Lettres de Madame Roland de 1780 à 1793/Lettres/1787

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Imprimerie nationale (p. 653-720).
ANNÉE 1787.



AVERTISSEMENT.

Les années précédentes ont fourni beaucoup à la Correspondauce : — 38 lettres en 1783, — 74 en 1784, — 48 en 1785, — 52 en 1786. — Pour l’année 1787, nous n’en comptons que 25, et cette rareté se continuera en 1788 (26 lettres) et en 1789 (22 lettres), il est évident qu’il en manque un grand nombre de ces années-la, et c’est une sensible lacune, car c’est surtout aux approches de la Révolution qu’il importerait de se rendre compte de l’état d’esprit de Madame Roland et de son mari. Ce que nous avons permet déjà de faire une constatation assez curieuse. Madame Roland, en 1787, continue à se désintéresser presque absolument de la politique du jour : elle « bâille sur les gazettes » (lettre du 10 février) ; elle ne s’inquiète des changements de ministres qu’au point de vue de l’avancement ou de la sécurité de son mari. C’est toujours la femme qui, dans sa lettre du 11 août 1786, regrettait que Lanthenas, écrivant contre le droit d’aînesse, se fût « engoué de la défense des cadets ». Elle jugeait son temps, mais croyait à sa durée et tâchait de s’en accommoder. Quant à Roland, il se rend bien compte de l’anarchie administrative, et parle avec un violent mépris de ceux qui sont au timon ; à propos du renvoi de nous ne savons plus quel ministre, il écrit à Bosc (28 mai 1787, coll. Morrison) : « Qu’on termine donc, et qu’on donne de ta pelle au cul à tout ce monde immonde… » ; mais il ne voit pas au delà, et des changements d’hommes sont tout ce qu’il semble pressentir.

Il était à Lyon depuis le 5 décembre 1786. Il n’en revient que le 20 janvier, pour fêter avec sa femme l’anniversaire de leurs fiançailles, il en repart le 5 février, pour aller et venir (lettres inédites à Bosc, coll. Morrison), mais, le 24 février, il est de retour à Villefranche.

Du 4 au 25 avril, il emmène sa femme passer trois semaines à Lyon (ibid., et lettre de Madame Roland du 2 mai).

Ses deux frères, les bénédictins Jacques-Marie et Pierre, viennent le voir en mai. Il va avec l’un d’eux, Pierre, le curé de Longpont, faire une excursion à la Grande-Chartreuse. C’est entre deux lettres écrites par lui à Bosc, l’une du 8 mai, l’autre du 28, que se place cette excursion.

Pendant ce temps, Madame Roland, après le départ de ses deux beaux-frères, va s’installer au Clos, avec sa fille, le 17 mai. C’est là que Roland, au retour de la Grande-Chartreuse, vient la rejoindre à la fin de mai. Elle y demeure cinq semaines, jusqu’au 24 juin, laissant son mari retourner à Lyon, où nous le trouvons le 8 juin (lettre à Bosc, coll. Morrison).

Les changements ministériels, dont les Roland ne s’étaient préoccupés que dans l’espoir qu’un retour au système de Turgot et de Trudaine pourrait amener pour l’inspecteur quelque avancement ou même le remettre en faveur (voir lettres 272 et 275), mais dont ils avaient fini au contraire par s’inquiéter pour le maintien de sa situation (lettre du 26 juin), paraissant enfin aboutir a un calme momentané, Roland en profite pour faire faire à sa femme un petit voyage en Suisse.

Ils partent le 17 juillet, avec leur enfant et le bon curé de Longpont ; ils vont de Lyon à Genève, Berne, Lucerne, Zurich, où ils voient Lavater, et de là à Schaffouse, Bâle, Strasbourg, où ils sont vers le 5 août. Au retour, ils s’arrêtent à Mulhouse, chez le docteur Hofer, puis rentrent par Besançon et Chalon. Ils devaient être au logis vers la fin de la première quinzaine d’août.

Il semble que le mois d’août se soit passé, pour Roland, à Lyon, pour sa femme, à Villefranche, où elle se mêle à la société de la petite ville.

Mais, en septembre, elle est au Clos, qui allait prendre pour elle un intérêt particulier. C’est en effet dans cet automne de 1787 que le chanoine Dominique parait s’être décidé à tenir les promesses qu’il faisait à Roland depuis dix ans (voir ms. 6940, fol. 256-261, lettre de Roland à sa femme, du 5 juin 1786) et à lui céder la propriété du Clos. Aussitôt nous voyons les Roland se comporter en propriétaires : ils font construire, ils s’occupent d’administrer le domaine, etc… Roland vient y retrouver sa femme le 20 septembre, pour faire la vendange.

Il retourne ensuite à Lyon (il y est le 18 novembre) et y reste jusqu’au commencement de l’année suivante. Il a quitté son logement de la maison Collomb, place de la Charité, pour s’établir dans la maison de Chamburcy, quai Monsieur[1], toujours à portée de l’Intendance [rue Saint-Joseph], où il avait son bureau. C’est là qu’il continuera de demeurer jusqu’à son départ pour Paris en 1791.

Madame Roland, de son côté, prolonge son séjour au Clos. Arrivée en septembre, elle n’en repart que le 28 décembre pour descendre à Villefranche et, le 30, rejoindre son mari à Lyon.

264

[À BOSC. À PARIS[2].]
8 janvier 1787, — de Villefranche.

Bonjour, seigneur, comment va la tête ? Vous n’écrivez donc plus de nos côtés ? Il vous suffit de méditer de quoi remplir vingt-quatre pages d’écriture.

Faites-moi le plaisir de remettre à Lanthenas l’une des feuilles ci-jointes, intitulée M. Chalons[3] ; il aura la complaisance de la fermer, d’y mettre l’adresse qui convient et de l’y faire parvenir ; j’apprends cette adresse tous les ans, tous les ans je l’oublie : autant ne plus l’apprendre et s’en remettre à ses amis.

Quant à l’autre feuille intitulée Mlle Malortie, vous voudrez bien l’expédier à Rouen, rue aux Ours[4]. Je sais pourtant que vous avez écrit à Lyon ; mais vous savez aussi qu’entre mari et femme qui ne vivent plus ensemble, on ne prend plus les choses en commun : encore passe dans dix ou douze jours.

Je vous dirais bien que la séance publique de la Société d’Agriculture s’est tenue le 5 ; qu’on y a applaudi quelqu’un de votre connaissance ; qu’on y a lu telle et telle autre chose : mais je ne suis pas en humeur pour aujourd’hui.

Je ne sais si mon activité me trompe, mais il me semble que je passe, sans avoir de vos nouvelles ni de celles d’Achate, des intervalles que je remplis d’autant de travail que vous en pouvez faire et durant lesquels je vous écris encore plusieurs fois. Mais l’un fait des comptes[5], l’autre des marches, et je ne bouge de mon bureau que pour faire la maîtresse d’école ou présider à la dissection d’un cochon. Oh ! comme vous vous lécheriez les doigts de mes boudins ! Je vous laisse l’eau à la bouche, adieu.


265

[À ROLAND, À LYON[6].]
Mardi, 9 janvier 1787, — [de Villefranche].

Tu en passeras par les boudins, mon bon ami ; ce n’est pas pour toi que je les envoie, mais pour nos faiseurs qui en sont flattés et honorés. L’occasion est si belle, qu’ils croiraient à un dédain dont ils seraient mortifiés si je n’en profitais pas. Tu en feras donc faire l’usage indiqué dans la boîte[7].

Maintenant que voilà ma conscience dégagée sur un article, j’en viens à ta lettre que j’ai attendue dans une disposition semblable à celle où tu étais en l’écrivant. J’avais recommandé à Saint-Claude d’aller la chercher ; je l’attendis vainement toute la soirée, il l’avait oubliée ; je l’y envoyai en me mettant à table pour souper ; je mangeai en l’attendant et ma respiration en était gênée ; je trouvais que le domestique était bien long à revenir, le cœur me battait à chaque petit bruit que j’entendais et que je rapportais à la porte, et, toute émue, je me disais : « Non, ses nouvelles ne me furent jamais plus chères ; jamais elles ne furent attendues avec une plus tendre impatience ! » Je n’entendais rien de ce que disait mon frère, qui me parlait beaucoup de la liste des 140[8] et à qui je répondais des oui à l’aventure. C’était bien pis quand le paquet fut arrivé ; mon cœur lui allait au-devant ; je cherchai ton écriture avec une précipitation singulière ; je démêle, je lis, et le sentiment mutuel qui nous anime ne me laisse plus rien voir autre. Je n’ai presque plus parlé le reste de la soirée ; je revenais toujours à mon paquet, et, pour avoir occasion de rejeter les yeux sur la lettre, j’avais l’air de fureter les autres ; heureusement j’aperçus un mot de nouvelles dans celle de Lanthenas ; je le lus avec triomphe, et, après avoir ainsi payé mon écot, je me retirai bien vite.

Mais tu n’es pas sage, et, quand il fait froid… Mon bon ami, tu dois te défendre de cette activité et ne point t’y livrer comme tu fais ; si tu n’avais pas travaillé jusqu’à minuit, le souvenir de la grosse bête n’eût été que doux et restaurant. Quand tu te sens cette action qui t’entraîne aux petits excès de travail, il faut te rappeler ta femme craintive et attendrie, ne souffrant de rien tant que de l’idée du mal que tu peux te faire et n’ayant point de sentiment que celui-là ne domine impérieusement ou n’altère d’une manière pénible. Tiens, encore à présent, il me pénètre et m’ôte l’expression.

Ta lettre au docteur est à merveille, et tu es vraiment bien aise que je la voie, car elle me fait grand plaisir : j’imagine que la dame viendra me visiter aujourd’hui, parce qu’elle est d’un goûter du voisinage ; ainsi cela coulera de source.

J’ai eu aussi une lettre de Lanthenas, qui me parle finance admirablement ; nous méditerons son texte ensemble et nous verrons s’il y a lieu de faire quelques spéculations ; je n’en serais pas trop éloignée pour une petite partie : Audaces fortuna juvat. Il faut avoir, dans ce monde, un peu de tous les esprits. Il y avait de plus ce que je t’envoie de d’Antic.

Tu aurais ri, l’autre soir, de me voir tourner autour des écrans ; j’en avais levé un que je ne pouvais plus baisser, faute de connaître le secret qu’il a fallu trouver de son estoc ; hem ! c’est une découverte, ça ! Depuis ce moment, je ne [me] place jamais au feu sans ce joli meuble.

Jeannin, que j’ai envoyé chercher, m’a conté une longue histoire de caisse mal remise à Lyon par Bresson, de façon qu’elle est demeurée un mois chez un autre homme que l’ouvrier à qui elle était adressée ; enfin le tout doit arriver et s’arrangera incessamment.

Je te ferais bien rire si je te racontais les confidences de ton petit loup ; il me disait hier, avec une franchise qui me la fait embrasser cinq ou six fois, qu’il t’aimait bien plus que moi : « Et pourquoi cela ? — C’est que je ne vous aime pas tant ! — Et pourquoi ? — C’est comme cela. — Mais encore, il y a une raison qui te fait mieux aimer papa ? — Oui ; car il me pardonne tous les jours et il me caresse davantage. — Mais il te corrige bien aussi ? — Oh ! il me pardonne toujours, tous les jours ; et quelquefois, quand je n’ai pas été sage, vous vous en souvenez, vous ne voulez pas que je vous caresse. »

N’est-il pas plaisant que ce soit moi qui sois le terrible personnage entre nous ? Ce qui ne l’est pas moins, c’est que, sans changer de conduite à son égard, je t’aime encore plus, ce me semble, depuis cet aveu et ses excellents pourquoi.

Adieu, gros loup… Je t’embrasse… Je ne puis pas dire !


266

[À BOSC, À PARIS[9].]
10 janvier 1787, — de Villefranche.

Mon maître me renvoie votre lettre, me charge de vous expédier la ci-jointe et de vous prier de la faire parvenir le plus tôt possible.

Il me mande d’ajouter qu’il a reçu le catalogue et qu’il va voir ; que ce sera par la voie du docteur Gilibert chez lequel il allait dîner hier. Je vous transmets cela, comme l’Écriture sainte, sans y rien comprendre.

Dites à Lanthenas que, lorsqu’il voudra se mettre en bonne odeur près de mon beau-frère, il aura soin de larder ses lettres de nouvelles politiques. Son petit mot de ce genre, dans la lettre de mon bon ami, ma servi de texte pour un après-souper.

Si vous étiez aimable, vous me donneriez aussi quelque plat de ce goût ; mais je crois que vous bâillez autant que moi quand il est question de gazettes : la différence qu’il y a entre nous, c’est que je me contrains souvent jusqu’à en causer, sans me douter pour cela de ce que je dis.

Adieu ; dites à Lanthenas… Mais non, ne lui dites rien ; s’il veut qu’on lui adresse de jolies choses, qu’il se les fasse dire. Je commence pourtant à lui trouver du plomb dans la cervelle, depuis qu’il entend quelque chose à la finance.

Bonjour, salut et joie.


267

[À ROLAND, À LYON[10].]
Samedi, 13 janvier 1787, [de Villefranche].

Je me dois bien, autant qu’à toi-même, un dédommagement à la brièveté avec laquelle je t’ai écrit hier quelques bredouilles. Ce ne sera pas pour éclaircir l’histoire dorée, car quoique tu te dises à demi vendu, je n’y entends pas mieux finesse et je ne suis toujours que la grosse bête. Ce qui n’empêche point que les abbés n’aient leur mérite ; mais la trempe douce et l’esprit coquet de M. Pzt [Pezant] ont bien aussi le leur. Cependant, s’il venait tous les jours de courrier et qu’il ne se modelât pas sur la discrétion du Doyen, qui se sauve dès qu’il voit ton paquet, il faudrait bien lui dire que j’aime à écrire longuement à mon mari. Hier devait être jour de grâce pour lui : il avait été malade, et je ne l’avais pas vu depuis les fêtes de Noël.

Je suis très flattée de l’intention de M. de Landine[11] ; je l’étais en recevant ses Observations, je le suis bien plus depuis que je les ai lues. Elles offrent un mélange de justesse et de sensibilité qui ne vont pas toujours ensemble, et elles sont écrites avec autant de politesse d’esprit que de pureté de langage. Je voudrais les avoir faites, parce que j’y trouve le genre d’esprit qui me plaît, le faire gracieux, la touche facile et délicate qui plaisent dans l’homme du monde, qu’on est quelquefois réduit à désirer dans l’homme de lettres, et qui siéent si bien aux femmes.

C’est un joli petit tribut académique dont la lecture doit avoir fait grand plaisir à la séance publique. J’aime bien ce tableau de l’âme sensible et innocente dans la retraite du cloître, la peinture des effets de la solitude sur le caractère et les passions, celle du bonheur qu’assurent l’étude et les lettres, et l’apostrophe vigoureuse aux auteurs courtisans. Il y a de la philosophie et du sentiment, et beaucoup d’art à exprimer d’une manière attachante des vérités connues.

Je t’assure que, quand tu auras fini tes Arts, tes sciences et tout leur attirail, je me jette à corps perdu dans la littérature et je t’y entraîne avec moi[12].

J’ai par-dessus la tête de la métaphysique et de ses billevisées, dont je me suis gorgée à l’âge où d’autres se rassasient de romans ; je ne me soucie des sciences que des différentes branches de l’histoire naturelle sur lesquelles j’aime à sauter en oiseau ; quant à la chimie, tant à la mode avec ses fourneaux et son esprit recteur, je ne la trouve bonne que pour les hommes qui ont de celui-ci et dont les bras peuvent souffler les autres ; j’ai des arts en général assez d’idées dont je ne m’occuperai jamais, et je m’amuse d’avance de l’espérance de donner carrière à mon imagination en ne m’occupant que de ce qui la flatte.

Finissant ainsi par où les autres commencent, j’embellirai les années du retour de ces riens heureux, de ces douces images qui font les délices de l’esprit au temps de sa vigueur, et qui auront encore pour moi l’attrait de la nouveauté. Chaque année, nous relirons Plutarque et une partie du bon Jean-Jacques ; nous feuilletterons Montaigne dans les accès de ce que les Anglais nomment humour : sur ce fond nourrissant, nous jetterons l’assaisonnement de toutes les folies poétiques et romanesques de tous les âges, de toutes les fleurs de l’esprit en tout genre.

Je t’ai dit que j’avais relu mon Arioste avec fureur ; j’ai, de plus, fait connaissance avec Boyardo[13] et Berni[14], qu’on devrait lire avant lui ; je vois Thompson[15], que j’avais honte de ne pas connaître ; je parcours mon Métastase et je viens de dévorer Julie, comme si ce n’était pas pour la quatre ou cinquième fois. Mon ami, j’aimerai toujours ce livre-là, et si jamais je deviens dévote, c’est là seulement que j’en prendrai l’envie ; il me semble que nous aurions bien vécu avec tous ces personnages et qu’ils nous auraient trouvés de leur goût, autant qu’ils sont du nôtre.

Je suis passée d’un saut au 4e livre d’Émile, que j’avais un nouvel intérêt de revoir et dont je sens mieux que jamais les beautés ; je retourne à présent au commencement.

Croirais-tu que M. Pzt. [Pezant] n’a jamais lu ces deux ouvrages ? Non plus que l’Esprit des lois ; dont à dix-huit ans je me donnais les airs de faire l’analyse, ainsi que de Burlamaqui[16]. Les romans et les femmes se sont si puissamment emparés de son esprit et de son cœur, qu’après les travaux de son état, qui l’ont toujours beaucoup occupé, il ne lui reste plus le loisir pour rien autre. Mais pourquoi Julie, du moins comme roman, ne l’a-t-elle pas fixé durant quelque temps ? C’est ce qui semble difficile à expliquer et ce dont il ne saurait rendre raison lui-même, quoiqu’il en eût commencé la lecture en société ; moi, je crois que ce n’était pas assez roman pour son goût. C’est sans doute pour s’être trop livré à ce genre qu’avec beaucoup d’esprit il ne fournit cependant pas, à beaucoup près, autant que le Doyen dans la société ; celui-ci y sème en quantité de cette fleur de littérature qui y est de mise ; mais aussi, l’autre fait voir dans le comité un naturel aimable, gracieux et galant, qui a dû beaucoup plaire aux femmes et qu’il est infiniment rare de conserver avec fraîcheur dans un âge tel que le sien[17].

Il me semble, par réflexion, que tu dois me trouver bien bavarde, et que l’idée de mes lectures, jointe à celle-là, te laissera bien quelques doutes sur ce que devient le travail. J’en fais toujours un peu, et, loin de toi, mon ami, mon restaurant et ma joie, je me soutiens pr ces causeries et ces lectures. Va, je redoublerai d’ardeur quand tu seras venu, et je n’aurai plus besoin d’aucune autre distraction. Mon poussin est sage aujourd’hui à te rendre fou de lui, si tu ne l’étais déjà… Miséricorde !… Le petit loup, grimpé derrière moi, lit ce que j’écris

Non, mon ami, les comptes ne sont pas précisément comme tu les entends. Voici :


J’ai reçu en 1785 
 3,288 livres
J’ai mangé cette même année 
 3,414         
Déduisant sur la suivante ce surplus mangé d’avance. J’ai, reçu en 1786, du 1er Janvier au dernier décembre 
 3,041         
Et j’ai dépensé 
 3,010         
En janvier 1787 j’ai reçu 
 480         
Il me reste huit louis en tout, aujourd’hui 13.
 

Il y a des sollicitudes et des misères, je les sens ; mais je ne pense pas que nous eussions grand avantage à notre particulier[18] ; et quand Mme Chev[andier], qui en dépense douze ou quinze, dit que nous ferions merveille à Lyon avec quatre, je ne l’en crois pas plus qu’en beaucoup d’autres petites choses ; ou bien elle nous met si loin d’elle, qu’elle croit ne pouvoir jamais rabattre assez. C’est bon quant aux prétentions et au faste ; mais, dans son total de douze ou quinze mille livres, elle ne compte sûrement rien de ce qui tient aux personnes, surtout à la sienne ; et quand nous supputerons pour nous un loyer convenable, la nourriture et les gages des domestiques, le gros du ménage, dans une ville comme Lyon, nous trouverons vite un total effrayant[19].

Je compte bien, comme toi, que je ne tirerai rien ; mais obtenons qu’il[20] continue de fournir an ménage ce qu’il a coutume d’y mettre, observons-nous d’ailleurs et ayons patience : nous n’y perdons pas dans l’ensemble. Nous serons à temps, quand le bail de l’appartement de Lyon finira, de voir s’il y aurait mieux à faire.

Ton rhume m’inquiète ; j’ai peur qu’il ne tombe sur la poitrine ; tu n’as pas bien soin de toi, mon bon ami ! J’attends lundi avec impatience, et pour en avoir des nouvelles et pour savoir si je t’embrasserai, bientôt.

Il n y a point ici de basane rouge ; je crois qu’une peau suffira pour chaque fauteuil ; on doit compter sur vingt pouces de fond et autant en largeur : je les ai mesurés. Chaillé[21] a des clous dorés, et nous avons du crin.

J’ai reçu, pour toi, une aimable lettre du bon évêque d’Amiens[22] ; je la joins ici.

J’ai vu Mme Braun ; c’est chez zlle que j’ai fait, avant-hier, ma seconde promenade[23] ; je crois qu’elle se résoudrait difficilement à mentir, comme il le faudrait faire dans le mémoire : cette délicatesse, jointe à l’attente où l’on est de ce qui sera décidé à l’égard des protestants dans la fameuse assembléé[24], les portera, je crois, à prendre patience paisiblement.

M. Desmoutiers te dit mille choses et m’en a chargé d’autant de la part de son frère ; l’autre frère, ingénieur, est chargé du pont de Louis XVI à Paris, sous M. Perronet[25], avec huit mille livres d’appointement et rèsidence dans la capitale.

En voilà assez pour un trait de plume ; adieu, mon cher et unique ami ; je t’embrasse de tout mon cœur.


Le 14.

Je suis, avec Lanthenas, en querelle assez sérieuse en ce qu’elle se termine fort cérémonieusement : j’ai trouvé de la négligence, et de celle que l’amitié réprouve, dans son retard et sa manière de me répondre ; je l’en ai grondé avec la franchise et la liberté de l’amitié ; il a trouvé à son tour que j’avais tort ; je lui ai répondu définitivement avec une polilesse et une gravité qui lui feront regretter de n’être plus grondé. Il s’ennuie déjà de son tracas d’affaires, et cela le rejette dans une sorte d’apathie sur laquelle à n’aime point à être prêché. Soit que cela influe jusque sur ses liaisons, ou que je le voie ainsi parce que cela fait contraste avec l’activité dont je fais cas, je lui ai voulu mal de son indolence. Il m’aura, par suite de sa disposition, trouvée injuste ou exigeante ; cela ne raccommode pas ses affaires dans mon esprit, et je sens que je le boude d’autant mieux que je n’en ai pas l’air.

J’ai reçu, hier au soir, un bel envoi de Dieppe[26] : un baril de harengs salés, un panier de harengs saurs ; il y avait de plus d’annoncées deux poignées de morue qui sont demeurées je ne sais où, peut-être à Mâcon, et après lesquelles on cherche. J’attends d’en être [en] possession pour accuser la réception du tout et en faire mes remerciements.

268

[À ROLAND, À LYON[27].]
Mercredi, 17 janvier 1787, — [de Villefranche].

J’ai aussi bien des choses à te dire, mais je suis si follement gaie d’être à la veille de la surveille d’un certain jour, que j’en mangerais la moitié[28].

Pour suivre les numéros, je te dirai :

1° Que ce Journal de France me paraît bon dans cette feuille[29] et que tu ne ferais pas mal de souscrire, d’autant plus qu’il n’est pas cher. Mais souscriras-tu toujours pour les deux autres ? J’en avais écrit à d’Antic sur ce que tu m’avais dit, et je ne reçois absolument rien : aurais-tu donné un contre-ordre ?

2° J’ai écrit à M. Hoffmann suivant tes intentions, indications, etc. ; j’ai chargé Lanthenas de la lettre, en lui écrivant longuement et gravement. Notre querelle s’en ira par les airs avec les brouillards ; il demande la paix et d’après la maxime des Romains, il faudra bien la lui accorder.

J’ai ajouté, à la pacotille, réponse au Grec[30] et à son fils l’Anglais : partant, je suis à jour de toute correspondance, et c’est quelque chose.

3° Les ordonnances ont été délivrées comme tu l’avais prescrit.

4° Voici la note demandée pout les préposés déposés. Quant à la lettre de mon père, elle est au carton, à côté d’une de ma grand’tante qui me parle de lui. La réponse du Blond[el] est digne de l’homme ; l’annonce du charlatan ne me ferait pas donner six sous ; et ta copie de la lettre de cachet a fait admirablement pour la curiosité de bien des gens.

L’histoire de la gratification est comme cela, et Bruys a raison.

J’ai reçu hier une invitation bien pressante de Mme Braun, qui veut nous avoir à dîner dimanche ; je me suis défendue sur ce que je n’avais pas le pouvoir d’engager un absent et par les petites raisons d’une nouvelle arrivée qui pourraient ne nous pas permettre d’aller chez elle ; nouvelles prières, instances, etc… J’ai dit que nous ferions le possible, nous verrons ce qui nous arrangera.

Savez-vous, Monsieur, que vous me donnez une sorte de défi sur ma réputation ? C’est fort laid de rire ainsi avec sa femme du relief qu’on lui donne dans le monde. Oh ! le gros méchant !

Aujourd’hui, gloria in excelsis et le reste ; toutes les divisions s’éteignent à table ; le bailliage se réconcilie. Ce soir, le bal.

Je ne sais si je dois donner de l’argent à Saint-Claude pour ma note que je joins ici ; mais je pense que tu en as.

Je t’envoie deux lettres du Mt [Montaran], arrivées de lundi et que, probablement, il te fera bien d’avoir avant de quitter Lyon.

Geay, de Panissière[31], a envoyé une lettre par laquelle il te demande comment il faut faire pour toucher le payement de deux mois d’exercice ; j ai écrit que M. de Llp. était à Lyon d’où il revenait incessamment, mais que M. Geay pouvait être tranquille sur l’objet de sa demande et qu’il serait satifait au delà de espérances. Ce 11 janvier.

Voilà tout ; est-ce bien, mon maître ? Ne rimez pas sans r.

Ta fille raffole de son père, comme lui d’elle ; il est bien plus bon que vous, me répète souvent la rusée, avec un certain air fripon qui fait que je l’aime davantage ; puis elle m’embrasse et dit qu’elle aime à frotter son visage sur ma peau douce. Canaille ! Tous, tant que vous êtes ! Je vous avalerai d’une fois.

Ah ça ! parle donc des boudins aux faiseurs ; en as-tu goûté seulement ?

Mon bon ami, quand tu pourras me faire un grand cadeau, achète-moi Thompson ; achète-le-moi en anglais ; achète-moi aussi sa traduction. Si tu savais combien avec lui j’ai savouré mon bonheur, combien j’ai marqué d’endroits pour que nous les relisions ensemble, comme il m’a profondément touchée, comme j’ai retrouvé dans ses tableaux, ses expressions, ses préceptes, cette âme, ce sentiment et ce goût qui font les délices de ma vie ! Je veux apprendre par cœur plusieurs de ses vers ; je veux pouvoir le relire avec la facilité que me donne ma propre langue, quand je n’aurai pas le doux loisir de le suivre dans la sienne. Mon bon ami, tu m’achèteras Thompson quand tu pourras me faire un grand cadeau.

M. Pezant, en me renvoyant les Observations de M. de Landine, me mande : « Ce petit ouvrage est ingénieusement vu, naturellement et agréablement écrit. » Il ajoute qu’il a suivi avec émotion Mme de Tencin dans sa retraite, qu’il aime à la voir aux prises avec le tentateur, et que, malgré la peinture vraiment séduisante de l’ivresse de l’âme jouissant de son innocence et de ses sacrifices, il ne sait pas mauvais gré à l’héroïne d’avoir un peu laissé effleurer son innocence, et d’avoir donné des culottes[32].

Au soir. — Je reçois ton paquet, et je me réjouis bien un peu que c’est toi qui dois le suivre, M. de Laudine est bien aimable de mettre du prix à mon suffrage, et j’imagine qu’en homme de goût il a choisi une femme fort bonne à connaître. Ta lettre marseillaise est bien, mais très bien. Cela a donc passé doux comme de l’huile ?

Adieu, gros loup. Ton petit tousse moins. Ti bacio per tutto.


269

À BOSC, [À PARIS[33].]
17 janvier 1787, — [de Villefranche].

Lisez ma lettre et n’en abusez pas ; vous pouvez, mon ami, plaisanter quand une femme gronde et que ce n’est pas à vous qu’elle s’adresse comme objet de sa querelle ; mais vous ne devez rien ajouter à des reproches, même légers, dès qu’ils ont un air sérieux.

Quand je vous appelais « le ministre de mes vengeances » en vous chargeant de faire passer ma lettre, vous aviez le droit de rire avec votre ami que je favorisais de ma colère ; maintenant que je lui parle raison, vous n’avez rien à dire : car les femmes en ont une à elles, et une façon de la traiter que les hommes n’entendent guère.

Je ne doute pas que la sagesse masculine ne sourie à ce propos et n’approuve bien la distinction de la raison des femmes : aussi c’est bien mon intention.

Je vous prie d’expédier la lettre à M. Despréaux, à Dieppe ; quant à celle pour M. Hoffmann, vous aurez la complaisance de la remettre à M. Lanthenas avec celle qui le regarde.

Le paquet du docteur Hofer[34] vous est sans doute parvenu, et vous le lui aurez envoyé ; dites-nous-en un mot, ainsi que des deux exemplaires du discours[35] que je vous ai adressés.

Adieu ; salut et joie, santé et amitié.


270

[À BOSC, À PARIS[36].]
19 janvier [1787, — de Villefranche].

Vous avez perdu votre encens, mon cher ; le maître n’est point encore de retour, et je n’étais pas en train de me rengorger ; mais je vous sais, pour lui, bon gré de l’intention. Pour mon compte, je vous remercie de votre bonne petite lettre que j’ai reçue avec plaisir[37].

Je n’imaginais pas que vous fussiez juif par aucun endroit : mais je ne vous trouve pas mal fripon dans votre manière d’excuser votre défaut de mémoire.

On nous fait ici des contes sur votre Lycée, dont le Parlement se mêle pour donner sur les ongles à M. de La Harpe[38] : en est-il quelque chose ?

Je garde votre troisième page pour mon très cher, qui en appréciera l’excellence ; quant à moi, indigne, j’aime mieux toutes les folies de l’Arioste que toutes les vérités de vos savants à noms revêches, dont la langue ne peut venir à bout.

Demain sera l’un de mes jours heureux : je reverrai mon ami après deux mois d’absence, et mon cœur lui va au-devant comme il y a sept ans[39].

Eudora vous le rend sans façon comme sans malice ; mais, à cent lieues plus près, elle ferait peut-être de petites mines.


271

[À BOSC, À PARIS[40].]
14 février 1787, — de Villefranche.

On me charge de vous expédier la ci-jointe en vous priant de la faire parvenir à sa destination ; on me charge de vous dire que vous êtes un maussade, un je ne sais quoi, de ne plus donner de vos nouvelles ; mais, comme je n ai guère de temps et que je ne suis pas en train de babiller, je m’acquitte de ma commission en bref.

Puis-je mettre, sous votre couvert, des manchettes de mousseline à M. Lanthenas ?

Adieu, salut et santé.


272

[À BOSC, À PARIS[41].]
[Avril 1787, — de Lyon.]

Notre ami demande si vous avez fait sa commission auprès de M. de Fourqueux[42] ? Dans le cas où elle ne serait pas encore faite, ne pourriez-vous pas arranger avec l’ami Lanthenas pour faire, par le moyen de l’intrigant dont il nous parle, présenter l’ouvrage, etc…, à M. de Fx [Fourqueux] par Mme de Vaubarel[43] ? Mais il faudrait suivre cela de près, et ne pas risquer que l’intrigant gardât le paquet pour son compte sans en rien dire à personne.

Il est probable qu’un homme qui sollicite pour lui-même ne se soucie guère de s’employer pour personne, quoique pourtant il ne soit ici question d’aucune demande, d’aucune sollicitation ; c’est un hommage pur et simple, destiné uniquement à donner de l’auteur une idée favorable, idée dont l’impression serait plus forte si l’hommage était présenté par une personne de considération. D’ailleurs, on pourrait partir de là pour faire remarquer le besoin de renouveler le système de M. Trudaine sur le commerce et les manufactures, système dont la liberté est la base, système qui est développé dans toutes les parties de l’ouvrage, particulièrement aux mots règlement, inspecteur et bonneterie ; système seul bon, et que les successeurs actuels de M. Trudaine ont pris à tâche de contrecarrer par la fureur réglementaire. Si M. de Fourqueux pouvait être ainsi rappelé aux principes de son beau-père M. Trudaine, et qu’il le fût par le Dictionnaire des manufactures, tout rempli de ces principes et de l’éloge de cet ancien administrateur, les manufactures et le commerce s’en trouveraient bien, et sans doute, ou peut-être, aussi l’auteur de ce Dictionnaire

Notre ami s’ennuie de ne rien avoir du peintre ; tâchez de tirer quelque chose d’un autre plus communicatif, s’il est moins savant, et de Le Monnier même qui avait jeté quelque idée à ce sujet[44].


273

[À BOSC, À PARIS[45].]
2 mai [1787, — de Villefranche].

Que devenez-vous donc, notre ancien et bon ami ? On n’entend plus parler de vous, on ne reçoit plus que quelques lignes bien courtes, pour envoi ou commission dont vous avez bien voulu vous charger, mais pas le plus petit mot d’amitié, pas une seule de ces causeries qui en sont la plus franche expression, parce qu’elles se font dans l’abandon du cœur et dans la confiance d’intéresser. Est-ce que vous ne nous aimez plus ? Est-ce que vous avez trouvé de meilleurs amis, des personnes qui vous apprécient mieux, qui vous chérissent davantage, qui désirent plus de cultiver avec vous une liaison douce et durable, fondée sur une estime réciproque et des goûts communs ?

Je ne vous envierai pas le bonheur d’avoir rencontré des êtres avec qui vous avez de l’analogie, et qui vous fassent goûter le charme de la communication de vos sentiments et de vos pensées ; mais je me plaindrai de ce que vous semblez oublier ceux avec qui vous partagiez autrefois cette satisfaction. Je vous ai moins écrit depuis quelque temps, je le sais, mais je vous ai dit pourquoi ; vous auriez dû nous plaindre de ce que l’enchaînement des affaires ou des sollicitudes diverses ne nous permettait pas de fournir autant que de coutume dans le commerce de l’amitié, et vous n’auriez pas dû nous écrire d’autant moins de votre côté, au contraire.

C’est en se suppléant réciproquement, suivant les circonstances, qu’on alimente toujours également la sainte amitié dont la bonne foi, la simplicité, le dévouement et l’indulgence sont les attributs nécessaires. Aussi, pour procéder suivant mes principes, je vous pardonne ce dont je pourrais me plaindre, et je vous donne les premiers instants non de loisir, mais de liberté que je prends au milieu du train de vie plus paisible, quoique très occupée, auquel je reviens.

Nous venons de passer trois semaines à Lyon, où la nécessité de cultiver des relations, des connaissances et de suffire aux engagements qu’elles font prendre ne m’ont pas laissée à moi.

Instruisez-nous donc de ce qui en est ; faites quelque promenade solitaire : c’est là, m’avez-vous dit, où vous retrouvez votre cœur et vos amis ; j’espère que nous y serons pour quelque chose. La révolution des affaires n’en produit-elle point dans votre patrie[46] ? Pouvez-vous asseoir quelque projet d’un plus rapide avancement, ou continuez-vous de vous consoler du contraire dans les douceurs de l’étude ? Elles sont grandes, assurément, pour une tête philosophique. Je voyais dernièrement un homme, réduit à l’état d’instituteur, qui s’estime heureux dans cette situation et se console, par l’étude, de trente mille livres de rentes dont il a perdu et mangé le fonds. Il doit beaucoup à son caractère, il est vrai, ; et il faut convenir qu’on fait souvent honneur de ce qu’il opère à la philosophie.


274

[À BOSC, À PARIS[47].]
18 mai 1787, — du Clos.

Je suis ici d’hier, j’y demeurerai probablement près de trois semaines ; vous imaginez que j’y passerai ce temps délicieusement et, si je ne vous écrivais pas dans cet intervalle, vous ne manqueriez point de conclure que je deviens toujours plus dissipée, peut-être même frivole. Cependant je n’y verrai personne ; j’y ai plusieurs lessives à faire et, dans les moments que ce tracas pourra me laisser, j’ai emporté du travail de cabinet dont il faudra que je m’occupe, sans nuire à Eudora dont il faut suivre les différents exercices. Aussi je vous donne signe de vie à l’instant où j’attends encore quelques paquets dont l’arrivée ne me laissera plus de loisir.

Je n’ai pas apporté votre dernière, mais je me rappelle fort bien qu’il y régnait un certain air de mécontentement, un ton contristé qui m’a étonnée, surtout en réponse à la lettre que je vous avais adressée. On dirait que vous avez si fort sur le cœur la rareté dont mes épîtres avaient été durant quelque temps, que vous continuez de m’en vouloir et que vous me savez presque mauvais gré d’avoir réveillé notre correspondance. Je pourrais observer pourtant que vous avez eu toujours fréquemment de nos nouvelles, par mon bon ami lorsque ce n’était par moi ; et qu’en vous exposant les motifs qui m’empêchait de vous entretenir longuement, en vous engageant à ne pas nous priver pour cela de vos causeries amicales, nous n’avons pu vaincre votre taciturnité. Ce n’est pas ainsi, mon ami, que les liaisons les plus solides se soutiennent ; dans une situation plus compliqué que la vôtre, vous vous verriez quelquefois empêché de correspondre aussi longuement, aussi fréquemment avec vos amis, et ce vous serait peut-être une épreuve pour juger des bons, car ceux qui compteraient rigoureusement avec vous, ceux qui se fâcheraient de vos lenteurs, lors même que vous leur eu apporteriez les raisons, vous paraîtraient ou fort exigeants ou bien peu attachés.

Dans ma maison d’Amiens, si simple, si bien réglée, où une demi-heure chaque jour me suffisait pour tout maintenir dans l’ordre et pour diriger deux domestiques ; à Amiens, où deux familles faisaient ma société et où je ne recevais chez moi que cinq ou six personnes à manger, j’avais encore bien du loisir quoique le cabinet m’occupât beaucoup. Mon existence s’est compliquée, mes sollicitudes de ménage ont quadruplé ; j’ai mille choses à voir, mille à combiner ou ménager ; cependant le travail du bureau n’est pas diminué, et il faut, au milieu de ce surcroît de soins, s’établir et s’assurer des relations nécessaires à plusieurs égards ; le tout avec des déplacements fréquents, des voyages, qui sont le seul moyen de tourner l’activité de mon mari sur une variété d’objets qui donnent du relâche à son application trop continue dans le cabinet, et qui soutiennent ainsi sa frêle santé.

Je ne suis pas plus dissipée qu’autrefois, mais plus de choses, très diverses, sont entrées dans le cercle qu’il me faut parcourir ; l’ordre de mes affections n’est pas chané, mais j’ai moins le choix de mes distractions ; le recueillement m’est aussi cher, mais je n’ai plus si souvent le temps de le partager avec mes amis.

J’ai eu mes deux beaux-frères[48] durant quelques jours ; l’un d’eux est allé faire une assez longue tournée qu’il doit terminer par une seconde visite chez nous ; mon bon ami, dont l’estomac, la bile et le travail lui causaient du malaise, est allé avec l’autre faire une promenade en Dauphiné, d’où ils reviennent à la campagne que mes affaires ne me permettent point de quitter avant quinze jours ou trois semaines.

Il fait un temps maussade depuis plus d’un mois, et la pluie me désole pour mes voyageurs ; on croit toujours qu’en telle saison les beaux jours vont arriver, et toujours la pluie revient avec opiniâtreté.

Adieu, je viens d’écrire à Lanthenas par occasion ; je lui faisais passer des paperasses étrangères qui auraient trop grossi votre paquet. Ni vous, ni lui, n’aurez peut-être de mes nouvelles qu’à mon retour en ville.

Dites-lui que j’ai reçu une lettre de la belle amie, qui l’accuse d’aimer mieux la fourrure du bonnet doctoral que des comptes de caisse[49].

Je vous salut tous deux et vous embrasse, et Lanthenas, comme francs et loyaux chevaliers, avec mon antique sincérité et mon amitié de vieille mode.


275

[À BOSC, À PARIS[50].]
23 mai 1787, — [du Clos].

Il est neuf heures du soir : je n’ai pas soupé, je suis fatiguée et j‘ai besoin de mon lit autant que de deux œufs frais. Mais on va demain de grand matin à la ville et je veux que le prochain courrier vous porte le témoignage de ma sensibilité à la lettre de Vincennes. Je vous assure que la pluie n’a rien gâté, qu’elle a eu tout son effet et que je vous sais un double gré de vous être exposé à la recevoir pour me donner des nouvelles de mon bon oncle. Lanthenas me parlait, dans sa précédente, de vos soins projetés pour nous ; je vous en écrirai plus au long quand j’en aurai causé avec l’ami ; en attendant, faites pour le mieux, mais observez seulement qu’il faudrait que la personne qui présenterait les ouvrages eût assez de crédit d’une part, et de l’autre mît assez d’intérêt à la chose pour la faire remarquer, lui donner du poids, etc. Surtout que l’espèce d’écrit dont on pourrait l’accompagner ne courût pas le risque d’être envoyé dans quelque bureau subalterne[51]Mais l’idée me vient de faire cet écrit… Je n’ai pourtant guère de loisir… Quoi qu’il en soit, à moins de moyens sûrs, attendez l’autre courrier ; je vous embrasse tous deux, tout franchement, à l’antique.


276

[À BOSC, À PARIS[52].]
26 juin 1787, — [de Villefranche].

Je vous donne avis, notre cher et féal, que peut-être un M. Bruys de Vaudran, ci-devant premier secrétaire de l’Intendance de Lyon, aujourd’hui premier commis des finances, vous demandera un exemplaire de l’œuvre encyclopédique de notre ami ; il est muni, à cet effet, d’un mandat de celui-ci, qui vous sera présenté si le cas y échoit.

On travaille donc maintenant après nous[53] ? On nous mande de Paris que M. Tolozan même ignore quel système on adoptera. Nous sommes un peu comme l’oiseau sur la branche, et il faut convenir que jamais protection auprès de M. de Brienne ne serait plus nécessaire. Vous savez que j’ai écrit à Lanthenas sur ce sujet ; je désirerais bien que le personnage dont il nous a précédemment parlé fût dans le cas d’agir comme je lui ai indiqué.

Mandez-nous ce qu’on dit, ce que vous apprenez ; notre voyage de Suisse est au croc et je ne sais plus ce que nous ferons ; nous sommes le bec dans l’eau, comme bien d’autres.

S’il arrivait une réforme et qu’elle tombât sur nous, ménagez-moi force connaissances, car je cours à Paris subito et j’y fais le diable, si je puis. Il faut des moyens pour lutiner, préparez-moi donc des diablotins par provision.

Trente-quatre années de services, plus de travail, de savoir et d’intégrité qu’aucun de ses confrères : voilà de beaux titres ; mais point de patrons ni de prôneurs ; une femme de passé trente ans qui est sage et point jolie, ou qui ne l’est plus, si vous voulez ; voilà de pauvres ressources ! Avisez donc aux meilleures.

Ci-joint une lettre que je vous prie d’expédier d’abord, parce que c’est le souhait d’une bonne fête de Saint-Pierre[54] et qu’il n’y a pas une minute à perdre. Mais, temps ou non, envoyez-la toujours.

Que fait notre ami Lanthenas ? Si vous ne mettez pas en jeu votre intrigant, si vous ne réussissez point selon le plan que j’ai tracé, je vous… Je ne veux pas dire, car les imprécations des femmes sont effroyables, et il vaut bien mieux qu’elles amadouent leur monde.

J’arrive du Clos depuis avant-hier au soir, ou plutôt je suis arrivée lasse comme un chien qui revient de la chasse et faisant mille choses qui ne délassent point. Mon bon ami est parti ce matin pour Lyon d’où je l’attends à la fin de la semaine.

On vient de m’interrompre, on m’a pris une demi-heure ; il m’arrive des ouvriers que j’ai employés au Clos et que je vais solder. Adieu ; amtiés, salut et embrassements à vous et à l’ami Lanthenas.


277

[À ROLAND, À LYON[55].]
Mercredi soir, (?) août 1787, — [de Villefranche].

1° Je me porte bien ; je t’aime à la folie et je me sens disposée à me ficher de tout le reste ; partant, paix et bonheur. Si l’on nous vexe, il te restera toujours une pension et ta femme, et à moi assez, dès que tu seras content. L’histoire de l’intrigante est exagérée, par cela seul qu’on en parle ; quand on veut souffler une place à quelqu’un, on ne commence par s’en vanter de manière à ce qu’il en soit averti. Au reste, qu’elle fasse : tu as des droits, et je les ferais valoir au besoin : dans ce siècle de singularités, il serait possible que l’honnêteté réussît une fois contre la bassesse.

J’avais froid quand tu es parti ; je me suis fait prodigieusement couvrir : j’ai mijoté ainsi durant deux heures ; il s’est enfin établi une forte transpiration ; de ce moment, tout a pris son cours.

J’ai été au bal, après l’invitation bien entendu, et à cause du jeune homme[56] qui paraissait en avoir envie. Quand il a vu danser et qu’il n’a pas retrouvé les contre-danses de son pays, la peur l’a pris : jamais je n’ai vu si plaisant contraste de désir et d’appréhension ; enfin il s’est enhardi et s’en est passablement tiré, mais une fois seulement, car sa timidité l’avait retenu jusqu’à une heure, et je ne voulais pas rester plus longtemps. Il a quitté de fort bonne grâce et je suis revenue avec M. Pezant, qui m’avait tenu fidèle compagnie, car je n’avais pas voulu danser. J’étais allée à plus de dix heures, à cause de Mme Phelippe[57] dont la bande n’avait pas été prête plus tôt. La fête était jolie ; mais il, y manquait un peu de cavaliers, ce qui rendait l’ensemble languissant.

J’ai fait mes visites. Aujourd’hui, j’ai remué la bibliothèque pour faire celle de la campagne ; j’emporte plus de cent volumes, et je n’ai pas laissé un seul vide. Je suis habile comme tu vois : aussi ai-je bien sué. Belle preuve, n’est-ce pas ? Je suis après les balles ; le doyen m’a interrompue pour me remettre mon « Voyage d’Angleterre[58] » et causer près d’une heure ; je jurais de ne me déranger pour personne autre, Mme de Longchamps m’a prise sur l’escalier ; il est près de huit heures, je ne suis qu’à moitié, et la voiture vient demain.

Tu as mal à la tête, toi, d’où vient cela ? Je joins ici une lettre que j’ai reçue avec la tienne, et une que me remet le frère, qui vient d’arriver.

Je reviendrai, causer avec toi vendredi ; il faut finir aujourd’hui pour mes tracas de ménage. Eudora reprend un peu.

N’oublie pas de payer à Chev[andier] une pièce ou plutôt demi-pièce de bordure pour la chambre du troisième ici. Je dois à Mme Chevandier six livres-poids de chocolat et des franges ; si tu veux et peux m’acquitter, je te remettrai ensuite. Va voir le docteur Morel[59] ; il sera flatté de ta visite et elle serait convenable à cause de ses bons procédés.

Est-ce que Vill[ers] et Cast[illon] auraient besoin de toi pour quelque projet ou cabale académique ? ou serait-ce le besoin de la nouveauté qui leur ferait changer d’allure ? Je n’y vois pas encore bien clair.

La colère de Frossd [Frossard] est plaisante ; il croit que des Caladois se mènent à la Suisse : il lui manque de la connaissance du monde.

Ménage-toi, mon bon ami, je t’en conjure ; songe à moi. Mille amitiés à la, jolie pouilleuse[60], que j’embrasse en dépit de sa garnison. Adieu, toi, gros loup ! Je te mange tout entier.

J’attendais bien de tes nouvelles, au moins, et j’en espère toujours chaque courrier. Mon ami, on ne nous ôtera jamais le plaisir de nous retrouver et d’être bien ensemble ! À moins que tu ne gagnes la Bastille ; n’aie pas cette ambition, je t’en prie ! Mais voyez, quelle extravagante imagination !

Quand verras-tu le Tlz. [Tolozan][61] ? File doux, point de débats.


278

[À ROLAND, À LYON[62].]
[? septembre 1787, — du Clos.]

Je t’écris avec un sentiment de mélancolie que je ne puis exprimer ; je ne manque ni de courage, ni d’activité, mais j’éprouve des angoisses extrêmes lorsque je te vois, toi le principe et là fin de mes pensées et de mes affections comme de toute ma conduite, te raidir, et te cabrer à l’apparence d’une difficulté que ta sagacité peut résoudre.

Tu n’envisages qu’un bourbier ; il semble que nous n’ayons le choix que de nous y jeter, ou de nous y laisser conduire ; tu me fais trembler : il s’ensuit donc qu’un jour, si nous laissons aller les choses, il n’y aura qu’à vendre la plus grande partie du bien pour en conserver quelques débris, et nos économies avec le reste équivaudront à peine à la totalité, en supposant encore que quelques malheurs ne nous ravissent pas ce que nous tâchons d’épargner. Dans cette cruelle perspective, n’avons-nous donc rien à gagner de nous mêler des affaires ? Tu jugeras combien tout ceci m’afgecte, en voyant que je t’en ai parlé avant de t’apprendre une nouvelle que j’ai reçue en même temps que ta lettre, et qui m’a fait répandre des larmes. Tu en verseras comme moi, tu gémiras sur ce monde où les hommes les plus respectables ne font que passer comme l’ombre fugitive, mais l’idée de leur mort paisible nous rappellera ensemble à la vie simple, aux soins tranquilles, aux affections douces qui la préparent. Mme Braun est dans le deuil le plus grand et l’affliction la plus profonde ; ce voyage délicieux n’aura servi qu’à la rendre témoin des derniers moments de son tuteur : le respectable Hofer n’est plus !… Pleure… Je ne puis continuer.

Ta lettre lui est arrivée lorsqu’il n’était plus en état de la lire ; on lui en a parlé, il s’est beaucoup occupé de trouver quelqu’un qui pût continuer la correspondance avec toi ; il avait travaillé à ton intention depuis notre départ ; sa triste pupille nous apportera cet ouvrage imparfait, mais cher.

Mme B[raun] est fort inquiète de son mari, qui lui a écrit quelques lignes dont les caractères ne sont pas aussi bien formés qu’à l’ordinaire ; elle me conjure de lui apprendre ce qui en est, et je vais lui mander la vérité. J’envoie à la ville pour cette lettre et pour la présente ; j’avais envoyé cherchr ton paquet, parce que je voulais savoir quel jour je pourrais t’attendre ; ce n’est pas sans peine que se font ces voyages, mais les domestiques s’y prêtent ; l’un ou l’autre part la nuit et revient pour le travail du jour.

J’ai jeté les yeux sur les extraits de la lettre de Zurich[63]. Je suis fâchée de les avoir vus, car, étant absolument dans mes sentiments et ma façon, de voir, j’aurai l’air, en parlant d’après ceux-ci, d’avoir copié les autres : il y a déjà des choses très ressemblantes, quant au fond, avec ce qui est dans mes notes.

Le bon de Vin t’envoie un discours académique, une ode et une lettre. Mlle de la Belouze t’a répondu, amicalement ; il paraît que la réponse qu’elle m’avait faite aura été perdue.

Il fait très froid ici, mais le petit appartement est bon même sans feu, et l’on y passerait l’hiver sans incommodités ; il n’y manque que des chaises qui me viendront vendredi, si le temps le permet, ainsi que le dessus de la bibliothèque qui n’a pu tenir sur la première charge. Le jeune homme travaille[64] ; il demande toujours de t’être rappelé et de t’offrir ses respects, ce qui va sans dire. La petite se tient avec moi, assez bien ; j’ai réglé les heures, et je crois cette méthode excellente. Nous nous levons ensemble à six heures ; toilette, lecture de catéchisme et travail d’aiguille, le tout de compagnie jusqu’à huit heures ; alors déjeuner commun, grande joie et récréation jusqu’à neuf heures et demie. On remonte, j’écris, et l’enfant coud ou tricote jusqu’à onze heures et demie ; récréation pour elle, mais dans l’appartement, jusqu’à midi ; à midi, lecture à son choix et leçon de musique ; dîner à une heure ; récréation jusqu’à trois ; remonter, travailler et lire jusqu’à cinq, les lectures courtes ; goûter à cinq et jouer jusqu’à six ou plus, si l’on va dehors ; autrement on rentre, autre leçon de musique ; souper et coucher entre sept et huit. Je soupe après huit et me couche une heure après.

Je n’ai encore rien fait pour la Suisse, et je suis loin d’avoir la liberté d’esprit, la fraîcheur d’imagination qui aide au coloris ; je l’attendrai en lisant des sujets relatifs au voyage.

Adieu, mon digne et tendre ami, adieu ; rappelle la paix dans ton âme, cherchons le mieux sans nous troubler ; peut-on le voir au travers d’un crêpe ? Si tu m’abandonnes, que veux-tu que je fasse ? Me dire que tu me laisses faire, c’est me lier les bras. Eh bien ! n’écris point, mais raisonnons ; soyons justes et paisibles ; aîmons-nous par-dessus tout, et ne nous chagrinons pas. Je t’embrasse de tout mon cœur.

Joseph oublie[65] toujours de laisser la clef de sa chambre ; je l’avais prévenu qu’il devait faire autrement ; on ne sait où coucher, s’il arrive quelqu’un de ta campagne.


279

[À ROLAND, À LYON[66].]
Ce mardi 18 septembre 1787, avant dîner, — [du Clos].

Le frère vient d’arriver : je te lis et je prends la plume. Il faut, mon bon ami…[67]… et hasarder quelque chose, puis se prémunir d’autre part. Que l’expédition à l’archevêque[68] se fasse comme Lanthenas l’indique, mais, dans le même instant, écris à l’ours[69] et fais-lui hommage de l’œuvre encyclopédique. J’ai imaginé une petite lettre dont je t’envoie l’idée ; c’est un moyen de capter la bienveillance du personnage en flattant ses prétentions ; c’est un garant contre l’impression que pourrait lui faire l’autre tentative, si elle venait à sa connaissance ; c’est une chandelle devant le diable ; il n’en fut jamais plus besoin.

S’il est vrai qu’il ait une maîtresse[70], il faut que L. [Lanthenas] me la déterre, ainsi que les côtés par où elle est accessible ; ce sont de ces notes qu’il est bon d’avoir en portefeuille, pour en user comme de certaines drogues dans les cas désespérés.

Je continuerai ce soir et je te manderai s’il s’est passé quelque chose dans le courant du jour.

M. de Nervo[71] nous as pris une grande partie de l’après-dîner, je n’ai pu me trouver en tête-à-tête avec le frère que tout au soir, et nous y sommes demeurés jusqu’au souper. Tu juges que ce n’a pas été sans longues explications, que je ne pourrais rendre ; mais, pour résumer, il veut se débarrasser de la campagne, ou du moins trancher sur cet article et s’en démettre sans partage ; un arrangement qui lui ferait garder une partie en laissant l’autre lui semble impraticable, à cause du conflit des autorités et de la différence des manières de voir. Je lui ai dit que tout irait à merveille s’il ajoutait à la cession du Clos cinquante louis par année pour aider au soutien des charges. Il a observé qu’il ne le pouvait pas, en calculant ce qu’il avait a payer et ce qu’il voulait éteindre ; mais il est convenu de payer le domestique de sa mère, d’évaluer leur dépense avec la sienne et d’en tenir compte. Je voulais le mot juste du quantum, mais j’ai senti qu’il voulait examiner avec lui-même avant de le prononcer, et que je ne pourrais l’obtenir aujourd’hui sans presser d’une façon désobligeante ; au reste, j’ai entrevu qu’il avait probablement l’idée de porter cela à…[72] louis. Je le présume d’autant plus qu’il a exprimé, dans une autre circonstance, le projet d’abandonner la maison, peut-être au renouvellement du bail[73]. Mais enfin, il payera une somme annuelle, comme pour tenir lieu de pension ou d’indemnité, voilà ce qui est clair. D’ailleurs, tout sera mis au courant et payé, ou à son compte, jusqu’au moment où tu entrerais en possession. Il n’a point dégarni les celliers et il lui reste la provision d’environ trois ans. Je te donnerai de vive voix les détails de cette causerie. Tu sens que tout cela est subordonné au dernier mot éntre nous tous, et qui se dira en commun, ainsi que tu l’as annoncé.

Il faudra renvoyer le cheval et l’homme, car le frère compte partir jeudi matin ; je t’attends au soir ou le lendemain, et je suis bien empressée de te voir pour le bonheur d’être ensemble et de causer de ce qui nous intéresse. Ce mauvais temps m’afflige ; il t’oblige à te casaner, tandis que tu aurais eu tant d’allées et venues agréables à faire. Il se fait tard, je vais me coucher, toute occupée de toi, du désir de te voir paisible et heureux. Adieu, […] cher et tendre ami ; adieu, viens […][74] sein de ton amie, adoucir cette teinte mélancolique ; pourrais-tu la garder dans la jouissance de la confiance et de l’amitié ? Je t’embrasse de tout mon cœur.


280
[À LANTHENAS, À PARIS[75].]
9 octobre [1787, — du Clos].

Je reçois, mon bon et cher frère, avec votre lettre, celle de ma digne tante et en même temps une de mon père.

Je ne puis vous dire à quel point je suis peinée de ce défaut de franchise qui ne permet de compter sur rien. Vous aurez encore reçu de moi une épître particulière pour M. B[esnard]. Je la fis dans l’effusion des sentiments divers dont j’étais agitée ; j’espère qu’il ne s’en sera pas blessé.

Mon père insiste encore aujourd’hui et me répète que, d’après ce que M. B[esnard] lui a dit plusieurs fois en tête-à-tête, il ne peut et ne doit pas s’éloigner.

Il se pare ensuite de délicatesse pour ne pas quitter Paris, où il a, dit-il, quelques petites dettes et des créances pour les acquitter ; comme si, dans ce cas, on ne pouvait prendre des arrangements en conséquence ! Il s’en faut peu qu’il ne se plaigne comme si on lui conseillait une chose honteuse, ce qui est presque plaisant d’après la lettre si vigoureuse que mon mari lui écrivit il y a quelques mois. Enfin il se lamente, se désole, et finit par m’apprendre qu’il a arrêté sa pension et donné des arrhes chez M. et Mme Bussy, rue des Fossés-Saint-Jacques, tenant pension bourgeoise, à Sainte-Scholastique ; qu’il attend que j’en fasse payer le premier quartier ainsi que le terme échu, d’autant qu’il a mis écriteau pour son appartement actuel.

Que voulez-vous que je fasse ? Il faut bien commencer par le tirer de là, par le sortir d’un loyer dispendieux et d’une situation où il ne peut que s’endetter davantage. Voyez la lettre que je lui écris, veuillez la lui faire tenir et lui indiquer le jour pour se transporter, avec vous, à ladite pension ; là, vous y payerez le premier quartier de cent francs, et vous en tirerez quittance au nom de M. de La Platière ; c’est ainsi que mon mari l’entend, et que je pense qu’il faut faire. Il faudrait aussi 75 livres pour le terme échu au 1er du courant, et c’est en le payant qu’il faudra donner congé. Vous arrangerez cela avec mon père, mais de manière à vous assurer que la chose soit faite. Il ne s’agira plus ensuite que du demi-terme, et nous avons le temps pour cela.

Une fois ce loyer supprimé et la subsistance assurée, nous verrons si, dans les trois mois de ce premier quartier, nous pourrons le résoudre à partir pour Châtillon. Jusqu’à présent, il n’y veut absolument point entendre. Faites part de tout ceci à ma bonne tante, qui m’a écrit avec un zèle, une force et une amitié attendrissants, en attendant que je lui écrive moi-même.

Je n’ai pas voulu dire tout net à mon père qu elle m’avait mandé le contraire de ce qu’il prétend, crainte de heurter M. Besnard dans la supposition qu’il y eût quelque chose d’à peu près vrai de ce [que] dit mon père ; mais je lui ai poussé une botte assez forte.

Arrangez tout cela comme votre amitié vous le suggérera, instruisez le bon de Chalons et recevez les embrassements de votre triste sœur. Je suis pressée à cause d’une occasion pour la ville.

Chargez-vous du portrait[76], s’il consent à me le remettre.

281

[À BOSC, À PARIS[77].]
20 octobre [1787, — du Clos].

Je me rappelle d’un certain billet de confession que vous m’avez expédié : il contient une absolution en bonne forme, et je me sens disposée aujourd’hui à répondre à la grâce : bonjour donc, la paix soit avec nous ! Peut-être y aurais-je répondu plus tôt, si j’avais eu plus de loisir ; affaires d’un côté, soucis de l’autre, compagnie au milieu de tout cela, c’est plus qu’il n’en faut pour remplir les jours et ôter l’envie ou la faculté de faire des causeries d’amitié : d’ailleurs…, mais n’y revenons pas.

Lorsque j’ai eu quelques moments à moi, je les ai employés à la rédaction de mon petit voyage de Suisse[78], à qui je fais, comme vous voyez, plus d’honneur qu’à celui d’Angleterre : je n’ai point encore fini, et je ne sais quand ce le sera. Cependant, malgré les pluies, les orages, la grêle et le froid qui nous assiègent dans nos vendanges et les retardent d’autant, je suis confinée ici pour une bonne partie de l’hiver. Vous autres, gens de la capitale, devriez être bien édifiés de voir une de vos compatriotes se fixer au sein des bois, où l’hiver fait hurler les loups, et dont les montagnes voisines se revêtent déjà de neiges. Mais, suivant vous, qu’importe la retraite qu’on habite, dès qu’on est loin de Paris ? Lyon ou les bois d’Alix [79] sont tout un à vos yeux. Que me direz-vous de bon ? Çà, mandez-moi un peu comment vous gouvernez votre tête ? Pour le cœur, il est bon diable au fond ; et, sans la première qui l’égare quelquefois, il irait assez droit son chemin. Et les sciences et la solitude ? Avez-vous trouvé quelque moyen de concilier ces choses, ou si vous les courtisez tour à tour ? Parmi tant de révolutions qui menacent tant de gens, votre état vous promet-il de l’avancement ? Causez à votre tour, donnez-nous de vos nouvelles et resserrons l’antique amitié.


282

[À BOSC, À PARIS[80].]
24 octobre [1787, — du Clos].

J’aime que vous partagiez ma colère contre ces éternelles mangeailles et cette maussaderie de logement ; si j’étais la maîtresse ou seulement avec mon pigeon, je ne donnerais à manger de trois ans, et je me ferais de jolis appartements en ville et un bijou au Clos : mais j’ai bien l’air de ne pas aller en paradis si vite.

Il fait ce qu’on appelle ici la bise. Je me chauffe comme à Noël ; on voit à peine aux champs la petite véronique et l’anagallis ; les haies n’ont que des violettes et des primevères entr’ouvertes au milieu de leurs feuilles. J’ai trouvé une espèce d’insecte qui ressemble aux petits carabes des cabinets et qui courent dans les papiers, mais beaucoup plus gros, qui s’était logé dans une coquille d’escargot, précisément comme le Bernard l’ermite dans celle qu’il a adoptée. J’avais le projet d’aller à Lyon le mois prochain ; les affaires de ménage m’en empêchent ; je le regrette, parce que je suis empressée de perfectionner ma connaissance avec Mme de Villiers : c’est la seule femme que je voie me convenir dans ces parages ; elle est honnête, aimable, douce, modeste comme sa fortune, peu répandue et fort instruite ; tout entière à son mari beaucoup plus âgé qu’elle, et avec qui elle partage les travaux du cabinet. Je ne ne ai vous connaissez ce savant en us, excellent homme au fond, très raide dans ses opinions et son monde, assez versé dans la chimie et diverses parties des sciences, mais très particulièrement dans l’insectologie ; il a un cabinet dans ce genre, fort intéressant, et qui est son ouvrage et celui de sa femme. C’est à peu prés la seule liaison qui me tente à Lyon comme ici ; cependant j’aurai à voir dans la première ville plusieurs personnes intéressantes à divers égards. Les affaires avant tout : partant, je vous laisse et retourne vite pour la demi-heure que vous venez de me prendre.


283

[À ROLAND, À LYON[81].]
Dimanche matin, 18 novembre 1787, au retour de la messe, — [du Clos].

J’arrive de la montagne[82] sur laquelle il faut aller prier. J’ai vu ma malade, je viens d’envoyer la bonne et l’enfant s’échauffer à la seconde messe, je gèle au coin d’un feu qui ne saurait brûler, j’attends que les gens aient achevé de déjeûner pour étendre ma lessive, je me sens moitié triste et moitié paresseuse, je t’écris : c’est ma consolation, mon restaurant, mon bonheur. J’ai déjà relu deux ou trois fois tes deux lettres, et quoique je désire de tout mon cœur que tu passes bien ton temps, cependant je suis bien aise que tu t’ennuies de moi, car j’en fais tout autant, et plus littéralement de ton absence.

Pour ma confession pleine et entière, il faut te dire que je n’ai presque point encore travaillé depuis ton départ. Le jour que tu m’as quittée était celui d’une lessive dont les pauvres laveuses ont eu la pluie sur le corps les trois quarts de cette journée ; j’ai voulu t’imiter et, t’ayant vu nettoyer les écuries d’Augias, j’ai entrepris d’approprier la souillarde, j’ai suivi les pionniers ; quant aux maçons, ils ne parurent point, et ce n’était guère leur faute.

La lettre de Platon[83] que tu m’avais fait passer me mit en train d’une réponse que j’ai écrite toute d’un trait. Je raconte l’histoire de cette chasse de dix heures d’horloge, nos représentations, la manière dont elles furent prises, et j’attribue à cette époque, comme je le crois, la naissance du projet de nous quitter. Suivent les détails sur la personne, son éloignement de la bonne compagnie, son empressement pour celle avec laquelle il croit pouvoir ne pas se gêner, etc… ; je demande ce que l’on veut que je fasse d’un homme qui dit : « Je m’ennuie beaucoup ici, j’ai hâte de m’en aller ; l’étude ne me convient pas, je veux d’un autre état et je le veux le plus tôt possible. » Enfin je termine en observant qu’avec la constitution d’un bœuf il a la lâcheté d’un paresseux et la voracité d’un loup ; qu’il n’y a plus que la terrible main de l’adversité qui puisse le maîtriser et le façonner.

Le voyage de Lyon tient son coin dans mon compte rendu ; mais j’ai cru qu’il fallait attendre le retour du personnage et l’effet de la correction paternelle, pour expédier mon annonce du renvoi du jeune homme. Je compte fort que ses dispositions et ma façon de l’admonester concourront à le rendre le plus prochain qu’il soit possible.

La lettre du père est bien faite, elle m’a touchée et fait pâlir ; mais cette âme de bronze n’en sentira d’autre effet que celui qui fait qu’un chien met sa queue entre ses jambes quand il entend crier après lui. Cependant, tout bien réfléchi, s’il n’arrive pas ce soir, ou encore s’il arrive, j’envoie ma lettre demain à la poste par le bon Perret[84]. Il est arrivé hier, à la nuit, ce brave garçon ; j’ai eu du plaisir à le revoir, il en avait à me donner une lettre de toi.

La trop grande humidité de la terre n’a pas permis de continuer aux environs de la cuisine le travail commencé ; on a été autour du clos et l’on en a déjà dépassé la porte rouge ; mais, dès demain, je ferai travailler pour la transplantation que tu m’indiques. L’intérieur de la voûte est fini, je vais voir à y faire accommoder une porte, car la neige semble nous menacer. La couverture ni le mur n’est achevé ; il y en a encore pour deux bonnes journées de maçon.

Ma pauvre cousine[85] m’écrit des doléances sur son propre sort ; elle est toujours plus malheureuse avec son extravagant de mari, avare pour elle, prodigue au dehors et d’une excessive dureté. Mon malheureux père ne fait toujours rien, ne se défait pas d’un rhume qu’il garde depuis longtemps, vend ses effets et vit encore ainsi[86]. Ma cousine n’a point été à Paris depuis peu ; elle ne l’a pas vu chez elle[87], quoiqu’il lui eût promis d’aller la visiter ; son mari a fait quelques voyages à la capitale ; il y a entendu le récit que lui a fait la vieille gouvernante des misères de son maître ; mais lui, ne parle pas de sa situation, quoique toute sa personne annonce qu’il soit dans la peine. Ma parente sent combien il est triste qu’il ne veuille point se prêter à nos arrangements ; elle observe, il est vrai, que tout est si cher, que les moindres pensions sont de 600tt mais elle juge bien aussi qu’il tient à ses habitudes et veut garder son indépendance. Que faire ? Je n’en sais rien et n’en suis que plus tourmentée.

Parlons de nos gens. Chappuys[88] avait prévenu la bonne de tout ce qu’il ma écrit ; on prétend que Joseph s’est vanté, à la ville et à Thézé, que la cuisinière ne viendrait pas à bout de le faire sortir, mais que lui ferait entrer sa femme ; qu’en conséquence, Claudine[89], fort bien instruite de ces bruits et ne voulant pas s’attirer la réputation de faire chasser tous les domestiques, avait pris son parti de ne rien dire de quoi que ce fût, de ne paraître instruite de rien, de faire son devoir et d’attendre en paix le résultat, quel qu’il soit. En général, les filles n’aiment pas Joseph, parce qu’il est commère et vétilard ; elles s’impatientent des misères qu’il relève et finissent quelquefois par lui donner son paquet ; alors il se fâche et se plaint, et elles le trouvent mauvais. Ce que nous avons à faire là dedans, sans entrer dans tous leurs propos, c’est de prêcher la paix à tous ; de bien persuader à Joseph que la cuisinière ne peut contribuer en aucune façon à le faire sortir, tant qu’il fera bien son service ; mais qu’aussi on ne la renverra pas pour lui faire plaisir, tant qu’on sera content d’elle, comme nous le sommes ; d’un autre côté, il faut encourager Claudine et lui faire sentir qu’on n’a d’autre vue que de la conserver, pourvu qu’elle soit toujours la même ; puis signifier qu’on ne veut rien savoir ni entendre de leurs querelles et propos. De cette façon, le plus attaché ou le plus patient nous demeurera : il faudra bien se consoler de l’autre.

J’ai passé la matinée de vendredi à donner l’émétique à la Saint-Jean[90] ; mais j’ai fait venir le médecin le lendemain ; il s’est trouvé que j’ai agi comme un docteur, qu’il faut la purger aujourd’hui comme je l’avais indiqué et qu’elle doit se tirer d’affaire. J’avais donné mon émétique en lavage ; il a mené des deux côtés, fait rendre des vers, etc., et, comme il était dans de belle eau claire, la malade trouvait merveilleux d’avoir à prendre une boisson si douce qui faisait tant d’effet. Je n’ai pas si bien raisonné mon affaire, ainsi qu’il est d’ordinaire ; j’ai fait un dîner de laitage, délicieux mais traître, dont j’ai eu l’estomac en souffrance tout ce jour et encore hier matin. J’ai donc pris le coin du feu et Rousseau. Mon ami, je lirai cet auteur toute ma vie, et si jamais nous en étions à cet état que nous nous sommes plu à supposer, où toi, vieillard et aveugle, tu ferais des lacets tandis que je travaillerais de l’aiguille, il me suffirait de garder en livres les ouvrages de J.-J. ; leur lecture nous ferait encore verser des larmes délicieuses et ranimerait les sentiments qui nous rendraient heureux en dépit du sort.

J’ai fait une lettre amicale à Mme Braun, et je l’engage à traduire ces lettres allemandes sur la Suisse.

Ton carton de travail est enfin venu à son tour sur mon bureau. Je l’ai tout feuilleté sans trop m’y reconnaître, puis j’ai pris un article, et je vais aller. J’ai remis Rousseau à sa place, car cet enchanteur me ferait oublier, et, pour la seule fois peut-être, je croirais avoir pu mieux faire que de le goûter.

Je t’enverrai du linge, mais ce ne peut être que jeudi ; cela m’a rappelé que j’avais eu bien tort de ne pas écrire sur ta note d’en mettre un peu dans ton portemanteau comme j’imaginais que tu l’aurais fait.

Auguste[91] est donc malade ? S’il en arrivait pis, je n’en plaindrais personne, ce ne sera jamais qu’un pauvre sujet. Je crois qu’Eudora prend des vers, car son altération revient ; puis elle a des rugosités à la peau, surtout à la cuisse ; et elle est rêche comme sa peau dans les parties attaquées. Sans en attendre des merveilles, je sens pourtant ce que c’est qu’un enfant, et je désire sa conservation comme si j’en espérais plus de bonheur. Nous allons le moins mal qu’il m est possible. Quand elle est de belle (sic), nous causons assez agréablement. Elle me fait des questions singulières, principalement sur la langue ; elle me demandait avant-hier la justification de cinq à six mots métaphysiques que j’ai été surprise de trouver dans sa tête. Mais elle n’entend toujours rien à ce qu’elle lit ; ce n’est encore qu’un travail mécanique et pénible dont elle s’ennuie prodigieusement. Elle est presque aussi avancée pour la musique et elle lit ses notes, sur la clef de sol, avec autant d’assurance qu’elle fait dans un livre ; cependant je ne la pousse pas beaucoup, et je crois y gagner, car, ne fût-ce que par désœuvrement et à cause du plaisir de faire du bruit, elle me demande presque toujours d’elle-même à dire sa leçon de musique.

Je voudrais bien avoir ici des crayons ; elle demande souvent à crayonner ; elle cherche à calquer une mauvaise image que j’ai trouvée, et je présume qu’elle aurait quelques dispositions. Envoie-moi des crayons rouges et un porte crayon, par la commissionnaire qui te portera du linge ; nous essayerons de cet amusement. Je ferai des modèles tant bien que mal, en attendant mieux.

Nous commencerons incessamment à monder ; je compte faire la veillée avec nos gens ; je coudrai tandis qu’ils casseront les noix, et cette petite communauté ne sera pas d’un mauvais effet.

Je ne suis pas sans quelque inquiétude des courses du jeune homme avec Lubac[92] ; ce sont deux étourdis dont le dernier ne craint pas la bagatelle ; pourvu que l’autre n’aille pas attraper noise ! J’aurai du souci jusqu’à ce qu’il soit et revenu et parti.


Le 20 au soir.

Notre frère est arrivé hier, après dîner. Il m’a apporté la lettre de l’Intendant que je garde suivant ton intention, et qui, toute contresignée quelle fût de sa main, a été taxée six sols, à cause d’une incluse pour M. de Trézette[93] (il y avait sur l’enveloppe taxée suivent l’arrêt du Conseil), plus une lettre affranchie de Garnier[94] ; ce sont des remerciements de cet honnête homme, qui te dit qu’il est payé et qui te rend ses actions de grâces ; en outre la ci-jointe de Chaix que je t’envoie seulement par occasion ; enfin une autre de Platon, plus foudroyante encore que la première pour son fils. Il a reçu mon compte rendu de la première équipée et ta vigoureuse apostille ; il est au désespoir et ne veut rien entendre pour le jeune homme que de l’embarquer s’il ne reste avec nous ; les mères se désolent, la digne veuve Cousin[95] lui écrit quatre lignes pour lui exprimer qu’il abrège ses jours et lui en fait passer le reste dans les larmes. Le pauvre père lui signifie qu’il n’a point de grâce à attendre de lui, que, si son âme est incapable de s’élever près de nous, il n’a plus qu’à le venir joindre pour s’embarquer et que, dans cette nouvelle carrière, s’il ne se comporte honnêtement, il saura s’assurer de lui par une lettre de cachet, que le Ministre ne refusera pas, au lieu d’une commission d’élève[96], à un trop malheureux père, etc… J’avais envoyé une lettre[97] le matin, adressée à Rouen, et je l’avais faite de la plus grande force. J’oubliais d’ajouter que Platon, nous écrivant une seconde fois, en même temps qu’à son fils, nous suppliait de le garder encore s’il revenait à lui ; il le regarde comme perdu s’il nous quitte, et nous conjure avec instances d’achever notre ouvrage s’il est possible. Le jeune homme arriva le soir, après avoir passé par Villefranche, pour y prendre une redingote qu’il y avait laissée. Je l’accueillis froidement, et lui dis en recevant ta lettre que j’en avais de son père à lui remettre. Il causa de ses courses, des amitiés que lui avaient faites M. et Mme Chevdr [Chevandier], chez lesquels il a, m’a-t-il dit, soupé avant-hier et mangé souvent, etc. Enfin, au moment de souper, il me demanda ses lettres ; je lui répondis que je lui donnerais ce qu’il devait recevoir lorsqu’il se retirerait pour coucher. En effet, je lui remis alors la première lettre seulement, en lui observant que j’avais choisi cet instant afin qu’il eût tout le loisir de la méditer. Ce matin, à plus de neuf heures, il entra dans mon appartement, d’un air triste et concentré, voulant parler, ne sachant commencer ; si bien qu’ennuyée de sa figure, je lui demandai ce qu’il voulait, ce qu’il pensait, ce qu’il avait à dire. Il me pria d’oublier ce qui s’était passé, ajoutant qu’il resterait, puisque son père ne lui laissait que cette alternative avec un embarquement, la chose du monde qu’il avait le plus redoutée. Je lui dis que c’était donc un pis aller ; qu’en ce cas, il n’y avait pas grand’chose à espérer pour lui, ni pour nous ; que, sans doute, son goût pour le commerce ne lui était pas si vite passé. Il répliqua qu’il était vrai, mais qu’on ne lui en laissait pas le choix. Je le fis jaser sur les motifs de son éloignement pour la mer ; il résulte qu’il la craint à cause de ses dangers : ainsi la mer lui fait peur et le bureau l’ennuie ; mais comme il vaut encore mieux s’ennuyer que mourir, il préfère de rester. Je l’ai poussé sur sa lâcheté qui se refuse à tous les expédients, je lui ai retracé toute la sottise de sa conduite, l’étourderie de son voyage, la bassesse de ses goûts, le peu de jugement de ses démarches, etc. etc., j’étais montée ; le frère est arrivé, j’ai continué de pérorer et j ai fini en lui remettant la seconde lettre de son père. « J’avais voulu vous l’épargner, lui dis-je ; elle a fait frémir mon cœur ; mais elle n’est trop forte pour le vôtre. »

Je l’ai quitté pour aller voir des malades ; après trois quarts d’heure d’absence, je suis revenue ; je l’ai trouvé à écrire une lettre où il me dit qu’il désirerait bien que j’ajoutasse quelque chose ; je lui promis d’y mettre le récit de ce qui venait de se passer et le jugement que j’en portais. Il s’était entretenu avec le frère de ses perplexités, lui confessant qu’il n’avait de goût que pour le commerce, qu’il craignait l’étude et abhorrait la mer ; que son père avait d’autres enfants parmi lesquels il s’en trouverait de plus propres à répondre à ses vues d’avancement dans l’inspection. Le chanoine lui avait fait observer que, dans l’apothicairerie, comme dans la librairie, etc., on ne se distinguait que par des connaissances et des talents qui supposaient du travail ; à quoi il avait répondu qu’il n’ambitionnait ni la fortune, ni la réputation, mais une vie honnête et tranquille. Il m’apporta sa lettre, conçue dans cet esprit, contenant d’ailleurs beaucoup de regrets du chagrin qu’il causait à ses parents, et leur promettant, puisqu’ils ne voulaient pas lui donner un état selon son goût, de faire ce qu’il pourrait dans celui où ils voulaient le faire rester. Je me mis à écrire au père sur la même feuille ; j’étais à moitié, quand le jeune homme revint en larmes me dire qu’il me suppliait de ne pas continuer, de jeter sa lettre au feu, qu’il ne voulait pas chagriner davantage ses parents, qu’il travaillerait avec zèle et nous contenterait tous. Je vis que cette résolution était l’effet de l’apostille de la mère Cousin, qu’il à avait point encore aperçue parce qu’elle était sur un revers. Je lui dis qu’il avait encore jusqu’au soir à faire ses réflexions pour écrire, s’il voulait, sur un autre ton, mais que je gardais ce que j’avais pour en user, afin que l’on connût les premiers mouvements de son âme.

Effectivement, j’ai fini ma lettre au père, et je lui laisse à juger si l’on peut s’en rapporter sur cette résolution momentanée pour le faire persister dans la même carrière et nous exposer à perdre tous notre temps ; que la question est douteuse, que je veux bien ne la pas résoudre ; que je ne puis juger son fils que rigoureusement, qu’il a rebuté mon cœur et trompé mes espérances ; que je me sens trop d’opposition avec ces âmes léthargiques et lâches ; que notre seule amitié pour lui, bon et malheureux père, peut uniquement nous engager à faire ce qu’il croira bon, et que je l’en laisse juge ; sachant d’ailleurs que, lorsqu’il était question de servir l’amitié et de la servir dans sa personne, tu ne te refuserais à rien.

Voilà, mon ami, ce qu’il m’a semblé indispensable d’écrire, et pour la vérité des choses, d’une part, et, de l’autre, par égard pour un ami, un père, un homme aussi estimable et autant à plaindre que Platon.

J’avais prévu cela par ses lettres ; je voyais que son alternative devait pousser le jeune homme à demeurer et que les parents ne demandaient que cela. Que veux-tu ? Le calice est rempli ; il s’agit de le boire, au nom de la sainte amitié. Puisse ce sacrifice nous valoir de n’avoir jamais besoin de rien de semblable pour notre enfant, d’une trempe fort ressemblante à celle-là !

Ainsi mon pauvre cœur cherche des dédommagements ; je vais soigner ici une très pauvre femme, de l’âge de mon père ; je me dis que, puisqu’il m’ôte la faculté de lui rendre des devoirs dont j’aimerais à m’acquitter, j’irai du moins consoler des gens de son âge qui ne se sont point attirés d’aussi dures privations et que la misère accable encore plus. Je me dis, en répondant aux vues de Platon : au moins, j’aurai mérité l’aide et les consolations dues aux pères et mères dont les enfants ne sont pas dignes d’eux.

Le jeune homme n’a perdu l’appétit que pour déjeuner ; il était aussi bien mangeant, presque aussi gai que de coutume, à dîner. Il est venu, depuis, me prier de lui donner quelques moments pour l’anglais et l’italien ; il a repris l’Encyclopédie ; tout cela durera-t-il longtemps ? Tout ce que je sais, c’est que je le mènerai vertement.

Dis à Mme Chevandier, de ma part, qu’avec le tact que je lui connais il est étonnant qu elle se permette de juger si lestement de la vocation d’un jeune homme, et de ce qu’il doit déterminer d’après ses facultés, sa situation, celles de ses parents, leurs volontés et leurs démarches ; qu’elle prenne garde qu’un jour son Auguste ne lui fasse couler autant de larmes que notre jeune homme en fait verser à ses parents, et quelle juge de ce qu elle penserait d’une personne qui approuverait son fils dans une résolution contradictoire à tout ce qu’elle aurait fait, prémédité, concerté, disposé en sa faveur durant dix-sept ans.

Le monde est plein de ces gens superficiels, parlant sans savoir et jugeant sans examiner ; mais une mère, une femme d’esprit, doit-elle les imiter lorsqu’il est question d’enfant, et faut-il que j’aie l’humiliation de penser que celle que j’appelais mon amie leur ressemble ?

En vérité, mon bon ami, tout ce qui est commerce altère l’âme par quelque coin, et il est bien difficile que le titre de marchand ne nuise à quelque autre[98].

Nous n’avons encore parlé de rien avec le frère ; je ne sais trop comme cela se fait, mais je ne suis guère en train, et, si cela continue, Jean s’en ira comme il est venu. Peut-être qu’autant vaut, car, à moins que le cœur ne s’ouvre comme de lui-même de part et d’autre, il est aussi bon de s’en tenir aux généralités[99].

La neige est venue ; il y a déjà du jardinage sous la voûte, mais elle n’est point encore entièrement couverte. Chalon[100] n’a paru qu’hier ; les pionniers vont leur train. Mon ami, ne te refroidis pas pour ces bonnes gens ; je t’assure qu’ils te procureront encore plus de vraies jouissances que tous les académiciens du monde. Je regarde la gloriole littéraire comme les épices dans les ragoûts : il n’en faut guère pour conserver sa santé, son bonheur.

La pauvre Saint-Jean ne va pas le mieux du monde ; la médecine du docteur l’a horriblement fatiguée et surmenée ; la fièvre est revenue ; j’ai grand’peur que mes malades ne s’approchent de l’éternité.

Je t’ai donné l’adresse de la parente de Lavater, tu dois la retrouver ; au reste, je ne sache pas qu’elle contienne autre chose que son nom : Mme Escher[101], née Lustin ou Lestin, je sais pas bien ; mais le nom d’Escher et le renseignement de son origine zurichoise te suffiront pour la trouver ; tu as aussi l’adresse du médecin, qui est : Dietschen Lavater. D. M.

Je t’envoie quatre chemises et autant de cols, non par la femme d’Alix qu’il faut aller chercher, mais par un homme de Thézé qui va ordinairement à Lyon et qui peut aisément passer ici en allant et en revenant. Je n’ai pas fait de prix avec lui, je le payerai au retour.

Je t’ai écrit un mot que tu dois recevoir par le courrier de jeudi ; je l’ai fait dans l’incertitude du jour où partirait notre messager et afin de ne pas manquer une occasion de te donner de mes nouvelles.

Le mauvais temps ne m’empêche pas de me plaire ici plus qu’à la ville ; j’y trouve tout simple et paisible, je n’y entends point de petits propos agaçants, je n’y vois pas de sottes prétentions, je n’ai rien à réprimer, ni au dehors, ni en moi-même. Je voudrais y demeurer toute l’année, avec un seul petit voyage à Lyon pour ne pas se rouiller.

Fais mille amitiés pour moi au brave Corléac[102], dont tu ne m’as encore rien dit ; ajoute-lui que son coffret, que j’ai toujours sous les yeux, me rappelle sans cesse la querelle que nous lui devons pour n’être pas venu nous voir.

Ci-joint une lettre du chantre pour le Doyen[103] et des embrassements fraternels pour toi.

Mon Voyage te paraît-il donc si mauvais qu’il ne vaille pas d’être retouché ? En vérité, tu es bien à plaindre d’être si bête, et tu as bonne grâce à t’en donner de la tête contre les murs ! Pauvre petit !

Conte-moi donc toujours tes histoires d’Académie et autres, M. de Nervo, qui était hier ici et à qui je lisais ce qu’un homme d’esprit nous avait écrit de la belle amie, me demandait de tes nouvelles, et, sur ce que je répondais que tu étais à Lyon et que tu la voyais aussi souvent que tes affaires te le permettaient, il s’écria, de cet air moitié fin : « Je ne veux pas être méchant, mais… — Oh ! vous avez raison, interrompis-je avec vivacité et gaieté, car vous le seriez en pure perte. » Il voulait bien répondre, mais il s’en tira par un sourire, faute de mieux. J’étais en train de plaisanter, et les fariboles du conteur, comme les hyperboles d’habitude, n’auraient pas eu beau jeu. Aussi fut-il comme il est quand il sent que ses exagérations ne feraient pas fortune.

Adieu, mon cher et tendre ami ; adieu, ménage-toi, conserve-toi, songe à moi ; tu verras Morel sans doute ; je suis fâchée que tu n’aies pas pris ton manteau ; le temps le requiert et ta redingote à l’air misérable.

Adieu, je ne puis te quitter ; nais ta fille crie la faim et je veux la faire chanter : n’est-ce pas bien prendre son temps ? Je t’embrasse de tout mon cœur ; ce n’est pas assez dire, mais quoi donc ? Viens-y voir. Adieu.

284

À MONSIEUR ROLAND DE LAPLATIÈRE,
inspecteur des manufactures et du commerce de la généralité, quai monsieur, maison de M. de chamburcy, à lyon[104].
Le 18 [novembre] 1787, au soir, — [du Clos].

Je t’ai fait, mon ami, une assez longue lettre ce matin ; mais j’ai dessein de te réserver cette causerie pour accompagner le paquet de linge qu’on te portera jeudi[105].

Cependant, comme on va demain à la ville, je ne veux pas laisser échapper une occasion de t’envoyer un memento.

Il serait possible que tu ne le reçusses pas plus tôt que mon épître, car je ne crois pas qu’il y ait [de courrier][106] avant mercredi ; quoi qu’il en soit, je ne [veux pas] que tu attendes rien en vain : reçois donc ce petit billet et mes tendres embrassements.

J’écris à Dieppe, c’est-à-dire à Rouen, car Platon devant s’y trouver le 19, il y restera bien cinq à six jours.

J’ajoute à ce que je te mande d’autre part avoir déjà exprimé, que le jeune homme doit avoir une adolescence fougueuse, parce qu’il parait de force à avoir des passions robustes et qu’il n’a rien dans l’âme pour les modifier, les adoucir, les faire tourner au profit du sentiment ; qu’il faut donc que ces années de crises sa passent dans une situation qui le tire hors de lui-même, le force à l’action et lui donne de l’expérience malgré lui ; que s’il eût aimé l’étude ; tout était dit, mais que, n’aimant seulement pas la lecture, il n’y a point de prise de ce côté : ce serait folie de s’y obstiner. Il faut donc qu’il soit exercé, qu’il le soit violemment, que la nécessité le gourmande ; c’est tout ce qui reste pour en faire non un sujet distingué, mais un honnête homme qui suive une carrière commune, sans écarts et sans éclat. Sans doute, à d’autres yeux que les nôtres, il pourra paraître beaucoup moins mal. Ce n’est point encore un mauvais sujet, mais un homme commun ; ses inclinations ne sont pas perverses, mais triviales : il ne manque point d’intelligence, mais de tact, parce que celui-ci tient au sentiment d’où résulte aussi […] qu’il n’aura jamais, parce que la nature […] pas fait sensible. Ses défauts réels sont la […], la mollesse, l’inconstance et toute la kyrielle qu’entraînent ces qualités négatives : ce qui contraste singulièrement avec une haute opinion de lui-même et une excessive répugnance à être repris, conduit ou gêné. D’après quoi, il nous considère, mais ne nous aime pas : ce qui arrivera également de tout ce qui s’élève au-dessus de sa portée, par conséquent d’un état plus relevé que son cœur, etc. etc.

Avec le compte rendu de tout ce que tu sais et de ce dont je te parle dans mon autre lettre, les choses prendront la tournure à laquelle nous devons nous attendre. D’ailleurs, je le dis expressément au père, s’il n’eût communiqué qu’à lui seul son ennui et ses projets, nous pourrions, instruits par Platon, travailler à le ramener ; mais, après ce qu’il nous a mis dans le cas de lui représenter et la manière dont il l’a pris, il ne peut plus rester.

Je l’attendais ce soir ; j’ai grand’peur qu’il ne se dégourdisse trop avec Lubac et que tu n’aies pu le retenir assez. Du moins, qu’il s’en aille chez lui les braies nettes ! J’en ai du [souci, à] cause de ses bons parents.

[Ton] frère n’est point venu ; nous verrons demain ; tu auras la présente le même jour que mon autre causerie ; je ne m’étends donc pas davantage et me réserve à le faire dans mon lit où je vais me coucher, après avoir mangé le pain. Mon pauvre ami ! tu le fais littéralement dans ton chien de petit ménage ; fais-toi donc acheter quelques douceurs. Adieu, je t’embrasse di tutto el mio cuore, ti bacio per tutto, et ancore, et ancore.


285

À BOSC, [À PARIS[107].]
20 novembre 1787, — [du Clos].

Tandis que sa fille écorche une leçon qui lui écorche encore plus les oreilles, et qu’elle solfie comme elle peut des notes qui ne signifient pas grand’chose, elle veut lui écrire un mot, « impertinence à part, pour conserver mon souvenir dans votre esprit, comme on dit que les petits présents entretiennent l’amitié ». — Elle a du travail par-dessus la tête. — Ce qu’elle fait à la campagne. — Demandes donc à Lanthenas s’il est mort ; je n entends plus parler de lui ; cela m’ennuie. Adieu, race[108] ; je vous embrasse à la grosse morgnuienne, mais de cent lieues.


286

[À ROLAND, À LYON[109].]
Jeudi soir, 22 novembre 1787, — [du Clos].

Je reçois ton paquet ; je te lis, te savoure, te relis et je ne sais plus rien faire autre que t’entretenir.

Une lettre de ce bon Lavater[110] ! Je l’ai baisée avec un transport qui serait risible pour bien des gens, et je la garderai comme d’autres conservent dans leurs archives celle de quelque personne royale. J’imagine que tu auras bien promené ses recommandés, et au cabinet Le Camus[111], et aux tableaux Montluel[112], et à la maison de Jouy[113], et à ton Académie. Si j’avais été à Villefranche, tu me les aurais envoyés à leur passage, ne fût-ce que pour le plaisir de parler de lui avec eux et de les faire jaser sur leur pays. Je ferai mes dépêches : tu comptes donc trouver à les expédier sûrement par Lyon ? Tu n’as pas encore vu Mme Escher, cependant ; mais j’attendrai ton avis du séjour ou de ton départ.

Je te dirai que le jeune homme travaille avec ardeur : langues, mathématiques et arts, tout est revenu sur le tapis ; il me prie de t’écrire qu’il suit tout avec zèle, avec goût, qu’il espère te contenter, et il désire que ma première lettre à ses parents soit une apologie. Il y a temps pour cela, et nous verrons si ces belles dispositions se soutiendront.

La pauvre voisine[114] a une fièvre putride ; elle va bien un jour et mal l’autre ; ce doit être encore long et douteux. Quant à mes autres malades, qui t’inquiètent, ils ne me tiennent pas d’aussi près que tu sembles craindre : ce sont les pauvres gens de Boitier[115] ; il faut bien qu’ils s’aperçoivent de ma résidence en ce pays, surtout dans cette mauvaise saison, après les fatigues des vendanges. Que de misères !

On s’étonne et s’attendrit quelquefois aux descriptions de la vie dure et sauvage de tant de peuples éloignés, sans réfléchir que nos paysans, pour la plupart, sont misérables cent fois plus que les Caraïbes, les Groënlandais ou les Hottentots. Aussi la mort semble-t-elle un soulagement et à celui qui expire et à ceux qui l’entourent. Je viens de le voir dans une femme de soixante ans, qu’on aurait pu tirer d’affaire si elle eût été prise à temps ; mais ces gens-là souffrent des mois entiers sans discontinuer leur travail, ils s’alitent sans rien dire, boivent du vin trempé pour tisane, que la maladie soit putride ou aiguë ; ne songent point au médecin ou craignent la dépense de le faire venir, appellent le curé à l’agonie et trépassent en remerciant Dieu de les délivrer. Cependant des témoignages d’intérêt à leur sort les étonnent et les touchent ; ils sont prêts à faire tout ce que leur indique une personne qu’ils sentent bien n’avoir d’autre vue que leur propre avantage. C’est une belle école que l’appréciation de toutes les passions sociales et des soucis qu’elles engendrent, que le spectacle de la mort du pauvre. Oui, je sens que je passerais toute ma vie à la campagne, dans le contentement et la paix du cœur, et à cette campagne particulièrement. Il n’y a pas de voisins fastueux qui rappellent les sottises des villes et l’abus du luxe, qui humilient le malheureux et indignent les sages ; il n’y a pas non plus ce grand nombre de pauvres sans ressources qui font gémir la médiocrité incapable de les secourir… On peut faire du bien sans être riche et être humain sans trop de peine.

Notre frère me quitte samedi ; je lui ai dît que je comptais lui faire une visite à Noël, mais qu’il était probable que je reviendrais ici et ne me fixerais à la ville qu’au mois de février, après une apparition à Lyon. Je lui ai dit que tu serais bien aise de voir les titres et papiers concernant la cammpagne, etc., à quoi il m’a répondu qu’il te les donnerait à lire quand tu voudrais, mais que tu ne pourrais t’y reconnaître ; que lui-même, avec plus d’usage, y avait grand’peine, etc. Au reste, tu connais sa tournure ; il ne faut pas se tourmenter de cela et, quand tu en auras la fantaisie, tu lui en feras une demande pure et simple, amicale, il ne te refusera rien[116].

On est allé à la paille ; on arrache le blé noir que des bestiaux voisins avaient dévasté la veille de la récolte ; je suis persuadée qu’il sera mieux d’affermer ce pré que de le faire valoir. J’ai appris qu’après la coupe du regain, avant qu’il fût enlevé, des gens de Thézé y avaient conduit leurs bêtes, la nuit, dans le pré, pour qu’elles s’y gorgeassent à loisir. Chaton est revenu, la voûte est finie et fermée, il a fallu faire une porte neuve ; mais j’ai pense qu’on pourrait prendre la mesure d’une vieille pour l’ouverture de la seconde porte, quand on sera prêt à la faire. Tu penses bien que la terrasse n’est point achevée ; les pionniers sont à Compchavassou[117] où il importait qu’ils travaillassent avant le mauvais temps ; par cette raison, le pauvre mûrier n’est point transplanté : son tour viendra.

J’ai revu avec soin les articles règlement, bonneterie, art, blanchissage, etc… J’en suis contente. Il y a bien des hardiesses sur l’administration municipale de Lyon[118] ; elles m’ont un peu inquiétée, sans que j’aie eu le courage d’y rien retrancher, car c’est bien fait, et très bien. Tout le personnel du Règlement m’était déjà passé par les mains et celui-là passera de même con licenza ; mais je suis embarrassée où prendre la fin de l’article soie. Et que faire de tous les mémoires et petits renseignements sur le troupeau du Boulonnais ? Faut-il employer celui des Delporte[119] ? Faut-il extraire ? Je n’en sais rien. Autre chose ; il n’y a sur le mot inspecteur qu’un premier petit brouillon sur lequel je me souviens d’avoir travaillé ce printemps ou l’autre ; mais tous les matériaux n’y sont pas ; il faut que tu les aies laissés à la ville, et je ne puis aller en avant. Restent donc quelques brimborions que j’aurai promptement expédiés, puis le mouton Carlier, le Mémoire sur le Beaujolais[120] et le mot de critique sur la nécessité absolue, etc… En vérité, cela ne vaut qu’un mot, pas davantage ; il ne s’agit que d’un bon moment pour le trouver. J’ai séparé les minutes des mis au net et placé chacun dans une chemise particulière ; il n’y a pas grand’chose dans tout cela pour l’imprimé à petits caractères de ces grands diables d’in-quarto.

Je suis bien aise que mon Voyage te paraisse passable, car j’en ai fait la plus grande partie avec plaisir, et je serais piquée d’en avoir pris à ce qui ne t’en donnerait pas. Que fais-tu du poisson-Landine, du pédant-Frossard, de l’adroit-Le Camus, de l’hypocrite-Villers, de la ganache-Tissier, du cynique-Gilibert, de l’esprit-Laurencin, de l’habile-Rast et de tant d’autres que je vois d’ici se redresser à leur manière et jouer leur partie, chacun dans sa sphère[121] ?

J’ai été enfin, avec le frère, voir nos dames de Cruix ; elles m’ont invitée pour la Sainte-Catherine qu’elles célébreront mardi prochain. S’il fait beau, le frère viendra, mais seulement s’il fait beau. Je lui ai rappelé ma requête des tuiles ; elles sont payées, mais je n’ai pas bien compris si c’était y compris nos 6tt, et je n’ai point jugé à propos de pousser. Il a soldé hier, avec le maréchal d’ici, un compte de 20 écus. Tout ira, mon bon ami : ménage ta santé, pends courage et patience, ne te fâche pas et nous nous tirerons avec le temps et la vigilance.

Tu auras fait visite à Mme Terray ? Et dans ta maison, tu n’as vu personne, je parie. Adieu, mon cher loup-loup ; adieu, mon bon ami ; j’ai bien aimé tes jolis ∞ et je t’embrasse en les faisant ∞.


287

[À ROLAND, À LYON[122].]
Le 27 au soir, novembre 1787. — [du Clos].

Joseph est arrivé ce matin, mon cher bon ami, comme je m’habillais pour me rendre à Cruix. J’ai dévoré ta lettre, ton mot délicieux à Lavater[123] et toutes les excellentes choses de cet homme unique. Dis-lui que, si nous eussions reçu de ses nouvelles avant que j’eusse fait ma lettre, j’aurais osé l’appeler Lavater ou mon ami, tant il me paraît dur et sec d’appeler Monsieur un homme de génie qu’on admire et qu’on aime. Dis-lui que j’ai écrit notre voyage pour nous, et non pour en faire montre, car il aurait moins bonne idée de moi, et il aurait raison, s’il pensait que je l’eusse fait dans cette intention. Dis-lui… Mais non ; ne lui dis rien que ce qui te sera inspiré par ton cœur et dans le moment ; tu ne saurais mieux faire qu’avec ces guides.

Ne te tourmente pas sur ma santé, elle est bonne à tout prendre, et, malgré une longue colique de vents de la nuit du dimanche au lundi, malgré un coup à la tête du samedi, dont je ne me sens plus du tout, les choses sont en tel état qu’un corset, fait à Lyon l’année dernière, m’est trop étroit de trois doigts. Présente-moi un semblable résultat, et je te ferai grâce des détails, je serai tranquille sur le tout. Je suis déjà en peine de te savoir seul et j’ai hâte de te renvoyer ton garde du corps. Il m’a conté ses aventures et demandé s’il pouvait être aussi tranquille sur mes dispositions : je lui ai dit qu’il n’avait qu’à continuer l’exercice de ses devoirs en brave et bon sujet, et que nous serions tous contents. Il m’a présenté une petite requête d’un ton bien humble, en m’observant qu’il marchait beaucoup, qu’il usait bien des souliers, qu’il avait soin des tiens comme il le devait, et que pourtant tu donnais à d’autres tes vieilles chaussures ; que le chanoine en faisait autant de son côté, de manière que, depuis qu’il était à la maison, il ne lui était rien revenu de ce genre. J’ai trouvé que son observation ne manquait ni de sens, ni de justice ; je lui ai répliqué que tu en usais peu et qu’une circonstance avait déterminé ton petit cadeau à la tante, mais qu’à l’avenir on ne l’oublierait pas. Effectivement, il marche comme un perdu, ce pauvre diable ; il faut bien avoir quelque égard.

J’ai reçu du Longponien une expédition que je te fais passer, pour que tu m’en dises ton avis et m’indiques ce que tu juges convenable. S’il n’y avait aucun inconvénient à ce que mon écriture parût, je pourrais me charger des copies ; mais c’est à quoi il faut réfléchir. D’ailleurs, faudrait-il retoucher le mémoire ou le laisser tel qu’il est ? C’est encore une question. Examine, juge et guide-moi.

Je t’envoie, à cause de l’occasion, la lettre de Lanthenas et celle de La C [Delaconté][124]. Ce dernier est une bien singulière tête ! Quelle légèreté, quelle allure avec un premier ministre ! On pouvait écrire tout cela, mais la manière et le ton m’en paraissent comiques.

Le chanoine est revenu aujourd’hui pour m’accompagner à Cruix ; je ne sais combien il doit me demeurer, il y avait chez ces dames leur frère de Tavernost, l’aîné, brave et digne homme, qui m’a parlé de toi comme t’ayant vu cité, annoncé çà et là, et en concevant, par cela et par le reste, une opinion qui me l’a fait aimer.

Le voisin de Compchavassou a fait le diable, et avec moi et près des pionniers, à cause de la réparation qu’on fait à la terre ; il prétend je ne sais quoi et il ne le sait pas lui-même, mais il jure, tempête, menace, ne parle que de f…, de procès, d’huissiers, d’assignations, d’argent, etc. C’est un vieux coquin, d’un tempérament colérique, d’une très mauvaise tête et d’une vilaine âme ; incapable de faire ni d’entendre aucun raisonnement qui ait le sens commun, mais qu’au besoin je croirais fort capable d’un mauvais coup. J’ai persisté à faire travailler les ouvriers (car lout ce tapage s’est fait le samedi et hier, durant l’absence du chanoine) ; on n’entreprend rien qui ne soit très juste et très permis, puisqu’on ne passe pas les bornes et qu’on n’a fait que défricher et réparer la partie que les eaux avait dégradée ; mais, afin d’avoir où mettre les pierres qui couvraient cette partie, on a creusé un fossé dont on tire la bonne terre qu’on rejette sur le champ qui sera planté, et ce fossé sera recomblé de ces pierres, qu’autrement il aurait fallu emporter je ne sais où ; ce sera le lieu où passeront les eaux, et la haie sera en deçà sur notre fonds. Cet original veut qu’on ne puisse pas, quoique ce soit chez nous, ôter la terre de son voisinage pour y substituer des pierres ; il crie comme un sorcier, dit pis que pendre des gens d’église et voudrait faire un procès au chanoine. Quand j’ai vu qu’il ne pouvait entendre à rien, je lui ai dit qu’il se pourvoirait et entreprendrait en justice tout ce que bon lui semblerait, mais que je ferais suivre les intentions de mon beau-frère et que les ouvrièrs ne quitteraient pas qu’ils n’eussent fini. Effectivement, ils vont leur train et cela s’avance.

Eudora s’est enrhumée à force de crier hier en plein air, pour un caprice ; elle a une âcreté de sang prodigieuse que le froid fait ressortir au long de ses cuisses et autour de ses petites affaires ; elle est, pour toute boisson, à l’eau de réglisse et au régime de bouillon de raves et de végétaux pour aliments. Je crois, en vérité, que l’hygiène doit faire une grande partie de son éducation. Elle a des jours où il me semble que je la donnerais pour rien ; elle a des moments qui me rendent toutes mes espérances.

288
[À ROLAND, À LYON[125].]
Samedi soir, 1er décembre 1787, — [du Clos].

J’attendais notre commissionnaire comme le Messie ; j’ai bien savouré ton in-folio, et c’est ton observation seule qui m’a fait regarder le format, car j’aurais juré qu’il était plus petit. Quel plaisir de se rencontrer dans ses idées comme dans ses sentiments et de n’avoir jamais de projet que l’autre n’ait déjà médité de son côté ! J’en étais, avec la petite depuis vingt-quatre heures, à l’expédient que tu m’indiques ; j’avais relu le plan de Julie et je trouvais que nous nous en étions trop écartés. Entraînés par les circonstances, dominés par le besoin, nous nous occupons trop ou pas assez de notre enfant. Extrêmement occupés, et dans un genre qui veut de la tranquillité, nous exigeons de lui du travail et des leçons sans nous donner le temps de lui en faire prendre le goût ou de choisir les moments où il est le mieux disposé ; puis, s’il arrive quelque crise, nous voulons le silence et nous employons tout pour l’obtenir, parce que sans lui nous ne pouvons suivre nos travaux. « Ce qui nourrit les criailleries des enfants, dit Julie, c’est l’attention qu’on y fait soit pour leur céder, soit pour les contrarier. Il ne leur faut quelquefois, pour pleurer tout un jour, que s’apercevoir qu’on ne veut pas qu’ils pleurent. Qu’on les flatte ou qu’on les menace, les moyens qu’on prend pour les faire taire sont tous pernicieux et presque toujours sans effet. Tant qu’on s’occupe de leurs pleurs, c’est une raison pour eux de les continuer ; mais ils s’en corrigent bientôt quand ils voient qu’on n’y prend pas garde ; car, grands et petits, nul n’aime à prendre une peine inutile. »

Voilà, mon bon ami, sur quoi nous n’avons pas la conscience bien nette. Les enfants de Julie étaient heureux et paisibles sous ses yeux, mais ils n’étaient assujettis à rien, et tenus à cela seul de laisser aux autres la liberté dont on les faisait jouir. Nous voulons aussi qu’on nous laisse eu paix, cela est juste ; mais, comme nous donnons par moments de la contrainte, l’enfant s’en dédommage comme il peut. D’ailleurs, il ne faut pas nous le dissimuler, notre petite est forte et d’une volonté décidée ; mais elle n’a point de sensibilité, et aucun goût heureux ne s’est encore développé chez elle ; il faut bien que ce soit en partie notre faute, et que nous n’ayons pas su lui en inspirer. Il y a plus, c’est que nous risquons toujours de nous égarer davantage en voulant dompter par la force ou la crainte ce que nous avons cru ne pouvoir gagner autrement ; car, en nous aigrissant réciproquement, nous serons malheureux et notre enfant contractera une dureté, une contrariété insupportables.

J’ai donc résolu :

1° De ne jamais me fâcher, et d’être toujours égale et froide comme l’équité, dès qu’il s’agira d’une correction quelconque ;

2° De ne jamais employer ni fouet, ni tapes, ni mouvement, ni ton qui décèle l’impatience. Les coups, quels qu’ils soient, me semblent odieux, faits pour endurcir, avilir et fermer pour jamais toute issue au sentiment. C’est encore sur quoi nous avons quelques mea culpa à nous donner ; dans le premier âge, lorsque l’enfant portait la main sur quelque chose qu’il ne devait pas toucher et qu’il ne la retirait pas au premier mot, il nous semblait qu’un petit coup sur cette main rebelle était du meilleur effet. Mais ce petit coup a amené le fouet, l’enfant est devenu taquin, et nous nous sommes désolés ; ce petit coup fut une grande erreur ; il est temps d’en revenir, et nous n’avons plus un moment à perdre pour cela ;

3° Il faut faire en sorte que l’enfant se plaise avec nous plus qu’avec qui que ce soit ; il s’agit donc de rendre son sort plus doux en notre présence qu’il ne saurait être autrement. Ceci ne serait peut-être pas fort difficile dans un gynécée où la mère, travaillant à des ouvrages de main, veillerait doucement sur l’enfant charmé d’être sous ses yeux. de causer quelquefois avec elle et de l’imiter dans ses petits ouvrages. Mais dans un cabinet, entre deux bureaux, où règnent l’application sévère, le silence absolu, il est tout simple que l’enfant s’ennuie ; surtout si, lui défendant jusqu’au chant ou à un petit babillage, par lequel il cherche à se dédommager de ne pouvoir adresser la parole à personne, on le contraint encore à faire telle ou telle chose qui demande quelque attention.

Voilà ce qui s’appelle les contrariétés d’état ; tous ceux qui ont fait des traités d’éducation n’ont jamais considéré l’homme de cabinet ou de telle autre profession, mais le père ou la mère sous les seuls rapports de ce titre et uniquement occupés à en suivre les devoirs ou, du moins, en leur soumettant tout le reste. Mais il faut particulariser les cas : tu as des travaux à suivre, et je suis trop heureuse de pouvoir t’aider en cela, car je suis épouse autant que mère et avant de l’être devenue. Cherchons donc, en demeurant à nos bureaux, à faire que l’enfant nous y voie sans peine et se trouve bien d’être auprès de nous. Pour cela, imposons des contraintes qu’il ressente avec d’autres, et laissons-le libre avec nous ; à titre de représailles, bien entendu. Si la nature ne l’a pas fait naître pour les belles connaissances, ne pressons pas l’instruction, formons le caractère de préférence à tout, et que le reste vienne par inspiration, non par contrainte. Caresses et privations, tenons-nous-en à ces moyens, et que, dans l’exercice de ces choses, l’enfant sente la justice ou la nécessité autant que l’effet de notre tendresse.

Voilà le troisième jour que je n’exige rien ; elle lit cinq ou six fois dans la journée, par ennui, et s’en prévaut comme d’une bonne action ; sans donner tout à fait dans la petite hypocrisie, je veux bien en être un peu la dupe ; on me presse toujours le soir pour la musique, et j’ai toujours aussi mille raisons pour rendre la leçon tardive, souvent courte, gaie et facile.

Notre grande affaire, c’est l’obéissance ; il y a eu des crises ; j’ai prononcé une privation, on a crié à tue-tête, je n’ai pas eu l’air de m’en embarrasser et j’ai continué ou fait semblant de coutinuer mon travail comme dans le plus parfait recueillement ; il a bien fallu finir, et cela n a pas été très long.

J’avais aussi commencé la copie du Voyage quand j’ai reçu ta lettre, parce que j’avais réfléchi que, n’y ayant rien que je n’adoptasse, excepté quelques petites choses de la première page, nous serions toujours à temps d’y revenir et qu’il était mieux de réserver pour ta présence les articles du supplément sur lesquels il me fallait te consulter.


289

[À BOSC, À PARIS[126].]
28 décembre 1787, — de Villefranche.

Me voici en ville, et venue de ce matin. Mardi, je joins mon seigneur et maître à Lyon, où vous nous adresserez vos lettres jusqu’à nouvel avis, si cela vous arrange.

Je n’entends rien dire de ce pauvre Lanthenas, qui sans doute est dans les affaires jusqu’au cou ; je lui écrirai lundi.

Je joins ici une lettre que vous voudrez bien envoyer, à moins qu’il ne vous déplaise pas de la remettre à mon bon oncle, en vous promenant et allant lui demander sa soupe. Vous lui feriez vivement plaisir, et vous choisirez ce qui vous en donnera.

L’année finit ; c’est encore une d’écoulée en bonne amitié et franchise, à quelques gronderies près ; puissions-nous en compter ainsi cinquante et plus ; adieu. Je viens de voir que l’adresse de M. Besnard est aux Carrières-Charenton, chez M. Cottin, et non M. Cousin, comme je l’avais marqué, marchand de vins en gros. Pourvu que cela soit parvenu !

Si vous vouiez que je vous parle franchement, j’aurais mieux aimé que vous eussiez ma grande silhouette qui est fort bien et que vous auriez lavatérisée avec intérêt, que de la voir à une personne qui n’en veut pas couper la ridicule coiffure, parce qu’elle trouve que cela la distingue et fait reconnaître pour silhouette de femme ; mais je n’ai pu faire autrement, et je m’en venge en plaisantant celle qui ne cherche pas la ressemblance de son ami, mais l’air d’un galant portrait.

Quoi qu’il en soit, faites-moi participante de vos découvertes, heureuses ou autres, conjecturales ou motivées.

Adieu, salut et bonne amitié de tout mon cœur.

  1. Ce qui est aujourd’hui le commencement du quai de la Charité. — La maison de Chamburcy était une partie du magnifique hôtel que s’était fait construire sur ce quai, ai XVIIIe siècle, le président Rigod de Terrebasse.
  2. Ms. 6239, fol. 276.
  3. Sur M. de Chalons, voir lettre du 12 décembre 1780.
  4. C’était là, dans la maison qui porte aujourd’hui le numéro 15, que demeuraient les demoiselles Malortie et qu’elles cachèrent Roland en 1793. — Voir Appendice D.
  5. Il semble, à certaines allusions soit de cette Correspondance, soit des lettres inédites de Lanthenas de la collection Morrison, qu’il était entré alors dans une maison de banque, probablement chez le fermier général Tronchin. Quant aux marches de Bosc, ce ne peut être que ses longues courses botaniques du dimanche.
  6. Ms. 6239, fol. 192-193.
  7. L’usage du pays, quand on tue un porc, est d’envoyer des boudins à ses amis.
  8. L’assemblée des Notables, dont Calonne avait fait décider la convocation le 29 décembre 1786, devait se composer de cent quarante membres pris parmi le clergé, la noblesse et la magistrature.
  9. Collection Alfred Morrison.
  10. Ms. 6239, fol. 194-197.
  11. Antoine-François Delandine (1756-1820). Il était, en 1786, directeur de l’Académie de Lyon. Les Observations qu’il venait d’envoyer à Madame Roland sont ses « Observations sur les romans et en particulier sur ceux de Mme de Tencin. », qu’il avait dû lire à une séance publique de l’Académie, et qu’il avait mises en tête des Œuvres de Madame de Tencin, 1786, 7 vol., in-16. — On verra plus loin que les relations entre M. et Mme Delandine et les Roland devinrent très suivies. Il fit paraître, en 1787 et 1788, à Lyon, une sorte de Magazine intitulé : Le Conservateur, et y imprima, au tome II de 1788 : 1° une partie du Voyage en Suisse de Madame Roland (p. 14-95) ; 2° le discours de Roland sur « Un des moyens de connaître les femmes » (p. 247-256).

    Il fut député du Forez au États généraux, et nous le retrouverons en 1791 en bons rapports avec les Roland. Arrêté dans le Forez et emprisonné à Lyon, au Récluses, en 1793, il publie en 1797 son Tableau des prisons de Lyon, où il y a plus de phrases que de faits.

    Polygraphe et bibliographe, il est assurément le plus fécond des écrivains lyonnais.

    Sa femme était fille de Péronnet de Gravagneux, avocat et notaire à Lyon (Catal. des Lyonnais dignes de mémoires. etc., art. Péronnet).

  12. Voir lettre du 21 mars 1789 à Varenne de Fenille.
  13. Boïardo (1430-1494), l’auteur de l’Orlando innamorato.
  14. Berni (1490-1536) a refait, burlesque, le poème de Boïardo.
  15. Les Saisons de Thomson (Madame Roland écrit Thompson) avaient paru en 1730 et la première traduction française est de 1759 ; mais Madame Roland pouvait lire tant bien que mal l’original. — Voir la lettre suivante.
  16. On trouve, aux papiers Roland (ms. 6244, qui contient les manuscrits de jeunesse de Marie Phlipon), de longs extraits ou résumés de l’Esprit des lois (fol. 147-170), ainsi que des Principes de droit naturel, de Burlamaqui (fol. 6175). Ces derniers extraits du publiciste génevois sont datés de 1774.
  17. Nous avons dit que l’avocat Pezant était de l’Académie de Villefranche depuis 1744. Il était donc certainement septuagénaire en 1778.
  18. C’est-à-dire à ne plus faire ménage commun avec le chanoine.
  19. Des notes de la main de Madame Roland (ms. 6239, fol. 200) complètent ces comptes de ménage ; nous ne croyons pas inutile de les reproduire ;

    Ce 30 janvier 1787.

    Donné le congé à Saint-Claude, honnête homme et serviteur actif, mais dont le caractère, trop difficile pour ses camarades, et le ton querelleur, que les maîtres mêmes ne pouvaient lui faire baisser quand il l’avait pris, m’ont obligé à renvoyer de mon service, pour la paix du ménage. Ce n’est pourtant pas sans regret.


    Ce 24 février 1787.

    Compté avec la boulangère et payé pour l’année 
     213 l. 2 s.

    Pain de la salle.
    233 liv. pain blanc à 1 s. 6 d.
    920 liv. à 2 s. 9 d.
    291 liv. à 2 s. 10 d.
    ______
    Total : 1,444 liv.
    103 liv. pain bis. à 1 s. 9 d.
    Plus, pour les cuissons du pain cuisine à compter sur le pied de 3 novaines de blé 
     7 l.

    Sommes alors à la campagne : je donne 6 livres à chacun des autres domestiques de la campagne. et des petits présents aux enfants des plus pauvres vignerons ; je fais aussi quelque cadeau aux filles à la foire de la Pentecôte et suivant les diverses occasions.


    Cette année a été beaucoup plus coûteuse pour le ménage que l’année précédente : maladie de la cuisinière, repas dans l’année et monde aux vendanges, voilà les principales causes. D’ailleurs, la campagne a fourni un peu moins de jardinage, etc., à cause de la grande sécheresse.

    Je n’aurai pas de relevé net des œufs et du beurre, parce que, m’étant trouvée à la campagne au printemps et en automne, avec compagnie, et le ménage de la ville subsistant toujours, le partage et l’emploi ne laissaient pas la même facilité pour le compte.

    Je n’ai presque pas vendu de beurre et j’ai touché en vente de fruits 18 livres. Il me reste quelque chose à toucher, mais j‘aurai des frais à déduire.

  20. Le chanoine.
  21. chaillé, inconnu.
  22. Louis-Charles de Machault. — Voir lettres des 17 janvier et 26 août 1783.
  23. À Beligny, aux portes de Villefranche. — Ce qui suit est une allusion aux démarches que faisait alors Roland (voir note de la lettre du 18 août 1786) pour que Braun fût officiellement autorisé à établir un manufacture à Villefranche.
  24. L’assemblé des Notables.
  25. Jean-Rodolphe Perronet, « premier ingénieur des ponts et chaussées de France » (Alm. royal de 1786, p. 565), le célèbre collaborateur de Trudaine. — Au même Almanach royal nous trouvons, p. 567, parmi les « ingénieurs du Roi pour les ponts et chaussées » le nom de « M. Dumoustier en résidence à Compiègne ». C’est lui, sans doute, bien que Madame Roland l’appelle Desmoutier, qu’après la construction du pont de Sainte-Maxence on appelait à Paris
  26. Des frères Cousin.
  27. Ms. 6239, fol. 198-199.
  28. Roland, parti pour Lyon le 5 décembre 1786, allait rentrer le 20 janvier.
  29. Il s’agit probablement du Supplément au journal général de France, par de Sutières-Sarcey, janvier-décembre 1787 (voir Hatin, p. 19, 65).
  30. Cousin-Despréaux.
  31. Geay, inconnu. — Panissière, gros bourg du Forez où l’on fabriquait des toiles.
  32. Allusion à une anecdote bien connue sur Mme de Tencin.
  33. L.a., 2 pages in-8° (collection Étienne Charavay). — Il y a, dans un coin de la lettere : « M. d’Antic ». — On trouve en outre, à la fin, de l’écriture de Bosc : « Cette lettre est de Madame Roland et m’a été adressée sous mon ancien nom. Signé : Bosc. »
  34. Jean hofer, né le 3 mars 1720, à Mulhouse, mort dans la même ville le 4 septembre 1787, docteur en médecine (de l’Université de Bâle), membre du Grand Conseil ou Sénat (avec le grade de sixainier) de la République de Mulhouse en 1748. « Naturaliste distingué, il possédait un riche cabinet de minéraux, surtout de pétrifications, connu et visité des savants. Il était en correspondance avec un grand nombre de savants suisses et allemands… et avec plusieurs journaux consacrés à l’histoire naturelle… » Le biographe auquel sont empruntés ces détails (Aug. Stoeber, Recherches biographiques et littéraires sur les étudiants mulhousiens immatriculés à l’Université de Bâle de 1760 à 1805, Mulhouse, veuve Bader et {{cie}], 1880) mentionne, parmi les correspondants de Hofer, J.-S. Schweter, de Weimar, et, parmi les publications auxquelles il collaborait, les Acta Helvetica, t. I, 1752, et t. IV, ainsi que le Journal fur die Liebhaber des Steinreichs und der Konchyliologie de Schweter, Weimar, ann. 1773, « qui contiennent de Jean Hofer des travaux très remarquables ». — Jean Hofer a laissé deux ouvrages Tentamen lithologicum de Polyporitis et Zoophytis petrefactis, et un Manuale pharmaceuticum minorum urbium, Bâle, in-8°. L’auteur, que les biographes appellent « Jean Hofer III », pour le distinguer de son grand-père Jean Hofer Ier, de son père Jean Hofer II (1697-1781), auquel il dédia son Manuale, et de son fils Jean hofer IV (1746-1810), est le plus illustre de cette lignée de savants mulhousiens, à la fois bourgmestre de la ville, médecin et naturaliste. Il avait épousé Cléophée Mieg. (Détails communiqués par M. Auguste Thierry-Mieg, de Mulhouse.)

    Il est probablement le Hofer auquel la France protestante de Haag (1er édition, 1885) consacre une courte notice.

    On voit que Bosc, en mettant Roland en relations avec Hofer pour les recherches de son Dictionnaire, l’adressait à un maître. — Hofer fournit à Roland de précieuses contributions (voir Dict. des manuf., t. III, Disc. prélim., p. cxx et p. 99. — Madame Braun, dont nous avons déjà parlé, contribua aussi à mettre Roland en correspondance avec Hofer, qui était son parent éloigné et surtout son tuteur. (Lettre de Roland à Bosc, du 8 novembre 1786, inédite, coll. Morrison.)

    Roland et sa femme, après avoir parcouru la Suisse, allèrent voir Hofer à Mulhouse, aux premièrs jours d’août 1787 (Voyage en Suisse, t. III de l’éd. Champagneux, p. 379-383), un mois avant sa mort.

  35. Du Discours préliminaire qui devait paraître en tête du tome III du Dictionnaire des manufactures, et que Roland avait publié dès 1786.
  36. Bosc, IV, 116 ; Dauban, II, 557.
  37. Roland écrit à Bosc, le 24 janvier 1787 (collection Morrison) : « J’arrive, Monsieur le drôle, pour trouver une certaine lettre du 15, ans laquelle vous vous avisez de dire à ma moitié qu’elle est délicieuse, etc… À propos donc, que je me réconcilie avec vous, car je lis dans la même lettre : « une femme doit obéir à son mari… »
  38. La Harpe faisait au Lycée, depuis 1786, son cours de littérature.
  39. Voir Rec. Join-Lamber, lettre CXI et CXII, du 20 janvier 1780. C’est ce jour-là que Roland et Marie Phlipon s’étaient définitivement engagés l’un à l’autre.
  40. Collection Alfred Morrison.
  41. Collection Alfred Morrison. — La lettre est sans date, mais, Bouvard de Fourqueux ayant été contrôleur général du 8 avril au 1er mai 1787, elle se place nécessairement entre ces deux dates. — Nous datons la lettre de Lyon, parce que Roland écrit à Bosc, de Lyon, le 18 avril 1787 (coll. Morrison) : « D’aujourd’hui en huit [c.-à-d. le 25 avril] nous partons… », et que, dans la lettre suivante, Madame Roland dira : « Nous venons de passer troi semaines à Lyon… » Ce séjour avait donc dû commencer vers le 4 avril.
  42. Calonne avait dû, devant l’hostilité des Notables, se retirer le 8 avril 1787, et Bouvard de Fourqueux, maître des requêtes, gendre de Trudaine de Montigny, lui avait succédé pour trois semaines. Il avait été associé à l’administration de son beau-père durant les dernières années, c’est-à-dire un peu avant 1777 (Condorcet, Éloges de Trudaine de Montigny. Roland pouvait donc espérer de voir le système de Turgot reprendre faveur, et il s’empressait de faire offrir à M. Fourqueux et les deux premiers volumes de son Dictionnaire et le Discours préliminaire, paru en 1786, qui devait ouvrir le troisième.
  43. Mme de Vaubarel, inconnue. — Quant à « l’intrigant », il est probable que c’est Delaconté ou bien Reith de Servières, dont nous parlerons plus loin. — Voir lettres des 23 mai et 27 novembre 1787.
  44. Il y a, dans la collection Morrison, deux lettres de Roland à Bosc, des 18 avril et 8 mai 178, sur le même sujet. Il s’agit de certains renseignements sur les couleurs employées en peinture.
  45. Bosc, IV, 116 ; Dauban, II, 558.
  46. Bouvard de Fourqueux quitta le contrôle général le 1er mai. Madame Roland ne pouvait encore, le 2, connaître la nouvelle. Mais il est probable qu’il en courait quelque bruit. — Il y a patrie dans le texte de Bosc. Mais il semble qu’il faufrait lire partie.
  47. Collection Étienne Charavay : provient des papiers Barrière.

    Mlle Cl. Bader a publié la plus grande partie de cette lettre dans le Correspondant du 25 juin 1892.


    L’autographe a figuré dans la vente N. Charavay du 20 janvier 1899.

  48. Les deux bénédictins, le prieur Jacques-Marie et le curé de Longpont. C’est le premier — peut-être en qualité de visiteur de l’ordre ? — qui était allé « faire une tournée », et c’est le curé de Longpont qui était parti avec Roland pour une « promenade en Dauphiné », et qui devait, deux mois après, accompagner Roland en Suisse (Mém., II, 252 ; — Voyage en Suisse, p. 337). — Roland écrira à Bosc, le 28 mai 1787, (collection Morrison) : « Ne pestez pas, comme vous le dites, car je retourne à la Chartreuse vous retenir une place. J’en suis pourtant revenu, écrasé de fatigue, faisant 15, 16, 17 lieues par jour, souvent à pied, en bottes, et une chaleur excessive, etc… »
  49. Nous avons déjà dit que « la belle amie » c’est Mme Chevandier, et que Chevandier était un commerçant de Lyon, que Lanthenas connaisait déjà en 1777 (ms. 6241, fol. 255-257). Nous ne pouvons éclaircir davantage cette allusion aux occupations commerciales ver lesquelles Lanthenas s’était alors tourné. — Voir lettre du 8 janvier 1787.
  50. Ms. 6239, fol. 277.
  51. Ceci se rapporte au projet déjà annoncé dans la lettre 272 (avril 1787). Si M. de Fourqueux n’était plus au Contrôle général, son successeur, Laurent de Villedeuil (6 mai — 28 août 1787), n’était pas tout à fait un inconnu pour Roland. (Voir lettre du 14 avril 1784.) Mais c’est surtout Loménnie de Brienne, « chef du Conseil royal des finances » depuis le 1er mai 1787, et déjà considéré comme « principal ministre », bien qu’il n’en ait reçu le titre que le 28 août suivant, qu’il fallait gagner. On savait qu’il projetait de remanier toute l’administration du commerce. Pourquoi ne lui suggérerait-on pas d’appeler auprès de lui un homme expérimenté et formé à l’école des Trudaine ? Mais alor, nécessité absolue que la démarch fût ignorée des bureaux !

    La lettre de Madame Roland arrivait trop tard. Dejà Brienne avait pris ses dispositions (Voir dans Isambert, n° 2343, l’édit du 5 juin 1787, rétablissant les quatres Intendants des finances supprimés en juin 1777,

  52. Collection Alfred Morrison.
  53. Les changements projetés par Brienne dans l’administration du commerce avaient eu lieu. Roland n’avait par grande confiance dans le personnage ; huit ours après sa nomination de « chef du Conseil royal des finances », il écrivait à Bosc (lettre du 8 mai, coll. Morrison) : « On nous menace fort du prêtre, qui, dit-on, menace de devenir le Capo del Capo… » Puis, le 5 juin, l’arrêt réunissant le Conseil royal du commerce au Conseil des finances supprimait en même temps les Intendants du commerce placés sous les ordres du controleur général, à l’exception d’un seul, tolozan, qui resta chargé de tous les détails de l’administration. Bosc se hâta d’annoncer ces graves nouvelles à Roland, qui lui répondit aussitôt (lettre du 11 juin 1787, coll. Morisson) : « Votre lettre du 8, mon cher, m’estomaque un peu. J’étais en correspondance serrée avec M. de Montaran, pour nos affaires de manufactures : tout est en l’air, et je ne sais plus quelle tournure tout cela va prendre. Je vois que les arrangements sont affaire de faveur ; le chef qui nous reste [Tolozan] n’a pas l’idée de la partie ; c’est un homme dur, qui se fait des principes ab hoc et ab hac, et qui pourtant est souple et tout à tous à l’égard de ses chefs à lui ; l’opinion de ceux-ci et son intérêt, voilà sa boussole. Quant à moi, je ne sais que faire ni que dire ; ni par qui, ni à qui je pourrais m’exprimer. Le petit Bl[ondel] a encore de moins que le précédent de n’avoir point de caractère, d’ếtre rogue, dissipé et paresseux par-dessus tout. Avec tout cela, je crois, pour le bien de la chose, et supprimant trois Intendants du commerce sur quatre.) Mais les démarches recommencèrent en décembre, lorsqu’on apprit que Brienne formait de nouveaux projets de réforme. – Voir lettre du 27 novembre 1787. qu’elle ne doit en effet rouler que sur un seul homme… »

    En tout cas, les changements opérés pouvaient en faire craindre d’autres, notamment la suppression des inspecteurs, réclamée depuis longtemps au nom de la liberté de l’industrie. — On était loin des espérances du mois d’avril !

  54. Probablement celle de Pierre Roland, le curé de Longpont.
  55. Ms. 6239, fol. 201-202.
  56. Le fils de Cousin-Despréaux, le viel ami que Roland avait à Dieppe. Son père l’avait envoyé faire auprès de Roland un apprentissage d’élève-inspecteur des manufactures (voir lettres suivantes, notamment du 18 novembre 1787). Il semble que l’essai n’ai pas été heureux.
  57. Phelipe, receveur de la direction des Aides à Villefranche (Alm. de Lyon, 1787, article Villefranche).
  58. Son Voyage en Angleterre, qu’ell avait rédigé (voir lettre du 13 août 1784) et que Champagneux a imprimé dans son édition (t. III, p. 210-285).
  59. Voir sur Morel la lettre du 23 novembre 1785. — Il semble que ce médecin, qui était « associé du collège des médecins de Lyon », fut retourné dans cette ville. Cependant il continué, dans les Almanach de Lyon, à figurer comme médecin à Villefranche.
  60. Probablement une petite Chevandier.
  61. Tholozan de Montfort, prévôt des marchands, frère de l’Intendant du commerce, à moins que celui-ci n’eût fait à cette époque un voyage à Lyon, son pays natal.
  62. Ms. 6238, fol. 261-262. – Cette lettre n’a pas de date au ms., mais elle est des premiers jours de septembre, puisque Madame Roland y annonce à son mari la mort de Hofer, qui est du 4, ainsi que nous l’avons dit plus haut (lettre 269).
  63. Les Roland, dans leur rapide voyage en Suisse, avaient vu à Zurich le célèbre pasteur Gaspard Lavater, son frère Diethelm, médecin et naturaliste, et le professeur Jean Gessner et visité les cabinets d’histoire naturelle de ces deux derniers. C’est probablement d’une lettre de l’un d’eux, contenant des renseignements pour le Dictionnaire de l’inspecteur, que Madame Roland parle ici.
  64. Le fils de Cousin-Despréaux.
  65. Joseph, le domestique qui accompagnait Roland à Lyon. — Voir lettres suivantes.
  66. Ms. 6239, fol. 203-204.
  67. Déchirure du papier.
  68. L’expédition du mémoire que Lanthenas devait faire parvenir, par intermédiaire, à Brienne ; nous avons dit (lettre du 23 mai précédent) que la démarche n’eut lieu qu’en décembre.
  69. Tolozan, plus à ménager que jamais puisque depuis juin il était l’unique Intendant du commerce.
  70. Tolozan devait avoir soixante-cinq ans au moins !
  71. M. César de Nervo, ancien conseiller à la Cour des monnaies de Lyon, seigneur de Theizé (Almanach de Lyon, 1785, p. 147 et 169), et par conséquent très proche voisin du clos.
  72. Déchirure du papier.
  73. Ceci doit s’entendre du bail des locataires, car la maison était la propriété des Roland.
  74. Déchirure du papier.
  75. Ms. 6241, fol. 229-230.
  76. Probablement un portrait de Marie Phlipon, ou un des deux pastels représentant l’un Phlipon, l’autre sa femme, qui sont aujourd’hui au Musée de Lyon (don de Mme Chaley, petite-fille des Roland). – Voir Appendice V.
  77. Bosc, IV, 118 ; Dauban, II, 559.
  78. Il n’était pas commencé au début de septembre (voir lettre 278). C’est donc en septembre-octobre qu’il a été écrit en grande partie.

    Quant au Voyage en Angleterre, Madame Roland ne dit pas tout à fait la vérité à Bosc puisque nous avons vu (lettre 227) qu’elle l’avait fait lire au doyen Dessertines.

  79. Alix, village à une lieue au sud du Clos, entouré encore aujourd’hui de grands bois et célèbre alors par son chapitre de chanoinesse (où Mme de Genlis, enfant, avait été quelque temps).
  80. Bosc, IV, 118 ; Dauban, II, 560. — Cette lettre est mise par Bosc au 24 octobre 1787. Barrière, qui l’a donnée aussi (t. I, p. 323), la met au 24 octobre 1786. Mais nous croyons qu’ils se trompent tous deux, et qu’il aurait fallu placer la lettre à la fin de mars 1785 (le 24, si on conserve la date du jour), pour les raisons suivantes :

    1° Il ressort de sa lettre que Madame Roland, depuis son retour au Beaujolais, n’était pas encore allée à Lyon, où elle n’alla pour la première fois qu’en juin 1785;

    2° Dès 1786, nous voyons les Roland brouillés avec les de Villers ;

    3° La description faite de la saison s’applique beaucoup mieux à un printemps tardif qu’à un hiver précoce ;

    4° Les allusions aux « éternelles mangeailles… Si j’étais la maîtresse, je ne donnerais à manger de trois ans… », concordent bien avec la lettre à Roland du 16 mars 1785.

    Toutefois, faute de moyens de détermination plus complets, nous avons laissé cette lettre à la place que Bosc lui avait donnée, la suite de la Correspondance n’exigeant pas qu’elle fût nécessairement reportée à celle que nous lui aurions attribuée.

  81. Ms. 6230, fol. 205-215.
  82. Du bourg de Theizé.
  83. Cousin-Despréaux.
  84. Laurent Perret, un des domestiques du Clos (Inventaire du 18 août 1793, Archives du Rhône, série Q).
  85. Mme Trude. — Voir Appendice B.
  86. Phlipon mourut dans l’hiver de 1787 à 1788.
  87. Les Trude avaient quitté leur commerce de miroiterie de la rue Montmartre et s’étaient retirés à Vaux, près de Meulan.
  88. Chappuis, — inconnu.
  89. Claudine, la servante du chanoine.
  90. Paysanne voisine du Clos. — Voir lettre du 22 novembre.
  91. On verra plus loin qu’Auguste était le fils de M. et Mme Chevandier. Nous nous demandons si cet enfant, dont Madame Roland augurait mal, ne serait pas Jean-auguste Chevandier, né à Lyon, le 23 juillet 1781, député en 1831, pair de France en 1837, propriétaire des verreries de Saint-Quirin (Meurthe), mort en 1865, et père de M. Chevandier de Valdrône, député et ministre du second Empire.
  92. Nous ne savons qui est ce Lubac avec le jeune homme « faisait de courses » dans Lyon. C’était probablement l’élève-inspecteur de Roland.
  93. François-Marie Ducreulx de Trézette, sous-lieutenant de la maréchaussée, à Villefranche (Alm. de Lyon, 1786).
  94. Garnier, — inconnu.
  95. La mère des deux frères Cousin, grand’mère du jeune homme.
  96. D’élève-inspecteur des manufactures, commission qui aurait comporté des appointements.
  97. À Cousin Despréaux, qui devait se trouver alors à Rouen. — Voir lettre suivante.
  98. On retrouve, dans toute la correspondance de Roland et de sa femme, dans tous leurs écrits, l’antipathie contre le marchand opposé au fabricant. C’est une doctrine économique discutable, mais non un préjugé social.
  99. Voir la lettre du 18 septembre 1787.

    Le chanoine s’était enfin décidé à céder la jouissance du Clos à son frère. — Voir ms. 9533, fol. 125, une pièce d’où il résulte que, depuis la Saint-Martin de 1787 (11 novembre) jusqu’en décembre 1791, Roland à administré le domaîne.

  100. Chalon, — inconnu.
  101. Il semble résulter de ce passage qu’une parente de Lavater, Mme Escher, et le frère du pasteur zurichois, le médecin Diethelm Lavater, avaient écrit au CLos pour annoncer leur arrivée à Lyon. (Cette Mme Escher, née Lustin ou Lestin (?), était sans doute de la famille illustrée par Jean-Conrad Escher de la Linth.)

    Ils devaient s’y rencontrer avec un autre ami de Lavater, Heisch, qui venait d’arriver à Lyon, d’où il écrivit à Lavater, le 24 novembre, pour lui raconter ses entretiens avec Roland, une longue lettre qu’a publiée M. Finsler (p. 52*).

    Roland, de son côté, écrivait à Bosc le 25 novembre (ms. 9532, fol. 165) pour lui recommander Heisch et son élève, le jeune baron de Vietinghof, qui l’accompagnait.

    Madame Roland, peu familiarisée avec les noms zurichois, les estropie quelque peu : Dietschen pour Diethlem ; n’aurait-elle pas, de même, lu Lustin pour Usteri ? Les Usteri de Zurich étaient alliés aux Lavater et aux Escher.

  102. Corléac, — inconnu.
  103. Du chanoine-chantre Dominique Roland pour son doyen Dessertines, qui devait être alors à Lyon, où il était associé de l’Académie et fort répandu dans les sociétés littéraires.
  104. Ms. 6239, fol. 213-214. — La lettre porte le timbre de la poste de Villefranche.

    Nous reproduisons in extenso la suscription, qui donne la nouvelle adresse de Roland à Lyon.

  105. Comme on le voit, la lettre précédente a été écrite le 18 au matin, mais pour n’être expédiée que le jeudi 22, avec le paquet de linge ; c’est pourquoi elle a un post-scriptum du 20. — Celle-ci est écrite le 18 au soir et expédiée par la poste.
  106. Déchirure du papier. Nous suppléons le mot. Nous indiquons plus loin, par des crochets [], les autres déchirures, en suppléant quand nous le pouvons.

    Il n’y avait en effet d’arrivée à Lyon, pour les lettres venant par la route de Bourgogne, que les lundi, jeudi et samedi (Alm. de Lyon).

  107. L. aut, 2 p. in-8°. N° 1039, partie de la vente du 21 janvier 1856. Laverdet, expert. — Nous transcrivons l’analyse et les citations du catalogue.
  108. Sic, dans le texte que nous transcrivons.
  109. Ms. 6239, fol. 215-216.
  110. Madame Roland, du jour où Bosc lui avait fait lire le livre de Lavater (voir lettres du 29 mars 1784 et suivantes), s’en était éprise. C’est avec enthousiasme qu’elle raconte, dans son Voyage en Suisse (p. 352-356), des entretiens que son mari et elle eurent à Zurich, en août 1787, avec le bon pasteur zurichois. (Cf. Mémoires, t. II, p. 251) — Mme Taillet, arrière-petite-fille des Roland, conserve dans son château de Rosières, près Bourgoin, deux dessins à la silhouette noire, faits par Lavater, et représentant Roland, Madame Roland et leur fille. Ce sont ceux qu’avait Bosc en 1820. (Barrière, t. I, p. 275.)
  111. Voir, sur Le Camus, la lettre du 11 août 1786. — Il habitait la « Maison de l’hôpital », à l’angle de la rue du Puits-du-Sel (devenue aujourd’hui le quai Pierre-Seize) et de la rue Saint-Paul. Cette maison, qui existait encore il y a une vingtaine d’années, a été remplacée par une construction neuve ( n° 90 du quai de Pierre-seize et 91 de la rue Saint-Paul). Les Almanachs de Lyon se bornent à signaler « le cabinet de M. Le Camus » (p. 225 de l’Almanach de 1784), sans dire où il se trouvait. Roland, dans une longue lettre à Bosc (collection Morrison, inédite), sans date, mais qui paraît être des premiers mois de 1789, en fait une merveilleuse description. Il énumère non pas seulement une bibliothèque de 60,000 volumes (!), « un beau cabinet d’histoire naturelle, quant à la partie minéralogique surtout, un cabinet de physique…, un laboratoire de chimie…, un observatoir, etc… », mais aussi « des jardins délicieux…, serre chaude, temple de Rousseau, pavillon chinois, hermitage…, pièces d’eau en quantité, de toutes les formes, à toutes les hauteurs, cascades jaillissantes, ruisseaux, etc… » Une lettre du savant botaniste lyonnais, M. Antoine Maguin, professeur à l’Université de Besançon, nous apprend que le jardin en étages de Le Camus était aux Fontanières, sur le quai des Étroits.

    Nous avons d’autre part (Alm. de Lyon, 1790, p. 170), que Le Camus était président de la « Société philosophique des sciences et arts utiles de Lyon », fondée le 17 mars 1785, et que cette Société « avait formé un jardin de botanique et un laboratoire de chimie » où l’on avait fait des expériences et donné des cours publics. Le jardin botanique de cette Société était à la Maison Pilata, au bas de la montée Saint-Barthélemy.

  112. François-Joseph-Mamert de Jussieu de Montluel (1729-1797), ancien conseiller à la Cour des monnaies de Lyon, parent de l’illustre Antoine-Laurent de Jussieu, demeurant place de Louis-le-Grand (place Bellecour), était le collègue de Roland à l’Académie de Lyon, où ils avaient été chargés ensemble de divers rapports (voir Dict. des manuf., II, 2e partie, p. 125 ; — Registre de l’Académie de Lyon, 28 juin 1785, 29 janvier 1788). Il paraît avoir été fort lié avec Roland (voir lettre du 19 juin 1785). — Nous ne savons rien sur sa collection de tableaux.
  113. Lire de Juys. — M. Delafond de Juys, procureur du Roi honoraire au bureau des finances de Lyon, possédait, rue de l’Arsenal (aujourd’hui rue du Plat, n° 25), un hôtel remarquable qu’il avait fait décorer de statues par Barthélemy Blaise, sculpteur lyonnais alors en renom. L’hôtel existe encore et est occupé par la Faculté catholique des sciences et des lettres. Madame Roland, dans sa lettre à Lanthenas du 3 mai 1790, maltraite fort M. de Juys, devenu alors un adversaire politique.

    (Une partie des renseignements contenus dans les trois notes ci-dessus nous ont été obligeamment fournis par M. J. Buche, procureur au lycée de Lyon)

  114. La Saint-Jean. — Voir lettre 283.
  115. Le Bottier ou le Boitier, hameau à 300 mètres du Clos.
  116. Voir lettre 283.
  117. Madame Roland estropie le nom de cet endroit. Le cadastre porte « Combe Chavassou »
  118. Voir Dict. des manuf., t. II, 2e partie, notamment p. 35 et suiv.
  119. Voir lettre 22.
  120. On trouve, aux Papiers Roland, ms. 6244, fol. 307-310, des fragments de l’écriture de Madame Roland et ressemblent à un mise au net de notes de Roland de collaboration : pour les paragraphes qui sont de Roland, elle ne prend pas la peine de les recopier ; elle se contente de marquer leur place par les premiers et les derniers mots ; ce qu’elle ajoute, ce sont le début, la fin, les liaisons, en un mot le cadre d’idées générales.

    Roland a imprimé ce mémoire dans son Dict. des manuf., t. II, 2e partie, p. 53. sous ce titre : « Essai sur l’état agraire du Beaujolais, celui des parties du Lyonnais qui l’avoisinent, et de l’industrie de leurs habitants. Fait en 1786, lu à la Société royale d’agriculture de Lyon le 20 avril 1787, et en séance publique de la même Société le 16 janvier 1788 ».

  121. On connaît déjà presque tous les noms de cette enumération malveillante : Delandine, Frossard, Le Camus, de Villers, Teissier, Gilibert et Rast. L’autre est le comte de Laurencin (1733-1812), chevalier de Saint-Louis, des Académies de Rouen et de Lyon, membre honnoraire de L‘Académie de Villefranche (Alm. de Lyon, 1787). — Voir sur lui Quérard, France littéraire.
  122. Ms. 6239, fol. 217-218.
  123. Cette lettre de Roland à Lavater, du 23 novembre 1787, se trouve aux Papiers Roland, ms. 9533, fol. 171. Elle a été publiée par M. Finsler
  124. Nous avons déjà dit (lettres 272 et 275) que les Roland, après le renvoi de Calonne, essayèrent de faire agir, d’abord auprès de Loménie de Brienne, pour que, dans les remaniements de l’administration de commerce, annoncés de divers côtés, on fit à l’inspecteur de Lyon, à demi disgracié depuis la chute et la mort de Trudaine, une place en rapport avec les services qu’il croyait pouvoir rendre. Lanthenas et Bosc étaient chargés, en raison de leurs relations à Paris, de trouver des aboutissants.

    « L’intriguant » auquel on s’adressa d’abord, en avril 1787 (voir lettre 272), nous paraît avoir été ce Delaconté dont il est question ici. Mais l’inconvénient de recourir à lui, c’est qu’il opérait pour son compte. C’était un ancien inspecteur des manufactures de la généralité de Paris, qui, disgracié par les Intendants du commerce de Montaran et Tolozan, demandait à rentrer dans le service et proposait des plans de réforme plus ou moins analogues à ceux que Roland voulait présenter. Il est probablement le même que ce Delaconté qui, en 1792, commissaire civil de la Section des Quatre-Nations (Alm. nat. de 1793, p. 550), fut, au dire de M. Wallon (La Terreur, t. I, p. 42), un des organisateurs des massacres de septembre, et qui, quelques jours après, proposait au Ministre de la guerre un canon portatif (Tuetey, t. IV, 1741).

    Mais les Roland, en novembre 1787, avaient un autre intermédiaire. C’était un baron de Servières, ancien officier, correspondant de plusieurs sociétés savantes, auteur de quelques travaux de physique et d’agriculture (voir son article dans Quérard, France littéraire), que Roland avait un peu connu autrefois (voir ms. 6240, fol. 113, une lettre de Roland à sa femme, du 22 novembre 1781) et qui, en 1787, semble avoir eu du crédit auprès du cardinal-archevêque. — Lanthenas et Bosc se trouvaient, nous ne savons comment, en relations avec lui. Lanthenas lui adressa, le 17 décembre 1787, un « Mémoire sur le projet d’une École d’inspecteurs de l’agriculture, des arts utiles et du commerce », en le priant de le communiquer à l’archevêque, mais sans le lui laisser, « puisque tout est perdu dans les bureaux ». Il ajoutait : « Vous travaillerez pour une bonne cause en servant celle des arts utiles. Peut-on dire qu’on les protège quand on voit l’homme qui a le plus fait pour nous les faire connaître, oublié dans le fond d’une province et subordonné à des ignorants ? Vous comprendrez bien de qui je parle » (ms. 9534, fol. 197-198). Le Mémoire que transmettait Lanthenas (ibid., p. 200-203) est trop bien fait pour être de lui. Diverses allusions des lettres de 1787 indiquent qu’il devait sortir de la collaboration des Roland. Il ne tend rien moins qu’à remplacer « l’inspection actuelle des manufactures », coûtant annuellement 294,000 livres, par « un autre cadre d’inspection » qui, tout en coûtant 100,000 liv. de moins, porterait sur toutes les branches du travail national et auquel se rattacherait une école « montée à l’instar de celle des Ponts et Chaussées ». Ce qui prouve bien que ce mémoire a été rédigé ou inspiré par Roland, c’est qu’on y trouve tous les éléments du projet de réforme que l’Inspecteur reproduira, l’année suivante, dans son Dictionnaire des manufactures (t. II, Errata et Supplément, p. 143-144 ; Vocabulaire, p. 131-132.).

    On verra plus loin (lettre du 2 mars 1788) à quelles mesures se réduisirent les projets de réforme de Brienne.

    En somme, les démarches de Roland en 1788 furent vaines, mais il devait retrouver plus tard Servières, qui allait avoir un rôle assez actif dans la Révolution, d’abord en 1791, comme président de la « Société nationale des arts et découvertes », puis en 1792 comme président et ensuite membre du « Bureau de consultation des arts et métiers » (voir J. Guillaume, Procès-verbaux du comité d’instruction publique de l’Assemblé Législative ; idem de la Convention, passim).

    Ce n’est pas ici le lieu d’étudier ce rôle, ni d’exposer ces rapports. Disons seulement que, très cordiaux en février 1792 (ms. 9532, fol. 184-187), ils devinrent fort tendus lorsque Roland fut ministre (J. Guillaume, passim ; cf. ms. 9532, fol. 192). Ajoutons que le baron de Servières prit, à partir de 1794, son nom patronymique, Reth, et qu’en octobre 1796 il était « Directeur des artistes de la fabrication du papier-monnaie » ( N° 224 du catalogue de la collection Étienne Charavay).

  125. Ms. 6239, fol. 219-220. — Le ms. porte « 1er ou 2 décembre ». C’est le 1er, qui était un samedi. — Madame Roland devait encore rester au Clos quatre semaines.
  126. Collection Alfred Morrison.