Lettres de Monsieur de Cyrano Bergerac

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Lettres de Monsieur de Cyrano Bergerac
Lettres de Cyrano BergeracCharles de Sercytome 1 (p. 1-93).
À MONSIEVR LE BRET, ADVOCAT AU CONSEIL.
contre l’hyver.
LETTRE I.


MONSIEUR,

C’eſt à ce coup que l’Hyver a noüé l’éguillette à la Terre ; il a rendu la matiere impuiſſante ; & l’eſprit meſme pour eſtre incorporel, n’eſt pas en ſeureté contre ſa tyrannie ; mon ame a tellement reculé ſur elle-meſme, qu’en quelque endroit aujourd’huy que je me touche, il s’en faut plus de quatre doigts que je n’atteigne où je ſuis ; Je me taſte ſans me ſentir, & le fer auroit ouvert cent portes à ma vie, auparavant que de frapper à celle de la douleur : Enfin nous voila preſque paralytiques ; & cependant pour creuſer ſur nous une playe dans une bleſſure, Dieu n’a creé qu’un Baûme à noſtre mal, encore le Medecin qui le porte ne ſçauroit arriver chez nous, qu’apres avoir délogé de ſix maiſons. Ce pareſſeux eſt le Soleil, vous voyez comme il marche à petites journées, il ſe met en chemin à huit heures, & prend giſte à quatre. Je croy qu’à mon exemple il trouve qu’il fait trop froid pour ſe lever ſi matin ; mais Dieu veüille que ce ſoit ſeulement la pareſſe qui le retienne, & non pas le dépit ; car il me ſemble que depuis pluſieurs mois il nous regarde de travers. Pour moy, je n’en puis deviner la cauſe, ſi ce n’eſt qu’ayant veu la terre endurcie par la gelée, il n’oſe plus monter ſi haut de peur de bleſſer ſes rayons en les précipitant. Ainſi nous ne ſommes pas preſts de nous vanger des outrages que la Saiſon nous fait ; il ne ſert quaſi rien au feu de s’échauffer contre’elle, ſa rage n’aboutit (apres avoir bien petillé) qu’à le contraindre à ſe devorer ſoy-meſme plus viſte. Nous avons beau prendre le Bouclier, l’Hyver eſt une mort de ſix mois répanduë ſur tout un coſté de cette boule, que nous ne ſçaurions éviter ; c’eſt une courte vieilleſſe de choſes animées, c’eſt un eſtre qui n’a point d’action, & qui cependant (tous braves que nous ſoyons) ne nous approche jamais ſans nous faire trembler. Noſtre corps poreux, delicat, étendu, ſe ramaſſe, s’endurcit, & s’empreſſe à fermer ſes avenuës, à barricader un million d’inviſibles portes, & à les couvrir de petites montagnes ; Il ſe meut, s’agite, ſe debat, & dit pour excuſe en rougiſſant, que ces fremiſſemens ſont des ſorties qu’il fait à deſſein de repouſſer l’ennemy qui gagne ſes dehors. Enfin ce n’eſt pas merveille que nous ſubiſſions le deſtin de tous les vivans ; mais le barbare ne s’eſt pas contenté d’avoir oſté la langue à nos Oyſeaux, d’avoir déshabillé nos Arbres , d’avoir coupé les cheveux à Cerés, & d’avoir mis noſtre Grand’ Mere toute nuë ; afin que nous ne pûſſions nous ſauver par eau dans un climat plus doux, il les a toutes renfermées ſous des murailles de diamant ; & de peur meſme que les rivieres n’excitaſſent par leur mouvement quelque chaleur qui nous pût ſoulager, il les a cloüées contre leur lit. Mais il fait encore bien pis ; car pour nous effrayer par l’image meſme des prodiges qu’il invente à noſtre deſtruction, il nous fait prendre la glace pour une lumiere endurcie, un jour petrifié, un ſolide neant, ou quelque Monſtre épouvantable, dont le corps n’eſt qu’un œil. La Seine au commencement effrayée des larmes du Ciel, s’en troubla, & aprehendant une ſuite plus funeſte à la fortune de ſes habitans, elle s’eſt roidie contre le poids qui l’entraiſne, s’eſt ſuſpenduë, & s’eſt liée elle-meſme pour s’arreſter, afin d’eſtre toûjours preſente aux beſoins que nous pourrions avoir d’elle. Les Hommes épouvantez à leur tour des prodiges de cette effroyable Saiſon, en tirent des préſages proportionnez à leur crainte ; S’il neige, ils s’imaginent que c’eſt peut-eſtre au Firmament le chemin de lait qui ſe diſſout, que cette perte fait de rage écumer le Ciel, & que la Terre tremblant pour ſes enfans, en blanchit de frayeur. Ils ſe figurent que l’Univers eſt une tarte que l’Hyver ce grand Monſtre ſucre pour l’avaler ; Que peut-eſtre la neige eſt l’écume des Plantes qui meurent enragées, & que les vents qui ſoufflent tant de froid, ſont les derniers ſoûpirs de la Nature agoniſante. Moy-meſme qui n’explique gueres les choſes qu’en ma faveur, & qui dans une autre ſaiſon me ſerois perſuadé que la neige eſt le lait vegetatif que les Aſtres font teter aux Plantes, ou les miettes qui tombent aprés Graces de la Table des Dieux, me laiſſant emporter au torrent de l’exemple : S’il greſle, je m’écrie, quels maux nous ſont reſervez ! puis que le Ciel innocent eſt réduit à piſſer la gravelle. Si je veux définir ces vents glacez, tellement ſolides, qu’ils renverſent des tours, & tellement déliez qu’on ne les void point, je ne ſçaurois ſoupçonner ce que c’eſt, ſinon une broüine de Diables échappez, qui s’eſtans morfondus ſous terre, courent icy pour s’échauffer. Tout ce qui me repreſente l’Hyver me fait peur ; je ne ſçaurois ſupporter un miroir à cauſe de ſa glace ; je fuis les Medecins, parce qu’on les nomme des Medecins de neige ; & je puis convaincre le froid de quantité de meurtres, ſur ce que dans toutes les Maiſons de Paris on rencontre fort peu de gelée, qu’on n’y trouve un malade auprès. En verité, Monſieur, je ne penſe pas que la S. Jean me guariſſe entierement des maux de Noël, quand je ſonge qu’il me faudra voir encore aux feneſtres de grandes vitres qui ne ſeront autre choſe que des tapiſſeries de glaçons endurcis au feu : Oüy cet impitoyable m’a mis en ſi mauvaiſe humeur, que le hâle du mois d’Aouſt ne me purgera peut-eſtre pas du flegme de Janvier ; la moindre chaleur me fera dire que l’Hyver eſt le friſſon de la Nature, & que l’Eſté en eſt la fiévre ; car jugez ſi je me plains à tort, & ſi les morfondus malgré l’humeur liberale de cette Saiſon qui leur donne autant de perles que de roupies, ne me prendront pas pour un Hercule qui pourſuit ce Monſtre leur ennemy ? Quelles rigueurs n’exerce-t’il point en tous lieux ? Là ſous le Robinet d’une Fontaine, le gelé Porteur d’Eau contraint ſon cœur en ſoufflant de rendre à ſes mains la vie qu’il leur a dérobée ? Là contre le pavé le ſoulier du marcheur fait plus de bruit qu’a l’ordinaire, parce qu’il a des cloches aux pieds ? Là l’Eſcolier fripon, une pelote de neige entre les doigts, attend au paſſage ſon compagnon pour luy noyer le viſage dans un morceau de riviere ; enfin de quelque coſté que je me tourne, la gelée eſt ſi grande que tout ſe prend, juſques aux manteaux ; À dix heures du ſoir le Filou morfondu, ſous un auvant grelote, & ſe conſole lors qu’il regarde le premier paſſant, comme un Tailleur qui luy apporte ſon habit. Lors qu’il prendra fantaiſie à l’Hyver, ce vieil endurcy, d’aller à confeſſe, voila, Monſieur, l’examen de ſa conſcience, à un peché preſt, car c’eſt un cas reſervé dont il n’aura jamais l’abſolution : vous meſme jugez s’il eſt pardonnable, il me vient d’engourdir les doigts, afin de vous perſuader que je ſuis un froid Amy, puis que je tremble quand il eſt quesſtion de me dire,

MONSIEUR,
Voſtre Serviteur.

AU MESME,
pour le printemps.
LETTRE II.


MONSIEUR,
Ne pleurez plus, le beau temps eſt revenu, le Soleil s’eſt reconcilié avec les Hommes, & ſa chaleur a fait trouver des jambes à l’Hyver, quelque engourdy qu’il fût ; il ne luy a preſté de mouvement que ce qu’il en falloit pour fuir, & cependant ces longues nuits qui ſembloient ne faire qu’un pas en une heure (à cauſe que pour eſtre dans l’obſcurité elles n’oſoient courir à tâtons) ſont auſſi loin de nous que la premiere qui fit dormir Adam ; l’air n’aguere ſi condenſé par la gelée, que les Oyſeaux ny trouvoient point de place, ſemble n’eſtre aujourd’huy qu’un grand eſpace imaginaire, où les Muſiciens, à peine ſoûtenus de nôtre penſée, paroiſſent au Ciel de petits Mondes balancez par leur propre centre : Le ſerain n’enrheumoit pas au Païs d’où ils viennent, car ils font icy beau bruit ; Ô Dieux quel tintamarre ! ſans doute ils ſont en procez pour le partage des Terres dont l’Hyver par ſa mort les a fait heritiers ; ce vieux jaloux non content d’avoir bouclé preſque tous les animaux, avoit gelé juſques aux rivieres, afin qu’elles ne produiſiſſent pas meſme des images ; Il avoit malicieuſement tourné vers eux la glace de ſes miroirs qui coulent du coſté du vif argent, & ils y ſeroient encore, ſi le Printemps à ſon retour ne les eût renverſez ; Aujourd’huy le Beſtail s’y regarde nager en courant ; la Linote & le Pinſon s’y reproduiſent ſans perdre leur unité, s’y reſſuſcitent ſans mourir, & s’étonnent qu’un nid ſi froid leur faſſe éclorre en un moment des petits auſſi grands qu’eux meſmes : enfin nous tenons la Terre en bonne humeur, nous n’avons d’oreſnavant qu’à bien choyer ſes bonnes graces : À la verité dépitée de s’eſtre veuë au pillage de l’Automne, elle s’eſtoit tellement endurcie contre nous avec les forces que luy preſta l’Hyver, que ſi le Ciel n’euſt pleuré deux mois ſur ſon ſein, elle ne ſe fut jamais attendrie ; mais Dieu mercy, elle ne ſe ſouvient plus de nos larcins ; Toute ſon attention n’eſt aujourd’huy qu’à mediter quelque fruit nouveau ; elle ſe couvre d’herbe molle, afin d’eſtre plus douce à nos pieds ; elle n’envoye rien ſur nos tables qui ne regorge de ſon lait ; ſi elle nous offre des Chenilles, c’eſt en guiſe de Vers à ſoye ſauvages ; & les Hannetons ſont de petits Oyſeaux qu’elle a eu ſoin d’inventer pour ſervir de joüets à nos enfans ; elle s’étonne elle-meſme de ſa richeſſe, elle s’imagine à peine eſtre la Mere de tout ce qu’elle produit ; & groſſe de quinze jours, elle avorte de mille ſortes d’inſectes, parce que ne pouvant toute ſeule goûter tant de plaiſir, elle ébauche des enfans à la haſte pour avoir à qui faire du bien. Ne ſemble-t’il pas en attachant aux branches de nos Foreſts des feüilles ſi toufuës, que pour nous faire rire, elle ſe ſoit égayée à porter un pré ſur un arbre ? mais parce qu’elle ſçait que les contentemens exceſſifs ſont préjudiciables, elle force en cette Saiſon les Febves de fleurir pour moderer noſtre joye, par la crainte de devenir foux ; c’eſt le ſeul mauvais préſage qu’elle n’a point chaſſé de deſſus l’Hemiſphere. Par tout on voit la Nature accoucher, & ſes enfans à meſure qu’ils naiſſent, joüer dans leur berceau. Conſiderez le zephyre qui n’oſe quaſi reſpirer qu’en tremblant, comme il agite les bleds & les careſſfe : Ne diriez-vous pas que l’herbe eſt le poil de la terre, &: que ce vent eſt le peigne qui a ſoin de le démêler ? Je penſe meſme que le Soleil fait l’amour à cette Saiſon, car j’ay remarqué qu’en quelque lieu qu’elle ſe retire, il s’en approche toûjours. Ces inſolens Aquilons qui nous bravoient en l’abſence de ce Dieu de tranquillité (ſurpris de ſa venuë) s’uniſſent à ſes rayons pour obtenir la paix par leurs careſſes, & les plus coupables ſe cachent dans les Atômes & ſe tiennent coys ſans bouger, de peur d’eſtre reconnus : Tout ce qui ne peut nuire par ſa vie eſt en pleine liberté. Il n’eſt pas juſqu’à noſtre ame qui ne ſe répande plus loin que ſa priſon, afin de montrer qu’elle n’en eſt pas contenuë. Je penſfe que la Nature eſt aux Nopces, on ne voit que danſes, que concerts, que feſtins ; & qui voudroit chercher diſpute, n’auroit pas le contentement d’en trouver, ſinon de celles qui pour la beauté ſurviennent entre les fleurs. Là poſſible au ſortir du combat un Oeillet tout ſanglant tombe de laſſitude : là un bouton de Roſe, enflé du mauvais ſuccez de ſon Antagoniſte, s’épanoüit de joye ; là le Lys, ce Coloſſe entre les fleurs, ce geant de lait caillé, glorieux de voir ſes images triompher au Louvre, s’éleve ſur ſes compagnes, les regarde de haut en bas, & fait devant ſoy proſterner la Violette, qui jalouſe & fâchée de ne pas monter auſſi haut, redouble ſes odeurs, afin d’obtenir de noſtre nez la preference que nos yeux luy refuſent : là le gaſon de Thin s’agenoüille humblement devant la Tulipe, à cauſe qu’elle porte un Calice ; là d’un autre coſté la Terre dépitée que les Arbres portent ſi haut & ſi loin d’elle les bouquets dont elle les a couronnez, refuſe de leur envoyer des fruits, qu’ils ne luy ayent redonné ſes fleurs. Cependant je ne trouve pas pour ces diſputes que le Printemps en ſoit moins agréable ; Mathieu Gareau ſaute de tout ſon cœur au broüet de ſa Tante ; le plus mauvais garçon du Village jure par ſa foy qu’il fera cette année grand’ peur au Papegay ; le Vigneron appuyé ſur un échalas, rit dans ſa barbe à meſure qu’il voit pleurer ſa Vigne : Enfin l’exemple de la Nature me perſuade ſi bien le plaiſir, que toute ſujetion eſtant douloureuſe, je ſuis preſque à regret,

MONSIEUR,
Voſtre Serviteur.

AU MESME,
pour l’esté.
LETTRE III.


MONSIEUR,
Que ne diriez-vous point du Soleil, s’il vous avoit roſty vous-meſme, puis que vous vous plaignez de luy, lors qu’il hâte l’aſſaiſonnement de vos viandes ? De toute la terre il n’a fait qu’une grande marmite ; il a deſſous attiſé l’Enfer pour la faire boüillir, il a diſpoſé les vents tout autour comme des ſoufflets, afin de l’empêcher de s’éteindre, & lors qu’il r’allume le feu de voſtre cuiſine, vous vous en formaliſez ; il êchauffe les eaux, il les diſtile, il les rectifie, de peur que leur crudité ne vous nuiſe, & vous luy chantez poüille, pendant meſme qu’il boit à voſtre ſanté. Pour moy je ne ſçay pas en quelle poſture d’oreſnavant ſe pourra mettre ce pauvre Dieu, pour eſtre à noſtre gré. Il envoye à noſtre lever les Oyſeaux nous donner la Muſique ; il échauffe nos bains, & ne nous y invite point qu’il n’en ait eſſayé le peril en s’y plongeant le premier. Que pouvoit-il adjoûter à tant d’honneur, ſinon de manger à noſtre table ? mais jugez ce qu’il demande quand il n’eſt jamais plus proche de nos Maiſons qu’à Midy : Plaignez-vous, Monſieur, aprés cela, qu’il deſſeiche l’humeur des rivieres ; helas ! ſans cette attraction, que ſerions nous devenus ? les fleuves, les lacs, les fontaines, ont ſuccé toute l’eau qui rendoit la terre feconde, & l’on ſe fâche qu’au hazard d’en faire gagner l’hydropiſie à la moyenne region, il prenne la charge de la repuiſer, & de promener par le Ciel les nuës, ces grands arrouſoirs dont il éteint la ſoif de nos Campagnes alterées, encore dans une ſaiſon où il eſt ſi fort épris de noſtre beauté qu’il nous veut voir tous nuds : J’ay bien de la peine à m’imaginer s’il n’attiroit à ſoy beaucoup d’eau pour y moüiller & rafraîchir ſes rayons, comment il nous baiſeroit ſans nous brûler ; mais quoy qu’on diſe, nous en avons toujours de reſte ; car au temps meſme que la Canicule par ſon ardeur, ne nous en laiſſe préciſement que pour la neceſſité, n’a-t’il pas ſoin de faire enrager les Chiens de peur qu’ils n’en boivent ? vous fulminez encore contre luy, ſur ce qu’il dérobe (dites-vous) juſqu’à nos ombres : il nous les oſte (je l’avouë) & il n’a garde de les laiſſer auprés de nous, voyant qu’à toute heure elles ſe divertiſſent à nous effrayer ; voyez comme il monte au plus haut de noſtre horiſon pour les mettre à nos pieds, & pour les recogner ſous terre, d’où elles font parties. Quelque haine cependant qu’il leur porte, quelque proche de leur fin qu’elles ſe trouvent, il leur donne la vie quand nous nous mettons entre deux ; c’eſt pourquoy ces Filles de la nuit courent tout à l’entour de nous pour ſe tenir à couvert des armes du Soleil ; ſçachant bien qu’il aimera mieux s’abſtenir de la victoire, que de ſe reſoudre à les tuer au travers de nos corps. Ce n’eſt pas que durant toute l’année il ne ſoit pour nous tout en feu ; & il le montre aſſez, n’en repoſant ny nuit ny jour : Mais en Eſté toutefois ſa paſſion devient bien autre ; il brûle, il court, il ſemble deſcendre de ſon cercle, & ſe voulant jetter à noſtre col, il en tombe ſi prés, que pour legere que ſoit l’Eſſence d’un Dieu, la moitié des hommes degoute de ſueur en le portant. Nous ne laiſſons pas toutefois de nous affliger quand il nous quitte, les nuits meſmes ſympatiſant à ſa complexion, deviennent claires & chaudes, à cauſe qu’à ſon départ il a laiſſé ſur l’Horiſon une partie de ſon équipage, comme ayant à y revenir bien-toſt. Le mois de May veritablement fait germer les fruits, les nouë & les groſſit ; mais il leur laiſſe une âpreté mortelle qui nous étrangleroit, ſi celuy de Juin n’y paſſoit du ſucre. Poſſible m’objectera-t’on que par ſes chaleurs exceſſives, il met les herbes en cendre, & qu’en ſuite il fait couler deſſus des orages de pluye ; mais penſez-vous qu’il ait grand tort (nous voyant tout ſalis du hâle) de nous mettre à la leſſive ? & je veux qu’il fût brûlant juſqu’à nous conſommer, ce ſeroit au moins une marque de noſtre paix avec Dieu, puis qu’autrefois chez ſon peuple il ne faiſoit deſcendre le feu du Ciel que ſur les Victimes purifiées ; Encore s’il nous vouloit brûler, il n’envoyeroit pas la roſée pour nous rafraîchir, cette belle roſée qui nous fait croire par ſes infinies goutes de lumiere, que le flambeau du monde eſt en poudre dans nos prez, qu’un milion de petits Cieux ſont tombez ſur la terre, ou que c’eſt l’ame de l’Univers, qui ne ſçachant quel honneur rendre à ſon Pere, ſort au devant de luy, & le va recevoir juſques ſur la pointe des herbes. Les Villageois s’imaginent, tantoſt que ce ſont des poux d’argent tombez au matin de la teſte du Soleil qui ſe peigne, tantoſt la ſueur de l’air corrompuë par le chaud, où des Vers luiſans ſe ſont mis ; tantoſt la ſalive des Aſtres qui leur tombe de la bouche en dormant ; mais enfin quoy que ce puiſſe eſtre, il n’importe, fuſſent les larmes de l’Aurore, elle s’afflige de trop bonne grace pour ne nous en pas réjoüir ; & puis c’eſt le temps où la Nature nous met à meſme ſes treſors : Le Soleil en perſonne aſſiſte aux Couches de Cerés, & chaque épy de bled paroiſt une boulangerie de petits pains de lait, qu’il a pris la peine de cuire. Que ſi quelques-uns ſe plaignent que ſa trop longue demeure avec nous jaunit les feüilles aprés les fruits, qu’ils ſçachent que ce Monarque des Eſtoilles en uſe ainſi pour compoſer de noſtre climat le jardin des Heſperides, en attachant aux arbres des feüilles d’or auſſi bien que des fruits : toutefois il a beau dans ſon Zodiaque s’échauffer avec le Lion, il n’aura pas demeuré vingt-quatre heures chez la Vierge, qu’il luy fera les doux yeux, il deviendra tous les jours plus froid ; & enfin quelque nom de Pucelle qu’il laiſſe à la pauvre fille, il ſortira de ſon lit tellement énervé, que ſix mois à peine le gueriront de cette impuiſſance. Ô que j’ay cependant peur de voir croiſtre l’Eſté, parce que j’ay peur de le voir diminuer ! c’eſt luy qui débarraſſe l’eau, le bois, le metal, l’herbe, la pierre, & tous les corps diferens que la gelée avoit fait venir aux priſes ; il appaiſe leurs froideurs, il démêle leurs antipaties, il moyenne entr’eux un échange de priſonniers, il reconduit paiſiblement chacun chez ſoy ; & pour vous montrer qu’il ſepare les natures les plus jointes, c’eſt que n’eſtant vous & moy qu’une meſme choſe, je ne laiſſe pas aujourd’huy de me conſiderer ſeparément de vous, pour éviter l’impertinence qu’il y auroit de me mander à moy-meſme ; Je ſuis,

MONSIEUR,
Voſtre Serviteur.

AU MESME,
contre l’automne.
LETTRE IV.


MONSIEUR,
Il me ſemble que j’aurois maintenant bien du plaiſir à peſter contre l’Automne, ſi je ne craignois de fâcher le Tonnerre, luy qui non content de nous tuer, n’eſt pas ſatisfait s’il n’aſſemble trois Bourreaux differens dans une mort, & s’il ne nous maſſacre tout à la fois par les yeux, par les oreilles, & par le toucher ; c’eſt à dire par l’éclair, le tonnerre, & le carreau ; l’éclair s’allume pour éteindre noſtre veuë à force de lumiere, & précipitant nos paupieres ſur nos prunelles, il nous fait paſſer de deux petites nuits de la largeur d’un double, dans une autre auſſi grande que l’Univers. L’air en s’agitant enflâme ſes apoſthumes ; en quelque part que nous tournions la veuë, un nuage ſanglant ſemble avoir déplié entre nous & le jour, une tenture de gris brun, doublé de tafetas cramoiſy ; le Foudre engendré dans la nuë, créve le ventre de ſa Mere, & la nuë groſſe en travail s’en delivre avec tant de bruit, que les roches les plus ſauvages s’ouvrent aux cris de cét accouchement. Il ne ſera pourtant pas dit que cette orgueilleuſe Saiſon me parle ſi haut, & que je n’oſe luy répondre ; cette inſolente, aux crimes de laquelle il ne manquoit plus que de faire imputer à ſon Créateur les vices de la Nature. Mais quand l’injuſtice de cent mille coups de Tonnerre ſeroit une production de la Sageſſe inſcrutable de Dieu, il ne s’enſuit pas pour cela que la Saiſon du Tonnerre, c’eſt à dire la Saiſon deſtinée à chaſtier les coupables, ſoit plus agreable que les autres, ou bien il faut conclure que le temps le plus doux de la vie d’un Criminel, eſt celuy de ſon execution. Je croy qu’enſuite de ce funeſte Metheore nous pouvons paſſer au vin, puis que c’eſt un Tonnerre liquide, un courroux potable, & un trépas qui fait mourir les Yvrognes de ſanté. Il eſt cauſe, le furieux, que la definition qu’Ariſtote a donnée pour l’homme, d’animal raiſonnable, eſt fauſſe, au moins pour ceux qui en boivent trop ; mais ne vous ſemble-t’il pas qu’on peut dire du Cabaret, que c’eſt un lieu où l’on vend la folie par bouteilles, & je doute meſme s’il n’eſt point allé iuſques dans les Cieux faire ſentir ſes fumées au Soleil, voyant comme il ſe couche tous les jours de ſi bonne heure. Quelques Philoſophes de ce Siecle en ont tant avalé, qu’ils en ont fait piroüetter la terre deſſous eux ; & ſi veritablement elle ſe meut, je penſe que ce ſont des SS. que l’yvrognerie luy fait faire. Pour moy je porte tant de haine à ce poiſon, qu’encore que l’eau de vie ſoit un venin beaucoup plus furieux, je ne laiſſe pas de luy pardonner, à cauſe que ce m’eſt un témoignage qu’elle luy a fait rendre l’eſprit. Nous voila donc en ce temps condamnez à mourir de ſoif, puis que noſtre breuvage eſt empoiſonné voyons ſi noſtre manger que l’Automne nous étend ſur la terre, comme ſur une table, eſt moins dangereux que ſa boiſſon. Helas ! pour un ſeul fruit qu’Adam mangea, cent millions de perſonnes moururent qui n’eſtoient pas encore ; l’arbre meſme eſt forcé par la Nature de commencer le ſupplice de ſes enfans criminels ; il les jette contre terre, la teſte en bas ; le vent les ſecouë, & le Soleil les précipite. Apres cela, Monſieur, ne trouvez pas mauvais que je deſaprouve qu’on diſe, voila du fruit en bon eſtat. Comment pourroit-il eſtre, luy qui s’eſt pendu ſoy-meſme ? Auſſi à conſiderer comme les cailloux y vont à l’offrande, n’eſt-ce pas une occaſion de douter de leur innocence, puis qu’ils ſont lapidez à chaque bout de champ ; Ne voyez-vous pas meſme que les arbres en produiſant les fruits, ont ſoin de les enveloper de feüilles pour les cacher, comme s’ils n’avoient pas aſſez d’effronterie pour montrer à nud leurs parties honteuſes ? Mais admirez encore comment cette horrible Saiſon traitte les arbres en leur diſant Adieu : Elle les charge de Vers, d’Araignées, & de Chenilles, & tous chauves qu’elle les a rendus, elle ne laiſſe pas de leur mettre de la vermine à la teſte : Nommez-vous cela des preſens d’une bonne mere à ſes enfans ? & merite-t’elle que nous la remercions apres nous avoir oſté preſque tous les alimens utiles ? Mais ſon dépit paſſe encore plus outre, car elle tâche d’empoiſonner ceux qui ne ſont pas morts de faim, & je n’avance rien que je ne prouve. N’eſt-il pas vray que ne nous reſtant plus rien de pur entre tant de choſes dont l’uſage nous eſt neceſſaire, ſinon l’air, la Maraſtre l’a ſuffoqué de Contagion ? Ne voyez-vous pas comme elle traîne la peſte, cette maladie ſans queuë, qui tient la mort penduë à la ſienne en toutes les Villes de ce Royaume ? comme elle renverſe toute l’œconomie de l’Univers & de la ſocieté des hommes, juſqu’à couvrir de pourpre des miſerables ſur un fumier ; & jugez ſi le feu dont elle s’allume contre nous eſt ardent, quand il ſuffit d’un charbon ſur un homme pour le conſumer.

Voila, Monſieur, les treſors & l’utilité de cette adorable Saiſon, par qui vous penſiez avoir trouvé le ſecret de la Corne d’abondance. En vérité ne merite-t’elle pas bien mieux des Satyres que des Eloges, & ne devrions-nous pas meſme deteſter les autres, à cauſe qu’elles ſont en ſa compagnie, & qu’elles la ſuivent toûjours & la precedent ? Pour moy, je ne doute point qu’un jour cette enragée ne pervertiſſe toutes ſes compagnes ; & en effet, nous obſervons qu’elles ont déja toutes, à ſon exemple, leur façon particulière d’eſtropier, & que pour les maux dont elle nous accablent, l’Hyver nous contraint de reclamer S. Jean, le Printemps S. Mathurin, l’Eſté S. Hubert, & l’Automne S. Roch, puiſque l’un cauſe le mal caduc, l’autre la folie, l’autre la rage, l’autre la peſte. Pour moy je ne ſçay qui me tient que je ne me procure la mort, de dépit que j’ay de ne pouvoir vivre que deſſous leur regne ; mais principalement de ce que la maudite Automne me paſſe tous les ans ſur la teſte pour me faire enrager : il ſemble qu’elle tâche d’embaraſſer ſes Sœurs dans ſes crimes ; car enfin, Monſieur, groſſe de foudre comme nous la voyons, n’induit-elle pas à croire que toutes enſemble elles compoſent un Monſtre qui aboye par les pieds ; que pour elle, elle eſt une Harpie affamée, qui mord de la glace pendant que ſa queuë eſt au feu ; qui ſe ſauve d’un embraſement par un deluge, & qui vieille à quatre-vingt jours, eſt ſi paſſionnée d’amour pour l’Hyver, à cauſe qu’il nous tuë, qu’elle expire en le baiſant : mais ce qui me ſemble encore plus étrange eſt, que je me ſois abſtenu de luy reprocher ſon plus grand crime, je veux dire le ſang, dont elle ſoüille depuis tant d’années la face de toute l’Europe ; car je le devois faire pour la punir de ce qu’ayant prodigué des fruits à tout le monde, elle ne m’en a pas encore donné un qui puiſſe vous dire après ma mort, je ſuis,

MONSIEUR,
Voſtre Serviteur.

DESCRIPTION II.
de l’aqueduc ou la fontaine d’arcueil.
LETTRE V.
À MES AMIS LES BEUVEURS D’EAU.
Cette Lettre d’Arcueïl ayant eſté perduë, l’Autheur long-temps apres en fit une autre ; mais comme il ne ſe ſouvenoit preſque plus de la premiere, il ne rencontra pas les meſmes penſées : Depuis il retrouva la perduë ; et comme il eſt aſſez ennemy du travail, il ne crut pas que le ſujet fuſt digne d’épurer chaque Lettre en oſtant de chacune les imaginations qui ſe pourroient rencontrer dans l’autre.


MESSIEURS,
Pied-là, pied-là : ma teſte ſert de Pont a une Riviere, ie ſuis deſſous tout au fonds ſans nager ; & toutefois j’y reſpire à mon aiſe. Vous jugez bien que c’eft d’Arcueïl que je vous écris. Icy l’eau conduite en triomphe, marche en haye d’un Regiment de pierres : on luy a dreſſé cent Portiques pour la recevoir ; & le Roy la jugeant fatiguée d’eſtre venuë à pied de ſi loin, envoya l’appuyer de peur qu’elle ne tombât. Ces excés d’honneur l’ont renduë ſi glorieuſe, qu’elle n’iroit pas à Paris, ſi l’on ne l’y portoit : s’eſtant morfondue d’avoir ſi long-temps couché contre terre, elle s’eſt fait dreſſer un lit plus haut ; & l’on tient par tradition que cét Aqueduc luy ſembla ſi pompeux & ſi beau, qu’elle vint d’elle-meſme s’y promener pour ſon plaiſir : Cependant elle eſt renfermée entre quatre murailles ; ſeroit-ce qu’on l’euſt convaincuë de s’eſtre jadis trouvée en la compagnie de celle de la mer pendant quelque naufrage ? Il le faut bien : car la Juſtice eſt icy tellement ſevere, qu’on y contraint juſqu’aux Fontaines de marcher droit ; & l’air de la Ville eſt ſi contagieux, qu’elles n’en ſçauroient approcher ſans gagner la pierre : Ces obſtacles toutefois n’ont point empêché qu’il n’ait pris à celle-cy une telle démangeaiſon de la voir, qu’elle s’en gratte demie lieuë durant contre les roches, il luy tarde qu’elle ne contrefaſſe l’Hypocrene entre les Muſes de l’Univerſité : elle n’en peut tenir ſon eau. Voyez comme des Montagnes de Rungis, elle piſſe en l’air juſqu’au Fauxbourg S. Germain : elle va recevoir de S. A. R. l’ordre des viſites qu’elle à faire ; & quelques ſourdes menaces qu’elle murmure en chemin, quelque formidable qu’elle paroiſſe, Luxembourg ne l’a pas plûtoſt apperceuë, que d’un ſeul Regard il la diſperſe de tous coſtez. En vérité l’amour pouvoit-il joindre Arcueïl & Paris par un lien plus fort que celuy de la vie ? Ce reptile eſt un morceau pour la bouche du Roy : c’eſt une grande épée qui va faire mettre par les Porteurs d’eau des bouts de bois à ſon fourreau ; c’eſt une Couleuvre immortelle, qui s’enfonce dans ſon écaille, à meſure qu’elle en ſort ; c’eft un apoſteme artificiel qu’on ne ſçauroit crever ſans mettre Paris en danger de mort ; c’eſt un paſté dont la ſauce eſt vive ; c’eſt un os, dont la moüelle chemine ; c’eſt un Serpent liquide, dont la queuë va devant la teſte. Enfin je penſe qu’elle a reſolu de ne rien faire icy que des choſes impoſſibles à croire ; elle ne va droit qu’à cauſe qu’elle eſt voûtée ; elle ne ſe corrompt point, encore qu’elle ſoit au tombeau ; elle eſt vive depuis qu’elle eſt en terre ; elle paſſe par deſſus des murs dont les portes ſont ouvertes ; elle marche droit à taſtons, & court de toute ſa force ſans tomber. Hé bien, Meſſieurs, aprés tant de miracles ne meriteroit-elle pas bien d’eſtre canoniſée à Paris ſous le nom de Saint Coſme, S. Benoiſt, S. Michel, & S. Severin ? Qui diroit cependant que la largeur de deux pieds meſure le deſtin de tout un peuple : Connoiſſez par là quel honneur ce vous eſt, que moy, qui puis, quand bon me ſemble, arreſter la liqueur qui deſaltere tant d’honneſtes gens à Paris, & qui tous les jours me fait ſervir devant le Roy, je m’abaiſſe juſqu’à me dire,

MESSIEURS,
Voſtre Serviteur.

AUTRE
sur le mesme sujet.
LETTRE VI.


MESSIEURS,
, Miracle, miracle, je ſuis au fonds de l’eau : & je n’ay pas dequoy boire ; j’ay un Fleuve ſur la teſte, & je n’ay point perdu pied ; & enfin je me trouve en un Païs où les Fontaines volent, & où les Rivieres ſont ſi delicates qu’elles paſſent par deſſus des Ponts de peur de ſe moüiller : Ce n’eſt point hyperbole, car à conſiderer les grands Portiques ſur leſquels celle-cy va comme en triomple, il ſemble qu’elle ſe ſoit montée ſur des échaſſes pour voir de plus loin, & pour remarquer dans Paris les lieux où elle eſt neceſſaire ; ce ſont comme des arcs avec leſquels elle décoche un million de fleches d’argent liquide contre la ſoif : Tout à l’heure elle eſtoit aſſiſe à cul nud contre terre ; mais la voila maintenant qui ſe promene dans des galeries : elle porte ſa teſte à l’égal des Montagnes ; & croyez toutefois qu’elle n’eſt pas de moins belle taille pour eſtre voutée : Je ne ſçay pas ſi nos Bourgeois prennent cette Arche pour l’Arche d’Alliance, je ſçay ſeulement que ſans elle ils ſeroient du vieux Teſtament ; elle encherit en leur faveur au deſſus des forces de la Nature : Elle fait pour eux l’impoſſible, juſqu’à courir deux lieuës durant avec des jambes mortes qu’elle ne peut remuer. On diroit à la voir jallir en haut comme elle fait, qu’après avoir longtemps pouſſé contre le Globe de la terre qui peſoit ſur elle, s’en trouvant tout à coup déchargée, elle ne ſe peut plus retenir, & continuë en l’air malgré ſoy la ſecouſſe qu’elle s’eſtoit donnée : Mais d’où vient qu’a Rungis pour un peu de ſable qu’elle a dans les reins, elle n’urine que goutte à goutte, & que dans Arcueil où elle eſt atteinte de la pierre, elle piſſe par deſſus des Montagnes ? encore ce ne ſont là que des coups d’eſſay, elle fait bien d’autres miracles : elle ſe gliſſe eternellement hors de ſa peau, ſans jamais achever d’en ſortir ; & plus ſçavante que les Docteurs de la Faculté d’Hipocrate, tous les jours à Paris elle guerit d’un Regard plus de quatre cens mille alterez : elle ſe morfond à force de courir : elle s’enterre toute vive dans un tombeau pour vivre plus longtemps ; n’eſt-ce point que ſa beauté l’oblige à ſe cacher du Soleil, de peur d’en eſtre enlevée ? ou que pour s’eſtre entenduë cajoler au Village, elle devienne ſi glorieuſe qu’elle ne veüille plus marcher ſi on ne la porte ? je ſçay bien que dans ce long bocal de pierre (où ne ſçauroit meſme entrer un filet de lumiere) on ne peut pas dire qu’elle ſoit éventée ; & je ſçay bien pourtant qu’elle n’eſt pas ſage de paſſer par deſſus des portes ouvertes : cependant peut-eſtre que je la blâme à tort ; car je parle de ce mole d’Architecture, ſans ſçavoir encore au vray ce que c’eſt ; c’eſt poſſible une nuë petrifiée, un grand os dont la moüelle chemine, un Arc-en-Ciel ſolide, qui puiſe de l’eau dans Arcueïl pour la verſer en cette Ville, un paſté de poiſſon qui a trop de ſauce, une Nayade au lit qui a le cours de ventre, un Apoticaire de l’Univerſité qui luy donne des cliſteres ; Enfin la Mere nourrice de toute une Ville, dont les robinets ſont les mammelles qu’elle luy preſente à teter. Puis donc qu’une ſi longue priſon la rend méconnoiſſable, allons un peu plus loin la voir au ſortir du ventre de ſa Mere. Ô Dieux ! qu’elle eſt gentille, qu’elle a l’air frais, & la face unie : je l’entends qui gazoüille avec le gravier, & qui ſemble par ſes bégayemens, vouloir étudier la langue du Païs ; conſiderez-la de prés, ne la voyez-vous pas qui ſe couche tout de ſon long dans cette couppe de marbre ? Elle repoſe & ne laiſſe pas de s’enfler ſous l’égouſt de ſa ſource, comme ſi elle tâchoit de ſuccer en dormant le tetin de ſa Nourrice ; au reſte vous ne trouveriez pas auprés d’elle le moindre poiſſon, car la pauvre petite eſt encore trop jeune pour avoir des enfans : ce n’eſt pas toutefois manque de connoiſſance : elle a receu avec le jour une lumiere naturelle & du bien & du mal ; & pour vous le montrer, c’eſt qu’on ne l’approche jamais qu’elle ne faſſe voir à l’œil la laideur ou la beauté de celuy qui la conſulte. À ſon âge pourtant, à cauſe que ſes traits ſont encore informes, on a de la peine à diſcerner ſi ce n’eſt point un jour de quatre pieds en quarré, ou bien un œil de la terre qui pleure : mais non, je me trompe, elle eſt trop vive pour reſſembler à des choſes mortes, c’eſt ſans doute la Reyne des Fontaines de ce Païs, & ſon humeur royale ſe remarque en ce que par une liberalité toute extraordinaire, elle ne reçoit viſite de perſonne qu’elle ne luy donne ſon portrait ; en recompenſe elle a receu du Ciel le don de faire des miracles ; ce n’eſt pas une choſe que j’avance pour aider à ſon panegyrique ; approchez-vous du bord, & vous verrez qu’à l’exemple de cette Fontaine ſacrée qui deïfioit ceux qui ſe baignoient, elle fait des corps ſans matiere, les plonge dans l’eau ſans les moüiller, & nous montre chez ſoy des hommes qui vivent ſans aucun uſage de reſpiration : Encore ne ſont-ce-là que des coups qu’elle fait en dormant ; à peine a-t’elle repoſé autant de temps qu’il en faut pour meſurer quatre ãjambées, qu’elle part de ſon Hoſtellerie, & ne s’arreſte point qu’elle n’ait receu de Paris un favorable Regard. Sa premiere viſite c’eſt à Luxembourg : ſi-toſt qu’elle eſt arrivée, elle ſe jette en terre, & va tomber aux pieds de S.A.R. à qui par ſon murmure elle ſemble demander en langage de Ruiſſeau les Maiſons où il luy plaiſt qu’elle s’aille loger. Elle eſt venuë avec tant de hâte, qu’elle en eſt encore toute en eau ; & pour n’avoir pas eu le loiſir ſur les chemins de mettre pied à terre, elle eſt contrainte juſques dans le Palais d’Orleans d’aller au baſſin en preſence de tout le monde. Cependant elle a beau gronder à nos Robinets, & verſer des torrens de larmes pour nous exciter à compaſſion de ſa peine, l’ingratitude en ce temps eſt ſi prodigieuſe, que les alterez luy font la mouë ; quantité de Coquins luy donnent les Seaux, & tout le monde eſt ravy de la voir piſſer ſous elle ; l’un dit qu’elle eſt bien mal appriſe de venir avec tant de hâte ſe loger parmy des Bourgeois pour leur piſſer dans la bouche ; l’autre que c’eſt en vain qu’elle marche avec tant de pompe pour ne faire à Paris que de l’eau toute claire ; ceux-cy diſent, que ſon impudence eſt bien grande, d’allonger le col de ſi loin à deſſein de nous cracher au nez ; ceux-là, qu’elle eſt bien malade de ne pouvoir tenir ſon eau : Enfin il n’eſt pas juſqu’à ceux qui font ſemblant de la baiſer, qui ne luy montrent les dents. Pour moy je m’en lave les mains, car j’ay devant les yeux trop d’exemples de la punition des Yvrognes qui la mépriſent : La Nature meſme, qui eſt la mere de cette belle fille, a ce ſemble eu ſi peur que quelque choſe ne manquaſt aux pompes de ſa reception, qu’elle a donné à tous les hommes un Palais pour la recevoir, mais cette belle n’abuſe point des honneurs qu’on luy fait ; au contraire à peine eſt-elle arrivée à Paris, que pour les fatigues d’une trop longue courſe, ſe ſentant à l’extremité, & prévoyant ſa fin, elle court à S. Coſme, S. Benoiſt, & S. Severin pour obtenir leur benediction. Voila tout ce que je puis dire à la loüange de ce bel Aqueduc & de ſon Hoſteſſe ma bonne amie : ça donc qui veut de l’eau, en voulez vous, Meſſieurs, je vous la garentis de fontaine ſur la vie ; & puis vous ſçavez que je ſuis

Voſtre Serviteur.
AUTRE,
SUR L’OMBRE
QUE FAISOIENT DES
ARBRES DANS L’EAU.
LETTRE VII.


MONSIEUR,
, Le ventre couché ſur le gaſon d’une Riviere & le dos étendu ſous les branches d’un Saule qui ſe mire dedans, je voy renouveller aux Arbres l’Hiſtoire de Narciſſe ; cent Peupliers precipitent dans l’onde cent autres Peupliers, & ces aquatiques ont eſté tellement épouvantez de leur cheute, qu’ils tremblent encore tous les jours du vent qui ne les touche pas ; je m’imagine que la nuit ayant noircy toutes choſes, le Soleil les plonge dans l’eau pour les laver : mais que diray-je de ce miroir fluide, de ce petit monde renverſé, qui place les Chênes au deſſous de la mouſſe, & le Ciel plus bas que les Chênes ? Ne ſont-ce point de ces Vierges de jadis metamorphoſées en arbres, qui deſeſperées de ſentir violer leur pudeur par les baiſers d’Apollon, ſe precipitent dans ce Fleuve la teſte en bas ? Ou n’eſt-ce point qu’Apollon luy-meſme offenſé qu’elles ayent oſé proteger contre luy la fraîcheur, les ait ainſi penduës par les pieds ? Aujourd’huy le poiſſon ſe promene dans les bois, & des foreſts entieres ſont au milieu des eaux ſans ſe moüiller ; un vieil Orme entr’autres vous feroit rire, qui s’eſt quaſi couché juſques deſſus l’autre bord, afin que ſon image prenant la meſme poſture il fit de ſon corps & de ſon portrait un hameçon pour la pêche : l’onde n’eſt pas ingrate de la viſite que ces Saules luy rendent, elle a percé l’Univers à jour, de peur que le vaſe de ſon lit ne ſoüillât leurs rameaux, & non contente d’avoir formé du criſtal avec de la bourbe, elle a vouté des Cieux & des Aſtres par deſſous, afin qu’on ne puſt dire que ceux qui l’eſtoient venus voir, euſſent perdu le jour qu’ils avoient quitté pour elle. Maintenant nous pouvons baiſſer les yeux au Ciel, & par elle le Jour ſe peut vanter que tout foible qu’il eſt à quatre heures du matin, il a pourtant la force de precipiter le Ciel dans des abyſmes : mais admirez l’empire que la baſſe region de l’ame exerce ſur la haute ; après avoir découvert que tout ce miracle n’eſt qu’une impoſture des ſens, je ne puis encore empêcher ma veue de prendre au moins ce Firmament imaginaire pour un grand lac ſur qui la terre flote ; le Roſſignol qui du haut d’une branche ſe regarde dedans, croit eſtre tombé dans la Riviere : Il eſt au ſommet d’un Chêne, & toutefois il a peur de ſe noyer ; mais lors qu’après s’eſtre affermy de l’œil & des pieds, il a diſſipé ſa frayeur, ſon portrait ne luy paroiſſant plus qu’un rival à combattre, il gazoüille, il éclate, il s’égoſille ; & cét autre Roſſignol, ſans rompre le ſilence, s’égoſille en apparence comme luy, & trompe l’ame avec tant de charmes, qu’on ſe figure qu’il ne chante que pour ſe faire oüir de nos yeux ; je penſe meſme qu’il gazoüille du geſte, & ne pouſſe aucun ſon dans l’oreille, afin de répondre en meſme temps à ſon ennemy ; & pour n’enfraindre pas les loix du Païs, dont le peuple eſt muet, la Perche, la Dorade, & la Truite qui le voyent, ne ſçavent ſi c’eſt un Poiſſon veſtu de plumes, ou ſi c’eſt un Oyſeau dépoüillé de ſon corps ; elles s’amaſſent autour de luy, le conſiderent comme un Monſtre ; & le Brochet (ce Tyran des Rivieres) jaloux de rencontrer un Eſtranger ſur ſon Trône, le cherche en le trouvant, le touche & ne le peut ſentir, court aprés luy au milieu de luy-meſme, & s’étonne de l’avoir tant de fois traverſé ſans le bleſſer. Moy-meſme j’en demeure tellement conſterné, que je ſuis contraint de quitter ce tableau. Je vous prie de ſuſpendre ſa condamnation, puis qu’il eſt malaiſé de juger d’une Ombre : car quand mes antouſiaſmes auroient la reputation d’eſtre fort éclairez, il n’eſt pas impoſſible que la lumiere de celuy-cy ſoit petite, ayant eſté priſe à l’ombre ; & puis quelle autre choſe pourrois-je adjoûter à la deſcription de cette Image enluminée, ſinon que c’eſt un rien viſible, un cameleon ſpirituel, une nuit que la nuit fait mourir, un procez des yeux & de la raiſon, une privation de clarté que la clarté met au jour ; enfin que c’eſt un eſclave qui ne manque non plus à la matiere, qu’à la fin de mes Lettres,

Voſtre Serviteur, &c.

DESCRIPTION
D’UN CYPREZ.
LETTRE VIII.


MONSIEUR,
, J’avois envie de vous envoyer la deſcription d’un Cyprés, mais je ne l’ay qu’ébauchée, à cauſe qu’il eſt ſi pointu, que l’eſprit meſme ne ſçauroit s’y aſſeoir ; ſa couleur & ſa figure me font ſouvenir d’un Lezard renverſé qui pique le Ciel en mordant la terre. Si entre les Arbres il y a comme entre les Hommes, difference de mêtiers, à voir celuy-cy chargé d’alaînes au lieu de feüilles, je croy qu’il eſt le Cordonnier des Arbres. Je n’oſe quaſi pas même approcher mon imagination de ſes éguilles, de peur de me piquer de trop écrire ; de vingt mille lances il n’en fait qu’une ſans les unir ; On diroit d’une fléche que l’Univers revolté darde contre le Ciel, ou d’un grand clou dont la Nature attache l’empire des vivans à celuy des morts ; cét Obeliſque, cét Arbre dragon, dont la queuë eſt à la teſte, me ſemble une Pyramide bien plus commode que celle de Mauſolée ; car au lieu qu’on portoit les Trépaſſez dans celle-là, on porte celle-cy à l’enterrement des Trépaſſez ; mais je prophane l’avanture du jeune Cypariſſe, les amours d’Apollon, de luy faire joüer des perſonnages indignes de luy dans le monument : ce pauvre metamorphoſé ſe ſouvient encore du Soleil, il créve ſa ſepulture & s’éguiſe en montant afin de percer le Ciel pour ſe joindre plutoſt à ſon amy : il y ſeroit déja ſans la Terre ſa Mere qui le retient par le pied. Phœbus en fait en récompenſe un de ſes vegetaux, à qui toutes les Saiſons portent reſpect. Les chaleurs de l’Eſté n’oſent l’incommoder, comme eſtant le mignon de leur Maiſtre : les gelées de l’Hyver l’apprehendent, comme la choſe du monde la plus funeſte ; de ſorte que ſans couronner le front des Amans ny des Vainqueurs, il n’eſt non plus obligé que le Laurier ou le Myrthe de ſe décoiffer quand l’année luy dit Adieu : Les Anciens meſme qui connoiſſoient cét Arbre pour le ſiege de la Parque, le traînoient aux funerailles, afin d’intimider la mort par la crainte de perdre ſes meubles. Voila ce que je vous puis mander du tronc & des bras de cét Arbre : je voudrois bien achever par le ſommet afin de finir par une pointe ; mais je ſuis ſi mal-heureux que je ne trouverois pas de l’eau dans la mer. Je ſuis deſſus une pointe, & je ne la puis voir à cauſe poſſible qu’elle m’a crevé les yeux : Conſiderez je vous prie comme pour échaper à ma penſée, elle s’aneantit en ſe formant, elle diminuë à force de croître, & je dirois que c’eſt une Riviere fixe qui coule dans l’air, ſi elle ne s’étreciſſoit à meſure qu’elle chemine, & s’il n’eſtoit plus probable de penſer que c’eſt une pique allumée dont la flâme eſt verte : ainſi je force le Cyprés, cét Arbre fatal qui ne ſe plaiſt qu’à l’ombre des Tombeaux, de repreſenter du feu, car c’eſt bien la raiſon qu’il ſoit au moins une fois de bon préſage, & que par luy, je me ſouvienne tous les jours, quand je le verray, qu’il a eſté cauſe en me fourniſſant matiere d’une Lettre, que j’ay eu l’honneur de me dire, pour finir,

MONSIEUR,
Voſtre Serviteur.

DESCRIPTION
D’UNE TEMPESTE.
LETTRE IX.


MONSIEUR,
, Quoy que je ſois icy couché fort mollement, je n’y ſuis pas fort à mon aiſe ; plus on me berce, moins je dors : Tout au tour de nous les Coſtes gemiſſent du choc de la tourmente ; la Mer blanchit de courroux ; le vent ſifle contre nos cables ; l’eau ſeringue du Sel ſur noſtre Tillac, & cependant l’ancre & les voiles ſont levées : Déja les Litanies des paſſagers, ſe mêlent aux blaſphemes des Matelots ; nos vœux ſont entrecoupez de hoquets, Ambaſſadeurs tres-certains d’un degobillis tres-penible. Bon Dieu ! nous ſommes attaquez de toute la Nature : Il n’eſt pas juſqu’à noſtre cœur qui ne ſe ſoûleve contre nous ; la Mer vomit ſur nous, & nous vomiſſons ſur elle. Une ſeule vague quelquefois nous envelope ſi generalement, que qui nous contempleroit du rivage prendroit noſtre Vaiſſeau pour une Maiſon de verre où nous ſommes enchaſſez ; l’eau ſemble exprés ſe boſſuer pour nous faire un Tableau du Cimetiere : & quand je preſte un peu d’attention, je m’imagine diſcerner (comme s’ils partoient de deſſous l’Océan) parmy les effroyables mugiſſemens de l’Onde, quelques verſets de l’Office des Morts : Encore l’eau n’eſt pas noſtre ſeule partie ; le Ciel a ſi peur que nous échapions, qu’il aſſemble contre nous un bataillon de Metheores ; Il ne laiſſe pas un Atome de l’air qui ne ſoit occupé d’un boulet de grêle ; les Cometes ſervent de torches à celebrer nos funerailles ; tout l’Horiſon n’eſt plus qu’un grand morceau de fer rouge ; les Tonnerres tenaillent l’oüye par l’aigre imagination d’une piece de Camelot qu’on déchire, & l’on diroit à voir la nuë ſanglante & groſſe comme elle eſt, qu’elle va ébouler ſur nous, non la foudre, mais le Mont Ætna tout entier. Ô Dieu ! ſommes nous tant de choſe pour avoir excité de la jalouſie entre les Elemens à qui nous perdra le premier : C’eſt donc à deſſein que l’eau va juſques aux mains de Jupiter, éteindre la flâme des éclairs, pour arracher au feu l’honneur de nous avoir brûlé ; mais non contente de cela nous faiſant engloutir aux abîmes qu’elle creuſe dans ſon ſein, comme elle void noſtre Vaiſſeau tout proche de ſe caſſer contre un écueil, elle ſe jette vîtement deſſous, & nous releve de peur que cét autre Element ne participe à la gloire qu’elle pretend toute ſeule. Ainſi nous avons le creve-cœur de voir diſputer à nos ennemis, l’honneur d’une défaite où nos vies ſeront les dépoüilles ; elle prend bien quelquefois la hardieſſe, l’inſolente, de ſoüiller avec ſon écume l’azur du Firmament, & de nous porter ſi haut entre les Aſtres, que Jaſon peut penſer que c’eſt le Navire Argo qui commence un ſecond Voyage : puis dardez que nous ſomnes juſqu’au ſablon de ſon lit, nous rejalliſſons à la lumiere d’un tour de main ſi prompt, qu’il n’y en a pas un de nous qui ne croye quand noſtre Nef eſt remontée, qu’elle a paſſé à travers la maſſe du monde, ſur la mer de l’autre coſté : Helas où ſommes nous, l’impudence de l’orage ne pardonne pas meſme au nid des Alcions : les Balaines ſont étouffées dans leur propre Element ; la mer eſſaye à nous faire un couvre-chef, de noſtre Chaloupe ; Il n’y a que le Soleil qui ne ſe mêle point de cét aſſaſſinat, la Nature l’a bandé d’un torchon de groſſes nuées, de peur qu’il ne le viſt ; ou bien c’eſt que ne voulant pas participer à cette lâcheté, & ne la pouvant empêcher, il eſt au bord de ces Rivieres volantes, qui s’en lave les mains : ô vous ! toutefois à qui j’écris, ſçachez qu’en me noyant je bois ma faute : car je ſerois encore à Paris plein de ſanté, ſi quand vous me commandâtes de ſuivre toujours le plancher des Vaches, j’euſſe eſté,

MONSIEUR,
Voſtre obeïſſant Serviteur.
POUR
UNE DAME ROUSSE
LETTRE X.


MADAME,
Je ſçay bien que nous vivons dans un pais où les ſentimens du vulgaire ſont ſi déraiſonnables, que la couleur rouſſe, donc les plus belles chevelures ſont honorées, ne reçoit que beaucoup de mépris ; mais je ſçay bien auſſi que ces ſtupides qui ne ſont animez que de l’écume des ames raiſonnables, ne ſçauroient juger comme il faut des choſes excellentes, à cauſe de la diſtance qui ſe trouve entre la baſſeſſe de leur eſprit, & la ſublimité des ouvrages dont ils portent jugement ſans les connoiſtre ; mais quelle que ſoit l’opinion mal ſaine de ce monſtre à cent teſtes, permettez que je parle de vos divins cheveux comme un homme d’eſprit. Lumineux dégorgement de l’eſſence du plus beau des eſtres viſibles, intelligente reflexion du feu radical de la Nature ; Image du Soleil la mieux travaillée, je ne ſuis point ſi brutal de méconnoiſtre pour ma Reyne, la fille de celuy que mes peres ont connu pour leur Dieu. Athenes pleura ſa Couronne tombée ſous les Temples abatus d’Apollon ; Rome ceſſa de commander à la Terre, quand elle refuſa de l’encens à la lumière ; & Biſance eſt entrée en poſſeſſion de metre aux fers le Genre humain, auſſi-toſt qu’elle a pris pour ſes armes celles de la Sœur du Soleil. Tant qu’à cét eſprit univerſel le Perſe fit hommage du rayon qu’il tenoit de luy, quatre mille ans n’ont pû vieillir la jeuneſſe de ſa Monarchie : mais ſur le point de voir briſer ſes Simulacres, il ſe ſauva dans Pequin des outrages de Babylone. Il ſemble maintenant échauffer à regret d’autres terres que celles des Chinois. Et j’apprehende qu’il ne ſe fixe deſſus leur Hemiſphere, s’il peut un jour ſans venir à nous leur donner les quatre Saiſons. La France toutefois, Madame, a des mains en voſtre viſage qui ne ſont pas moins fortes que les mains de Joſué pour l’enchaîner ; Vos triomphes ainſi que les Victoires de ce Heros, ſont trop illuſtres pour eſtre cachez de la nuit, il manquera plûtoſt de promeſſe à l’homme, qu’il ne ſe tienne toûjours en lieu, d’où il puiſſe contempler à ſon aiſe l’ouvrage de ſes ouvrages le plus parfait : Voyez comme par ſon amour l’Eſté dernier il échauffa les Signes d’une ardeur ſi longue & ſi vehemente, qu’il en penſa brûler la moitié de ſes maiſons ; & ſans conſulter l’Almanach, nous n’avons pû jamais diſtinguer l’Hyver de l’Automne pour ſa benignité, à cauſe qu’impatient de vous revoir, il n’a pû ſe reſoudre à continuer ſon voyage juſqu’au Tropique ; ne penſez point que ce diſcours ſoit une hyperbole. Si jadis la beauté de Climene l’a fait deſcendre du Ciel, la beauté de M… eſt aſſez conſiderable pour le faire un peu détourner de ſon chemin : l’égalité de vos âges, la conformité de vos corps, la reſſemblance peut-eſtre de vos humeurs, peuvent bien ralumer en luy ce beau feu. Mais ſi vous eſtes fille du Soleil, adorable Alexie, j’ay tort de dire que voſtre Pere ſoit amoureux de vous : Il vous aime veritablement, & la paſſion dont il s’inquiete pour vous, eſt celle qui luy fit ſoûpirer le malheur de ſon Phaëton & de ſes Sœurs, non pas celle qui luy fit répandre des larmes à la mort de ſa Daphné. Cette ardeur dont il brûle pour vous, eſt l’ardeur dont il brûla jadis tout le Monde ; non pas celle dont il fut luy-meſme brûlé. Il vous regarde tous les jours avec les friſſons & les tendreſſes que luy donne la memoire du deſaſtre de ſon Fils aîné : il ne void ſur la terre que vous où il ſe reconoiſſe : S’il vous conſidere marcher ; voila, dit-il, la genereuſe inſolence dont je marchois contre le Serpent Python ; s’il vous entend diſcourir ſur des matieres delicates, c’eſt ainſi que je parle, dit-il, ſur le Parnaſſe avec mes Sœurs ; enfin ce pauvre Pere ne ſçait en quelle façon exprimer la joye que luy cauſe l’imagination de vous avoir engendrée. Il eſt jeune comme vous, vous eſtes belle comme luy, ſon temperament & le voſtre ſont tout de feu : il donne la vie & la mort aux hommes, & vos yeux comme les ſiens font la meſme choſe, comme luy vous avez les cheveux roux : J’en eſtois là de ma Lettre, adorable M… lors qu’un Cenſeur à contre-ſens m’arracha la plume, & me dit que c’eſtoit mal ſe prendre au Panegyrique de loüer un jeune perſonne de beauté, parce qu’elle eſtoit rouſſe. Moy ne pouvant punir cét orgueilleux plus ſenſiblement que par le ſilence : Je pris une autre plume, & continuay ainſi. Une belle teſte ſous une perruque rouſſe, n’eſt autre choſe que le Soleil au milieu de ſes rayons, ou le Soleil luy-meſme n’eſt autre choſe qu’un grand œil ſous la perruque d’une rouſſe ; cependant tout le monde en médit, à cauſe que peu de monde a la gloire de l’eſtre ; & cent femmes à peine en fourniſſent une, parce qu’eſtant envoyez du Ciel pour commander, il eſt beſoin qu’il y ait plus de ſujets que de Seigneurs. Ne voyons-nous pas que toutes choſes en la Nature, ſont ou plus ou moins nobles, ſelon qu’elles ſont ou plus ou moins rouſſes ? Entre les Elemens celuy qui contient le plus d’eſſence & le moins de matiere, c’eſt le feu, à cauſe de ſa rouſſe couleur : l’or a receu de la beauté de ſa teinture, la gloire de regner ſur les metaux ; & de tous les Aſtres, le Soleil n’eſt le plus conſiderable, que parce qu’il eſt le plus roux. Les Cometes chevelus qu’on void voltiger au Ciel à la mort des grands Hommes, ſont-ce pas les rouſſes mouſtaches des Dieux, qu’ils s’arrachent de regret ? Caſtor & Pollux ces petits feux qui font prédire aux Matelots la fin de la Tempeſte, peuvent-ils eſtre autre choſe que les cheveux roux de Junon qu’elle envoye à Neptune en ſigne d’amour ? Enfin ſans le deſir qu’eurent les hommes de poſſeder la Toiſon d’une Brebis rouſſe, la gloire de trente Demy-Dieux ſeroit au berceau des choſes qui ne ſont pas nées ; & (un Navire n’eſtant encore qu’un eſtre de raiſon) Americ ne nous auroit pas conté que la Terre a quatre Parties. Apollon, Venus, & l’Amour, les plus belles Divinitez du Pantheon ſont rouſſes en cramoiſy ; & Jupiter n’eſt brun que par accident, à cauſe de la fumée de ſon foudre qui l’a noircy. Mais ſi les exemples de la Mithologie ne ſatisfont pas les aheurtez, qu’ils confrontent l’Hiſtoire. Samſon qui tenoit toute ſa force penduë à ſes cheveux, n’avoit-il pas receu l’energie de ſon miraculeux eſtre dans le roux coloris de ſa perruque ? Les Deſtins n’avoient-ils pas attaché la conſervation de l’Empire d’Athenes à un ſeul cheveu rouge de Niſus ? Et Dieu n’eût-il pas envoyé aux Ethiopiens la lumière de la Foy, s’il eut trouvé parmy eux ſeulement un Rouſſeau ? On ne douteroit point de l’éminente dignité de ces perſonnes-là, ſi l’on conſideroit que tous les hommes qui n’ont point eſté faits d’hommes, & pour l’ouvrage de qui Dieu luy-meſme a choiſi & pêtry la matiere, ont toûjours eſté Rouſſeaux. Adam qui creé par la main de Dieu-meſme, devoir eſtre le plus acomply des hommes, fut Rouſſeau ; & toute Philoſophie bien correcte doit aprendre que la Nature qui tend au plus parfait, eſſaye toûjours en formant un homme de former un Rouſſeau, de meſme qu’elle aſpire à faire de l’or en faiſant du mercure : car quoy qu’elle rencontre, un Archer n’eſt pas eſtimé mal adroit, qui lâchant trente fléches, en adreſſe cinq ou ſix au but : comme le temperament le mieux balancé eſt celuy qui fait le milieu du flegme & de la melancolie, il faut eſtre bien-heureux pour frapper juſtement un point indiviſible : Au deçà ſont les blonds, au delà ſont les noirs, c’eſt la raiſon qui fait que les Rouſſeaux blanchiſſent plus tard que les noirs, comme ſi la Nature ſe fachoit de détruire ce qu’elle a pris plaiſir à faire ; En vérité je ne vois jamais de chevelure blonde, que je ne me ſouvienne d’une touffe de filaſſe mal habillée ; mais je veux que les femmes blondes quand elles ſont jeunes ſoient agréables, ne ſemble-t’il pas ſi-toſt que leurs jouës commencent à cotoner que leur chair ſe diviſe par filamens pour leur faire une barbe. Je ne parle point des barbes noires : car on ſçait bien que ſi le Diable en porte, elle ne peut eſtre que fort brune. Puis donc que nous avons tous à devenir eſclaves de la beauté, ne vaut-il pas bien mieux que nous perdions noſtre franchiſe deſſous des chaînes d’or, que ſous des cordes de chanvre, ou des antraves de fer ? Pour moy tout ce que je ſouhaite, ô ma belle M…, eſt qu’à force de promener ma liberté dedans ces petits labyrinthes d’or, qui vous ſervent de cheveux, je l’y perde bien-toſt ; & tout ce que je ſouhaite, c’eſt de ne la jamais recouvrer quand je l’auray perduë. Voudriez-vous bien me promette que ma vie ne ſera point plus longue que ma ſervitude ; Et que vous ne ſerez point fâchée que je me diſe juſqu’à la mort,

MADAME,
Voſtre je ne ſçay quoy.

AUTRE
LE CAMPAGNARD.
LETTRE XI.


MONSIEUR,
, J’ay trouvé le Paradis d’Edem j’ay trouvé l’âge d’or, j’ay trouvé la jeuneſſe perpetuelle, enfin j’ay trouvé la Nature au maillot ; on rit icy de tout ſon cœur, nous ſommes grands Couſins le Porcher du Village & moy ; & toute la Parroiſſe m’aſſure que j’ay la mine avec un peu de travail de bien chanter un jour au Lutrin. Ô Dieux ! un Philoſophe comme vous, peut-il preferer au repos d’une ſi agreable retraite, la vanité, les chagrins, & les embarras de la Cour. Ah ! Monſieur, ſi vous ſçaviez qu’un Gentilhomme champeſtre eſt un Prince inconnu, qui n’entend parler du Roy qu’une fois l’année, & ne le connoiſt que par quelque vieux couſinage ; Et ſi de la Cour où vous eſtes, vous aviez des yeux aſſez bons pour apercevoir juſques icy ce gros Garçon qui garde vos Codindes, le ventre couché ſur l’herbe, ronfler paiſiblement un ſomme de dix heures tout d’une piece, ſe guerir d’une fièvre ardante en devorant un quartier de lard jaune, vous confeſſeriez que la douceur d’un repos tranquille, ne ſe goûte point ſous les lambris dorez. Revenez donc, je vous prie, à voſtre ſolitude, pour moy je penſe que vous en avez perdu la memoire : Oüy ſans doute vous l’avez perduë ; Mais en verité reſte-t’il encore quelque ſombre idée dans voſtre ſouvenir de ce Palais enchanté dont vous vous eſtes banny ? Ah je vois bien que non, il faut que je vous en envoye le Tableau dans ma Lettre. Ecoutez-le donc le voicy : car c’eſt un Tableau qui parle. On rencontre à la porte de la Maiſon une allée de cinq avenuës, tous les Chênes qui la compoſent font admirer avec extaſe l’énorme hauteur de leurs cimes en élevant les yeux depuis la racine juſqu’au faiſte, puis les precipitant du ſommet juſques aux pieds, on doute ſi la terre les porte, ou ſi eux-meſmes ne portent point la terre penduë à leurs racines ; Vous diriez que leur front orgueilleux plie comme par force ſous la peſanteur des globes celeſtes, dont ils ne ſoûtiennent la charge qu’en gemiſſant. Leurs bras étendus vers le Ciel, ſemblent en l’embraſſant demander aux Etoilles la benignité toute pure de leurs influences, & les recevoir auparavant qu’elles ayent rien perdu de leur innocence au lit des Elemens. Là de tous coſtez les fleurs ſans avoir eu d’autre Jardinier que la Nature, reſpirent une haleine douce qui réveille, & ſatisfait l’odorat ; la ſimplicité d’une Roſe ſur l’églantier, & l’azur éclatant d’une violette ſous des ronces, ne laiſſant point de liberté pour le choix, font juger qu’elles ſont toutes deux plus belles l’une que l’autre. Là le Printemps compoſe toutes les Saiſons ; là ne germe point de plante venimeuſe que ſa naiſſance auſſitoſt ne trahiſſe ſa conſervation ; là les ruiſſeaux racontent leurs voyages aux cailloux ; là mille petites voix emplumées font retentir la Foreſt au bruit de leurs Chanſons, & la tremouſſante aſſemblée de ces gorges melodieuſes eſt ſi generale, qu’il ſemble que chaque feüille dans les bois ait pris la figure & la langue d’un Roſſignol ; tantoſt vous leur oyez gazoüiller un Concert, tantoſt traîner & faire languir leur muſique, tantoſt paſſionner une Elegie par des ſoûpirs entrecoupez, & puis amolir l’éclat de leurs ſons pour exciter plus tendrement la pitié ; tantoſt auſſi reſſuſciter leur harmonie, & parmy les roulades, les fugues, les crochets & les éclats rendent l’ame & la voix tout enſemble. Echo meſme y prend tant de plaiſir, qu’elle ſemble ne repeter leurs airs que pour les apprendre, & les ruiſſeaux jaloux grondent en fuyant, irritez de ne les pouvoir égaler. À coſté du Château ſe découvre deux promenoirs, dont le gaſon vert & continu, forme une émeraude à perte de veuë ; le mélange confus des couleurs que le Printemps attache à cent petites fleurs, égare les muances l’une de l’autre, & leur teint eſt ſi pur qu’on juge bien qu’elles ne courent ainſi après elles-meſmes que pour échapper aux amoureux baiſers des vents, qui les careſſent. On prendroit maintenant cette Prairie pour une mer fort calme, mais aux moindres zephyrs qui ſe preſentent pour y folaſtrer, ce n’eſt plus qu’un ſuperbe Ocean, coupé de vagues & de flots, dont le viſage orgueilleuſement renfrogné, menace d’engloutir ces petits temeraires ; mais parce que cette mer n’offre point de rivage, l’œil comme épouvanté d’avoir couru ſi loin ſans découvrir le bord, y envoye vîtement la penſée, & la penſée doutant encore que ce terme qui finit ſes regards ne ſoit celuy du monde, veut quaſi nous perſuader que des lieux ſi charmans auront forcé le Ciel de ſe joindre à la Terre. Au milieu d’un tapis ſi vaſte & ſi parfait, court à boüillons d’argent, une fontaine ruſtique, qui voit les bords de ſon lit émaillez de Jaſmins, d’Orangers & de Mirthes ; & ces petites fleurs qui ſe preſſent tout à l’entour, font croire qu’elles diſputent à qui ſe mirera la premiere. À conſiderer ſa face jeune & polie comme elle eſt, qui ne montre pas la moindre ride, il eſt bien aiſé de juger qu’elle eſt encore dans le ſein de ſa mere ; & les grands cercles dont elle ſe lie, & s’entortille ſoy-meſme, témoignent que c’eſt à regret qu’elle ſe ſent obligée de ſortir de ſa maiſon natale ; mais j’admire ſur toutes choſes ſa pudeur, quand je vois que comme ſi elle eſtoit honteuſe de ſe voir careſſer ſi proche de ſa mere, elle repouſſe avec murmure les mains audacieuſes qui la touchent. Le Voyageur qui s’y vient rafraîchir, courbant ſa teſte deſſous l’onde, s’eſtonne qu’il ſoit grand jour ſur ſon Horiſon, pendant qu’il voit le Soleil aux Antipodes, & ne ſe panche jamais ſur le bord, qu’il n’ait peur de tomber au Firmament. Je me laiſſerois choir avec cette Fontaine au ventre de l’Eſtang qui la devore, mais il eſt ſi vaſte & ſi profond, que je doute ſi mon imagination s’en pourroit ſauver à nage : J’obmettray les autres particularitez de voſtre petit Fontainebleau, puis qu’autrefois elles vous ont charmé comme moy, & que vous les connoiſſez encore mieux ; mais ſçachez cependant que je vous y montreray quelque choſe qui ſera nouveau, meſme aux inventions de voſtre Peintre ; Reſolvez-vous donc une bonne fois à vous dépêtrer des embarras de Paris ; voſtre Concierge vous aime tant qu’il jure de ne point tuer ſon grand Cochon que vous ne ſoyez de retour, il ſe promet bien de vous faire dépoüiller cette gravité donc vous morguez les gens avec vos illuſtres emplois : Hier au ſoir il nous diſoit à table, aprés avoir un peu trinqué, que ſi vous luy parliez par tu, il vous répondroit par toy ; & n’en doutez point, puis qu’il eut la hardieſſe de me ſoûtenir que j’eſtois un ſot, de ce que moy qui ne ſuis point à vos gages, je me diſois,

MONSIEUR,
Voſtre obeïſſant Serviteur.

AUTRE
POUR LES SORCIERS.
LETTRE XII.


MONSIEUR,
Il m’eſt arrivé une ſi étrange avanture depuis que je n’ay eu l’honneur de vous voir, que pour y adjoûter foy, il en faut avoir beaucoup plus, que ce perſonnage, qui par la force de la ſienne, tranſporta des Montagnes. Afin donc de commencer mon Hiſtoire, vous ſçaurez qu’hier laſſé ſur mon lit de l’attention que j’avais prêtée à ce ſot Livre que vous m’aviez autrefois tant vanté, je ſortis à la promenade pour diſſiper les ſombres & ridicules imaginations dont le noir galimathias de ſa ſcience m’avoit remply ; & comme je m’efforçois à déprendre ma penſée de la memoire de ſes contes obſcurs, m’eſtant enfoncé dans voſtre petit bois aprés un quart d’heure, ce me ſemble, de chemin, j’apperceus un manche de balet qui ſe vint mettre entre mes jambes & à califourchon, bon-gré mal-gré que j’en euſſe, & je me ſentis envoler par le vague de l’air. Or ſans me ſouvenir de la route de mon enlevement, je me trouvay ſur mes pieds au milieu d’un deſert où ne ſe rencontroit aucun ſentier ; je repaſſay cent fois ſur mes briſées : mais cette ſolitude m’eſtoit un nouveau Monde, je reſolus de penetrer plus loin ; mais ſans appercevoir aucun obſtacle, j’avois beau pouſſer contre l’air, mes efforts ne me faiſoient rencontrer par tout que l’impoſſibilité de paſſer outre. À la fin fort haraſſé, je tombay ſur mes genoux ; & ce qui m’étonna davantage, ce fut d’avoir paſſé en un moment de midy à minuit. Je voyois les Eſtoilles luire au Ciel avec un feu bluetant, la Lune eſtoit en ſon plein, mais beaucoup plus pâle qu’à l’ordinaire : Elle éclipſa trois fois, & trois fois devala de ſon cercle ; les vents étoient paralytiques, les fontaines eſtoient muettes, les Oyſeaux avoient oublié leur ramage, les Poiſſons ſe croyoient enchaſſez dans du verre, tous les Animaux n’avoient de mouvement que ce qui leur en falloit pour trembler, l’horreur d’un ſilence effroyable regnoit par tout, & par tout la Nature ſembloit eſtre en ſuſpend de quelque grande avanture. Je mêlois ma frayeur à celle dont la face de l’Horiſon paroiſſoit agitée, quand au clair de la Lune, je vis ſortir du fond d’une Caverne, un grand & venerable Vieillard vêtu de blanc, le viſage baſané, les ſourcils touffus & relevez, l’œil effrayant, la barbe renverſée par deſſus les épaules ; Il avoit ſur la teſte un chapeau de Verveine, & ſur le dos une ceinture tiſſuë de fougere de May, faite en treſſes : À l’endroit du cœur, eſtoit attachée ſur ſa robe une Chauve-Souris à demy morte, & autour du col un carcan chargé de ſept differentes pierres precieuſes, dont chacune portoit le caractere du Planete qui le dominoit. Ainſi myſterieuſement habillé, pourtant à la main gauche un Vaſe fait en triangle, plein de roſée, & de la droite une houſſine de Sureau en ſeve, dont l’un des bouts eſtant ferré d’un mélange de tous les metaux, l’autre ſervoit de manche à un petit encenſoir. Il baiſa le pied de ſa grote, puis aprés s’eſtre déchauſſé, & arraché en grommelant certains mots du creux de ſa poitrine, il aborda le couvert d’un vieux Chêne à reculons, à quatre pas duquel il creuſa trois cernes l’un dans l’autre, & la terre obeïſſante aux ordres du Negromantien, prenoit elle-meſme en fremiſſant les figures qu’il vouloit y tracer. Il y grava les noms des Intelligences, tant du Siecle que de l’Année, de la Saiſon, du Mois, de la Semaine, du Jour & de l’Heure ; de meſme ceux de leurs Roys avec leurs Chiffres differens chacun en ſa place propre, & les encenſa tous chacun avec leurs ceremonies particulieres. Cecy achevé il poſa ſon Vaſe au milieu des cercles, le découvrit, mit le bout pointu de ſa baguette entre ſes dents, ſe coucha la face tournée vers l’Orient, & puis il s’endormit. Environ au milieu de ſon ſommeil, j’apperceus tomber dans le Vaſe cinq graines de fougere. Il les prit toutes quand il fut éveillé, en mit deux dans ſes oreilles, une dans ſa bouche, l’autre qu’il replongea dans l’eau, & la cinquiéme il la jetta hors des cercles : Mais à peine celle-là fut-elle partie de ſa main, que je le vis environné de plus d’un million d’animaux, de mauvais augure, tant d’inſectes que de parfaits. Il toucha de ſa baguette un Chat-Huant, un Renard & une Taupe, qui auſſi-toſt entrerent dans les cernes en jettant un formidable cry. Avec un coûteau d’airain, il leur fendit l’eſtomach, puis leur ayant arraché le cœur, & envelopé chacun dans trois feüilles de Laurier, il les avala. Il ſepara le foye, qu’il épreignit dans un vaiſſeau de figure exagone : Cela finy il recommença les ſuffumigations ; Il méla la roſée, & le ſang dans un baſſin, y trempa un Gand de Parchemin Vierge, qu’il mit à ſa main droite, & aprés quatre ou cinq hurlemens horribles, il ferma les yeux & commença les invocations.

Il ne remuoit preſque point les levres ; j’entendois neanmoins dans ſa gorge, un broüiſſement comme de pluſieurs voix entremélées. Il fut élevé de terre à la hauteur d’une palme, & de fois à d’autre il attachoit fort attentivement la veuë ſur l’ongle indice de ſa main gauche. Il avoit le viſage enflâmé, & ſe tourmentoit fort. En ſuite de pluſieurs contorſions épouvantables, il cheut en gemiſſant ſur ſes genoux ; mais auſſi-toſt qu’il eut articulé trois paroles d’une certaine Oraiſon, devenu plus fort qu’un homme, il ſoûtint ſans vaciller les monſtrueuſes ſecouſſes d’un vent épouvantable qui ſouffloit contre luy, tantoſt par bouffées, tantoſt par tourbillons ; ce vent ſembloit tâcher à le faire ſortir des cernes. Aprés ce ſigne les trois ronds tournerent ſous luy. Cét autre fut ſuivy d’une grêle rouge comme du ſang, & celuy-cy fit encore place à un quatriéme beaucoup plus effroyable ; C’eſtoit un torrent de feu, qui broüiſſoit en tournant, & ſe diviſoit par globes, dont chacun ſe fendoit en éclats, avec un grand coup de tonnerre. Il fut le dernier, car une belle lumière blanche & claire, diſſipa ces triſtes Meteores. Tout au milieu parut un jeune homme, la jambe droite ſur un Aigle, l’autre ſur un Linx, qui donna au Magicien trois phioles pleines de je ne ſçay quelle liqueur. Le Magicien luy preſenta trois cheveux, l’un pris au devant de ſa teſte, les deux autres aux tempes, il fut frappé ſur l’épaule d’un petit bâton que tenoit le Fantôme, & puis tout diſparut. Ce fut alors que les Eſtoilles blêmies à la venuë du Soleil, s’unirent à la couleur des Cieux. Je m’allois remettre en chemin pour trouver mon Village ; mais ſur ces entrefaites, le Sorcier m’ayant enviſagé, s’approcha du lieu où j’eſtois. Encore qu’il cheminât à pas lents, il fut plutoſt à moy que je ne l’apperceus bouger. Il étendit ſous ma main une main ſi froide, que la mienne en demeura fort long-temps engourdie. Il n’ouvrit ny la bouche ny les yeux, & dans ce profond ſilence, il me conduiſit à travers des mazures, ſous les effroyables ruines d’un vieux Château deſ-habité, où les ſiecles depuis mille ans travailloient à mettre les chambres dans les caves.

Auſſi-toſt que nous fûmes entrez : Vante-toy, me dit-il, (en ſe tournant vers moy) d’avoir contemplé face à face le Sorcier Agrippa, & dont l’ame (par metempſicoſe) eſt celle qui jadis animoit le ſçavant Zoroaſtre, Prince des Bactriens. Depuis prés d’un ſiecle que je diſparus d’entre les hommes, je me conſerve icy par le moyen de l’or potable, dans une ſanté, qu’aucune maladie n’a jamais interrompuë. De vingt ans, en vingt ans, j’avale une priſe de cette Medecine univerſelle, qui me rajeunit, reſtituant à mon corps, ce qu’il a perdu de ſes forces. Si tu as conſideré trois phioles, que m’a preſenté le Roy des Demons ignées, la premiere en eſt pleine, la ſeconde de poudre de projection, & la troiſiéme d’huille de Talc. Au reſte tu m’és bien obligé, puis qu’entre tous les mortels je t’ay choiſi pour aſſiſter à des Myſteres, que je ne celebre qu’une fois en vingt ans. C’eſt par mes charmes, que ſont envoyez quand il me plaiſt, les ſterilitez ou les abondances. Je ſuſcite les Guerres en les allumant entre les Genies qui gouvernent les Roys. J’enſeigne aux Bergers la Patenoſtre du Loup. J’apprens aux Devins la façon de tourner le Sas. Je fais courir les Ardans ſur les Mareſts, & ſur les Fleuves, pour noyer les Voyageurs. J’excite les Fées à danſer au clair de la Lune. Je pouſſe les Joüeurs à chercher le Trefle à quatre feüilles ſous les Gibets. J’envoye à minuit les Eſprits hors du Cimetiere, entortillez d’un drap, demander à leurs heritiers l’accompliſſement des vœux qu’ils ont faits à la mort. Je commande aux Demons d’habiter les Châteaux abandonnez, d’égorger les Paſſans qui y viendront loger, juſqu’à ce que quelque reſolu les contraigne de luy montrer le treſor. Je fais trouver des Mains de Gloire aux miſerables que je veux enrichir. Je fais brûler aux Voleurs des Chandelles de graiſſe de Pendu, pour endormir les Hoſtes, pendant qu’ils executent leur vol. Je donne la Piſtolle volante, qui vient reſſauter dans la pochette quand on l’a employée. Je donne aux Laquais ces Bagues, qui les font aller & revenir de Paris à Orleans en un jour. Je fais tout renverſer dans une Maiſon par des Eſprits folets, qui font culbuter les bouteilles, les verres, les plats, quoy que rien ne ſe caſſe, rien ne ſe répande, & qu’on ne voye perſonne. Je montre aux Vieilles à guerir la fièvre avec des paroles. Je réveille les Villageois la veille de Saint Jean pour cueillir ſon herbe à jeun & ſans parler. J’enſeigne aux Sorciers à devenir Loups-garoux. Je les force à manger les enfans ſur le chemin, & puis les abandonne quand quelque Cavalier, leur coupant une pate (qui ſe trouve la main d’un homme) ils ſont reconnus & mis au pouvoir de la Juſtice. J’envoye aux perſonnes affligées un grand homme noir qui leur promet de les faire riches s’ils ſe veulent donner à luy. J’aveugle ceux qui prennent des cedules, en ſorte que quand ils demandent 30. ans de terme, je leur fais voir le 3. devant l’o, que j’ay mis aprés. Je tors le col à ceux qui liſant dans un Grimoire ſans le ſçavoir me font venir, & ne me donnent rien. Je m’en retourne paiſiblement d’avec ceux qui m’ayant appellé me donnent ſeulement une ſavate, un cheveu, ou une paille. J’emporte des Egliſes qu’on dédie, les prieres qui n’ont pas eſté payées. Je ne fais paroiſtre aux perſonnes ennuitées qui rencontrent les Sorciers allans au Sabat qu’une trouppe de Chats, dont le Prince eſt Marcou. J’envoye tous les Confederez à l’offrande, & leur preſente à baiſer le cul du Bouc, aſſis deſſus une eſcabelle. Je le traitte ſplendidement, mais avec des viandes ſans ſel. Je fais tout évanoüir, ſi quelque Eſtranger ignorant des coûtumes, fait la benediction ; & je le laiſſe dans un deſert, au milieu des épines, à trois cens lieuës de ſon Païs. Je fais trouver dans le lit des ribauts, aux Femmes des Incubes, aux Hommes des Succubes. J’envoye dormir le Cochemard, en forme d’une longue piece de marbre, avec ceux qui ne ſe ſont pas ſignez en ſe couchant. J’enſeigne aux Negromantiens à ſe déffaire de leurs ennemis, faiſant une image de cire, & la piquant ou la jettant au feu pour faire ſentir à l’original, ce qu’ils font ſouffrir à la copie. J’ôte ſur les Sorciers le ſentiment aux endroits, où le Belier les a marquez de ſon Sceau. J’imprime une vertu ſecrete à Nolite fieri, quand il eſt recité à rebours, qui empêche que le beurre ne ſe faſſe. J’inſtruis les Païſans à mettre ſous le ſeuïl de la Bergerie qu’ils veulent ruiner, une touppe de cheveux, ou un Crapaut, avec trois maudiſſons, pour faire mourir étiques les Moutons qui paſſent deſſus. Je montre aux Bergers à noüer l’éguillette le jour des Nopces, lors que le Preſtre dit Conjungo vos. Je donne de l’argent qui ſe trouve aprés des feüilles de Chêne. Je prête aux Magiciens un Demon familier, qui les accompagne, & leur défend de rien entreprendre ſans le congé de Maiſtre Martinet. J’enſeigne pour rompre le ſort d’une perſonne charmée, de faire pêtrir le gâteau triangulaire de S. Loup, & le donner par aumône, au premier pauvre qu’il trouvera. Je gueris les malades du Loup-garou, leur donnant un coup de fourche, juſtement entre les deux yeux. Je fais ſentir les coups aux Sorciers, pourveu qu’on les batte avec un bâton de Sureau. Je délie le Moyne-bourru aux Advents de Noël, luy commande de rouler comme un tonneau, ou traîner à minuit les chaînes dans les ruës, afin de tordre le col à ceux qui mettront la teſte aux feneſtres. J’enſeigne la compoſition des Brevets, des Sorts, des Charmes, des Sigilles, des Taliſmans, des Miroirs magiques, & des Figures conſtellées. Je leurs apprens à trouver le Guy de l’an neuf, l’herbe de fourvoyement, les Gamahez, l’emplâtre magnétique. J’envoye le Gobelin, la Mulle ferrée, le Filourdy, le Roy Hugon, le Conêtable, les Hommes noirs, les Femmes blanches, les Lemures, les Farfadets, les Larves, les Lamies, les Ombres, les Manes, les Spectres, les Fantômes : Enfin je ſuis le Diable Vauver, le Juif errant, & le grand Veneur de la Foreſt de Fontainebleau. Avec ces paroles le Magicien diſparut, les couleurs des objets s’éloignerent, une large & noir fumée couvrit la face du climat, & je me trouvay ſur mon lit, le cœur encore tout palpitant, & le corps tout froiſſé du travail de l’ame ; mais avec une ſi grande laſſitude, qu’alors que je m’en ſouviens, je ne croy pas avoir la force d’écrire au bas de ma Lettre, je ſuis,

MONSIEUR,
Voſtre Serviteur.

AUTRE
CONTRE LES SORCIERS.
LETTRE XIII.


MONSIEUR,
En bonne foy, ma dernière Lettre ne vous a-t’elle point épouvanté ? Quoy que vous en diſiez, je penſe que le grand homme noir aura pû faire quelque émotion, ſinon dans voſtre ame, au moins dans quelqu’un de vos ſens. Voila ce que c’eſt de m’avoir autrefois voulu faire peur des Eſprits ; ils ont eu leur revanche, & je me ſuis vangé malicieuſement de l’importunité, donc tant de fois j’ay eſté perſecuté de reconnoiſtre les veritez de la Magie. Je ſuis pourtant fâché de la fiévre qu’on m’a écrit, que cét horrible tableau vous a cauſée ; mais pour effacer ma faute, je le veux effacer à ſon tour, & vous faire voir ſur la meſme toile, la tromperie de ſes couleurs, de ſes traits, & de ſes ombres. Imaginez-vous donc qu’encore que par tout le monde on ait tant brûlé de Sorciers, convaincus d’avoir fait pact avec le Diable, que tant de miſerables ayent avoüé ſur le Bucher d’avoir eſté au Sabat, & que meſme quelques-uns dans l’interrogation, ayent confeſſé aux Juges qu’ils avoient mangé à leurs feſtins des enfans, qu’on a, depuis la mort des Condamnez, trouvez pleins de vie, & qui ne ſçavoient ce qu’on leur vouloir dire, quand on leur parloit. On ne doit pas croire toutes choſes d’un homme, parce qu’un homme peut dire toutes choſes ; car quand meſme par une permiſſion particuliere de Dieu, une ame pourroit revenir ſur la terre, demander à quelqu’un le ſecours de ſes prieres, eſt-ce à dire que des Eſprits ou des Intelligences, s’il y en a, ſoient ſi badines que de s’obliger aux quintes écervelées d’un Villageois ignorant, s’aparoiſtre à chaque bout de champ, ſelon que l’humeur noire ſera plus ou moins forte dans la teſte mal timbrée d’un ridicule Berger, venir au leure comme un Faucon, ſur le poing du Giboyeur qui le reclame, & ſelon le caprice de ce maraut danſer la guimbarde ou les mataſſins. Non je ne croy point de Sorciers, encore que pluſieurs grands Perſonnages n’ayent pas eſté de mon avis, & je ne defere à l’authorité de perſonne, ſi elle n’eſt accompagnée de raiſon, ou ſi elle ne vient de Dieu, Dieu qui tout ſeul doit eſtre crû de ce qu’il dit, à cauſe qu’il le dit. Ny le nom d’Ariſtote plus ſçavant que moy, ny celuy de Platon, ny celuy de Socrate, ne me perſuadent point ſi mon jugement n’eſt convaincu par raiſon de ce qu’ils diſent : La raiſon ſeule eſt ma Reyne, à qui je donne volontairement les mains ; & puis je ſçay par experience que les eſprits les plus ſublimes ont choppé le plus lourdement, comme ils tombent de plus haut, ils font de plus grandes cheutes ; Enfin nos peres ſe ſont trompez jadis, leurs neveux ſe trompent maintenant, les noſtres ſe tromperont quelque jour. N’embraſſons donc point une opinion, à cauſe que beaucoup la tiennent, ou parce que c’eſt la penſée d’un grand Philoſophe ; mais ſeulement à cauſe que nous voyons plus d’apparence qu’il ſoit ainſi que d’eſtre autrement. Pour moy je me moque des Pedans qui n’ont point de plus forts argumens pour prouver ce qu’ils diſent, ſinon d’alleguer que c’eſt une maxime, comme ſi leurs maximes eſtoient bien plus certaines que leurs autres propoſitions. Je les en croiray pourtant, s’ils me montrent une Philoſophie, dont les principes ne puiſſent eſtre revoquez en doute, deſquels toute la Nature ſoit d’accord, ou qui nous ayent eſté revelez d’en-haut, autrement je m’en moque, car il eſt aiſé de prouver tout ce qu’on veut, quand on ajuſte les principes aux opinions, & non pas les opinions aux principes. Outre cela quand il ſeroit juſte de déferer à l’authorité de ces grands Hommes ; & quand je ſerois contraint d’avoüer que les premiers Philoſophes ont étably ces principes, je les forcerois bien d’avoüer à leur tour que ces Anciens-là, non plus que nous, n’ont pas toûjours écrit ce qu’ils ont crû : Souvent les Loix & la Religion de leur Païs, les a contraints d’accommoder leurs preceptes à l’intereſt & au beſoin de la Politique. C’eſt pourquoy on ne doit croire d’un homme que ce qui eſt humain, c’eſt à dire poſſible & ordinaire ; Enfin je n’admets point de Sorciers à moins qu’on ne me le prouve. Si quelqu’un par des raiſonnemens plus forts & plus preſſans que les miens, me le peut démontrer, ne doutez point que je ne luy diſe, ſoyez, Monſieur, le bien venu, c’eſt vous que j’attendois, je renonce à mes opinions, & j’embraſſe les voſtres, autrement qu’auroit l’habile par-deſſus le ſot, s’il penſoit ce que penſe le ſot ? Il doit ſuffire au peuple qu’une grande ame faſſe ſemblant d’acquieſcer aux ſentimens du plus grand nombre, pour ne pas reſiſter au torrent, ſans entreprendre de donner des menotes à ſa raiſon ; au contraire un Philoſophe doit juger le vulgaire, & non pas juger comme le vulgaire. Je ne ſuis point pourtant ſi déraiſonnable, qu’aprés m’être ſouſtrait à la tyrannie de l’authorité, je veüille établir la mienne ſans preuve ; c’eſt pourquoy vous trouverez bon que je vous apprenne les motifs que j’ay eu de douter de tant d’effets étranges qu’on raconte des Eſprits ; il me ſemble avoir obſervé beaucoup de choſes bien conſiderables pour me débarraſſer de cette chimere. Premierement on ne m’a jamais recité aucune Hiſtoire de Sorciers, que je n’aye pris garde qu’elle eſtoit ordinairement arrivée à 3. ou 4. cent lieües de là. Cét éloignement me fit ſoupçonner qu’on avoit voulu dérober aux curieux, l’envie & le pouvoir de s’en informer ; joignez à cela, que cette bande d’Hommes habillez en Chats, trouvée au milieu d’une Campagne, ſans témoins, la foy d’une perſonne ſeule doit eſtre ſuſpecte en choſe ſi miraculeuſe ; Prés d’un Village, il en a eſté plus facile de tromper des Idiots : C’eſtoit une pauvre Vieille ? Elle eſtoit pauvre, la neceſſité l’a pû contraindre à mentir pour de l’argent. Elle eſtoit Vieille, l’âge affoiblit la raiſon, l’âge rend babillard ; Elle a inventé ce conte pour entretenir ſes voiſines ; l’âge affaiblit la veuë, elle a pris un Lièvre pour un Chat ; l’âge rend timide, elle en a crû voir 50. au lieu d’un : Car enfin il eſt plus facile qu’une de ces choſes ſoit arrivée, qu’on voit tous les jours arriver, qu’une avanture ſurnaturelle, ſans raiſon & ſans exemple. Mais de grace examinons ces Sorciers pris : Vous trouverez que c’eſt un Païſan fort groſſier, qui n’a pas l’eſprit de ſe démêler des filets, dont on l’embarraſſe, à qui la grandeur du péril aſſomme l’entendement en telle ſorte, qu’il n’a plus l’ame aſſez preſente, pour ſe juſtifier, qui n’oſeroit meſme répondre pertinemment, de peur de donner à conclurre aux préoccupez, que c’eſt le Diable qui parle par ſa bouche. Si cependant il ne dit mot, chacun crie qu’il eſt convaincu de ſa conſcience, & auſſi-toſt le voila jetté au feu. Mais le Diable eſt-il ſi fou, luy qui a bien pû autrefois le changer en Chat, de ne le pas maintenant changer en Mouche, afin qu’il s’envole ? Les Sorciers (diſent-ils) n’ont aucune puiſſance, dés qu’ils ſon entre les mains de la juſtice. Ô par ma foy, cela eſt bien trouvé ; Donc Maiſtre Jean Guillot, de qui le pere a volé les biens de ſon Pupille, s’eſt acquis par le moyen de vingt mille écus dérobez, que luy couſta ſon Office de Juge, le pouvoir de commander aux Diables, vrayment les Diables portent grand reſpect aux Larrons. Mais ces Diables au moins devoient éloigner ce pauvre malheureux leur tres-humble ſerviteur, quand ils ſceurent qu’on eſtoit en campagne pour le prendre ; Car ce n’eſt pas donner courage à perſonne de le ſervir, d’abandonner ainſi les ſiens, pour des natures qui ne ſont qu’eſprit, elles font de grand pas de Clerc. J’ay auſſi remarqué, que tous ces Magiciens pretendus, ſont gueux comme des Diogenes. Ô Ciel ! eſt-il donc vray-ſemblable, qu’un homme s’exposât à brûler eternellement, ſous l’eſperance de demeurer pauvre, hay, affamé, & en crainte continuelle de ſe voir griller en Place publique ; Satan luy donneroit, non des feuilles de Chêne, mais des piſtolles de poids, pour acheter des Charges qui le mettroient à couvert de la Juſtce. Mais vous verrez que les Demons de ce temps-cy ſont extrémement niais, & qu’ils n’ont pas l’eſprit d’imaginer tant de fineſſes. Ce malautru Berger que vous tenez dans vos priſons, à la veille d’eſtre boüilly, ſur quelles convictions le condamnez-vous ? On l’a ſurpris recitant la Patenoſtre du Loup : Ha de grace, qu’il la repete, vous n’y remarquerez que de grandes ſottiſes, & moins de mal, qu’il n’y en a dedans une mort diable, pour laquelle cependant on ne fait mourir perſonne. Outre cela, dit-on, il a enſorcelé des Troupeaux ? ou ce fut par paroles, ou par la vertu cachée de quelques poiſons naturels. Par paroles, je ne croy pas que les vingt quatre Lettres de l’Alphabet, couvent dans la Grammaire, la malignité oculte d’un venin ſi preſent, ny que d’ouvrir la bouche, ſerrer les dents, appuyer la langue au pallets, de telle ou telle façon, ait la force d’empeſter les Moutons, ou de les guerir ; Car ſi vous me répondez que c’eſt à cauſe du pact : Je n’ay point encor leu dans la Chronologie le temps auquel le Diable accorda avec le Genre humain, que quand on articuleroit de certains mots qui doivent avoir eſté ſpecifiez au Contract, il tuëroit, qu’à d’autres il gueriroit, &c qu’à d’autres il viendroit nous parler ; & je veux qu’il en euſt paſſé le Concordat avec un particulier, ce particulier là n’auroit pas le conſentement de tous les hommes pour nous obliger à cet accord. À quelques ſillabes toutefois, qu’un Lourdaut ſans y penſer aura proferées, il avolera incontinent pour l’effrayer, & ne rendra pas la moindre viſite à une perſonne puiſſante, dépravée, illuſtre, ſpirituelle, qui ſe donne à luy de tout ſon cœur, & qui par ſon exemple ſeroit cauſe de la perte de cent milles ames. Vous m’avoüerez peut-eſtre que les paroles magiques n’ont aucun pouvoir, mais qu’elles couvrent ſous des mots barbares, la maligne vertu des ſimples, dont tous les enchanteurs empoiſonnent le beſtail. Hé bien pourquoy donc ne les faites-vous mourir en qualité d’empoiſonneurs & non pas de Sorciers ? Ils confeſſent (repliquez-vous) d’avoir eſté au Sabat, d’avoir envoyé des Diables dans les corps de quelques perſonnes, qui ſe ſont trouvées démoniaques. Pour les voyages du Sabat, voicy ma creance ; c’eſt qu’avec des huiles aſſoupiſſantes, dont ils ſe graiſſent, comme alors qu’ils veillent, ils ſe figurent eſtre bien toſt emportez à califourchon ſur un balet par la cheminée, dans une ſale où l’on doit feſtiner, danſer, faire l’amour, baiſer le cul au Bouc ; l’imagination fortement frappée de ces Fantômes, leur repreſente dans le ſommeil ces meſmes choſes, comme un balet entre les jambes, une campagne qu’ils paſſent en volant, un Bouc, un feſtin, des Dames ; c’eſt pourquoy quand ils ſe réveillent, ils croyent avoir veu ce qu’ils ont ſongé. Quant à ce qui concerne la poſſeſſion, je vous en diray auſſi ma penſée, avec la meſme franchiſe. Je trouve en premier lieu, qu’il ſe rencontre dix mille femmes pour un homme. Le Diable ſeroit-il un ribaud, de chercher avec tant d’ardeur l’accouplement des femmes ? Non, non, mais j’en devine la cauſe ; une femme a l’eſprit plus leger qu’un homme, & plus hardy par conſequent à reſoudre des Comedies de cette nature : Elle eſpere que pour peu de latin qu’elle écorchera, pour peu qu’elle fera de grimaſſes, de ſauts, de caprioles, & de poſtures, on les croira toûjours beaucoup au deſſus de la pudeur, & de la force d’une fille ; Et enfin elle penſe eſtre ſi forte de ſa foibleſſe, que l’impoſture eſtant découverte, on atribuëra ſes extravagances, à quelques ſuffocations de matrice, ou qu’au pis aller on pardonnera à l’infirmité de ſon ſexe. Vous répondrez peut-eſtre que pour y en avoir de fourbes, cela ne conclud rien contre celles qui ſont veritablement poſſedées. Mais ſi c’eſt là voſtre nœud gordien, j’en ſeray bien-toſt l’Alexandre. Examinons donc, ſans qu’il nous importe de choquer les opinions du vulgaire, s’il y a autrefois eu des Demoniaques, & s’il y en a aujourd’huy. Qu’il y en ait eu autrefois, je n’en doute point, puis que les Livres ſacrez aſſeurent qu’une Caldéenne par Art magique, envoya un Demon dans le Cadavre du Prophète Samuel, & le fit parler : Que David conjuroit avec ſa Harpe, celuy dont Saül eſtoit obſedé ; Et que noſtre Sauveur Jeſus-Chriſt chaſſa les Diables des corps de certains Hebreux, & les envoya dans des corps de Pourceaux ; Mais nous ſommes obligez de croire que l’Empire du Diable ceſſa quand Dieu vint au monde, que les Oracles furent étouffez ſous le berceau du Meſſie, & que Sathan perdit la parole en Bethléem, l’influence altérée de l’Eſtoille des trois Roys, luy ayant ſans doute cauſé la pupie ; C’eſt pourquoy je me moque de tous les energumenes d’aujourd’huy, & m’en moqueray juſqu’à ce que l’Egliſe me commande de les croire ; car de m’imaginer que cette Penitente de Goffredy, cette Religieuſe de Loudun, cette fille d’Eureux, ſoient endiablées, parce qu’elles font des cullebutes, des grimaces, & des gambades ; Scaramouche, Colle, & Cardelin les mettront à quia. Comment, elles ne ſçavent pas ſeulement parler Latin ! Lucifer a bien peu de ſoin de ſes Diables, de ne les pas envoyer au College. Quelques-unes répondent aſſez pertinemment quand l’Exorciſte declame une Oraiſon de Breviaire, dont en quelque façon elles écorchent le ſens, à force de le reciter ; à moins que cela vous les voyez contrefaire les enragées, feindre à tout ce qu’on leur preſche une diſtraction d’eſprit perpetuelle ; & cependant j’en ay ſurpris d’attentives à guetter au paſſage quelque Verſet de leur Office, pour répondre à propos, comme ceux qui veulent chanter à Veſpres, & ne les ſçavent pas, attendent à l’affût le Gloria Patri, etc. pour s’y égoſiller. Ce que je trouve encore de bien divertiſſant, ſont les mépriſes, où elles s’embarraſſent quand il faut obeïr ou n’obeïr pas. Le Conjurateur commandoit à une de baiſer la terre toutes les fois qu’il articuleroit le ſacré Nom de Dieu : Ce Diable d’obeïſſance le faiſoit fort devotement ; mais comme il vint encore un coup à luy ordonner la meſme choſe en autres termes, que ceux dont il uſoit ordinairement (car il luy commanda par le Fils Coeternel du Souverain Eſtre,) ce Novice Demoniaque, qui n’eſtoit pas Theologien demeura plat, rougit, & ſe jetta aux injures, juſqu’à ce que l’Exorciſte l’ayant appaiſé par des mots plus ordinaires, il ſe remit à raiſonner. J’obſervay outre cela, que ſelon que le Preſtre hauſſoit ſa voix, le Diable augmentoit ſa colere, bien ſouvent à des paroles de nul poids, à cauſe qu’il les avoit prononcées avec plus d’éclat, & qu’au contraire il avaloit doux comme lait, des Exorciſmes qui faiſoit trembler, à cauſe qu’eſtant las de crier, il les avoit prononcez d’une voix baſſe : Mais ce fut bien pis quelque temps aprés, quand un Abbé les conjura ; elles n’eſtoient point faites à ſon ſtile, cela fut cauſe que celles qui voulurent répondre, répondirent ſi fort à contre ſens, que ces pauvres Diables, au front de qui reſtoit encore quelque pudeur, devinrent tous honteux, & depuis en toute la journée, il ne fut pas poſſible de tirer un méchant mot de leur bouche. Ils crierent à la vérité fort long-temps qu’ils ſentoient là des Incrédules, qu’à cauſe d’eux ils ne vouloient rien faire de miraculeux, de peur de les convertir : Mais la feinte me ſembla bien groſſiere ; car s’il eſtoit vray, pourquoy les en avertir ? Ils devoient au contraire pour nous endurcir en noſtre incredulité, ſe cacher dans ces corps, & ne pas faire des choſes qui puſſent nous deſaveugler. Vous répondez que Dieu les force à cela pour manifeſter la Foy. Oüy, mais je ne ſuis point convaincu, ny obligé de croire que ce ſoit le Diable qui faſſe toutes ces ſingeries, puis qu’un homme les peut faire naturellement. De ſe contourner le viſage vers les épaules, je l’ay veu pratiquer aux Bohemiens. De ſauter, qui ne le fait point hors les Paralitiques ? De jurer, il ne s’en rencontre que trop ? De marquer ſur la peau certains caracteres ; ou des eaux, ou des pierres, colorent ainſi ſans prodige noſtre chair. Si les Diables ſont forcez comme vous dites, de faire des miracles afin de nous illuminer, qu’ils en faſſent de convaincants, qu’ils prennent les Tours de Noſtre-Dame de Paris, où il y a tant d’incredules, & les portent ſans fraction dans la Campagne S. Denys danſer une Sarabande Eſpagnolle, Alors nous ſerons convaincus. J’ay pris garde encore que le Diable qu’on dit eſtre ſi médiſant, n’induit jamais ces perſonnes Demoniaques, (au milieu de leurs grandes fougues) à médire l’une de l’autre : au contraire, elles s’entreportent un tres-grand reſpect, & n’ont garde d’agir autrement, parce que la premiere offenſée découvriroit le myſtere. Pourquoy, mon Reverend Pere, n’inſtruit-on voſtre procez, en conſequence des crimes dont le Diable vous accuſe ? Le Diable (dites-vous) eſt pere de menſonge ; Pourquoy donc l’autre jour fiſtes-vous brûler ce Magicien, qui ne fut accuſé que par le Diable ? Car je répons comme vous, le Diable eſt pere de menſonge. Avoüez, avoüez, mon Reverendiſſime, que le Diable dit vray, ou faux, ſelon qu’il eſt utile à voſtre malicieuſe paternité. Mais, bons Dieux ! je vois treſſaillir ce Diable quand on luy jette de l’Eau beniſte ; Eſt-ce donc une choſe ſi ſainte qu’il ne la puiſſe ſouffrir ſans horreur ? Certes cela fait que je m’étonne qu’il ait oſé s’enfermer dans un Corps humain, que Dieu a fait a ſon Image, capable de la viſion du Tres-Haut, reconnu ſon Enfant par la Regeneration baptiſmale, marqué des Saintes Huiles, le Temple du S. Eſprit, & le Tabernacle de la Sainte Hoſtie. Comment a-t’il eu l’impudence d’entrer en un lieu qui luy doit eſtre bien plus venereable que de l’eau, ſur laquelle on a ſimplement recité quelques prieres. Mais nous en aurons bonne iſſuë, je vois le Demoniaque qui ſe tempête fort à la veuë d’une Croix qu’on luy preſente : ô Monſieur l’Exorciſte, que vous eſtes bon, ne ſçavez-vous pas qu’il n’y a aucun endroit dans la Nature, où il n’y ait des Croix, puis que par toute la matiere, il y a longueur & largeur, & que la Croix n’en autre choſe qu’une longueur conſiderée avec une largeur. Qu’ainſi ne ſoit, cette Croix que vous tenez, n’eſt pas une Croix, à cauſe qu’elle eſt d’ébenne, cette autre n’eſt pas une Croix, à cauſe qu’elle eſt d’argent ; mais l’une & l’autre ſont des Croix, à cauſe que ſur une longueur, on a mis une largeur qui la traverſe. Si donc cette energumene a cent mille longueurs & cent mille largeurs, qui ſont tout autant de Croix, pourquoy luy en preſenter de nouvelles ? Cependant vous voyez cette Femme, qui pour en avoir approché les levres par force, contrefait l’interdite. Ô quelle piperie ! Prenez, prenez une bonne poignée de verges, & me la foüettez en amy : Car je vous engage ma parole, que ſi on condamnoit d’eſtre jettez à l’eau tous les energumenes, que cent coups d’étrivieres par jour n’auroient pû guerir, il ne s’en noyeroit point. Ce n’eſt pas comme je vous ay dit, que je doute de la puiſſance du Créateur ſur ſes Creatures ; mais à moins d’eſtre convaincu par l’authorité de l’Egliſe, à qui nous devons donner aveuglement les mains, je nommeray tous ces grands effets de Magie, la Gazette des Sots, ou le Credo de ceux qui ont trop de Foy. Je m’apperçoy bien que ma Lettre eſt un peu trop longue, c’eſt le ſujet qui m’a pouſſé au delà de mon deſſein ; mais vous pardonnerez cette importunité à une perſonne qui fait vœu d’eſtre juſqu’à la mort, de vous, & de vos contes d’Eſprit,

MONSIEUR,
Le Serviteur tres-humble.

À MONSIEUR
GERZAN,
SUR SON TRIMOMPHE
DES DAMES.


LETTRE XIV.


MONSIEUR,
Aprés les Eloges que vous donnez aux Dames : reſolument je ne veux plus eſtre homme : Je m’en vay toute à l’heure tâcher d’obtenir de la dexterité des Chirurgiens, ce que l’Empereur Heliogabale impetra du Raſoire de ſes Empyriques. Si vous vous donnez patience encore huit jours, vous allez voir en moy un miracle tout contraire à celuy qui ſe paſſe dans la Fable d’Iphie & Jante. Reſolument je vais me faire tronçonner d’un coup de ſerpe, ce qui m’oblige à porter un caleçon, & m’empêche de me maſquer en autre temps qu’au Carnaval. Que je porte envie du bonheur de Tireſias, qui ſans ſouffiir tous les maux où je me prepare, eut l’avantage de changer d’eſpece pour avoir frappé ſur un Serpent. La Sageſſe de Dieu, qui d’ordinaire agit par progrez, & monte par degré les choſes les moins nobles aux plus hautes, a bien fait voir la preéminence que les Femmes ont au deſſus des Hommes, quand elle n’a pas voulu faire Eve qu’elle n’eût fait Adam auparavant. Auſſi eſt-ce une marque évidente de l’eſtime que la Nature a toûjours faite des Femmes, de dire qu’elle les a choiſies pour nous porter, ne s’eſtant pas voulu fier de noſtre jeuneſſe à nous meſme ; mais la Nature auſſi nous fait connoiſtre au partage de ſes biens, qu’elle a voulu avantager la cadette au prejudice de l’aînée, luy donnant la beauté, dont chaque trait eſt une Armée qui va quand il luy plaiſt, bouleverſer des Trônes, déchirer des Diadémes, & traîner en ſervitude les orgueilleuſes Puiſſances de la Terre. Que ſi comme nous elles ne vaquent pas a maſſacrer des hommes, ſi elles ont horreur de porter au coſté ce qui nous fait deteſter un Bourreau ; c’eſt à cauſe qu’il ſeroit honteux que celles qui nous donnent à la lumière, portaſſent dequoy nous la ravir ; & parce auſſi qu’il eſt beaucoup plus honneſte de ſuer à la conſtruction, qu’à la deſtruction de ſon eſpece : Donc en matiere de viſage, nous ſommes de grands gueux ; & ſur ma foy de tous les biens de la Terre en general, je les voy plus riches que nous, puis que ſi le poil fait la principale diſtinction de la brute & du raiſonnable, les hommes ſont au moins par l’eſtomach, les jouës & le menton, plus beſtes que les femmes, malgré toutefois ces muettes, mais convaincantes prédications de Dieu & de la Nature ; Sans vous, Monſieur, ce deplorable Sexe alloit tomber ſous le nôtre ; Vous qui tout caduc, & preſt à choir de cette vie, avez relevé cent mille Dames qui n’avoient point d’appuy. Qu’elles ſe vantent aprés cela de vous avoir donné le jour, quand elles vous auroient enfanté plus douloureuſement que la Mere d’Hercule, elles vous devroient encore beaucoup à vous qui non content de les avoir enfanté toutes enſembles, les avez fait triompher en naiſſant. Une femme à la verité, vous a porté neuf mois, mais vous les avez toutes portées ſur la teſte de leurs ennemis. Pendant vingt ſiecles, elles avoient combattu, elles avoient vaincu pendant vingt autres ; & vous depuis quatre mois ſeulement, leur avez décerné le Triomphe : Oüy, Monſieur, chaque periode de voſtre Livre eſt un Char de Victoire, où elles triomphent plus ſuperbement que les Scipions, ny les Ceſars n’ont jamais fait dans Rome. Vous avez fait de toute la Terre un Païs d’Amazones, & vous nous avez reduits à la Quenoüille : Enfin l’on peut dire qu’avant vous toutes les Femmes n’eſtoient que des Pions, que vous avez mis à Dames : Nous voyons cependant que vous nous trahiſſez, que vous tournez caſaque au genre maſculin, pour vous ranger de l’autre ; Mais comment vous punir de cette faute ? Comment ſe reſoudre à diffamer une perſonne qui a fait entrer nos Meres & nos Sœurs dans ſon party ; Et puis on ne ſçauroit vous accuſer de poltronnerie, vous eſtant rangé du coſté le plus foible, ny voſtre plume d’eſtre intereſſée ayant commencé l’Eloge des Dames en un âge où vous eſtes incapable d’en recevoir des faveurs : Confeſſez pourtant aprés les avoir fait triompher, & avoir triomphé de leur Triomphe meſme, que leur Sexe n’eût jamais vaincu ſans le ſecours du noſtre. Ce qui m’eſtonne à la verité, c’eſt que vous ne leur avez point mis en main pour nous détruire les armes ordinaires ; Vous n’avez point cloüé des Eſtoilles dans leurs yeux ; Vous n’avez point dreſſé des montagnes de neige à la place de leur ſein ; l’or, l’yvoire, l’azur, le corail, les roſes & les lys, n’ont point eſté les materiaux de voſtre bâtiment, ainſi que tous nos Ecrivains modernes, qui malgré la diligence que fait le Soleil pour ſe retirer de bonne heure, ont l’impudence de le dérober en plein jour ; & des Eſtoilles auſſi que je ne plains pas pour leur apprendre à ne pas tant aller la nuit ; mais ny le feu, ny la flâme, ne vous ont point donné de froides imaginations : Vous nous avez porté des bottes, dont nous ignorons la parade : Enfin je rencontre dans ce Livre des choſes ſi divinement conceuës, que j’ay de la peine à croire que le S. Eſprit fut à Rome quand vous le composâtes ; Jamais les Dames n’ont ſorty de la preſſe en meilleure poſture, ny moy, jamais mieux reſolu de ne plus aller au Tombeau du Pere Bernard, pour voir un miracle, puis que Monſieur de Gerzan loge à la porte de l’Egliſe : Ô ! Dieux, encore une fois, la belle choſe que vos Dames ! Ha, Monſieur, vous avez tellement obligé le Sexe par ce Panegyrique, que pour meriter aujourd’huy l’affection d’une Reyne, il ne faut eſtre,

MONSIEUR,

Que voſtre Serviteur.

AUTRE
LE DUELISTE.
LETTRE XV.


MONSIEUR,
Quoy que je me porte en homme qui creve de ſanté, je ne laiſſe pas d’eſtre malade depuis trois ſemaines, que ma Philoſophie eſt tombée à la mercy des Gladiateurs : Je ſuis inceſſamment travaillé de la tierce & de la carte : J’aurois perdu la connoiſſance du papier, ſi les Cartels s’écrivoient ſur autre choſe : Je ne diſcerne déja plus l’encre d’avec le noir à noircir ; Et enfin pour vous faire réponſe, j’ay preſque eſté forcé de vous écrire avec mon épée, tant il eſt glorieux d’écrire mal parmy des perſonnes, dont les plumes ne ſe taillent point. Il faudroit, je penſe, que Dieu accomplit quelque choſe d’auſſi miraculeux que le ſouhait de Caligula, s’il vouloit finir mes querelles. Quand tout le Genre humain ſeroit érigé en une teſte, quand de tous les vivans il n’en reſteroit qu’un, ce ſeroit encore un Duel qui me reſteroit à faire : Vrayment vous auriez grand tort de m’appeller maintenant le premier des hommes ; car je vous proteſte qu’il y a plus d’un mois que je ſuis le ſecond de tout le monde : Il faut bien que voſtre départ ayant deſerté Paris, l’herbe ait crû par toutes les ruës, puis qu’en quelque lieu que j’aille je me trouve toûjours ſur le Pré. Cependant ce n’eſt pas ſans riſque ; Mon Portrait que vous fiſtes faire a eſté trouvé ſi beau, qu’il a pris poſſible envie à la Mort d’en avoir l’Original ; Elle me fait à ce deſſein mille querelles d’Allemand. Je m’imagine quelquefois eſtre devenu Porc-épic, voyant que perſonne ne m’approche ſans ſe piquer ; & l’on n’ignore plus, quand quelqu’un dit à ſon ennemy, qu’il s’aille faire piquer, que ce ne ſoit de la beſogne que l’on me taille ? Ne voyez-vous pas auſſi qu’il y a maintenant plus d’ombre ſur noſtre Horiſon, qu’à voſtre départ ; c’eſt à cauſe que depuis ce temps-là ma main en a tellement peuplé l’Enfer, qu’elles regorgent ſur la Terre. À la verité, ce m’eſt une conſolation bien grande d’eſtre hay, parce que je ſuis aymé, de trouver par tout des ennemis, à cauſe que j’ay des amis par tout, & de voir que mon malheur vient de ma bonne fortune ; mais j’ay peur que cette demangeaiſon de gloire, ne m’invite à porter mon nom juſqu’en Paradis : C’eſt pour quoy pour éviter de ſi dangereuſes Propheties, je vous conjure de venir promptement remettre mon Ame en ſon aſſiette de Philoſophe ; car il me fâcheroit fort qu’à voſtre retour, au lieu de me trouver dans mon Cabinet, vous trouvaſſiez dans une Egliſe , Cy giſt,

MONSIEUR,
Voſtre Serviteur.

AUTRE
SUR UN RECOUVREMENT
DE SANTÉ.
LETTRE XVI.


MONSIEUR,
Vous me permettrez bien de railler maintenant avec voſtre fiévre, puis qu’elle vous a tourné les talons ; par ma foy je m’étonne qu’elle ait oſé jetter le gand à un hardy Chevalier comme vous ; auſſi quelques bravours dont elle ait triomphé entrant dans la carriere, j’ay preveu la honte de ſa défaite ; cependant tout le monde vous croyoit party pour les Champs Eliſées ; & déjà quelques-uns qui ne ſont pas les plus chers de vos Amis, vous publioient arrivé dans l’affreuſe Cité, dont vous n’étiez pas encore aux Fauxbourgs. J’admire en verité, comment vous qui choiſiſſez toûjours les choſes les plus faciles, n’y ayant qu’une ajambée à faire de voſtre Chambre à la Chappelle, où dorment vos Anceſtres, vous ayez tourné bride avec tant de précipitation. Cependant je ſoûtiendray à la barbe de voſtre grand cœur, que vous avez agy en habile homme ; le giſte n’eſt pas bon, l’Hoſte n’y change point de draps, & quoy que le lit ſoit appuyé ſi ferme, qu’il ne puiſſe trembler que par un tremblement de terre, la chambre eſt froide & caterreuſe, les jeuſnes s’y obſervent perpetuels, & quoy qu’à la Flamande on ait de la Bierre juſques par deſſus les yeux, on n’y boit que de l’Eau beniſte : Au reſte vous n’y euſſiez pas trouvé une perſonne raiſonnable, ny de l’un, ny de l’autre Sexe ; car on n’y reçoit point des hommes, à moins qu’ils ayent perdu l’eſprit, & pour les femmes, encore qu’elles ayent là une bonne qualité qu’elles n’ont pas icy, qui eſt de ſe taire, elles y ſont ſi laides en récompenſe, que la plus belle eſt camuſe. Ne vous repentez donc point, quelque genereux que nous vous croyons, d’avoir uſé ſi à propos du privilege de Normandie ; les ombres de là bas ne ſont pas ſi charmantes que celles de vos allées couvertes ; & je vous proteſte qu’en moins d’un clin d’œil, vous alliez faire un voyage ſi éloigné, que vous n’euſſiez pas eſté de retour avant la Reſurrection ; & moy-meſme en ce Païs, je n’aurois pas trouvé un homme qui euſt voulu ſe charger de vous aller dire de ma part, que je ſuis,

MONSIEUR,
Voſtre Serviteur.