Lettres de Madame Roland de 1780 à 1793/Lettres/1788

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Imprimerie nationale (p. 1-37).
LETTRES

DE

MADAME ROLAND

ANNÉE 1788.


AVERTISSEMENT.

Nous n’avons, pour 1788, que 26 lettres, dont 21 à Bosc et 1 seulement à Roland. Cela s’explique dans une certaine mesure, si on considère que les tournées de l’inspecteur, encore actives en 1785, alors qu’il avait à faire connaissance avec son nouveau service, devenaient de plus en plus rares ; il s’était mis, comme le lui conseillait sa femme en 1784, à « faire son métier en pantoufles ». Il consolidait ses relations à Lyon ; il prolongeait ses séjours au Clos, qu’il administrait désormais et travaillait à remettre en bon état. D’ailleurs, il semble bien qu’à la veille de la Révolution, l’inspection des manufactures, très attaquée par les partisans de la liberté du travail, bouleversée d’ailleurs par Brienne, se sentant condamnée à disparaître, ne s’exerçait plus guère. Roland et sa femme, s’étant peu quittés, auront eu peu à s’écrire. Mais il faut bien admettre aussi qu’une partie de leur correspondance n’a pas été conservée.

On peut cependant, avec ces 26 lettres, complétées et commentées par les lettres de Roland à Bosc de la collection Morrison, qu’il nous a été permis de consulter, suivre l’évolution qui se fit, en cette année décisive pour la ruine de l’ancienne monarchie, chez Madame Roland et son mari. En 1787, il n’y avait qu’indifférence chez l’une, et résignation irritée chez l’autre ; en 1788, au signal de l’insurrection du Parlement contre Brienne, Madame Roland tressaille ; elle est un moment parlementaire (lettres des 19 et 22 mai, et lettre 301 en juin) ; puis, dès que le Parlement a laissé voir qu’au lieu d’aller au peuple il songe à revenir en arrière, elle s’indigne, sans grand espoir cependant (« Le bien à faire, qui ne s’exécutera jamais », lettre du 1er octobre), mais elle dit nettement qu’elle ne veut ni d’un despote, ni d’une oligarchie (lettres des 8 octobre et 9 novembre), et déjà ses lettres respirent le combat.

Les allées et venues des Roland, dont il faut toujours se rendre compte pour bien suivre la correspondance, ne sont pas toujours, en 1788, faciles à préciser : Madame Roland était allée rejoindre son mari à Lyon le 30 décembre 1787 ; ils en partent, le 6 lévrier 1788, pour Villefranche ; le 20, ils sont au Clos, à surveiller des plantations ; mais, dès le 2 mars, ils sont rentrés à Villefranche, où Madame Roland reste jusqu’au 15 juin ; puis ils retournent au Clos, où leur séjour semble s’être prolongé jusqu’au 25 octobre. Madame Roland revient alors à Villefranche, où elle tombe malade et est obligée de demeurer deux ou trois semaines ; à la fin de novembre et jusque bien avant en décembre, nous la retrouvons au Clos.

Quant à Roland, il n’avait cessé d’aller et de venir entre Villefranche, le Clos et Lyon. Il venait de commencer (en septembre) l’impression du second volume de son Dictionnaire et s’était mis aussitôt à préparer le troisième.

290

[À …, À …[1].]
16 janvier 1788, — de Lyon.

Lettre écrite au nom de son mari, qui devait faire une lecture à la Société d’Agriculture. Elle ne fait ni ne lit de romans, et, après avoir pleuré avec Richardson et Jean-Jacques, elle n’a plus de larmes à donner à mille autres, etc.


291
[À BOSC, À PARIS[2].]
20 février (1780) 1788, — [du Clos].

Vous êtes prié, notre ami, de remettre le papier ci-joint à l’ex-docteur Lanthenas pour explication nécessaire avec des personnes de sa connaissance.

Je voudrais bien ajouter à cela quelque chose qui pût vous être agréable, mais je n’ai présent que le ménage et des malades ; or il est à parier que nos plantations de noyers, nos façons de basse-cour, nos appropriements d’écurie, nos soins de lessive et le reste ne vous amuseraient guère plus que les coliques de nos villageois ; il faut donc se taire faute de mieux, en vous souhaitant le bonjour, et bonne fortune en latin.

Adieu, salut et amitié.

292

[À BOSC, À PARIS[3].]
2 mars 1788, — de Villefranche.

En arrivant ici hier au soir, j’ai trouvé le fameux arrêt[4] et votre lettre amicale ; j’ai eu le temps de méditer l’un et l’autre jusqu’à ce matin que mon bon ami est venu me joindre ; nous en avons causé philosophiquement, mettant les choses au pis et attendant le résultat dans la paix du sage. L’effet que j’éprouve de tout ce qui ressemble à une injustice envers mon mari, c’est que je l’en aime davantage et désire toujours lui procurer un bonheur auquel personne ne puisse porter atteinte.

Il est clair que cette réforme de noms n’a pas le sens commun, et que Desmarest a concouru à la rédaction de l’arrêt ; s’il n’arrive rien de plus, grand bien lui fasse ! Il fallait qu’il lui revînt quelque chose d’être né dans les terres de Brienne, d’avoir été gouverneur d’un Larochefoucauld et d’avoir intrigué toute sa vie. À juger par les fonctions attribuées à ces nouveaux dénommés, on se propose sans doute quelque réforme ; c’est ce qu’il faut attendre.

Quant au mot que vous me proposez de mettre à la suite de vos points, je ne vois que le respect, à moins que vous n’aimiez mieux l’oubli, car, à mon âge et avec mon honneur, il n’y a d’alternative entre ces choses que l’amitié, et l’on ne met jamais de points à la place de celle-ci. Mais Monsieur le Parisien veut plaisanter de mon silence sur les arrangements économiques et se réserve le même privilège sur ce que je pourrais lui en mander. Devenez digne, par plus de simplicité, d’entendre tout ce que peut exprimer ma bonhomie. Au reste, pour vous parler de la campagne, que j’ai toujours aimée et à laquelle je m’attache encore plus par l’intérêt qu’y prend votre ami et le bien que j’espère qu’elle lui fera, il faut attendre que j’y retourne, ce qui n’arrivera pas de quatre mois d’ici ; nous destinons cet intervalle à la suite du travail encyclopédique, remis sur le chantier.

Adieu, soyez toujours bon enfant, s’il est possible, dans votre tourbillon. Nous vous embrassons cordialement.


293

[À BOSC, À PARIS[5].]

6 avril 1788, — [de Villefranche].

En vérité, mon cher, peu s’en faut que je ne m’adresse à un tiers pour demander de vos nouvelles ; il y a si longtemps que vous ne nous en avez donné avec quelques détails, avec ce ton de confiance qui nourrit celle de ses amis, que je douterais presque d’être bienvenue à continuer sur le même pied.

N’aurions-nous point une nouvelle connaissance à faire ? Et vous, qui me mandiez autrefois que vous changiez chaque année, ressemblez-vous encore à vous d’il y a trois ans ? Il est bien besoin que vous me mettiez au fait, car, telle longue qu’on suppose la lunette, la mienne ne me fait pas voir à cent lieues : je ne juge que par approximation. Par exemple, je me rappelle de vous avoir connu une âme excellente, un cœur aimant ; et comme ces choses ne se dénaturent pas aisément, je vous les crois toujours et je vous aime en conséquence. Mais il me semble ainsi que vous êtes parfois, dans l’expression ou le style, le contraire de doux, ou à peu près ; puis, que vous n’endurez pas volontiers qu’on vous le dise ; puis, je me souviens de vous avoir rendu votre revanche quand ce contraire m’impatientait ; et je me demande : où en est-il maintenant ? La teinte s’est-elle renforcée ou adoucie ? Je suis pour la dernière partie de l’alternative, lorsque je me représente les effets de l’étude, de la méditation, des affections heureuses ; je suis pour la première, quand j’apprécie l’influence du monde, la connaissance des sots, le sentiment de l’injustice, la haine du préjugé et de la tyrannie. Ainsi je flotterai dans cette incertitude jusqu’à ce que vous m’en ayez tirée. Mais, afin que vous n’en ayez pas sur mon compte, je vais vous donner mon baromètre calculé sur les lieux que j’habite. À la campagne, je pardonne tout : lorsque vous me saurez là, il vous sera permis de vous montrer tout ce que vous vous trouverez être au moment où vous m’écrirez : original, sermonneur, bourru s’il le faut ; j’y suis en fonds d’indulgence, mon amitié sait y tolérer toutes les apparences et s’accommoder de tous les tons. À Lyon, je me moque de tout ; la société m’y met en gaieté, mon imagination s’y avive, et si vous venez l’exciter, il faut s’attendre à ses incartades ; elle ne vous laisserait point échapper une plaisanterie sans vous la renvoyer, après l’avoir affilée. À Villefranche, je pèse tout et j’y sermonne quelquefois à mon tour. Grave et occupée, les choses font sur moi une impression propre, et je la laisse voir sans déguisement ; je m’y mêle de raisonner, en sentant aussi vivement qu’ailleurs.

Convenez maintenant que je vous fais de grands avantages dans notre partie ; vous avez toutes mes données avant que je connaisse les vôtres.

Dans tout cela, j’entrevois vos dissertations qui ne sont pas en ma faveur ; elles vous prennent beaucoup de temps, gourmandent votre imagination et ne fournissent pas le plus petit mot pour l’amitié. Je ne sais plus si vous faites des arguments en baroco ou en friscons ; et moi qui ai oublié les catégories d’Aristote, qui ne connais d’insecte que la bête à Dieu, et ne sais plus de Linné qu’une vingtaine de phrases pour le service de la cuisine ou des lavements, j’ai grand’peur que notre vieille amitié ne trouve plus de rapports. Mais pour la réveiller, je vous parlerai de ma fille, que vous aimez parce qu’elle me fait enrager. D’abord elle mérite toujours votre attachement à ce titre, quoiqu’elle me donne beaucoup plus d’espérance qu’il n’en sera pas toujours ainsi ; elle commence à craindre la honte du blâme à peu près autant que le pain sec ; elle est sensible à l’approbation d’avoir bien fait, peut-être plus qu’au plaisir de manger un morceau de sucre ; et elle aime encore mieux recevoir des caresses que de jouer avec sa poupée. Voilà déjà bien de la dégénération, direz-vous. Voyez le chemin que nous avons fait ! Elle aime beaucoup à écrire et à danser, attendu que ce sont des exercices qui ne fatiguent pas sa tête, et elle réussira bien dans ces deux genres. La lecture l’amuse quand elle ne sait mieux faire, ce qui n’est pas très fréquent, et elle ne supporte que les histoires qui ne demandent pas plus d’une demi-heure pour en voir la fin ; elle est encore à cent lieues de Robinson. Le clavecin la fait bâiller quelquefois ; il faut que la tête y travaille, et ce n’est pas son fort ; cependant il y a des sons qui lui plaisent, et quand elle a écorché des deux mains un petit air des Trois Fermiers[6], elle ne laisse pas que d’être contente de sa personne et de répéter cinq à six fois trois ou quatre notes qui lui font plaisir. Elle aime une robe bien blanche, parce qu’elle en est plus jolie et que cela doit la faire paraître plus agréable ; elle ne se doute point qu’il y ait des habits riches qui fassent croire plus considérable la personne qui les porte, et elle aime mieux un soulier de cuir bordé de rubans roses qu’une chaussure de soie en couleur sombre. Mais elle préférerait encore courir et sauter dans la campagne à se voir bien blanche et bien droite en compagnie. Elle a une forte tendance à dire et faire tout le contraire de ce qu’on lui dit, parce qu’elle trouve plaisant d’agir à sa mode, et cela se pousse quelquefois très loin. Mais, comme il arrive qu’on le lui rend toujours avec usure, elle commence à juger que ce n’est pas le mieux, et elle s’applaudit d’une obéissance comme nous ferions d’un effort sublime. Ses cheveux blonds prennent chaque jour une teinte plus foncée de châtain ; elle est un peu pâle quand elle n’est point fortement en action. Elle rougit quelquefois d’embarras, et n’a rien de plus pressé que de me confier une sottise quand elle l’a faite. Elle est très forte, et son tempérament a de l’analogie avec celui de son père ; elle a six ans, six mois et deux jours ; elle révère son père, quoiqu’elle joue beaucoup avec lui, jusqu’à me demander comme la grande grâce de lui cacher ses sottises ; elle me craint moins et me parle quelquefois légèrement ; mais je suis sa confidente en toutes choses, et elle est fort embarrassée de sa petite personne lorsque nous sommes brouillées, car elle ne sait plus à qui demander ses plaisirs et raconter ses folies. Nous sommes à nous décider pour la faire inoculer ou non, c’est une véritable affaire qui me préoccupe et m’affecte. Je me déciderais aisément pour des indifférents, car il y a beaucoup de probabilités en faveur ; mais je me reprocherais toute ma vie d’avoir exposé mon enfant aux exceptions à ce bien, s’il arrivait qu’il fût la victime, et j’aimerais mieux que la nature l’eût tué que s’il venait à d’être par moi. D’ailleurs, je crains les vices d’un sang étranger qui peuvent se communiquer par l’inoculation, et je n’ai pas encore entendu de réponse satisfaisante à cette objection.

Trouvez-moi donc, si vous le pouvez, de bonnes raisons pour me déterminer. Adieu, je vais reprendre mon travail ; apprenez-moi si j’ai bien fait d’interrompre le vôtre. Je vous souhaite la paix du cœur, et tout ce qui peut l’assaisonner pour votre entière satisfaction ; et si vous êtes toujours notre bon ami, comme je l’espère, je vous embrasse de tout mon cœur.

294

[À BOSC, À PARIS[7].]
Lundi, 7 avril [1788, — de Villefranche].

Vous jugerez aisément, mon ami, que je n’avais pas reçu votre petit mot du 4, lorsque je vous ai écrit la ci-jointe. N’y prenez donc que ce qui est bon dans tous les moments, et glissez sur les demi-plaisanteries dont je cherchais à vous agacer pour vous faire rompre le silence.

J’ai été on ne peut plus sensible à votre signe d’amitié, et il m’a fait juger que je vous conservais plus d’attachement que je ne vous disais et que je ne le croyais. Dites-nous donc quels sont vos sujets de chagrins ; personne ne les partagera mieux que nous. J’ai bien pris mon parti actuellement sur les inquiétudes de la place ; dès que la santé de mon mari m’en donne, je sens qu’en comparaison de cet objet, tout autre n’est rien.

Il est mieux depuis qu’il est à Lyon ; mais l’estomac s’affaiblit du moment où il se tient avec quelque assiduité au cabinet. Ainsi tous mes soins se dirigent à rendre le travail encyclopédique le plus long possible, à force de modération et d’intervalles, et à en partager tout ce que je puis.


295

[À BOSC, À PARIS[8].]
21 avril [1788, — de Villefranche].

Nous avons reçu votre causerie avec le plus grand plaisir et l’attendrissement de l’amitié ; je n’ai pas eu besoin d’être au Clos pour la goûter, vous l’avez dictée dans un moment où vous n’aviez pas besoin de l’indulgence de vos amis, et où ils vous reconnaissent tel qu’ils aiment à vous trouver. Vous voyez des malheureux, vous travaillez à les consoler, c’est un des moyens les plus efficaces de conserver et d’augmenter la bonté native.

J’ai aussi ce douloureux avantage : ma plus proche voisine a perdu un excellent mari qu’elle aimait comme j’aime le mien ; cette femme, commune par l’esprit, est devenue sublime par la douleur, tant un sentiment vif et profond nous élève au-dessus de nous-mêmes ! Elle a beaucoup de connaissances ; toutes cherchent à la distraire ; il n y a que moi peut-être qui ne la console jamais, et qui pleure de bonne foi avec elle ; ses pleurs en sont moins amers et sa tristesse s’en adoucit.

Notre aîné[9] est parti ce matin à cinq heures, examinez-le lavatériquement. Je crois que son nez pointu vous intéressera et que sa bouche vous fera quelque peine ; du moins me semble-t-elle exclusive de tout ce qui est du ressort du goût et de la finesse. Quant au front, je sais bien qu’en dire et je ne veux pas vous prévenir. Vous savez ce que je mandais à Lanthenas du triomphe que je lui offrais sur l’aînesse[10] : soyez de la partie, et que les éloges du cadet et le soin de relever tout ce qui est en sa faveur fassent connaître à un aîné qu’on puisse jouir de beaucoup de considération en dépit de la primogéniture.

Vous êtes bien heureux de pouvoir vous livrer à une science aussi aimable que l’histoire naturelle ; je n’imagine pas d’étude qui s’accorde mieux que celle-là avec la paix de l’âme, et qui éloigne davantage des passions capables de la troubler.

Adieu ; recevez nos embrassements.


296

[À BOSC, À PARIS[11].]
19 mai 1788, — [de Villefranche].

Il faut bien, toute maléficiée que je suis, vous dire un mot pour obtenir signe de vie de quelques-uns de vous tous[12]. Je ne sais si nous avons des lettres de perdues, mais je n’ai rien reçu depuis un temps infini, pas même du chanoine. Je crois bien que ses yeux et ses jambes ont terriblement à s’exercer ; mais encore ne doit-on pas laisser mourir les gens sans confession. Il y a un mois que je me porte assez mal ; voilà quinze jours que je n’ai pas quitté le coin de mon feu et que j’ai renouvelé connaissance avec les émétiques, médecines et autres gentillesses de la pharmacie. Mais peut-on parler de ses misères particulières, quand il y en a de publique[13] ? Distribuez nos amitiés, rappelez-nous au souvenir des vivants et aimons-nous toujours ; car il n’y a plus que cela dans ce monde pour les honnêtes gens.


297

À MADAME DE LANDINE, À L’HÔTEL DE VILLE, À PARIS[14].
[ ? mai 1788, — du Clos.]

٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠

lettre, Madame, m’a fait le plus grand plaisir, à un article près, el c’est de celui-là dont je me propose de vous entretenir, car je ne veux rien avoir sur le cœur avec vous ou les vôtres. Qu’un secret demi-gardé soit beaucoup pour un homme, je m’en rapporte à ce que vous dites à cet égard ; mais que M. de Landine m’ait traitée en femme qui fait des façons et meurt d’envie qu’on publie ce dont elle prie de se faire, c’est ce que je vois avec quelque peine. Cette idée s’accorde mal avec mon allure franche et ronde.

J’ai été flattée, sans doute, qu’un bon connaisseur ait jugé ma relation digne d’entrer٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠
je mets une grande différence à ce que cela se dise par cent bouches, ou soit imprimé dans un seul livre ; car, dans le premier cas, c’est toujours sans conséquence, et je puis nier quand il me plaît, ou en rire s’il convient ; au lieu que, dans le second, je me publie moi-même, et je suis annoncée pour avoir consenti à paraître et à m’exposer à tout ce qui en peut résulter.

Je n’ai jamais rien redouté autant que cela, et, depuis que je raisonne, j’ai toujours dit que s’il me venait jamais la fantaisie d’imprimer quoi que ce fût, ce serait sous un autre nom, ou du moins sans le mien.

J’ai mille bonnes raisons pour cela, qui dérivent également et de mes principes et de mon goût ; je serais٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠ D’après tout cela et le reste, je demande la suppression des lettres initiales, et je le demande avec toute la gravité nécessaire pour assurer M. de Landine que ce n’est point demande de femme, mine, façon, ni rien de semblable ; mais effet d’une volonté distincte, raisonnée, inébranlable.

Je voudrais bien vous demander aussi la permission de faire les frais d’un carton qu’exige mon originalité, et cela serait tout simple ; en tout cas, venez m’en quereller à Villefranche et ici : je vous y attends et vous désire, parce que je me flatte qu’une plus parfaite connaissance nous liera plus encore.

Recevez, Madame, l’hommage respectueux de M. de Laplatière ; faites agréer à M. de Landine mille civilités et affectueux compliments ; permettez-moi de finir en vous embrassant avec tout le sans-façon de٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠

298

[À BOSC, À PARIS[15].]
22 mai [1788, — de Villefranche].

Grand merci de vos nouvelles ; elles nous remettent un peu au monde dont nous étions à cent lieues. Je suis fort de votre avis, et sur les principes, et sur la besogne, et sur le résultat qu’on peut en souhaiter.

Nous n’avons que des bulletins falsifiés ; on met des cartons aux journaux ; c’est une pitié. Ma santé n’est pas encore merveilleuse ; je suis menacée d’une autre médecine : une once de dureté de cœur et autant d’insouciance pourraient faire grand bien à mon physique ; mais cette drogue, toute commune qu’elle soit, n’est pas marchande, et l’usage m’en répugnerait.

Envoyez-moi donc votre journal, s’il n’est pas latin ; quant aux poulardes, je ne pourrais les promettre en échange, mais bien du joli quartz sur des pierres jaunes dont notre Clos abonde. Est-ce que cela n’est pas encore meilleur pour un savant, sans être aussi digestible ? Donnez-nous de bonnes recettes contre les chenilles, et vous pourrez venir manger de nos pommes. De bonne foi, est-ce que vous ne saurez jamais faire un pèlerinage dans ces cantons ? Nous vous promènerons dans nos bois et nos montagnes ; vous verrez, de notre terrasse, la crête du Mont-Blanc, que nos paysans appellent, je ne sais pourquoi, le Mont-du-Chat[16], et nous irons visiter de compagnie le Mont-Pila. Soulevez un, peu vos chaînes, et accourez dans nos réduits ; vous y trouverez avec nous la franche amitié et la douce bonhomie. Une femme de Lyon m’a trahie[17], son mari a fait pis encore et ils ont imprimé la moitié de mon petit voyage de Suisse ; j’ai demandé, exigé un carton qui supprimât nom et indices ; il a été fait ; mais il y a tant de fautes, et un abbé censeur m’a si bien rognée, que j’en suis toute bête et toute étourdie.

299

[À BOSC, À PARIS[18].]
2 juin 1788, — [de Villefranche].

Vous, habitant de la capitale et au courant de ce qu’on y pense, dites-nous ce que c’est que M. Carra[19], l’auteur de la brochure intitulée : M. de Calonne tout entier, etc. ; l’auteur du Petit mot, de plusieurs ouvrages de littérature que je ne connais pas, et qui se dit employé à la Bibliothèque du Roi ? Quelle espèce d’homme est-ce ? Que sont ses talents ? De quelle réputation jouit-il ? Quelle sensation a produit son écrit sur le Calonne et qu’est-ce qu’on en dit ? J’ai besoin de savoir toutes ces choses.

Tout ce que je connais de lui est ce Calonne tout entier, écrit d’un style ferme, dur et méchant ; d’une tournure si déclamatoire, qu’en voulant m’amuser à le lire haut, avec l’accent qui parait convenir aux expressions, je me trouvais fort ressemblante à une énergumène ; il y a de quoi enfler une poitrine de stentor et faire sauter tous les plafonds.

Mais ce qui nous a paru le plus plaisant, est une histoire sur laquelle roule l’indignation de l’auteur contre l’ex-ministre : un établissement de mécaniques, prétendues nouvelles, dont nous connaissons mieux l’origine et la marche que M. Carra qui se mêle d’en parler et se donne pour avoir concouru à leur acquisition. Vous saurez mieux un jour ce qu’est cette histoire. Instruisez-vous, en attendant, ce qu’est Carra ; au reste, son compte est fait et le coup de patte est lâché, d’après la connaissance et le sentiment de la vérité, sur cet article : cependant il faut connaître son homme.

Je monte à cheval cet après-midi pour mieux courir après mes forces. Donnez-nous des nouvelles de nos frères Laplatière et Lanthenas et faites-leur nos amitiés[20].

Vous avez tort de dire que je n’ai pas voulu vous envoyer le Voyage de Suisse ; c’était dans le temps du remuement des postes[21] que j’avais achevé de le mettre au net et que je vous demandai s’il n’y avait aucun risque à vous envoyer un paquet assez gros ; vous ne me répondîtes jamais à cette question, trois fois répétée ; je ne vous ai point fait passer mon manuscrit, et il est survenu mille épisodes. Patience ! Il y faut maintenant des notes, et je ne suis pas prête.

Adieu, nous sommes toujours de braves gens et nous vous aimons bien.

Nota au Carra d’observer si c’est un personnage en quelque crédit, comme il paraîtrait n’être pas fâché qu’on le crût, quoiqu’il n’ose le dire. Il semblerait à ses façons vouloir passer pour un champion du principal ministre, comme si celui-ci en avait besoin !


300

[À BOSC, À PARIS[22].]
Le 11 juin 1788, — [de Villefranche].

Je donne à mon frère quelques commissions que vous pourrez, mieux que personne, l’aider à remplir. Celle particulièrement dont il me faut prompte réponse concerne la botanique, etc. Il s’agit de savoir quelle est la meilleure collection de plantes gravées et enluminées, de celles que publient maintenant Buillard ou Buch’hoz[23] et je ne sais quel autre, quel est le prix de la souscription, ce qu’il en coûterait pour ce qui est déjà publié, et ce qu’il en coûte à chaque livraison. Peut-être, suivant ce qu’il en sera, pourrait-on, en se décidant, charger le chanoine d’apporter l’une ou l’autre ; mais il me faut auparavant les indications que je demande, le tout concernant un tiers.

Puis indiquez, si vous le savez, quelle est l’espèce d’huile empyreumatique d’usage comme contre-vers, administrée intérieurement. Il faut que le chanoine en achète deux bouteilles pour l’hôpital de cette ville ; on ne sait pas la dénomination particulière de l’huile empyreumatique à employer ainsi, et il s’agit de ne pas faire d’école.

Enfin, où se vend la pommade de Grand-Jean ?

Obligez-moi, en envoyant ma lettre au chanoine, de l’instruire sur ces deux derniers articles et de m’écrire tout de suite sur le premier.

Vous nous feriez plaisir si vous pouviez nous donner quelque notice, renseignement, etc. sur l’ouvrage intitulé : Essai sur les privilèges exclusifs et sur la liberté du commerce et de l’industrie, par M. le président Bigot de Sainte-Croix[24].

Si ce n’était qu’une brochure, achetez-la et nous l’envoyez par le chanoine. Si c’est un objet plus considérable, n’achetez pas, par raison de finance, et nous dites seulement ce que c’est.

Adieu, salut. Je suis pressée, j’attends de vos nouvelles. Nous vous embrassons loyalement et de bon cœur.


301

[À BOSC, À PARIS[25].]
[juin ? 1788], de Villefranche.

Bonjour donc et guère plus, car je suis pressée.

On dit ici que la réponse du Necker[26] est toute prête, mais que, pour la publier, il faudrait qu’il quittât le royaume. Qu’en dit-on dans votre monde ? Nous autres qui, malgré son caractère, le croyons passablement charlatan, nous doutons fort de l’existence de cette réponse, et de sa bonté si elle est vraie.

Carra a tout le ton de ce que vous dites qu’il est, et je serai bien aise de le savoir plus en détail.

Dites à notre frère, ce que je n’ai pu lui écrire ci-joint, que l’Intendant est venu ici faire faire l’enregistrement, après lequel notre bailliage, fort aise de cette petite violence, a pourtant voulu ne pas paraître se presser d’agir en conséquence[27]. Est arrivée une lettre de l’Intendant à son subdélégué, pour savoir si le siège était entré en fonctions, annonçant que, s’il y avait des difficultés, il faudrait en instruire la cour, etc. La cloche du palais sonne, et nos magistrats s’assemblent probablement comme présidial.

Le grand bailliage de Lyon a tenu vendredi sa première séance, sur menace de transférer le grand bailliage à Mâcon, s’il y avait des difficultés.

Mais Mâcon refuse de ressortir de Lyon.

Néanmoins, et en total, tous les petits tribunaux sont contents de la révolution.

Il n’y a que nous autres plébéiens à qui l’on mettra la main dans la poche, sans qu’il y ait personne pour dire gare, qui ne trouvions pas bonne cette histoire d’enregistrement et cette formation d’une cour plénière vendue au roi.

Puis, les attributions des sièges inférieurs nous semblent trop fortes. Dans les petits endroits où le commérage et les préventions ont tant d’influence, la fortune de presque tous les particuliers se trouve à la discrétion de juges très faciles à s’abuser et à tromper.

Attendons et voyons ; bénissons l’Amérique, et pleurons sur les rives du fleuve de Babylone.

Adieu, nous vous aimons toujours.


302

[À BOSC, À PARIS[28].]
18 juin [1788], — du Clos

[Je vous fais passer un trésor de naturaliste, mais une désolation de nos potagers. Vous trouverez, dans la boîte ci-jointe, plusieurs individus d’une espèce d’insectes qui attaque les artichauts. Ces vilains petits animaux noirs, de forme peut-être approchante de celle des chenilles, portent au bout de leur queue une sorte de manteau écailleux qu’ils se mettent sur le dos en repliant leur queue, et ils bravent ainsi tous les dangers. Dès qu’une fois ils se mettent aux artichauts, ils dévorent le parenchyme des feuilles ; toute la plante blanchit et se dessèche, cesse de rapporter, et quelquefois meurt absolument. On ignore dans ce pays et le nom de l’insecte et la manière de le détruire ; il ne se montre pas fréquemment ; et, si j’en juge par cette année, la première où il ait paru depuis que je suis dans ces cantons, il ne parait qu’après de grandes sécheresses.

S’il vous est inconnu, c’est un présent que je vous fais, et je vous demande, en revanche, une recette pour nous en défaire ; si vous pouvez nous la procurer, ce sera un service que vous rendrez à la province. Vous trouverez deux individus que j’ai surpris dans une nouvelle métamorphose ; ils sont plus gros et ressemblent, sous cet habit, à des cloportes.]

Vous devez avoir reçu le Voyage de Suisse ; dites-moi s’il vous est parvenu.

Je suis ici du 15 ; j’y ai gardé le lit les premières vingt-quatre heures après mon arrivée, malade et harassée plus que je saurais dire.

Quand est-ce que vous nous renvoyez notre frère ? Faites-lui nos amitiés ainsi qu’à l’ami Lanthenas.

Adieu, mon estomac travaille et ne souffre pas volontiers que je fasse autre chose.

[Vous jugerez, par l’état où vous trouverez quelques brins de feuilles d’artichaut renfermés dans la boîte, de celui où ces petites bêtes noires réduisent le meilleur de nos herbages.]

Nous vous embrassons, toto corde et animo.

[Je viens de rouvrir ma boite, et je n’ai déjà plus trouvé qu’une peau blanche verdâtre du soi-disant cloporte ; la bête noire en est sortie, et court comme les autres avec ce manteau qui leur donne l’air de petites boules hérissées.]


303

[À BOSC, À PARIS[29].].
5 juillet 1788. — [du Clos].

Honneur à la science et surtout aux savants pour des expédients si bien trouvés ! Ne voilà-t-il pas mes artichauts bien préservés ? Et n’ai-je pas notablement augmenté la somme de mes connaissances en apprenant à donner le nom de larve à ce que je désignais fort bien par celui de bête noire ?

Vous ne me dites seulement pas à quoi ressemblent ces deux insectes parfaits éclos en route ; tandis que moi, je vous avais prévenu que vous trouveriez dans la boîte deux individus en nouvel habit. Mais j’en ai vu dans mon jardin, sous une troisième apparence, avec une belle cuirasse verte, courant fort lestement, et ne me faisant plus mal au cœur avec leur vilenie, quoiqu’ils s’adressent directement aux artichauts mêmes et ne tiennent plus compte des feuilles de la plante.

Arrangez-vous avec notre frère[30] pour les deux bouteilles d’huile ; en attendant, j’apprendrai à votre science qu’elles sont uniquement pour l’usage des humains, et que c’est le dernier, le plus puissant spécifique contre les vers. On le donne, à la dose de quelques gouttes, dans une cuillerée de sirop quelconque. Par ce moyen, on a retiré des portes de la mort des adultes sur lesquels l’action de tout autre remède avait été insuffisante, et qui périssaient dans les convulsions. Eudora en a pris une fois dans une maladie grave et a rendu peu à peu un très gros ver, le premier quelle eût fait de sa vie, et dont la sortie a été l’époque d’un mieux sensible.

Peut-être cette connaissance sera-t-elle nouvelle pour quelques-uns de vos docteurs, et leur servira-t-elle plus que vos préservatifs contre la Cassida viridis ne me seront utiles ; voilà comme je veux me venger du défaut de votre savoir.

J’attends votre sévère critique ; mais suspendez-la sur l’article Lavater, attendu que j’ai du nouveau à fournir[31].

Vous ne me dites plus rien de vos savants, ou prétendus tels, intrigants et autres. Que fait cette petite nation tandis que la grande république est en désordre, et que l’argent est aussi rare dans les coffres que l’eau l’a été dans notre citerne en avril et mai ?

Maintenant j’ai de quoi vous baptiser, si vous voulez venir nous voir, et je puis délier tout ce que vous avez de répréhensible, avec un élément si pur, un air si excellent et une solitude si profonde. Mon bon ami est toujours à Lyon : je ne sais pas bien encore quand il reviendra. Ma santé est passable quand je puis ne m’inquiéter ni ne m’affecter de rien ; mais mon estomac n’est plus de force à supporter sans altération les mouvements de mon cœur ou les agitations de mon cerveau ; et quand ceux-ci s’exercent un peu trop, l’autre se repose tout uniment et ne veut pas digérer. Il faut bien prendre patience avec ces anciens serviteurs qui s’avisent de gouverner !

Adieu, j’ai du travail et je m’amuse à babiller. Il me semble que vous n’écrivez plus depuis que je suis en retraite ; je n’ai reçu qu’une fois de vos nouvelles ici, où je suis du 15 du mois dernier.

Salut et bonne amitié.


304

[À LAVATER, À ZURICH[32].]
7 juillet 1788, — au Clos Laplatière.

Vous oublier ! respectable et cher Lavater ! C’est assurément ce qui ne nous arrivera jamais. Nous sommes trop pénétrés de ce que vous êtes et de ce que vous inspirez, pour ne pas regarder votre connaissance comme un bonheur, et votre amitié comme l’un des plus doux privilèges que les gens de bien puissent souhaiter. Combien je voudrais pouvoir mieux cultiver l’une et l’autre ! Mais, comme si ce n’était pas assez des Alpes qui nous séparent, la différence des langues met encore des barrières entre nous et me laisse étrangère à la plupart de vos intéressantes productions. Vous me faites regretter de n’avoir pas donné à l’étude de l’allemand le temps que j’ai employé pour l’anglais et l’italien ; quelque agrément que m’ait procuré la littérature de ces deux dernières langues, je ne saurais le comparer au charme de correspondre avec un sage dont les écrits doivent porter, comme ses discours et ses actions, la belle empreinte de la vertu et le touchant caractère de la sensibilité. J’entreprendrais encore de connaître l’allemand, si j’avais du loisir pour me livrer à cette étude ; mais les travaux et les occupations de M. de La Platière se trouvent dirigés vers un tout autre objet, et le partage de ces occupations fait le délassement et remplit l’espace des heures qui me restent après les devoirs et les soins particuliers à mon sexe.

J’ai été privée du sensible plaisir d’embrasser vos chers parents[33], et j’ai bien du regret qu’ils ne puissent sacrifier quelques jours à venir se reposer dans mon ermitage. Mon mari a été plus heureux : il s’est trouvé à Lyon où ses affaires l’appellent souvent. Quant à moi, je ne vais passer dans cette ville que deux ou trois mois de l’hiver, et nous n’y sommes jamais avec tout notre ménage. Nous sommes plus réunis à Villefranche et surtout ici, où je passe toute la belle saison. Ce n’est point une de ces habitations pittoresques dont les bords délicieux de votre lac présentent de si charmants modèles, ce n’est point une de ces maisons brillantes que les richesses du commerce ont fait élever, avec tant de luxe, dans les environs de Lyon. C’est un antique héritage, seul débris d’une fortune autrefois considérable, et que nos pères, quoique dans l’état paisible de la magistrature, ont laissé presque entièrement dissiper. À cinq lieues de Lyon, au milieu de coteaux couverts de vignes, non loin de quelques hauteurs agrestes, nous avons, pour point de vue, une grande étendue de bois de chênes ; les sommets bleuâtres des montagnes du Dauphiné ceignent l’horizon dans le lointain, et la crête gelée et brillante du Mont-Blanc couronne la perspective. Là, nous nous occupons à réparer le domaine de notre enfant : nous surveillons les travaux champêtres, si doux pour les âmes saines, et nous conservons la simplicité de nos goûts. Formés, l’un et l’autre, par d’assez grandes épreuves, à la modération des désirs, nous trouvons, dans une existence modeste et honorable, l’aurea mediocritas d’Horace, et nous suppléons par le sentiment à ce qui pourrait y manquer d’ailleurs.

Quand on vit dans nos campagnes, dans ces vignobles surtout, où le peuple est si pauvre et si misérable, on se trouve trop d’aisance et point assez de moyens parmi des gens qui ont tant de besoins. Mais, quand on a une âme, on reconnaît aussi que l’argent est le moindre des secours à donner à l’humanité affligée ou souffrante. Ici, je conserve chèrement et me rappelle avec attendrissement l’image de tout ce que j’ai vu de bon, de sage et d’heureux ; ici, vous êtes souvent l’objet de nos entretiens. C’est dans cette solitude que je voudrais vous voir un jour, c’est là que j’aimerais à vous entendre : que ne puis-je avoir cette espérance et que ne pouvez-vous la justifier ! J’aurais retardé, du moins, comme une sorte de dédommagement d’y recevoir votre cher frère et d’y causer avec lui de tout ce qui vous touche… Faites agréer mes embrassements à votre digne épouse, à votre aimable famille. Combien je désirerais que ma fille ressemblât à votre charmante enfant, à peu près du même âge ! elle n’exercerait pas si péniblement mon cœur de mère, souvent forcé de cacher sa tendresse sous une apparence de froideur et de sévérité. Enseignez-moi à vaincre, à diriger un caractère indocile, une trempe insouciante, sur qui les douces caresses, de même que les privations et la fermeté, n’ont presque aucun empire. Voilà mon tourment de tous les jours. L’éducation, cette tâche si chère pour une mère à l’égard d’un enfant qu’elle aime, semble être la plus rude des épreuves qui m’aient été réservées.

L’amour du travail et la docilité sont, je crois, la base de l’éducation des filles ; j’ai beau consacrer mes soins à établir cette base, toujours elle est renversée par une dissipation, une inconstance et une contrariété excessives.

Mon âme s’épanche en votre présence ; j’ai oublié un moment que vous étiez loin de moi. Adieu, mon père et mon ami, adieu ; recevez avec affection et bonté l’expression des sentiments que supposent les deux titres sous lesquels j’aime à vous considérer ; ils sont pour jamais ceux de votre dévouée.


Phlp. de La Platière.

P.-S. J’ai fait, à Lyon, l’hiver dernier, la connaissance de Mme de Champvieux[34] que ses sentiments pour vous m’ont disposée à estimer ; je me trouve avoir mon pied-à-terre dans son voisinage, ainsi que dans celui d’alliés de M. de La Platière qui sont aussi alliés de Mme de Champvieux ; je compte la voir davantage l’hiver prochain. P.-S. de Roland. — J’avais fait passer à ma moitié, mon excellent ami, la bonne fortune de votre petite lettre : voici ce qu’elle m’envoie en réponse. Nous partageons les mêmes sentiments, et je suis pour tout ce qui est possible d’être dans tout ce qu’elle vous dit. On ne saurait être dans la même ville et se moins voir que nous ne l’avons fait, le cher frère et moi, pendant son court séjour ici ; il avait d’autres connaissances ; il était occupé, je l’étais ; il est parti pour le Languedoc, je pars incessamment pour le Beaujolais. Je repasserai chez lui cependant pour le voir, l’embrasser, s’il est de retour, et, dans tous les cas, laisser cette lettre chez Madame votre sœur, pour qu’il vous la porte. S’il avait pu nous venir voir à notre principale résidence ! Si vous pouviez jamais y venir ! Nous sommes dignes de ce bonheur : nous saurions le sentir.


Je vous embrasse, mon cher et respectable Lavater, avec le cœur rempli d’un sentiment que je nourris affectueusement, et que j’aimerai à conserver et chérir toute la vie.


Roland de La Platière.

305

[À BOSC, À PARIS[35].]
24 août 1788, — de la campagne.

Voilà comme ces hommes amusent leur imagination et prêtent aux femmes ce qui leur plaît ! Dieu vous bénisse, et parlons d’autre chose. N’est-ce pas ainsi que dirait une religieuse ? — Mais, dites-moi, mon beau Monsieur, journaliste, etc., pourquoi vous ne m’avez rien dit de mon Voyage, ni en blanc, ni en noir, pas un mot de critique, pas une observation, rien enfin : c’est bien court ! Je suis d’une paresse incroyable ; cette campagne vous brouille avec tout cd qui n’est pas elle ; je ne prends la plume qu’à mon corps défendant ; je n’ouvre un livre que par hasard, à moins qu’il ne traite de médecine ; j’aime mieux des choux que toute la science imaginable ; je visite les étables avec plus d’intérêt que je ne ferais de magnifiques collections, et je passerais les jours entiers à des tripots de ménage sans me douter ni me soucier qu’il y eût au monde des Académies. Aussi celle de Villefranche tiendra sa séance publique sans nous, et tandis que nos petits provinciaux débiteront leurs phrases et se chatouiller ont réciproquement, nous serons dans nos jardins à ramer des pois ou cueillir des fleurs d’orange, sans prendre même la peine de médire des beaux-esprits[36].

Je vais cueillir quelques échantillons de plantes que vous me renverrez avec leur nom ; je n’ai point ici de Linné, c’est un de mes chagrins : n’en avez-vous pas grand’pitié ?

Ma fille n’apprend pas grand’chose, et je crois que j’oublie ce que je savais ; nous ne nous reconnaîtrons plus lorsque nous nous verrons ; je vous paraîtrai trop simple et vous me semblerez dépravé. Au milieu de tout cela, ma santé n’est pas aussi florissante qu’elle devrait l’être, et voilà véritablement une contrariété.

Dites donc à Lanthenas que lui, qui est encore de ce monde, nous écrive quelquefois, sans compter toujours sur nos réponses. Recevez ensemble nos amitiés et nos embrassements.


306

[À BOSC, À PARIS[37].]
26 août 1788, — [du Clos].

Vous[38] n’en aurez pas long de moi aujourd’hui. La ménagère part pour la ville ; je la charge, recharge et surcharge de lettres, paquets, commissions et affaires qui m’ont pris tout mon temps. Vous, Lanth[enas] et de Lyon, vous nous donnez de terribles nouvelles ; c’est le feu, c’est l’enfer de partout[39].

Adressez, je vous prie, la ci-jointe à M. J. Main, négociant à Niort[40].

On[41] dit que M. Necker est contrôleur général ; est-ce vrai ? Mandez-le, vite et tôt.

Je suis harassée ; je m’étrangle ; adieu et amitié pour tous les siècles des siècles.


307

À ROLAND, AU CLOS[42].
[26 ou 27 août 1788, — de Villefranche.]

Bonjour, loup ! je me porte bien et je t’aime ; voilà toujours la grande affaire. J’ai trouvé une lettre charmante de Mme de Riverieux[43] qui veut venir, et viendra le 8 prochain avec son frère ; elle demande permission d amener son neveu Vouty[44] dont la voiture les conduira tous ; grand plaisir d’avoir sa nièce que je lui ai proposée. Beaucoup de franchise et d’empressement ; je garde sa lettre pour y répondre.

J’envoie faïence, pimprenelle et le diable.

L’Académie[45] a été assez belle ; Le Camus et Froissard (sic) sont venus et ont parlé, nous causerons de tout cela. Renvoie samedi de bon matin, car j’ai envie d’aller dîner avec toi et j’ai assez d’activité pour avoir tout fait à temps.

Mme de Longchamps a été malade et n’est pas tout à fait remise.

Nouvelle grandissime !… que je donne à deviner en cent. Le Necker est contrôleur général. Lui-même l’a mandé aux Finguerlin[46] qui l’ont fait savoir à Humblot[47] Cela se regarde comme du plus certain. Les effets haussés de 30 p. 100 à Paris, d’où je n’ai rien trouvé. Prends garde à tes notes[48]. L’homme serait vindicatif ; c’est à consulter entre nous, avec mûr examen et suffisante attention.

Je t’embrasse et rembrasse éternellement. Ménage-toi et conserve-toi, à moi qui t’aime tant[49].


308

[À M. ET Mme…, À…[50].]
[Fin août 1788, — de Villefranche.]

Nous rions avec ceux qui rient ; nous pleurons avec ceux qui pleurent. Nous sommes dans la solitude, et, quelles que soient vos affaires, on n’en fait aucune après le 8 de septembre. Il faut d’ailleurs du repos à l’homme ; il faut des consolations à ceux qui ont des peines. Je vous ai attendu et vous attendrai pour le 1er ; nous jouirons des autres l’un par l’autre ; ma moitié a aussi besoin de communiquer son âme avec celle de la vôtre. Vous devez nous venir voir, et vous viendrez nous voir, c’est ce qu’il fallait démontrer et ce qui est démontré quant aux premières parties ; c’est ce que vous démontrerez quant à la dernière. Je vous embrasse, mon ami, de tout mon cœur.

Ce serait donc en vain, Madame, que je me serais flattée du plaisir de vous posséder à la campagne ? Je ne puis vous dire à quel point mon propre intérêt me fait partager la peine qui vous affecte en ce moment ; vous me tiendrez peu de compte, peut-être, d’un semblable sentiment, mais il est de ma franchise de vous le peindre comme je l’éprouve. Ce deuil, ce procès sont-ils [de] bien vrais obstacles ? Mon mari [croit] que non ; il en écrit au vôtre [logi]quement. Pour moi, qui [ne saurais] me piquer de démonstrations [sévères], je me [permets] seulement [de prier] et je m’en tiens, pour mon compte, aux droits que me donnaient mes vœux et non empressement. Pesez-le dans la sincérité de votre cœur, et ayez-y l’égard qu’une sensibilité comme la vôtre doit à la mienne, sous peine de tout ce qu’on peut imaginer de plus terrible.

Mme de Riverieux fait mieux que vous, et je l’attends le 8 du mois prochain.

Je ne vous fais point de compliments de condoléances ; je suis toute occupée à me lamenter, et c’est vous qui m’inspirez cette …esine. Quand sera-ce donc que je pourrai me dédommager ou vous gronder ? Je suis à la petite ville pour vingt-quatre heures, [toute en] l’air et fort courroucée, sans oser [même] vous dire combien. Recevez les [expressions] de mon regret et des [sentiments inalté]rables avec lesquels je suis…


…[serv]ante,
[Phlp. De La Platiè]re.

309

À, BOSC, [À PARIS[51].]
1er octobre (1785) 1788, — [du Clos].

[Pends-toi, friand Grillon ! Nous faisons des confitures, du résinet (sic) et du vin cuit, des poires tapées et du bonbon, et tu n’es pas [ici] pour les goûter ! Voilà, monsieur l’élégant, mes occupations présentes ; du reste, on vendange à force, et bientôt ce ne sera plus que dans les armoires de la ménagère, ou dans les caves du maître, qu’on retrouvera du raisin et de son jus délicieux. Celui de cette année sera très bon ; mais nous en avons peu, à cause de la petite visite que la grêle nous a faite, honneur dont on conserve toujours un cher et long souvenir.

Pourquoi donc ne nous écrivez-vous plus, vous qui n’avez pas de vendanges à faire ? Est-ce qu’il y a au monde d’autre occupation que celle-là ?

Mais vous politiquez à perte de vue et vous épuisez en dissertations sur le bien à faire, qui ne s’exécutera jamais. Que devient M. Necker[52] ? On dit qu’il a un terrible parti contre lui. Et le grand diable d’archevêque[53] ? On le disait parti pour Rome ; maintenant on débite qu’il est gardé à vue.

Dieu fasse paix aux bons et anéantisse les méchants ! Ressouvenez-vous encore un peu de vos amis du bout du monde, qui ne vous oublient pas et qui vous embrassent sans façon, excepté Eudora qui pourrait déjà s’en défendre.]

Ce n’est qu’en reprenant économiquement votre enveloppe pour vous la renvoyer, que nous trouvons le petit mot que vous aviez ajouté aux lettres de l’ami Lanthenas.

L’expédition des gravures nous fait grand plaisir, mais nous ne demandons rien autre de Paris ; il faut trop d’argent pour tout ce qui se tire de ce pays, et nous avons plus de carottes que de louis d’or.

Je suis fort aise d’avoir vu, par votre petit mot, que nous ne sommes pas morts pour vous, et je vous en aime un peu .

[Que font les sciences au milieu de nos convulsions politiques et dans l’agonie de nos finances ? Et les savants, et les babillards ? Et les collections, et les cours ? Et La Blancherie et son entreprise, et les musées et les musards ?… ]


310

[À BOSC, À PARIS[54].]
Le 8 octobre [1788], — du Clos Laplatière.

[Vous ne nous dites plus rien, mon cher, et cependant les parlements se montrent et agissent d’une manière bien étonnante. Faudrait-il donc que les amis de l’ordre et de la liberté qui désiraient leur rétablissement fussent réduits à le regretter ? Quelle sensation leur arrêté a-t-il produite dans la capitale ? Ce rappel des États de 1614, ces prétentions, ce ton et ce langage sont bien singuliers[55].

Nous en sommes donc à savoir seulement s’il faudra végéter tristement sous la verge d’un seul despote, ou gémir sous le joug de fer de plusieurs despotes réunis. L’alternative est terrible et ne laisse pas de choix, car on n’en saurait faire entre deux mauvais partis. Si l’avilissement de la nation est moins général dans une aristocratie que sous le despotisme d’un monarque sans frein, la condition du peuple y est quelquefois plus dure, et elle le serait parmi nous, où les privilégiés sont tout et où la plus nombreuse classe est presque comptée comme zéro.

On dit que la haute finance est liguée contre M. Necker ; que fait ce ministre ? en est-il encore à s’affermir en place ?]

Nous sommes dans les vendanges par-dessus la tête, non pour la quantité ; nous avons, cette année, diminué d’un tiers sur l’autre ; mais c’est la saison de la récolte, et partant celle du travail champêtre et des sollicitudes domestiques.

Donnez-nous de vos nouvelles et de celles qui courent ; mille amitiés au bon Lanthenas ; veuillez faire parvenir la ci-jointe.

Nous vous aimons toujours et je vous embrasse de tout mon cœur.

Quand j’aurai du loisir, je vous décrirai la fête du 4 octobre et nos Lucas et nos Colettes dansant gaîment leurs rigodons et buvant notre vin de fort bon cœur[56].

Adieu encore.


311

[À BOSC, À PARIS[57].]
Le 9 novembre 1788, — de Villefranche.

Les gravures sont arrivées, notre ami, la veille du jour que nous est parvenue votre lettre d’avis ; elles sont en aussi bon état qu’elles sont belles, et le plaisir que j’ai eu à les considérer m’a fait sentir que je n’étais pas encore morte au goût des beaux-arts.

Comme la diligence d’eau ne passe qu’à demi-lieue de la ville où est la Saône[58], nous ne voyons pas les voyageurs qui prennent cette voiture ; M. de Bournon[59] avait remis et recommandé à l’auberge des diligences le rouleau, qui nous a été soigneusement apporté.

Mais si cet aimable homme eût pris la route de Villefranche et que je me fusse bien portée, il ne nous aurait pas encore rencontrés. J’étais venue ici, il y a quinze jours, pour vingt-quatre heures seulement ; j’y suis tombée malade subito, et j’attends des forces pour monter à cheval et retourner au Clos.

Je voulais vous écrire, par le dernier courrier, que j’étais toujours de ce monde ; mais j’avais été obligée de faire une autre lettre, et, pour le peu que je tienne la plume, le mal de gorge se fait aussitôt ressentir ; j’ai donc remis au courrier suivant. Je le devance, par précaution, en saisissant un bon moment.

Je ne sais pourquoi vous glosez si tristement sur notre amitié pour vous, et comment vous pouvez parler de déchanter à cette occasion. Si j’avais de la force, je vous peignerais d’importance ; mais je suis convalescente et plus portée à la clémence qu’à l’indignation.

Dites-nous donc si c’est à Lyon que se rend ce M. de Bournon ; nous pourrions l’y rencontrer, puisque nous devons y passer les deux ou trois premiers mois de l’année.

Les d’Eprémesnil et compagnie ont d’abord été reçus à Lyon avec enthousiasme ; mais leur couronnement à la Comédie ne s’est pas fait noblement : il a passé pour avoir été concerté avec eux dès la veille[60]. Pour comble de mauvais effet, ces messieurs, invités et régalés au cercle ou club des Terreaux, s’y sont montrés avec hauteur et parlant du Tiers-État avec beaucoup de dédain. L’assemblée qui les régalait, toute composée du Tiers-État, a été indignée ; on a fini par les détester, et ils devaient être sifflés s’ils fussent retournés au spectacle.

Bourg se montre contre les parlements avec une vigueur étonnante[61] ; elle a fait un terrible mémoire contre les injustices qu’elle prétend avoir essuyées de celui de Dijon, dans tous les procès de personnes du Tiers-État avec quelqu’un de la noblesse ; et cette ville de Bourg finit par demander le rétablissement de son propre Conseil souverain, dont la conservation fut stipulée lors de la cession de la Bresse à la couronne de Francé[62].

Nous avons de petites histoires assez plaisantes de nos Assemblées de départements[63] ; mais c’est assez pour aujourd’hui, ou du moins pour mes facultés ; peut-être trouverez-vous aussi qu’il est temps que je finisse et que vous repreniez votre besogne.

Notre ami, de retour de Lyon, est parti pour visiter les ouvriers à la campagne ; il fait froid et le ciel est triste.

Adieu, je vous embrasse suivant l’antique usage, et tout aussi bonnement qu’au temps de nos preux. Eudora grandit beaucoup et jase comme une pie.


312

[À BOSC, À PARIS[64].]
[Fin novembre 1788, — du Clos ?]

Je ne vous en dirai pas long, mes amis[65] ; nous sommes encore casernés tristement au coin du feu, et ne voyant qu’au travers des vitres le soleil brillant et les éclatants frimas, Cependant la bise souffle, là les travaux s’accumulent, le temps s’écoule et l’impatience est à la porte.

J’espère que nous retournerons bientôt au nombre des vivants. En attendant, nous nous transportons quelquefois parmi les Américains et nous convenons qu’il ferait bon vivre avec eux[66]. Que devient la Société pour l’affranchissement des nègres ?

Nous avons, à Lyon, un ministre protestant de notre connaissance, qui fait imprimer actuellement un ouvrage contre l’esclavage des nègres[67] : je ne sais si l’auteur donnera du neuf ; mais je sais bien qu’il a grande envie de faire parler de lui.

Je ne vous parle pas de nouvelles ; je suis toute occupée d’huile à faire faire, et de porc à saler ; objets fort intéressants dans le ménage et peu faits pour le genre épistolaire.

Ci-joint une petite lettre pour le chanoine[68].

Adieu, dites-nous ce que font les Notables[69], si tant est qu’ils fassent quelque chose.

Nous vous embrassons cordialement.


313

[À BOSC, À PARIS[70].]
4 décembre [1788, — du Clos]

Or çà, Monsieur le docteur, veuillez, je vous prie, me faire savoir subito — car tel est le mode qui convient aux dames — si le fameux turneps qu’on vante à Paris aujourd’hui, et que l’on cultive dans ses environs, est du genre Raphanus ou Brassica[71]. Puis, par extension, vous me manderez dans quel genre vous comprenez la petite rave que vous autres, Parisiens, mangez à déjeuner ; puis, si vous connaissez la rave longue et ronde qui croît en Flandre et dans nos provinces, et comment vous la dénommez. Que votre décision soit exacte et précise sur tous ces points ; elle terminera de savantes discussions dans lesquelles vous devez trouver très glorieux d’être pris pour arbitre. Mais que cette décision soit accompagnée des phrases de Linné, car nous avons ici beaucoup d’objets et peu de livres. Si je suis satisfaite de votre science, et que pourtant vous ne connaissiez pas nos raves, le plus sain, le plus doux et le plus léger des aliments pour l’homme et les animaux, je vous enverrai par la tête une de ces raves, de cinq à six livres pesant, longue ou ronde, à votre choix.

Adieu ; n’oubliez pas tout à fait vos amis de l’autre siècle, qui vous embrassent tout bonnement.


314

À BOSC, À PARIS[72].
18 décembre 1788, — du Clos.

Nous avons reçu, mon cher, vos très savantes explications botaniques et vous en rendons grâces. Vous n’aurez point de mes raves par la tête, mais il faudrait me faire manger des turneps pour me convaincre s’ils sont meilleurs. Il faut avouer que les distinctions des savants ne supposent pas toujours, entre les plantes dont ils ont fait divers genres, une différence de saveur et de propriétés. Les raves rondes et longues, brassica et rapa, cultivées ici dans le même terrain, se confondent sur nos tables sans obtenir l’une sur l’autre une préférence bien motivée.

Ce n’était pas pour nous qu’il avait été question de la Flore de Bulliard, mais pour les pharmaciens de l’hôpital de la petite ville ; le prix de l’ouvrage a désorienté le zèle, et l’on ne songe plus à cette acquisition. Quant à nous, qui employons notre argent avec des pionniers, des maçons et des charpentiers, nous ne pouvons faire aucun calcul bibliographe.

Je ne sais quel froid il fait à Paris, mais ici nous gelons tout en vie et nous sommes confinés sans savoir comment nous rendre en ville par des chemins glacés, où les chevaux ni les bœufs ne peuvent tenir pied. Mandez-moi donc votre degré de froid ; je ne vous rendrai pas la pareille, car, dans notre immense maison, il n’y a sûrement pas l’ombre d’un thermomètre. Des brouillards tombent chaque jour en pluie qui se gèle à l’instant. Le plus petit brin de paille parait de la grosseur d’une baguette, par la quantité de glace transparente qui l’enveloppe ; nos arbres sont chargés en proportion de leurs ramifications et ils cassent de toutes parts. Nous devons cette température rigoureuse, qui est infiniment plus supportable à Villefranche, au voisinage des montagnes.

Recevez nos amitiés, nos embrassements, etc


315

[À BOSC, À PARIS[73].]
Décembre ? 1788 ?, — [de Lyon.]

Pour moi, qui n’entre pas dans la fourrure, je ne parle que de chansons. Vous m’avez envoyé le plus joli petit coquin de Noël qu’on puisse imaginer ; nous l’avons chantonné, goûté, etc… J’ai vu autrefois le Berger, Sylvain[74], petit brun qui s’en va bégayant ; par ma foi, il s’exprime plus nettement par écrit.

Vous avez donc bien du travail ? Nous n’en manquons pas non plus, et je ne sais par quelle inconséquence je viens de m’abonner à la Comédie ; mais c’est l’affaire d’un mois, après quoi je reviens à ma pauvre musique, à laquelle cet arrangement ne fait pas grand bien.

Adieu, souvenez-vous de nous au milieu du tourbillon des nouveautés.

La cuisse rend abondamment ; le sommeil n’est pas merveilleux.

  1. L.A., signée D.L.P., 4 pages pl. in-4°. — Nous transcrivons l’analyse du catalogue.
  2. Collection Alfred Morrison. — Il y a 1780 dans l’original ; c’est une distraction trop évidente pour que nous ayons à la démontrer. Il nous a paru, en considérant les rapports de cette lettre avec celles de novembre 1787, qu’il fallait la placer en 1788. On a vu que Madame Roland avait quitté le Clos pour aller rejoindre son mari à Lyon le 30 décembre 1787. Mais elle n’y resta que jusqu’au 6 février suivant (lettre de Roland à Bosc du 2 février 1788, inéd. coll. Morrison), et dut retourner alors au Clos pour continuer les arrangements commencés à l’automne, depuis que Roland l’administrait. (Voir lettres 283, 286 et 287.)
  3. Publié par le Carnet, n° 15 mai 1899, comme tiré de la collection de Mme L. de Cernay.
  4. L’arrêt du 10 février 1788 (Isambert, 2443), par lequel Brienne croyait réaliser la réforme de l’inspection des manufactures (voir lettres des 23 mai et 27 novembre 1787), consistait principalement dans la suppression des « inspecteurs généraux des manufactures et du commerce », remplacés par deux Inspecteurs généraux directeurs, l’un du commerce et l’autre des manufactures. Desmarest était l’un des deux, et on a pu voir que Roland ne l’aimait pas.
  5. Bosc, IV, 119 ; Dauban, II, 561.
  6. Les trois Fermiers, comédie en deux actes, mêlée d’ariettes, musique de Dezède, paroles de Monvel, 1777, un des grands succès de l’époque.
  7. Bosc, IV, 133 ; Dauban, II, 564. Comme on le voit par les premières lignes, cette lettre n’est qu’un post-scriptum de la précédente et a été envoyé par le même courrier.
  8. Bosc, IV, 123 ; Dauban, II, 564.
  9. Le chanoine Dominique Roland. Il se rendait à Paris et y était encore au commencement de juillet. (Voir, lettre 303.)
  10. Nous avons déjà parlé (voir lettre 208) de l’ouvrage Sur les inconvénients du droit d’aînesse que Lanthenas préparait depuis 1785 et qu’il publie en 1789. De là les allusions aux aînés et aux cadets qui vont suivre.
  11. Ms. 6239, fol. 278.
  12. Roland disait à Bosc, le 22 mai 1788 (coll. Morrison) : « Nous n’apprenons de Lanthenas, et de personne autre, qu’à travers les branches, ce que vous jetez en l’air. …J n’ai pas le temps d’écrire à Lanthenas ; point d’autre nouvelle du frère. Ma moitié est malade, et cela m’inquiète… Le sec désole nos campagnes et la misère nous talonne. »
  13. La Révolution commençait. Le Parlement de Paris avait engagé la lutte contre Brienne ; l’arrestation de d’Éprémesnil et de Goislard est du 6 mai ; le lit de justice créant les grands baillages, mutilant le Parlement et transférant l’enregistrement des édits à une cour plénière est du 8 mai.
  14. Ms. 9533, fol. 196-197. — La lettre étant coupée par le haut, il en manque quelques lignes, dont la date. Mais cette date nous est donnée approximativement par la lettre suivante : « Une femme de Lyon m’a trahie, cet… »

    Sur Mme de Landine ou Delandine, voir la lettre du 13 janvier 1787.

    Comme on le verra par la lettre suivante, Madame Roland avait communiqué à Delandine la relation de son Voyage en Suisse, et Delandine s’était avisé de l’imprimer dans le Conservateur, sorte de petit magazine qu’il avait fondé à Lyon et qui n’eut que deux années d’existence.

    À la juste plainte de Madame Roland, Mme Delandine répondit par une lettre qui se trouve aux Papiers Roland (ms. 6241, fol. 293-294, s.d.), en promettant « un carton qui supprimera noms et indices ». Delandine tint parole, et il n’y a rien, au tome II du Conservateur de 1788 (p. 14-95, contenant la première partie de la relation), qui puisse déceler l’auteur.

  15. Bosc, IV, 124 ; Dauban, II, 565.
  16. On aperçoit en effet fort bien, des collines de Theizé, par les vents du midi, et le Mont-Blanc et le Mont-du-Chat, que Madame Roland confond ici. Le Mont-Pilat est au sud-ouest de Lyon.
  17. Voir la lettre précédente. Quant à « l’abbé censeur », dont nous ignorons le nom, la coupure la plus significative qu’il ait faite est celle d’une phrase sur Rousseau et sur l’oppression de Genève après les événements de 1782.

    Champagneux, en imprimant le Voyage en Suisse dans son édition de 1800 et en rétablissant les passages retranchés en 1788, en a supprimé d ’autres.

  18. Lettre publiée pour la première fois en 1820 par Barrière (I, 334), qui devait la tenir de Bosc ; reproduite par M. Dauban (II, 566). Nous donnons le texte d’après une copie que Mme Cl. Bader a prise sur l’original, trouvé dans les papiers de Barrière, copie qu’elle a bien voulu mettre à notre disposition. — L’original (L.a.s., 4 p. in-4°) a été vendu par M. Noël Charavay le 17 décembre 1895, n° 29.
  19. Carra (1742-1793), le conventionnel bien connu, était, à cette époque, employé à la Bibliothèque du Roi.

    Dans sa polémique avec Calonne, pour le compte de Brienne qui le protégeait, un seul point intéressait les Roland : d’après Carra, les machines anglaises à carder et filer le coton auraient été inventées ou apportées en France par les sieurs Miln (voir lettre du 19 novembre 1785), et signalées par lui, Carra, à M. de Calonne, qui en aurait signé l’acquisition en sa présence par un traité du 19 octobre 1785.

    C’était enlever à MM. Martin et Flesselles, les véritables introducteurs du Mull-Jenny, pour lequel ils avaient obtenu des lettres patentes de privilège par l’arrêt du 18 mai 1784, l’honneur qui leur revenait, et Roland prenait feu pour la cause de ses amis, qui était aussi la sienne (Voir Dictionnaire des manufactures, t. II, 2e partie, p. 137, ses revendications pour Flesselles contre Miln et Carra)

    Voici les titres complets des deux pamphlets de Carra : Un petit mot de réponse à M. de Calonne sur sa requête M. de Calonne sur sa requête au Roi. Amsterdam, 1787, in-8° ; — M. de Calonne tout entier, tel qu’il s’est comporté dans l’administration des Finances, dans son commissariat en Bretagne, Bruxelles, 1788, in-8°.

  20. Le chanoine Dominique, parti pour Paris le 21 avril précédent, y était encore.
  21. M. Dauban a imprimé : « le remuement des postes » ; il s’agit de l’édit du 10 août 1787 (Isambert, 2368), qui avait réuni la poste aux chevaux à la poste aux lettres et défait ainsi l’édit de décembre 1785.
  22. Ms. 6239, fol. 281-282.
  23. Pierre Bulliard (1742-1793) publiait à cette époque son Herbier de la France ou Collection des plantes indigènes de ce royaume, Paris, 1780 à 1793, 150 cahiers in-fol.

    Pierre-Joseph Buc’hoz (1731-1807), infatiguable compilateur d’histoire naturelle. L’ouvrage auquel Madame Roland fait allusion est sans doute son Nouveau traité physique et économique, par formes de dissertations, de toutes les plantes qui croissent sur la surface du globe, 1785 à 1788, 2 vol. in-fol. ; réédition partielle d’un dictionnaire plus étendu (24 vol. in-fol.) qui avait paru en 1773.
  24. Louis-Claude Bigot de Sainte-Croix (1744-1803), qui fut depuis ministre des Affaires étrangères du 1er au 10 août 1792. Nous ignorons de quel corps il était président avant la Révolution, et Madame Roland doit se tromper sur ce point, car Bigot de Sainte-Croix n’est connu que comme militaire et diplomate (voir Masson, passim). Son Essai sur le commerce, traduit de Beccarai, avait été publié dans les Éphémérides du citoyen, dirigées par Baudeau, Dupont de Nemours, etc. de 1765 à 1776, et qui reparurent quelque temps en 1788 (Hatin, p. 70-71). C’est évidemment pour le Dictionnaire des manufactures que Madame Roland demande ce renseignement.
  25. Ms. 6239, fol. 285-286. — Ce n’est probablement qu’une fin de lettre. Le contenu indique qu’il faut la placer entre le lit de justice du 8 mai instituant les grands bailliages et le renvoi de Brienne (25 août). Bosc a eu la singulière idée de souder ce fragment à une autre lettre du 1er octobre 1788 (ms. 6239, fol. 260-261) et d’imprimer le tout (IV, 127) comme ne formant qu’une seule et même lettre. Dauban (II, 570) n’a pu que le suivre. Mais le simple examen de leur texte suffit à montrer que ce sont des morceaux de date différentes. De plus, après le mot « musars » qui termine la lettre du 1er octobre 1788, on voit au manuscrit une espèce de paraphe indiquant que Madame Roland pose la plume. Enfin, les deux papiers ne sont pas de la même teinte. Nous avons donc dû détacher de la lettre du 1er octobre 1788 ce fragment qui y avait été arbitrairement rapporté, et le replacer à sa date approximative.
  26. Réponse à M. de Calonne, qui faisait publier brochures sur brochures pour rejeter sur Necker le déficit qui avait amené sa chute.
  27. L’enseignement des édits imposés par Brienne dans le lit de justice du 8 mai. Rappelon que ces édits : 1° instituaient des grands bailliages entre les parlements et les tribunaux inférieurs (présidiaux, bailliages, sénéchaussées), tous confondus à l’avenir sous le nom uniforme de présidiaux ; 2° mutilaient le parlement de Paris ; 3° créaient à Paris une cour plénière, à laquelle on transférait l’enregistrement des édits et ordonnances et qui pourraient enregistrer de nouveaux édits d’impôts provisoirement, en attendant la réunion des États généraux.
  28. Bosc; IV, 125 ; Dauban, II, 567 ; — ms. 6239, fol. 279-280.

    Roland écrit de Lyon, à Bosc, le 30 juin (coll. Morrison) : « J’ai reçu ici… votre épître du 23 ; je la fais repasser à Villefranche, pour être envoyée de là à la campagne, où la ménagère est claquemurée pour tout l’été et l’automne… Je n’entends plus parler de mon frère, né sais quand reviendra ; je serais fort aise de voir cet essai, beaucoup vanté, du président Bigot de Sainte-Croix… » Suit une discussion sur la Cassida viridis qui ravage les artichauts. Puis Roland ajoute : « Nous sommes entourés et pressés ici de la nouvelle qu’on va encore une fois retourner l’omelette. J’ai peur qu’elle ne soit enfin desséchée. On parle aussi de guerre de tous les côtés. Tapage et Carillon. Adieu. »

  29. Bosc, IV, 125 ; Dauban, III, 568.
  30. Il y a votre dans le texte de Bosc ; mais il faut évidemment lire notre, c’est-à-dire le chanoine Dominique Roland, qui n’était pas encore revenu de Paris. (Voir lettre du 18 juin 1788.)
  31. Elle venait de recevoir des nouvelles de Lavater, comme on le verra par la lettre suivante.
  32. Tiré des papiers de Lavater (Lavater-Archiv) et publié par M.G. Finsler, recteur du gymnase de Berne. Lavater Beziehungen zu Paris in den Revolutionsjarhen 1789-1795. Zurich, 1898.
  33. Le frère de Lavater, le médecin et sénateur Diethelm Lavater, avec sa femme Regula, née Usteri, venait d’arriver à Lyon accompagnant une dame malade qu’il conduisait auprès des médecins de Montpellier (Finsler, p. 5).
  34. Étienne Mayeuvre de Champvieux (1743-1812), ancien conseiller en la Cour des Monnaies, administrateur de l’École de dessin (Alm. de Lyon de 1789, p. 228), habitait alors place de la Charité, tout à côté des Roland.

    Il fut ensuite procureur-général-syndic du département (1791-1792), puis député au Conseil de Cinq-Cents, proscrit au 18 fructidor, juge au tribunal de Lyon après le 18 brumaire. Il a laissé parmi ses contemporrains le souvenir d’un homme éclairé et modéré.

  35. Collection Alfred Morrison. — P.-S. à une lettre de Roland, revenu de Lyon au Clos.
  36. Nous voilà loin des descriptions complaisantes de 1785 et années suivantes. Il y avait évidemment du froid entre les Roland et le monde académique de la petite ville. C’est à cette période qu’il faut rapporter les récits malveillants de l’abbé Guillon (Mémoires pour servir à l’hist. de la ville de Lyon. p. 55-62). La politique commençait à diviser profondément la société bourgeoise de Villefranche, et le vide se faisait autour des Roland.
  37. Collection Alfred Morrison, 1 folio.
  38. Les deux premiers paragraphes sont de Roland.
  39. C’est le 25 août 1788 que Brienne, acculé, abandonné même par la Reine, avait donné sa démission et que Necker avait été rappelé au Contrôle général. La nouvelle n’avait pu encore, le 26, arriver en province. Mais on la pressentait, surtout depuis que Brienne avait fait décréter une banqueroute partielle (16 août). « La malédiction publique avait fondu sur lui comme un déluge », disent les Mémoires d’un contemporain.
  40. Main, un des correspondants de Roland pour son Dictionnaire.
  41. De Madame Roland.
  42. Ms. 9533, fol. 93-94. — La date de la lettre ressort de son rapport avec la précédente. Madame Roland, arrivée du Clos à Villefranche le 26 août, y a appris le retour de Necker aux affaires, et a expédié à Bosc la lettre de son mari, en y ajoutant quatre lignes de post-scriptum ; puis elle écrit presque aussitôt à Roland.
  43. Les Riverieulx étaient une des familles consulaires les plus considérables de Lyon, à laquelle était alliée la branche lyonnaise de Roland. (Voir App. C, nos XIX XXI Claude-Antoine de Riverieulx de la Ferrandière, ancien recteur de la Charité (1755), trésorier de la maison des Recluses (1776-1778), demeura rue Sala, fut guillotiné à Lyon le 22 janvier 1794. Sa femme, née Claudine Bertholon, qu’il avait épousé en 1779, était dame-administratice de « l’institur de bienfaisance pour les mère-nourrices » établi à Lyon en 1784. — C’est d’elle qu’il s’agit ici.
  44. Les Vouty étaient aussi une importante famille bourgeoise de Lyon. Dominique Vouty, écuyer, ancien recteur de la Charité (1781), seigneur de la Tour de la Belle-Allemande, guillotiné à Lyon le 13 décembre 1793, avait épousé en 1758 Marie de Riverieulx, sœur de Claude-Antoine de Riverieulx, dont nous venons de parler. Leur fils Claude-Antoine Vouty était donc bien le neveu de Mme de Riverieulx. Il fut, après la Révolution, premier président à la Cour d’appel de Lyon et mourut en 1826. (Voir App. C., n° XXI
  45. La séance annuelle tenue le 25 août par l’Académie de Villefranche. — Madame Roland n’en parle que par ouï-dire, car elle n’avait pas voulu y assister (voir lettre 305) et, d’ailleurs, n’était arrivé du Clos que le 26.
  46. MM. Finguerlin, probablement d’origine génevoise, étaient des premiers commerçant de Lyon, mais en dehors des charges municipales, étant protestants. Nous trouvons cependant l’un d’eux parmi les administrateurs de « l’École royale académique de dessin », fondée à Lyon en 1756 (Alm. de Lyon de 1789, p. 228) et de « l’institut de bienfaisance pour les mères-nourrices » (ibid, 75-77), dont nous venons de parler. Il y avait aussi, parmi les administratrices de ce dernier établissement, Mme Finguerlin-Scherer (ibid), et nous voyons d’autre part (Correspondance littéraire, janvier 1786) qu’il y avait à Lyon une maison de banque « de MM. Finguerlin et Scherer ». Lors de la contribution patriotique de 1789, trois membres de la famille Finguerlin s’inscrivent pour 30,000 livres (Wahl, 6). L’un d’eux, en 1790, fit partie du Conseil général de la commune, puis du Conseil général et du Directoire du département (ibid, 169-170). — Nous voyons d’autre part, dans les Mémoires de Mme de Genlis (V, 53 ; VI, 117-121 ; VII, 274), qu’un Finguerlin avait épousé une de ses nièces.
  47. Probablement J.-B. Humblot (1734-1809), négociant, et secrétaire-greffier pour MM. les Maréchaux de France, à Villefranche (Alm. de Lyon, article Villefranche, p. 169-172). Il fut membre de la Constituante.
  48. Les notes très hardies, que Roland rédigeait alors pour le t. II de son Dict. des manufactures.
  49. Sur l’adresse de cette lettre, on trouve jetées, de la main de Roland, les notes suivantes, qui, rapprochées de celles de janvier 1787 (voir lettre 267), complètent les comptes du modeste ménage (avec une petite erreur d’addition) :

    Du 1er décembre 1787 au 1er septembre 1788, 9 mois.
    Nouveaux bâtiments 600 1182tt 4 s.
    432
    150
    Plus 455 455 6
    Entretien courant. 622 10
    ______
    2260tt
    À ma femme 1800
    Toile, livre, Lyon, voyages 2000tt
    Reste à payer et nouvelles dépenses jusqu’au dernier décembre 1500
    ______
    Total 7560tt
    ______
  50. Ms. 9533, fol. 193-194, copie. — L’original a passé par la vente d’autographes du 12 août 1870, Ét. Charavay, expert.

    Le premier paragraphe est de Roland et s’adresse au mari de la correspondante.

    Nous n’avons pu faire de conjectures plausibles sur les destinataires.

    Les restitutions entre crochets sont celles de la copie.

    La date approximative de la lettre est fixé par ses rapports avec celles qui précèdent et celle qui suit.

  51. Bosc, IV, 127 ; Dauban, II, 570 ; — ms. 6239, fol. 260-261. — C’est par un lapsus de plume qu’il y a [17]85 au ms., date que d’ailleurs Bosc a biffé. Il suffit de lire la lettre pour voir ce qu’il faut 1788. C’est bien, du reste, dans la série des lettres de 1788 que Bosc l’a placée. Mais il y a soudé un long fragment d’une autre lettre antérieure, que nous avons transporté à l’endroit qui lui convient (lettre 301). Dans l’angle de gauche, il y a : M. d’Antic.
  52. Necker était redevenu contrôleur général le 25 août 1788. — Roland écrivait, le 5 septembre (coll. Morrison) : « Est-il vrai que le nouveau ne fera pas pis que l’ancien ; mais fera-t-il bien ? C’est encore un problème à résoudre : j’ai bien des données, peut-être différentes de celles de bien d’autres ; attendons. Mais, en attendant, que deviendrons-nous ?… »
  53. Loménie de Brienne était, en effet, parti pour l’Italie.
  54. Bosc, IV, 129 ; Dauban, II, 572 ; — ms. 6239, fol. 287-288. — Bosc, par négligence, a mis cette lettre après celle du 4 décembre 1788 ; M. Dauban, trompé par ce classement, l’a placée sous la rubrique de 1789 ; mais il y a bien 1788 au ms., et il ressort d’ailleurs de la simple lecture qu’elle est de 1788, en effet.
  55. Le Parlement de Paris, rétabli dès l’avènement de Necker dans la situation où il était avant le lit de justice du 8 mai, avait demandé, en enregistrant la déclaration de son rétablissement, que les États généraux fussent convoqués et composés suivant la forme de 1614, c’est-à-dire avec le vote des trois ordres séparés (25 septembre).
  56. Fête données aux vignerons et aux voisins du Clos pour célébrer l’anniversaire de la naissance d’Eudora, en même temps que (selon l’usage du pays) la clôture des vendanges. Il y a, aux Papier Roland, ms. 9533, fol. 23, une petite pièce de vers de Madame Roland pour cet anniversaire.
  57. Ms. 6239, fol. 283-284.
  58. Sic
  59. Jacques-Louis, comte de Bournon (1751-1825), naturaliste et minéralogiste. On lui doit des recherches intéressantes sur les Alpes dauphinoises et les montagnes du Forez.
  60. D’Eprémesnil, arrêté en plein Parlement, le 6 mai 1788, pour ses protestations contre les édits de Brienne, et emprisonné à l’île de Sainte-Marguerite, venait d’être rendu à la liberté et regagnait Paris au milieu des ovations populaires. À Lyon, lorsqu’il parut au spectacle, « on jeta sur le théâtre des vers et une couronne de laurier, etc… » (Correspondance littéraire, novembre 1788, note de Meister.)
  61. Examen des privilèges de la noblesse de Bresse (par l’avocat Gauthier des Orcières, qui fut ensuite député à la constituante et à la convention). — Voir Ch. Jarrin, Bourg et Bellay pendant la Révolution, Bourg, 1881, p. 302 et 468.
  62. Bourg avait possédé cette Cour souveraine non pas à la réunion de 1601, mais de 1658 à 1661.
  63. L’assemblée de département « de la province de Beaujolais », subdivision de l’assemblée provinciale créée en 1787, avait tenu ses réunions à Villefranche en 1787 et 1788. (Voir Almanach de Lyon).
  64. Collection Alfred Morrison.
  65. Elle s’adresse à Bosc et à Lanthenas.
  66. Roland écrivait à Bosc de Villefranche, le 14 octobre (coll. Morrison) : « J’arrive de la campagne et j’y retourne ; la mère et l’enfant sont enrhumées ; Lanthenas s’enfonce dans l’Amérique, je suis trop vieux pour l’y suivre… » — Lanthenas, qui avait depuis longtemps des relations avec l’Amérique, y songeait plus que jamais, sous l’influence de Brissot, avec lequel il était déjà lié, et plus encore en lisant les Lettres d’un cultivateur américain que venait de publier Saint-John de Crèvecœur (1784 ; 2e édition, 1787), description arcadienne de la vie aux États-Unis. — Madame Roland fit bien des fois, elles aussi, ce rêve d’Amérique.

    Quant à la « Société pour l’affranchissement des nègres », c’était cette société des Amis des noirs, que Brissot et ses amis Carra, Valady, etc., venaient de fonder en France, à l’exemple de celle de Granville Sharp et Clakson avaient fondée en Angleterre. (Voir Mém. de Brissot, t. III, chap, i et iii.)

  67. Frossard faisait imprimer la Cause des esclaves nègres, etc., 2 vol. in-8°. Lyon 1789.
  68. Le chanoine Bimont, dont la santé déclinait (voir lettre du 23 février 1789) et qui mourut en septembre 1789 (lettre de Roland à Bosc du 2 octobre 1789, coll. Morrison).
  69. La deuxième assemblée des Notables, convoquée pour régler la forme des États généraux, s’était réunie le 16 novembre 1788 et se sépara le 12 décembre. Ceci nous donne la date approximative de la lettre.
  70. Bosc, IV, 129 ; Dauban, II, 571. — N° 393 de la collection E. Michelot, vendue les 7 et 8 mai 1880, Eug. Charavay, expert. — L.a., 2 pages 1/4 in-8°.
  71. Roland avait longuement parlé, au tome I de son Dictionnaire (p. 156e, 169e), du Commonfields-turnips, avec lequel on nourrissait les moutons en Angleterre. Il voulait sans doute de nouvelles indications pour la deuxième partie du tome II (Errata, supplément, etc… ), qu’il faisait alors imprimer. « …Mon gros ouvrage que je commence, sous quinze jours, à mettre sous presse à Lyon » (Coll. Morrison, lettre à Bosc, du 24 août 1788) ; — « J’ai fait aujourd’hui le premier envoi de manuscrit pour mettre sous presse à Lyon. Ainsi me voilà en train pour la suite de ma grande œuvre » (ibid, 5 septembre) ; — « L’Encyclopédie s’imprime ; je viens de corriger la 16e feuille de plus de 100 cette fournée… » (idid, 12 novembre).
  72. Catalogue Morrison, t. V, p. 310 : « Lettre autographe, à M. d’Antic ; au Clos de La Platière, 18 décembre 1788, 3 pages in-4°, avec l’adresse. »
  73. Coll. Alfr. Morrison. — Écrit sur la quatrième page d’une lettre de Roland à Bosc demandant des renseignements sur les fourrures. Nous avons placé cette lettre à la fin de 1788, parce que c’est à ce moment-là que Roland traivaillait à cet article de son Dictionnaire. Mais elle pourrait tout aussi bien être du commencement de 1789. Le texte indique seulement qu’elle est d’une fin ou d’un commencement d’année. On y voit aussi qu’elle est écrite de Lyon, où Madame Roland annonçait qu’elle passerait les deux ou trois premiers mois de 1789 (lettre 311).
  74. Madame Roland avait aperçu sylvain Maréchal, alors bibliothécaire du collège Mazarin, aux concerts de Mme l’Épine (Mém., II, 138), vers 1774. Nous ne savons à quel Noël elle fait allusion ; peut-être s’agit-il des Chansons anacréoniques du berger Sylvain (c’était son demi-pseudonyme) Paris, in-12, s.d.