Lettres de Madame Roland de 1780 à 1793/Lettres/1786

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Imprimerie nationale (p. 561-652).
ANNÉE 1786.



AVERTISSEMENT.

Les faits à noter, pour bien suivre la correspondance de 1786, sont peu nombreux :

1° Le 19 janvier, Lanthenas quitte ses amis pour aller s’établir à Paris (lettre de Roland à Bosc, du 20 janvier, inédite, collection Morrison) ;

2° En avril, Roland est à Lyon, retenu par les devoirs de sa place ; mais sa fille tombe gravement malade et, dévoré d’inquiétudes, ne trouvant ni cheval, ni voiture, il revient à, pied (21 avril, Roland à Bosc, coll. Morrison) ;

3° L’enfant étant rétablie, il part le 3 mai pour un grand voyage par Paris, Rouen, Dieppe et Amiens ; il veut revoir ses amis et s’assurer leur collaboration pour la suite de son Dictionnaire, Il en revient le 6 juillet (lettre de Roland à Bosc, du 9 juillet, coll. Morrison) ;

Pendant son absence. Madame Roland va s’installer au Clos avec sa fille, le 11 mai ; c’est là que Roland va les rejoindre, pour les ramener à Villefranche :

4° Au moment d’une grosse émeute survenue à Lyon (7-10 août), Roland se trouve dans cette ville ; il y est encore le 18 août, s’apprêtant à en ramener des amis (Le Camus et Mme Chevandier) qui, tantôt à Villefranche, tantôt au Clos, feront un long séjour (Mme Cbevandier ne repart qu’au commencement de novembre) ;

5° Le 5 décembre, Roland retourne à Lyon, pour deux mois. Sa femme ne l’y accompagne pas, par économie.

Ainsi Madame Roland a fait, cette année-la, deux longs séjours au Clos (11 mai-6 juillet, puis septembre et octobre). Quant à l’inspecteur, la correspondance que nous publions ici ne saurait donner une idée de son activité : ses lettres inédites à Bosc, de la collection Morrison, nous le montrent toujours courant, de Lyon à Villefranche, de Villefranche au Clos, avec des excursions à Givors, en Dombes, etc., sans parler de son grand voyage de Paris-Amiens (3 mai-6 juillet). On se perd à le suivre dans ces allées et venues.

213

À ALBERT GOSSE, À GENÉVE[1].
15 janvier 1786, — de Villefranche.

Vous êtes si occupé, Monsieur, que vous devez en apprécier mieux comment on peut songer beaucoup à vous en vous écrivant peu. Mais nos travaux, d’une part, et, de l’autre, notre respect pour les vôtres ne sauraient tenir plus longtemps contre l’envie d’avoir de vos nouvelles. Quittez un moment vos méditations savantes, vos utiles recherches, vos expériences lumineuses, et venez nous prouver que le culte de la Gloire ne nuit point à celui de l’Amitié. Ces divinités ne doivent point s’exclure ; elles étaient unies chez les Grecs, et le sont encore, sans doute, pour les honnêtes gens.

Nous avons été sensibles à vos succès académiques[2], et nous vous en félicitons, moins encore pour le tribut d’éloges qui vous en revient, que pour le vrai bonheur d’avoir établi des vérités utiles. Mais ne songez-vous point à venir nous voir et serez-vous tellement fixé par vos occupions successives, que la belle saison ne puisse vous amener de nos côtés ? Je sais qu’elle n’est pas encore prochaine, mais les gens occupés font leurs projets d’avance. Je n’ai pas perdu l’idée d aller visiter votre lac, ses délicieux environs et votre ville, toute corrompue qu’elle devienne ; j’attends que vous nous fassiez auparavant votre visite ; arrangez-vous donc pour venir, cette année, passer quelque temp près de nous à la campagne. Ce n’est point un séjour riant ; il n’est que paisible, et rustique au possible, digne des amateurs de la plus grande simplicité.

M. de Laplatière a reçu avec bien de l’intérêt vos matériaux sur les huiles ; mais il attend encore, et sur ce chapitre s’il y a lieu, et sur la teinture, des lumières dont il fera le plus grand cas.

Vous lui avez promis quelque chose pour les noirs, et il vous invite à vous occuper des rouges sur coton : objet important pour nos fabriques.

M. Lanthenas, qui a passé l’automne avec nous, et qui est sur le point de nous quitter pour s’acheminer vers Paris où il va passer l’hiver, vous dit mille choses empressées. M. de Laplatière vient de faire à Lyon une résidence de six semaines ; j’y ai été lui faire une visite de quinze jours et assister à la séance publique de l’Académie, qui n’a été intéressante que pour la partie des belles-lettres.

Dans cette ville, comme à Paris, le Martinisme succède au Mesmérisme, échauffe les têtes et produit les [plus] singuliers effets[3]. Il y aurait bien à causer, mais il faut savoir où vous prendre et ce que vous faites. Donnez-nous de vos nouvelles ; nous les attendons impatiemment. Recevez les assurances de l’inviolable attachement que nous vous avons voué et avec lequel je serai, toute ma vie, votre humble servante.


Ph. de Laplatière.

Post-scriptum de Roland :

Il est question, mon ami, principalement de votre teinture en noir, sans substance cuivreuse. C’est par les papiers publics que nous avons appris vos succès académiques ; ferez-vous imprimer ce mémoire ? Dans ce cas, il appartiendra à tout le monde, et j’y prendrai à pleines mains pour mon œuvre encyclopédique : si au contraire, j’espère que vous m’en ferez part pour le même usage. Parlez-moi un peu des bêtes fauves de la Suisse, de leurs noms, vies, mœurs, chasses, préparations, usages, lieux de consommation, etc. Car cette partie entre dans mon lot, et je pourrais bien commencer par elle : d’où j’ai grand besoin de vos instructions sur la tannerie, corroierie, mégisserie, etc.

214

[À BOSC, À PARIS[4].]
24 janvier 1786, — de Villefranche.

Que faut-il penser, mon ami, de votre sort ou du nôtre ? Je veux dire des changements qui se seront faits dans votre partie, ou de votre peu d’empressement à nous faire part de ce qui vous concerne[5]. Ne nous supposez-vous plus assez d’intérêt à cet égard pour ne plus vous croire obligé de nous instruire ? Eh ! sur quoi serait fondée une erreur aussi injurieuse à notre amitié ? Je ne puis y croire. Comment donc expliquer votre silence ? Certainement, d’après ce que vous nous aviez déjà fait entrevoir, vous devez savoir depuis quelque temps à quoi vous en tenir sur les révolutions qui ne pouvaient vous être indifférentes.

S’il en est résulté quelque chose de fâcheux, pourquoi votre âme ne s’est-elle pas épanchée au sein de vos amis ? S’il en est autrement, comme je suis portée à me le persuader, comment avez-vous le courage de nous laisser dans l’incertitude ?

Enfin, quoi qu’il y ait et comme que vous soyez, écrivez-nous, et ne nous mettez pas dans la nécessité pénible de chercher les causes d’un silence dont l’amitié ne saurait s’accommoder.

Quand nous serons tranquilles sur votre compte, donnez-nous quelques nouvelles de votre capitale et du cardinal[6], dont on ne sait plus que dire en province. Je vous recommande toujours les notices sur le feu duc d’Orléans, dont on attend ici l’oraison funèbre, dont l’auteur à son tour attend vos renseignements.

Eudora grandit assez et commence un peu à lire ; son père est fort occupé en ce moment. Nous vous embrassons tous et vous demandons à grands cris nouvelles de vous, de votre état, de vous encore et de vous par-dessus tout. Adieu : n’oubliez donc pas de bons amis qui, par leur trempe et leur situation, ne sont pas faits pour changer jamais dans les sentiments qu’ils vous ont voués.

215

[À BOSC, À PARIS[7].]
20 février [1786, — de Villefranche].

Ce Paris est un gouffre où s’engloutissent, je crois, l’amitié même et les souvenirs. Nous n’avons nouvelles de vous non plus que si vous étiez mort. Jusqu’au docteur[8] qui garde aussi de longs silences ; je vois bien que la capitale vous gâte tous. Restez donc à votre mauvais sort, et répondez seulement quand on s’adresse à vous ; c’est tout ce dont vous me paraissez capable à présent.

Au milieu de vos affaires et distractions, parmi les changements d’administration, les intrigues de cour, les cabales d’Académie, le flux des connaissances et le clinquant des savants, irai-je vous entretenir de nos plaisirs ? En vérité, ce serait bien être de ma province ! Cependant nous dansons, chantons, buvons et mangeons ici comme là-haut, mais au lieu de disserter à tout venant, ce n’est que dans le cabinet que nous nous amusons à raisonner pour faire diversion.

Je ne veux pas vous dire que nous vous aimons toujours avant de savoir si vous en êtes digne, et je remets cela à ma première.


216

À BOSC, À PARIS[9].
23 février 1786, — de Villefranche.

Vous êtes bien encore de votre province, d’imaginer que je vous boude ! Ressouvenez-vous donc que vous étiez grand gareon, lorsque vous êtes venu dans la capitale, et que moi je ne l’ai quittée qu’à vingt-sept ans ; partant, j’avais les bons principes trop solidement établis pour qu’un petit air de province puisse les altérer ; tandis que vous, au contraire, n’avez qu’à peine secoué votre première rouille. Il y parait bien, en vérité ; vous avez tout le gros amour-propre d’un provincial et vous allez croire qu’une femme vous boude ; vous le croyez, parce que vous vous reconnaissez des retards, des… je ne sais quoi, que vous présumez qu’elle a vus avec peine ; ç’aurait été bien assez de présomption que de soupçonner qu’ils eussent été seulement remarqués.

Consolez-vous, mon pauvre provincial ; la ménagère se ressouvient encore de son Paris et n’est point montée sur des échasses.

Le réquisitoire me paraît une excellente pièce pour faire connaître l’ouvrage proscrit, et je n’en fais pas dédain comme vous le faites vous-même.

Nous nous sommes passés des renseignements pour l’oraison funèbre ; mais Dieu sait aussi comme c’était maigre et sec ! Du reste, grande cérémonie, beaucoup de solennité, de décence et un air de grande ville. Voilà, Monsieur, le spectacle qui a fait variété au milieu de nos bals ; Dieu merci, nous allons nous reposer de la mangeaille comme de la danse.

Vous ne nous dites pas un mot de nouvelles, de gentillesses, de petites intrigues, des inventions brillantes, etc. Voilà ce dont on peut savoir mauvais gré à un homme quand il écrit ; mais le bouder de ce qu’il songerait un peu moins à ses amis ou garderait de plus longs silences, c’est une grossièreté, un ridicule que les gens du bon air ignorent parfaitement.

Adieu ; vous avez des lycées dont les lumières s’étendent jusqu’à nous, et dont je vous félicite bien. Je ne sais si l’inspecteur a quelque chose à vous dire ; il est en affaires dans ce moment avec un Englishman ; je laisse la place et vous souhaite un heureux jour.


P.-S.[10] Quand on nous expédiera les planches gravées du Dictionnaire des manufactures, il vous en sera remis quatre exemplaires, parmi lesquels il en est un qui vous regarde, comme vous savez. C’est ce que l’ami voulait vous observer.


217

[À BOSC, À PARIS[11].]
27 février [1786, — de Villefranche].

Eh mais, vraiment ! vous commencez à m’édifier ; un homme qui prouve mérite bien quelques considération. Mais un penitent !… Ah ! cela sonne mal, et, en vérité, vous avez cette allure : je suis fâchée de vous le dire. Cependant, au milieu de ce ton grave et censeur, perce une petite pointe de je ne sais quoi qui ressemble au dépit et vous rend quelque amabilité. Passe donc pour cette fois, et parlons raison.

Je suis fort aise que vous lisiez de Lolme, et je crois qu’il doit vous attacher beaucoup, surtout avec les objets de comparaison que vous avez pris. Mais savez-vous que Massachusset est un nom bien barbare, et qu’on n’a jamais vu un homme du bel air prononcer un mot pareil en disant de jolies choses à une femme ? J’en sais une qui se choqua si fort de celui de Transylvani, qui lui était neuf et lui parut malsonnant, qu’elle chassa de sa présence l’impertinent qui l’avait prononcé. Quant à moi, je suis si bonne, et je vous sais tant de gré de ne savoir plus que dire, que je vous pardonne tout le reste.

Vous voudriez bien que je vous disse quelque chose d’Eudora, qui grandît, lit couramment, débite à son père de petits vers de ma façon[12], rougit jusqu’aux yeux, caresse et mignarde comme une friponne de dix ans ; mais je ne veux pas non plus tout vous dire. Je me bornerai donc à convenir que, toujours badaude, je ne puis me défendre de prendre intérêt aux habitants de la bonne ville, et que je vous aime encore quelquefois.

218

[À BOSC, À PARIS[13].]
15 mars 1786, — [de Villefranche].

J’avais de grands projets de vous écrire, puis cela s’est passé, je ne sais comment.

Voici toujours une ci-jointe pour le docteur. Donnez-nous donc de vos nouvelles ! Êtes-vous content ? Il me semble que vous me devez au moins deux réponses à des balivernes que je vous ai contées, il y a des siècles.

Mon pauvre pigeon est en voyage, et je crois qu’il a les ailes bien mouillées ; je suis de mauvaise humeur coutre ce chien de temps, que nous valent sûrement les péchés de votre capitale. Habitant de cette Babylone, vous m’avez bien l’air de participer à sa corruption, tandis que je me régénère dans la province, ah ! c’est une bénédiction !

Dites-nous donc quelque chose du grand Cagliostro, qui nous a enchantés aussi avec son très bon mémoire[14].

Eudora commence à se dépraver passablement : elle combine quelques idées, elle devient un peu soumise, elle compte jusqu’à douze et lit même assez couramment.

Adieu ; on aime encore dans ce climat, et je vous embrasse de tout mon cœur.

219

[ À BOSC, À PARIS[15].]
17 mars [1786, — de Villefranche]

Nous ne sentons jamais mieux que nous sommes vos amis qu’aux moments où vous êtes affligé ; le peu que vous me dites m’inquiète ; vous parlez d’une triste nouvelle, mais sans ouvrir votre cœur ; vous êtes mal portant et chagrin, et vous vous contentez de le dire sans vous livrer, je ne dis pas seulement à la confiance, mais à l’effusion de l’amitiè. Ne songez-vous donc plus à la nôtre ? Ne vous serait-elle plus chère ? Vous avez un ton d’indifférence qui est fait pour nous peiner, en même temps que votre affliction nous tourmente.

Expliquez-vous, écrivez-nous ; nous sommes mal à l’aise jusqu’à d’autres nouvelles. Nous les attendons impatiemment.

Je ne vous écris que pour vous prier de nous en donner ; l’ami est revenu, après avoir été assez mouillé. Nous voilà tous occupés de vous. Adieu, mon ami ; reposez-vous encore quelquefois au sein de cette amitié qui nous a tous unis pour jamais. Nous vous embrassons avec un attendrissement que je ne puis vous exprimer.


220

[À ROLAND, À LYON[16].]
6 avril 1786, — [de Villefranche].

Tu vois, mon bon ami, que je n’ai pas perdu de temps à vider notre affaire auprès de la dulcinée ; mais j’ai grand peur qu’il ne se trouve que de la boue au fond du puits ; enfin nous serons certains qu’il n’y a pas autre chose, et tout sera dit.

J’ai envoyé ce matin le brouillon à notre ami, avec la lettre de sa cousine ; ainsi le voilà muni des pièces, en attendant la fin[17].

Le sieur Lafond n’a rien déposé, car il ne s’est pas rendu à l’assignation : mon frère vient de me remettre le papier paraphé que je joins ici ; je lui ai dit qu’il me semblait que le lieutenant général[18] avait dû t’en confier un autre pour servir de comparaison ; le frère m’a répondu que tu avais les tiens qui remplissaient cet objet. Il faudra donc réitérer l’assignation ? Mais ce ne peut plus être qu’au retour de la paperasse que je t’envoie.

Je présume que peut-être on aura trouvé quelque commission pour faire absenter le personnage, dans la crainte qu’il ne soutint pas bien son rôle. Ce serait une chose curieuse à savoir ; mais ce ne sera pas moi qui l’apprendrai. Je n’ai pas envie de me bouger, dans ce petit trou où le moindre mouvement fait élever tant d’insectes[19].

Eudora conserve un peu de mal-être ; je la liens à la diète ; elle est triste et pleureuse on ne saurait davantage ; je lui donnerai demain de la mousse de Corse.

Nous lisons cependant, mais nous faisons tout maussadement aujourd’hui ; je l’ai envoyée à la promenade comme à l’ordinaire. Mme Prévd[Préveraud] garde son logis ; les malins disent qu’elle envoyait souvent, ces jours derniers, chez le petit officier ou qu’elle le recevait chez elle ; il est parti aujourd’hui pour quelques jours.

Les gens graves s’en tiennent à croire que c’est le dérangement de ses affaires qui a fait absenter le mari, dérangement dont on pense que la femme n’a pas d’idée.

Que fais-tu ? Comment va la santé ? Donne-moi de tes nouvelles, vite et long, s’il est possible ; amitiés sans nombre à notre belle amie[20] et à sa chère famille.

Aie bien soin de toi et de tout ce que je t’ai recommandé pour ton bien et ma tranquillité. Je ne suis plus qu’une pauvre moitié, mais qui vaut encore par tout ce qu’elle sent pour l’autre.

Il se fait tard ; je t’embrasse de tout mon cœur, avec les yeux comme tu sais.

221

[À ROLAND, À LYON[21].]
Jeudi au soir, [6 avril 1786, — de Villefranche].

Je te dirai pour nouvelles qu’il nous est venu ce matin, par la diligence, un beau pâté d’Amiens. Il était arrivé dès sept heures, et, dans l’envie de savoir ce que c’était, le bon frère l’avait déballé ; de manière qu’à mon lever, je l’ai trouvé en déshabillé comme un commensal du logis. J’ai fait rechercher les enveloppes pour y trouver une carte qui m’a appris ce qu’il contenait et de qui il venait, suivant l’usage du pâtissier que je me rappelais. Premièrement, il est garni d’un dindon, de deux canards et deux perdrix. Quant à l’auteur de l’envoi, tu te doutes bien, comme je faisais déjà avant d’en avôir reçu l’assurance, que c’est le brave Flesselles. Sans doute, il l’a fait venir d’Amiens à Paris à ses frais, car le port ne compte que de la capitale et ne coûte que 3 livres.

Comme je ne sais où le prendre, je ne lui écrirai que lundi, pour que tu puisses me dire où tu juges que je dois le faire ; à moins que tu ne lui écrives toi-même, s’il est plus à propos, comme ce pourtait être.

Nous attendrons Pâques et toi, comme de raison, pour cette ouverture où j’ai déjà pensé qu’il faudrait peut-être mettre sans façon les deux réconciliés par tes soins. Nous avons jour d’avis.

Tu verras, par les ci-jointes, que ce n’est pas la seule chose qui nous soit venue d’Amiens : te voilà donc aussi museau ![22] Il fallait bien cela avec le reste. Je te fais passer la réponse, que j’ai bâclée sur-le-champ, pour que tu ajoutes le sel et la bénédiction, en l’envoyant par l’Intendance de là-bas, à ce que j’imagine.

J’écris à ma petite cousine[23], à qui je n’ai pas donné de mes nouvelles depuis le Jour de l’An : j’écrirai au Crépysois ; enfin je m’en donne tandis que tu n’es pas là, et je fais des lettres longues d’une aune. Cela se prend et se laisse, au milieu des petites affaires de ménage, des leçons, jaseries, etc.

Eudora est gentille aujourd’hui, mais non mieux portante et fort abattue ; elle est brûlante, et sûrement tourmentée de la fièvre. Je lui ai donné de la mousse qui la purge un peu ; j’ai fait venir Bussy qui juge que cela ne sera rien et qu’il y a des vers à purger ; il n’otdonne rien que ce que je fais.

Malgré son accablement, elle a bien lu, bien raconté ce qu’elle sait, bien crayonné des circonférences et des diamètres, etc., puis dormi dans mes bras, un peu joué et enfin demandé, non à se coucher, mais à se reposer sur le lit de papa : je l’y ai mise, elle y sommeille.

J’ai reçu des nouvelles de Lanthenas dont je t’enverrai l’épître à l’autre courrier, pour ne pas tant grossir le paquet ou plutôt ne pas t’en donner tant à lire à la fois.

Tu as vu ce que j’ai écrit à sa dulcinée par le courrier de ce matin ? Est-ce bien, mon maître ?

Adieu, pour ce soir. J’espère avoir de tes nouvelles avant de fermer la présente.


Vendredi.

Saint-Claude est arrivé hier, comme je finissais de t’écrire ; il me fâche bien qu’il t’ait si mal contenté. J’ai fait venir Vincent et rempli tes intentions. Nos deux chambres à vider le sont dès à présent. Le lit de la tienne était rempli de punaises ; j’ai tout fait porter à l’écurie, pour n’empester aucun coin de la maison ; je croirais que l’odeur qui se manifestait dans cet appartement, quand il était fermé, tenait à ce lit : vieilleries que tout cela, qu’il faut nettoyer en plein.

La mère de Pombret[on] a dîné hier avec nous ; elle a montré, à mon frère seulement, la lettre d’adieux de son fils, qui lui dit en substance qu’elle sera sans doute étonnée de son brusque départ, mais que les chagrins et les amertumes dont son cœur est rempli l’obligent à faire ainsi ; il lui demande la continuation de ses bontés pour sa femme et ses enfants, ajoutant que, pour lui, il en a reçu trop de marques pour cesser jamais d’y compter. Le cœur de cette pauvre mère crève de douleur, quoiqu’elle ne sache pas tout. Elle a pourtant raconté l’histoire du feu sous le lit, au frère qui me l’a dite et auquel j’ai ajouté que nous la savions déjà. La belle-fille m’a écrit un billet, ce matin, pour me demander, de la part de son mari, l’adresse de Mlle le La Belouze ; je la lui ai envoyée en lui faisant mes honnêtetés et la chargeant d amitiés pour son mari ; je crois qu’elle aura bien senti et savouré cette diversité de nuances. C’est une petite effrontée, à n’en juger même que par un propos que racontait hier la mère ; celle-ci a ajouté qu’elle désirait (la jeune femme) aller habiter un autre séjour que Villefranche. Que deviendra cette maison ? L’on n’y voit goutte, sinon qu’elle court à grand pas vers sa ruine totale.

J’aime assez cette première jetée, et je crois que cela pourra s’employer.

Je chercherai une occasion pour l’envoi de l’exemplaire ; il faudra bien qu’on en parle : les insectes auront beau faire, ils n’empêcheront pas cela.

Ce que tu me dis de Chevandier m’afflige ; est-il possible que cette femme se périsse ainsi à force d’activité ! Il faudrait pouvoir lui faire avaler de la modération comme on ferait d’une médecine.

Eudora ne va guère mieux ; on la purge demain avec le suc purgatif. Je viens avec elle de l’hôpital, pour une première sortie depuis ton départ. On coule ma lessive aujourd’hui, on range de toutes parts dans le logis, puis les caisses du jardin à sortir, puis le bois ; j’en donne à mon gaillard pour ses ébats.

Adieu, mon cher bon ami ; je t’embrasse de tout mon cœeur.

Cette pauvre Eudora est accablée ; elle se couchait sur les tabourets : die sommeille sans cesse et est fort triste ; je viens de la mettre dans son lit.

6 heures et demie. — Adieu encore ; aie bien soin de toi.


222

[À ROLAND, À LYON[24].]
Dimanche au soir, 9 avril 1786, — [de Villefranche].

J’ai reçu ta lettre de vendredi aujourd’hui, à midi, avec un double plaisir, mon bon ami, car je n’en espérais plus que pour demain au soir.

Je suis bien aise de te voir au courant de tes affaires, dans l’activité et, à la fois, les distractions qu’elles occasionnent. Je ne manque pas non plus ici d’exercice ; mais ce n’est pas au bureau ni dehors que je le prends. Notre Eudora a gardé sa fièvre, elle a même pris des redoublements ; la médecine d’hier l’a menée prodigieusement avec coliques et abattement extrême ; à dix heures du soir, la purgation agissait encore : j’en ai adouci les suites par un lavement. La nuit a été orageuse ; nous l’avons passée moitié debout, moitié couchée. Point d’apparence de petite vérole ; des excréments d’une odeur putride, toujours quelques coliques ; enfin, à midi, le pauvre enfant a rendu un ver de près d’un quart de long, gros à proportion ; je ne présume pas qu’il ait été seul, et nous repurgerons demain. Si l’état d’aujourd’hui avait empiré, j’aurais craint une fièvre putride ; mais le médecin, la sœur de La Chasse ne le redoutent pas et n’y voient qu’une fièvre d’humeurs et de vers. La petite est déjà si faible, que c’est une masse à remuer ; je mets son lit au cabinet dans le jour ; je la mets parfois sur mes genoux pour la changer de position, et, les boissons et le reste, le temps se passe et se remplit. J’espère que nous nous en tirerons heureusement. Voilà notre état, mon bon ami, peut-être comporterait-il que je t’en parlasse plus légèrement et avec plus de gaîté. Mais c’est Eudora qui souffre, et j’ai besoin de courage pour ne pas m’alarmer.

Je t’envoie les deux dernières de Lanthenas ; elles en supposent deux intermédiaires dont je n’ai nulle nouvelle, pas plus que des trois premiers numéros. Il parait qu’il y était fort question de la demoiselle ; mais rien n’est venu, et je ne sais de remède à cela que de se consoler.

Comme tu le dis fort bien, la madre n’a pas besoin de caresses pour sa santé ; elle a grondé hier le chanoine, mais grondé, boudé, crié d’importance ; ils étaient en tête-à-tête ; avec sa douceur, le chanoine n’a pas laissé que de se bien défendre ; et nota que cela venait un peu à mon occasion, parce que, durant le dîner, je l’avais priée de garder pour elle une reflexion dont elle me fatiguait. Il est résulté de cet ensemble qu’aujourd’hui j’ai eu sa visite au cabinet ; elle y est venue d’abord avec Mme Perrin, y a passé seule avec moi le temps des vêpres et ne s’en est allée que lorsqu’on est venu la chercher pour recevoir sa compagnie.

Depuis que j’ai commencé la présente, j’ai reçu la visite de M. Pezant[25], visite fort amicale ; il m’apportait un livre et m’a beaucoup fait rire de l’histoire d’une demoiselle de cette ville qu’on dit avoir en un jour répété deux fois les sept allégresses de la Vierge ; ce sont les deux jeunes gens, dont l’un travaille le matin et l’antre le soir, qui se vantèrent de ces hauts faits, etc.

Mme de La Chasse est revenue nous voir, et nous avons donné à l’enfant un peu d’huile empyreumatique ; je vais maintenant lui administrer un remède avec du lait, pour engager à la sortie les vers que l’huile peut avoir tués.

Tous ces gens m’ont pris du temps ; Eudora crie le ventre, elle s’éveille d’un assez long somme qui avait suivi un petit redoublement, et la fièvre est moindre que ce matin.

Adieu, cher ami ; écris-moi, c’est mon restaurant. Je t’embrasse de tout mon cœur. J’ai écrit aux deux frères. Adieu, adieu. Ménage-toi et tout ira bien.


223

[À ROLAND, À LYON[26].]
Lundi au soir, [10 avril 1786, — de Villefranche].

J’espère, mon ami, qu’il n’en sera pas de ton songe comme de ceux des tragédies ; mais le tien m’a serré le cœur au point d’arrêter mes larmes. L’inquiétude m’en a fait répandre aujourd’hui. Eudora a pris une médecine quelle n’a pas rendue ; elle a pris dans sa boisson du sel d’Epsom pour aider la médecine ; il n’a pas fait davantage. Après quatre ou cinq heures d’écoulées à beaucoup boire et ne rien rendre, j’ai donné un lavement ; il a été rendu comme il avait été pris et à seulement fait couler un peu d’urine. Depuis midi que cela s’est passé jusqu’à cinq heures et demie, la même histoire : beaucoup boire et ne rien rendre.

Je viens de donner un autre lavement ; il à été rendu comme l’autre et a fait un peu uriner. Cet état m’a tourmentée au delà de toute expression ; j’ai cru à la fièvre putride, à l’inflammation, et tu juges si l’imagination a fait le reste. Cependant la fièvre est moindre ; le ventre n’est pas tendu, la tête n’est pas si brûlante, la respiration est très libre et l’enfant ne parait pas souffrir. Il dort beaucoup et, dans les temps de la veille, il cause comme en santé. Seulement il est plus capricieux encore, et crie parfois comme un diable. Je n’entends rien à cela. Aussi quelquefois je suis fort tranquille, ne pouvant croire à rien de fâcheux ; puis les idées changent, et je pleure comme une folle. Le médecin se moque de moi et me dit que ce n’est rien ; mais, comme je ne regorge pas de confiance en lui, il ne me rassure qu’à demi.

Je ne suis occupée que cela et ne saurais te parler d autre chose : l’idée de l’extrait ne m’est seulement pas venue, et je l’aurais eue, que ç’aurait été en vain pour le travail.

Tu auras reçu un paquet de moi aujourd’hui, où je t’exposais l’état d’hier et t’envoyais des lettres de Paris. J’en ai beaucoup reçu aujourd’hui, de Le Monnier, de Lanthenas, de Valioud, puis des tableaux de musée de M. d’Eu ; mais je ne te fais rien passer et je le remets à mercredi, s’il y a lieu.

Je profite du domestique de M. Billioux[27] pour te donner ces dernières nouvelles et te faire passer l’exemplaire de ton œuvre encyclopédique pour l’Académie.

Adieu, mon cher ami ; je te quitte pour notre enfant, qui m’appelle et veut se reposer de son lit sur mes genoux. Adieu, je t’embrasse de toute mon âme.

Ci-joint pour envoyer à la poste.

Au milieu de tout cela, ménage-toi et songe que le pire de nos maux serait que l’inquiétude ou une fatigue outrée altérât ta santé. Mon ami ! avec toi, je soutiendrais tout encore ; mais sans toi, tout ce qui resterait est trop peu.


224

À MONSIEUR, MONSIEUR ROLAND DE LAPLATIÈRE
inspecteur des manufactures, place de la charité, maison collomb, à lyon[28].
Le mardi matin, à 5 heures [11 avril 1786, — de Villefranche].

Tranquillise-toi, mon bon ami : l’état qui m’inquiétait si prodigieusement hier, et dont je te parle dans la lettre que tu trouveras avec les livres, n’aura pas de suites fâcheuses. Eudora a passé une nuit tranquille ; c’est la meilleure que nous ayons eue depuis vendredi ; les urines ont repris leur cours, mais en excessivement petite quantité ; la fièvre est beaucoup moindre. Je crois que, tout simplement, elle avait hier digéré sa médecine. Cependant elle se frotte le nez sans cesse, et je crains qu’il n’y ait encore des vers ; que faire pour les chasser ? c’est notre embarras ; ils paraissent terriblement tenaces.

Jeannin n’est point venu ; les chambres sont dégarnies ; mais, suivant ce que tu me manderas mercredi, je les ferai remeubler pour recevoir toi et Gosse plus commodément ; et je retarderai de huit ou quinze jours l’opération que je voulais faire. J’attends là-dessus tes premières nouvelles sur l’état de Gosse et ton retour.

J’ai été hier au soir terriblement émue par le tocsin, qu’on sonnait à huit heures avec beaucoup de rapidité ; heureusement il ne fut question que d’un feu de cheminée, assez loin de nous et bientôt éteint.

Je remettrai ce matin la paperasse à mon frère, je n’en ai pu trouver l’instant hier ; la maman monta près de moi après le dîner et avant souper.

Pombreton écrit, souvent et fort amicalement ; il mande à sa femme qu’il a obtenu ceci, qu’il sollicite cela, qu’il reviendra assez à temps pour faire ses états de deux mois, etc. ; on n’y voit goutte. Le bon Dieu les bénisse ! Porte-toi bien, conservons Eudora, et, comme toi, je serai contente.

Que je suis fâchée de notre belle amie ! Dis-le lui bien ; puissé-je en apprendre de meilleures nouvelles. Et ce brave Gosse, que je serai si aise de voir, que deviendra son indisposition ?

Il est fâcheux que tu n’aies pas connu assez à temps l’homme dont tu me parles, pour le faire mettre au nombre des commissaires ; car l’amour-propre qui n’a rien à gagner pour lui, puisqu’il ne serait pas nommé, pourrait l’empêcher de te dire tout ce qu’il pense[29].

J’ai lu le drame intéressant que tu m’as envoyé, il m’a fort émue et attachée.

Adieu, je vais me recoucher encore ; je me sens besoin de plus de repos. Je t’embrasse de tout mon cœur.

As-tu vu M. et Mme Roland ; guère plus, sans doute, que M. et Mme de Riverieux[30] ?

Je crois qu’il conviendrait que tu donnasses quelque chose au porteur, domestique de M. Billioux, qui se détourne pour te remettre ce paquet.


225

[À ROLAND, À LYON[31].]
Mercredi, 4 heures du soir [ 12 avril 1786, — [de Villefranche].

Quelle terrible journée, mon ami, que celle d’hier qui s’était ouverte par l’espérance ! Les redoublements de la fièvre, l’inutilité des lavements, l’entière cessation des urines, la tension du ventre, des cris déchirants pour des douleurs de cette partie, une humeur intraitable, espèce de transport, tout annonçait une inflammation qui ne pouvait durer encore deux jours sans emporter le sujet. Cette nuit a été cruelle ; il fut impossible de rien faire prendre à l’enfant durant l’espace de six heures. Enfin, vers cinq heures, je suis parvenue à lui donner un lavement et à la faire boire ; l’effet se réduisit presque à rien. Je me mis au lit avec ce pauvre enfant, je me fis beaucoup couvrir, je parvins à le faire dormir et suer ; cette crise salutaire diminua un peu la fièvre. Des fomentations et deux autres lavements nous ont enfin procuré une évacuation à midi, la première depuis la nuit du dimanche au lundi et la médecine de ce dernier jour. Tous les accidents graves ont disparu ; il reste peu de fièvre, l’urine commence à prendre son cours et l’enfant se soutient même sur ses pieds. Le médecin était assez disposé à le purger, je lui ai peint une répugnance qui rendait l’entreprise trop difficile pour qu’on dût la tenter ; et je ferai ainsi durant quelque jours, parce que je suis persuadée qu’il faut continuer de traiter par les lavements et les lavages pour apaiser l’irritation qu’un purgatif ne ferait qu’augmenter. Je serais tentée de croire que celui de lundi était hors de propos et que le premier avait été trop fort. On se défie soivent trop de son propre bon sens et d’un vif intérêt qu’éclaire l’observation de chaque instant.

Enfin, mon bon ami, j’ai été dans les larmes, j’ai cru que ton funeste songe serait réalisé ; mais un jour plus heureux renaît encore et me remplit d’espérance et de joie. Cet enfant a développé un moral bien difficile et des singularités, si l’on pouvait rigoureusement juger le caractère en pareille situation. D’abord il a manifesté une aversion étonnante pour sa grand’mère ; il paraissait souffrir de sa présence : « Laissez-moi, allez-vous-en, non, taisez-vous » était tout ce qu’il pouvait lui dire ; il refusait de prendre une boisson si la grand’maman s’avisait de toucher à la tasse ; il criait horriblement si elle portait la main au rideau ou aux approches du lit ; enfin c’était un dégoût, une impatience, une opposition si marquée, que la grand’mère, je ne sais comment, en a pleuré plusieurs fois. Au contraire, j’étais la seule qu’il accueillit, non pas avec des marques d’affection, mais comme s’il m’eût jugée la plus dévouée à son bien ; quand il s’ennuie de son lit, il lui faut mes bras ; pour le soigner en tout, il faut que ce soit moi, mais il le veut avec empire, avec aigreur ; il se plaint sur le même ton si je ne fais pas à sa fantaisie, et pourtant il ne veut nulle autre à ma place.

La maladie, pour les enfants, est une bien mauvaise éducation ; il serait fâcheux qu’elle revint souvent ; les cris de la contrariété nous ont bien valu quelques accès de fièvre, et je ne doute pas que dans sa vie ordinaire ils ne contribuent à former cette abondance d’humeurs dont elle regorge, ces glaires si prodigieuses et si difficiles à extirper.

Tout ce qu’il y a de gens honnêtes a envoyé et envoie s’informer de ce qui se passe de relatif à cette petite santé ; le Doyen est venu, M. Pezant m’écrit, M. Vevolet[32] a aussi envoyé ; ainsi des autres.

Le frère, qui ne va pas vite, n’a point encore vu le lieutenant général[33]. Je le presserai de nouveau, mais les Pâques, les offices, le diable et ses exorcismes occupent ou absorbent les gens d’église et maints autres qui y croient ou non. Mme Prevd [Préveraud] a fait aujourd’hui ses dévotions ; peu s’en faut que je ne me soucie plus de satisfaire à cette convenance, depuis que cette femme s’en mêle ; mais il faut garder le tacet et faire la génuflexion à son tour.

C’est dommage que la maladie d’Eudora me soit une si triste épreuve, car il fait bien bon garder le logis cette semaine. Je suis fort aise que ce brave Gosse soit mieux ; aie soin de me prévenir, si tu dois l’amener, afin que je m’arrange en conséquence pour continuer de suspendre mes dispositions premières et faire remeubler la chambre à le recevoir, où je mettrai un lit de camp avec les autres meubles.

Je n’ai reçu qu’aujourd’hui, mais à l’arrivée du voiturier, ta lettre d’hier ; j’espère que tu as reçu les deux miennes[34] qui accolaient l’exemplaire de ton ouvrage.

Si le mieux continue, je pourrai trouver le moment de faire l’extrait en question. Ce que tu me dis de Mme Chevandier me désole. Mille et mille amitiés à cette précieuse femme, à notre brave Gosse que je verrai avec plaisir.

Adieu, mon cher et tendre ami, je t’embrasse de tout mon cœur affettuosissimamente.

P.-S. J’attendais quelque chose de toi par le courrier. Il n’y a rien.

226

[À ROLAND, À LYON[35].]
Samedi saint, 6 heures du matin [ 15 avril 1786, — de Villefranche].

Notre état, en paraissant meilleur, n’est pas décidé ; je suis inquiète et dévorée par l’incertitude. J’ai reçu l’huile de ricin hier, à huit heures du soir ; l’enfant sommeillait, je l’ai laissé tranquille.

Cependant, me rappelant tout le bien que Mme La Chasse m’avait dit de l’huile empyreumatique en en donnant seize gouttes dimanche dernier, ce que Bussy m’avait témoigné depuis sur sa qualité trop échauffante, en considérant l’inflammation qui existe encore, nous sommes allés, mon frère à la Pharmacopée de M. Vitet[36], moi à l’École vétérinaire[37] ; l’un et l’autre disent que la semence de ricin, dont on tire l’huîle, est vermifuge, mais violent purgatif, propre à mettre l’inflammation dans l’estomac et les intestins ; qu’il est dangereux de l’employer intérieurement, que de telles drogues devraient être bannies de la pharmacie.

Hélas ! en la recevant par l’ordonnance de M. Rast[38], je crus un moment tenir le salut de mon enfant. Que penser et faire maintenant ? J’attends Bussy, et nous verrons. En attendant, la fièvre subsiste : il y a toujours de la tension dans le bas-ventre ; les urines sont encore rares ; elles sont claires et crues. L’enfant ne veut ni ne peut garder le lit tout le jour constamment ; il est levé dans la journée, demeure dans sa chaise ou sur mes bras près du feu, marche encore assez ferme pour étonner après tant de maux et de diète. Le médecin veut que je le soutienne par des bouillons ; comme je crains l’empâtement et que la petite malade demande à manger, je donne le bouillon extraordinairement coupé et léger ; j’y ajoute gros comme le pouce de croûte de pain, bien cuite, rompue en petits morceaux et non trempée. Bussy le trouve bon, et c’est ainsi que nous allons depuis mardi. Du reste, tisane de mauve, trois lavements adoucissants par jour, fomentations de lait et mie de pain : voilà notre vie. Cette nuit, sueur froide, petits hoquets, en rejetant une pleine gorgée d’eau glaireuse, avec quelques débris du peu de pain du soir ; douleurs de ventre, enfin abattement extrême et moitié sommeil : c’est la situation du moment. Je respecte cette sorte de repos de la nature, je n’ose rien faire ; je ne sais non plus que prévoir. J’aurais déjà envoyé chercher Bussy, mais peut-être que cette apparente inaction est plus salutaire que les secours incertains des hommes. Que devenir dans le labyrinthe de leurs contradictions ? J’ai déjà vu de celles-ci entre la mère La Chasse et Bussy, autant que j’en trouve à ce moment entre Rast et Vitet. Je n’ai pu dormir ; je t’écris, et j’ignore si l’idée que j’avais hier n’est pas à rejeter aujourd’hui ; j’avais envie que tu amenasses un médecin de Lyon à ton retour ici ; mais ils sont aveugles comme les autres, ils nous tueront notre enfant aussi bien que le vulgaire des Hippocrates, — peut-être avec plus d’effronterie, peut-être aussi serait-ce… Quoi ? …Je m’y perds. Je vais tracer à part, en forme de mémoire, la suite et le traitement de la maladie ; tu consulteras deux des médecins de Lyon les plus instruits, chacun à l’insu de l’autre ; probablement nous gagnerons autant à attendre leur consultation qu’à suivre leur avis. J’en ai fait autant hier à Lanthenas.

Bussy m’a dit de l’huile de ricin ce qu’en disent Vitet et l’autre ; il n’en a pas voulu et a ordonné deux grains de tartre. Ils sont pris ; l’effet va son train assez bien, et l’enfant boit tout ce qu’on veut, an moyen d’un peu de ruse ; il rend beaucoup de bile ; il a uriné une bonne fois avant de prendre son émétique dont le bon effet me donne de l’espérance et me fortifie d’autant. Fais ce que tu jugeras convenable de mon exposé ; rien, si tu veux, car je crois qu’au bout du compte il faut nous en tenir à Bussy, en le raisonnant et lui mâchant bien son affaire.

Je préparerai un lit de camp dans ta chambre pour Gosse ; je remettrai le petit lit au cabinet de toilette pour toi, et je ne ferai rien peindre, etc., que dans notre commune absence.

Il y a moins de tension au ventre.

Nourrissons-nous encore d’espérance ; ce qui m’en donne le plus est la force de ce pauvre enfant, qui réellement a un fonds de vigueur.

Il me semble que j’avais beaucoup de choses à te dire, mais assurément elles sont indifférentes par comparaison à celles dont je t’entretiens. Mon autre tourment, c’est que tu ne te ménages point, que tu t’échauffes extrêmement ; au nom de notre tendresse, aie soin de toi ! Je t’embrasse en me jetant dans ton sein.


227

[À ROLAND, À LYON[39].]
Lundi, après midi, 17 avril 1786, — [de Villefranche].

Je ne puis t’exprimer, mon cher ami, combien je suis peinée de m’être trompée sur le jour du courrier et de l’avoir ainsi laissé partir hier sans te donner de nouvelles ; je m’étais figuré qu’il ne passait que ce soir. Tu auras été surpris de n’avoir pas de lettre ce matin : tu t’inquièteras, tu croiras les choses au pis ; elles sont au mieux. L’émétique a produit la plus heureuse révolution. L’enfant a été excessivement abattu le jour qu’il le prit, mais la fièvre diminua beaucoup, le cours naturel des urines s’établit, la nuit fut excellente, et hier il était sur ses pieds ; à plus forte raison y est-il aujourd’hui. Demain nous prenons une purgation, et tout, à ce que j’espère, sera terminé. Je reprends aussi courage et vie, je t’attends impatiemment, j’ai hâte de t’embrasser et me tourmente de tes fatigues et inquiétudes.

Je voudrais avoir une occasion pour t’expédier la présente ; je ne pourrai guère trouver que celle de Bresson ; mais, du moins, feras-tu la route en paix.

De Pombreton est arrivé cette nuit ; on n’entend rien à tout cela. J’ai remarqué, par-ci par-là dans les journaux, je ne sais quoi que je voulais te dire ; cela me reviendra quand nous causerons. J’attends si vivement ce plaisir, que je ne saurais plus rien écrire. Je t’embrasse de tout mon cœur, amico carissimo.


À cinq heure du soir.

Vincent me remet ta lettre, mon cher ami, et celles qui y étaient jointes ; j’avais reçu également, le jour indiqué, une heure après que je t’eus écrit, le paquet dont était chargé le domestique de M. Billioux. Tes inquiétudes m’affectent extrêmement ; j’aurais à te dire les mêmes choses que tu m’exprime d’une manière si touchante à la fin de ta lettre. Eh oui ! nous le savons, et nous sommes également chers et nécessaires l’un à l’autre ; conserve cette idée aussi présente que tu me recommandes de l’avoir. Je vais, cette nuit, remettre l’enfant coucher dans son lit ; je l’avais dans le mien, parce que c’était le seul moyen infaillible qu’il ne m’échappât rien de sa situation dans tous les moments. Je suis échauffée et fatiguée, mais point mal portante ; j’ai donné quelques soins à ma santé ces deux derniers jours : je compte que tu nous retrouveras toutes deux en bon état.

Lanthenas avait déjà demandé une copie du discours[40] ; je lui ai répondu que ce serait un petit frais de plus à ajouter aux autres, que je n’avais pas le temps de faire cette copie. Effectivement, depuis que tu es parti, je n’ai tenu la plume que pour faire des lettres ; depuis neuf jours, j’ai entièrement quitté le cabinet et n’y suis pas entrée trois fois dans cet intervalle. Je ne suis sortie de la maison qu’hier pour la messe, et j’en revins aussi lasse que si j’eusse fait un voyage. Le Doyen esl venu plusieurs fois et est demeuré assez longtemps chaque fois, ainsi que M. Pezant ; en femmes, Mme de Lonchamps et Mme Gillet[41]. Tout le reste des honnêtes gens a fait informer chaque jour et même deux fois par jour ; nos voisins, fort empressés ; le directeur[42], venant très souvent, etc. Je crois que le bon frère aime sa petite nièce ; j’ai surpris deux fois ses yeux devenant gros, rouges et baignés. Si le mieux se soutient, je laisserai ton lit dans ma chambre ; je ne l’aurais fait oter que dans la crainte que tu fusses interrompu. Un lit de camp, une table et quatre chaises feront l’appartement de notre philosophe[43] ; je parie bien que la bonne et franche amitié, avec cela, est tout ce qu’il lui faut, et je suis aussi tranquille sur ce que j’ai à lui offrir que s’il devait descendre au palais d’Alcinoüs.

Je ne pourrais le mettre dans la chambre de Jeanneton, parce que j’y aurai des ouvrières et qu’il ne faut pas le faire réveiller tous les jours à six heures par deux jeunes filles. Notre belle et bonne amie ? Dis-lui… Tu sais tout ce que je pourrais lui dire. J’attends avec empressement ce que tu m’en apprendras de vive voix.

Adieu, mon tendre ami, io ti bacio affettuosissimamente.

228

[À BOSC, À PARIS[44].]
27 avril 1786, — [de Villefranche].

De Roland :

Je conclus de votre lettre du 24[45], que, ne nous aimant plus guère, puisque vous pleurez encore sur nos appréhensions et nos misères, vous nous aimiez beaucoup avant : je m’arrête à cette dernière idée et conclusion ; et j’y tiens pour toujours irrévocablement.

Vous m’avez écrit d’ailleurs de fort bonnes choses, dont je ferai mon profit, soit pour les aciers, dont nous reparlerons, soit pour les teintures : et je verrai avec empressement et un singulier intérêt le bon et brave M. Audran.

Je n’ai pu jusqu’à ce moment fixer le jour de mon départ à cause de quelques circonstances qui me croisaient à cet égard : mais tout vient d’être aplani, et je pars décidément mardi prochain, 2 de mai, pour arriver à Essonnes le samedi suivant, 6. De là, j’irai à l’Épine[46], à longpont : je ne serai guère à Paris que te 10. Obligez-moi d’en faire part à l’ami Lanthenas, à qui J’écrirai de Longpont#1, ainsi qu’à vous.


De Madame Roland :

Oui, oui, je me console ; je vois qu’il en est de votre amitié comme d’une belle femme, qui plaît encore quoiqu’elle ait perdu l’éclat de la jeunesse ; ce qui lui reste n’est pas à dédaigner.

Pour moi, je suis d’une égalité fort insipide ; je ne vous aime ni plus, ni moins qu’autrefois ; seulement je vous connais un peu mieux, et, sans vous estimer moins, je vous toise plus juste ; je mets une grande différence entre le cœur et la tête, et je compense l’un par l’autre pour le bien de l’ensemble. Si vous ne trouvez pas ma remarque bonne, je vous donne un petit soufflet, une embrassade, je fais une pirouette et puis bonjour.

Adieu, salut et amitié.


229

[À BOSC, À PARIS#2.]
3 mai [1786, — de Villefranche].

Je ne vous ressemble guère, car je vais vous aimer un peu davantage ; mon bon ami est parti, tout ce qui l’environne augmente ou prend de l’intérêt pour moi ; il sera bientôt près de vous ; vous vous verrez, vous renouvellerez le pacte de la sainte amitié, je me transporterai au milieu de vous, et je partagerai vos affections.

D’aujourd’hui ou de demain en huit, le bien-aimé de mon cœur arrivera dans votre capitale ; d’ici là, il doit s’arrêter et passer quelques jours à l’Épine et Longpont. Donnez-moi aussi de ses nouvelles et des vôtres ; je vous adresserai souvent des miennes, et j’ai la confiance que vous aurez autant de plaisir qu’autrefois à servir, à prendre part à notre correspondance.[47][48]

Je dois aller, la semaine prochaine, à la campagne avec ma pauvre Eudora, toujours maigre, encore faible et revenant cependant en pleine convalescence. Je compte passer au Clos tout le temps de mon veuvage ; c’est au milieu des champs et par le grand spectacle de la nature que je supporterai l’absence de celui qui me les rend plus touchants. Vous, habitant d’une grande ville, vous, avec tant d’autres, trouvez peut-être ces idées et ces sentiments bien villageois ou bons pour les livres seulement : ils ne sont pas moins étranges dans nos petites villes de province que dans votre capitale ; je crois que la corruption est encore plus grande dans les premières, les petites passions y fermentent sans cesse et y produisent leurs funestes effets sans aucune compensation. Le seul avantage d’une petite ville sur une grande, c’est qu’on en sort plus vite, et qu’on peut être chaque jour dans les champs. Adieu, midi sonne, tandis que je moralise ; notre mère gronde et veut manger ; les domestiques se hâtent, l’enfant crie ; il faut se mettre à table, que l’appétit le veuille ou non.

Adieu ; j’ai hâte d’apprendre que vous et l’ami vous êtes embrassés ; sachez d’avance que je m’y joins.


230

[À ROLAND, À LONGPONT[49].]
Jeudi soir, 4 mai 1786, — [de Villefranche].

Quel tourment que de voir la pluie, de craindre qu’elle n’incommode ce qu’on aime, et de ne pouvoir ni arrêter l’une, ni abriter l’autre !

Je suis dans un malaise incroyable depuis dîner ; cette pluie me fatigue plus que si je la recevais, et j’ai hâte d’avoir des nouvelles de ton voyage. J’ai reçu aujourd’hui la lettre ci-jointe ; j’en ai fait un extrait que j’enverrai demain à Chaix pour son instruction ou ses menus plaisirs. Tu vois combien cet homme faible[50] est minutieux et tracassier ; il n’a pas la force de supporter toutes les vérités, il faut les lui adoucir comme les médecines aux enfants. Ne l’effarouche pas, cause beaucoup avec un et tache de te le concilier, par générosité pour lui et pour l’intérêt de ton repos.

Je reçois une lettre des amis de Rouen qui sont un peu en peine de nous, et qui nous apprennent la mort de Holker père, arrivée le 27 avril[51]. Voilà quelqu’un des ambulants[52] qui montera en grade ; grand bien lui fasse ! Pourvu que tu te ménages, que tu conserves ta santé et mènes ta barque sans grandes crises, je ne mets nul intérêt à leur tripot.

Tu auras reçu, à ce que j’espère, la lettre renvoyée de M. de Montaran sur celle de Bruté[53], l’avertissant n’avoir point reçu la presse que tu lui avais annoncée ; je te fis cette expédition hier par Lyon, d’où elle a dû partir ce matin pour sa destination par la route du Bourbonnais.

Je ne vois pas pouvoir partir avant jeudi pour le Clos ; Jeannin n’est pas venu ; je l’ai envoyé chercher, je l’ai aiguillonné, et je veux absolument que tout soit bien en train avant mon départ ; il doit commencer demain matin.

Eudora est bien sage aujourd’hui : elle a demandé à lire, elle m’a raconté ce qu’elle sait, elle m’a parlé de toi, et nous nous sommes bien caressées à ton intention.

Le frère va son allure, songe à sa marguillerie, dit son office, lit la gazette, cause bien, et demeure chez lui. Je tracasse beaucoup et trouve assez à faire dans mon appartement pour ne le quitter qu’aux heures des repas ; j’ai toujours mes ouvrières. La mère est toujours aussi comme tu sais ; elle trouvait aujourd’hui que je retardais bien mon départ ; je n’ai pas eu l’air d’entendre sa remarque, et j’en fais autant de tout ce qui ne me plait pas, quand elle ne le répète pas deux fois, ce qui n’arriverait pas impunément et n’a point encore eu lieu depuis ton absence.

M. Gillet est venu pour te souhaiter un bon voyage le jour que tu étais parti ; il ma témoigné de l’étonnement d’avoir vu l’abbé Pein abordant mon frère dans la rue étant reçu de celui-ci comme à l’ordinaire ; il s’imaginait que la conduite de cet abbé à notre égard lui aurait dû attirer beaucoup de froideur de la part du frère. J’ai répondu que la trempe pacifique et molle de ce dernier entraînait nécessairement cette façon d’agir à l’égard d’un confrère qu’il réduisait d’ailleurs à son vrai taux. Effectivement, ces misères ne doivent se remarquer que pour en mieux juger son monde, et non pour les relever jamais. Je ne sais rien de nouveau de la canaille caladoise et autre[54] ; tout cela végète et barbotte dans un fossé, sans bruit pour le présent.

Je vais faire une réponse à M. Bernier[55]. Adieu, mes amis[56] ; embrassez-vous pour moi. J’adresse encore celle-ci en droiture ; j’étais tentée de l’envoyer par d’Antic, mais j’ai quelque crainte de retard, et je crois bon que tu aies cette pacotille avant de passer outre.

J’ai fait ma lettre au vieux chevalier[57] ; elle est polie comme un ange et répond bien à sa turlutaine. Si tu veux la voir, il faut que ce soit dans ses mains, car elle est partie comme un trait, et je n ai pas de temps à perdre pour la copier ; ainsi tu m’as bien l’air de ne pas lire cette pièce curieuse.

Bon Dieu ! cette chienne de pluie ne finit pas ! Je grelotte dans l’idée que tu es sur l’impériale ; je vois la fièvre, le rhume, les fluxions, le diable tomber avec cette pluie, et jè suis déconfite jusqu’aux bonnes nouvelles.

Aujourd’hui vendredi, je fais nettoyer au cabinet ; je commence d’envoyer au Clos chandelles, encre et confitures pour la belle amie, si elle y vient. Le temps est plus beau ; je respire en souhaitant qu’il en soit de même sur ta route.

Addio, ti bacio per tutto.

Le discours n’est point revenu mercredi ; j’en écris à Chaix, s’il n’arrive pas ce soir.


231

À ROLAND, [À PARIS[58].]
Lundi, 8 mai 1786, — de Villefranche.

Je n’espérais pas, mon bon ami, de recevoir de tes nouvelles aujourd’bui ; mais je m’étais flattée que les premières reçues m’apprendraient ton arrivée à Essonnes, et, si je suis agréablement surprise d’une part, je conserve de l’autre autant et plus d’inquiétude sur le temps, le lieu et le comment de ton arrivée. Je m’étais beaucoup tourmentée de la pluie, dont il ne me paraît pas que tu aies été incommodé comme je le redoutais. Qu’es-tu devenu avec cette maudite diligence qui ne laisse pas aux gens le temps de dormir ? Où l’as-tu quittée ? Te seras-tu rencontré avec ceux qui t’attendaient, hommes ou chevaux ? Je suis plus impatiente encore de savoir la fin de cet imbroglio.

Je t’ai écrit deux fois à Longpont en droiture, en t’envoyant à chaque fois une lettre de M. de Montaran.

Je t’expédie par ce même courrier, et sous le couvert de M. de Gallande, le discours avec une seconde partie ou suite de la copie ; il n’en reste qu’une douzaine de pages ; j’avais envie de les faire, mais j’ai préféré de m’aider de mon mis au net pour celui des notes sur l’huile, dont je ne crois pas que je me fusse tirée sans ce secours, à moins de beaucoup de temps et de plusieurs copies. J’espère maintenant avoir établi une parfaite correspondance ; on aura peut-être des choses à ajouter, mais il n’y aura rien à changer dans l’ordre établi. J’aurais gardé le discours encore, si je ne croyais que tu es pressé de l’avoir à Paris. Je t’envoie aussi de nouvelles marques des mêmes personnages, mais qui n’ont encore subi aucune épreuve ; j’en ai levé deux de chaque, dans l’intention de les adresser à Gosse ; mais je ne sais pas son adresse à Lyon, et une première lettre que je lui avais écrite, en priant Chaix de s’adresser à M. Gilibert[59] pour savoir sa demeure, a passé par les mains de Teissier[60], à qui Chaix a imaginé de la remettre : je ne voudrais pas qu’il en fût de même de celle où je joindrais des marques, dans la crainte qu’on ne s’en aperçût.

Tu peux bien gronder les amis de Paris ; je n’ai pas reçu un mot de d’Antic ni Lanthenas depuis ton départ ; je leur ai cependant écrit à tous deux ; à toi, je remets le soin de ma vengeance.

Enfin je dois partir jeudi pour le Clos ; Jeannin a mis une première couche partout, excepté au plancher ; je veux lui faire accommoder la cheminée du cabinet avant de m’en aller.

Eudora reprend sa gaîté ; tu penses avec raison que les caprices reviennent aussi ; nous bataillons et nous recommençons à travailler ; mais cela ne va que d’une aile.

Le Doyen est venu passer avec moi presque tout l’après-dîner du lendemain de son retour de Lyon. M. Pezant, qui n’est point encore à la campagne, est venu aussi ; le marquis de Saron[61] également, mais pour remercier de la distribution faite dans sa paroisse.

J’ai besoin de la campagne ; je n’ai pas mis le nez à la rue depuis que tu es parti ; j’ai repris mes cheveux à l’anglaise ; je me soucie de tout Villefranche comme d’un zeste, y compris la madre ; je ne m’inquiète que de toi et n’ai envie que du bon air.

Adieu, ménage-toi et donne-moi de tes nouvelles. Je t’embrasse de tout mon cœur. Sauf réavis, je ne t’écrirai que pour vendredi. Ta petite diablesse fait la mignarde, cause de papa et me prend par le nez.


232

[À ROLAND, À PARIS[62].]
Le lundi au soir, 8 mai 1786, — [de Villefranche].

Je reçois une pacotille d’arrêts : celui du 8 mars en grand in-folio avec un beau vu de l’Intendant ; je ne sais que faire de tout ce papier ; mais je t’expédie les lettres, parce que l’on en demande un accusé de réception. J’avais envie de le faire, comme de toi, et de le signer idem ; mais cependant le feu n’y est pas, et cela peut attendre. Il faut réserver l’expédient pour occasion plus instante. Je ne reçois pas de Journal polytype[63]. Tu vois que le pauvre Chaix demande toujours à voir clair, en dépit de M. de Montaran et de son évidence.

Chaix me mande qu’il a reçu deux fioles, dont l’une s’est cassée, qu’il a su qu’elles venaient de M. Gosse et qu’elles avaient été prises chez Teissier ; il a été chez celui-ci et à fait remplacer celle qui était cassée. Mésaventure qui me fâche par la crainte que les doses ne soient plus proportionnées de la même manière.

Bonsoir, mon cher ami, puisses-tu avoir beau temps, bon gîte, jours agréables et nuits paisibles ! Je t’embrasse de tout moi-même.

Je joins une lettre du pauvre p.[64], qui me fait pitié et que tu pourras peut-être servir à Paris.


233

[À BOSC, À PARIS[65].]
Mercredi, 10 mai 1786, — [de Villefranche].

Je n’ai que le moment de vous prier de faire remettre très sûrement la ci-jointe à Luneau[66], dont je ne sais pas mieux l’adresse que celui qui lui écrit et à qui j’ai promis dé faire parvenir sa lettre, imaginant que votre complaisance en assurerait le moyen.

Je suis pressée et fatiguée ; depuis hier, je ne fais que remuer du linge, et j’en suis ennuyée autant que lasse.

Vous aurez vu mon tourtereau quand vous recevrez la présente ; si vous ne m’en donnez pas de nouvelles, je vous renie à tout jamais. Notez que je vous écris sur un tas d’arrêts qui me vient presque au menton.

Dîtes à mon ami que je ne rêve qu’à lui, mais que j’ai beau travailler comme un diable, les chiennes d’affaires de ménage ne permettent point que ses notes finissent subito. Je compte partir demain, Dieu aidant, ou plutôt le soleil, le cheval et l’âne. Eudora se porte à merveille, soupe quelquefois au pain sec pour ses petites impertinences et commence bien le rôle des filles de faire enrager leur mère ; de manière qu’ici se réunissent les deux contrastes ; si vous n’entendez pas cela, l’inspecteur l’entendra bien.

Adieu, mes bons amis ; embrassez-vous à mon intention et aimez-vous idem. Je suis modeste, au moins !

Il est grand dommage que je sois pressée, car j’ai bien des f[olies dont je vous][67] ferais rire.


234

[À ROLAND, À PARIS[68].]
Jeudi, 11 mai 1786, — [de Villefranche].

Oui, mon bon ami, j’ai reçu ta lettre d’Auxerre ; tu l’auras vu par l’une des précédentes que je t’ai écrites depuis ton départ ; tu en aurais eu de moi, dès le dimanche que tu m’écrivis de Longpont, si l’on eût envoyé à la poste ; car je t’expédiai une missive le lendemain de ton départ, le vendredi suivant, et toujours à chaque courrier depuis ce moment ; ou du moins à d’Antic, à qui seul je fis un mot hier, en le priant de faire parvenir à Luneau de Boisjermain une lettre du Doyen, qui ne sait pas plus que moi son adresse.

Tu trouveras deux paquets chez M. de Gallande ; je vais travailler à finir les notes le plus tôt qu’il me sera possible.

Toutes mes petites affaires disposées, me voilà, pour ainsi dire, le pied à l’étrier ; je pars pour le Clos avant deux heures d’ici. Eudora se porte à merveille ; je me sens active et résolue ; j’ai même repris un peu de gaîté, que j’avais si bien perdue au moment de ton départ, que je fus mezzo pazza et fort taciturne les deux premiers jours.

Je suis en peine des suites de tes fatigues ; tu vas, vas toujours et ne te reposes pas ; tu reviendras échauffé, harassé, voulant reprendre le travail de cabinet, te consumant toujours davantage, et me donnant ainsi du chagrin, à moi qui crains si fort de t’en faire Arrête-toi un peu, mon ami ; pourquoi ne t’être pas reposé deux jours à Longpont ? Tu aurais été le jeudi à Paris, et c’eût été assez.

Je ferai une lettre au Clos pour la belle amie ; je t’écrirai à toi-même plus longuement.

Le frère te recommande de voir à Paris M. de la Chartonnière[69], qui est toujours rue Mâcon.

Adieu, mon cher et tendre ami, ménage-toi, au nom de l’amitié et de plus encore ! Je t’embrasse de tout moi !

C’est du Clos que je répondrai aux contes de d’Antic et à ses gros mensonges. Lanthenas m’écrit ; j’ai reçu sa lettre, fais-lui mille amitiés.

Les Dessertines, Pezant, Longchamps demandent beaucoup de tes nouvelles et t’en disent bien long, bien long.


235

[À ROLAND, À PARIS[70].]
Vendredi, 12 mai 1786, — au Clos.

À l’ami par excellence.

Enfin, j’y suis arrivée à ce Clos désiré de si loin et depuis si longtemps[71], dont l’idée faisait nos délices à Amiens, dont les arrangements nous ont tourmentés lorsque nous en avons été rapprochés et que, tel qu’il est, on retrouve encore avec plaisir. Les bœufs ont traîné le bagage et la bonne, Eudora est venue dans son panier[72], et le cheval m’a portée. Je le renvoie dimanche à la ville pour mon frère, qui doit venir ici lundi. Je t’écris un mot aujourd’hui, parce que je commence demain le tracas de la lessive.

Je suis fatiguée de la route, comme si elle eût duré tout un jour et que j’eusse été au grand trot ; mais j’ai bon appétit et je dors neuf heures sans m’éveiller plus d’une fois, ainsi le mal n’est pas grand. J’ai besoin de sommeil comme un enfant ; ce besoin est tel, que je le prendrais pour une maladie s’il était d’ailleurs accompagné de quelque malaise.

Eudora a déjà pris ici son petit air dévergondé ; elle se roule dans le trèfle des allées, se joue au milieu des fleurs, dont elle semble l’aînée. C’est ma compagnie à table, et je me sens tout aise d’avoir, en ton absence, ce tête-à-tête. Nous causons beaucoup, nous examinons les fleurs, nous lisons un peu ; elle court et je me repose, car je n’ai pas de jambes ; j’espère les recouvrer, et nous jouerons bien mieux ensemble.

Je ne commencerai le lait que la semaine prochaine ; je me sens un peu d’humeur de ville qu’il faut dissiper par le bon air et le bon régime, avant de prendre le lait. J’écris à notre belle amie ; nous verrons si elle pourra prendre et suivre sa résolution.

Je compte qu’il arrivera demain de tes nouvelles et que mon frère les apportera lundi. Je voudrais bien te savoir les yeux moins rouges et les jarrets moins las. Je n’ai rien reçu de Chaix depuis peu, ni du tripot. J’ai envoyé à Gosse un échantillon des dernières marques qu’on m’avait envoyées et que je j’ai expédiées. Notre mère ma dit adieu avec une tendresse qui t’aurait édifié ; elle pleurait ; elle a voulu descendre et me voir monter à cheval ; on aurait dit que je partais pour le Monomotapa ou que je la laissais pour l’éternité. La pauvre Claudine[73] pleurait encore bien autrement ; elle se meurt de peur d’être tracassée, et j’ai su qu’elle avait dit que, si cela arrivait, elle viendrait vite me trouver. Mon frère sera souvent en ville ; ainsi le danger n’est pas si effrayant.

À propos de danger, j’ai trouvé le mur du puits tombé ; mais on y a substitué une grande barricade en bois qui me tire d’inquiétude.

Il pleut maintenant, et beaucoup ; je suis fort aise d’être venue ; j’en avais hâte ; la paix et l’air des champs, les doux souvenirs et l’espérance de t’embrasser sont ici des biens qu’aucun caquet, aucune sottise ne vient troubler.

Le Doyen est venu me voir très souvent à la ville ; il m’a lu un éloge de M. Goulard[74], que lui demande Luneau de Boisjermain pour le faire imprimer et, sur lequel, disait-il, il voulait mon avis ; je n’ai fait qu’approuver, et véritablement il m’a paru bien fait. Adieu, mon cher bon ami, je t’embrasse de tout mon cœur. As-tu écrit au Crespysois pour vous rencontrer ? Mille choses à l’ami Lanthenas, à mon père, le bon oncle et la pauvre Agathe.


236

[À BOSC, À PARIS[75].]
12 mai [1786], — du Clos.

En vérité, vous n’êtes qu’un caméléon ou je ne sais quoi de pis. Vous commencez votre lettre sur le ton d’un saltimbanque ; vous la continuez en homme sensible, et vous la terminez comme un roué. Dites-moi en quel endroit a percé le naturel ?

Je voudrais bien vous prouver que je suis fondée à douter ; mais je ne suis pas disposée à faire des preuves. Sachez seulement que je ne vous saurai pas le moindre gré de là constance de mon mari, et que, s’il me montrait un demi scrupule de changement, je m’en prendrais à vous. Apprenez donc à mettre plus de finesse, de discrétion et de duplicité dans vos projets de noirceur. Vous n’avez l’air que d’un écolier ou d’un paillasse, et, toute provinciale et bonne que je sois, j’en revendrais à cent comme vous, si j’en voulais prendre la peine. Il vous va bien de dire qu’il ne faut plus m’aimer ; allez, il vous sied mieux de convenir que vous l’oubliez, car il n’en sera que ce qui est écrit là-haut, comme disent les bonnes gens. Quant à nous autres femmes, ce n’est pas la même chose. Mais la pluie cesse, un rayon de soleil m’attire, et vous ne vous fâcherez pas contre le soleil si sa force attractive est plus puissante que la vôtre. Je jette la plume, vous souhaite le bonsoir et vais respirer l’air sur la terrasse. Adieu.


237

[À BOSC, À PARIS[76].]
22 mai 1786, — [du Clos].

Oui, Monsieur, je n’en démords pas, c’est mon tourtereau. Où donc avez-vous vu que l’âge et la maigreur changeassent l’espèce du tourtereau ? La jeunesse et l’embonpoint sont-ils les caractères distinctifs de cet être attachant ? J’avais cru, jusqu’à présent, que la tendresse, la fidélité, la constance étaient ses qualités les plus remarquables et celles qui lui avaient fait sa réputation chez les poètes, et chez les hommes sensibles. Un vieil étourneau me paraîtrait assurément fort ridicule, mais un tourtereau dont l’âge n’aura fait qu’assurer la persévérance n’en sera jamais moins aimable et moins tourtereau.

Ne sied-il pas bien à un effronté moineau, qui va partout à la picorée, de rire d’un bon tourtereau qui n’aime que sa colombe ! Allez, vous pourrez être vif et ardent comme un pierrot, gai comme un pinson, tapageur comme un geai et chaud comme une caille, mais vous ne serez jamais tendre comme un tourtereau.

Vous chercherez quelle est donc cette nuance que j’appelle tendre, et je vous renverrai au tourtereau ; car, sans lui et moi, vous mangeriez tout Linné et tout Buffon avant de savoir cela. Maintenant conduisez mon ami au camp des Tartares[77] et ailleurs si vous voulez, je m’en soucie comme d’un zeste, ainsi que de vos commentaires.

Adieu, pourtant, je vous laisse pour aujourd’hui, et au lieu de vous embrasser, je vous dis d’embrasser mon tourtereau.

[78]Je vous embrasse, mon cher, et vous envoie des nouvelles de votre tendre colombe, qui s’est fâchée, ainsi que vous le verrez ci-contre, du ridicule, bien fondé je crois, que j’avais voulu jeter sur son amour prétendu pour vous, mais gare à elle… Je….

Je n’ai rien de nouveau à vous communiquer.


238

[À ROLAND, À PARIS[79].]
Dimanche, 21 mai 1786, — [du Clos].

Tu as donc été au milieu des miens, mon bon ami ! Ils se seront honorés de ta présence, et mon cœur jouit de la satisfaction qu’ils en auront ressentie. Tu m’as donné de bonnes nouvelles, des détails délicieux ; j’ai reçu tout cela jeudi, avec les lettres de supplément, et je donnerai celle-ci demain à mon frère qui repartira après m’avoir dit la messe. Il a passé toute la semaine avec moi, fort paisiblement, fort doucement, au petit ménage ; j’ai été presque uniquement occupée de la lessive, et je vais reprendre nos affaires. Je ne suis point sortie de l’enclos une seule fois, si ce n’est l’autre dimanche où j’ai trouvé pénible d’aller si haut[80] chercher la messe, per edificazione del prossimo. L’exercice et le bon air m’auront, à ce que j’espère, dispensée d’une purgation, et j’enverrai chercher ma bête à lait la semaine prochaine. Eudora va bien ; je lui avais trouvé un peu d’altération, je l’ai fait déjeuner un matin avec de l’ail sur du pain ; il en est résulté un appétit dévorant, de belles couleurs tout ce jour-là, et définitivement l’estomac a repris du ton, les déjections n’en ont été que mieux conditionnées. Ce remède convient beaucoup à l’enfant, seulement il m’expose à m’évanouir chaque fois que la pauvre petite veut m’embrasser ; il faut se tenir à distance le jour qu’on use de cet expédient ; au reste, c’est peut-être le vrai moyen de m’y habituer.

Nous commençons à lire passablement ; j’ai trouvé quelle avait un peu perdu dans sa maladie ; nous chantons la gamme fort juste, et nous étudions les liliacées et les crucifères. Mais cette tête est si légère, la dissipation l’emporte si terriblement, que c’est plutôt une manière de nous amuser qu’une instruction dont il reste grand’chose. Nous avons des crises, je punis assez roide, on crie beaucoup pendant trois minutes et l’on est gentille après. Nous causons de toi ; on t’aime beaucoup, « plus qu’on ne m’aime », me dit-on sans façon ; je l’embrasse à cause de son ingénuité, je lui dis qu’elle a raison et nous finissons par nous demander : « Quand donc reviendra-t-il ? »

Je me couche à dix heures, je me lève à sept ; je n’ai pas beaucoup d’appétit, mais je dors bien ; lorsque je sens un peu de lassitude, je descends au jardin ou me promène sur la terrasse ; l’air embaumé me régénère et m’attendrit ; je songe à toi, ou plutôt je ne fais que sentir ; ma tête se repose et je végète délicieusement avec mon cœur, si plein de toi, que ses battements et ton existence me semblent une même chose.

Tes fatigues me donnent des craintes, mais pourtant ces distractions te sont salutaires ; je te vois avec plaisir dans un ordre de choses et de personnes où tu trouves de la convenance pour tes goûts et de la pâture à ton activité. Ta vie roulante est agréable ; la mienne, dans cette solitude, est douce et pure comme l’aurore d’un beau jour ; c’est toi qui me procureras celui-ci par ton retour, et c’est son attente qui fait mon bonheur. Je ne sais rien de la ville, aussi je n’ai pas de nouvelles à t’apprendre, si ce n’est qu’une fauvette a fait son nid sur le cerisier près de la chapelle[81] et que c’est sous cet arbre où je vais me reposer avec le plus de complaisance.

Je crois t’avoir dit que je n’avais reçu que cette semaine les fioles de Gosse et la lettre qui y était jointe, lettre qu’on eût pu m’expédier dix jours plus tôt par la poste, sous couvert ; mais Chaix, qui avait le tout, s’était lié à une occasion qui a manqué. Je récrirai à ce brave Gosse pour l’affaire de l’Académie ; il me semble que tu aurais pu l’excuser près de M. Tillet : tu te rappelles que Gosse nous avait dit avoir envoyé des dessins avec son mémoire ; que ces dessins, faits avec travail, soins et frais, d après un modèle en plâtre du fourneau qu’il avait inventé, se trouvèrent égarés ou perdus à l’Académie, qui alors lui en fit redemander d’autres ; mais le modèle avait été malheureusement brisé, et il avait été si pressé par le temps, qu’il n’avait pas de copie de la plupart de ses notes. Dans son dernier voyage à Lyon, il avait rendez-vous avec des doreurs qui devaient opérer en sa présence et qui lui ont manqué de parole ; ses affaires de famille prenant une tournure fâcheuse, il n’a pu tarder davantage de retourner à Genève, où l’embarras de son père doit le préoccuper trop dans ce moment pour qu’il puisse si vite terminer ce que demande M. Tillet. Celui-ci me paraît un trop bon homme pour ne pas apprécier l’effet de tant de circonstances pénibles qui doivent le porter à juger Gosse moins rigoureusement[82].

Je serai bien aise que tu voies le frère de Mme de Vouglans[83] ; je ne sais comment je ne songeais plus à lui : c’est un de nos témoins, t’en souvient-il ? C’est un garçon d’esprit qui doit bien juger son beau-frère et sentir combien sa manière étroite et malhonnête a dù produire la rupture que je ne puis m’empêcher de regretter pour mon ancienne Sophie.

Voici encore une lettre de M. de Mtr [Montaran] ; Dieu lui fasse paix et à nous aussi : mais il a par trop de plomb dans la tête.

Je n’ai encore nulle réponse de Mme Chevand[ier] à qui je vais récrire en faisant la commission dont te priait M. Bellegarde[84] par une lettre antérieure à celle, infiniment honnête, qu’il m’a écrite de ta part, et à laquelle je réponds un mot.

M. Desmoutiers[85] en m’envoyant des journaux, me dit de fort belles choses que lui a mandées son frère, très aise de t’avoir vu, etc.

M. Hall[86] t’a écrit pour te faire part qu’il ne pourrait t’envoyer quittance des gens auxquels il distribuait des nouëts [87], attendu l’ignorance de la plupart qui ne peuvent écrire ; mais il y suppléera par la liste de leurs noms, etc., et il te prie de lui mander si cela te satisfera. Je lui écrirai que tu es en voyage et que je le lui fais savoir pour qu’il n’ait pas d’inquiétude de la cause de ton silence ; quant aux affaires, que, ne m’en mêlant pas, je n’ai rien à lui dire à cet égard.

Je n’ai reçu qu’une seule fois le Journal polytype.

Ce bon Le Monnier t’aura vu avec plaisir ; je crois bien que le solde du compte ne sera pas une bagatelle.

Le frère te fait mille amitiés.

Adieu, mon cher et bon ami ; dis pour moi beaucoup de choses à ces braves gens que tu vois ; je t’embrasse de tout mon cœur.

Je t’envoie la lettre de M. de Mt [Montaran] sous le couvert de M. de Gllde [Gallande].

Mon frère demande ce qu’on dit du cardinal et consorts, et, par un reste du bon goût de la capitale, il s’intéresse à l’élargissement d’Oliva ; moi, je suis plus en peine de Cagliostro[88] : chacun a sa manie. Il désirerait savoir aussi ce que font de nouveau ou continuent de faire les Martiniste[89] ; mais il ajoute que c’est à l’ami Lanthenas qu’il faut demander cela.

Salut et amitiés à ton Achate ; j’imagine que vous vous quittez le moins possible, et j’en ai de la joie d’autant.

Il aura reçu, je pense, une lettre du Puy que je lui ai renvoyée lorsque tu étais à Longpont ; tout ce que je sais bien, c’est que cet envoi était accompagné d’une petite lettre n° 19.

Mme de Grosbois[90] est donc encore à Paris ? Tu auras aussi vu Mme Terray[91]. La redoute[92] existe-t-elle toujours ? J’ai vu qu’un certain abbé avait dit qu’à


Bon droit on la nomme redoute.
Car, pour peu qu on y rime en « oute »,
Très assurément il en coûte,
Et bien souvent même il en cuit.

N’ai-je pas pris là une belle érudition !

Qu’est-ce que ce camp des Tartares dont tu me parles ? Est-ce aussi redoutable ?

Adieu, je babille et il faut retourner à nos moutons, c’est-à-dire aux éternelles notes[93]. Ti bacio per tutto.


À 8 heures du soir.

Je viens d’employer les diatribes, acconciarle al mio modo, tagliare, aggiungnere, etc. Si je ne suis pas dérangée dans mon travail et mon calcul, je t’expédierai le paquet la semaine prochaine, et tu le recevras à Dieppe.

Mon frère demande un litron de pois quarantains, pour semer, — de ces bons petits pois de Paris. Il n’aurait pas été fâché d’avoir des œilletons de la bonne et belle espèce d’artichauts ; mais il n’y aurait pas de temps à perdre pour les mettre eu terre, et il faudrait envoyer cela dans une caisse. J’aimerais bien aussi que nous eussions de ces artichauts dont il ne faut pas trois ou quatre pour se contenter, comme ceux de ce pays.

Ta fille est gaie à plaisir, ce soir ; avec sa petite voix de quatre ans, elle couvre déjà la mienne quand nous chantons la gamme ; mais il faudra du travail pour mettre dans cette voix de la douceur, comme pour en donner au caractère. Au reste, le frère me disait que tu étais tout comme, elle dans ton enfance, tout aussi insouciant et effronté ; ainsi me voilà bien rassurée sur l’avenir.


239

[À ROLAND, EN NORMANDIE[94].]
24 mai 1786, — [du clos].

Je viens, mon bon ami, de t’écrire par d’Antic qui te fera passer ma lettre à Rouen ou à Dieppe ; je me sers des bureaux de M. de Gllde [Gallande] pour ce paquet. Tu trouveras de manque deux citations de Pline dont il m’était échappé d’apporter ici quelques volumes ; mais les passages sont indiqués et faciles à prendre pour en faire la copie. Je joins aussi une augmentation au texte de la partie des huiles et savons.

Il me vient en ce moment la crainte de m’être trompée en arrangeant et ce texte et les notes correspondantes, seulement avant la teinture ; enfin, comme il n’y a point de chiffres, tout cela pourra se corriger aisément.

Rappelle-moi au milieu de l’intéressante famille où ceci te trouvera[95] ; croyez, mes amis, que je suis au milieu de vous dans la meilleure partie de moi-même.

Je vous embrasse tous, de tout mon cœur.


240

[À BOSC, À PARIS[96].]
Le 26 ou 27, je ne sais, mai, 1786, — [du Clos].

Je vous sais pourtant quelque gré, malgré vos idées et projets diaboliques, de m’avoir entretenue de mon tourtereau ; je vous remercie de ce soin et je vous charge de lui donner de mes nouvelles. Je ne lui écris pas aujourd’hui, peut-être n’enverrai-je pas à la ville avant le courrier de vendredi. Mandez-lui donc que je prends du lait qui passe bien, que je me sens mieux qu’auparavant d’en user, que je me plais singulièrement à la campagne, et que je l’aime toujours plus que ma vie.

Rachetez ainsi auprès de nous deux le mal que vous avez voulu nous faire.

Les Cauchoises ne feront pas plus que vos beautés fameuses ; où donc ne trouve-t-on pas de beaux yeux, un joli teint, un pied mignon, de la fraîcheur, enfin seize ans, quand on n’en veut qu’au physique ? Mais un cœur vrai, sensible et dévoué, n’est pas aussi commun ; celui que j’ai donné en gage m’assure de tout ce que je voudrais conserver.

Adieu. Aux conditions que vous y mettez. Eudora vous ruinera en bonbons.

Je me suis rétractée : envoyez ce billet à mon ami, et faites passer à Lanthenas ce paquet de famille.

[97]Je n’ai pas le temps de babiller. M. d’Eu vous dira les nouvelles. — J’ai vu hier Mme d’Hostel[98] boitant, mais allant bien.


241

[À LANTHENAS(?), À PARIS[99].]
Sans date, — [du Clos].

Si j’étais dans une disposition caustique, je vous dirais que je vous fais passer trois lettres : l’une d’une bégueule, l’autre d’un pédant, la troisième d’un cadet de famille. Mais, à la campagne, on est pacifique, on pardonne aux sots, et partout on plaint les malheureux cadets. Silence donc ! j’y consens, et c’est prudent ; car je pourrais en dire long sur cette nièce qui exhorte à payer sa tante et qui pourrait si bien le faire elle-même. J’imagine que vous n’attendez plus rien de toute cette race ; pas même de votre mère, qu’il faut connaître, sans doute, pour devoir la plaindre.

Adieu ; le soleil m’a fait mal à la tête ; je me délasse à relire les Lettres Péruviennes[100], et je pleure comme un enfant. J’ai encore le cœur et l’esprit tout neufs pour les romans.

Aspetto delle vostre nuove ; ce n’est pas de conséquence, au moins.


242

[À ROLAND, À AMIENS[101].]
[Mai 1786 (?), — du Clos.]

…dîner demain à Creux[102] avec mon frère qui est venu me donner la messe dimanche et doit rester avec moi jusqu’à jeudi. Il s’occupe toujours des arrangements de la maison ; il a fait hier une emplette de bois qui complète ce qui est nécessaire en ce genre, pour la maison et sa loge, à l’exception des planchers de la première.

Insensiblement tous les matériaux se réunissent, et je ne désespère pas de voir finir un jour cette entreprise.

Je t’ai écrit constamment deux fois la semaine, par d’Atc [Antic], sans compter quelques expéditions par les bureaux de M. de Vin ; j’espère que tu auras reçu beaucoup de choses à Dieppe.

Si tu me demandes à quoi je m’occupe à présent, je te dirai à coudre, ce que je fais avec autant d’activité qu’autre chose, et ce qui, parfois, me fatigue tout autant, surtout quand je rêve triste en travaillant. Mais vois à qui la faute. Où que tu sois, et sûrement près de quelques amis, dis-leur mille choses pour moi.

Eudora est forte et roide en proportion ; je l’emporte toujours, mais toujours aussi mon cœur saigne de la victoire.

Je te dirai quelque chose de la journée de demain, le soir en rentrant ; adieu jusque-là ; je t’embrasse de tout mon cœur, toute fâchée que je sois.

Un lanternier qui vient de raccommoder la pompe, et qui retourne subito à Villefranche, ke fournit l’occasion d’expédier cette lettre un courrier plus tôt. J’en profite et te réitère mes embrassements.

Mille amitiés du bon frère.

[103]Et vous continuerez d’aimer une femme qui vous blâme des fatigues que coûte la gloire !


243

[À BOSC, À PARIS[104].]
30 mai 1786, — [du Clos].

[Par ma foi, soit à l’un ou à l’autre, vous pouvez y aller tout seul ; je m’en tiens à l’homme que vous connaissez, me moque du diable et ne crois guère en Dieu[105] ; mais une femme ne peut pas écrire le reste de ma pensée.

Vous êtes plaisant de me demander si je vous aime ; est-ce que cela vous fait quelque chose ? J’aurais presque besoin de vous voir pour vous répondre pertinemment, car toute vérité n’est pas bonne à dire ; et si j’avais continué de vous accorder mon amitié, quoique vous fussiez devenu un peu vaurien, la dignité femelle ne souffrirait pas que j’en convinsse. Faites-moi votre petite confession, si vous en avez le courage ; après quoi je vous dirai mon secret. En attendant je sais bon gré à celui, quel qu’il soit, qui protège ma correspondance avec mon mari, et je souhaite qu’on lui rende le même service près d’un objet digne de ses plus chères affections.

Quant à moi, je ne vous adresse à personne, car je crois que vous vous moquez autant de notre God, tout seul ou précédé d’un A, que du God-damm de nos voisins.

J’espère que ma lettre ne vous trouvera pas en Espagne, et que vous n’avez pas lieu de craindre la grillade.]

C’est, je crois, à Amiens, chez M. d’Eu ou de Vin qu’il faut adresser la présente.

Dites-moi donc si vous avez reçu de mes lettres deux fois chaque semaine, si mon gros et dernier paquet où l’ami Lanthenas était pour quelque chose vous est parvenu. Ainsi du reste.


244

[À BOSC, À PARIS[106].]
Veille de la Pentecôte, [3] juin 1786, — [du Clos].

Au nom de… je ne sais quoi, mais de ce qui vous touche le plus, trouvez quelque moyen de faire tancer le nommé Huchard, directeur de la poste à Villefranche. J’ai des paquets perdus, dont l’un est le fruit d’un travail de plus de trois semaines ; tout au moins ces paquets sont prodigieusement retardés. Je suis portée à croire que la négligence de cet homme en est cause, parce qu’il lui arrive de ne rendre que vingt-quatre heures après leur arrivée des lettres qui lui viennent de Lyon et d’ailleurs, et cela dans une ville dont on fait les quatre coins en moins de demi-heure.

Je vois, par la dernière de mon ami, du 29 mai, que vous et lui n’aviez rien reçu depuis ma lettre du 18, tandis que j’avais écrit par tous les courriers, à vous, et souvent chez M. de Gallande ; c était par celui-ci que j’adressai, il y a quinze jours, un travail intéressant et considérable.

Telles que soient vos occupations, écrivez-moi du moins la date de ma dernière reçue, à mesure qu’il vous en parvient une ; je ne vous demande que cela, si vous ne pouvez rien de plus.

Quant à ma vengeance, je la crois déjà satisfaite depuis que j’ai jeté ma colère sur ce papier ; ne faites rien contre cet homme, jusqu’à ce que je sois assurée s’il y a réellement de la perte ou si ce ne sont que des retards. J’aurais regret toute ma vie d’avoir fait de la peine à quelqu’un, s’il n’avait pas mérité d’en avoir deux fois plus que je ne lui en ferais.

Vous n’avez donc pas reçu mon commentaire sur le tourtereau ? C’est grand dommage ! Je vous y habillais bien. Vous n’avez donc pas reçu des lettres pour l’ami Lanthenas ? Vous n’avez donc pas reçu l’épître où je peignais tout au long la douceur de ma vie champêtre ? Vous n’avez donc pas reçu mes lamentations sur mon lutin d’enfant ? [En vérité, je m’y perds ! Avez-vous reçu le sermon que je faisais à mon ami sur sa manière de voyager ? Avez-vous reçu ce que je répondais au gentil billet que vous terminiez en me disant adieu ou au diable ?

Eh bien, sur cette dernière réponse, il faut que je revienne, pour vous dire que toutes les fois que je me promène dans le recueillement et la paix de mon âme, au milieu d’une campagne dont je savoure tous les charmes, je trouve qu’il est délicieux de devoir ses biens à une intelligence suprême ; j’aime et je veux alors y croire. Ce n’est que dans la poussière du cabinet, en pâlissant sur les livres, ou dans le tourbillon du monde, en respirant la corruption des hommes, que le sentiment se dessèche et qu’une triste raison s’élève avec les nuages du doute ou les vapeurs destructives de l’incrédulité[107]. Comme on aime Rousseau ! comme on le trouve sage et vrai, quand on le met en tiers seulement avec la nature et soi ! ]

Écrivez à mon ami, à Amiens, chez M. d’Eu ou de Vin ; dites-lui que vous avez de mes nouvelles ; qu’il devrait avoir de moi des volumes, et que les notes auraient dû arriver à Dieppe lorsqu’il y était.

Dites-lui que… Non, vous ne lui diriez pas bien cela ; mais enfin, écrivez-lui et parlez-lui de moi ; ajoutez que je lui fais des expéditions par les bureaux ; je ne vous les adresse pas, parce que le paquet est gros et que je craindrais à la fois et de vous compromettre et de perdre mon paquet.

Donnez-moi des nouvelles de mon ami, de vous, de Lanthenas et surtout marquez-moi la date de la dernière reçue, et ainsi de suite.

[Adieu donc, en attendant les observations que vous m’annoncez dans la première ligne et que vous dites n’avoir pas le temps de faire dans la seconde.]


245

À ROLAND, [À AMIENS[108].]
La veille de la Pentecôte, [3] juin 1786, — [du Clos].

Je suis attristée, mon bon ami, du retard ou de la perte de mes lettres ; je vois qu’il t’en manque beaucoup : il faut que tu payes celle-ci, pour savoir, du moins une fois, à quoi nous en tenir ; je l’adresse à M. d’Eu.

Ma correspondance est la plus chère de mes occupations dans ton absence ; j y mets beaucoup d’activité, j’y donne aussi du temps : il est dur de voir que tout cela soit en vain, que j’aie mes peines de reste, et tes inquiétudes de trop.

J’écris à d’Ant[ic], j’écris à Lanthenas, j’écris chez M. de Gallande, je t’expédie des lettres par ses bureaux ; j’écrirais au diable si je pouvais espérer de lui quelque chose pour notre correspondance.

Précédemment, je n’ai guère manqué de courriers ; tu as en quelque sorte le journal de ma vie ; je veux dire que tu devrais l’avoir.

Je ne sais à qui m’en prendre de ces pertes et retards, car j’en ai également éprouvé à Lyon.

J’apprends aujourd’hui, par une lettre de Mme Chevandier en réponse à ma seconde qui portait la commission de M. Bellegarde, que ma première ne leur est point parvenue. Je l’avais adressée à Chaix sous le couvert ordinaire. Mme Chd [Chevandier] se propose de venir la semaine prochaine ; je lui écris directement pour m’assurer de sa marche. Notre Huchard est un paresseux ; il n’a remis mes paquets du mercredi que le jeudi fort tard, après le retour ici des gens envoyés. Je fais aller à la ville ou venir d’elle trois fois la semaine plutôt que deux, et je ne sais à quel saint vouer mes malheureuses expéditions. Je ne vois point de sujet de soupçonner les domestiques ; la tête de Saint-Claude ne s’est point altérée, et toujours il m’a rendu compte fort exactement de celles de mes commissions dont il s’est trouvé chargé.

Je suis vraiment en peine de ces notes, qui m’ont tant occupée et que tu aurais dû recevoir à Dieppe ; il y a bientôt quinze jours qu’elles furent expédiées ; je n’eus point de relâche que cela ne fût terminé ; je les adressai à M. de Gallande.

246

[À ROLAND, À AMIENS[109].]
Le jour de la pentecôte, [4 juin] 1786, — [du Clos].

Je soulageai hier mon cœur, en t’écrivant une lettre directe où j’exhale mes douleurs sur les contrariétés qu’a souffertes notre correspondance ; je te parle d’Eudora, de ma santé, de ce que j’ai fait ; il faut aujourd’hui que je te fasse partager ma gaîté que je ranime quelquefois par des jeux aussi enfantins que ceux de ma fille.

Ennuyée de suer à grosses gouttes et de perdre haleine à moitié chemin pour aller adorer sur la montagne, quand mon aumônier ne peut nous dire la messe à mi-côte, j’ai pris la résolution de monter généreusement l’ânesse du logis, la sôme je veux dire ; car on pourrait s’y méprendre, et Nicole en redresserait les oreilles.

J’ai employé la dernière partie du jour d’hier à préparer une couverture pour la bête ; un vieux tapis de table, ressemblant à un damas de Caux, entouré de serge verte bordée de franges jaunes ; des bandes rouges en guise de sangles, provenant d’un lit de ta trisaïeule, et, pour courroies, quelque autre frange en soies bariolées : tels furent les matériaux dont l’arrangement me fit travailler deux grandes heures avec l’activité que met une jeune fille à des préparatifs de bal. Au retour des champs, la gentille bourrique fut amenée à la porte du logis ; nous la revêtîmes du caparaçon que je venais d’achever, et je montai dessus en triomphe pour en essayer. À l’aide des doubles de sa housse et de ceux que je faisais former à mon large caleçon, je me tenais encore avec bonne contenance sur l’échine tranchante, tant quels bête demeurait en place ; mais, lorsqu’il fallut marcher, sans étrier d’aucune espèce, serrant les genoux à cœur joie pour ne pas culbuter, et pouvant anatomiser tous [sic] les vertèbres de l’arcadienne par le tact de toute autre chose que la main, oh ! par ma foi… À d’autres ! Ma promenade fut courte. Adieu le projet et l’entreprise, je repliai mon ouvrage et je suis allée ce matin gravir sur les rochers pour la messe de six heures.

Demain j’envoie l’ânesse à la ville, où je lui ferai faire une petite selle pour m’en servir au besoin, et je promets à Mme Chevandier, si elle veut un jour aller dîner à Villefranche, une partie admirable ; je lui céderai les honneurs du cheval ; pour moi,


Je garderai mon petit animal
Doux au monter, doux au descendre,
Bien plus mignon que Bucéphal,
Digne en tout de son Alexandre.


Tu sais que cette belle amie doit venir me joindre. D’après la perte de ma première lettre, le retard de la sienne et, conséquemment, de ma dernière réponse, je ne l’attends que samedi. J’irai mercredi à Villefranche faire faire un repassage, ranger le linge, parler à ce peintre qui me fait tout par morceaux et traîne de manière à ce que l’appartement garde son odeur tout l’été ; puis je reviens ici, le vendredi au soir, attendre ma compagne, au-devant de laquelle j’enverrai le lendemain.

J’ai reçu de M. Peant une lettre charmante ; je lui en avais écrit une que je qualifierais bien ainsi si ce n’était pas moi qui l’eus faite ; mais il faut être modeste. N’est-ce pas comme cela qu’on s’y prend ?

J’ai reçu la visite de deux vieux cousins des demoiselles de Taverneau[110] : un certain comte de Montbriand[111] » et son frère ; tous ces gens de Dombes ont lu ton voyage et le goûtent ; or vous savez, Monsieur, que la considération que s’attire un homme rejaillit sur ce qui lui appartient ; partant, votre premier meuble de ménage n’a pas été dédaigné.

Sais-tu que ces voisines sont bonnes à voir ? Elles sont d’une famille très nombreuse, honnête et singulièrement unie ; il serait possible que quelque cadet s’accommodât un jour de notre fille. On croit déjà qu’elle sera bien élevée, et, quoique ces gens aiment à pouvoir faire des chanoinesses, ils ont cependant ces mœurs qui font beaucoup apprécier les avantages personnels. Les mères ont le nez long et se trompent souvent avec cela ; mais enfin, ce sont de ces idées qui passent comme un zeste et auxquelles on n’attache pas plus d’importance qu’il ne convient.

J’ai reçu (puisque j’en suis aux réceptions) l’abbé Murier[112], qui est venu me demander à dîner ; c’était un vendredi, fort sagement choisi ; des œufs frais m’ont tirée d’affaire. Cet homme, qui a la mémoire d’un Hortensius et la langue de je ne sais qui, m’a entretenue comme un livre ; j’ignore s’il débite tout ce qu’il sait d’une première fois, mais il récite des vers tant qu’on veut ; il n’y a qu’à choisir : voulez-vous la Chartreuse de Gresset, les épîtres de l’abbé de Bernis, les beaux morceaux de Corneille, une tragédie de Racine ? Notre homme ouvre la bouche et cela coule de source, voire même, par-dessus le marché, des centaines de vers de sa façon, marchant toujours à sept, comme il se pratique quand on les fabrique à la toise. Autant que j’ai pu voir, son jugement est, avec sa mémoire, en raison inverse du carré des distances qu’embrasse cette mémoire ; c’est à peu près le même rapport entre sa discrétion et ses paroles. Ne voilà-t-il pas que cet original me parle de l’histoire de M. de Villers[113] ? J’ai l’air de n’y pas entendre, il persiste et me la conte sur le bout de son doigt, la tenant d’une femme de procureur, demeurant à Lyon, quartier Saint-Jean ; disant qu’elle a été racontée en opposition des sottises de Villefranche, etc. Toutes les belles choses de ce complimenteur n’ont pas empêché que son instruction ne me fît de la peine ; il répétera cela à tout le monde, s’appuiera peut-être du témoignage qu’il m’a forcée d’y ajouter ; et, si les intéressés recueillent quelques propos dans le monde, ils croiront que j’ai été me vanter de ce que je leur ai fait faire.

Je me suis efforcée d’obvier à une partie des inconvénients en disant tout le bien possible de M. de Villers et présentant sous un jour excusable ce qu’on pourrait lui reprocher ; mais c’est précisément la partie historique toujours oubliée des bavards.

Sans transition, je te dirai que j’ai fait ces jours derniers une découverte désagréable : il résulte de la lettre, fort bien faite, autant que je puis le juger, d’un médecin dont le nom m’échappe, et qu’il a adressée aux rédacteurs du Journal de Paris, il résulte, dis-je, que moi qui, à plus de dix-huit ans, ai souffert durant plusieurs mois des suites d’une maladie qu’on a prise pour la petite vérole[114], il résulte que je n’ai pas eu la petite vérole, mais seulement la variolette qui en diffère essentiellement et n’en met pas à l’abri. Les distinctions m’ont paru très bien établies ; ma maladie est assurément fort bien décrite, seulement elle fut rendue dangereuse par la complication d’une inflammation, d’une fièvre miliaire, etc. Mais ce que j’ai pris pour la rentrée, accidentelle et fâcheuse, de ma petite vérole était l’effet tout simple de la variolette, dont les boutons gros, rares et flasqueux ne suppurent jamais ; j’ai retrouvé jusqu’au nom italien ravaglioni dont mon médecin[115] qualifia, dans le temps, ma prétendue petite vérole, en me laissant croire que je l’avais dans les règles ; nom que je ne m’étais jamais avisée de vérifier.

Je n’ai jamais eu peur de la petite vérole, même avant de croire l’avoir essuyée ; mais j’avoue que, sans m’en occuper aujourd’hui, je trouve que tu m’as rendu la vie trop chère pour ne pas voir avec déplaisir qu’il est un danger de plus, et un danger commun, auquel elle est exposée : ce fut du moins la première impression. Ce médecin avance que c’est le défaut de cette distinction qui fait croire à tant de personnes que des inoculés reprennent la petite vérole ; il m’a ébranlée pour notre petite ; causes-en avec M. Le Roy.

Tu trouveras chez M. de Vin, en arrivant à Paris, deux lettres de Chaix et une de Gonin[116] ; procure-les-toi avant de voir M. de Montaran ni autre.

Addio, caro mio, ti bacio teneramente.


247

[À BOSC, À PARIS[117].]
Le 9 juin 1786, — de Villefranche.

Dites-moi comment il faut faire pour bien gronder, et puis tremblez. Au premier courrier, il y aura huit jours de passés sans que j’aie reçu de nouvelles de mon ami ; celui d’aujourd’hui (d’hier, je veux dire) ne m’a apporté que des gazettes.

J’en veux à tout le monde du mécompte que j’éprouve, et à vous surtout. Apprenez-moi le sort de mes précédentes, si vous en savez quelque chose ; dites-moi ce que vous savez de mon tourtereau. Je suis à la ville de mercredi ; je l’a quitte aujourd’hui ou demain de grand matin. Je ne respire que les champs et la paix ; je ne me crois à ma place que sur le cheval qui me conduit aux champs ou sur l’herbe où je m’y repose ; c’est là que j’ai laissé ma fille, c’est là que je reverrai mon ami, c’est là que je sens la nature, que j’aime la vie et que l’étude d’une fleur me paraît préférable aux leçons de tous vos docteurs.

Parlez-moi donc de ce que j’aime, si vous voulez que je vous aime vous-même ; donnez-m’en des nouvelles, instruisez-moi de ce qu’il fait et répétez-le encore après me l’avoir déjà dit.

Je ne lui écris pas cette fois, parce que je ne sais où le prendre et que je crains de nuire à mes lettres, en grossissant le paquet que je vous adresse.

Au reste, il est très clair que notre directeur Huchard est un paresseux, qui me déplaît fort.

Adieu ; je vous aime, je vous hais, je vous prie, je vous gronde et je vous embrasse.

[118] Pour vous faire voir que votre tendre tourterelle n’est pas morte, mais que votre absence lui fait tourner la tête. Je lui ai écrit au moins deux fois par semaine, et elle se plaint ; ce ne peut être que le séjour du Clos qui interrompt ainsi la régularité de notre correspondance.

J’ai bien envie d’entreprendre Mme d’Eu qui va vous séduire, vous faire oublier, dans les agréments d’un déjeuner anglais, les affaires que vous avez à Paris et qui ne seront pas terminées. Écoutez, écoutez la voix de la raison, Monsieur ; pensez que votre tourterelle sèche sur pied et qu’elle mourra si vous retardez votre arrivée de trois jours seulement.


248

[À ROLAND, À AMIENS[119].]
Samedi, 10 juin 1786, après-midi, — du Clos.

Je l’ai reçue, cette lettre si désirée, si chère et si touchante[120] ; je suis partie après l’avoir lue ; je n’attendais plus qu’elle pour abandonner la ville. Le cœur rempli des vives impressions qu’elle m’avait faites, des affections qui me dominent toujours, des regrets qui n’avaient pas attendu tes plaintes, mais que celles-ci rendaient plus déchirants encore, j’ai fait la route comme il a plu au cheval, que je ne dirigeais guère. Mes yeux mouillés n’ont vu dans la campagne que les situations ou les objets qui s’accordaient avec l’image de mon ami affligé. Mon enfant, que j’étais pressée d’embrasser, s’est offert, embelli de tout ce que lui accordent tes espérances ; je l’ai serré dans mes bras, sur mon sein ; il était étonné de l’air mélancolique, des pleurs fugitifs qui se mêlaient à mes caresses, et semblait vouloir me dire que son père, dont je lui parlais, le caressait avec une joie naïve qui lui plaisait bien davantage.

Eh bien ! mon ami, je t’ai grondé ! Je me l’étais reproché avant que tu t’en affligeasses ; en pressentant cet effet, je jugeai de mon tort. Mon crime fut d’oublier un instant que la même sensibilité qui m’entraînait t’accablerait sous la vivacité de mes expressions ; je m’abandonnai à l’effet de mes inquiétudes et de mes craintes ; tu t’es abattu à leur explosion ; mes douleurs t’ont fait éprouver de l’amertume, les tiennes me donnent des remords cuisants, et nous souffrons tous deux de nous trop ressembler.

Toi, qui connais si bien mon cœur, où l’ombre de l’emportement ne peut apparaître que lorsqu’il est question de mes plus chers intérêts, de ta vie, de ta santé, n as-tu su mieux apprécier la cause de ces mouvements, dont j’étais la première victime ? Combien je méritais ta compassion, puisque j’allais jusqu’à t’affliger ! Et que ce retour sur moi eût adouci ta peine !

Tu me demandes de remettre sous mes yeux les deux pages que je t’ai écrites et de décider de ton sort par leur anéantissement ou leur renvoi !… Ah ! mon ami, le délire de la sensibilité est bien pardonnable, puisque toi-même l’éprouves quelquefois ! Que cet exemple m’obtienne mon pardon, et jette au feu ce qui deviendrait pour nous deux un sujet de perpétuer nos regrets.

Nos situations respectives devaient ajouter beaucoup à l’effet de nos affections : ma lettre te trouva dans un état d’angoisse, le cœur navré des chagrins d’autrui, affaissé de leur partage ; j’avais écrit cette lettre dans une solitude dont l’éloignement où je suis de toi augmentait l’isolement et fortifiait mes craintes. Quel affreux événement que celui dont tu as été, en quelque sorte, le spectateur ! Je sens tout le poids du chagrin de ces braves gens, je n’ai pas la force d’en rien dire[121]. Donne-moi de leurs nouvelles ; le malheur de cet excellent père me pénètre. La femme de Fless[elles][122] est perdue ; jamais celle tête si souvent troublée, exaltée, ne reprendra une assiette fixe et paisible. Cette catastrophe altère prodigieusement la satisfaction que tu pouvais te promettre de ton voyage à Amiens. Je suis pourtant bien aise de ton rapprochement de nos amis ; le bon de Vin m’est cher, je crois qu’il t’aime beaucoup.

Je ne sais pas, mon ami, donner des raisons contre le sentiment ; il ne me reste donc qu’à désirer que tu mettes moins d’importance aux agréments que nous nous étions proposés dans l’ordonnance de cette campagne. Avec le genre de travaux qui t’occuperont encore quelques années, il aurait été difficile de suivre vivement nos projets ; si ceux de mon frère n’en accélèrent pas l’exécution, ils n’y mettent pas pour la suite un obstacle réel. Pendant que tu poursuis ta carrière littéraire, il range, édifie à sa manière ; au moment de notre repos, le temps et les circonstances auront peut-être disposé le tout favorablement.

Jusque-là nous avons assez d’affaires pour trouver doux de n’avoir ici qu’à nous tranquilliser et tirer parti de ce qui existe, sans nous inquiéter de rien autre.

Si je suis ta consolation, ton bonheur ! Eh bien ! jouissons paisiblement ; j’ai atteint le but de mes désirs, mon cœur est satisfait.

Si l’on abat les arbres sous lesquels je vais rêver à toi[123], je retrouverai toujours bien un siège de gazon et l’ombre d’un espalier pour goûter la même douceur ; j’y serai sans abri, comme les fleurs modestes qui m’environneront, et je t’aurai pour mon protecteur, comme elles ont le soleil qui les vivifie.

Depuis que j’ai bien vu l’impossibilité de rien faire ici de ce que nous nous étions proposé, je n’y désire pas plus que si cela était le mieux possible, et je regarde comme une bonne fortune ce qui tend, même de loin, à quelques améliorations.

Je continue d’habiter l’antique appartement où j’étais l’année dernière, et je renonce au dessein de prendre celui d’en haut, trop petit, trop étouffé, désagréable par des raisons locales que tu jugeras sur les lieux. J’ai établi une table de travail dans la salle à manger, au coin de la cheminée, où je me tiens aussi profondément recueillie que si je fusse dans un cabinet reculé ; je ne suis pas entrée deux fois dans l’appartement de mon frère, dont la présence, quand il est ici et qu’il traverse, ainsi que tout autre, cette salle où je me suis fixée, ne me gêne pas plus que s’il n’y avait que des mouches. Que je tienne la plume ou l’aiguille, je me tais également quand je veux, et on lit sur ma figure que je ne suis là pour personne.

Pourquoi ne serions-nous pas contents ici ? Nous l’aurions bien été dans cette supposition du faubourg Saint-Marceau[124]. Oui, mon cher et unique ami, reviens près de moi ; nous le serons toujours dans la plus vive tendresse et la plus entière confiance ! Je t’embrasse et ne te dis rien, ton cœur doit tout sentir. Adieu ; Eudora se porte bien et me paraît en bonne humeur.

Le M. Desmoutiers[125] dont tu me parles mi domandò in matrimonio quando io era molto giovine ; dimorava strada di Harlay. Je ne pensais guère que ce fût le même que le frère de notre voisin d’ici, lequel, par parenthèse, ma dit que tu pourrais voir chez son frère une collection de gravures intéressantes.


249

[À BOSC, À PARIS[126].]
Dimanche, 9 juillet [1786], — de Villefranche.

Je l’ai revu, ce bon ami[127] ; nous sommes réunis, et je ne veux plus qu’il fasse des voyages sans moi. Il m’était venu trouver à la campagne lorsque j’y reçus votre dernière lettre, à laquelle je ne répondrai pas littéralement, parce qu’elle est demeurée au Clos. Je vous dirai seulement qu’elle m’a fait plaisir, malgré le plaisir plus grand, devant lequel tout autre semble s’effacer, de ravoir mon tourtereau.

Vous êtes un plaisant Gascon avec vos histoires de ruches ; votre perte et vos chagrins sont les premières choses dont j’aie demandé des nouvelles ; d’abord on ne savait ce que je voulais dire ; définitivement on m’a ri au nez. Venez maintenant me conter des doléances, je croirai toujours que vous vous moquez des gens.

Adieu ; donnez-nous de vos nouvelles, et recevez l’assurance de l’antique et inviolable amitié.

250

[À BOSC, À PARIS[128].]
10 août 1786, — [de Villefranche].

Vous rendrez un bien grand service à notre ami, si vous pouvez lui procurer des renseignements sur cette partie ; ne négligez rien pour cela. Je vous envoie deux notices de questions avec leur tableau correspondant. Des objets qui restent à traiter, c’est celui peut-être sur lequel nous avons le moins de matériaux ; je livre le tout au zèle de votre amitié.

J’ai reçu les planches[129] que vous avez envoyées ; elles feront grand plaisir à cause de l’ouvrage, et de l’auteur, et de ce qui y tient.

Je vous ai mandé que mon ami est à Lyon ; il y a eu révolte, dans cette ville[130], des ouvriers contre les marchands, dont ils voulaient obtenir une augmentation de façons. Les pierres, d’une part, les sabres et fusils de celle de la garde, ont été leur train ; il y a eu vingt blessés et environ quatre personnes de tuées.

La première rumeur eut lieu contre l’archevêque, qui voulut faire rigoureusement exercer un ancien droit sur les marchans de vin, ceux-ci fermèrent leurs cabarets ; les ouvriers, réduits à aller boire dans les faubourgs, s’y sont attroupés ; de là les mécontentements, les projets séditieux et les démarches en conséquence.

Cinq comtes de Saint-Jean[131] ont fait les négociateurs, ont apaisé les esprits et ramené en ville une troupe considérable, réfugiée aux Breteaux[132], où elle méditait quelque entreprise. La ville a été remplie de gens en armes et la paix universellement troublée.

Adieu, je vous recommande notre affaire et j’attends de vos nouvelles avec empressement.


251

[À ROLAND, À LYON[133].]
Vendredi, 11 août 1786, — [de Villefranche].

Mais c’est fort laid que de se tuer[134] ; cela n’est pas chrétien : ains fort cruel et très sot. Dieu leur fasse paix et te préserve de mauvaises rencontres ; ainsi soit-il ! En vérité, je n’aimerais point à te voir dans cette ville, si la rumeur n’était apaisée ; on a beau s’écarter de la bagarre, on peut s’en trouver investi, et une pierre comme une balle à fusil blesse aussi bien un honnête homme qu’un séditieux.

Je t’envoie une belle lettre ministérielle sur de petites choses ; l’enveloppe était, je crois, tombée dans un pot de miel à la poste ; les oracles s’en trouvent tachés, et c’est tout ce que j’y ai vu de remarquable.

Idem, une épître à laquelle seul tu peux répondre ; j’ai cru reconnaître, à la description, la machine à carder le coton ; j’ai été voir la planche de l’Art, et je n’y ai reconnu qu’une grande analogie.

J’ai peur que notre ami[135] ne s’engoue pour quelque mauvaise entreprise, comme il s’était engoué de la défense des cadets ; plaise au ciel qu’il ne jette pas sa légitime au vent, car il finirait par se déménager de ce monde dans quelque accès de noir.

Je fais à d’Antic l’expédition des deux tableaux et notices que j’ai copiés ; j’ai reçu hier de ses nouvelles et deux planches relatives à l’ouvrage de son père.

Les soufres sont arrangés dans leur cadre, et le tout placé ; j’ai pensé qu’il ne fallait pas faire un compte pour cela et j’ai payé Jeannin. Aujourd’hui Saint-Claude se délasse à frotter les appartements, et nous sommes d’une propreté exquise.

Mme de Longchamps m’a fait visite hier ; grand merci de sa commission, qu’elle trouve admirablement faite et dont elle ma remis le montant.

Notre mère ne mange guère, se plaint d’être fort altérée, est douce comme un mouton et pleure au récit du soulèvement de Lyon. Je lui propose tout ce que j’imagine qui puisse lui convenir ; elle ne veut de rien, met de l’eau dans son vin, et se tirera d’affaire à merveille par son régime.

J’attends, le frère ce soir ; je sortirai cet après-dîner pour rendre ma visite aux dames de La Chasse et mettre le nez à l’air.

Notre convalescente va de mieux en mieux ; je suis pas mal et je te conterai quelque chose de drôle qui m’est arrivé.

Eudora lit et lutine, fait bien son métier, et moi le mien aussi ; tout s’arrange à ce moyen.

Notre belle amie a donc cruellement souffert ! Pauvre femme ! Que de misères et de douleurs ! Dis-lui bien combien j’y suis sensible.

Je vois que tout s’arrange de manière que tu pourras inviter et presser M. Le Camus[136] de tenir sa parole ; et nous pourrons commodément loger un garçon.

Vivat ! l’homme aux gros livres et aux jolies petites choses ! Je suis bien aise de cette bonne fortune, et je vais m’occuper du paquet de nos gens d’ici.

Je parierais que, dans la chicane du personnage austère[137], il y a du manet alta mente repostum ; tant pis pour lui ; car, pour moi, je m’en bats l’œil ; et toi, tu en fais comme de ce que tu sais bien de Marc-Antoine[138].

Ici, je m’arrête ; il est plus de onze heures ; nous allons relire, puis dîner, puis la toilette, puis…, tout cela va reposer jusqu’à la rentrée du soir et l’heure du courrier.

Ménage-toi, en me pardonnant de te le redire sans cesse ; je t’embrasse de toute mon âme.


À 7 heures du soir.

J’ai fait ma visite, puis une autre chez Mme Fleury[139] ; j’ai acheté de petits présents pour nos gens et j’y ai dépensé 15 livres. Je suis rentrée, en renvoyant Eudora se promener avec la convalescente.

On m’apporte ton paquet dont je dévore ce qui est de toi ; cette bagarre me fatigue et m’inquiète parfois : rentre de bonne heure et reviens vite, s’il est possible.

Ce brave Despréaux m’attendrit, quoiqu’il ait pris en commençant un ton solennel qui m’a fait regarder deux fois si c’était à moi que cela s’adressait.

Et ce pauvre Flesselles et ce malheureux Murrey[140] ! Quel chien de monde, et surtout quelle chienne de justice inique !

Adieu, mon bon, cher, tendre, très cher et encore plus cher ami ; je t’embrasse… bien appliqué comme tu dis ! Que fais-tu ? Que prends-tu les matins ? Et le reste du jour ? Vis-tu bien confortevolmente ?


252

[À BOSC, À PARIS[141].]
18 août [1786, — de Villefranche].

[Bien pis qu’étourdi, mais inconsidéré, impertinent… Que sais-je ? Comment voulez-vous que je vous pardonne jamais de m’avoir fait perdre du temps à copier les plus ennuyeuses choses du monde ? Copier ! — copier ! — moi, copier ! — c’est une dégradation, une profanation, un sacrilège au tribunal du goût. Il vous sied bien, après cela, de mettre le nez au vent et d’arrondir vos épaules, vous, intrus dans la capitale, dont j’ai emporté bonne partie de ce qu’il y avait de bon. Ne savez-vous pas que j’ai aussi sur ma toilette des journaux et des plumes, et même des vers à Iris ; que je puis parler de ma campagne et de mes gens, de l’ennui de la ville dans cette saison ; que je puis porter mon jugement sur les nouveautés ; me passionner pour un ouvrage sur la foi des auteurs de la feuille de Paris ; faire des visites ; dire des riens ou en écouter, etc. ? N’est-ce pas là le triomphe de l’esprit et l’art des élégantes parmi votre beau monde ?

Allez, petit garçon, vous n’êtes pas encore assez adroit pour le persiflage, ni assez effronté pour le bon ton ; vous n’avez pas même assez de légèreté pour qu’une femme habile puisse, sans se compromettre, tenter votre éducation. Allez, ramassez des insectes, disputez avec vos savants sur la nature des cornes du limaçon ou la couleur des ailes d’un scarabée ; vous ne feriez à nos femmes que leur donner des vapeurs.

Je suis sensible au souvenir de l’aimable famille Audran ; dites-le-lui quand vous la verrez, ainsi que mille choses affectueuses de ma part.]

Vous perdez vos peines avec Eudora, qui aime tout au plus ceux qu’elle voit maintenant qui la caressent, et qui ne se soucie des absents en aucune façon.

Au reste, comme il y a, de cette trempe, bien des femmes qui n’en ont pas moins de vogue pour cela, j’espère bien que l’enfant n’en perdra pas vos bonnes grâces.

Adieu, bonne santé, bonne fortune. Ainsi soit-il !


253

[À ROLAND, À LYON[142].]
Vendredi, avant midi, 18 août 1786, — [de Villefranche].

Je suis paresseuse à l’excès, je n’ai nulle envie de travailler et, puisqu’il faut que je m’amuse, je vais t’écrire. J’ai reçu hier nouvelle lettre de Lth. [Lanthenas] avec les ci-jointes ; il est toujours, engoué de son affaire et impatient d’avoir, ton avis. D’At. [d’Antic] prétend se justifier de l’étourderie que je lui reprochais, en disant qu’il a voulu parler de questions autres que ces notes dont il a les pareilles entre les mains, questions qu’il dit avoir lues. Je lui reproche bien de m’avoir fait perdre du temps à copier des inutilités, et, en conséquence de ses rodomontades, je le traite de petit garçon qui n’est ni assez adroit pour le persiflage, ni assez effronté pour le bon ton, qui n’a pas même assez de légèreté pour qu’une femme habile puisse, sans se compromettre, se charger de son éducation ; qu’il fera fort bien de se borner à ramasser des insectes, à disserter avec des savants sur les cornes du limaçon ou les ailes d’un scarabée ; qu’il ne ferait à nos femmes que de leur donner des vapeurs.

Je fais refaire des matelas. Je dis à Lanth[enas] que nos Caladois sont ébahis d’une méthode qui n’est pas la leur ; je lui parle des avantages de cette méthode sur celle de la carde ; j’ajoute que je suis étonnée que quelque délicat ne l’ait pas encore mise en vogue à la capitale ; quelle ferait bientôt tomber l’invention même, parce qu’elle est aussi expéditive, etc. S’il demeure épris de sa mécanique, il sera bien tenace.

J’ai songé que j’étais une grosse bête en regardant si longtemps à la manière de loger notre monde. La belle amie n’aime point à coucher seule ; la chaise longue tiendra fort aisément au pied de son lit, sans gêner quoi ce que soit. Voilà donc la bonne, l’enfant, etc., dans la petite chambre. Nous serons dans la nôtre et nous mettrons M. Le Camus dans ton petit lit, au cabinet de toilette. Tout le malheur, c’est que, cette nuit-là, il faudra que tu me tiennes compagnie et que tu sois bien sage : ainsi résigne-toi, mon bon ami, je t’embrasserai bien en récompense.

Tu sauras qu’hier et aujourd’hui je ne me suis levée qu’à dix heures ; j’ai bu, sué, mijoté mon rhume enfin, et si bien que déjà le cerveau se débarrasse ; je commence aussi à cracher, et je compte en être parfaitement quitte dans deux jours : j’espère fort que tu n’en apercevras plus aucune trace. L’appétit était moindre hier, il a repris aujourd’hui, et il n’y a que le vin qui me semble mauvais. Je te conte ces misères pour te mettre au courant, et je n’en diminue pas un iota : ainsi sois bien tranquille. Je ne travaille point au cabinet, je donne mes leçons à la petite, je range mon ménage, je couds et je fais travailler mes filles ; voilà ma vie de ces deux jours, avec un peu de clavecin pour me ravigoter.

Je vais attendre tes nouvelles. J’ai vu avec intérêt la notice sur M. Poivre[143] : il parait qu’il avait l’âme forte, l’esprit juste et les mœurs simples et pures ; cet ensemble forme un caractère respectable et touchant. Il y a joint des connaissances et des emplois qui devaient donner un double intérêt à sa société et à sa conversation. J’ai vu d’autre part la satire de Clément[144] avec une sorte de satisfaction ; j’y trouve de la justesse, puis je n’aime ni Clément, ni Palissot[145], lors même qu’ils ont raison. Je ne leur trouve point assez de supériorité pour jouer le rôle d’un Boileau ou d’un Pope. Ils dépriment avec dureté des gens qui valent autant ou mieux qu’eux ; ils font les distributeurs des rangs dans un empire où ils ne sont eux-mêmes que petits sujets. Ils me déplaisent, et, lorsque je souris à leurs malices, je dédaigne encore leurs personnes. Je suis bien aise qu’on les peigne : c’est justice toute simple.

J’aurais envoyé ces deux cahiers au Doyen, mais je crois qu’il faut laisser passer la séance[146].

J’ai redemandé les Mémoires de Cagliostro[147], qui ne revenaient point ; ils m’ont été remis sur-le-champ, en bon état, avec excuses, etc.

J’ai donné un exemplaire du petit discours[148] à Mme Brown[149] quand elle vint me voir ; elle n’osait m’en parler précisément, mais elle le désirait et je l’ai pu juger. Il m’a paru que cela lui faisait grand plaisir.

J’ai quelque tentation de lui dire, et à Mme [de]Longchamps qui est toujours seule, de venir manger la soupe le jour de Saint-Louis ; nous serons tous bonnets blancs, nous ne ferons pas grand bruit, mais que t’en semble ?


À six heures et demie.

Je reçois ton paquet et je vois avec regret qu’il y a souvent des retards. Tu es fatigué, je le juge ; je le sens, et tu me le dis à peu près. Songe à moi ; ce sera toute mon exhortation. Je me choie avec un soin dont tu me saurais gré si tu le voyais, et surtout combien tu m’es présent dans tout cela. Vincent devait toujours partir demain ; du moins il me l’avait dit, il y a quelques jours. J’enverrai les plumes.

Mon frère est au Clos, pour voir partir une centaine de pièces qu’il a vendues 30 livres.

Notre mère a repris sa santé et son ton. Eudora est assez gentille ; je vois et sens enfin qu’elle me craint davantage et m’obéit d’autant. Elle se porte à merveille et me réjouît quelquefois par ses petites folies.

Mille choses à la belle amie ; dis-lui que je lui prépare une cellule de religieuse où logera aussi Félix et sa bonne, si cela lui plaît davantage que d’en être séparée.

Tout s’arrangera bien et très bien ; nous serons tous contents, je l’espère.

Je compte fort que tu recevras mes deux lettres à la fois. Adieu, cher et tendre ami ; je t’embrasse de tout mou cœur.

254

[À ROLAND, À LYON[150].]
Vendredi, 8 septembre 1786, — [de Villefranche].

Que ta lettre m’a fait de plaisir, mon cher bon ami ! Je la lis et relis, je te suis dans toutes tes démarches et j’amuse ainsi mes regrets d’être éloignée de toi. La séance de l’Académie me paraît avoir été bien remplie[151] ; cette mention honorable était de droit, mais il me paraît assez doux de l’entendre avec tout le public, comme témoin indifférent, et dans la simplicité d’un homme qui arrive sans suite et sans bruit. Je te fais passer encore une lettre qui fait nombre parmi les récompenses de ton travail : c’est le témoignage non suspect de quelqu’un fait pour bien juger dans sa partie, qui te sait gré des lumières que tu as répandues et qui s’adresse à toi avec confiance pour d’autres éclaircissements dont il a besoin.

J’ai reçu l’argent et la soie, et cette bouffante dont le raccommodage me semble d’un prix fou ; en vérité, j’ai bien envie de rappeler l’article oublié, d’autant plus que Castaing[152] prétend qu’il lui est dû quelques misères par notre dite dame ; j’en demanderai la note, et peut-être y ajouterai-je plaisamment les fichus dont on a fait présent à mes dépens. Je vois bien que j’en serai pour mes frais et mes peines de l’envoi de ces poires demandées ; il en sera ainsi du reste. Enfin il faut acheter toutes les vérités ; j’aurai payé celle qui m’apprend à quoi m’en tenir sur le parti à tirer de telles choses, par tel moyen ; c’est gagner que de se guérir d’une chimère, telle petite qu’elle soit. Ce qui m’en fâche, c’est que le chanoine y trouvera une raison de plus pour se rire des belles paroles des femmes, et pour s’affermir dans son incurie de mille objets de détail. À ton retour ici, j’indiquerai quelques boites à me rapporter dans ta malle, car je veux aider à manger mes poires ; il en est une de 5 à 6 livres de fruits bien glacés, de l’année dernière, dont entre autres je m’accommoderais à merveille.

Ce petit Donat[153] est un vilain ; il serait plaisant qu’il vécût d’aumônes pour amasser de l’argent ; l’idée m’en était déjà venue, et je serais portée à l’adopter. Il y a des avares de tant d’espèces ! Celui-là pourrait bien être du nombre.

Le frère a été un peu rassuré, sur le compte de son marchand de vin, par le curé de Bagnols[154] près duquel il avait pris des informations ; cependant, si tu peux apprendre quelque chose de ton côté, peut-être ne serait-ce pas inutile.

Je crois assez que Saint-Claude aime son nom ; hier il descendit, aux portes de la ville, d’une charrette sur laquelle il avait été conduit une partie du chemin ; il entra dans un cabaret pour faire boire son conducteur ; dans le même moment, la petite rentrait avec sa promeneuse ordinaire. Il la voit, l’appelle ; l’enfant court vers lui ; il quitte aussitôt et sort pour lui donner la main et revenir ensemble. La fille était demeurée sans bouger du milieu de la rue, ne voulant pas seulement s’approcher du cabaret, soit par une sorte de réserve, soit par quelque motif particulier. Définitivement, le garçon à son retour fait ses commissions près de moi, fort bien quoique un peu animé de vin ; il descend à la cuisine, y trouve un jardinier, prend de l’humeur, dit quelques paroles, et remonte à sept heures du soir pour me dire qu’il était mal reçu de ces demoiselles, et qu’il fallait bien qu’il sortît de la maison puisqu’on ne le voyait pas de bon œil ; je lui réponds que ce propos n’a pas de sens ; qu’au reste nous examinerons cela le lendemain ; il insiste ; je lui ordonne de se coucher dans la minute, pour reposer sa tête ; il réitère… Je venais de gronder Eudora qui m’avait désobéi, j’avais l’humeur grave et mon air auguste : je le traitai comme je n’avais jamais fait, avec une austérité, une vigueur dont je m’étonnai le moment d’après. Il se retira. Trois quarts d’heure après, je descendis pour souper : il était parfaitement dégrisé ; il faisait son service à merveille, il était frais de ma tête, sensé dans ses réponses à ce qu’on lui disait, ferme dans sa démarche aussi bien qu’il soit jamais dans les meilleurs temps ; je n’ai jamais vu de vin passer si vite et si bien ; on n’entendit pas le plus petit bruit à la cuisine. Ce matin, je trouvai, à mon retour de la messe, beaucoup de fleurs à la porte du cabinet, et l’air le plus soumis dans mon homme. Personne n’a rien su de son savon, et je ne pense pas qu’il ait envie de s’en vanter ; je n’ai pas non plus celle d’en instruire ces femelles, qui ont parfois la langue piquante et le ton agaçant, du moins la terrible duègne qui, je crois, en fait enrager deux.

Voilà mes grandes histoires, avec un fouet et un repas d’anachorète donnés à ta petite coquine, qui me dit fort bien qu’elle t’obéit parce que tu es le plus fort, et quelle ne doit pas m’obéir si vite parce que je ne suis pas si forte. Cependant je lui ai fait sentir que je l’étais encore plus qu’elle, et elle a fini par convenir que c’était assez pour que ma volonté dût l’emporter sur la sienne ; mais il a fallu inculquer cet argument du bon côté.

J’ai vu hier le Doyen ; grandes amitiés.

Adieu, je t’embrasse de tout mon cœur. — Tu dois avoir une lettre de moi.


255

[À BOSC, À PARIS[155].]
Le 3 octobre [1786], — du Clos.

Vos ferventes prières m’ont rappelée du séjour des ombres[156], et je puis converser avec les vivants. Je ne vous avais pas perdu de vue dans l’autre monde ; mais je ne vous apercevais que dans le lointain, comme ces nuages fugaces qui paraissent à l’horizon et semblent se confondre avec lui. Vos oraisons, vos efforts pour vous faire distinguer m ont ramenée parmi vous autres, gens du siècle, avec une nouvelle expérience. Lorsque je n’avais encore habité qu’une planète, je croyais qu’on pouvait cultiver la société de ses habitants sans nuire à des relations avec les hommes d’une autre ; il n’en est pas ainsi, je le vois bien, et Proserpine avait raison de partager l’année alternativement entre Pluton et Cérès. Tant que je suis demeurée au cabinet, collée sur un bureau, vous avez eu souvent de mes nouvelles ; vous et tous nos amis du dehors. Vous avez jugé de ma vie, de mon cœur peut-être par ma correspondance ; et pendant que celle-ci était soutenue, animée, les gens de mon voisinage, de ma ville me regardaient comme une ermite qui ne savait causer qu’avec les morts et dédaignait tout commerce avec ses semblables. J’ai déposé la plume, suspendu les grands travaux ; je suis sortie de mon muséum ; je me suis prêtée la société, je l’ai laissée m’approcher ; j’ai parlé, mangé, dansé, ri, comme une autre, avec ceux qui m’environnaient : on a reconnu que je n’étais ni ourse, ni constellation, ni femme en us, mais un être tolérable et tolérant, et vous m’avez regardée comme morte. Bientôt je vais reprendre mes occupations, rentrer dans ma solitude, et la thèse changera encore une fois.

Qu’avez-vous fait depuis ce temps ? Vous avez, sans doute, accru la somme de vos connaissances ; mais avez-vous augmenté votre courage pour prendre les hommes tels qu’ils sont, le monde comme il va, et la fortune telle qu’elle se présente ? Pour moi, j’en suis à ne plus faire cas de rien que de ce qui peut concourir à cette fin. Vous me direz que cela n’est pas bien difficile quand on a son pain cuit, avec un second qui vous aide à faire de la philosophie et le reste ; mais il y a encore bien des alentours et des choses qui ne sont pas cela, et qui ont de l’influence sur notre bonheur ; c’est cette influence que ma raison change en bien ou réduit à zéro.

Voyez comme je suis gentille ! — Gentille, ce n’est pas peu dire ! Car vous saurez qu’à Villefranche-en-Beaujolais on entend par cette expression, appliquée à une femme, idem masculinée pour un homme, la pratique du bien, l’amour du travail, l’intelligence, l’activité, etc. Ainsi vous êtes un homme gentil, si vous faites bien votre devoir de citoyen, de magistrat si vous l’êtes, ainsi du reste. (Notez que mon idem ci-dessus se rapporte à expression et non pas à la femme) et ne riez pas plus que moi, lorsque j’entends dire gravement d’un père de famille ou d’un bon avocat : Il est gentil. On est mignard au moins dans ce pays ! Et dans celui que vous habitez, les importants, les gros dos, les mondors et les grands parleurs sont-ils toujours bien respectés ? Pour vous, que je vois d’ici parler vite, aller comme l’éclair, avec un air tantôt sensible et tantôt étourdi, mais jamais imposant quand tous faites le grave, parce qu’alors vous grimaces laratériquement et que l’activité va seule à votre figure : vous que nous aimons bien, et qui le mérites de même, dites-nous si le présent vous est supportable et l’avenir gracieux ; car voilà ce qui constitue le bonheur de l’âge où se dissipent les illusions des belles années et où commencent les soucis de l’ambition.


256

[À BOSC, À PARIS[157].]
Le 10 novembre [1786], — de Villefranche.

Aussi du coin de mon feu, mais à onze heures du matin, après une nuit paisible et les soins divers de la matinée, mon ami à son bureau, ma petite à tricoter, et moi causant avec l’un, veillant l’ouvrage de l’autre, savourant le bonheur d’être bien chaudement au sein de ma petite et chère famille, écrivant à un ami, tandis que la neige tombe sur tant de malheureux accablés de misères et de chagrins, je m’attendris sur leur sort, je me replie doucement sur le mien, et je compte en ce moment pour rien les contrariétés de relations ou de circonstances qui sembleraient quelquefois en altérer la félicité. Je me réjouis d’être rendue à mon genre de vie accoutumé. J’ai eu à la maison, durant deux mois, une femme charmante, dont le beau profil et le nez pointu vous rendraient fou à la première vue[158]. À son occasion, j’ai été dans le monde, et j’ai attiré compagnie ; elle a été fêtée ; nous avons entremêlé cette vie extérieure de jours tranquilles passés à la campagne, et surtout d’agréables soirées employées à lire et causer sur ces lectures faites en commun. Mais enfin il faut reprendre sa façon d’être accoutumée. Nous sommes entre nous, et je me retrouve avec délices dans mon petit cercle le plus près du centre. Aussi, malgré les sollicitations pressantes et presque l’engagement de passer à Lyon une partie de l’hiver, j’ai pris la résolution de ne pas quitter le colombier ; mon bon ami ne peut cependant se dispenser d’un voyage et d’un séjour assez long dans ce chef-lieu de son département ; mais je l’y laisserai seul cultiver nos relations, suivre ses affaires d’administration et s’amuser d’académies ; je me renferme dans ma solitude pour tout l’hiver et je n’en sortirai qu’aux premiers beaux jours pour étendre mes plumes au soleil du printemps. J’ai souri à vos conclusions de ce qu’il devait être pensé de moi et de ce qu’on pouvait attendre pour le jeu et les cercles, et je me suis dit : Voilà comme raisonnent tous nos savants, physiciens, chimistes et autres. Ils partent de quelques données dont ils ne connaissent ni la cause, ni les liaisons ; ils suppléent à ce défaut par leurs conjectures ; ils vernissent le tout par le jargon des grands mots, et donnent gravement les résultats les plus faux du monde pour des vérités palpables.

De ce qu’à l’occasion d’une étrangère je me suis répandue dans les sociétés, où l’on a pu voir que je figurais comme une autre, et juger qu’il fallait que j’aimasse beaucoup mon chez moi pour m y tenir seule, tandis [que] jz savais y recevoir et représenter au besoin, voilà mon philosophe qui déterminé que j’ai pris le parti de vivre à la provinciale, toujours hors de moi et maniant les cartes.

De ce que je m’étonne de ce que l’enfant d’un homme sensible et d’une femme douce ait une roideur qu’on ne peut vaincre que par une grande vigueur ; de ce que je regrette d’être obligée à me rendre sévère pour le forcer de plier de bonne heure sous le joug de la nécessité, voilà mon raisonneur qui juge que la contagion m’a gagnée, et que bientôt ma fille aura des colliers de fer et des échasses. Pauvre garçon ! Si vous ne faites pas mieux dans vos études, je vous plains de perdre autant de temps à travailler. En vérité, si vous aviez été près de moi depuis trois mois, vous auriez appris peut-être plus de vérités que vous n’en découvrirez de longtemps. D’abord vous auriez connu tout le peuple distingué d’une petite ville ; je vous aurais aidé à juger du caractère, des goûts, des talents ou des prétentions de chaque individu, les rapports de chacun avec l’ensemble et des uns et des autres ; les plans, les devoirs, les passions ; le jeu public et secret de ces dernières : leur influence sur les grandes démarches et les petites actions, le résultat de toutes ces choses pour les mœurs générales et celles des familles particulières, etc. Vous eussiez fait un cours de philosophie, de morale, et même de politique, plus complet que ne pourra l’être de longtemps la réunion de vos observations décousues et encore éparses. De là, je vous aurais mené à la campagne, en société d’une Italienne remplie de feu, d’esprit, de grâce et de talents, sachant unir à tout cela du jugement, quelques connaissances, beaucoup d’âme et d’honnêteté ; en société d’une Allemande[159] ! douce par sa trempe, austère dans ses mœurs et, par une éducation républicaine, simple dans ses manières, joignant une grande bonté à une instruction peu commune ; en société d’un homme froid, spirituel, lettré, doux et poli[160] ; vous connaissez les autres personnages. Voilà le fondement de notre ménage de campagne durant ces vacances : joignez à cela quelques personnes du voisinage, quelques originaux brochant sur le tout ; d’ailleurs, pleine liberté, table saine, excellente eau, vin passable, grandes promenades, longues causeries, lectures amusantes, etc. ; et jugez si votre cours de philosophie ne serait pas heureusement terminé.

Maintenant sachez qu’Eudora lit bien, commence à ne plus connaître d’autres joujoux que l’aiguille, s’amuse à faire des figures de géométrie, ne sait pas ce que c’est qu’entraves de toilette d aucun genre, ne se doute pas du prix qu’on peut mettre à des chiffons pour la parure, se croit belle quand on lui dit qu’elle est sage et qu’elle a une robe bien blanche, remarquable par sa propreté ; quelle trouve sa suprême récompense dans un bonbon donné avec des caresses, que ses caprices deviennent plus rares et moins longs, qu’elle marche dans l’ombre comme au grand jour, n’a peur de rien, et n’imagine pas qu’il vaille la peine de mentir sur quoi que ce soit ; ajoutez qu’elle a cinq ans et six semaines ; que je ne lui connais pas d’idées fausses sur aucun objet, important du moins ; et convenez que, si sa roideur m’a fatiguée, si ses fantaisies m’ont inquiétée, si son insouciance a rendu notre influence plus difficile, nous n’avons pas entièrement perdu nos soins.

Au bout du compte, j’ai trouvé dans votre lettre que tous les raisonnements dont vous étiez l’objet direct étaient fort justes, que vous entendiez bien ce qui convenait à votre plus grand bonheur présent et futur ; qu’ainsi vous étiez encore meilleur philosophe que les trois quarts et demi du genre humain. Avec cela, continuez d’être un bon ami, et vous vaudrez toujours beaucoup pour vous et pour les honnêtes gens. Adieu ; midi approche, on va m’appeler pour dîner ; je n’ai plus que le temps de vous embrasser pour tout le petit ménage, y compris Eudora, qui se rappelle encore de vous ou de votre nom.


257

[À BOSC, À PARIS[161].]
5 décembre 1786, — [de Villafranche]

Notre ami est parti ce matin pour Lyon, où il est appelé par beaucoup de travaux divers et pour deux mois environ. Il avait reçu avant son départ une belle lettre de labbé de Vitry[162], secrétaire de la Société d’agriculture, qui lui mandait que lecture avait été faite, en séance particulière, de son mémoire (que vous connaissez), qu’il avait été singulièrement applaudi, qu’on avait délibéré qu’il serait propre à la séance publique du 5 janvier, la première que doit tenir cette Société depuis son institution, et qu’on le priait d’en venir faire lui-même la lecture. Cependant, comme l’abondance des matières et la circonstance s’opposent à la trop longue durée d’un seul discours, on l’engage à resserrer l’exorde, afin, ajoute-t-on, de ne perdre que de jolies choses et aucunes des autres qui sont importantes ; grands éloges, etc…[163].

L’ami demande si vous, docteur, qui connaissez la besogne, lui conseillez quelque autre retranchement et si vous n’avez point d’observation à ajouter à celles que vous lui avez déjà faites et auxquelles il aura grand égard.

M. Rast me mande que vous trouverez l’indication de tous les ouvrages que vous pouvez souhaiter dans le catalogue de la Bibliothèque du Roi, et dans celui de Falconet[164] ; qu’il ignorait que vous fussiez à Paris lorsqu’il offrait la communication de ses livres ; il vous prie d’en accepter un sur cette matière, qu’il avait double, et qu’il me fait passer. Je vous enverrai ce petit bouquin quand je j’aurai lu : c’est la rétribution que je prends sur tout livre qui me passe par les mains.

M. Rast dit qu’il a vu Lavater et que vous ne connaissez pas les anciens auteurs ; que vous auriez vu que physionomie ou physiognomonie sont la même chose ; que l’un et l’autre dérivent des deux mots grecs je connais la nature ; que les anciens auteurs ont moins considéré les mouvements des organes que leur conformation tant osseuse que charnelle ; que d’abominables scélérats ont été doués de traits agréables, que personne n’eut une figure plus prévenante que Duchaylas[165], jadis conseiller du Parlement du Dauphiné, qui vient de mourir condamné à la roue et prêt à être exécuté ; que cependant jamais homme ne fut plus habituellement coupable et cruel de toute manière, etc.

Vous voudrez bien remettre la feuille ci-jointe à l’ami Lanthenas et expédier l’autre à Dieppe.

Adieu, salut et santé.


258

À BOSC, [À PARIS[166].]
13 décembre 1786, — [de Villefranche].

Elle lui renvoie le petit bouquin qu’elle a reçu de lui[167], et qui l’a beaucoup ennuyée.

Adieu, mon tourtereau est à Lyon et vous aurez de ses nouvelles. Je vous dirais bien un mot d’amitié, je m’en abstiendrai pour cette fois, car je ne veux pas jeter cela aux mouches.

259

[À ROLAND, À LYON[168].].
Vendredi au soir, 15 décembre[169] 1786, — [de Villefranche].

Tu as maintenant ma longue et folle lettre, mon bon ami, et c’est la première chose que j’aime à me rappeler pour jouir de la tranquillité dans laquelle, sans doute, elle t’aura établi. J’ai attendu la tienne pour t’écrire ; j’étais en train de travailler, et je n’avais à te parler que de moi : j’ai poussé ma pointe. Maintenant je voudrais te dire mille choses sur celles que contient ta charmante épître, mais je suis préoccupée de l’histoire écrite à l’envers.

Je l’ai lue deux fois, la première sans y rien comprendre, mais absolument rien, comme on lit l’Apocalypse et quelquefois encore l’Évangile ; cependant le début me semblait avoir une application directe, et c’est lui qui m’a éclairée sur le reste ; car je ne sache que nous au monde de qui l’on puisse parler ainsi en qualité d’époux. Avec ces données, j’ai mis le doigt sur le reste à merveille ; et j’ai eu de ces remembranze qui viennent de cent lieues, et que je n’aurais jamais eues sans ton histoire ; ces souvenirs de choses dont l’impression a été si faible qu’on ne l’a jamais réfléchie et qu’on ne se les rappellerait pas dans une éternité sans quelque circonstance frappante, comme ton histoire. La femme, quatrième de la société en question, s’entretenant un jour avec l’autre des sottises qui avaient couru la petite ville que celle-ci habitait, donna lieu à cette dernière de se récrier, entre autres, sur l’imputation faîte à son mari, dont la sensibilité extrême, le caractère fier et généreux devint l’objet de leur conversation. La femme quatrième laissa échapper que cette opinion avait peut-être effleuré l’esprit de l’ami, mais cela fut donné plutôt comme soupçon que comme fait positif, et cela ne laissa point de traces dans l’esprit de l’épouse, qui n’imagina jamais d’expliquer par là ce qu’il y avait de singulier parfois dans la conduite de l’ami.

Mais, puisque les choses sont telles, laisse faire à la commère ; elle arrangera bien tout cela, en commençant par s’en amuser.

J’avoue que, sans les particularités de la campagne et les confidences précises, j’aurais incliné peut-être à soupçonner la vive imagination de la quatrième d’avoir un peu grossi l’ensemble ; mais il y a, de l’autre part, tant de correspondance et de vraisemblance, qu’il faut bien que cela soit réel. Or admirez maintenant : depuis les dix jours entiers du dernier départ du mari, l’ami n’a fait qu’une seule visite ; encore a-t-il négligé d’envoyer un livre dont on avait parlé dans cette visite, et, sans un journal et un billet que la dame était chargée de lui faire parvenir, et dont elle prît occasion pour lui rappeler l’objet de sa promesse, il aurait semblé l’avoir oublié. Il est vrai qu’en l’envoyant alors il a écrit un mot où il observe qu’il a respecté toute une semaine la solitude et les travaux de la dame et qu’il espère qu’elle voudra bien lui permettre de s’en dédommager.

La bonne dame, qui a pris cela pour un compliment ou une simple annonce de visite prochaine, n’a répondu que des honnêtetés verbales dont elle a chargé le domestique. Deux autres jours se sont passés et l’ami n’est pas venu. Il est à présumer aujourd’hui que c’est par une réserve raisonnée, et que la phrase du billet était une demande de permission dans toutes les règles. L’occasion est excellente ! Demain la dame décochera un billet plaisant, moitié reproche, moitié agaçant ; cela ouvrira les voies et donnera lieu de traiter le sujet à fond[170].

Bon Dieu ! que les hommes ont la tête drôlement tournée ? Est-ce la tête que j’ai dite ?…

Tu me donnes envie de sortir, par le désir que tu as de me voir le faire ; mais je t’assure que je n’y suis portée par aucune autre cause. Il pleut constamment, tous les jours ; je saisis les intervalles pour envoyer la petite dehors, mais je me trouve si bien au logis et je vois les chemins si vilains, que je n’ai pas la moindre tentation de mettre le nez à la rue. Les journées coulent si vite ! Je suis à la piste de quelques moments pour lire, comme l’est un enfant pour ses heures de récréation, et je voudrais arrêter le soleil, comme Josué, lorsque je suis avec mon cher Rousseau ou ses bons vieux amis des siècles précédents. C’est un empressement d’écolier et un enchantement qui me fait croire que je n ai encore que mes quinze ans.

Il est vrai qu’après cela il ne faut pas entendre raisonner un prêtre sur la nature humaine et les effets des passions, car il y a de quoi vomir ses entrailles ou sauter eaux nues ; mais, avec quelque chapitre de Marc-Aurèle, on s’arme de patience et l’on songe à autre chose.

Ce de Villers[171] est vindicatif comme Junon ; il ne te passera jamais d’avoir une femme qui lui a lavé la tête. Guerroyez-vous donc, les coudes sur la table, en pleine Académie ; cela ne fait peur à personne et donne à rire au plus sage des champions.

Ta petite a une tête de diable ; mais je suis Satan par excellence.


260

[À BOSC, À PARIS[172].]
18 décembre 1786, — [de Villefranche].

Bonjour donc, bon apôtre ! qui me remerciez si humblement en donnant des permissions si orgueilleuses ! Vous jugez maintenant du prix que je peux attacher à celle de lire le sot bouquin que je vous ai expédié.

De Zach[173], gentilhomme du prince de Saxe-Gotha, est maintenant avec lui à Lyon ; il s’est vu avec notre ami et ils ont fait des projets pour se revoir ; s’ils s’exécutent, j’en saurai quelque chose, mais ce serait ici, et nous causerons alors de cet habile Hongrois, compère bien délié, bien actif, bien à sa gloire et à son affaire, si je l’ai bien jugé jadis à Londres.

Ce serait à moi de vous dire qu’il n’y a rien ici à vous mander, et cela ne vous étonnerait pas ; car, pour ce qui est de moi, de mon allure, de mes habitudes, il ne vaut guère la peine d’en parler : c’est si simple et si uniforme à l’œil ! Quant à ce qui me passe par la tête, c’est une autre affaire ; les tableaux sont assez variés et quelquefois intéressants. Mais vous avez bien besoin de ce qui se passe dans la tête d’une femme, vous autres gens de là-bas, qui anatomisez les cerveaux comme moi des côtelettes, et qui avez des cervelles à revendre !

L’ami est à Lyon, occupé de mille choses, voyant mille gens ; jouissant de son activité même, de ce qu’elle lui vaut pour son travail, et de ce que celui-ci, joint à son caractère, lui mérite de considération.

Je reste à la case par la raison qui en retient bien d’autres ; c’est que je veux ménager mon argent et ne pas faire comme vous dites auprès de ces renégats de philosophie à qui vous permettez de vous en prêter,

À propos ; vous ou Lanthenas, avez-vous de l’argent à mon mari ? Qui que ce soit de vous deux, il m’achètera une Méthode pour le chant, du sieur Cajon[174], chez la veuve Salomon, place de l’École. Cela coûtait 9tt, je crois, avant l’impôt. Comme c’est un peu gros (petit in-folio), il faudra attendre l’occasion de quelque grosse expédition que fera faire notre ami, pour me l’envoyer.

J’en avais un exemplaire autrefois ; je l’ai donné, comme les Caraïbes donnent leur lit de coton, sans réfléchir que j’en avais besoin, du moins pour ma progéniture.

Savez-vous qu’Eudora joue trois gammes sur mon forte-piano, et le quart de Malbroug ? Elle avait par là, et à Lyon, trois petits maris qu’elle n’appelle plus qu’un tel, ou Messieurs, parce qu’elle a cinq ans, et qu’il y a déjà de la conséquence dans une fille de cet âge !

Adieu ; je vous permets de rire de mes folies, car vous m offrirez toujours bien de quoi prendre ma revanche.


261

[À BOSC, À PARIS[175].]
22 décembre 1786, — [de Villefranche].

Peste !… Vous devenez galant ! Vous m’appelez « belle dame » ! Je me rengorge, faut voir ! J’en ai presque trois mentons. N’allez-vous pas encore vous scandaliser de ces grâces ? Quoi qu’il en soit, vous voyez que je vous protège, puisque j’ai recours à vous et que je vous donne des commissions. Veuillez donc faire parvenir les trois ci-jointes comme vous le jugerez bon.

J’ai reçu hier les missives du bon de Vin ; vous avez des nouvelles de mon bon ami ; je n’ai donc rien à vous apprendre sinon que la citation qui termine votre courte épître me flatte beaucoup, car elle prouve, premièrement, que vous avez mon texte devant les yeux ; secondement, que vous êtes jaloux de ne rien faire dont on ne sente le prix. Maintenant ne faudrait-il pas tirer à la courte paille pour savoir qui commencera ?

Vous voudrez bien apprendre à l’ami Lanthenas que le personnage sur le compte duquel il me fit passer une lettre instructive vient de se brouiller, par des querelles académiques, avec le Roland de nos jours, aussi bon paladin dans son genre que celui qui possédait Durandal, et que le personnage en question est un vrai Pinabel, aussi faux que le Mayençois[176]. À quoi vous pourrez ajouter qu’il n’est plus de Marphise qui daigne rompre des lances avec un si lâche adversaire.

Si vous vous avisez de rire de mon galimatias, je vous enverrai au tribunal de l’Arioste, aussi fièrement que vous me citez Linné quand je ne reconnais pas les plantes qu’il a nommées.

Adieu, seigneur ; je vous salue et ne vous souhaite encore rien, puisqu’il nous reste plus de huit jours de l’année.


D. L. P.

Vous a-t-on jamais dit que nous avions des nouvelles de certain jeune homme[177] perdu dans les fontes, les forges et les fourneaux de Bourgogne ? Vous n’aurez jamais le courage de visiter l’établissement du Mont-Cenis et de sauter, à vingt lieues de là, chez de braves gens de l’autre siècle ?

Fi ! que c’est laid de tenir ainsi à sa ville de boue et de fumée, et de ne pas savoir se dégager pour un petit tour de province !


262

[À ROLAND, À LYON[178].]
Le 22 décembre 1786, — de Villefranche.

Nous voici avec de la neige et de la gelée ; prends garde à toi, mon bon ami, dans la ville et sur le maudit pavé que tu parcours. On a tenu hier la séance académique qui a fait admettre les titulaires par toi proposés, et ranger les autres aux vétérans[179]. Je n’ai pas revu le Dy. [Doyen] depuis ce que je t’en ai mandé. Je l’attends pour lui remettre la lettre de Vin, le livre de Frossard[180], et causer de la société de Bourg[181]. Le frère ne s’étonne pas de quelque défaut d’orthodoxie de plus ou de moins dans un hérétique[182], déjà condamné aux flammes ; il a trouvé agréable, éloquent, le discours sur la Bonté, qui lui semble bon comme ouvrage de pure philosophie, et meilleur pour l’Académie que convenable pour la chaire. Quant à lui, il croit fermement à la perversité humaine ; cette doctrine apostolique lui semble aussi la mieux fondée. Grand bien lui fasse cette douce croyance !

Je t’envoie beaucoup de bonnes choses ; les lettres du brave Valioud et de l’excellent de Vin m’ont fait grand plaisir ; j’aime ta notice sur Plutarque[183] ; elle est faite du cœur ; aussi le style en est-il plus coulant que celui de tes dissertations d’Arts ; je l’ai revue, puis copiée, parce que ce sera une peine d’évitée pour toi, si tu admets mes légers changements, et une plus grande facilité de me corriger, si tu ne les admets pas.

Si tu savais de quelle folie dont je suis encore capable, tu te moquerais bien de moi. J’ai voulu relire l’Arioste, et j’ai eu fantaisie que ce fût en notre langue ; le Doyen m’a prêté la traduction du comte de Tressan[184]. J’en ai lu les deux premiers volumes au commencement de la semaine, dans mes heures de récréation ; j’ai découvert avec plaisir que je sentais mieux que je n’avais cru les beautés de l’italien, parce qu’en recourant à l’original pour la comparaison des morceaux frappants, ils m’ont bien plus satisfaite dans l’auteur. Mais la faim de suivre le fil des aventures me poursuivant, j’ai commencé hier matin le troisième volume et je n’ai quitté qu’après avoir achevé le quatrième. Comment est-il possible qu’on s’échauffe de tant d’extravagances ? Je crois que cet Arioste écrivait avec une plume enchantée comme étaient les armes de quelques-uns de ses héros.

J’ai expédié ce matin à d’Antic des lettres pour mon p.[père], ma tante[185] et Agathe. Je réponds au premier d’une manière sans réplique sur les difficultés qu’il trouve au projet de retraite que je lui ai proposé, et sur les prétendues erreurs de calcul.

Ma santé se soutient ; il m’est venu sur les bras, le cou, le dos et les épaules de petits boutons qui ne s’aperçoivent qu’au tact et qui me causent beaucoup d’ardeur et de démangeaison ; je les fais étriller à la brosse ; cela me réussit merveilleusement. Je mange du fruit cru prodigieusement, avec l’avidité du besoin, et je m’en trouve bien.

Le Doyen m’a interrompue ; nous avons causé, et beaucoup. J’ai reçu tou paquet et je vais faire le mien. Mon courrier, comme tu l’appelles, ne va pas vite ; la pacotille de Paris ne m’est arrivée qu’hier à 7 heures du soir, encore est-ce pour l’avoir envoyé chercher.

Telle bonne envie, que j’aie de te voir, mon dessein n’est pas de démarrer. Je ne me départirai pas de mon enfant, et je ne puis me transporter avec lui, un domestique, sans que le séjour là-bas, comme le retour ici, n’occasionne une dépense que je ne dois pas faire. Ainsi, jusqu’à ce que les rigueurs de la gelée te chassent à mes côtés, je grelotterai seulette, et tu rêveras solitaire. Ne rêve guère, pourtant : cela ne vaut pas le diable !

Adieu, mon bon ami ; je joins ici la boucle de ceinture pour la petite, que je n’ai pu faire raccommoder dans ce chien de pays, où l’on ne trouve seulement pas de bons ardillons.

Fais donc visite à ton cte[186]. Et celle à ton vieux voisin[186] ? Il est venu hier, en bas[187], un certain Bessie de la Grollière[188], dont ma belle-mère disait, à souper, qu’il aurait bien voulu voir tout le monde ; or il était au premier de la maison où je gardais le second, et il s’en va à Lyon que tu habites : n’est-ce pas un habile homme que d’en être aux regrets ?

Je te croquerai… Adieu, loup ! Ton lutin barbouille sur le clavecin et me crie à tue-tête : Est-ce bien ?


263

[À ROLAND, À LYON[189].]
[1786(?) — de Villefranche.]

Je t’ai écrit, mon bon ami, par les deux derniers courriers, comme de coutume ; j’envoie dans le carton ci-joint les choses demandées ; il y en a une qui a été cassée, alle feste della balleria, credo ; du moins, ce fut alors que je m’aperçus de cette côte cassée ; elle n’en sert pas moins quand elle est placée. Je crois qu’elles ce peuvent souffrir de dommage dans cette boite.

Tu me ferais plaisir de m’acheter un éventail de taffetas blanc, uni, en os et non en ivoire, parce que j’ai moins de regrets à les casser (ce qui m’arrive souvent) quand ils ne sont pas si chers. Cela doit te coûter quarante-huit sols, prix d’un acheté à Lyon, non l’été dernier, mais celui d’avant, à ce qui me semble.

Je me recommande à toi pour la petite note de ce que tu laisseras à Lyon, afin que je me reconnaisse dans mes affaires.

Mon rhume déménage grand train. Porte-toi aussi bien que moi, je serai contente. Addio, carissimo mio, ti bacio di per tutto.

  1. Ms. 9533, fol. 151-152, copie.
  2. Gosse venait d’obtenir, en novembre 1785, un nouveau prix à l’Académie des sciences. — Voir lettre 58, note 3.
  3. Déjà, le 4 octobre 1785, Roland écrivait à Bosc (inédit, coll. Morrison) : « Les inspirés, Martiniste ou Martiniens, qu’en dit-on ? La secte se répand-elle ? Embrasse-t-elle un certain ordre de personnes ? Quels sont ses dogmes ? Qu’est-ce que signifie et quelle sensation fait cette dernière folie ? »
  4. Bosc, IV, 105 ; Dauban, II, 546.
  5. Les arrêts du Conseil des 30 oct. et 20 nov. 1785 avaient remanié tout le service des Postes. La situation de Bosc avait dû s’en ressentir, nous ne saurions dire comment.
  6. De Rohan.
  7. Bosc, IV, 106 ; Dauban, II, 547.
  8. Lanthenas, qui renonçait pour le moment à s’établir en province, était revenu à Paris le mois précédent. Il alla demeurer rue Thévenot, 31.
  9. Collection Alfred Morrison, 2 fol.
  10. Ce P.-S. a été biffé dans l’autographe.
  11. Bosc, IV, 106 ; Dauban, II, 547.
  12. Des vers pour l’anniversaire, tantôt du mariage de ses parents (4 février), tantôt de sa naissance (4 octobre). On en trouvera un certain nombre aux Papiers Roland, ms. 9533, fol. 12-28.
  13. Collection Alfred Morrison, 1 fol.
  14. Probablement le mémoire où Cagliostro, mis à la Bastille dans l‘affaire du collier, s’était justifié d’avoir participé au vol (Biographie Rabbe), plutôt que les « Mémoires authentiques pour servir à l’histoire du comte de Cagliostro », brochure du marquis de Luchet qui avait paru à la fin de 1785. (Voir Correspondance littéraire, novembre 1785, et Mémoires secrets, 28 décembre.)

    Roland écrivait déjà à Bosc, le 4 octobre 1785, à propos de Cagliostro : « Douze Lyonnais, qui devaient être initiés par lui dans le rite égyptien, pleurent sa détention. La désolation est dans le temple… »

  15. Bosc, IV, 107 : Dauban, II, 548.
  16. Ms. 6239, fol. 146-147.
  17. Tout ce qui précède et divers passages des lettres qui suivent semblent faire allusion à quelque projet de mariage de Lanthenas.
  18. Guerin de la Colonge, lieutenant général civil et criminel de la sénéchaussée. — Voir lettre du 19 mars 1785.
  19. Nous n’avons pu trouver de quelle affaire il est question ici.
  20. Mme Chevandier.
  21. Ms. 9533, fol. 88-90. — La lettre n’est pas datée, mais, en la rapprochant de la précédente et de la suivante, on voit qu’elle a été commencée le « jeudi au soir », 6 avril 1786.
  22. Roland venait d’être nommé membre du Musée d’Amiens, petite société littéraire fondée, comme une sorte de concurrence à l’Académie de cette ville, par ses amis : M. de Vin, qui en était secrétaire, Delamorlière, etc. — Il y a aux Papiers Roland, ms. 9532, fol. 358-361, deux copies du petit discours qu’il y prononca deux mois après (7 juin 1786), en prenant séance.
  23. Mme Trude.
  24. Ms. 6239, fol. 148-149.
  25. Jean-François Pezant, né à Villefranche en 1718, mort dans la même ville le 21 avril 1801, ancien avocat du Roi, alors maire de Villefranche (en 1786). Personnage considérable, partisan des idées nouvelles, nous le trouvons en 1788 procureur-syndic de l’Assemblée provinciale du Beaujolais, en 1790 membre du Directoire du département, en 1790 président du tribunal de Villefranche. (Voir sur lui Wahl, p. 169-171, 279, 376, 425.) Il sera question de lui dans la suite de cette Correspondance (Lettres à Bancal, de 1790 et 1791). — Il était un des deux secrétaires perpétuels de l’Académie de Villefranche, où il avait été élu en 1744, et faisait des vers, insérés dans les recueils du temps (Catal. des Lyonnais dignes de mémoire).
  26. Ms. 6239, fol. 150-151. — La date résulte de tout ce qui précède et suit.
  27. Billioux, conseiller en la sénéchaussée (Alm. de Lyon, 1784).
  28. Ms. 6239, fol. 152-153. Même observation que précédemment pour la date. — Quant à l’adresse, nous la donnons cette fois in extenso. Mais pour celles de lettres suivantes où elle se retrouve, nous mettrons simplement « À Roland » (sans crochets)
  29. Roland avait été désigné, le 4 avril 1786, avec deux autres membres de l’Académie de Lyon, pour juger un concours ouvert par l’Académie de Lyon, pour juger un concours ouvert par l’Académie sur les Lichens : « Quelles sont les diverses espèces de lichens dont on peut faire usage en médecine et dans les arts ? » (Registre de l’Académie de Lyon. — Voir son rapport, du 10 août 1786, aux Papiers Roland, ms. 9532, fol. 57-60.
  30. Sur ces parents éloignés de Roland à Lyon, voir Appendice C.
  31. Ms. 6239, fol. 154-155. — Même remarque pour la date.
  32. Benoît Vaivolet, lieutenant particulier civil et criminel de la sénéchaussée, honoraire (Alm. de Lyon, 1785).
  33. Voir la première lettre du 6 avril précédent.
  34. Celles des 10 et 11 avril.
  35. Ms. 6239, fol. 156-157.
  36. Louis Vitet (1736-1809), médecin de Lyon, maire de la ville du 5 décembre 1790 au 4 décembre 1792 ; député à la Convention ; décrété d’arrestation le 11 juin 1793, réintégré à la Convention le 8 mars 1795, puis membre des Cinq-Cents. Il avait publié en 1778 la Pharmacopée de Lyon.
  37. Les Démonstrations élémentaires de botanique à l’usage de l’École royale vétérinaire dont nous avons déjà parlé (lettre 43, p. 147).

    Rectifions ici une légère erreur de bibliographie : la 1er édition (1766) était de Claret de la Tourrette, seul ; la 2e (1773) est de l’abbé Rozier. Ce n’est que plus tard que le médecin Gilibert en donna (1787, 1789, 1795) des éditions plus développées.

  38. Jean-Baptiste-Antoine Rast (1732-1810), médecin et bibliographe (Péricaud Tabl. chron.), membre de l’Académie (1755) et de la Société d’agriculture de Lyon, dont il était directeur en 1789. — Il s’appelait Rast de Maupas, mais on le désigne d’ordinaire sous le seul nom de Rast, pour le distinguer de sont frère, Jean-Louis Rast de Maupas (1731-1821), négociant et agronome, fondateur de la Condition publique des soies, cette institution essentielle de l’industrie lyonnaise.
  39. Ms. 6239, fol. 158-159.
  40. Il s’agit du Discours que Roland se proposait de mettre en tête de la seconde partie de son Dictionnaire des manufactures (voir t. III, p. i-lxiv). Il y a aux Papiers Roland, ms. 6243, fol. 107 v°, une lettre de Roland, du 12 avril 1786, adressée à M. Delandine, directeur de l’Académie de Lyon, où il lui offre ce discours pour l’Académie.
  41. M. Gillet était notaire royal, commissaire-feudiste et archiviste de l’Hôpital (Alm. de Lyon). Il fut guillotiné à Lyon le 5 décembre 1793, avec l’avocat J.-B. Pein, etc…
  42. Probablement M. Paget, directeur des Aides, qui devait être un des locataires des Roland.
  43. Gosse.
  44. Collection Alfred Morrison, 1 fol.
  45. Bosc écrivait (ms. 6241, fol. 271-274) :
    Paris, 24 avril [1786].

    Grace à Dieu, Eudora vit encore ! Pauvre enfant, pauvre mère ! Je me forme une idée de son état, elle n’est pas sensuelle.

    Je vous avoue que, quoique je ne vous aime plus guère, ma promenade d’hier* a été troublée par la crainte de recevoir une triste nouvelle. Aujourd’hui je suis venu au bureau en y pensant, la larme à l’œil, et j’ai ouvert votre lettre en frémissant ! Enfin, elle est hors affaire…

    Suivent des renseignement pour les travaux de Roland, teinture, aciers, etc…

    *. Du dimanche 23 avril 1786. Tous les dimanches, Bosc allait avec des amis courir les bois aux environs de Paris, herboriser et philosopher. « …Les principes que nous discutions jadis dans nos promenades philosophiques des dimanches… (lettre de Bosc a Bancal des Issarts, du 7 mars 1798, collection Beljame).

  46. « L’établissement [de la machine de Flesselles et de Martin], qui d’abord avait dû se faire à Poix, a été formé dans une autre terre du maréchal de Noailles, à l’Épine, près d’Arpajon » (Dict. des manuf., t. II, p. 137).

    « Il [Delamorlière] mit des fonds dans l’entreprise formée à l’Épine, pris d’Arpajon, par Jacques-François Martin, son frère utérin, qui le premier importa en France les machines perfectionnées d’Arkwright » (Biogr. de la Somme).

    « Ces machines [celles de Martin], les plus parfaites de celles qui avaient été présentées jusqu’alors au gouvernement, furent établies à l’Épine, près d’Arpajon ; elles donnérent naissance à la première filature continue établie en France ; et cet établissement tient encore le premier rang parmi ceux du même genre que nous possédons… » (Rapport fait en l’an xi au Ministre de l’Intérieur, cité par Maiseau, Hist. de la filature et du tissage du coton, p. 112).

  47. Chez son frère, le curé de Longpont.
  48. Bosc, IV, 107 ; Dauban, II, 548.
  49. Ms. 6239, fol. 160-161.
  50. Ceci ne s’applique pas à Chaix, qui était manufacturier à Lyon, mais à l’auteur de la lettre, c’est-à-dire à l’Intendant du commerce, M. de Montaran. — Voir les deux lettres suivantes.
  51. Voir sur holker l’Appendice G.
  52. Voir sur les Inspecteurs ambulants les lettres du 20 au 25 mai 1784.
  53. À l’Almanach royal de 1786, nous trouvons : Bruté père, inspecteur des manufactures à Montauban ; Bruté fils, sous-inspecteur à Lodève, et un autre Bruté fils, sus-inspecteur à Vitré.
  54. On voit que les habitants de Villefranche s’appelaient dejà, comme encore aujourd’hui, « les caladois ».
  55. Bernier, — inconnu.
  56. Roland et le curé de Longpont.
  57. Le vieux chevalier, le « Nestor », qui se faisait fort, avec les papiers de famille de Roland, d’établir ses titre à des Lettres de reconnaissance de noblesse. — Voir lettres des 24 et 30 avril 1784.
  58. Ms. 6239, fol. 163-164. — Le ms. porte 7 mai. Mais le 7 mai 1786 était un dimanche.

    La lettre a pour suscription : « À Monsieur d’Antic, secrétaire de l’Intendance des Postes, à Paris » ; mais il y a, dans un coin, à gauche : « M.R.D.L » (Roland de Laplatière).

  59. Jean-Emmanuel Gilibert (1741-1814), célèbre médecin et naturaliste lyonnais, qui fut, en 1793, un des chefs de l’insurrection de Lyon contre la Convention. — Il était associé aux Académies de Lyon et de Villefranche.
  60. François-Marie Tissier, né en 1737, maître en pharmacie à Lyon, place des Terreaux, et professeur d’histoire naturelle et de chimie pharmaceutique. — Il était, depuis 1780, membre de l’Académie de Villefranche (Alm. de Lyon), et de l’Académie de Lyon depuis 1784.
  61. Claude Bochard, marquis de Saron baron de Fléchères, seigneur de Fareins, etc. — Il résidait en hiver à Lyon, et l’été à son château de Fléchères, sur la paroisse de Fareins, village de Dombes situé presque en face de Villefranche, de l’autre coté de la saône. Il appartenait à la famille du savant Jean-Baptiste-Gaspard Bochard de Saron, membre de l’Académie des sciences ; président à mortier au Parlement de Paris, qui fut ancêtres avait été Intendant à Lyon de 1640 à 1665.

    Voir sur la « distribution » dont il s’agit la lettre du 21 mai 1786.

  62. Ms. 6239, fol. 162. — Le ms. porte « lundi au soir, 5 mai ». Mais le 5 mai 1786 était un vendredi. Il faut donc lire « vendredi 5 mai » ou bien « lundi 8 mai ». Cette dernière correction nous paraît la plus vraisemblable. La lettre semble avoir été expédiée quelques heures après la précédente.
  63. Le Journal polytype des Sciences et des Arts (1784-1786). — Le privilège de cette feuille, accordé la 15 décembre 1784 à MM. Hoffmann père et fils, inventeurs du polytypage, leur fut retiré en 1786, « considérant, dit l’arrêt du Conseil, que, depuis le mois de janvier, ils avaient cessé la distribution de leur journal » (Hatin, Bibliographie, p. 51-52).
  64. Son père.
  65. Collection Alfred Morrison, 2 fol. — Madame Roland avait mis « mercredi 9 ou 10 mai ». Mais le 10 mai correspond bien au mercredi, et l‘on voit d’ailleurs, par la lettre suivante, que celle-ci est en effet du 10.
  66. Luneau de Boisjermain (1732-1802), connu surtout par son édition de Racine et par son long procès contre les libraires (1769-1778). Il avait fondé à cette époque un Bureau de correspondance, « destiné à procurer aux amateurs tous les articles de la librairie, aux prix de Paris » (Biogr. Rabbe). On voit par cette lettre et par la suivante qu’il servait aussi d’intermédiaire entre les auteurs de province et les imprimeurs.
  67. Déchirure du papier. Nous essayons de rétablir le texte.
  68. Ms. 9533, fol. 91-92.
  69. « La Chartonière, château et fief dans la paroisse d’Ouilly-en-Beaujolais*. Il appartient à M. de Phelines, à Paris » (Alm. de Lyon, 1784). *. Ouilly fait aujourd’hui partie de la commune de Villefranche.
  70. Ms. 6239, fol. 165-166.
  71. Voir lettre du 12 septembre 1782.
  72. C’est-à-dire sur l’âne. — Voir la lettre précédente.
  73. Claudine, la servante du chanoine. — Voir lettre du 8 septembre 1791.
  74. Thomas Goulard, chirurgien à Montpellier, membre de l’Académie des sciences de cette ville, associé de l’Académie de Lyon.
  75. Bosc, IV, 108 ; Dauban, II, 549.
  76. Ms. 6239, fol. 267-268.
  77. « On appelle camp des Tartares les deux galeries adossées qui sont encore en bois… [au Palais-Royal]. C’est là que tous les soirs les femmes viennent, deux à deux, affronter le regard des hommes… » (Mercier. Tableau de Paris, 1782-1788, chap. cxxiv) ; cf. Correspondance littéraire, décembre 1784, et Mém. secrets, 8 décembre.

    On connaît la fâcheuse célébrité de ces galeries et les bénéfices que le duc d’Orléans retirait de leur location.

  78. Lignes ajoutées par Bosc, en transmettant la lettre à Roland.
  79. Ms. 6239, fol. 167-170.
  80. À l’église de Theizé, située sur la hauteur, tandis que le Clos est dans un fond.
  81. Il y avait au Clos, au fond du jardin, une chapelle pour le chanoine. — Voir Inventaire du 30 septembre 1793 (Archives du Rhône,Q).
  82. Voir, sur Gosse et son mémoire couronné en 1783 par l’Académie des sciences (Des moyens de préserver les ouvriers doreurs des maladie de leur profession), une note de la lettre du 23 août 1782. — Nous ignorons dans quelles « affaires de famille » Gosse se trovait embarassé.
  83. Cannet de Sélincourt.
  84. M. Bellegarde. — inconnu.
  85. Ce Desmoustiers, qui envoie au Clos les journaux arrivés à Villefranche, est probablement de « Dumoustier » que nous voyons, à l’Almanach de Lyon de 1787, directeur des Aides à Villefranche à la place de Paget, et qui aurait été, comme lui, locataire des Roland (voir lettre du 10 juin 1786, « notre voisin d’ici ». — Il avait un frère, ancien joallier à Paris, et lui avait adressé Roland, qui écrit à sa femme, d’Amiens, le 3 juin (ms. 6240, fol. 256-261) : « Je reverrai [en repassant à Paris] M. Desmoutiers, qui me l’a fait promettre : il a été joaillier dans le quartier, il a fait sa fortune, et vit retiré, fort bien, autant qu’on en peut juger d’un coup d’œil rapide… » Et Madame Roland répond, le 10 juin : « Le M. Desmoutiers dont tu me parles me demanda en mariage quand j’étais toute jeune fille ; il demeurait rue de Harlay. Je ne pensais guère que ce fût le même que le frère de notre voisin d’ici… » Cf. Mémoires t. II, p. 146-150, et surtout lettre à Sophie Cannet, du 20 février 1773. — Il y avait un troisième frère, ingénieur (voir lettre du 13 janvier 1787).
  86. Hall, sous-inspecteur des manufactures à Charlieu (Alm. de Lyon, 1786).
  87. Nouëts. — Sur le sens de ce mot, voir Littré, qui est d’ailleurs peu satisfaisant.

    Il semble que Roland, soit comme inspecteur, soit plutôt comme membre de la Société d’agriculture, se fût chargé de distribuer dans les campagnes des remèdes pour les bestiaux. Nous supposons que c’est pour une distribution de ce genre que M. de Saron serait venu remercier quelques jours auparavant (lettre du 8 mai 1786).

  88. Sur Oliva, la comparse de Mme de Lamotte, et sur Cagliostro, impliqué dans le procès du collier, nous ne pouvons que renvoyer aux Mémoires du temps.
  89. Les lettres échangées à cette époque entre Roland et ses amis sont pleines de questions sur les Martinistes et leur miracles. Lanthenas écrivait à Bosc, du Clos, le 14 octobre 1785 (inédit, collect. Morrison) : « Le martinisme fait bruit à Lyon. On l’allie au magnétisme ; on fait par ce moyen revenir les morts… » Et quelques jours auparavant (8 octobre, indédit, coll. Morrison), Roland écrivait à Bosc : « Du martinisme je ne sais absolument que le nom, et rien du tout du dogme et des rites. Je vais engager Lanthenas à en tirer quelque chose de l’ami Parault, bien fait pour toutes les choses de contemplation… » — Cf. Mém. secrets, 8 août 1785.
  90. Mme de Grobois, la belle-mère de Terray, l’Intendant de Lyon.
  91. Mme Terray, née Perrenay de Grobois, guillotinée avec son mari, à Paris, le 28 avril 1794.
  92. Sur la Redoute chinoise, bal public qui faisait fureur l’année précédente, voir Mém. secrets, 17 avril et 5 juillet 1785.
  93. Les notes, qu’elle recopiait pour le troisième volume du Dictionnaire des manufactures.
  94. Ms. 6239, fol. 171.
  95. Les frères Cousin, à Dieppe.
  96. Ms. 6239, fol. 266.
  97. Lignes ajoutées par Bosc, en faisant passer la lettre à Roland.
  98. Mme d’Hostel était la sœur de M. d’Eu et habitait Paris. — M. d’Eu dans ses lettres à Bosc (collection Beljame), écrit Daustel. (Voir Lettre 73, p. 36.)
  99. Lettre communiqué par Mlle Cl. Bader, qui en a donné des extraits dans le Correspondant du 25 juin 1892, d’après les papiers de Barrière. Elle ne peut être adressée à Roland, comme l’a cru Mlle Bader, puisqu’il y a « vous » ; ni à Bosc, qui avait perdu sa mère étant encore enfant. Nous la croyons adressée à Lanthenas, dont la mère mourut le 30 août 1786, et que désigne d’ailleurs l’allusion aux « cadets », — On voit que la lettre a été écrite au Clos, et elle semble être de l’époque où nous la plaçons.
  100. Roman de Mme de Graffigny (1747).
  101. Ms. 6239, fol. 172. — Le commencement manque.
  102. Creux ou Cruix, hameau voisin du Clos, entre les villages de Theisé et de Pouilly-le-Monial. « Château et fief sur la paroisse de Theizé, appartenant à la famille Bellet de Tavernost » (Alm. de Lyon, 1784). — Voir, plus loin, une note de la lettre 246.
  103. Lignes ajoutées par Bosc, en envoyant la lettre à Roland.
  104. Bosc, IV, 109 ; Dauban, II, 550 ; — ms. 6239, fol. 269.
  105. Il y a au ls. « n.c.d. en D ». C’est Bosc qui, au-dessous de la ligne, a complété le texte. L’éditeur de 1795 tenait à souligner cette boutade d’athéisme.
  106. Bosc, IV, 110 ; Dauban, II, 251. — ms. 6239, fol. 270 ; collection Alfr. Morrison.

    Bosc n’avait donné que les paragraphes 4, 5 et 9 de cette lettre. Le folio 270 du ms. 6239 en donne le texte entier, mais seulement à partir des derniers mots du paragraphe 4 : « …lamentations sur mon lutin d’enfant ». Ce folio du ms. n’est donc évidemment qu’une fin de lettre. Le folio précédent nous a été fourni par la collection Alfr. Morrison ; il contient les trois premiers paragraphes et reste inachevé à une fin de ligne, sur ces mots : « Vous n’avez donc pas reçu mes… »

    On voit, là encore, comment Bosc travaillait sur les manuscrits de Madame Roland ; il a mis de côté le premier folio de cette lettre, lequel a fini par arriver dans la collection où nous l’avons retrouvé ; puis il a publié le folio suivant :

    1° en y inscrivant, de sa main, la date l"gèrement inexacte, du 2 juin 1786 ;

    2° en biffant la première ligne : « …lamentations sur mon lutin d’enfant », par laquelle commençait le folio ;

    3° en retouchant, pour leur donner l’allure d’un début de lettre, les deux lignes suivantes (ses corrections sont très visibles sur le manuscrit) ;

    4° en supprimant les paragraphes 6, 7 et 8.

    La lettre est du 3 juin, puisqu’en 1786 la Pentecôte tombait le 4.

  107. Cf. Mémoires, t. II, p. 261.
  108. Ms. 6239, fol. 173. — Dans un coin à gauche : « À M. de Laplatière ». — La fin de la lettre manque.
  109. Ms. 6239, fol. 174-176.
  110. Mlle Bellet de Tarvernost, les voisines de Cruix. (Voir lettre 242.)

    Elles appartenaient à la famille de Bellet de Tavernost, seigneur de Saint-Trivier et de Cesseins-en-Dombes, famille qui existe encore.

  111. Louis le Viste, comte de Montbriand, grand sénéchal de Dombes. — Sa terre de Montbriand, érigée en comté en 1756, était sur la paroisse de Messimy-en-Dombes, à deux lieues de Villefranche, de l’autre côté de la Saône.
  112. Jean-Baptiste Meurier, chanoine honoraire et ancien curé-sacristain de la collégiale (Alm. de Lyon, 1786). C’est à lui que le chanoine Dominique Roland avait succédé, en 1766, comme directeur spirituel des religieuses de l’Hôpital.
  113. Nous ne savons rien de cette brouille de 1786 entre Roland et M. de Villers.
  114. À l’automne de 1772. — Voir lettre à Sophie Cannet du 16 août 1773, et Mémoires, II,p. 126.
  115. Missa, médecin, rue Barbette, au Marais, et censeur royal. — Voir sur lui Mémoires, II, p. 125-128.
  116. Gonin, — inconnu ; à moins que ce ne soit ce teinturier d’Yvetot chez lequel, trente ans auparavant, Roland avait fait des expériences : « Le sieur Roland doit les meilleurs de ses procédés de teinture au procès-verbal imprimé des opérations du sieur Gonin, à Yvetot, en 1756… » (Lettre d’un citoyen de Villefranche, pamphlet de 1781 contre Roland). — « Les procédés de teinture du sieur Gonin étaient connus de M. D.L.P. [de La Platière], qui resta sept semaines consécutives pour les suivre… etc. » (Réponse à la lettre d’un soi-disant citoyen de Villefranche, 1781). — Voir Appendice G « Les Arts et les Manufactures ».
  117. Ms. 6239, fol. 271-272.
  118. Post-scriptum ajouté par Bosc en transmettant la lettre à Roland.
  119. Ms. 6239, fol. 177-178.
  120. Voir au Papiers Roland, ms. 6240, fol. 256-261, cette longue lettre de Roland, datée d’Amiens, 3 juin. Mais les six folios dont elle se compose sont intervertis au ms. Pour la comprendre, il faut les lire dans l’ordre suivant : 256, 259, 258, 260, 257, 261.
  121. Roland racontait, dans sa lettre du 3 juin, comment, le jour même de son arrivée à Amiens, le fils aîné de son ami Delamorlière, jeune homme de ving ans, s’était noyé en se baignant dans la Somme (cf. Biogr. de la Somme, art. « Delamorlière »). Roland, dans le petit discours qu’il prononça quatre jours après (7 juin) pour sa réception au Musée d’Amiens, pleura en termes qui restent touchants, malgré la phraséologie du temps, la perte du fils de son ami (ms. 6532, fol. 358-361).
  122. Flesselles était le beau-frère de Delamorlière.
  123. Roland écrivait, dans sa lettre du 3 juin : « J’ai trouvé douce et touchante l’image de la fauvette (voir lettre du 21 mai) ; et ce que tu me dis des charmes de l’ombre hospitalière de cet arbre, le seul qui reste au jardin, et dont encore la perte est conjurée, m’intéresse à son sort et me ferait prendre sa défense, si quelque crédit de propriété ou de sentiment me permettait de parler ou d’agir, etc… » — On voit par là et par d’autre passages de la lettre que le chanoine entendait bien rester le maître au Clos.
  124. Il semble que Roland et sa femme auraient projeté un instant de s’installer dans quelque modeste maison du faubourg Saint-Marceau, au moment où l’inspecteur prendrait sa retraite, si le chanoine ne leur cédait pas le Clos.
  125. Voir lettre du 21 mai 1786.
  126. Bosc, IV, 110 ; Dauban, II, 551.
  127. Roland était rentré le 6 juillet de son long voyage.
  128. Collection Alfred Morrison, 2 fol.
  129. Des planches qui accompagnaient les œuvres de Bosc d’Antic, le père, Mémoires sur la verrerie, etc. Paris, 1780, 2 vol. in-12.
  130. Voir Péricaud, Table chron. : 7-10 août 1786, révolte des ouvriers de la soie et des ouvriers chapeliers, pour obtenir, les uns l’augmentation du prix des façons, les autres celle du prix des journées. Les 11 et 12 août, il y eut trois exécutions. Une amnistie royale, en septembre, arrêta les autres poursuites.

    L’origine du soulèvement avait été en effet, l’exercice trop rigoureux d’un étrange droit fiscal de l’archevêque Malvin de Montazet.

  131. Voir note de la lettre du 19 août 1785.
  132. Les Brotteaux, la grande plaine qui s’étend à l’est de Lyon, au nord de la Guillotière, sur la rive gauche du Rhône. C’était alors un terrain d’îles, de graviers et d’oseraies, avec des guinguettes ; c’est aujourd’hui, surtout depuis quarante ans, un des plus beaux quartiers de la ville. — Le peuple prononce comme écrivait Madame Roland « les Breteaux ».
  133. Ms. 6239, fol. 179-180.
  134. Voir la lettre précédente.
  135. Lanthenas.
  136. Gabriel-Étienne Le Camus, né le 15 mai 1746, « receveur des gabelles au département de Lyon » (Alm. de Lyon, 1786). — Il était membre de l’Académie de Lyon depui 1775, de L’Académie de Dijon, correspondant de l’Académie de Montpellier, etc. Collège de Roland à l’Académie de Lyon, il faisait des recherches scientifiques (n° 246 de la collection de M.E…, de Zurich, vente du 18 Mars 1843 et jours suivants, L. autogr. de Madame Roland, signée par son mari et par Le Camus, son associé, 30 janvier 1787, 3 pages in-4°, sur des expériences qu’ils ont fait faire de l’acier du sieur Tripier par quatre des plus habiles couteliers de Lyon). Il avait un beau cabinet d’histoire naturelle, dont nous parlerons plus en détail dans une note de la lettre 286 (22 novembre 1787).

    Roland, qui tenait Le Camus en grande estime, le fit en 1792 chef de la 4e division au Ministère de l’Intérieur (travaux publics, agriculture, etc.). — Voir Almanach national de France, 1793, p. 130.

  137. Probablement de Villers.
  138. Allusion à une locution populaire et plus que gauloise, du pays : « Je m’en f… comme des c… de Marc-Antoine. »
  139. Mme Fleury, — inconnue.
  140. Voir, sur Murry, la lettre du 6 février 1782.
  141. Bosc, IV, 111 ; Dauban, II, 552. — Ms. 6239, fol. 273-274. — Dauban a imprimé « 28 août », par faute d’impression, car Bosc avait mis « 18 » ; il y a bien d’ailleurs « 18 » au ms. — En outre, la lettre suivante, à Roland, établie cette date.
  142. Ms. 6239, fol. 181-183.
  143. Pierre Poivre, célèbre voyageur et naturaliste lyonnais, né en 1719, mort le 6 janvier 1786. Sa maison de campagne, la Fréta, entre la Saône et le versant nord du mont Cindre (commune de Saint-Romain-au-Mont-d’Or), où il passa vingt-trois ans de sa vie, 1757-1767 et 1773-1786, coupés par un séjour à l’île Bourbon dont il fut l’Intendant, était célèbre parmi les botanistes pour les plantes exotiques qu’il y avait rassemblées. Brissot, qui y visita Poivre en 1782, en a laissé une très agréable description (Mémoires, t. II,p. 94-98). — Roland avait eu aussi quelques relations avec Poivre, et surtout avec son neveu, le voyageur Sonnerat. Il écrivait à Bosc, le 30 octobre 1786 (inédit, coll. Morrison) : « M. Poivre est mort, qui bien me fâche. C’était un excellent homme, quoique fort chinois, et je ne sais plus comment faire pour aucun éclaircissement de ce qu’il a dit ou écrit. » — On sait que la veuve de Poivre épousa Dupont de Nemours. Elle vivait encore en 1837.
  144. J.-M. Bernard Clément (1742-1812) venait de publier en 1786 ses Satires, ainsi qu’un « Projet de règlement sur la manière de tenir à l’avenir les soi-disant philosophes ».
  145. Les premières attaques de Palissot contre les philosophes dataient d’assez longtemps dejà, 1760, 1762, etc. mais il publiait alors un journal avec Clément. (Voir Mém. de Brissot, t. I, p. 136.
  146. La grande séance annuelle que devait tenir le 25 août, jour de la Saint-Louis, l’Académie de Villefranche, dont le doyen Dessertines était un des secrétaires perpétuels.
  147. Mémoires authentiques pour servir à l’histoire du comte de Cagliostro, compilation de librairie, attribuée au marquis de Luchet (Barbier, Dict. des Anon.), qui avait paru l’année précédente. — Voir Mém. secrets, 28 décembre 1785.
  148. Le discours dont il est parlé ici est un opuscule de Roland : « De l’un des moyens de connaître les femmes », lu par lui, le 8 août 1786, à l’Académie de Lyon, et qui devait être lu, le 25, à L’Académie de Villefranche. Il a été imprimé dans le Conservateur de Delandine (Lyon, ann. 1788, t. II, p. 247-256). Il se trouve, de l’écriture de Madame Roland, au ms. 6243, fol. 83-88, et en copie (deux fois) au ms. 9532.
  149. Mme Braun (c’est par erreur que Madame Roland écrit « Brown » ; elle donnera toujours, dans la suite la véritable orthographe) était la femme d’un manufacturier de Mulhouse, qui, à la sollicitation de Roland, était venue en 1782 établir aux portes de Villefranche, sur le territoire de la paroisse de Béligny (commune aujourd’hui réunie à Villefranche), une fabrique de toiles peintes ou indiennes.

    M. et Mme Braun figuereront souvent dans cette correspondance. Nous parlerons d’eux avec plus de détail dans note Appendice M ; « Le Beaujolais de 1784 à 1790 ». Disons seulement ici que Marthe hofer (1750-1793), marié en 1768 à Théodore Braun (1740-1814), était la parente éloignée et aussi la pupille et la filleule du savant docteur Jean Hofer, de Mulhouse, dont il sera plusieurs fois parlé dans la suite. (Voir, sur lui, une note à la lettre du 17 janvier 1787.)

  150. Ms. 6239, fol. 186-187. — Il y a « 9 septembre » au ms. Mais le 9 septembre 1786 tombe un samedi.
  151. Il s’agit évidemment d’une séance de l’Académie de Lyon. Peut-être est-ce celle du 22 août 1786, où Roland lut un rapport sur le concours au prix Christin, dont le sujet était : « Quels sont les moyens de perfectionner le tissage des soies ? » (Registres du l’Acad. de Lyon). Mais nous ne voyons pas de quelle « mention honorable » il avait été l’objet.
  152. Castaing, inconnu. — Ce qui suit paraît viser Mme Chevandier.
  153. Donnat, — inconnu.
  154. Bagnols, bourg, paroisse, château et baronie, près du Clos, à une demi-lieue au sud de Théizé.
  155. Bosc, IV, 114 ; Dauban, II, 555. — Bosc a légèrement déplacé cette lettre, en la mettant après une lettre du 10 novembre.
  156. Bosc avait dû, se plaignant d’un trop long silence, écrire à « feu Mme de La Platière ». Roland, continuant le jeu, écrit à Bosc, le 16 octobre : « Feu Mme de La Platière est en ville ; elle se propose bien de vous relancer au premier momment, pour vous apprendre à vivre… », et, le 30 octobre : « La ménagère vous a donné preuve qu’elle n’est point feue… » (Inéd. coll. Morrison.)
  157. Bosc, IV, 111 ; Dauban, II, 552.
  158. Mme Chevandier que nous avons déjà vue bien des fois ; c’est « l’Italienne » dont il sera parlé un peu plus loin.
  159. Mme Braun, qui était de Mulhouse. — Voir la lettre 253.
  160. Ce doit être Le Camus. — Voir lettre du 18 août.
  161. Ms. 6239, fol. 275.
  162. « Société d’agriculture de Lyon : secrétaire perpétuel, M. l’abbé de Vitry, rue Saint-Dominique (Alm. de Lyon, 1786) »
  163. Nous ne savons quel était le sujet traité dans ce Mémoire, auquel il est d’ailleurs fait allusion dans plusieurs lettres de Roland à Bosc, des 16, 26 novembre et 11 décembre 1786 (collection Morrison).
  164. Camille Falconet (1671-1762), né à
  165. Merlin du Chaylas, conseiller au Parlement du Grenoble, avait été condamné à la roue, par contumace, en 1769, pour avoir, dans un duel, tué traîtreusement son adversaire. (Voir Un duel à Romans en 1769, par Étienne Charavay.) Il semble, d’après ce passage, que, tombé depuis aux mains de la justice, il serait mort en prison, en 1786, à la veille de l’exécution de l’ancienne sentence.
  166. L.a., 1 page 3/4 in-8°. — n° 147 de la vente du 13 avril 1867. (J. Charavay, expert.)
  167. Nous transcrivons l’analyse du Lyon, médecin, érudit, membre de l’Académie des Inscriptions, célèbre par sa bibliothèque, dont le catalogue avait été publié en 1763, en 2 vol. in-8°. catalogue, mais il est évident, d’après la lettre précédente, qu’il faut lire : « Elle lui envoie le petit bouquin qu’elle a reçu pour lui. »
  168. Ms. 6239, fol. 188-189.
  169. Il y a, au ms. septembre, puis décembre en surcharge. En rapprochant cette lettre de la lettre 262, on voit que c’est bien décembre.
  170. Nous ne pouvons éclaircir ce allusions à quelque commérages de la petite ville, probablement relatifs au Doyen Dessertines.
  171. Voir, sur cette brouille avec de Villers, la lettre du 4 juin 1786.
  172. Collection Alfred Morrison, 2 fol.
  173. Ce passage du baron de Zach à Lyon est signalé par Dumas, Histoire de l’Acad. de Lyon, t. I, p. 162.
  174. Cajon avait été le maître de chant de Marie Phlipon. — Voir Mémoires, t. I, p. 13.
  175. Ms. 9533, fol. 95-96.
  176. Il s’agit probablement de M. de Villers.
  177. Joseph d’Antic, le frère cadet de Bosc. — Il avait d’abord occupé un petit emploi dans l’administration des Domaines. « Nous avons vu avec peine, écrit Lanthenas à Bosc, le 10 décembre 1785 (coll. Morrison, inédit); que Monsieur votre frère avait quitté la partie de Domaines. » Mais ç’avait été pour être employé aux forges du Creusot (Biogr. Rabbe).
  178. Ms. 6239, fol. 190-191.
  179. La comparaison des listes de l’Académie de Villefranche en 1786 et 1787 (Alm. de Lyon) permet de se rendre compte des changements auxquels il est fait ici allusion :

    Deux académiciens ordinaires ont passé vétérans ; par contre, on a nommé quatre « académiciens ordinaires » et quatre « académiciens associés », à savoir :

    L’abbé Guillon ;
    Riboud, procureur du Roi au bailliage de Bourg ;
    Le Camus, de l’Académie de Lyon
    De Vin des Ervilles, secrétaire du Musée d’Amiens ;

    Chacun des quatres associés mérite de fixer un instant notre attention.

    L’abbé Aimé Guillon de Montléon (1758-1842), qui a plus tard, dans ses Mémoires, diffamé Roland, était alors lié avec lui.

    Thomas-Philibert Riboud (1755-1825), qui fut depuis député de l’Ain à la législative, aux Cinq-Cents et au Corps législatif, venait de reconstituer à Bourg, en 1783, la Société d’Émulation fondée par Lalande en 1755. — Voir Ch. Jarrin Jérôme Lalande, Bourg, 1887, in-8°.

    Le Camus était l’ami de Roland dont il a été parlé plus haut (lettre du 11 août 1786).

    Enfin, De Vin de Erville était le vieil ami d’Amiens que nous avons déjà rencontré si souvent dans cette correspondance.

    Ces détails, si minutieux qu’ils paraissent, montrent l’activité que Roland portait dans les nombreuses sociétés littéraires dont il faisait partie et l’influence qu’il y exerçait. Il va faire de même à l’Académie de Lyon. Le 19 décembre 1786, il y lit un mémoire sur la nécessité de déclarer vacantes les places d’académiciens titulaires absents depuis plusieurs années et obligés de résider loin de Lyon. L’Académie ne fait pas droit à sa requête, mais elle décide de prévenir ceux de ses membres absents depuis longtemps que leur cas a fait l’objet d’une délibération (Registres de l’Académie de Lyon).

  180. La traduction française, par Frossard, des Sermons de Hugh Blair (Lyon, imprimerie d’Aimé de la Roche, 2 vol. in-8°, 1784 et 1786).
  181. La Société d’Émulation de Bourg-en-Bresse, à laquelle Roland allait se faire agréger comme associé, et à laquelle il lut, le 20 avril 1789, son« Aperçu des causes qui peuvent rendre une langue universelle, et observation sur celle des langues vivantes qui tend le plus à le devenir » (Registre de la Société d’Émulation).
  182. Hudh Blair, la célèbre prédicateur écossais (1718-1800).
  183. Réflexions sur Plutarque, morceau lu à la séance particulière de l’Académie de Lyon, le 16 janvier 1787 (Papiers Roland, ms. 6243, fol. 89-90).
  184. Cette traduction avait paru en 1780.
  185. Sa grand’tante, Mme Besnard. — Voir Appendice B ; voir aussi la lettre du 9 octobre 1787.
  186. a et b Nous ne savons quels sont ce « comte » et ce « vieux voisin ».
  187. C’est-à-dire au premier étage, chez sa belle-mère.
  188. Par conséquent, un parent plus ou moins éloigné de la mère de Roland, née Bessie de Montozan.
  189. Ms. 6239, fol. 184-185.