûteux : tu repartiras le mercredi suivant, à moins que quelque circonstance que je ne puis prévoir encore ne te mette dans le cas de voir Mme Terray [la femme de l’Intendant], ce qui pourrait arriver… »
  142. Liergues, village à une lieue de Villefranche, sur la route du Clos.
  143. Probablement une parente d’un des inculpés. — Cf. lettre du 9 avril 1786. Nous trouvons une Mme Perrin parmi les « dames adjointes » de la Maison philanthropique fondée à Villefranche le 1er 1788, et un M. Perrin aîné parmi les notables de la municipalité de 1791.
  144. Sardis, drap commun fabriqué alors dans la région.
  145. Nous ne savons de quel prince russe il peut être ici question. Peut-être Paul de Russie, qui avait traversé Lyon en 1782 ?
  146. La « porte d’Anse » était la porte méridionale de l’enceinte de Villefranche, conduisant à Lyon par Anse. — Madame Roland habitait au centre de la ville, à 200 mètres de là.
  147. Lanthenas.
  148. Lanthenas, maltraité comme cadet dans ses arrangements de famille (voir lettres des 16 mars, 8 avril et 2 août 1785), et Roland, qui souffrait d’une situation analogue, reviennent souvent, dans leur correspondance, sur l’injustice envers les cadets, c’est-à-dire sur l’inégalité des partages. Dès son retour au Puy, en décembre 1784, Lanthenas s’était mis à écrire sur ce sujet ; il y travaillait encore en octobre 1785 (Lettres à Bosc, inédites de la collection Morrison).

    C’est de là qu’il tira, en août 1789, son livre sur les Inconvénients du droit d’aînesse. Durant les années 1790 et 1791, il ne cessa d’agiter cette question dans la presse et dans les sociétés populaires et fut un de ceux qui contribuèrent le plus à fonder le régime civil sous lequel nous vivons encore. — Voir Appendice L et Lettres à Bancal, 10 janvier 1791 et passim

  149. Sans doute Mme Chevandier et Mme de Villers.
  150. Ms. 6239, fol. 141-143.
  151. Madame de Lachasse, religieuse, pharmacienne de l’Hôpital général, dont le chanoine était directeur spirituel (Alm. de Lyon, 1785).
  152. Il était entendu que Lanthenas viendrait s’établir médecin à Villefranche. Le projet eut même un commencement de réalisation ; à l’Almanach de Lyon de 1786, article Villefranche, nout trouvons : « M. Lanthenas, maître ès arts et gradué en l’Université de Paris, docteur en médecine. » La mention subsiste dans tous les almanachs suivants, jusqu’en 1790, bien qu’en réalité Lanthenas ait passé la plus grande partie de ces années-là à Paris et à Lyon.
  153. Bussy s’en tira, car il figure à tous les almanachs suivants.
  154. Jean-Marie-Philibert de Chavanne, né à Villefranche en 1753, figure aux Almanach de Lyon, à partir de 1786, parmi les médecins de Villefranche, sous le nom de « Chavanne de Troblenne, docteur en médecine de la Faculté de Montpellier ». Officier municipal en 1789, successeur de Bussy comme médecin de l’hôpital en 1790, il trouva un refuge, en 1793, à l’armée du Rhin, où il servit comme chirurgien. Revennu à Villefranche en 1801, il mourut conseiller de préfecture à Lyon le 13 mars 1804, laissant tous ses biens aux hôpitaux de Lyon, à la charge d’établir dans sa maison de Villefranche une école primaire gratuite. Une rue de la ville porte son nom.
  155. Morel, « docteur en médecine, associé au Collège des médecins de Lyon » (Alm. de Lyon, 1784, art. Villefranche). Il semble que ce fût le meilleur des médecins de la petite ville. Roland, en écrivant à sa femme le 4 juin 1785 (ms. 6241, fol. 247), au sujet de leur enfant malade, lui disait : « N’hésite pas à appeler Morel. » — Il était de l’Académie de Villefranche depuis 1777.
  156. Le « Bureau des pauvres » (nous dirions aujourd’hui « la Commission administrative de l’hôpital »), qui pourvoyait aux charges et offices de la maison. (Voir L. Missol et Cl. Perroud, Les Roland en Beaujolais au XVIIIe siècle
  157. a, b et c Jeanin, Chaillé, Roche, ouvriers de Villefranche.
  158. Saint-Julien, village du Beaujolais, à 8 kilomètres de Villefranche.
  159. Sic dans l’autographe. On ne peut lire Chimère, qui n’aurait d’ailleurs aucun sens. En outre, le mot est souligné ; il semble donc être une abréviation irrespectueuse de chère mère
  160. Ms. 6239, fol. 144, 145 et 145 bis.
  161. Corbin, ouvrier.
  162. S’agit-il de l’astronome ? Il était de Bourg-en-Bresse et y revenait parfois. Il aura pu passer par Villefranche pour voir Roland, avec lequel il avait eu quelques rapports (voir lettre du 16 juin 1780). — Nous ne trouvons pas d’autre Lalande en Beaujolais à cette époque.
  163. Voir, sur cette affaire, les lettres précédentes des 20 et 23 novembre 1785. Elle paraît avoir consisté à faire dresser, par-devant notaire, une fausse donation du curé de Saint-Julien, qu’on savait mourant. Quant au notaire, est-ce Brnoud, qui figure à l’Almanach de Lyon de 1785 et ne se retrouve plus à celui de 1786, sans d’ailleurs être remplacé (il ne le sera qu’en 1787) ?
  164. Localité à 2 kilomètres de Villefranche, commune de Gleizé, à quelques centaines de mètres du hameau de La Rippe.
  165. Le début de discours que demandait Roland dans sa lettre du 19 novembre.
  166. Claude Bruys de Vaudran, né à Mazille, près Cluny, le 2 février 1749, alors subdélégué général ou premier secrétaire de l’Intendance de Lyon, fut plus tard, sous Loménie de Brienne, premier commis du Contrôle général (voir lettre du 26 juin 1787). Il était de l’Académie de Lyon (1785) et de la Société d’agriculture. Inspecteur général des rôles à Lyon en 1791, il fut incarcéré à la prison des Recluses en 1793, élargi le 12 août 1794, et devint en 1800 conseiller de préfecture à Mâcon, où il mourut le 25 janvier 1820. — Il était oncle maternel de Léon Bruys d’Ouilly, l’ami et le secrétaire particulier de Lamartine.
  167. Bosc, IV, 102 ; Dauban, II, 543.
  168. Bosc, IV, 103. — et après lui Dauban, II, 544, — ont donné la plus grande partie de cette lettre. — L’original se trouve aux Papiers Roland, ms. 6239, fol. 264-264, et contient, à la fin, deux lignes de plus, terminant la quatrième page : « J’ai demeuré près de quinze jours à Lyon, je m’y suis fort amusée ; me voici rentrée dans ma tanière… » Mais la collection Alfred Morrison nous a fourni une cinquième page, où se continue la phrase commencée : « …d’où je ne compte plus sortir de sitôt. J’y retrouve mon excellent beau-frère, etc. »

    Ces circonstance montrent bien l’histoire des lettres de Madame Roland à Bosc : 1° lorsque celui-ci les publia en 1795, il ne donna pas tout ; 2° à une date postérieure, il restitua à la famille les autographes, mais en retint un certain nombre ; 3° ceux qu’il avait gardés passèrent, après sa mort, — nous ne saurions dire comment, — aux mains de M. Desnoyers, bibliothécaire du Muséum, et, après la mort de celui-ci, en 1886, furent vendus chez M. Étienne Charavay et acquis par M. Alfred Morrison.

  169. Louis-Philippe, duc d’Orléans, petit-fils du Régent et père d’Égalité, était mort le 18 novembre 1785. Le Beaujolais faisait partie de son apanage, et il était proctecteur de l’Académie de Villefranche. Cela nous permet de présumer que l’homme d’esprit chargé de prononcer son oraison funèbre à Villefranche n‘était autre que le doyen de la collégiale, Bernard-Pierre Châtelain Dessertines, qui était en même temps secrétaire perpétuel de l’Académie. — Cf. lettre du 23 février 1786.
  170. Ici commencent les deux lignes fournies en plus par le ms. 6239.
  171. Ici commence le fragment apporté par la collection Morrison.
  172. C’est Voltaire qui aurait dit de cette Académie : « Une pucelle qui n’a jamais fait parler d’elle. » Mais on a appliqué le mot à beaucoup d’autres.