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Lettres de la comtesse de Ségur/Texte entier

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Lettres



de



La Comtesse de Ségur





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21784 – IMPRIMERIE LAHURE

9, rue de fleurus, 9

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Lettres


DE


La Comtesse de Ségur


NÉE ROSTOPCHINE


AU VICOMTE ET À LA VICOMTESSE


DE SIMARD DE PITRAY



PUBLIÉES PAR


LA VICOMTESSE DE SIMARD DE PITRAY


NÉE SÉGUR, SA FILLE




PARIS


LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie


79, boulevard saint-germain, 79


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1891





AVANT-PROPOS


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« Une publication intéressante et qui compléterait les travaux littéraires de ma mère, ce serait, non la collection complète de ses charmantes lettres (de gros volumes n’y suffiraient pas !), mais une collection quelconque de lettres choisies, principalement de celles qu’elle écrivait à ses enfants et petits-enfants. Personne n’écrivait comme elle, et cela jusqu’à la fin ; et comme elle était la franchise et la simplicité même, ses lettres feraient connaître, mieux encore que ses livres, toutes les richesses de son excellent cœur, de son esprit, de sa brillante imagination, et aussi de sa foi profonde et de sa solide piété. » (Citation extraite du livre : Ma mère, de Mgr de Ségur.)

Jamais plume mieux inspirée n’aurait pu tracer une meilleure définition du travail que je livre ici au public. Les extraits de la correspondance de ma mère répondent complètement, si je ne me trompe, au vœu de mon vénéré frère, et je n’ai eu qu’à y ajouter de courtes notes pour expliquer quelques passages des lettres qu’elle m’écrivait avec un si charmant abandon. J’y joins celles adressées à mon mari, qui fut enlevé à mon affection quelques années après ma mère.

Un autre volume, qui, s’il plaît à Dieu, complétera bientôt celui-ci, surtout pour les jeunes lecteurs de ma mère, contiendra les délicieuses lettres adressées par « grand’mère » à Jacques, mon fils bien-aimé. Dieu n’a pas voulu, et je l’en remercie, que ma pauvre mère subît l’épreuve terrible de voir mourir avant elle ce bien-aimé de son cœur qui la suivit de près dans le ciel. – Une courte notice sur ma mère précédera cette correspondance.

L’intimité nécessaire de la correspondance de ma mère avec moi, les menus événements de famille qu’elle renferme, m’ont fait hésiter longtemps à la publier. Mais son amour passionné pour tous les siens, son dévouement infatigable de tous les instants et de toute la vie, ses voyages incessants d’un bout de la France à l’autre et même hors de France, au moindre appel de ses enfants, malgré son âge et sa santé, son oubli d’elle-même poussé jusqu’à l’héroïsme, y apparaissent dans une si belle et si forte lumière ; sa tendresse de grand’mère surtout s’y épanouit dans des expressions si variées et si charmantes, que je n’ai pu résister au penchant de mon cœur, trop plein de ces chers souvenirs pour en garder le secret.

D’ailleurs, ces lettres d’une mère à sa fille ne se bornent pas à des effusions de tendresses et à des confidences de famille. Elles renferment des pages nombreuses, où le talent de l’écrivain, l’âme de la chrétienne, le sang généreux de la fille de Rostopchine, éclatent en accents virils et parfois admirables.

Ses jugements sur les faits et les travers du monde, ses conseils littéraires, ses appréciations politiques sur les dix dernières années de l’Empire ; ses révoltes catholiques contre l’abandon du Pape par l’Empereur d’abord si aimé d’elle, ses protestations indignées, où vibre l’âme de son illustre père, contre les horreurs de l’invasion allemande, enfin son mépris clairvoyant du gouvernement de M. Thiers pendant et après la Commune, ne peuvent, ce me semble, qu’accroître la réputation de ma mère comme écrivain, et sont de nature à frapper tous les lecteurs.

Ils suffiront, en tous cas, à enlever à une correspondance aussi intime l’ennui des redites et la fatigue de la monotonie dans de petites choses.

Peut-être trouvera-t-on que j’ai laissé, dans cette publication, malgré les conseils dont je me suis entourée et que j’ai suivis, des témoignages trop répétés de la tendresse de ma mère pour mon fils Jacques qu’elle aimait à la passion. Qu’on me pardonne cette faute contre le goût, si c’en est une, en pensant que cet enfant si aimé n’est plus, et que Dieu me l’a repris dans sa vingtième année, deux ans à peine après la mort de son incomparable grand’mère.

L’auteur de tant de livres qui charment aujourd’hui comme il y a trente ans l’enfance, la jeunesse et mille autres lecteurs de tout âge et de toute condition, n’aurait pas écrit ces immortels petits chefs-d’œuvre, si elle n’avait aimé passionnément ses enfants et petits-enfants : c’est la justification de cet ouvrage. – Dieu et mes enfants, ces mots sortis de sa bouche mourante et gravés sur son tombeau, sont le résumé de la correspondance qu’on va lire, comme de sa vie tout entière.

Vicomtesse de Pitray, née Ségur.



Note. — Que l’on ne s’étonne pas de l’orthographe parfois un peu surannée que l’on va voir dans la correspondance de ma mère. Je l’ai scrupuleusement respectée et je l’y ai laissée, comme un charme de plus, comme un parfum des temps passés.



LETTRES


DE


LA COMTESSE DE SÉGUR


NÉE ROSTOPCHINE

AU VICOMTE ET À LA VICOMTESSE E. DE PITRAY


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AU VICOMTE ÉMILE DE PITRAY


Paris, mars 1856.

J’ai oublié hier soir ou pour parler franchement je n’ai pas osé vous demander, cher enfant, si vous aviez été chez votre notaire pour faire rédiger et terminer ce contrat qu’il faut bien signer mardi, si vous voulez vous marier le mardi suivant. Quand M. de Ségur m’a demandé hier soir si je m’étais acquittée de sa commission pour vous, j’ai répondu que les charmes de la conversation m’avaient fait oublier les ennuis des affaires et j’ai promis de vous demander ce matin l’expédition prompte de ce… contrat.

Vous voyez que je cherche à contracter vis-à-vis de vous une nouvelle obligation avant d’avoir perdu la vive impression de la première. Je prévois que dans mon affection pour vous dominera le sentiment inaltérable de la reconnaissance, un des plus vifs et des plus doux du cœur humain. J’aime tous ceux qui aiment ma petite Olga. Jugez combien et comment je dois aimer l’homme qui fera le bonheur de toute sa vie, le mari qu’appelaient son cœur et sa raison, celui qui l’a aimée assez pour lui sacrifier sa liberté. — Je n’envoie pas trop matin pour ne pas troubler votre sommeil. Je vous embrasse bien tendrement.



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AU VICOMTE ÉMILE DE PITRAY


Paris, mars 1856.


Olga n’a pas le temps de vous écrire, cher enfant, à cause de sa leçon[1] matinale ; c’est moi qui suis chargée de cette agréable occupation et de la recommandation expresse de répondre à Olga et non à moi. Avez-vous dormi ? Allez-vous mieux ? Votre beau visage a-t-il repris son état accoutumé ? Pourrez-vous sortir et me parler vers deux heures ? Si cette heure ne vous convient pas, indiquez-en une autre à Olga…. Vous devinez de quoi il s’agit. Tout s’arrangera au mieux si… vous êtes l’homme de cœur et d’esprit que vous avez toujours été. Je vous embrasse, mon très cher enfant, avec tendresse….



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AU VICOMTE ÉMILE DE PITRAY


Paris, mars 1856.


Mon cher enfant, comme je ne suis pas prédestinée à vous voir aujourd’hui, et comme Olga me dit qu’elle ne vous verra que chez Adèle, je vous demande de me faire savoir de vos nouvelles ; comment va cette chère tête ? Comment avez-vous passé la nuit ? que devient la fatigue qui vous accablait hier ? Adieu et au revoir ; je vous embrasse tendrement et vous aime de même.



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AU VICOMTE ÉMILE DE PITRAY


Paris, mars 1856.


Arthur[2] m’a dit hier que vous deviez déjeuner avec Victor ; je vous supplie, cher enfant, de rester chez vous, de vous lever tard, de ne vous fatiguer d’aucune façon, de vous tourmenter le moins possible, en un mot de vous soigner avec toute la tendresse que vous portez à Olga. Faites-vous apporter chez vous un bain de son, prenez une nourriture légère et recouchez-vous jusqu’à midi. Olga est sombre comme un croque-mort,… elle est agitée de votre agitation. — Donnez-lui de vos nouvelles ; comment avez-vous passé la nuit ? Avez-vous vous eu encore du frisson (symptôme de fièvre) ? Nous attendons la réponse avec impatience et je vous embrasse avec tendresse.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Les Nouettes, mardi 13 mai 1856.


Chère Minette chérie, d’abord je t’embrasse avec mon petit Émile qui me semble être bien plus mon fils, mon cher fils, depuis que je le tutoie. Me voici en pleine possession d’une tranquillité qui n’est troublée que par le regret de la posséder au prix d’une pénible séparation ; pourtant j’avoue que je ne suis ni en larmes ni même attristée puisque je t’aurai, toujours avec mon petit Émile, lundi ou mardi prochain.

Nous avons fait très bonne route ; à quatre heures dix-huit nous étions à Conches ; dis cela à Woldemar[3] ; à cinq heures moins neuf,… je me trompe, à quatre heures cinquante et une, nous partions pour Laigle dans une horrible diligence envahie par vingt et un voyageurs ; il doit y tenir dix ou onze tout au plus. Nous avons donc cheminé lentement ; trois malheureux, mais excellens chevaux ont traîné tout cela pendant neuf lieues et pendant trois heures trois quarts ; ce sont les mêmes victimes qui font tout le trajet. (Il se prépare à Conches un Côté des femmes admirable dont j’ai étrenné le marbre et l’acajou.) À Laigle nous avons dîné assez mal ; j’ai fait au chef des complimens hypocrites sur son talent culinaire, il a souri et rougi d’orgueil et peut-être d’étonnement. Nous sommes reparties à neuf heures et demie et nous sommes arrivées définitivement aux Nouettes à dix heures. La pauvre Sabine[4] a payé au voyage son tribut accoutumé par une migraine et un vomissement. Ce dernier s’est déclaré aussi maladroitement que possible à Rugles, au nez d’une nombreuse assemblée qui profitait du lendemain de la Pentecôte pour flâner et assister à l’arrivée de la diligence. Nos pauvres chevaux y ont soufflé pendant un quart d’heure, tout juste le temps de laisser Sabine vomir en deux temps sur les spectateurs horrifiés. Elle a dîné à Laigle, elle a bien dormi en arrivant, de onze heures à neuf heures, et nous allons voir le curé et la pauvre Victorine[5] avant de dîner. Si tu pars lundi, ou n’importe quand, préviens-moi à temps pour que je te retienne le coupé ; tu n’aurais peut-être que l’affreux intérieur. Si pourtant tu te décides trop tard, retiens le coupé à Paris en retenant tes places à la gare. Fais-le savoir à Conches par télégraphe électrique. Fais déménager tes robes, tes fleurs, chapeaux et tout ce que tu n’emportes pas, le plus tôt possible. Soigne un peu les affaires de ce pauvre Émile ; fais tout emballer pour lui par Eulalie[6] ; je suis sûre qu’il n’y entend rien et qu’il fait ses malles en dépit du bon sens. Mais fais cela d’avance, crois-moi. N’emporte pas tes beautés d’acquêt aux Nouettes ; n’emporte que celles qui t’accompagnent partout et qui te sont naturelles.

Adieu, enfant chéri, enfant charmant, enfant gâté, trésor perdu et retrouvé doublé par Émile. Je t’embrasse, je t’embrasse, je t’aime et je t’aime. Je suis pressée, tu es ma troisième et dernière lettre. Mes amitiés à Victor, Jean, Adèle et Arthur (double dose à ces deux-là), Laure, Zoé, Raoul[7]. Ouf ! quelle nombreuse famille ! Adieu, chérie.



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AU VICOMTE ÉMILE DE PITRAY


Les Nouettes, mardi 15 juillet 1856.


C’est encore moi, très cher Émile ; ta pauvre Olga, complètement abattue et attristée depuis deux jours, a un affreux mal de cœur qui l’empêche de t’écrire ; elle avait commencé, puis interrompu, puis, voyant s’avancer l’heure du facteur, elle m’a demandé de la remplacer. C’est le retard apporté à ton retour qui la jette dans cet état de tristesse, d’abattement et de souffrance ; elle gémit, elle soupire, mais que puis-je y faire, moi qui ne suis qu’une mère ? toutes mes coquetteries, mes attentions, mes écrevisses, mes cerises, mes délicatesses de tout genre ne lui rendent pas son cher Émile, son petit Émile, l’élu de son cœur. Quelle affreuse pensée tu as, cher enfant, de te corriger de ta charmante et vertueuse exactitude de correspondance ! et quelle fausse pensée qu’un jour sans lettre donnerait de l’inquiétude ! Ce ne serait que de la privation, de la tristesse ; une lettre, qui est un souvenir effectif, console de l’absence en rassurant la tendresse ; c’est une conversation continuée, une communication de pensée et de sentiment, imparfaite sans doute, mais nécessaire quand on aime et quand on se désire vivement aimée. Et comme le pauvre cœur humain si imparfait mêle toujours de l’égoïsme à la tendresse, on (lis, Olga) espère voir que le mari qu’on regrette, qui vous manque, est lui-même triste, mal à l’aise, ennuyé et ennuyeux. On permet toutes les calamités morales, on les désire même et on se réjouit grandement en voyant se réaliser ce vœu d’un bon petit cœur bien tendre, bien dévoué. Je te remercie, cher ami, de la cuisinière que j’attends à chaque minute ; la vieille horreur est partie comme elle était venue, aussi bête, aussi droite, aussi insupportable. Salomon[8] va bien…. Toute la maison a pitié de ta veuve ; si tu retardes ton retour au delà de jeudi, elle ne marchera plus qu’entourée de bras pour la soutenir…. Nous avons une, deux si admirables pensées de logement d’hiver que si tu ne trouves quelque chose de très bien, nous serons contentes que ton voyage ait été inutile. Je laisse ton imagination travailler et je t’embrasse avec une tendresse toujours croissante. Voici le facteur ; il vient à propos pour empêcher ta modestie de souffrir de tout ce que j’allais te dire ; je continue à le penser, et faute de temps, je garde pour moi mes tendresses motivées.



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AU VICOMTE ÉMILE DE PITRAY


Les Nouettes, 1er octobre 1856.


Je te remercie, cher Émile, de ce que tu dis de tendre et d’affectueux pour moi dans ta première lettre à Olga. Je t’aime tendrement parce que tu mérites d’être aimé et je te regrette sincèrement parce que ton excellente nature a conquis ou plutôt consolidé mes sympathies et mes affections. Olga est triste depuis ton départ ; j’ai presque des remords de l’avoir acceptée pour ces quinze jours, toi parti ; elle a fait avec moi ses vingt ans de travaux forcés ; sa libération devrait être définitive. La pauvre petite est très gentille ; elle se rend agréable tant qu’elle peut ; elle chante ; elle lit (mais pas trop, sois tranquille), elle joue au billard ; hier, elle a joué presque aussi bien que toi ; des bandes, des doublés, des croisés, tout excepté des raccrocs ; elle m’a gagné lestement, deux parties sur trois ; combien nous avons regretté que tu ne fusses pas là pour applaudir ! Ce regret en a amené bien d’autres, et tous ces regrets réunis ont ramené la tristesse. La nuit, qui porte conseil, n’a pas fait son métier ; le réveil du 1er octobre a été lugubre. Un heureux anniversaire passé sans toi. Pour bouquet de fête, les lettres sont arrivées à une heure de l’après-midi, par suite d’une cérémonie funèbre à laquelle devaient assister le facteur et tous ses confrères. La pauvre Olga ne demandait rien moins que la mise à mort du facteur retardataire dont nous ignorions les empêchements légitimes. Adieu, cher enfant chéri ; je t’aime et je t’embrasse bien tendrement. Ton chien va bien ; sa voix s’exerce dans des gémissements douloureux que provoque sa réclusion ; du reste, il va bien et il a cessé ses courses vagabondes…. Adieu.



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AU VICOMTE ÉMILE DE PITRAY


Les Nouettes, 3 octobre 1856.


… Cher Émile…

… Ne prête plus à X…. Ce serait encourager un sentiment qui frise l’indélicatesse et tu connais assez le monde et les jeunes gens pour savoir où mène cette indélicatesse malheureusement trop commune. On s’accoutume à emprunter à toutes les bourses, on profite des positions qui rendent un refus embarrassant, presque impossible ; on s’habitue à retarder les remboursemens, puis à ne pas les effectuer du tout et on finit par des expédiens honteux, menteurs, pour se procurer un argent qu’on a obtenu d’abord sans peine.

… Conclusion : plus de prêts et demande de remboursement. Olga n’a pas le cœur content aujourd’hui, elle n’a pas eu de lettre de toi ; mais elle comprend très bien que tu as pu être empêché par tes courses, tes affaires ou l’arrivée de Victor. Je t’embrasse, mon très cher enfant, avec toute la tendresse que j’ai pour toi et avec tout le regret de ton absence.

Nous avons joué au billard hier comme des ânes ; Olga a fini par me battre deux fois ; mais après quel labeur, quel nombre de manques de touche, de coups ridicules ! C’était honteux.



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AU VICOMTE ÉMILE DE PITRAY


Les Nouettes, 5 octobre 1856.


Tu es désespéré, mon pauvre ami ; tu ne trouves pas de logement ; tu ne sais ce que tu vas devenir. Mais voici la Mère La Ressource, me voici qui viens à ton secours. De même qu’hier, un petit exorde pour t’exhorter à la patience, pour te demander de lire jusqu’au bout, de ne pas m’envoyer au d…, moi et mes inventions. Avant de te les exposer, je vais énumérer les inconvéniens de se trouver sans logement, les inconvéniens de n’avoir pour ressource qu’un sale et incommode et ruineux hôtel garni, enfin les inconvéniens d’accoucher dans la rue. Ensuite je te prierai de méditer sur cette phrase si connue : « Où peut-on être mieux qu’au sein de sa famille ? »

Quand Olga sera à la fin de sa grossesse, et surtout quand elle sera en couches, j’éprouverai le besoin impérieux, irrésistible, d’aller la voir trois ou quatre fois par jour. Or, tu ne trouveras pas à te loger en garni dans notre quartier, il faudra donc passer l’eau ; ce sera loin, ce sera cher, ce sera odieux et pour elle et pour moi, par conséquent pour toi, cher enfant, qui nous aimes.

Ta famille en sera mécontente et harassée ; la mienne en sera désolée et éreintée.

Tu vois donc avec quel empressement tu dois accueillir le moyen de salut que je vais t’offrir, moyen qui comblera de joie notre petite Olga, moi autant qu’elle, et toi par conséquent aussi puisque tu nous aimes.

Ce moyen est honorable et aimable ; il est clair que tu sacrifies ton bien-être à la satisfaction de ta femme et de sa pauvre vieille mère, qui t’en seront bien sincèrement reconnaissantes.

Je crois que tu le devines ; dans tous les cas, tu le connais en gros, mais non en détail.

Tu aurais donc… (fume un cigare pour te donner de la patience, de la résignation et du dévouement), tu aurais tout l’entresol de notre appartement ; ta chambre serait l’ancienne d’Olga qui prendrait celle de Sabine ; celle entre deux serait un cabinet de toilette et de décharge ; ton petit Jacques[9] serait dans la chambre au-dessous de la mienne et toute pareille ; la chambre au bout que ton beau-père te propose pour tes meubles, qui a été jadis habitée par Woldemar et qui a un escalier de dégagement, serait un fumoir pour toi. Tu ferais de tout l’appartement quelque chose de très joli en y mettant une partie des meubles que tu ne sais où placer. Tu arrangerais tout cela pendant les huit jours que tu passeras à Paris avec Olga. Pour n’avoir d’obligation à personne, tu payerais à ton beau-père un loyer… pour l’année ; je te garantis qu’il trouvera l’arrangement charmant, d’autant que tu es en grande faveur ainsi qu’Olga et qu’il sera enchanté de vous avoir. Sabine ira avec bonheur occuper chez Henriette une chambre qui était jadis occupée par Sabinette et sa nourrice, et qui est presque à côté de la sienne. Sabine sera enchantée, Henriette sera enchantée, Armand sera enchanté, les enfants seront ravis.

Ai-je besoin de te dire, mon cher et bon Émile, quel bonheur tu me donneras en venant sous mon toit, en y remettant ma chère Olga, en me mettant à même d’être près d’elle pendant ses couches, sans fatigue pour moi-même, avec toute la sécurité d’une présence continuelle ? Ai-je besoin de te dire combien je serai reconnaissante de tous les sacrifices que tu feras en acceptant cet humble asile ? Ne seras-tu pas libre d’ailleurs de me quitter, le jour où tu te sentiras trop gêné par cette communauté de ménage, et ne peux-tu pas trouver en janvier un appartement convenable dans lequel tu déménageras tout tranquillement et quand tu voudras ? Serais-tu beaucoup mieux en appartement meublé et provisoire ? Et ne trouves-tu pas odieux de rester deux ou trois mois encore dans l’incertitude irritante de cette chose si indispensable, un logement ?

Tu ne seras nullement condamné à manger toujours chez moi, non plus qu’Olga ; ne conserveras-tu pas toute ta liberté d’action, ainsi qu’Olga ? N’oublie pas que tu loues l’entresol, que tu ne l’acceptes pas.

Quant à moi, j’aurai le bonheur d’avoir à ma portée mes deux chers enfans, de les remercier dans mon cœur, du matin au soir, d’avoir accepté cette conception un peu égoïste de ma tendresse maternelle et de me trouver débarrassée de cette inquiétude incessante de vous savoir dans la rue.

J’espère un peu, mon enfant, que tu viendras chercher Olga ; alors, si tu ne rejettes pas avec impatience, avec indignation, le moyen que je t’indique, nous en causerons bien à fond et j’espère te prouver que ce parti désespéré pourra être adouci par l’affection que je te sais pour moi et par celle que tu portes à Olga. Ni elle ni moi ne pourrons jamais oublier ta condescendance en cette occasion.

Adieu, mon très cher et très aimé Émile, je t’embrasse bien tendrement.

Réponds à Olga plutôt qu’à moi : tu seras plus libre avec elle de jurer, pester et maugréer. Crie, mais consens…


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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Les Nouettes, 14 octobre 1856.


Je n’ai rien à te dire, ma chère Minette, et pourtant je te parle ; ton départ[10], qui date de vingt-quatre heures, me semble dater d’un mois et hier déjà je m’étonnais de ne pas t’avoir encore écrit. Et pourtant la journée s’est laissé tuer assez agréablement ; les heures affectées à chaque genre d’occupation sont restées les mêmes, seulement elles étaient, sont et seront mortes, au lieu d’être pleines de vie. Comme toujours, j’ai déjeuné, promené, écrit, repromené, dîné, joué au billard, parlé et pris du thé comme de ton temps, mais pas dans le même esprit ni avec le même cœur. Mon pauvre Émile a encore laissé un doux parfum de tabac que l’air et le temps dissiperont, mais de toi il n’y a que le vide et les objets matériels. J’ai dit que j’avais joué au billard ; la dernière leçon d’Émile a si bien profité à Sabine qu’elle m’a gagné deux parties sur cinq ; j’ai manqué en perdre une capot ; j’ai joué à faire honte à un apprenti ; c’est le seul moment de la journée où je n’ai pas regretté mon cher Émile ; il se serait trop moqué de mes incroyables coups manquÉs. Sabine riait à tomber. Je n’ai eu qu’un éclair de talent un peu semblable au tien. Les malades du Saint-Esprit[11] vont de même. L’argent d’Émile va porter ses fruits en permettant au médecin d’administrer des remèdes que la crainte de ne pas être payé l’empêchait d’ordonner. Les sœurs de Laigle sont tellement occupées par les malades de la ville[12], qu’elles y sont insuffisantes et que la supérieure ne veut pas les laisser aller dans les campagnes ; mais on a trouvé une femme, parente d’une des maisons atteintes, et un beau-frère d’une autre maison qui se relayent et soulagent la femme Duval. À propos de Duval, branche aînée, je renvoie sous peu l’héritier de cette branche ; en l’absence de Bouland[13], il m’a éreinté ma tiqueuse[14], en la chargeant pour quatre, et il l’a menée à la mare pour la faire boire ruisselante de sueur. Je te fais grâce des détails. Le résultat a été un second et dernier avertissement, il va cesser de paraître.

J’annonce à Émile que mon essai de regain a fait un fiasco complet ; on s’occupe à en disperser les débris fumants ; ce n’est plus du foin, ce n’est pas du fumier, c’est un amas de pourriture que je vais laisser s’achever afin de le mettre sous les couches du potager. Pour arrêter les plaisanteries d’Émile et même les tiennes, petite moqueuse, je te dirai que je suis très contente d’avoir fait cette expérience (qui me trotte par la tète depuis trente-cinq ans) en un temps où de toutes manières je devais perdre ma seconde coupe de foin ; le brouillard, la pluie auraient également tout perdu après des frais et des ennuis de fanage ; quant au fauchage, il devait s’effectuer de toutes manières pour le bien du pré.

Tu as beau temps pour tes courses à Paris ; il fait doux, calme et couvert. J’occupe Sabine, qui a les yeux fatigués aujourd’hui, à arranger ou plutôt déranger la chapelle ; elle ira ensuite faire une inspection de malades, pendant laquelle je continuerai ma correspondance et mes compositions nigaudes. Sabine est enchantée d’Alphonsine[15] ; toutes ses affaires sont propres et bien rangées ; de plus, la coiffure était un écueil, dont Alphonsine est sortie victorieuse ; hier c’était passable, aujourd’hui c’est bien et solide, demain nous espérons un très bien. Adieu, ma chère, ma très chère enfant ; je t’embrasse ainsi qu’Émile avec la plus vive tendresse ; dis mille amitiés pour moi à tes bons et aimables beaux-frères. Adieu, cher Benjamin. Pas un mot à ton père de mon expérience de regain. Et toi aussi, mon petit Émile, silence.


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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Londres, 28 octobre 1856.


Me voici arrivée[16], depuis hier soir dix heures, très chère Minette ; le voyage, éclairé par un beau soleil, a été excellent ; la traversée a été superbe, dit-on, excepté pour moi qui ai commencé à vomir aussitôt que je me suis trouvée sur le pont et qui n’ai pas arrêté pendant les sept quarts d’heure de la traversée ; celle de Rome a été tout roses auprès de celle-ci. Cet horrible mal de mer a continué pendant l’heure que Woldemar[17] a consacrée à la Douane et que j’ai passée sur un lit d’auberge…

Nous avons trouvé chez Nathalie un dîner excellent, auquel Woldemar seul a fait honneur ; je me suis couchée après avoir fait la visite de la maison, qui est charmante ; outre l’élégance remarquable, la beauté des marbres et des tableaux, il y a le confortable, qui est merveilleux ; à chaque étage (il y en a quatre) on trouve des cabinets comme nous n’en avons pas, une baignoire avec robinets donnant toujours de l’eau chaude et froide fournie par la ville. Partout abondance d’armoires, de commodes, de bains de pied, bains de siège, bassins, machines à eau, grilles de cheminées, vaisselle de toute espèce ; tapis partout, peaux de moutons dans tous les cabinets, même ceux des gens. Et tout cela pour 625 francs par mois. Si tu avais tout cela ! Nathalie et Paul m’ont reçue avec enthousiasme et affection ; les petites avec folie. Nathalie va très bien, sauf le manque de sommeil, mais elle a bonne mine. On m’a beaucoup questionnée sur toi et sur Émile….

Je t’apporterai tout ce que tu voudras, le courrier se charge de tout ; je commencerai à expédier dès la semaine prochaine. Je vais sortir avec Nathalie et les petites. Camille va monter à cheval avec Paul. Elles sont gentilles à croquer. Londres m’a semblé magnifique, malgré mon mal de cœur qui dure encore et qui m’empêche de manger. On ne m’attrapera plus à passer cette affreuse Manche, que le voisinage inhospitalier de l’Angleterre rend horrible aux voyageurs. Je vais écrire un mot à Gaston. Adieu, ma chère et bien-aimée Minette ; je t’embrasse mille fois, ainsi que mon cher Émile, auquel j’ai pensé bien souvent pendant et depuis ma traversée ; s’il a eu ce que j’ai eu, je ne conçois pas comment il a pu supporter la traversée d’Amérique et comment il a eu le courage d’en revenir[18]. Adieu, enfant chérie, soigne-toi un peu et porte-toi très bien.


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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Londres, 30 octobre 1856.


Chère Minette, un mot en courant ; je n’ai plus mal au cœur depuis hier seulement et je vais très bien depuis que je suis débarrassée de cet affreux reliquat de cette affreuse mer. Nathalie ne dort toujours pas, et, de plus, elle souffre depuis deux jours de l’estomac. Hier surtout, elle a passé la soirée sans pouvoir parler.

Nous avions fait dans l’après-midi une terrible excursion, commencée à pied par un brouillard déjà fort épais, finie en voiture par ce même brouillard si intense que le cocher ne voyait plus à conduire ; que des trottoirs on ne voyait plus les maisons ; que dans les quartiers populeux on entendait des cris perçans partant de tous côtés, de gens écrasés, menacés, volés, de pick-pockets arrêtés et légèrement secoués ; nous étions dans Oxford street, qui est loin de Chesham street comme la place de la Madeleine de la barrière du Trône. Ce Londres est immense et superbe comme largeur et propreté des rues, largeur et beauté des trottoirs ; horriblement éclairé ; des rues entières sans éclairage. Nous avions été là à une réunion de magasins de sacs et nécessaires et j’ai dû renoncer au tien ; pour en avoir un laid et incomplet, il faut y mettre 120 francs ; et un bien confectionné de 220 à 250 francs ; c’est, hélas ! au-dessus de mes moyens. Je te rapporterai donc quelque autre chose plus utile et fort agréable sans oublier l’élégance.

J’ai acheté à Jacques[19] un gentil petit hochet en paille des Indes (soi-disant), la forme en est charmante. Je tâcherai d’aller avec Nathalie dans un Baby-house où je trouverai quelque chose de joli pour ce petit chéri. Sois tranquille ; je ne dépasserai pas la somme que j’ai emportée. Mon voyage, mes présens, l’argent à donner aux domestiques absorbent tout, sauf un manteau que je me suis accordé pour remplacer mon vétéran à carreaux rouges, une robe de laine noire et deux jupons de flanelle. Je t’apporterai quelques yards[20] de flanelle pour Jacques ; elle est très belle ici et moins chère qu’à Paris. Mais en somme tout est très cher. T’ai-je dit que j’allais très bien, que ces affreux brouillards non humides, puisque les trottoirs restent secs, ne me font aucun mal. Paul et Nathalie sont pour moi pleins de soins affectueux. Nathalie est radieuse de m’avoir. Elle ne voit personne, du reste ; Londres est désert ; les brouillards font fuir tout le monde. Les petites continuent à parler beaucoup et souvent de toi ainsi qu’Élisa[21] ; elles sont bien gentilles et travaillent très bien, une heure le matin et une heure et demie dans l’après-midi…

Paul… est d’ailleurs enchanté de sa position[22], de sa vie très occupée…. Quant à Nathalie, elle est pleine de soins et d’attentions. Adieu, ma chère bonne petite chérie, je t’embrasse tendrement, ainsi qu’Émile, auquel j’écrirai la prochaine fois, après-demain probablement. Adieu, chère enfant. Woldemar fait dans cet immense Londres des courses effrénées, à pied, et sans se perdre. Paul n’en revient pas.



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AU VICOMTE ÉMILE DE PITRAY


Londres, 2 novembre 1856.


Nous avons fait hier, cher Émile, une excursion qui, ayant duré plus longtemps que nous ne le pensions, m’a fait manquer l’heure de la poste ; la matinée avait été prise par la messe de la Toussaint, qu’il a fallu aller chercher à une distance absurde, comme le sont toutes les distances de cet énorme Londres. Tout en rendant justice à la grandeur et à la beauté matérielle de cette ville insupportable et détestable, je ne voudrais pas l’habiter et y élever des enfans pour un empire ; l’intelligence, les sentimens nobles et désintéressés doivent y être comprimés, étouffés ; tout ici sent le commerce et l’amour du lucre ; l’orgueil de positions héréditaires et la préoccupation industrielle et commerciale se font sentir en tout et partout. Je n’aimais pas l’Angleterre d’instinct, maintenant c’est avec raisonnement que je la déteste. Et pourtant ils m’ont vendu un charmant plaid pour toi ; s’il ne te plaît pas, tu sauras du moins qu’il est du dernier goût et du plus fashionable modèle ; il est un peu sombre, mais élégant. Je l’enverrai à Paris par courrier comme ceux d’Anatole et d’Armand (tu vois que je ne veux pas faire de jaloux). Je ferai de même pour le paletot d’Olga, gris et charmant, et soyeux et chaud. J’envoie tout cela petit à petit par les courriers de l’ambassade pour éviter des confiscations et des avanies à mon retour. Mon zèle à faire les commissions de ma petite Olga sera réglé par l’état sanitaire de ma bourse ; elle est dans un état de consomption perpétuelle qui rend mortelles les saignées extraordinaires. Woldemar emporte ma lettre pour la mettre à la poste à Paris ; il en promet une détaillée à Olga sur toutes les péripéties de son voyage de huit jours ; il lui exposera les résultats de son étonnante sagacité, de sa haute intelligence ; il a vu à Londres en huit jours ce qu’il y a de réellement intéressant à voir ; il a tout vu à pied sans jamais se perdre ; il a acheté, mangé dans des tavernes, payé, etc., sans savoir un mot d’anglais et sans avoir rencontré personne qui sût ou comprît le français. Il revient à Paris fier comme un héros-voyageur et enchanté de sa semaine. Je suis enchantée que sa complaisance pour moi ait été payée par tant de satisfaction. Nathalie va toujours bien, à sa grande contrariété. Tout est prêt dès maintenant pour ce baby qui n’arrivera pas avant son heure.

Les petites sont charmantes ; elles parlent sans cesse d’Olga et désirent le retour du temps où Olga était leur Maman de rechange. Rassure Olga et rassure-toi toi-même, cher enfant, au sujet de mes prodigalités…. Au premier chef, je ne me suis permis que le cadeau solitaire à chacun de mes enfans ; la multiplication des solitaires a formé une population, mais la faute en est aux dieux qui l’ont voulu ainsi. Quant à la coutellerie, j’y ai renoncé par la raison que Charrière à Paris vaut à peu près les fabricans anglais. L’excursion que j’ai faite hier est Westminster-Hall et Westminster-Abbey. C’est idéalement beau d’architecture gothique comme ensemble et détail. Et c’est la seule chose faite par main d’homme, véritablement belle à Londres. Le Hyde-Park, le Green-Park, etc., ont été l’œuvre de la nature, c’est-à-dire de Dieu ; on y retrouve la nature dans toute sa rusticité, dans toute sa beauté. J’ai reçu hier samedi ma première lettre d’Olga à Londres. Il y avait huit jours que je soupirais après cette gentille mais difficile écriture. Je l’embrasse bien tendrement, je la remercie de ses nouvelles détaillées ; je te remercie, très cher enfant, d’être si bon pour elle et de lui continuer les gâteries que je ne pouvais m’empêcher de prodiguer à son aimable et affectueuse nature ; elle sent bien tendrement toute ton indulgence et ta tendresse pour elle, comme aussi toutes les bontés de ton père et l’affection de tes sœurs et frères. Que j’avais donc raison de toujours dire et redire : Quelle excellente, aimable et charmante famille que celle des Pitray[23] !

Adieu, très cher Émile, je t’embrasse à ton tour bien affectueusement. Nathalie vous envoie mille tendresses ; Paul aussi ; les petites embrassent leur bonne tante Olga et leur oncle Émile.


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AU VICOMTE ÉMILE DE PITRAY


Londres, 8 novembre 1856.


Cher Émile, la Chancellerie se remplit de paquets immenses pour Mme Waleska et pour les dames du Palais, et mes modestes paletots et shalls attendent vainement leur tour d’ancienneté. Les absences continuelles de l’ambassadeur soit à Windsor, soit chez les lords qui l’invitent, soit à Compiègne chez l’Empereur, font retomber sur Paul seul tout le poids des affaires nombreuses et compliquées qui traitent de la paix de l’Europe. Indépendamment des affaires, il a son ambassadrice à distraire. Cette petite femme est une enfant gâtée qui a peur d’être seule, qui ne sait pas rester seule, qui pleure quand elle est seule ; son mari, qui l’aime malgré tout, à supplié Paul de ne pas la laisser faire de folies et de lui tenir compagnie le plus possible. La grossesse avancée de cette jeune femme la rendant incapable des exercices de cheval et de voiture qui l’occupaient jadis, elle relance sans cesse Paul pour la mener de droite et de gauche ; tout le reste de l’ambassade se compose de jeunes fous dont l’ambassadeur défend la société intime à sa femme. Aujourd’hui Paul est en campagne depuis une heure pour la mener à Cristal-Palace ; il reviendra pour dîner ; c’est à six ou huit lieues de Londres. C’est malheureux pour l’ambassadeur d’être tombé sur une enfant pareille ; il doit à ses excentricités de toutes sortes une maladie de foie très grave causée par des colères comprimées ; ainsi cette jeune folle danse, tout en nourrissant ses enfans, jusqu’à quatre, cinq heures du matin ; elle enterre tous les bals. Le malheureux mari, ne pouvant la faire partir et ne voulant pas la laisser seule, livrée à tous ces hommes qui la font valser, polker et cotillonner, est obligé de rester et de ronger son frein en silence. Tout cela est pour expliquer l’isolement fréquent de Nathalie et l’utilité de ma présence. Si j’étais Paul, je sais bien ce que je ferais et surtout ce que je ne ferais pas ; mais Paul est lui-même et je suis moi-même. Et c’est parce que je suis moi, que je t’aime bien tendrement, que je sais apprécier toutes les belles et nobles qualités de ton cœur et de ton esprit et que je m’applaudis de te voir le mari de ma chère Olga ;… tu seras le mari modèle qui me servirait de type si j’avais l’inconvénient d’écrire des romans. Adieu, cher enfant modèle, fils et frère modèle, je t’embrasse tendrement en attendant que tu perfectionnes le mari modèle. Embrasse pour moi notre monde Ségur et transmets mes affectueux souvenirs à Adèle, Arthur et Jean. Donne de mes nouvelles à Olga ; je n’ai pas le temps de lui écrire aujourd’hui.


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AU VICOMTE ÉMILE DE PITRAY


Londres, 11 novembre 1856.


Mon cœur est dans la joie de ton appartement, cher enfant. Peu s’en faut que je ne témoigne ma vive satisfaction par des bonds et des sauts ; heureusement que le poids de l’âge et le poids du corps arrêtent les élans de ma joie et me laissent terre à terre comme il convient à une vieille grand’mère et une respectable mère…

Le temps glacial n’est pas engageant pour apprécier Londres, dont le seul agrément est la promenade champêtre de Hyde-Park et autres Parks et aussi la solitude des rues et des promenades ; on dit que le quartier de la Cité est très populeux ; je l’ai traversé quelquefois et je n’y ai pas aperçu ce symptôme de vie ; alors, on m’a dit que ce n’était que pendant les heures de bourse et de marché que ces gens-là se réveillaient de leur pesant engourdissement. En somme, ils vivent bizarrement, ces Anglais ; ils ne vivent que pour le commerce et l’industrie ; je n’aime pas cette existence sordide de tout un peuple. Ils sont bien pauvres en célébrités guerrières, et ils le font bêtement sentir en étalant leur Wellington sur toutes les portes, dans les promenades ; ce perpétuel Wellington est irritant là où il est le plus absurdement exposé, c’est dans une allée de Hyde-Park ; il est en Achille, n’ayant pour tout vêtement qu’un bouclier, qui n’a même pas l’avantage d’être placé décemment. Ils ont eu l’attention délicate de le placer sous cette forme en face de la maison du fils Wellington et de la vieille duchesse.

Les petites me chargent de bien embrasser leur oncle Émile ; elles sont charmantes de caractère et de sentiments affectueux. Nathalie peut s’en occuper bien plus qu’à Paris et leur donne des leçons fort exactement ; elles les prennent à merveille et savent beaucoup de choses. Adieu, mon très cher enfant, je t’embrasse tendrement et je te remercie bien de m’avoir annoncé sans délai l’arrestation de ton appartement ; j’aurais dû commencer par là. Mieux vaut tard que jamais…

… Adieu, Cher Émile, retourne près d’Olga[24] quand tu pourras et, après l’avoir embrassée pour toi, recommence pour moi.


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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Londres, 13 novembre 1856.


Encore une lettre qui ne t’apprendra rien, chère petite, sinon que nous avons cru hier voir accoucher Nathalie… Elle reste endolorie, mais non en mal d’enfant. Paul est ennuyé pour elle, et moi je le suis pour tous. J’espère que Jacques sera plus empressé de venir au monde et qu’il nous fera la galanterie d’arriver avec toute la promptitude désirée. Je t’apporte pour ce baby inconnu, mais aimé, un très petit cadeau d’une charmante flanelle à carreaux bleu de ciel et blanc pour un manteau quand il aura six à huit mois ; la doublure est une épaisse flanelle blanche remplaçant la ouate ; un taffetas bleu la cachera aux regards. Je ne sais pas ce qu’il lui faut de flanelle blanche, à ce petit monsieur, d’abord parce que j’ignore si tu le vêtiras à l’anglaise ou à la française, ensuite parce que je ne sais pas où tu en es de la layette ; as-tu acheté ou commandé quelque chose ?…

Je tâcherai de t’apporter une ou deux gentilles petites robes pour modèle, simples et sans dentelles, mais avec ces jolis petits plis et ces jolies formes que ces détestables Anglais font si bien… Sabine me mande que tu as mal aux reins, chère enfant ; prends garde de trop te fatiguer ; ce qui est très fatigant à la fin d’une grossesse, ce sont les dîners de voisins et en général les longues absences qui ne permettent pas de se reposer quand on en a besoin. Je suis impatiente de savoir Émile près de toi. Quel bonheur que ce charmant appartement retenu par lui et trouvé par Adèle et Arthur ! J’en suis dans la joie depuis hier et j’ai immédiatement écrit à Émile pour l’en féliciter. Enfin te voilà casée. Justement l’avant-veille, Sabine m’écrivait que je pouvais me tranquilliser parce qu’Émile était décidé à louer pour l’hiver un appartement meublé très convenable rue Saint-Dominique, près de Mme de B… ; l’autre appartement, du numéro cent vingt-sept, manquerait, croyait-elle, faute d’une chambre de domestique en plus. Grâce à Dieu et à Émile, il n’en a pas été ainsi et tu es définitivement établie, pouvant jouir de tes meubles, t’arranger commodément, déployer tes belles et bonnes choses, t’amuser à contempler tes possessions, faire usage de ton linge, de ton argenterie, etc., regarder l’heure à la belle pendule de Jean, régaler tes amis dans le beau thé de Zoé et éblouir les regards avec les belles casseroles et les superbes plats de Victor. Vous serez chez vous et vous prendrez intérêt à vos affaires ; tu pourras dire avec fierté : « Je suis dans mes meubles ». L’hiver s’annonce horrible comme froid ; déjà on gèle quoiqu’il ne gèle pas ; le confortable anglais laisse passer le vent et l’air par toutes les portes, par toutes les fenêtres ; c’est affreux ! Je vois depuis que j’y suis que ce confortable si vanté est tout pour les yeux ; misère et vanité ; vous avez des conduits d’eau partout, des tapis partout, des commodités partout, des baignoires partout, et vous gelez faute de clôture des portes et fenêtres ; vous vous baignez dans l’eau froide, faute de possibilité de chauffer l’eau qui doit chauffer toute seule par le feu de la cuisine et qui reste froide. Vos pieds sont glacés, faute de pouvoir les réchauffer au feu inabordable des cheminées ; et ainsi pour tout. Les meubles sont incommodes, les lits exécrables, des punaises partout, de la saleté en tout ce qui ne se voit pas ; en somme, Londres est un lieu détestable à habiter ; je ne comprends pas que Paul et Nathalie s’y plaisent. Il est vrai qu’on y est comme à la campagne, c’est un avantage. Adieu, très chère Minette. Je t’embrasse mille et mille fois. Je t’écrirai après-demain. J’embrasse Émile s’il t’est revenu et je te charge de mes amitiés pour toute ton aimable famille. Adieu, petite chérie, ne te fatigue pas. Si tu as des symptômes de besoin de te saigner, fais-toi saigner, mais ne le fais pas inutilement.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Londres, 15 novembre 1856.


Chère Minette, un mot seulement pour te dire que Nathalie n’est pas accouchée, malgré le renouvellement avec aggravation de ses douleurs quotidiennes : chaque soir elle souffre davantage, et la nuit le calme revient, à notre grande désolation à tous, y compris la patiente. L’accoucheur est une bête qui ne dit rien, qui va se coucher, qui ne songe qu’à ne pas être retenu ; la garde est une lourde Anglaise qui ne parle que de thé, de lunch, de mangeaille et qui se couche quand même pour dormir ses dix heures ; ces gardes anglaises sont cent fois pires que nos ennuyeuses gardes françaises. Demain, dimanche, pas de poste dans la sainte Angleterre ; ainsi tu n’auras pas de nouvelles avant mercredi. Je ne cesse de me réjouir de ton appartement et du plaisir que vous aurez tous deux à vous meubler, à vous arranger. Sabine m’écrit qu’il est ravissant, plus joli même que celui d’Adèle et d’un étage au-dessous. Vive Émile et son bon nez d’avoir repoussé le demi-bien pour atteindre le superlatif du bon ! J’ai lu et relu avec un vrai bonheur la lettre dans laquelle tu me parles de ta tendresse pour Émile, chère petite ; je partage entièrement l’opinion que tu as de son excellent cœur, de son excellent jugement et de tout ce qu’il a de bon, d’aimable et d’attachant. Je suis heureuse de ton bonheur, ma très chère enfant, et je n’ai plus d’autre désir à former que de voir mon cher Émile aussi heureux par toi que tu l’es par lui. Paul est charmant pour Nathalie, et plein de soins et d’affection ; il est extrêmement aimable pour moi ; Nathalie est pleine de reconnaissance de ma visite à Londres et me le témoigne sans cesse d’une manière qui me touche et qui me fait bénir mon excellent conseiller Edgard. Je t’ai prévenue, Minette chérie, que je ne t’écrirai que quelques lignes ; je suis près de Nathalie, qui est faible, fatiguée, et qui a de temps en temps une forte douleur pour ne pas en perdre l’habitude. Adieu donc, ma chère petite. Paul a eu l’amabilité de faire partir tes paquets les plus pressés, le plaid d’Émile et ton shall ; je les avais déjà adressés à Adèle avant d’avoir reçu ta lettre, parce que je ne savais pas si Jean n’était pas en chasse au Havre ou dans quelque autre lieu de plaisance. J’ai écrit à Adèle de les réclamer demain dimanche. Émile aura son plaid et ton shall pour se tenir chaud en route ; au premier courrier, j’espère que Paul pourra faire partir ton paletot gris à poils longs ; aie soin de le faire brosser dans le sens des poils quand tu le mettras. Je tâcherai de rapporter un petit souvenir à Eulalie qui te soigne si bien. Adieu, très chère enfant. Je t’embrasse bien, bien tendrement avec le cher Émile.

Quelle belle découverte que l’homéopathie[25] ! J’espère qu’Émile ne rit pas[26].

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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Londres, 16 novembre 1856.


Tu sais sans doute déjà, chère Minette, que Nathalie est enfin accouchée hier 15, à onze heures trois quarts du soir, d’un fort et gentil garçon qui est le portrait de Camille[27] ; toute la journée s’était passée comme les trois précédentes… À huit heures, nous avons envoyé chercher le médecin, qui a très bien et sagement fait son office ; à onze heures il l’a légèrement chloroformée, non pour l’endormir, mais pour amortir les douleurs… En Angleterre, les accoucheurs chloroforment toujours à la dernière période de l’accouchement. Tout s’est passé pour le mieux ; Nathalie va très bien ; sa nuit n’a pas été très bonne à cause de la présence du jeune homme (style d’A…) qui a un peu trop crié pour le repos de la mère. On ne pouvait l’emporter pour ne pas provoquer une scène de cette sotte garde et vu l’absence de la bonne anglaise préposée à la garde du nouveau-né (auteur déjà cité) et qu’on attend ce matin. Paul et Nathalie sont dans la joie d’avoir un garçon et les petites sont au moins aussi heureuses d’avoir un frère et surtout un baby autour duquel elles font déjà la mouche du coche. Le petit vient d’être intégré dans son domicile, contigu à celui de ses sœurs ; il est étonnamment gentil pour un enfant de dix heures. Il est né le 15, jour de la fête de l’Impératrice[28], qui doit être sa marraine avec l’Empereur pour parrain ; l’ondoiement se fera ici et le baptême aux Tuileries en avril, au retour de Nathalie. Pendant les six heures de vraies douleurs de Nathalie, ma pensée allait d’elle à toi, pauvre Minette, et à notre pauvre Émile, qui aura, lui aussi, un rude moment à passer. Espérons que le Bon Dieu abrégera l’épreuve et te réduira au temps strictement nécessaire… Tu auras Mme Bermond, qui est autrement encourageante et aidante que ce froid, impassible docteur, Anglais pur sang. Je ne t’écris pas longuement à cause de la quantité de lettres que j’ai à expédier… Je reste près de Nathalie de jour. Paul court pour l’acte de naissance, les dépêches télégraphiques à ton père et à sa mère, et pour faire part lui-même, selon le sot usage de Londres, de l’heureux événement qui lui donne un fils. Pour les filles on n’est tenu à rien. Le payement de l’accoucheur diffère aussi selon le sexe : 15 livres sterling pour une fille, 20 pour un garçon. Et pourtant, les femmes règnent chez eux et transmettent à leurs fils les pairies et les titres avec la fortune. Adieu, ma chère petite bien aimée ; je t’embrasse tendrement avec Émile. Fais part pour moi à ton beau-père, à Laure, Zoé, à Victor, de la naissance de Louis de Malaret et ajoutes-y mes souvenirs bien affectueux. Adieu, ma chère petite.


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AU VICOMTE ÉMILE DE PITRAY


Londres, 19 novembre 1856.


Tu dois être de retour à Pitray, cher ami ; je ne risque donc pas la lettre ci-incluse en te l’envoyant aujourd’hui. Jusqu’ici j’ai craint d’égarer ce témoignage écrit de la tendresse d’Olga pour toi et de la rectitude de mon jugement ; elle te voit tel que je t’avais deviné et jugé en dernier ressort, et son cœur si affectueux reporte sur toi sa tendresse dans toute sa force. Je suis on ne peut plus heureuse de cette union que j’ai si vivement désirée pendant des années, mais sans oser l’espérer, tant je te savais d’antipathie pour le mariage. Jamais Olga n’eût été dans une autre famille et avec un autre mari, heureuse comme elle est dans la tienne et avec toi. — Passons à Londres et donnons des nouvelles de l’accouchée, qui va très bien, de l’enfant, qui va à merveille, qui ne crie presque pas, qui est fort et gros, tel enfin que je voudrais déjà voir notre cher petit Jacques, si Jacques il y a.

Olga me mande que tu l’emmènes probablement du 25 au 30 ; elle est impatiente de voir et d’occuper le charmant appartement conquis par ta patiente sagesse. Je conçois son impatience ; elle qui aime à être bien arrangée chez elle, trouvera un vrai et durable plaisir à se voir entourée d’un joli mobilier et des jolies choses qu’elle a reçues en se mariant. J’oubliais de donner des nouvelles rassurantes de ma santé ; ni les nuits passées, ni les agitations qui ont précédé l’accouchement, ni l’anxiété des six dernières heures, ni les soins qui ont suivi, ne m’ont fatiguée en aucune manière… L’enfant, élevé au biberon par une garde imbécile, une bonne sourde et sotte, aurait infailliblement péri, étouffé par les bouillies épaisses que voulaient lui faire manger ces deux commères, que j’ai dès le début terrifiées par mon indignation. De plus, la toilette anglaise, qui laisse nus le haut du corps et les bras du malheureux enfant, a été immédiatement rejetée par moi ; j’ai d’autorité couvert le petit infortuné de flanelle et de mousseline ; la garde me considère comme une Vandale ; en revanche je l’envisage comme une Anglaise, ce qui est grave. La bonne est renvoyée du surlendemain de la naissance de son baby, qu’elle n’entendait pas crier. Cette femme avait été recommandée comme un trésor par un paquet de Mylady et de Misses ; Nathalie en cherche une ; en attendant, c’est la garde qui prodigue à l’enfant ses soins absurdes mais redressés par moi ; Paul et Nathalie m’ayant suppliée de diriger tout ce qui concerne leur garçon, je ne me gêne pas pour empêcher tout ce qui peut être nuisible… Adieu, mon cher, très cher enfant, je t’aime et je t’embrasse bien tendrement, ainsi que ma chère petite Olga. Remercie de ma part ton père des bontés affectueuses qu’il a pour Olga ; dis mille amitiés pour moi à la famille, trop nombreuse pour être désignée individuellement ; mon affection n’en oublie aucun. Adieu, excellent Émile, embrasse encore Olga et dis-lui qu’elle te le rende.


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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Londres, 21 novembre 1856.


Chère petite, je suis en l’air ; je ne sais ce que j’écris ; j’ai expédié Edgard et Sabine de la manière la plus baroque ; il en sera de même pour toi. J’ai reçu ce matin les nouvelles de l’arrivée d’Émile, et Paul a reçu ta lettre de félicitations, dont il te remercie bien, mais à laquelle il ne répondra probablement pas, car il est plus paresseux que jamais pour écrire ; Gaston et tous les autres lui ont écrit et il projette de ne répondre qu’à Gaston ; il ne répondra à personne. Du reste, il faut l’excuser à cause des circonstances atténuantes des affaires nombreuses et importantes à expédier ; monsieur l’ambassadeur est sans cesse absent pour des semaines ; il chasse et court les châteaux. Paul a les pleins pouvoirs du susdit ambassadeur, et il ouvre les dépêches les plus secrètes, y répond comme il l’entend et se trouve par le fait avoir toutes les charges de l’ambassadeur sans en avoir les profits. Ce qui fait que je suis en l’air, c’est que la garde est une bête qu’il faut surveiller dans ses moindres faits et gestes, que Nathalie a l’enfant chez elle depuis le matin jusqu’à la nuit, que je suis dérangée à chaque instant, soit pour Nathalie, soit pour le petit, que j’ai dû perdre mes plus belles heures d’écriture à courir chez des personnes pour des bonnes, qu’il a fait noir pendant un temps à me crever les yeux, que les petites, le petit, la garde, Élisa, Pauline, vont, viennent, causent autour de moi. Depuis deux jours je suis dans une impatience intérieure continue de n’avoir pas une heure tranquille à donner à mes lettres; j’en suis d’autant plus irritée au dedans que je n’en laisse rien paraître au dehors et que je contiens mes désolations inaperçues en me disant que je suis ici pour me consacrer tout entière à Nathalie, et que je dois sacrifier sans cesse ma correspondance la plus obligatoire, la plus désirée. Paul fume à nous asphyxier. Ce dernier trait est une échappée de ma colère contenue… Tu as bien raison de voir M. Tessier[29] en arrivant; je suis impatiente de te savoir arrivée et installée chez toi ; quand tu commanderas ton lit, fais-le faire (si ta chambre à coucher le permet) de manière à pouvoir l’aborder des deux côtés : en couches, et dans tous les cas, c’est cent fois plus commode que d’avoir un lit adossé contre le mur par le côté. Ici, voici comme ils sont toujours placés; les rideaux ne garantissent que la tête, voici le profil[30]; c’est commode et joli; le haut est un baldaquin avec deux colonnes à la tète du lit, qui le soutiennent. De plus, fais mettre à ton lit un bon sommier élastique bien doux, bien élevé et un seul gros matelas dessus. On est bien mieux couché que sur un diable de lit de plumes et une demi-douzaine de matelas qui vous échauffent, qui vous laissent dans un trou, etc.

Adieu, ma Minette chérie; mon temps de poste est écoulé, mon cœur tressaille d’impatience et mon esprit devient infernal. Je t’embrasse bien tendrement, chère petite, ainsi que mon bon Émile; mes amitiés autour de toi.


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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Londres, 24 novembre i856.


Je ne t’écrirai qu’un mot, chère Minette, pour que tu ne sois pas inquiète; je suis dérangée à chaque minute. J’ai péniblement achevé deux lettres en cinq heures; entre les petites, le petit, Nathalie, les repas, les promenades obligées (avec les petites), je suis tellement en l’air que j’en suis désespérée.

Paul est à la chasse au cerf; ridicule chasse, bien anglaise; on élève des cerfs, on les bourre d’avoine, on en lâche un dans les bois en vue des chiens et des chasseurs ; on le poursuit pendant deux heures ; on le ramasse quand il tombe de fatigue, on le saigne, on le ramène en voiture et on le laisse reposer pour une autre fois. Voilà la chasse. Paul trouve cela amusant au dernier point. Il y va deux fois par semaine avec cent à deux cents nigauds anglais ; c’est à quinze ou vingt lieues de Londres, chez les Rothschild; on a sur place une réunion de chevaux de chasse appartenant à dix ou quinze personnes; chaque propriétaire a un groom en chef et des sous-grooms qui entraînent les chevaux… Adieu, ma chère Minette chérie, je t’embrasse tendrement ainsi que mon bon Émile; mes souvenirs affectueux autour de toi. Nathalie t’embrasse; les petites aussi.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Londres, 20 décembre 1856.


Chère enfant, je ne pouvais pas t’écrire, je ne devais pas t’écrire, je ne voulais pas t’écrire, et pourtant je me trouve pouvoir, devoir et surtout vouloir. C’est que je réfléchis que demain dimanche la poste ne part pas, qu’il y a longtemps que je ne t’ai écrit et que tu serais trop longtemps sans avoir de nouvelles directes…

T’ai-je dit que Nathalie devait t’écrire pour te remercier de la jolie chaîne et de la gentille petite croix que tu as envoyée à Louis? Il la portera quand il aura le cou moins gras et moins susceptible d’engloutir la chaîne dans ses plis nombreux. J’ai écrit à Sabine dans quelles conditions je fais ma correspondance ; tout le monde parle autour de moi et je suis, à la lettre, bète comme les dindons qui pendent en foule dans toutes les rues, pour Noël. J’ai passé une partie de l’après-midi à courir les boutiques et les bazars; il faut faire une demi-heure de route pour aller d’un lieu à l’autre, et le choix est difficile au milieu de toutes ces marchandises qui n’ont pas le sens commun. J’apporte à Paris quelques spécimens de couteaux de 6 pence qui sont étonnans ; mais je n’ose pas en importer trop, de crainte de confiscation. Adieu, ma petite chérie ; je suis enchantée de ton appartement…. J’espère t’y trouver installée ; on ne s’arrange bien que lorsqu’on y est et après quelques semaines. Adieu donc, Minette chérie, embrasse mon bon Émile.

Adieu, chérie, je t’embrasse bien tendrement.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 10 juillet 1857.


Chère Minette chérie, merci de tes lettres ; le mariage d’Edgar s’est passé admirablement ; pas de migraine, presque pas de larmes, municipalité à onze heures et demie, église à midi dix, excellent petit discours ému de Gaston, départ des mariés avec père et mère pour Enghien, retour d’un chacun chez soi, toilette à trois heures et demie, départ à quatre pour Enghien : ton père souffrant cède sa place à Woldemar ; je mène Gaston, Sabine et Woldemar, que Nathalie réclamait mollement ; arrivée à Enghien à cinq heures et demie ; réception cordiale ; dîner à six heures et demie précises ; je suis entre M. X… et Gaston ; puis Sabine, puis, etc. La princesse Mathilde tient la table, a M. Reiset à sa droite, puis Marie[31] à sa gauche. Dîner excellent, pas trop copieux, fraîcheur charmante à cause de la tente, où Ton dîne trente personnes, les tentures relevées, et la ravissante vue du lac sillonné de barques pour tout un côté du dîner (dont j’étais). Au milieu du dîner, musique délicieuse des voltigeurs de la garde, placée assez loin pour ne. pas gêner la conversation; la musique dure toute la soirée; à huit heures on se repromène; on écoute cette charmante musique; illuminations avec lanternes de couleur accrochées à tous les arbres; feux de Bengale, lampions; aisance et gaieté générale; la princesse est bonne et gracieuse, elle place dans sa maison d’incurables une pauvre petite malheureuse de Gaston; Marie est charmante, contente et aimable, Edgar est radieux; leur chalet est un bijou; à neuf heures et demie je pars avec Gaston, qui est fatigué, et Sabine, qui a la migraine. Nous allons bien tous ; les mariés viennent samedi 16 aux Nouettes. Je suis pressée, chère Minette; je t’embrasse tendrement…. Dis à Madeleine que je lui rapporte une très jolie robe pour sa poupée, mais pas comme elle me l’avait demandée; il n’y en avait pas. Comme c’est ennuyeux que le pauvre gros[32] dorme si mal! Je l’embrasse très particulièrement; j’ai une cargaison de bonnets pour lui. Tout est fait, sauf le chapelet que j’ai oublié; je vais courir avant dîner à cet effet; peut-être en trouverai-je une dizaine. Adieu, chère.


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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 1857.



Il va sans dire, chère Minette, que nous avons fait bon et chaud voyage, que nous sommes arrivés à bon port et sans retard; laissant nos bagages à Méthol et à Louise, nous nous sommes dirigés vers Henriette[33] , que nous avons trouvée bien quoique mal; bien pour les gens faciles qui se contentent de l’apparence, mal pour les esprits sérieux qui en toute chose considèrent la fin; elle a donc très bonne mine, bon appétit, bon sommeil, etc., mais elle ne peut ni marcher ni s’asseoir sans mal aux reins, etc., elle ne peut lire sans mal de tête. Sa petite Henriette est jolie et très forte, mais pâle; je ne sais à qui elle ressemble. Lilise[34] est embellie. Sabinette[35] est grandie, pâlie…. Lilise a des notes et des mots charmants et admirables de cœur et d’esprit; si je me les rappelle encore à mon retour, je te les raconterai…

Ma lettre (que j’écris chez Henriette avec une horrible plume d’oie) vient d’être interrompue par la visite de Tatiana Narishkine[36] et d’Anatole[37], arrivés à Paris depuis trois jours. Anatole ne ressemble pas plus à Théodore que s’ils étaient natifs des deux hémisphères. Anatole est petit, maigre, brun, timide, agréable et intelligent. Tatiana est très agréable; le haut du visage assez beau. Sa petite est grosse, blonde, gentille, ressemblant à Théodore[38].

J’ai vu aussi, avant déjeuner, la chapelle de Gaston, qui est charmante ; j’ai vu Élise Veuillot et son frère, ce dernier viendra aux Nouettes en novembre ou décembre; Edgar m’écrit de Dieppe qu’entre les deux saisons de bains de mer, Marie s’est révanouie comme par le passé; l’eau salée l’a ravigotée derechef et elle est à l’unisson de l’opinion en ne se trouvant pas mal. Et toi, et vos enfans que faites-vous? Peins-tu ? Soignes-tu le cher maître, le vieil ami[39] ? Nourris-tu bien ton monde ? Comment va mon pauvre gros? Émile tue-t-il ? Adieu, Minette chérie, embrasse pour moi d’abord la deuxième génération, puis la première, hommes et femmes; donne une forte poignée de main à M. Naudet. Temps magnifique, pas trop chaud. Jacquot tousse-t-il ? Je suis un peu inquiète de sa toux; j’irai voir le grand Tessier pour cela. Sabine reste jusqu’au départ d’Henriette; vu l’état de sa jumelle, elle lui eut plus qu’utile.


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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 20 septembre 1857.


Chère Minette…. Quel malheur pour ces pauvres L… que la folie furieuse de leur fille ! Comment a-t-elle pu perdre l’esprit, n’en ayant jamais eu[40] ?…

Adieu, Minette chérie, je te remercie bien de ta lettre de ce matin; j’ai fait une partie des commissions et emplettes ; à demain le reste. Je t’embrasse tendrement…, mes amitiés à M. Naudet.


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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 20 août 1858.


Un mot seulement, chère Minette, car je suis pressée comme le nuage poussé par l’orage. Ma journée est terrible de courses et d’emplettes; j’ai trouvé une lettre de Nathalie, qui m’a fait courir trois bonnes heures de commandes en emplettes. Gaston n’arrive que jeudi. Dis vite à Bouland d’aller vite chez Hutffer décommander son attelage pour lundi et l’arrêter pour jeudi sans faute. J’ai vu Jean[41] ce matin à dix heures. Il va bien, mais il est changé[42]; il est pâle et maigre, mais pas faible; il prétend n’avoir jamais été en danger, avoir toujours parlé, ri et causé, n’avoir pas souffert une minute, même des vésicatoires, et avoir été inutilement affamé, écorché, plumé et soigné. Il est sorti hier en voiture ; Jean partira sous peu de jours avec son père… J’ai été chez Sabine[43], que j’ai trouvée rayonnante de bonheur et de santé; j’ai quitté Sabine à huit heures, et je suis revenue mettre ordre à mes affaires, écrire ma dépense, répartir en deux jours mes courses et mes emplettes, prendre mon thé et me coucher. Ton père est rentré à dix heures et demie; il a très bon visage, ses entrailles sont très bien, ses reins aussi; encore un peu de temps et il abordera les fruits… J’attends de tes nouvelles avec impatience. Que Dieu te garde… jusqu’à mon retour. J’apporte des souvenirs à mon cher gros bonhomme. Je n’ai pas vu Louis Veuillot ; comment et où l’aurais-je vu? La mission de Gaston va on ne peut mieux et finit dimanche soir; l’église est pleine comble; les pauvres capucins sont envahis et débordés; leur règlement en est troublé; leurs offices sont changés d’heures; c’est un succès inattendu et colossal[44]… Demain la cérémonie[45]… Adieu, ma très chère Minette, je me dépêche à cause de l’heure.

Les Tuileries sont ravagées. On fait le pont de la rue de Bellechasse, juste en face; on perce les Tuileries pour les piétons seulement.


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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 21 août i858.


J’ai reçu ta lettre en allant à la Visitation, chère petite. Je te remercie beaucoup des détails qu’elle contient, et je regrette beaucoup que cette sotte bonne nourrice ait attendu jusqu’au dernier moment pour te faire faux bond. J’attends la protégée d’H…; si je puis l’emmener, je le ferai, tu peux en être certaine; j’en emmènerais plutôt deux que point. Je t’apporte le bouquet de corsage de Sabine, un immense et admirable bouquet que t’envoie toute la communauté, y compris la nouvelle sœur Jeanne-Françoise de Ségur; ce sera difficile à faire arriver frais; mais… la loyauté m’oblige à m’en charger. Notre cher L. Veuillot est venu. Je J’avais vu hier soir…. Gaston a fait ua excellent petit discours; la cérémonie n’a pas été longue; tout était fini à dix heures et demie. Nous avons déjeuné onze dans le grand parloir Sainte - Chantai ; un déjeuner monstre et excellent. Je t’apporte deux pêches et des noisettes du déjeuner. J’apporte à mon bon gros, cher Jacquot, trois immenses fouets, une voiture attelée ; trois animaux caoutchoucs: cheval, vache, mouton; une cage avec oiseau, et une petite boîte de chocolat. — Ton’père est en pleine révolte contre François[46] ; il veut Paul ou Philippe, ou je ne sais quoi, mais pas François. Je dis comme lui…. J’ai vu hier Andral[47] (pour une fille de cuisine qu’il voulait connaître par moi et qui est une petite coureuse), il croit que Jean est menacé de la poitrine, mais d’une part Andral est le médecin Tant pis, d’autre part Jean ne tousse ni ne crache. Au fait, deux ou trois mois d’air des montagnes ou du Midi lui referont une poitrine solide[48]. Adieu, ma chère Minette, je te quitte pour écrire à Henriette et à Nathalie. Après je me rhabillerai, car je suis en jupon à cause de la chaleur (malgré les ondées); j’irai voir Jean, faire une visite au chocolat à la crème pour un amateur[49], en pastilles pour un gros amour[50]; je rentrerai pour achever mes paquets… M. Veuillot doit revenir ce soir ; il va partir pour le Mans, pour trois jours seulement. Dans deux ou trois jours, l’Univers contiendra un article de lui sur Voltaire. H entreprend la tâche ardue de prouver que Voltaire était bête; garde-moi les Univers, il y a des articles que je veux lire : garde-moi les Mormons[51], mais laisse Élisa les lire. Dis à ta tante Galitzine que j’ai un seul tout petit paquet pour elle et une clef. Ne la gâte pas trop ; je n’en pourrais plus venir à bout à mon retour.


À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Pau, 7 avril 1859.


Chère Minette, j’ai écrit hier à ton père, afin qu’il fasse circuler ma lettre dans toute la famille en ligne directe et non collatérale. Tu as vu qu’en gros, tout s’était bien passé ; je réserve les détails pour le retour, sauf ceux qui peuvent t’intéresser ; ainsi, je te révélerai que dès la veille de mon départ j’avais mon rhumatisme au cœur, ce qui a troublé ma nuit du départ[52] et celle de Bordeaux, en gênant la respiration. L’aconit, que j’ai pris en route, m’a fait du bien et le sulfur que je me suis administré hier a sensiblement amélioré la position. Je vois que ma fin de carême sera un peu païenne ; Pau ne semble offrir aucune ressource extraordinaire du genre religieux, il est à croire que les habitants en sont si parfaits que leur zèle n’a pas besoin d’être ravivé et que leur vie est un carême perpétuel. Les églises me semblent rares ; la grande chaleur est un obstacle pour y arriver. Le couvent qui est en face du n° 9 ne donne aux fidèles qu’une messe de six heures du matin et une autre de huit heures et demie ; cette dernière est irrégulière et se remet pour cause d’enterrement, comme aujourd’hui. En tout, Pau me semble triste ; il est probable que ce que j’ai laissé à Paris influe sur ma disposition ténébreuse et me voile les beautés et les agrémens que d’autres savent y trouver. J’hésite presque à avouer que les Pyrénées mêmes me paraissent sans charme; je les trouve belles, mais sans grâce; belles, mais de formes tourmentées et anguleuses; belles, mais de tons froids et tristement uniformes, dissemblables en tout aux charmantes et magnifiques montagnes de la Sabine; les Pyrénées sont Junon avec sa froide beauté; l’horizon de Rome est Vénus avec son entraînante perfection. On admire l’une, on aime l’autre, voilà pour moi la différence. Je ne ferais pas un pas pour revoir les Pyrénées (vues de Pau); j’en ferais cent mille pour contempler la Sabine… Camille a commencé ce matin son temps de couvent, elle est enchantée d’y aller; demain la journée sera complète ; aujourd’hui, jeudi, on a congé depuis midi. Nathalie et Paul les ont emmenées avec les Saint-John pour voir des courses qui attirent tout Pau… Je leur souhaite beaucoup de plaisir, mais je n’ai pas été tentée de le partager; un soleil ardent, un vent terrible, une poussière suffocante. A partir d’aujourd’hui, je vais être bien tranquille et je pourrai commencer et finir mon âne[53], sans préjudice de mes correspondances. Baby me fait penser à mon pauvre Jacques. Ce cher, charmant et excellent gros bonhomme contribue beaucoup à rendre méritoire mon voyage… Je t’embrasse mille fois, ma chère Minette chérie, et je te charge d’embrasser pour moi Émile et les chers enfants, surtout mon excellent petit Jacques. Madeleine est très embellie… Adieu, chère enfant. J’embrasse Élise. On ne m’a pas envoyé l’Univers du mardi 5. S’il y a un article de Louis V., je le réclame.


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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Pau, 9 avril Ï8S9.


J’ai reçu ta lettre ce matin, chère petite, la première et la seule que j’ai reçue depuis mon départ de Paris. Je suis très contrariée que mon cher petit Jacques ait été souffrant et je te remercie de me parler de lui… Si tu vois Woldemar, dis-lui que je lui écrirai pour son petit voyage tout d’obligeance et de complaisance de sa part, mais qu’il peut prendre d’avance ses mesures pour repartir d’ici le mardi de Paques[54]. Si les couches de Marie ne me rappelaient forcément à Paris, j’aurais sans doute prolongé mon séjour à Pau jusqu’au i5 mai…. Nathalie vit et a vécu fort retirée et isolée; elle n’est jamais sortie le soir, malgré les nombreuses et pressantes sollicitations des gens qu’elle rencontrait. Sa santé est loin d’être bien rétablie ; le point douloureux à la poitrine revient à chaque velléité de pluie ou refroidissement de température; le médecin lui dit que, plusieurs années encore, il lui faudra revenir à Bonnes pour corriger l’influence d’un hiver passé à Paris ou en Allemagne. — J’ai la méchanceté de me réjouir, chère petite, de ce que mon absence te soit sensible. Il est tellement dans les affections naturelles d’oublier ses parents pour des liens plus chers, que je me réjouis de la part que tu m’as conservée dans ton cœur; c’est un égoïsme que je n’ai encore pu vaincre, mais que les années et l’habitude finiront par dominer. En attendant, je m’accroche à tout ce qui peut me laisser espérer que je ne serai pas séparée de toi… Adieu, ma chère Minette chérie; je t’aime et je t’embrasse bien tendrement; je suis très contente que ton portrait marche bien; c’est dommage qu’Émile ne se soit pas fait faire par Barrias[55]. Que fait-on chez moi à la maison? … Je ne me promène pas du tout; je ne connais de Pau que le jardin de Nathalie, le petit et insignifiant Jardin Royal et un petit bout de la rue du Collège. Mais cette après-midi, il fera bon à marcher, vu la pluie qui est tombée, et je rôderai dans la ville pour en avoir un aperçu. Adieu, chère petite… Mon rhumatisme est presque disparu; je ne suis plus gênée dans ma respiration et mes mouvemens.


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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Pau, 13 avril 1859.


Merci de ta lettre, ma chère bonne petite; elle m’a fait plaisir de toutes manières. J’espère que mon pauvre Jacques perdra un peu de la constance de son souvenir et de sa vive tendresse pour Nénay[56] (lisez grand’mère) ; nous ne sommes malheureusement pas destinés à vivre toujours ensemble, et puis la légère différence d’âge qui existe entre nous doit relâcher des liens formés par une parité de goûts et une entente cordiale. Je ne lui rapporte presque rien d’ici, car il n’y a que des lainages tricotés. Dis-moi si toi et Élise aimez mieux tout blanc ou mélangé; tu choisiras, du reste, dans ceux que j’apporte; il y en a un noir et blanc qui est distingué, charmant et seul de son espèce; c’est d’une légèreté de flocon de neige ou de duvet… .

Je reçois à l’instant l’heureuse nouvelle des couches de Marie ; Edgard a eu l’amabilité de m’en-voyer une dépêche télégraphique. Je réponds de même; mais je ne sais plus que faire relativement à mon départ. Voilà Nathalie qui me demande, naturellement, de prolonger mon séjour chez elle; elle dit avec raison que Marie, délicate comme elle l’est, ne sera pas visible avant quinze jours et qu’elle (Nathalie) étant si seule, se trouvera heureuse des quelques jours de plus que je pourrais lui donner. Encore une prolongation de quelques jours seulement, et j’aurai, je crois, fait ce que je devais faire. Il fait un temps affreux, un froid de mars mauvais ; impossible de se promener… J’apporte à Jeanne de bonnes petites choses pour les petits froids d’été, mais très peu, car je n’ai pas d’argent à perdre. Camille et Madeleine sont enchantées du couvent ; elles sont toujours premières et admirablement sages. Depuis quatre jours il pleut sans arrêter. Je gèle, je vais très bien. Adieu, chère Minette. J’ai écrit hier à Élise.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Pau, dimanche 17 avril 1859.


Je ne t’écris que quelques lignes, chère Minette, à cause d’un torticolis qui me gêne et qui tient à une fausse position de ma tête sur mon oreiller, que j’ai trop gonflé[57] (cette nuit). J’ai le cou raide, mais pas d’autre mal du reste, et je continue à aller bien. Dis, je t’en prie, à ton père que Paul passera à Toulouse vingt-quatre heures, qu’il en repartira lundi matin, ce qui le fera arriver à Paris probablement mardi matin de bonne heure. Il faudra que Baptiste[58] tienne la chambre prête dès lundi soir et qu’il fasse du thé quand Paul arrivera. Nathalie est fort triste du départ de Paul; Camille a beaucoup pleuré….

Le cher petit Louis est très gentil et bon, au fond, mais un peu tyran par gâterie. Il est gracieux dans ses mouvements et jamais il ne pleure, même quand on le contrarie; il ne parle pas beaucoup plus ni beaucoup mieux que Jacques, mais il prononce plus clairement ; du reste, les élocutions sont les mêmes et les phrases pas plus arrondies. Adieu, ma Minette chérie…

Je te remercie des détails que tu me donnes sur tout et tous ; embrasse pour moi Élise. Le temps continue affreux et froid.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Pau, 18 avril 1859.


Je ne t’écris qu’un mot, chère petite…. Sais-tu si Élise a reçu ma réponse et mes remerciements de son aimable lettre ? Baby a été très gentil hier avec Madeleine, qui était en pénitence pour impertinence première qualité ; il courait à elle, grimpait sur la chaise où elle pleurait, l’embrassait et lui disait : « Voyons, Maleine, finish, finish ; bonne, Maleine bonne ; pardon à mama ». Puis il courait à Nathalie : « Maman, Maleine, pardon ; Maleine encore pleure, Maleine good. » Ces courses ont duré une demi-heure, parce que Madeleine ne voulait pas demander pardon et sanglotait avec fureur ; elle a été se coucher ainsi et ce n’est que dans son lit qu’elle a fait demander à Nathalie devenir l’embrasser. Adieu, chère enfant…



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Pau, Ier mai 18S9.



Ma chère Minette chérie, Woldemar m’a dit que ton portrait allait très bien, que Jacques était plus charmant que jamais; il trouve charmante cette gaieté franche, cet œil malin-agaçant et brillant de mon petit Jacques…. Jacquot chéri fera de fameuses parties avec Pierre et Henri[59]. Il me faudra évidemment un âne supplémentaire. J’arriverai, comme tu le sais déjà, jeudi à cinq heures et demie; je serai à la maison à six heures. Woldemar me dit que tu es maigrie et changée ; ta grosse Jeanne te fatigue ; il te faudrait six ou huit mois de repos absolu, complet, sans quoi tu tourneras au squelette comme Mme de R… qui, dit-on, est devenue laide à force de maigreur…

Nathalie reçoit une dépêche télégraphique de la Préfecture qui annonce que les Autrichiens ont passé le Tcssin et sont en Piémont…

Quelle indignité à cet empereur d’Autriche de faire la guerre pour motiver une banqueroute ! immoler des centaines de mille hommes à ses dépenses extravagantes et à sa mauvaise administration financière! Adieu, chère Minette…



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Pau, i3 mai 1859.



Tu as su, chère petite, par ma lettre à ton père, comment une erreur de mot du télégraphe de Paris m’a séparée de vous tous sans aucune nécessité. Nathalie, quoique enchantée de ma seconde visite, est désolée de l’avoir occasionnée bien involontairement; au bureau télégraphique de Pau, on a vérifié dans les registres que la dépêche portait bien : Restez. J’espère que ton père a porté plainte contre le bureau de Paris, dont c’est la troisième erreur à mon endroit. On devrait leur faire payer mon voyage, qui me revient à six cents francs environ, y compris les faux frais et mes gratifications aux domestiques de Nathalie. Je resterai ici une douzaine de jours au plus; je serai de retour à Paris les premiers jours de la troisième dizaine de mai. J’attends pour fixer le jour du départ et du retour que Madeleine soit tout à fait bien[60] et que la maladie ne gagne pas soit Nathalie elle-même, soit Camille ou le petit ; jusqu’ici ils vont bien. Madeleine est sortie deux fois avec moi au jardin; aujourd’hui elle mange à table. Si tu n’as pas donné suite à ton lumineux projet d’aller m’attendre aux Nouettes, je crains que tu n’y ailles un peu tard, car je ne pourrai évidemment pas partir avant les premiers jours de juin.

Je crains de ne pouvoir aller passer trois jours au couvent de Sabine; j’en suis très contrariée et ma pauvre Sabine le sera plus encore.

Je ne reviens sur mon voyage, dont j’ai suffisamment parlé, que pour dire que je ne suis pas fatiguée; seulement il n’y a pas moyen de se promener ici et je n’en ai pas envie.

Malgré moi, je compte les jours qui me séparent de mon centre de vie et d’action…. Je serais très fâchée que ce sentiment d’ennui fût interprété comme un regret d’être avec Nathalie et ses enfans, que j’aime très tendrement. C’est, je crois, un effet d’habitudes animales rompues; à soixante ans, on aime la monotonie de fait. Adieu, ma chère Minette chérie; je t’embrasse bien tendrement avec Émile, qui m’a si aimablement et sincèrement offert de m’accompagner dans mon pénible voyage;… je reviendrai les mains vides de dons extérieurs. Embrasse Élise pour moi ; j’espère que tu lui as fait savoir que j’étais partie et qu’elle ni son frère ne sont venus se casser le nez chez moi jeudi dernier.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Pau, lundi 16 mai 1839.


J’ai écrit confidentiellement à Gaston, chère petite, pourquoi j’attendrai le 25 pour partir, le 26 pour arriver. Puisque j’ai dû dépenser plus de cinq cents francs pour ce second voyage, inutile à un certain point de vue, j’en profite pour en regagner trois cents et peut-être plus, en évitant le mariage X…. J’aurais dû acheter un chapeau, un mantelet ou shall pour la cérémonie, n’ayant rien de présentable en ce genre ; s’il y a la moindre soirée ou réunion, il m’eût fallu un bonnet habillé, un couvre-épaules quelconque et probablement une robe: tu vois ce que m’aurait coûté ce mariage, qui me satisfait d’autant plus qu’il se fait sans moi[61]. Voilà pourquoi je prolonge mon séjour au delà du temps rigoureusement nécessaire. Depuis que je suis ici, il fait un temps affreux; on a peine à faire une promenade entre deux ondées; entre la pluie, il fait froid; nous aurons certainement plus chaud en Normandie. Madeleine a encore été reprise hier de la fièvre ; il a fallu lui brûler la gorge ce matin pour détruire les peaux blanches qui recommençaient à s’y former; elle est d’une docilité et d’un courage étonnants pour son âge. M. Cazenave dit pourtant qu’en surveillant l’état de la gorge, il n’y a pas de danger. Nathalie est fort détraquée; elle ne dort pas, elle est triste et inquiète; je suis fort contente de me trouver près d’elle actuellement.

Paul est malade de son côté et depuis deux jours ne quittait pas son lit; il n’écrit à Nathalie que des mots, car c’est de la tête qu’il est pris; il ne leur manquait plus que cette inquiétude de la maladie de Paul. Adieu, ma chère Minette… Je serai au 91 jeudi à huit heures et demie du soir; le voyage sera aussi court que possible, car je ne quitte Pau que mercredi soir à dix heures et demie. J’espère vous embrasser tous avant de commencer ma nuit…



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Les Nouettes, ior juin i8Sq.



Chère petite, je devais avoir un temps énorme pour écrire la douzaine de lettres que je mijote; pas du tout; je suis plus pressée que jamais. La grand’messe et le facteur à trois heures ne me priveraient pas du temps nécessaire, mais je suis dans l’abomination de la désolation; toute la maison est sens dessus (dessous); les meubles de toutes les chambres sont mêlés, emmêlés de la façon la plus déplorable; le peintre de Paris, celui d’ici, ont brouillé tout, à l’envi l’un de l’autre; tous les tableaux et portraits sont en tas; tous mes livres étaient emmêlés, j’y ai passé une heure hier, deux heures ce matin. Je ne puis vivre dans ce désordre et je remets un peu en place les choses portatives. Si tu étais venue avec moi, nous aurions campé dans les corridors. J’espère brocher ma correspondance en une heure et demie, courir au Salut et revenir ranger pendant deux heures. Ce soir je me reposerai. En tout, la désolation est dans mon âme, car le dehors est un peu comme le dedans; du bois partout, mon hangar pas fini; 200 banneaux de pierres et terre a y porter pour niveler le terrain, qui a une pente de cinq pieds d’un bout à l’autre ; le toit à couvrir à moitié, tout le bois à rentrer; des monceaux de copeaux à enlever, plus de mille bourrées à loger, etc. J’ai des tentations de découragement, d’autant que certaines choses pas finies rendent l’apparence affreuse. Le petit mur, non encore détruit, fait un effet pitoyable; la grange pleine de trous et non recrépie, le terrain du vieux hangar pas nivelé, sont fort laids. Ma chapelle est charmante[62] ; elle sera terminée et prête samedi. Le curé y pourra dire la messe lundi et j’aurai à ma portée le Refuge des pécheurs. Demain j’attends l’affreux bouleversement des bagages à recevoir et à défaire. La pauvre Louise fait ce qu’elle peut, mais je lui défends bien des choses qui pourraient lui faire mal. Baptiste fait merveille. Jean[63] me paraît un peu emplâtre; il n’en finit pas; j’ai l’espoir qu’il se formera. Il pleut quelquefois ; une ondée toutes les deux heures. La terre est mouillée comme en décembre; tout est vert, l’herbe est haute, les récoltes belles, l’air doux; mais mon hangar et la maison me désolent. Suis-je bête! Et pourtant c’est ainsi; le désordre m’est odieux. La femme Charpentier[64] est morte cet hiver ainsi que son enfant aîné; le mari est parti avec le plus petit. Adieu, ma chère Minette; mardi tout sera prêt; lundi, demi-prêt ; samedi, le strict nécessaire. J’embrasse le cher, excellent et charmant Jacquot…



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Les Nouettes, dimanche 10 juin 1859.



Chère petite, je reçois ta lettre et je ne comprends pas bien s’il faut ou non t’envoyer la calèche et Hutfer à Conches. Ce n’est pas le cas de dire : « Dans le doute, abstiens-toi », et si tu ne me donnes pas contre-ordre, je t’envoie la calèche mercredi. La correspondance est plus atroce que jamais; un empilage barbare, deux pauvres chevaux sans relais qui mettent quatre heures et demie a faire les huit lieues et demie qu’on devrait faire largement en trois heures avec quatre chevaux et un relais; à Neuve-Lyre, un arrêt de cinq à six minutes… Bouland a été retardé par les pluies continues, par la coupe terrible de bois, pour laquelle il n’a pas trouvé d’ouvriers comme d’habitude; et quelle coupe, grands dieux! J’en aurais gémi et versé des larmes anières, si je n’avais appelé à mon aide ma philosophie chrétienne; mais prépare-toi à bondir! il y a eu malentendu; je parlais du taillis, il parlait des gros arbres; je parlais de ce qui borde le chemin du bois de la glacière, il parlait de ce qui borde le chemin du Châlois; tu devines le reste. J’ai un superbe hangar, beaucoup de bois, mais à quel prix ! Plus d’ombre au chemin du Châlois, depuis le chemin qui monte près de la glacière, jusqu’au bout. Tout coupé. C’est irréparable, voilà pourquoi je me résigne. N’en souffle mot à ton père; il se moquerait de moi…. Confie seulement ma peine à mon cher Jacquot et à Jeanne, tous ; deux discrets comme des anges qu’ils sont. Tu trouveras des fraises superbes. La maison commence à se remettre en ordre, mais il y a encore bien de l’ouvrage. Le tapissier tapisse, il a fait le plus long : accrocher tous les tableaux, ajuster les ferrures et les bâtons pour les rideaux et les portières: il lui reste à tout poser, à faire les dessus de cheminée, à couvrir des meubles, etc. Enfin… tout vient à point à qui sait attendre… et j’attends. Mon hangar n’est pas fini parce qu’il a fait trop mauvais pour les couvreurs et les maçons. Il le sera dans quinze jours, avant les foins. Tout est ratissé et propre; le devant du vieux hangar est très bien arrange. Le facteur, hélas! Je t’embrasse en courant avec Émile et les amours.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Les Nouettes, 10 août 1859.



Merci mille fois, ma bonne chère Minette, de ton petit mot de Mantes; je vois que tu es, comme toujours, contente de tout et que tu t’accommodes des ennuis et des contrariétés comme de choses agréables et faciles. Les deux heures de gare ont dû te paraître longues. Tu ne me parles pas de ta toux; ne l’oublie pas dans ta prochaine lettre. Le temps est gâté, frais et humide; hier il a plu très peu et je regrettais cette charmante journée pour les chers enfants. Mon gros Jacquot dormant sur une banquette de la gare devait être à croquer; il doit y avoir eu des attroupements autour de cette charmante figure d’ange. Nathalie n’arrive que le 17, parce que l’Impératrice lui a fait dire qu’elle désirait l’avoir pour l’entrée des troupes et les fêtes….

La maison me semble vide depuis ton départ. Les chambres d’cnfans sont comme des tombeaux.

Mon vésicatoire commence à agir, non pas sur la toux, qui reste de même, mais sur l’oppression, qui a sensiblement diminué; si elle revient, j’en remettrai un second, mais plus raisonnable de dimension, sur le côté gauche engorgé et puis sous l’épaule droite engorgée ; je pense qu’avec ces appendices je serai débarrassée. Je suis pressée, étant en retard par suite d’une visite du curé de Saint-Jean[65], que j’ai encore laissé avec le pauvre Gaston…. Ta Jenny[66] va très bien et paraît très satisfaite de se trouver en bonne compagnie; elle occupe sa stalle de l’année dernière. Demain elle ira avec le Gris chercher les enfants. Donne-moi des détails sur ton établissement au Tréport, sur la nudité ou la verdure de la plage, sur les plaisirs des enfans, sur leurs moyens de promenade. Laisse ton crochet pendant une heure pour m’écrire en détail ; achève-moi ton voyage dans toutes ses petitesses… Dis à Jacques et a Jeanne que je leur baise les mains, les pieds, les joues et le front. Dis-moi si le changement de lieux empêche les souvenirs de Jacques à mon égard. Adieu, ma Minette. Gaston t’embrasse.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Les Nouettes, 12 août 1859.


Gaston vient de partir[67], très chère Minette, et je profite de l’inspection que font les petites dans les bois pour t’écrire quelques lignes. D’abord, moi ! Charité bien ordonnée commence par soi-même. Moi donc, je vais mieux en ce que l’oppression a beaucoup diminué, que les transpirations de nuit sont presque disparues et que je tousse beaucoup moins la nuit; mais de jour, jusqu’au dîner, quoi que je fasse, quelques ménagements que je garde, je tousse au moins autant. Les petites sont arrivées hier soir à sept heures trois quarts, avec Mme R…[68], qui est minaudière, prétentieuse et, je le crains, bête. Mais ce n’est que pour deux mois; elle s’en va a la fin de septembre. Je crois qu’après ce temps, Nathalie se décidera à mettre les petites au couvent, ce qui sera beaucoup mieux pour elles. La pauvre Camille a eu la constance vertueuse d’aller tous les jours à la messe de huit heures pendant tout son séjour aux Eaux[69]. Elles se lèvent et s’habillent seules, se coiffent seules, ce qui est une bonne habitude. Camille tousse encore un peu, Madeleine pas du tout; sa coqueluche, soignée dès le début d’après mon petit livre[70], n’a duré incommode que deux ou trois jours; celle de Camille, aidée des emplâtres, des drogues et d’un immense vésicatoire du médecin, n’est pas finie et a été très violente. Celle de Baby, traitée par divers traitemens, a été plus violente encore et dure toujours…. Il paraît qu’il n’y avait à Bonnes aucune élégante ni aucun élégant, sinon Mme de R… (je crois), de Rome, et son fils, garçon de dix-huit à dix-neuf ans, que la mère maintient en veste ronde, qu’elle appelle le petit et qu’elle envoie jouer avec les en fans… Camille et Madeleine sont très grandies; elles sont pâles et pas grasses, mais gaies et gentilles comme .oujours.

Gaston est enchanté de l’abbé Hotebourg, qui est un autre homme que l’abbé X…, de petit esprit mesquin, et que l’abbé X…, de grand orgueil tyrannique.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Les Nouettes, 14 août 1859.


Comment va ta toux ? R. S. V. P. Chère petite, je prends le petit papier qui est sous ma main, par paresse d’aller chercher du grand dans mon bureau. Mme R… est après les enfans comme une tique, ne les laissant ni courir ni jouer, parce quelles sont trop grandes ; leur défendant d’entrer dans le bois de bouleaux, parce qu’elles pourraient se perdre[71] ; ordonnant à Madeleine de rester près de Camille pendant que celle-ci écrit à Nathalie (en récréation), parce que deux sœurs ne doivent pas se quitter, et tout à l’avenant, de sorte que je les prends le plus possible chez moi pour les délivrer de ce joug insupportable. J’allais mieux, comme je te l’ai mandé, lorsqu’une bêtise de cette sotte femme m’a replongée dans mon état d’il y a huit jours et m’a obligée de remettre un vésicatoire sur la poitrine. Je voulais les envoyer se promener hier après dîner à sept heures avec Julie pour leur faire prendre de l’exercice. Mme R… insiste pour les accompagner, et, de peur de la blesser, je cède malgré l’entorse dont elle se plaint de souffrir encore. Elles partent par la grande route pour revenir par le chemin de l’église vers huit heures. Huit heures sonnent, personne ; l’inquiétude me gagne, l’humidité commence. J’envoie Baptiste au-devant d’elles avec des shals. Huit heures un quart, personne ; la nuit approche. Je sors, j’écoute ; j’avance et enfin, effrayée de ce retard, je vais dans les champs, appelant, criant ; à huit heures et demie j’entends répondre du côté du grand herbage ; je reviens essoufflée et tremblante ; Camille et Madeleine accourent au-devant de moi, furieuses et désolées. Arrivée au chemin qui monte dans les champs, Mme R… avait refusé de s’y engager, disant qu’elle ne veut pas se perdre[72], ni passer la nuit dans les bois[73], et, malgré les instances des petites, elle les ramène par la grande route au petit pas d’entorse et leur fait recevoir sur le dos, couvert de leur simple robe, toute l’humidité du bas de l’herbage. Tu sais, hélas! que l’inquiétude me porte à la colère[74] et je lui ai crûment dit que lorsqu’on ne connaissait pas un pays, on ne devait pas diriger, mais se laisser mener, et qu’à l’avenir je ne laisserais pas les petites aller au loin avec elle. Le fait est que j’ai toussé comme un loup, que j’ai retranspiré, étouffé, et que je me suis mis un vésicatoire à dix heures. Depuis qu’il pique, je vais mieux; l’oppression diminue et la toux aussi. Les petites sont bien fâchées de ne pas te voir. Comment fais-tu pour faire promener les enfans, s’il n’y a pas un arbre dans le pays? Ils doivent s’ennuyer à mourir, les pauvres petits!… Adieu, ma chère petite. J’ai envoyé ton intéressante lettre à ton père.



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Les Nouettes, 19 août 1859.

Chère petite, pour me débarrasser de moi-même, je te dirai d’abord que je vais beaucoup mieux, grâce à un sirop que m’ont envoyé les religieuses de Sabine et que m’a apporté Gaston hier soir. Je n’ai pas toussé de la nuit, très peu aujourd’hui; je n’ai presque plus d’oppression; j’ai fait avec Gaston le tour du parc, sans compter beaucoup de tours au Chemin Vert; enfin je ressuscite et je vois la guérison complète sous peu de jours d’ici. A présent, aux nouvelles… Nathalie est arrivée hier avec Paul, Gaston et le petit Louis, à six heures un quart ; elle est très bien, mais elle tous-saille encore un peu quand elle est fatiguée ; Louis a encore des quintes de coqueluche quand il a voyagé, mais je crois que d’ici à la fin de septembre il ne toussera plus. Il est très fortifié et très gentil, mais un peu craintif; ainsi, il n’ose pas toucher Bastien[75] ni les autres chiens; continuellement il dit : a peur : affrayed ! il est très gai, très causant ; il prononce parfaitement… Il est grand, assez robuste d’apparence, pâle, doux, gai, intelligent; il prend de la ressemblance avec Nathalie, sauf les yeux… Parle-moi de ta toux et dis-moi… comment est ta santé. L’abbé Bayle est un excellent et spirituel secrétaire[76].


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Les Nouettes, 28 août 1859.



Je présume que tu sais déjà, chère petite, l’heureux accouchement de Cécile[77], le 27, à neuf heures quarante minutes ; la nuit avait été mauvaise par suite de douleurs de reins fréquentes, mais pas fortes ; et à neuf heures quarante, Marie-Thérèse était venue au monde ; c’est le portrait de Henri[78], écrit Anatole. On a dû baptiser l’enfant ce matin à une heure et demie, Pierre[79] remplaçant Gaston. Pendant le baptême, Gaston a récité à la chapelle, avec nous tous, des prières d’actions de grâces et d’invocation pour la mère et pour l’enfant. — Depuis l’arrivée de Paul et de Nathalie, Luche, stimulé par le bon appétit général et par les éloges des dévorants, nous refait sa cuisine primitive, excellente, fine et saine. Je lui ai reproché l’autre jour l’interruption qu’il a fait subir à son talent; il m’a dit avoir été découragé par ton dégoût pour toutes choses et par les critiques qu’on lui transmettait. Ainsi, quand tu remangeras de sa cuisine, mange et encourage. Le radis noir[80] a échoué après avoir arrêté la coqueluche de Louis pendant deux nuits ; les quintes ont reparu cette nuit ; c’est désolant, car je crains d’être en séquestre toute la saison. Ton père écrit à Nathalie que, d’après la dernière lettre d’Émile, tu commencerais une grossesse. Je m’explique alors tes maux d’estomac; tu es fatiguée, épuisée; tu n’as jamais un mois de repos et tu souffres… Il a plu ce matin, mais depuis onze heures il fait beau et les enfants en profitent. Ma toux reste au même point. Adieu, ma chère petite.



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Les Nouettes, 31 août 1859.


Ta lettre, ma pauvre petite, que j’ai reçue hier, me confirme dans mes craintes… Que veux-tu! nous ne sommes pas dans ce monde pour nous amuser, mais pour souffrir… Pense à ta tante Galitzine, qui en a eu 17 [81] et qui a commencé à quatorze ans, la malheureuse ! C’est bien contrariant, mais… il faut aimer ce que l’on a[82]. Le piano est là, muet et inoccupé, car je n’appelle pas musique les essais des petites et l’affreux tapotage de Mme R…, qui joue sec, monotone, à contre-sens, dur, comme une cruche enfin (qu’elle est en tout)… La petite Luche a pris la coqueluche d’Adrienne, qui l’a prise du petit Tors et qui l’a donnée à tous les enfans de la maison ; elle mourra, c’est évident, ainsi que l’enfant d’Armand Guérin et l’autre nourrisson qui ont six à sept mois.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Les Nouettes, 4 septembre i85g.


Si mon pauvre gros était ici, il s’amuserait joliment avec un âne blanc que Bouland m’a acheté à la foire de Laigle ; il est blanc comme Mignonne[83], doux comme un mouton, et si familier que, lorsque nous nous promenons, il suit comme un chien; il arpente le Chemin Vert à nos trousses, se range pour nous laisser passer; c’est un vrai Cadichon.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Les Nouettes, 10 septembre 1859.


Ma pauvre Minette, je suis bien contente que tu sois mieux, et bien peinée de ne plus te voir jusqu’au mois de décembre… Ton père est enchanté de ton retour; Nathalie écrit qu’il ne va pas bien des reins, qu’il ne peut presque pas marcher. La maladie fait des progrès; je crains bien, l’année prochaine, ne pouvoir plus m’absenter comme d’habitude; ce sera un sacrifice un peu rude, mais les rudes sont les meilleurs pour une âme indisciplinée comme la mienne. Alors commencera la seconde partie de ma vie conjugale, interrompue par un entr’acte de quelques étés, ou même de quelques années ; et alors Anatole entrera en possession des Nouettes ou bien elles changeront de dynastie, subissant ainsi le sort commun et fréquent de tout ce qui est français. — J’ai reçu ce matin une lettre d’Élise qui me reproche avec raison mon silence involontaire ; je sers souvent de secrétaire à Gaston pendant que l’abbé Bayle lui fait des copies et lui prend des notes pour un ouvrage sur la Vie Intérieure qu’ils sont en train d’élaborer. Je regrette que tu n’aies pas connu l’abbé Bayle ; quel excellent homme, prêtre et secrétaire ! Ce serait le beau idéal de Gaston ; toutes les qualités de l’abbé X…, aucun de ses défauts et un ensemble parfait. Tu sais que je ne donne plus de bulletin de ma santé, pour cause de guérison parfaite. Le petit Louis a eu la fièvre ces trois derniers jours ; aujourd’hui il va mieux… X… déteste Paul comme second de Persigny, qu’il hait, et ce n’est pas sa femme qui fera virer de bord ce pacha à trois queues, sans cœur et sans cervelle… Ton cheval va très bien, et se promène pour sa santé ; nous ne nous servons jamais des chevaux, sauf le jour de la foire de Laigle. Quel bel et noble et charmant article a fait Louis Veuillot aujourd’hui ! Je vais lui écrire. Adieu, ma bonne petite chérie ; je t’embrasse tendrement et je baise tout doucement la petite figure enflée de mon pauvre cher Jacquot….



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Les Nouettes, 12 septembre 1859.


… Chère petite… Livet peut donc être à vous le 22 octobre? J’ai un vague espoir que cette acquisition possible vous ramènerait ici[84]. Émile ayant de l’occupation ne s’ennuierait pas ; toi-même, tu pourrais y aller passer des journées en te faisant un abri passager, pour les cas de pluies d’orage ou de fatigue, dans la vieille maison, car on ne l’abattra pas avant le printemps… Adieu, très chère Minette…



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Les Nouettcs, 14 septembre 1859.


Je suis impatiente de savoir ce que tu feras pour Livet, chère petite, et si Émile ira à la vente. S’il ne l’achète pas pour le prix fixé,… M. B… le fait acheter par un ami qui a des capitaux et qui en fera avec lui une spéculation ; le curé de Saint-Jean nous l’a dit, il y a peu de jours ; et c’est pourquoi la mise à prix est aussi élevée… — J’ai reçu hier la poésie de notre ami[85] accompagnée d’une lettre charmante…. Les vers sont beaux, les pensées belles, mais elles ont le tort d’être rendues en vers. C’est sans doute un sens qui me manque; je n’aime pas les vers; ceux de Hugo, de Lamartine m’ont trouvée insensible; je n’aime que les vers de Molière, d’Émile Augier et d’Anatole, parce que rien en eux ne rappelle la versification et ses règles. Que faire maintenant? Comment écrire ce que je pense à ce pauvre ami poète? Et comment écrire ce que je ne pense pas? Et comment ne pas écrire du tout? Les vers sont beaux, je le répète, mais ils m’ennuient. Demande, je t’en prie, à M. G…[86] de me donner pour pénitence cet hiver de lire vingt pages de cette poésie, belle, éloquente. — Les détails que tu me donnes sur mes gros amours m’ont fait grand plaisir, mais prends garde que Jeanne n’ennuie Jacques à force de l’embrasser, et qu’il ne lui rende une taloche pour baiser; son petit poing, tout gentil et charmant qu’il est, sait se faire sentir, et Jeanne pourrait pleurer et mon pauvre Jacquot serait grondé, tapé peut-être… Le pauvre petit d’Es-grigny est mort, fort heureusement[87] ; son agonie a été affreuse et a duré quatre mois ; les pauvres parents sont au désespoir. Gaston n’a pas de leurs nouvelles depuis la mort de l’enfant, ce qui lui fait croire qu’ils ont emmené son corps en Bretagne, où ils ont un château près de Kermadio. — Je suis enchantée de te savoir sortie de ta crise d’estomac, et enchantée pour toi de l’arrivée du bon Jean; tâche de le garder jusqu’à ton départ. Il doit faire bien froid au Tréport, car ici il ne fait pas chaud et le vent vous glace malgré robes et shals. Adieu, ma chère Minette ; je t’embrasse bien tendrement ainsi que les très chers Minets et Émile le gros matou.



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Les Nouettes, 18 septembre 1859.


Chère enfant, j’ai reçu ta lettre, qui me rend l’espoir de te voir habiter à Livet; le projet de conserver la maison est plus raisonnable, hélas! mais c’est dommage qu’elle soit si laide, si mal tournée, si sottement percée, si bas de terre. Si M. Lépreux arrive à en faire quelque chose de bien, il fera preuve d’une habileté miraculeuse[88]

Ta lettre à la tante Nar est parfaite ; ce serait un meurtre et un vandalisme de la déchirer. Barras[89] est venu me dire hier que tous les petits bassets sont morts d’une maladie qui règne sur les chiens, et que la mère bassette était expirante ; il ne pensait pas qu’elle pût arriver au lendemain. Mylord[90] va bien et chasse comme un Dieu (sic)…

Adieu, chère enfant… Je te garde deux lettres de L. Veuillot.

À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Les Nouettes, 19 septembre 1859.


Woldemar m’écrit qu’on se met décidément à notre chemin de fer et que dans quinze ou dix-huit mois nous irons en trois heures de Paris à Laigle. Il arrivera, hélas ! trop tard pour moi, car ton père sera probablement dans un état qui m’obligera à ne presque plus le quitter et c’est Anatole qui sera ton voisin. Gaston y viendra pendant ses vacances, mais moi, quinze jours au plus. Quel temps froid, laid, pluvieux et venteux ! Que deviennent les pauvres enfans quand ils ne peuvent pas sortir ?

Gaston a emporté ta caisse… et mon manuscrit des Vacances.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Les Nouettes, 22 septembre 1859.


Nathalie est arrivée. La sotte gouvernante devait déguerpir le 30 et me laisser une chambre libre ; elle lui a demandé de rester encore un mois. Au Ier novembre, je crois qu’elle fera entrer les petites au couvent. Voilà Camille prise ce matin d’une fièvre de cheval qui me fait l’effet d’un accès ; frisson, chaleur et à présent transpiration. Edgard arrive ce soir pour dîner ; je lui ai envoyé la calèche à Conches. Adieu, ma Minette chérie ; merci de ton petit mot de ce matin… J’embrasse Émile et les gros amours. Jacquot est un amour. J’écris qu’on t’envoie la lettre de ta tante[91] quand on l’aura lue à Paris.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Les Nouettes, 25 septembre 1859.


Chère petite, j’envoie à Émile un plan que m’a apporté pour lui un des héFitiers-gendres de Livet. C’était un grand beau monsieur, barbe noire, très bien mis, très bonnes manières.— Je fais des vœux pour que tu aies Livet, pour que l’architecte puisse vous arranger la maison à peu de frais et lui donner un aspect honorable et engageant…

Camille va bien ; elle est sortie aujourd’hui pour la première fois en voiture à âne; j’avais peur de la scarlatine, mais le bon Dieu nous a épargné cette épreuve ; Nathalie eût été obligée d’emmener Madeleine et Louis ; Edgard aurait dû se sauver avec les siens, et le séquestre aurait duré pour le moins six semaines. — Je gémis de ne pas te voir pendant si longtemps, d’autant qu’il me faudra encore te quitter un mois ou six semaines pour les couches d’Henriette.

Mme de B…[92] ne pèse pas une once ; elle se délecte dans le récit des scènes orageuses du futurat, de la rupture fréquente du mariage et de l’entente cordiale qui a suivi le mariage ; Marie a eu 24 000 francs pour sa corbeille, sans compter les bijoux et diamants magnifiques; elle est enchantée.

Adieu, ma chère entant… Je pense que pour le coup, mon cher Jacquot m’aura oubliée et qu’au retour de Paris il ne me reconnaîtra plus guère et ne trouvera plus autant d’attrait dans ma société. C’est ainsi qu’en vieillissant, on parvient à se détacher de toute chose.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Les Nouettes, 25 septembre 1859.

Je suis désolée de ton état de souffrance, chère petite…

… Quoi qu’il en soit de la cause, je me préoccupe de l’effet et je m’afflige de te savoir aussi souffrante. Je ne puis rrTempêcher de croire que si tu étais ici, tu irais mieux, et qu’à Paris tu ne seras pas aussi bien que tu le serais ici. Du reste, si Émile achète Livet, tu pourras peut-être t’établir dans la "maison telle qu’elle est pendant deux ou trois mois, et tu seras ma voisine si ce n’est ma commensale ; quand même nous ne nous verrions que rarement, je pourrais du moins te donner des soins, s’ils étaient nécessaires toutefois, car je ne voudrais certainement pas, sous prétexte de te soigner, vous assommer de mes conseils décrépits. La fin d’octobre viendra résoudre le problème. Edgard m’a dit que vous étiez décidés à acheter la terre de Touraine si vous n’avez pas Livet; à la grâce de Dieu, qui arrange tout pour le mieux. La petite Valentine est gentille à croquer; jamais elle ne crie ni ne se fâche; elle n’est certes pas importune. Edgard et Marie en sont très occupés, mais raisonnablement; Edgard chasse tous les jours trois ou quatre heures : il fournit abondamment notre garde-manger; Mylord quête, rapporte et chasse admirablement; aussi fait-il tuer force perdreaux. Camille va tout à fait bien…

Adieu, chère enfant; que feras-tu de tous les effets que tu as laissés ici, croyant les retrouver en octobre? N’y a-t-il pas des objets nécessaires pour l’hiver ou l’automne?…



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Les Nouettes, 29 septembre 1859


Je te remercie,ma pauvre Minette, de m’avoir écrit encore l’avant-veille de ton départ ; je suis contente de te savoir mieux, et contente de te voir quitter le Tréport ; l’air de la mer te fait peut-être mal dans l’état où tu es, et le changement d’air ne pourra que te faire du bien ; tu arriveras la veille de ta fête, de tes vingt-quatre ans ! C’est encore bien jeune, et pourtant te voilà bien près de trois enfans ; puisse ce troisième être aussi fort et aussi gentil que les deux premiers !

Il a fait chaud à suer jusqu’à hier; aujourd’hui il fait presque froid, assez froid pour que je m’inquiète de voir partir pour Livet, en calèche décou verte, Nathalie, Marie, Edgard, Camille et Madeleine. Je leur donnerai ma couverture de voiture et tout ce que j’ai de shals et de parapluies. Edgard est impatient devoir Livet ; il compte s’y promener dans tous les sens. Je t’écrirai demain pour ta fête et je te dirai leurs impressions. Adieu, Minette infortunée; j’espère que le voyage te soulagera….



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Les Nouettes, 3o septembre 1859.


Je pense avec peine, chère petite, que pour le jour de ta naissance tu as eu les ennuis et la fatigue d’un voyage et d’une installation; dans deux heures d’ici, à cinq heures, je me reposerai en te sachant arrivée ; mais tu ne seras réellement établie que dans trois ou quatre jours. L’impression qu’Edgard, Marie et Nathalie ont rapportée de Livet, c’est que c’est "une magnifique propriété, qui renferme les élé-mens d’une belle et charmante habitation, mais que tout y est à créer; que ce sera une affaire de dix ans, au moins (ce qui n’est pas un mal); que la maison actuelle peut se supporter provisoirement, mais qu’elle sera impossible quand le dehors sera dessiné et arrangé, et ils ne croient pas qu’on puisse jamais en faire autre chose que des communs. La tour leur a donné dans l’œil ainsi que les arbres dans la cour, et lé bois qui avoisine la maison ; celui au delà des platanes leur a paru de toute beauté. Ils ont, au reste, très mal vu, car la pluie les a pris à plu sieurs sieurs reprises ; tout était trempé, glissant, boueux. Le garde leur a dit qu’à la demande d’Émile, le conseil municipal avait décidé que le chemin qui passe le long de la maison et du bois serait supprimé, si c’est Émile qui achète Livet; le pays est dans une vive anxiété au sujet de la vente ; on désire ardemment votre suzeraineté et on craint beaucoup d’autres acheteurs.

Le plus clair de l’affaire est qu’il faut vous arranger de votre mieux dans la terre que vous achèterez, pour y vivre agréablement de ses produits.

A Livet, vous aurez du poisson, du gibier, du laitage, des produits de basse-cour, etc., etc. Vous y dépenserez peu. C’est Paris qui gruge. Moi, dans peu de temps, je serai forcément clouée à Paris, à cause de ton père, et j’y resterai jusqu’à ce qu’il plaise au bon Dieu de me rappeler à Lui.

J’espère que tu pourras me donner de tes nouvelles demain samedi et quelques détails sur ta santé, sur les enfans, ton voyage, les parens et amis de Paris. Je crains Paris pour la correspondance : on n’a jamais le temps d’écrire. Adieu, ma chère Minette…



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Les Nouettes, 2 octobre 1859.


Je reçois ta pauvre lettre au crayon, chère Minette ; je t’en remercie d’autant plus que je te sais si souffrante. Ton père et Elise te trouvent extrêmement changée ; Élise est même inquiète de ton état de santé… Il paraît, d’après cela, que le changement d’air ne t’a fait aucun bien.

Je sais que tu devais voir M. Tessier; mais que peut faire M. Tessier contre un état provenant d’une longue et grande fatigue? Et que pouvons-nous faire tous, que de te plaindre et souffrir avec toi? Je te remercie, chère petite, de tous les détails que contient ta lettre, malgré ton état de souffrance. En t’écrivant pour ta fête, j’ai emmêlé les deux événements de ta naissance et de ton voyage du Tréport à Paris et je me suis figuré que les deux n’en faisaient qu’un et que tu voyageais le jour de ta naissance ; l’erreur n’a duré que les instants d’absorption de la lettre, et, le jour même, le grand jour, le rr octobre, tu n’as pas été oubliée pendant la messe, à Aube. Le curé vient dire la messe ici les mardi et vendredi; le beau temps est engageant, les autres jours, pour les sorties matinales. Mes journées se passent en petites et grandes promenades ; ma correspondance a peine à se faire et je ne sais quand je pourrai commencer, continuer et finir le Triomphe du Pauvre Biaise. Ce n’est pourtant pas le petit Louis qui m’en empêche, car je le vois à peine un quart d’heure dans la journée et une demi-heure le soir au salon. Les petites travaillent et jouent ensuite ; mais c’est un va-et-vient dans ma chambre, ce sont des appels de l’un, de l’autre, et, comme je l’ai dit plus haut, une abondance de promenades qui me ravissent tout mon temps et surtout mon repos d’esprit.

Je me porte très bien dans tout cela, mais je n’ai pas deux heures pour écrire, en dehors de ma cor respondance. respondance. Rien de nouveau ici. Nathalie doit faire son service à la rentrée de l’Impératrice ; elle sera à Paris la veille pour recevoir l’Impératrice à la gare et commencer son service. La gouvernante part la semaine prochaine ; sauf le piano, ce sera un bon débarras ! Quelle personne inintelligente et peu naturelle! Adieu, ma très chère Minette… Merci des bonnes nouvelles de mes gros petits amis; ils sont mieux casés comme ils sont, cette année-ci. J’embrasse ces chers amours et j’embrasse le père des amours…

Ta caisse grise est partie hier… La caisse était horriblement faite; je l’ai un peu arrangée, mais tout était chiffonné et abîmé, surtout la robe de mousseline à raies cerise.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Les Nouettes, 4 octobre 1B59.


Ma pauvre petite, tu es malade tout à fait; la fièvre et le mal de tète ne sont plus des accidents de grossesse, mais l’indice d’un état inflammatoire exaspéré par l’air irritant de la mer et par les grandes chaleurs. Tes crampes d’estomac tiennent aussi à cet état d’irritation générale; heureusement que tu es entre les mains de M. ’fessier et sous la garde affectueuse de la hnnnc Elise. Je suis tourmentée et affligée de ton état de souffrance, ma pauvre Minette ; j’ai communié ce matin à ton intention ; la faiblesse de ma prière aura été fortifiée par la puissance de N.-S….

Je ne dis rien du renvoi du ministre piémontais, sinon qu’il aurait dû être exécuté depuis deux ans ; que le roi Galantuomo (gredin!) aurait dû être excommunié avec tous les siens, et que notre Empereur aurait dû recevoir depuis longtemps un avertissement particulier, confidentiel, mais sévère. On aurait dû lui rappeler les malheurs de l’Oncle, depuis sa révolte contre le Saint-Siège et ses duretés personnelles envers le Pape. — Nathalie a tous les jours mal à la tête; Henriette va bien enfin. Les petites t’embrassent et te regrettent. Adieu, ma chère Minette chérie, je pense à toi cent cinquante fois par jour; si tu veux t’épargner la fatigue d’une lettre, je t’en enverrai une toute faite pour la sœur de Saint-Charles[93]….

J’embrasse ton secrétaire[94], auquel je n’écrirai que demain ; je n’ai pas le temps aujourd’hui.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Les Nouettes, 6 octobre 1859.


Je ne t’écris qu’un mot, chère petite, pour te dire combien je suis attristée et préoccupée de ton état;…, tes nouvelles aujourd’hui ne sont guère meilleures que celles d’hier que m’avait données ton père; cette fièvre persistante t’épuise… J’attends tous les jours l’arrivée du facteur avec une vive impatience, mais jusqu’ici et depuis longtemps les nouvelles sont loin d’être satisfaisantes…

Ton père et Woldemar me mandent qu’Émile te soigne avec affection et douceur; dis-lui que je l’en remercie de tout mon cœur et que je me repose sur lui du soin de te guérir. Jacques et Jeanne produisent un effet général d’admiration; personne ne m’a dit si Jeanne marchait seule : la voilà qui a treize mois; elle est dans l’âge de partir. Adieu, ma chère petite chérie….



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Les Nouettes, 8 octobre 1859.


Je te remercie, ma pauvre petite, des quelques lignes qui commencent la lettre d’Émile; j’espère, d’après ces deux jours sans fièvre, que la convalescence est commencée; j’ai été très tourmentée de cette maladie et très attristée de ton état de souffrance. Je remercie Émile et j’espère bien qu’il viendra, non à Laiglc, mais aux Nouettes, où j’ai parfaitement de quoi le loger; il aura la chambre de Gaston, et l’architecte celle de Sabine. Quelle bizarre idée à ces imbéciles de Livet de ne pas Vous laisser couper du bois la première année, et de ne pas vouloir être payés avant quatre ans!

Cette dernière clause, toute bête qu’elle est, n’est qu’un ennui, car les fonds sont si bas maintenant qu’ils ont toute chance de monter dans quatre ans d’ici; la défense d’abattre du bois retarde d’une année seulement les constructions nécessaires, comme briques, tuiles, sable, ardoises, pierres à bâtir; en attendant, on commence les fondations, on fait les caves, on arrange le dehors, on fait faire la menuiserie, fenêtres, portes, parquets, etc. Et puis on avance les travaux de terrassement; une année est bientôt passée. — Tout cela n’empêche pas que ces vendeurs sont fous d’apporter toutes ces entraves à leur vente; cela semble justifier ce que disait le curé de Saint-Jean du désir d’un des vendeurs de garder la terre en partageant avec un ami, bailleur de fonds…

Quel bel et bon article de notre ami dans l’Univers de ce matin! qu’en dit le critique Woldemar? Oblige-le de le lire devant toi.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Les Nouettes, 14 octobre 1859.


Je trouve indigne et misérable l’avertissement à l’Univers; c’est trop visiblement le résultat d’une vengeance particulière de ces mauvais Rouland et La Guéronnière. Le pauvre Empereur laisse trôner les gueux, décore les rédacteurs du Siècle et les About, laisse détrôner le Pape, piller et voler ses États par un soi-disant Galantuomo. Si j’avais seulement un jour la puissance du bon Dieu, quel ravage je ferais dans les rangs de ces gens-là et quelle position je ferais à nos amis ! et comme je ferais envisager à l’Empereur l’abîme vers lequel il marche ; lui, je le convertirais ; j’en ferais un saint Louis ! de l’Impératrice une sainte Eugénie, et de toute sa cour épurée une maison de Dieu.

Adieu, ma chère petite chérie ; je t’embrasse.tendrement; Mme R… est obligée de partir pour être gouverneur du jeune de V…, âgé de quatorze ans, en remplacement de son mari, qui part subito, pour la remplacer près de son père à elle, mourant d’une fluxion de poitrine et âgé de quatre-vingt-douze ans, qui demande sa fille avant d’expirer. Elle ne partira que demain ou après. Je serai obligée de me faire gouvernante des petites…. Je ferai de mon mieux, jusqu’au retour de Nathalie[95] ; je n’écrirai plus que des mots, car presque tout mon temps sera pris par ce devoir improvisé. Je t’embrasse tendrement, ma Minette…. Je croyais que mon petit Jacques m’avait oubliée et je suis touchée de son souvenir si constant. J’aime beaucoup les tapes de Jeanne, pour qu’on la laisse marcher seule. Que je voudrais voir cette grosse boule trotter sans aide!



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Les Nouettes, 16 octobre 1859.

Chère enfant, je commence demain mes fonctions de gouvernante, ce qui va me prendre tout mon temps, et je veux faire aujourd’hui un immense courrier pour ne pas avoir de remords pendant quelques jours, au moins….

J’écris à Élise pour la défense faite à l’Univers d’insérer les mandemens des Évèques ; le pauvre Empereur, en attaquant le corps des Évêques (car l’insulte est pour eux), ne voit pas qu’il fait la part du diable à Victor-Emmanuel son ami et à sa propre famille et dynastie. Ces deux aveugles travaillent pour la révolution, le socialisme et l’impiété ; le Pape les gêne comme chef delà religion de Jésus-Christ; et les infortunés font, sans le vouloir (mais non sans le savoir), les affaires du diable, ce grand perturbateur de tout ce qui est ordre, sagesse et bien. Pauvre Empereur ! Il avait si bien commencé! Que n’a-t-il continué jusqu’à la fin sa direction ferme, sage… et hypocrite; il paraît clairement démontré qu’il a attendu le moment et que sa vraie pensée est celle exprimée dans quelques discours révolutionnaires et dans sa lettre à Edgard Ney. Le pauvre petit prince, qui est si gentil, fait de la peine; quel avenir lui fait son père! C’est bien le cas ou jamais d’acheter des terres.

Adieu, chère enfant.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Les Nouettes, 22 octobre 1859.


Merci de ta lettre, mon enfant ; elle m’a un peu rassurée sur toi, mais ne te fatigue pas ; tu vois combien tu es faible encore et susceptible ! il te faudra des soins jusqu’après tes couches. Je suis enchantée que mon pauvre Jacquot aille bien et que son état de pleurs faciles et de grognonnerie inaccoutumée n’ait pas été le commencement ou l’indice de quelque maladie… Nous attendons Émile, qui est ou n’est pas propriétaire de Livet depuis trois heures. Il sera ici à cinq heures; ta lettre l’attend dans sa chambre; il t’aura sûrement écrit de Mortagne pour te dire ce qu’il aura fait pour Livet. Il fait superbe, mais un froid glacial; quand je suis sortie ce matin à huit heures, le thermomètre marquait un degré au-dessus de zéro. Émile n’aura pas chaud pour revenir; j’ai bien fait de lui donner la couverture de voiture pour s’envelopper les jambes.

Donne-moi une idée pour quelque chose de chaud et de facile à mettre ; un grand mantelet de drap ouaté, avec un volant en drap, serait, je crois, bon et commode; mon shall n’est pas chaud du tout; c’est du cachemire d’Ecosse, sec et mince. Il me faut quelque chose que je puisse mettre pardessus dans les grands froids, ou seul dans les températures modérées. Combien me faudrait-il de drap et de taffetas de doublure, et à combien le mètre? Tâche de me savoir cela; je me déciderai alors et je ferai faire la chose par ma femme de chambre. Ce n’est pas pressé; ne me le fais que lorsque tu te trouveras dans un magasin pas cher pour ton propre compte[96]. Je t’embrasse bien tendrement avec mes bons, beaux et chers petits.

À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Les Nouettes, 23 octobre 1859.


Chère Minette, je te félicite et je me félicite de te voir propriétaire de Livet ; j’étais vexée hier de l’avoir su avant toi et de te savoir sur le gril sans pouvoir t’en retirer. Émile paraît enchanté. Il a déjà reçu la demande de M. X…[97] pour être son régisseur (tu juges s’il l’a envoyé promener) et d’un maître maçon pour faire les bâtimens ; le second a pris le chemin du premier… En somme, il est enchanté et heureux ; moi, je le suis également de la pensée de t’avoir près de moi et d’être à ta portée en cas de nécessité… La grosse Allemande a-t-elle du moins le mérite d’apprendre l’allemand à mon Jacquot chéri, dont je devine ici le charmant aspect avec sa robe noire, ses beaux yeux brillans, ses joues roses, sa peau blanche et fine et la grâce de toute sa chère petite personne ? C’est-il vrai que tu reprends ta vieille octogénaire pour cuisinière ?



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Les Nouettes, lundi 24 octobre 1859.


Chère Minette… Émile va très bien ; il s’est administré avant de partir du pâté avec accompagnement à grand orchestre qui lui a mis du lest dans l’estomac. Il paraît que M. Lépreux, l’architecte, mange merveilleusement, comme quatre pour le moins. Il a l’air d’un excellent homme, fatiguant à cause de sa surdité ; Émile espère le rembarquer ce soir même ; je voudrais pour ce pauvre homme qu’il couchât ici et ne partît que demain. Adieu, ma très chère Minette, je t’embrasse tendrement au galop, m’étant laissée attarder. J’ai donné à Émile mon chariot, qui lui sera très commode et dont je me passe parfaitement…



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Les Nouettes, 25 octobre 1859.


Chère Minette… Je n’ai qu’une minute pour t’embrasser et pour te dire combien je suis heureuse de cette acquisition d’Émile ; je n’osais l’espérer, tant c’était charmant pour moi ! Adieu, mon enfant… Je t’envoie par Émile les charmantes lettres de L. Veuillot et une charmante lettre de mon oncle Philippe de Ségur. Tu l’ajouteras à ta collection de famille.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Les Nouettes, 29 octobre 1859.


Chère Minette, voici une lettre de ta tante Narishkine ; … Je t’ai répondu hier pour mon voyage en Bretagne, et je répète, que de même que j’ai été à Londres pour Nathalie, que j’irais en Chine pour toi, j’irai en Bretagne pour Henriette. Adieu, chère Minette…



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Les Nouettes, 31 octobre 1859.

Merci de ta lettre reçue ce matin, chère petite, et des excellens renseignemens que tu me donnes sur la nourriture et sur l’état prospère des chers gros petits; j’espère que mon Jacquot me donnera le spectacle de son gentil petit pied faisant marcher une brosse à frotter. C’est un excellent exercice pour les jours de pluie, et avec un pareil ouvrier les parquets doivent reluire comme des glaces. Troisième journée de pluie aujourd’hui; je le constate avec chagrin pour les enfans de Paris comme pour ceux d’ici. Je t’écris en colère contre mon pépiniériste qui, au lieu d’attendre que je lui demande des arbres à planter pour le jour qui me convient, imagine de m’en apporter une charge à l’instant, au beau milieu de la pluie, Bouland à Laigle, mes ouvriers sans surveillance, et moi obligée après ma lettre d’aller diriger les plantations avec une pluie battante. Dis à Émile qu’il aura son homme à bois[98], Bouland l’a vu hier; c’est un des hommes les plus entendus pour tout ce qui concerne les bois et l’achat, vente, débit, exploitation; seulement Bou-land demande qu’Émile ne lui écrive rien (à l’homme) avant d’être venu ici; alors, il lui écrira de venir lui parler; sans quoi, cet homme lui en voudrait à la Normande, c’est-à-dire à tout jamais et avec tout le venin possible. Z… ira sans doute te voir à moins que sa femme ne l’emploie trop à promener et endormir la petite: en voilà une qui avec toute sa gentillesse et sa douceur fera de son mari tout ce qu’elle voudra… J’ai oublié de te demander de ne rien m’acheter, ni drap ni taffetas ; je n’en ai plus besoin ; je me réchaufferai autrement, avec les moyens rustiques de la campagne[99]. Ne me fais pas violence là-dessus, car positivement j’en serais contrariée et gênée. J’achève de payer mes travaux de l’année; ceux venant de Paris me laisseront une queue de…, que je ne solderai que dans l’hiver.

Nous allons bien ici; on s’ennuie un peu, je crois… A la grâce de Dieu; c’est ce qu’on peut faire de mieux. Adieu, ma chère Minette; j’attendrais Émile avec impatience s’il ne devait pas te quitter pour nous rejoindre et si tu n’étais dans l’impossibilité de l’accompagner. Je t’embrasse bien tendrement ainsi que le compagnon de ta vie et les charmants soutiens de ta vieillesse… Anne est une excellente personne et très soigneuse pour l’enfant, mais c’est une Anglaise.

À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Les Nouettes, 2 novembre 1859.

Un pauvre petit mot seulement, chère petite, car il est trois heures et demie; j’ai passé ma journée à planter les arbres que m’avait apportés avant-hier le malencontreux pépiniériste, qui arrive toujours comme un inconvénient… Dis à Élise que je n’ai pas encore eu le temps de lui écrire, mais que je lui ai fait dire par Gaston qu’à la cour, l’Univers est en disgrâce complète et qu’on n’attend qu’une occasion pour le supprimer. As-tu lu l’article de Montalembert au Correspondant et à l’Ami de la-Religion} comment est-il? Henriette m’en fait un éloge enthousiaste. Adieu, chère Minette.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Les Nouettes, 4 novembre 1859.


De grâce mon enfant; calme-toi, ne t’effraye pas outre mesure, et ne terrifie pas ton père en voulant le mieux soigner. M. Tessier assure que ce n’est pas une attaque de paralysie1; au reste, ton père, ayant dû le revoir aujourd’hui, doit écrire à Nathalie

1. Mon père, retenu à Paris par ses fonctions de président de la compagnie de l’Est, avait eu chez moi, après dîner, un engourdissement causé par une congestion cérébrale si légère qu’il avait pu retourner chez lui a pied une demi-heure après. ce qu’il aura dit et prescrit. Ne va pas proposer à ton père de le loger, ce serait comme si tu lui disais : « Mon cher père, vous avez eu une attaque qui peut se renouveler d’un moment à l’autre et vous tuer subitement, et comme je ne veux pas que vous mouriez tout seul, je vous demande de venir mourir chez moi, ce qui vous arrivera beaucoup plus sûrement et plus promptement que chez vous, impressionné comme vous le serez par la connaissance du danger que vous courez (selon moi), et dérangé nuit et jour par le bruit de la rue, celui des enfans, et le changement de vos habitudes et de votre service particulier. » Il en serait presque de même si je m’empressais d’accourir; il comprendrait bien vite que l’un de vous m’a avertie qu’il pouvait finir d’un moment à l’autre et que je reviens pour assister à ses derniers moments. Je saurai demain l’avis de M. Tessier, et j’agirai en conséquence, niais pas de manière a effrayer ton père et provoquer une seconde attaque, si première il y a, ce que nie M. Tessier. Je ne l’en écris pas plus long, nia chère Minette, parce que mon œil est en trop mauvais état; il est rouge et douloureux; j’espère que ce bouton intérieur disparaîtra bientôt, car je ne puis rien faire tant qu’il est là, et quand j’écris, cet œil brûle et s’injecte tant qu’il peut. Je t’embrasse tendrement.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Les Nouettes, 6 novembre 1859.


Chère petite, je suis désolée de te savoir reprise de tes douleurs d’estomac, et bien impatiente d’avoir de tes nouvelles… Je ne puis arriver sans prévenir ton père, qui écrit hier encore à Nathalie que je ne dois pas revenir avant le 25, que l’entresol[100] est converti en garde-meuble, que la cuisine n’a pas de fourneau, etc. [101]. Arriver malgré lui à l’improviste serait l’effrayer et le contrarier considérablement. Je lui ai donc écrit à l’instant que je voulais être près de lui pour aider à son rétablissement en lui apportant le repos d’un ménage, que je le priais en conséquence de faire déblayer ma chambre, celle de ma femme de chambre et de François afin que je trouve où me poser, et de me faire savoir si je pouvais arriver cette semaine-ci, ou au plus tard au commencement de la semaine prochaine.

Mon œil va mieux ; je vois plus net. Encore deux jours, ce sera fini.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Les Nouettes, 7 novembre 1859


Chère enfant, ta reprise de fièvre et de crampes d’estomac me préoccupe péniblement en indiquant jusqu’à quel point ta santé est détraquée ; être reprise de fièvre pour une forte émotion [102], indique un grand ébranlement nerveux et par conséquent une grande faiblesse. Mais qu’y faire, sinon patienter et patiemment souffrir? C’est ce qui augmente la triste impression que me cause ta santé. J’attends demain la réponse de ton père pour décider mon retour. Je suis persuadée, chère enfant, que tu es très sincère en me disant les tendresses que contient ta lettre; je dis seulement qu’aucun de vous n’a besoin de moi comme Gaston, qui, étant aveugle, apprécie davantage Y utilité d’un dévouement tout bête et matériel, il est vrai, mais qui ne lui fera jamais défaut. Je laisse tout ce qu’il faut pour qu’Émile et M. Lépreux couchent aux Nouettes quand ils reviendront pour Livet. Ton cheval va bien depuis trois jours seulement; c’est une bête à ménager.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Les Nouettes, 14 novembre 1859.


Chère Minette, ton père me supplie si humblement de ne pas lui imposer la contrariété de mon retour précipité, que j’ai fait changer mes places à la diligence pour lundi prochain. Je te demande de débarquer chez toi et de dîner chez toi, si l’arrivée tardive du convoi ne dérange pas tes heures de repas ; dans ce cas, tu dînerais sans m’attendre et tu me garderais de la soupe, un plat de viande quelconque et du fromage ou autre chose, genre dessert. Depuis que je suis seule, c’est mon ordinaire : le matin, un ou deux œufs, selon le bon vouloir des poules, des gaudes[103] et du thé ; le soir, soupe, viande et fromage. Je suis dehors deux ou trois heures par jour, j’écris, je range, je sors, je lis et je passe mes journées sans ennui comme sans plaisir, attendant patiemment celle où je te reverrai et t’embrasserai. Tu ne me dis pas si Émile et compagnie s’établiront aux Nouettes ; en tout cas, je leur laisse les deux chambres d’enfans prêtes à les recevoir, les lits faits, le linge dans l’armoire de la première chambre, les bougies dans les flambeaux, le bois dans les paniers; la première chambre fera salon et salle à manger; la seconde, chambre à coucher. Ce n’est pas élégant, mais tu sais qu’elles sont bonnes et pourvues de toutes les nécessités de la vie. Si tu m’écris qu’ils y viennent, j’y ferai monter la vaisselle nécessaire pour trois. Vital et Bouland les serviront. Je n’irai pas au couvent jusqu’au 1er, comme le propose ton père ; je veux vous voir à mon aise et sans t’obliger à te tuer en galopant au couvent. Je trouverai moyen de coucher quelque part dans la maison, sauf à dormir entourée de meubles et de tableaux. Je t’embrasse bien tendrement, chère Minette.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Les Nouettes, 18 novembre 1859.


Chère petite, Émile est arrivé en bon état de conservation à sept heures trois quarts, gelé depuis Conches ; il a bien dîné, il s’est couché à dix heures, il a bien dormi cette nuit … Il ira à deux heures voir Baudry pour l’homme de bois ; demain seulement à Livet ; j’y ferai porter des matelas, etc.. quand il voudra. Je lui prête mon cabriolet pour l’hiver; il lui sera nécessaire pour courir. Je dine chez toi demain, samedi, et je te quitte à neuf heures pour ne pas défaire ton régime. Je t’embrasse tendrement, cher enfant, ainsi que le doux Jacquot et la pétulante Jeannette. Je suis bien heureuse de nie retrouver près de toi.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 2 avril 1860.


J’irai demain porter ta quête chez le Nonce. Rien de nouveau, sinon que l’Empereur a demandé au maréchal de Mac-Mahon s’il avait vu Lamoricière avant son départ. « Non, Sire, il est parti trop précipitamment. — Je crains que la besogne qu’il va faire là-bas ne soit pas bien facile et je ne vois pas trop à quoi elle aboutira ; mais c’est égal, ce qu’il fait est chevaleresque. » — Je n’ai pas vu notre ami Louis Veuillot et je n’en ai pas de nouvelles ; le petit Louis va mieux…. Nathalie lui a parlé des Nouettes, car il veut toujours faire ses paquets pour aller voir Jacques…. Ton père va de même, triste de ton départ, ce qui est bien naturel. Mon pauvre Jacques est parti au désespoir de ne pas t’avoir et croyant que tu restais à Paris ; son désespoir m’a touchée et désolée. Adieu, mon enfant…



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, mercredi 4 avril 1860.


Chère petite, ton oncle Léonce[104] et une sœur quêteuse de Saint-Charles m’ont retardée et j’attends Nathalie pour aller à Auteuil voir les petites et entendre Ténèbres. La consultation de Rayer a été en tout semblable à celle de M. Tessier ; seulement, il y a de plus six sangsues ce soir, et de l’eau de Vichy coupée d’eau et de vin aux repas. Il a dit nettement à ton père que s’il travaillait plus d’une heure par jour, il aurait une attaque d’apoplexie ; ton père est un peu effrayé ; il a déjà enrayé sur son repas du matin, qui a été fort modéré… Nous venons de lire dans un itinéraire de l’Allemagne que Hanovre[105] est une ville charmante, pleine de squares et de jardins, dont un d’une demi-lieue de long et aboutissant à une charmante résidence royale d’été ouverte au public ; tout le pays est un jardin continuel ; le petit y sera donc très bien… J’attends avec impatience de tes nouvelles et de celles de mes chers petits ; vous avez de belles journées ; dis-moi si Alphonse joue avec Jacques.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 6 avril 1860.

Ton père ne va pas bien ; ses sangsues d’avant-hier lui ont fait plutôt mal que bien ; ce matin, il craignait ne pas pouvoir marcher ; son engourdissement et sa faiblesse sont pis que jamais.

Notre ami Louis Veuillot n’a pas encore ses papiers; mais il a été très gracieusement reçu hier matin par le préfet de police, qui lui a dit que tout ce qui se trouvait dans ces notes ne pouvait que lui faire honneur, à lui et à ses amis, et qui lui a fait entendre que les papiers étaient entre les mains de l’Empereur.

Ta tante Galitzine viendra peut-être avec moi ; je crois qu’Angèle donnera la fourrure… pour…. Vends beaucoup de beurre, de fromage, de volailles, de bois surtout, et tu pourras avoir la fourrure. — Adieu, ma Minette chérie; depuis ton départ, je retrouve du temps pour tout faire sans sacrifier le désir le plus cher à mon cœur, de me diriger vers le n° 127 de la rue Saint-Dominique. Mon pauvre Jacquot a-t-il tout reconnu aux Nouettes? Le petit Biribi[106] les amuse-t-il ? Adieu, chère enfant.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 8 avril 1860.


Je n’ai malheureusement reçu ta lettre qu’hier au soir, chère petite… Ton père vient de recevoir la tienne, dont il te remercie et à laquelle il craint de ne pas pouvoir répondre, tant son bras est engourdi et sans force; il ne va ni mieux ni plus mal ; il fera voir l’ordonnance de M. Mazier au médecin de la Compagnie[107] et il s’en servira si la Faculté n’y trouve pas d’inconvénient. Jeudi, j’ai les Veuillot à dîner. Je suis fort inquiète de leur pain quotidien; d’ici peu de temps, ils en manqueront; leurs ennemis sont contens; ils ont abusé de leur pouvoir[108] pour réduire à la misère un des plus beaux et des plus grands esprits de France, et ils n’ont pas pu le faire plier. Si nous pouvions nous cotiser et lui assurer cinq ou six mille francs par an, il gagnerait avec ses ouvrages de quoi arriver à l’aisance… et il aurait le nécessaire assuré; mais comment lui faire accepter? . . Je donnerais mille francs par an, … les M… et les B…[109] en donneraient chacun mille, le reste ne serait pas difficile à compléter; mais qui osera le leur offrir et le leur faire accepter[110]? …

Nathalie commence ses préparatifs pour Hanovre; Paul part le i5 et elle le 20 ou le 25; il paraît que c’est charmant comme aspect de pays ; il n’y manque que du monde élégant et du luxe parisien…

Je suis très contente du mieux qu’éprouvent les enfans et du bon état de ta santé; les lettres d’Henriette sont toujours terminées par des préoccupations sur toi et tes couches ; tout l’hiver il en a été ainsi. Adieu, chère Minette…

À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 10 avril 1860.


Chère petite, ton père commence ce soir le traitement si facile de M. Mazier[111] ; la lettre d’Émile a achevé de le convaincre et il ne veut pas continuer le traitement de M. Rayer, qui lui fait plus de mal que de bien ; aujourd’hui il éprouve un tel engourdissement et un tel embarras dans la tète, qu’il craint, dit-il, d’avoir une attaque d’apoplexie immédiate. Il a donc envoyé ton ordonnance à M. Mondet[112] ; je te tiendrai au courant de l’effet qu’elle produira. Temps de chien aujourd’hui ; plus froid qu’hier et de la pluie ; j’en suis contrariée pour les pauvres enfans.

Prends garde à ce que tu écris, secrets de famille ou autres; on lit beaucoup les lettres[113] et tu sais qu’avec des mots interprétés méchamment, on peut poursuivre et condamner.

À quoi servent les épithètes brutales, sinon à témoigner de la mauvaise éducation des gens qui s’en servent et de leur peu de charité : une personne bien élevée éloigne de son vocabulaire certaines épithètes vulgaires, comme coquin, canaille, etc.

Adieu, chère enfant; plus que jamais je borne mon opposition aux prières redoublées et ferventes ; c’est la seule profitable aux autres et à soi-même… M. Naudet attend ta lettre pour partir[114] : tu feras bien de lui payer largement son voyage ; il est très gêné. Je recommande à Émile de ménager mon pauvre Gris et de le mener sagement, comme un cheval qu’on veut conserver ; ce n’est pas un coureur et il n’est pas plus entraîné que ne l’était la pauvre Jenny[115], qui aurait duré vingt ans avec un maître sage.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 12 avril 1860.


Je suis très contente que votre décision soit prise quant au bâtiment neuf; raconte à M. Naudet les dimensions de tout, afin que je sache comment vous serez ; j’aime l’espace, le confortable, mais pas l’excès du bien qui tombe dans le luxe des grands châteaux de millionnaire.

As-tu su que le meilleur domestique des R… les quitte, parce qu’il ne veut plus porter la livrée qui le déshonore depuis treize ans? Celui-là veut faire partir les autres ; c’est une débandade dans la maison ; j’avoue que j’ai la méchanceté d’en être enchantée ; voilà ce que c’est que de garder de méchantes gens qu’on paye mal et qui, après avoir tout brouillé ailleurs, brouillent tout chez leurs maîtres. Dis-moi ce que tu penses de mon chemin nouveau longeant le hangar, de mes massifs, de mes espaliers neufs. Tu me diras, quand les feuilles seront venues, si les massifs cachent un peu ce que je veux cacher et si on leur; prévoit un avenir satisfaisant. Gaston est parti ce matin pour Bordeaux et Toulouse. Tout le monde va bien.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 14 avril 1860.


Merci de ta lettre, chère Minette ; d’après ce que tu me dis du malaise que tu éprouves, tu es probablement accouchée à l’heure où je t’écris ; c’est une triste et très pénible incertitude, que j’avale tant bien que mal en cherchant à ne pas m’étrangler au passage et à ne pas annuler par une rébellion intérieure les fruits de mon sacrifice extérieur. M. Naudet, qui te porte ce mot, te trouvera, j’espère, mère d’un troisième petit tourmenteur (en attendant que les années en fassent un consolateur). Je voudrais un Paul, autant pour mon cher petit Jacques que pour père et mère, et surtout pour éviter au malheureux Émile les difficultés de la Mar-gu-erite[116].

J’ai de bonnes nouvelles de Gaston, qui marche à Bordeaux d’honneur en honneur, de triomphe en triomphe[117]

Adieu, ma chère Minette. J’ai chargé M. Naudet de me rapporter des détails sans fin sur toi, sur les enfans, sur Livet, etc. Dis à Émile de tirer de la cave du bon vin pour M. Naudet, le Côte-Rôtie, par exemple, qui est si bon, et une bouteille de Champagne à ta santé! Adieu, chère enfant. Que le bon Dieu te bénisse avec mari et enfans ! — Ton père va un peu mieux ; il a été à pied hier au Palais-Royal et est revenu à pied de la rue Saint-Florentin.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 1860.


… J’ai pris un drôle de petit domestique ; de la taille de Baptiste, mais plus grêle ; il a vingt ans. C’est le seul moyen de garder des domestiques ; petits et laids, personne n’en veut et ils vous restent bon gré mal gré; bénis le ciel de la laideur du tien.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 16 avril 1860.

J’ai une extinction de voix complète depuis.hier ; mais je vais bien du reste, sauf la toux et la gorge. Nathalie a un rhume affreux. Ton père va mieux et il commence à en convenir ; il parle mieux, il marche mieux, écrit mieux; et enfin, preuve irrécusable du mieux, il m’engage à aller passer une semaine avec toi après tes couches. Tu juges si j’ai accepté avec joie ; je laisserai passer ta fièvre de lait et je t’arriverai cinq ou six jours après tes couches ; je suis enchantée de ce congé. — Adieu, chère Minette; je répondrai à mon Jacquot dans la journée. — As-tu vu dans le Monde la lettre de L. Veuillot au Pays ? Elle est charmante.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 19 avril 1860.


Chère petite, j’ai reçu ta lettre et lu avec un grand intérêt tous les détails concernant les enfans et Livet.

Ton père continue à aller mieux, mais c’est un progrès insensible de jour en jour et pourtant sensible aux yeux de ceux qui ne le voient pas tous les jours. J’espère que nous pourrons dire bientôt : « Honneur à M. Mazier ! » Ma pauvre Minette, je crains ne pas pouvoir aller aux Nouettes… J’ai donc renoncé hier à mon petit voyage si désiré. Voilà, ma pauvre fille, comme j’ai sacrifié le repos au devoir, et comment j’ai réprimé tous mes élans de grand’mère, pour aider la fille qui s’est volontairement chargée d’une lourde croix à en alléger le poids[118]. Que Dieu m’accorde au plus tôt un séjour prolongé près de toi aux Nouettes, et qu’il rende la santé à ton père !… Woldemar est dans son lit avec la tète engagée, une mine détestable; je vais retourner chez lui à cinq heures pour savoir l’avis du médecin. Il y a trois jours qu’il est malade. Nathalie et Paul sont toujours ici.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 24 avril 1860.


Demain, chère petite, j’espère, comme tu me le fais pressentir, avoir la fin de mes préoccupations, et remercier Dieu de ton heureuse délivrance. J’aimerais mieux un garçon, mais une fille sera une compagne et une amie pour notre grosse Jeannette; c’est une compensation. Je suis enchantée que les fondations de Livet commencent à se creuser; tant que ce ne sera pas bâti, je serai inquiète de ton futur château. Il paraîtrait, d’après ton silence sur l’emplacement, que vous avez suivi le tracé de M. Naudet; vous ne pouviez mieux faire, puisqu’il est homme de goût et que la chose n’a dû être décidée qu’après tous les pour et les contre possibles. Woldemar va visiblement mieux[119] ; il mange des potages ; il déjaunit un peu; ses yeux sont bons; il a repris sa vivacité et il est très reconnaissant de ta lettre et des sentimens qu’elle exprime…

J’espère que le pauvre Alphonse va bien. Comme c’est ennuyeux que Biribi soit mort ! ne lui aura-t-on pas donné quelque fond de casserole mal étamé? Recommande bien à ta cuisinière de ne rien conserver, de ne rien laisser refroidir dans les casseroles ou bassines en cuivre; regarde toi-même dans la cuisine, dans le garde-manger, comment tout cela est arrangé; rien ne vaut l’œil du maître. Adieu, ma très chère enfant; je bénis de loin ton troisième enfant comme je bénis tous les jours les deux aînés et la mère des trois. J’envoie ce matin seulement les langues-de-chat[120]. Hier Baptiste mettait au courant mon tout petit second domestique; le tien est donc une bête? Peut-être se formera-t-il sous la haute surveillance de Baptiste.

Adieu, ma chère Minette chérie….

J’écris à mon Jacquot pour annoncer les langues-de-chat. Ton père va très bien.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 26 avril 1860.


Je suis inquiète, chère petite; pas de nouvelles hier ni aujourd’hui; peut-être est-ce un retard de la poste, mais peut-être est-ce autre chose. Si Émile est trop occupé par ses travaux de Livet, les enfans, etc., je le prie de me faire écrire quelques lignes par la bonne. J’ai fait hier part de la naissance de Marguerite à la famille intime, aux Veuillot, à M. Naudet, etc. Il me reste les Lagrange que je verrai à quatre heures.

Je n’ai pas encore vu Élise, mais elle m’a fait dire qu’elle était fort contente. Ton père va mieux : il marche étonnamment vite et d’aplomb.

Adieu, ma chère Minette ; je t’embrasse tendrement avec tous les tiens qui deviennent nombreux au détail. La petite Meg tète-t-elle bien ? Dort-elle bien ? Te laisse-t-elle du repos ? Woldemar va bien ; il mange et dort. Adieu, chère enfant. Tout le monde t’embrasse et te complimente.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 1860.

J’ai vu hier Élise chez moi, elle est très changée, maigrie et attristée; elle m’a dit t’avoir écrit hier, ce qui m’a fait remettre ma lettre à aujourd’hui…. Je suis sûre que si l’Empereur savait les illégalités et les vexations misérables qu’on emploie pour ôter à cet ennemi loyal et honorable (Louis Veuillot),les moyens de gagner son pain et celui de ses enfans. il en serait mécontent et humilié, car il y a dans l’Empereur une bonté et une générosité naturelles qui répugnent à ces vengeances mesquines et ignobles; au fond, il sait parfaitement reconnaître la grandeur et l’honorabilité du caractère de cet ancien ami[121] dévoué jusqu’à l’enthousiasme, qui est devenu un ennemi consciencieux et terrible, contrairement à tous ses intérêts temporels, et pour satisfaire à la voix de sa conscience. Ils viendront avec moi aux Nouettes pendant que j’y serai….

Ta tante Galitzine en fera autant, je crois; elle n’a pas de quoi vivre ; les Nouettes deviendront un asile et un hospice pour les personnes abandonnées….



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AU VICOMTE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 1er mai 1860.

Merci de tes bonnes et longues nouvelles, cher Émile; je suis enchantée de la beauté naissante de Margot; son œil n’est rien; c’est probablement le résultat d’une lumière trop vive le premier jour de sa naissance, ou peut-être n’a-t-elle pas eu pour circuler dans sa chambre et dans celle d’Olga le shall léger de mousseline ou de barège qui enveloppe si bien les petits enfans et qui garantit des petits filets d’air: dans tous les cas, ce ne sera pas grave ; si cela dure, je demanderai à M. Tessier l’ordonnance de l’eau qu’il a donnée à Louis[122] pour ses yeux et qui l’a guéri en trois jours…. Le temps commence déjà à se gâter ici; je crains qu’il n’en soit de même aux Nouettes. Prends garde de trop mettre Jacques dans du coton; laisse-le sortir en le préservant du froid et de l’humidité aux pieds ; dès le matin, l’air est bon à la campagne; le reste de coqueluche qu’il a n’en passera que plus vite[123]. Sabine va toujours bien de corps et d’âme et attend avec une vive impatience sa jumelle chérie[124]. Moi, j’attends avec une égale impatience le jour qui me ramènera près de vous tous.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 5 mai 1860.


Chère petite, je t’écris sous le coup d’une contrariété et d’une inquiétude; pour commencer par la dernière, Nathalie, après quelques jours de toux pas soignée, a craché le sang toute la nuit et ce matin; elle attend M. Tessier ; Paul part demain par ordre du ministre et Nathalie est ajournée indéfiniment ; ce crachement de sang est grave et annonce une rechute complète[125]. — La contrariété provient de Louise qui, à ma grande surprise, a fait tant d’objections pour mener Camille et Madeleine aux Tuileries, que je n’ai pas voulu insister et donner un ordre absolu ; mais je vois d’après cela que sa bonne volonté a des limites et que je puis sans lui faire tort la classer au rang des domestiques ordinaires et parisiens. — Je ne sais ce que vont devenir ces pauvres petites[126]… Moi, je ne suis bonne à rien, ne sortant pas depuis trois jours et ne devant pas sortir par ordre de M. Tessier; je vais mieux pourtant et je tousse moins ; je n’ai pas eu de fièvre celte nuit. — J’ai envoyé hier à mon Jacquot les gâteaux promis.

Aucune nouvelle d’aucun genre; le temps est beau et chaud; ton père va mieux; Woldemar va mieux, renonce aux Nouettes et reprend son travail au chemin de fer. Je n’ai vu aucun des tiens, ne parlant ni ne sortant depuis mon retour du couvent.

Adieu, ma chère Minette.

Jacques est-il content de ma correspondance ?



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 7 mai 1860.


Malgré que je ne t’aie écrit ni hier ni avant-hier, chère petite, tu as eu des nouvelles d’ici par mes lettres à Jacques…. J’espère que la caisse d’hier est arrivée à bon port, à heure exacte et que mes chers petits sont entrés en jouissance de leurs oranges, croquignoles et pastilles; seulement, je n’enverrai plus de pastilles parce qu’elles coûtent trop cher et que les petits ont de trop nombreux aides de bouche ; chacune des deux grandes boîtes du premier envoi auraient dû faire deux ou trois mois ; évidemment les parents y ont goûté et regoûté de façon à n’en laisser miette. Quant aux croquignoles, langues-de-chat et autres comestibles moins tentans, je les renouvellerai quand mon petit Jacquot m’en fera la commande.

Ton père va assez bien et toujours mieux ; ce qui m’irrite, c’est qu’il laisse croire que ce mieux est dû au traitement de M. Rayer, qu’il a suivi huit ou dix jours et qui lui a fait un mal si sensible qu’il me disait lui-même : « Je me sens dans un tel état et si mal, de la tête et de partout, que c’est à croire que je vais être foudroyé » (sic). — C’est alors que je l’ai fortement engagé à essayer du moyen conseillé par M. Mazier ; il l’a commencé dès le lendemain, et l’amélioration a été presque immédiate ; ses jambes se sont fortifiées et il a pu faire des courses étonnantes, vu son état récent. La tête a continué à rester embarrassée, grâce à son obstination à continuer les eaux de Vichy ; quand il a consenti à les interrompre, il s’est trouvé débarrassé de cette pesanteur en vingt-quatre heures et l’amélioration des jambes a continué. — De sorte que, lorsqu’on le félicite devant moi de s’être mis entre les mains de Rayer, je rectifie les faits ; je rends à César ce qui est à César et je proclame la science de M. Mazier ; plusieurs personnes m’ont déjà demandé l’ordonnance que tu as envoyée à ton père. Ce qui m’a causé un malin plaisir, c’est le résultat de la seconde visite (très inutile) de ton père à M. Rayer, qui l’a à peine écouté, qui ne lui a rien conseillé : « Mettez des sangsues si vous voulez ; purgez-vous si vous voulez ; continuez l’eau de Vichy si vous voulez ; etc. » De sorte que ton père a donné ses 20 francs pour rien et sans pouvoir rien rapporter de nouveau, ni de précis comme ordonnance. Il continue donc paisiblement à suivre le traitement de M. Mazier tout en se plaignant de l’inefficacité du remède. — Paul ne part plus qu’après-demain. Nathalie la semaine prochaine…

Il ne faut pas que le bon Dieu me laisse vivre trop longtemps; une trop longue vie n’est utile à personne, et souvent elle est nuisible à l’âme et triste au corps du vieillard malencontreux; pour moi, qui deviens de plus en plus sourde et aveugle, je ne puis tenir beaucoup ni même du tout à une existence infiniment prolongée.

Adieu, ma chère Minette.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 9 mai 1860.


Ennuyée de rester enfermée, de n’en tousser que mieux, de ne pas parler, etc., je t’écris un mot avant de sortir; il fait chaud et lourd, mais pas beau; la pluie menace sans cesse; j’irai chez Nathalie; je veux dire adieu aux petites, qui retournent demain matin au couvent. De là, j’irai chez Henriette avoir des nouvelles du petit Armand qui a une ortillière et un eczéma dont il souffre beaucoup par tout le corps; de là chez Elise; de là à Saint-Sulpice; de là chez Sabine, que je n’ai pas vue depuis que j’ai quitté le couvent, il y a dix jours; de là chez moi. où je ne tousserai pas plus qu’hier et peut-être moins. J’espère que tu n’as pas fait l’imprudence de te faire relever hier à Aube, comme l’a écrit Émile à ton père; quinzième jour de couches, ce serait de la haute folie. Je comprends, car j’en avais le pressentiment, les ennuis que te donne la sœur; elles sont parfois insupportables et absolues comme des pachas. — Je n’ai pas vu Élise depuis longtemps; il est probable qu’ils viendront aux Nouettes avec moi et qu’ils y resteront jusqu’en septembre, à moins que les vacances ne les ramènent à Paris en août…

J’attends les trois chapeaux, que j’expédierai demain jeudi, grande vitesse. Ne t’effraye pas si tu les trouves un peu bizarres à première vue; ils arrivent de Londres; ils sont à la dernière mode et du goût le plus irréprochable. J’espère que les tètes entreront dans les chapeaux. Mon Jacquot n’est pas maltraité ni toi non plus. — Woldemar va de mieux en mieux; depuis hier il recommence son travail à la compagnie et il s’en trouve bien; il était harassé et assommé de cette vie de flânerie et d’oisiveté. Il plaint profondément X… et autres infortunés qui se condamnent a ne rien faire.

Adieu, ma chère Minette.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 10 mai 1860.


Chère petite, j’expédie ta caisse, qui contient un chapeau en paille blanche qui regarde la petite Luche ; un, deux, trois chapeaux en paille marron; premier à Jeanne, deuxième à Jacques, troisième et dernier avec plume blanche, à toi. On les trouve charmans et si Émile ne les trouve pas à son goût, c’est que décidément il n’en a pas. Je désire non seulement savoir ce qu’il en dit, mais je te charge spécialement d’étudier sa physionomie quand on les découvrira à ses yeux.

Louise a été désolée de son méfait de l’autre jour; elle m’a dit le lendemain qu’elle en avait pleuré toute la journée, qu’elle ne comprenait pas ce qui lui avait passé par la tête, etc., etc. Le fait est qu’elle devait dans l’origine accompagner Camille et Madeleine à l’Hippodrome avec Anna qui menait Élisabeth ; Nathalie, ayant trouvé imprudent et malséant que ses filles y allassent sans homme et sans père ni mère (c’était juste), a refusé la partie au dernier moment. Quand donc il a fallu changer l’Hippodrome contre une simple promenade aux Tuileries, le désappointement d’un plaisir manqué lui a fait envisager ses devoirs de femme de chambre un jour de blanchissage et la promenade lui a semblé trop fade auprès de l’Hippodrome ; ajoute a cela que, la veille, Madeleine les avait fait enrager en traversant les rues sous le nez des chevaux….

Tout cela réuni l’a montée à la révolte, ou tout au moins à une foule d’objections qui équivalaient à un refus….

Comment veux-tu prendre une sale paysanne comme Joséphine M… ? Il vaudrait encore mieux prendre la laide Cou… ou la petite Sorette, ou la grosse et lente Fri… ou l’imbécile L…. Et le domestique Lillois, comment fait-il? Se fait-il? …

Camille et Madeleine rentrent au couvent demain; Madeleine pleure depuis hier : voilà ce que c’est que de les avoir gardées inutilement trois semaines.

Adieu, ma chère Minette ; je t’embrasse tendrement ainsi qu’Émile, que je suis très contente de savoir rétabli, et les chers minets, surtout les deux que je connais et qui m’aiment.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 19 mai 1860.


… Comment peux-tu te faire servir par une cuisinière? Cela me semble impossible et un peu ridicule; au lieu d’une économie, ce sera une dépense, car elle te gâchera tes affaires, elle repassera les velours, elle laissera manger les laines aux vers; elle laissera jaunir les dentelles et broderies, etc., etc., et elle ne saura tirer parti de rien….

Nathalie est partie hier matin, à six heures, après une journée de migraine. Ton père va très positivement mieux ; il prétend que ce mieux, qu’il avoue, n’est dû qu’au temps, et que M. Mazier n’y est pour rien. C’est de l’ingratitude, mais ce n’est pas le premier ni le seul ingrat parmi les hommes et ce ne sera pas lui qui en fermera la liste. Je ne te dis rien de la politique, puisqu’il est plus sûr de ne rien dire de tous ces nouveaux saints politiques : saint Garibaldi, saint Victor-Emmanuel, etc., etc. Quand ce nouvel Almanach sera complet, il sera toujours temps de l’apprendre.

Dis-moi si c’est ton domestique qui a arrangé ma pauvre chapelle. Je voulais que Baptiste l’arrangeât pendant qu’il était aux Nouettes ; c’eût été mieux.

Adieu, ma chère Minette.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 23 mai 1860.


… Chère petite…

J’ai reçu la lettre démon gros et j’y répondrai aujourd’hui si j’ai le temps, avant d’aller au couvent d’Autcuil, ce qui me prend toute ma journée. Nathalie écrit que l’hôtel de Hanovre n’est pas trop mal, qu’elle a bien dormi malgré les assurances écrites et parlées de Paul, que la nourriture n’est pas mauvaise, que logement et nourriture leur coûtent à l’hôtel douze cents francs par mois pour neuf personnes, que le parc est superbe, que le petit a couru dans l’herbe et s’est amusé pendant deux heures, qu’il fait un temps splendide, qu’elle devait dîner chez le Roi le jour même de sa lettre (20, lundi) : enfin elle a l’air remontée. Quelle chaleur dans les rues aujourd’hui! c’est nouvelle lune, je crois, et nous pouvons espérer un beau mois; j’en suis enchantée pour les enfans. — J’approuve beaucoup l’espacement de vos créations à Livet; seulement, je plaide pour hâter le potager ; il ne faut pas oublier qu’un potager demande à être préparé pour donner des légumes convenables; marne et fumier doivent séjourner en rendes pendant un hiver avant le bêchage et fumage définitifs. Quant au parc, on est toujours à temps pour le faire ; des chemins sont bientôt tracés, encaissés, empierrés et clinés ou ravinés. Je cherche déjà à retarder le départ d’ici de ta tante et de son excellente et assommante compagne; j’espère que son arrivée succédera à la mienne. Les Veuillot se disposent à me suivre de près ; je ne les ai pas vus depuis huit jours. Sabine va de mieux en mieux… Adieu, chère petite. Je passe à mon Jacquot.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 28 mai 1860.


Quelle faconde, chère petite ! Quelle belle et vive imagination ! Je suis enchantée de mon gentil et spirituel collaborateur ; je n’aurai plus qu’à écrire et développer. Tu peux mettre de tout : drame, contes, féerie, n’importe[127]. — Ce n’est pas toi que j’ai oubliée dans l’envoi des portraits; c’est la grosse Margot; mais je t’en apporterai.

J’accepte avec enthousiasme les livraisons de beurre, œufs, etc., de Livet, aux prix courans; si on pouvait battre deux fois par semaine, ce serait bien mieux encore. J’apporte une nouvelle et facile méthode de faire le beurre sans l’aide de personne ; il se fait tout seul ; de cette manière on peut en avoir de frais tous les jours. — Si tu peux sans te fatiguer arranger la chapelle, ce sera bien tant mieux, car je demanderais alors au curé de venir y dire la messe mercredi; je l’enverrais chercher en voiture s’il est faible ou fatigué ; j’irai mardi le lui demander. — Je voudrais déjà être partie. — Je resterai aux Nouettes jusqu’à ce que ton père me rappelle; d’après son état de santé actuel, il n’y a pas à craindre une rechute en novembre. Mais l’effet du remède ne se fait plus sentir depuis quelques jours; il faudra que je demande à M. Mazier s’il ne serait pas utile d’interrompre quelque temps pour recommencer, et par la suite d’augmenter la dose. — Je suis enchantée que tu sois contente de Jenny[128]… Le domestique seul cloche un peu, mais il pourra se former cet été. — Je vais dans une demi-heure à Auteuil pour une vente au couvent, par les pensionnaires, au profit des pauvres; il faisait horrible ce matin, il fait assez soleil à présent, mais le vent d’est est insupportable, froid et violent. Demain les petites sortent; je les verrai encore dimanche, puis je partirai. — Adieu, ma chère Minette. Marie de h… m’a remis pour Jacques une boîte de dragées du baptême d’Ida; je les joindrai aux autres trésors que j’apporte.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Mercredi, 3o mai 1860.

Chère Minette, un mot seulement, car je suis pressée à outrance. Je voudrais être partie et surtout arrivée; Paris m’ennuie par la vie agitée qu’on y mène. — Demain j’emballe et je fais partir des caisses; elles arriveront en juillet ou en août. — J’embrasse mon gros chéri que je n’oublie pas, non plus que la très chère maman et le cher papa. — 11 fait froid; le vent brise tout. J’ai des inquiétudes pour mes sapins ; duquel parles-tu ? Lequel a un air penché ? Si c’est celui de la cuisine[129], il faut l’étayer pour le soutenir et le conserver. Adieu, chère Minette.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, i5 ou 16 octobre 1860.

Un mot, chère petite, pour te dire que je suis arrivée à très bon port à cinq heures sonnant à la gare, où j’ai trouvé Nathalie et Camille qui m’attendaient depuis une minute et demie. Nous avons été tout droit chez Gaston, où nous attendait un dîner excellent. Ton père et Woldemar en étaient; ton père va très bien; son apparence est excellente. Il nous a appris le mariage de Jean pour le mois prochain ou au plus tard pour le suivant. Il l’a su par un collègue qui vient de Bordeaux, qui connaît les E… et la jeune personne, qui est ravissante, élevée à merveille; la mère est très bien; le père idem….Tout le monde approuve ce mariage et loue Jean de l’avoir provoqué. Ils sont très bien apparentés dans le Midi… Nathalie va parfaitement et ne tousse pas, Camille de même; elle rentre au couvent demain. Je rapporte des cravates aux enfans, dont une orange superbe qui leur paraîtra admirable. Pas de nouvelles politiques. Je n’ai vu personne… Je n’ai pas pu trouver pour la tante de Nouveau Testament gros caractère. Demain je referai une tentative du côté de Saint-Sulpice…. Adieu, ma très chère Minette. J’ai déjà parlé à ton père d’aller passer une dizaine de jours avec toi cet hiver….



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Jeudi, 5 novembre 1860.


Je ne te donne pas de nouvelles de mon voyage, rendu terrible par la bruyante compagnie de Mme de S… [130], car ton père m’a coupé l’herbe sous le pied (et quelle herbe! pleine de suc et de nouvelles) en t’écrivant dès le matin. Pas de nouvelles de Marie Kabiline[131], elle est arrêtée dans une auberge à Dona… (j’ai oublié le reste, je crois que c’est bourg), où sa mère tachera d’arriver et de la trouver. Woldemar l’a vue à Cologne (la mère), dans un état déplorable. C’est la tôte et la poitrine qui sont prises. L’abbé[132] est parfait sous tous les rapports ; Gaston est enchanté; le travail même est excellent; l’abbé X… est enfoncé sur tous les points. J’arrive à l’événement majeur d’hier; j’ai vu les E…. Rien de meilleur, de plus aimable que cette famille; rien de plus charmant, plus convenable, plus gracieux, plus sympathique que ta future belle-sœur! Elle n’est pas régulièrement jolie, mais elle est aussi charmante que peut l’être une femme jeune, fraîche, blanche et rose, avec des yeux charmants, un joli nez, un beau front, des cheveux superbes, une taille charmante, une bouche bien : elle est grande comme Sabine et Henriette, mince mais pas trop, grasse mais pas trop. Ils ont passé toute la soirée d’hier avec nous, de sorte que nous avons eu le temps de faire connaissance. Ils y ont vu Georges d’A…, qui est leur cousin et qui a l’air de les aimer beaucoup. Marie d’E… a été deux ans au couvent de Sainte-Clotilde pour sa première communion. Mme d’E… connaît beaucoup Sabine, qui était son associée de visites des pauvres du quartier…

Jean est heureux ! Il fait plaisir à voir. Ils devaient repartir samedi, mais quand ils ont su que tu arrivais, ils ont remis à lundi ; je crois que tu ferais bien d’écrire un mot soit à Jean, soit à sa future ; tu n’es pas embarrassée pour tourner aimablement tes lettres quand tu le veux, ainsi pour toi ce n’est pas un ennui et une difficulté, mais une occasion de succès de plus. Ton père est enchanté de l’arrivée de Jacques; il m’a remis 40 francs pour acheter à lui et à Jeanne des joujoux, qu’il remettra lui-même à Jacques. J’y verrai aujourd’hui… en poussant jusque chez X… qui se ferait pendre plutôt que de venir la première. Si elle était heureuse et riche, je la laisserais m’attendre longtemps, mais elle est pauvre… j’irai et je continuerai. Sabine va très bien ; elle t’attend avec impatience avec mon cher et charmant Jacquot. Embrasse bien ce cher Coco et la bonne grosse Margot, et le père féroce et la bonne tante. J’écrirai demain à Jacquot. Adieu, ma chère petite; aucun bon mot, aucune nouvelle digne de t’être transmise….



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, vendredi 23 novembre 1860.


Merci de ta lettre, chère petite; j’attendais avec impatience des nouvelles de ton arrivée; tu as eu une journée bien froide pour ton voyage et un lendemain bien mouillé ; j’attends Émile ce soir ; sa chambre sera ou est déjà prête pour le recevoir. Sabine a recommencé à cracher le sang, mais M. Simon, leur médecin, a dit qu’il ne fallait pas s’en tourmenter et qu’il fallait la laisser mener sa vie ordinaire, en évitant ce qui peut la fatiguer. Camille a aussi craché du sang, mais c’est l’effet de l’âge et du mouvement de sang qui s’opère en elle; elle va bien, du reste; elle est en retraite depuis hier ; je ne pourrai la voir que dimanche… . Nous sommes tristes de ton absence, ma chère petite ; tu es, comme par le passé, la joie de la maison et le diamant de notre salon. Je voudrais que les Veuillot t’arrivassent bientôt; ce sera une heureuse diversion de ta solitude.

Ce n’est pas à Kovno qu’est morte la pauvre Marie Kabiline, mais dans un village juif sur la route de Dunabourg à Kovno; elle y est encore avec sa mère et son mari qui gardent son corps en attendant la permission de l’empereur Alexandre, sans laquelle on ne peut changer de place un cadavre russe, surtout pour remmener a l’étranger. Pauvre Mme de Ii…. Quelle lin de tant d’heureux et brillants projets! . . Ton père est plus souffrant depuis ion départ, qui l’a beaucoup attristé; il dit avec raison que tu lui manques, pour la fidélité des visites, pour l’amabilité, pour l’animation, l’assiduité des soins. Le charmant Jacquot a laissé une impression admirable et bien méritée ; enfin on rend justice au mérite. J’ai fait hier 20 pages de Pauvre Blaise ; j’en suis à 275 et j’approche du dénouement. J’espère avoir fini cette semaine, surtout n’ayant pas d’Auteuil… Adieu, chère enfant. Mon petit Jacquot a dû être bien affairé le premier jour du retour.

Est-ce toi qui m’as pris dans mon album à photographies celle de Gaston debout, en manteau, le chapeau a la main droite[133]?



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 25 novembre 1860.

Je suis furieuse contre notre ancien ennemi Ir…[134], chère petite. Ne voilà-t-il pas que cet imbécile nous renvoie les lettres que nous t’avons écrites, ce qui te laisse sans nouvelles depuis ton retour! Il en fait autant des journaux, sans doute. J’écris un mot à ce sot homme et je regrette de ne pas avoir laissé Nathalie, dans le temps, le faire changer de résidence. M. Stourm lui avait laissé la facilité de faire ce qu’elle voudrait pour ce monsieur. — Émile vient de partir[135] en bien meilleur état que lorsqu’il est arrivé ; il a assez bien dormi cette nuit, sa douleur est très diminuée….

Il a mangé solidement avant de partir et il a emporté deux bouteilles d’homéopathie que lui avait ordonnées M. Tessier qu’il a été voir hier. En[136] somme il est très bien, mais pas au physique ; figure-toi qu’il a imaginé de faire tondre tout courts ses cheveux déjà trop courts et qu’il a la tête comme un genou! je suis désolée qu’on le voie ainsi pour la première fois chez les E… où se trouvera réunie la haute société de Bordeaux et des environs[137]. Rien de nouveau, sinon les bruits ministériels ; tu as vu que Fould est enfin déguerpi pour faire place à Waleski, plus en faveur que jamais, dit-on. Le ministère d’État sera scindé en deux : Vaillant aura la maison de l’Empereur ; tandis que l’autre aura les théâtres, les châteaux impériaux, etc. Hamelin de la marine va ù la Légion d’honneur, d’où part Pélissier pour commander l’Algérie. Billaut va à la justice, Laity à l’intérieur, Rouher je ne sais plus où, Delangle quelque part aussi, et je ne sais plus qui à la marine; peu importe. Le ministère de l’Algérie est supprimé et rentre dans la marine avec les colonies. Tout cela sont des on-dit excepté le premier article Fould et Waleski. — X… s’en irait et céderait la place à Z…, qui s’y déshonorera comme son prédécesseur. M. de Chambeau a obtenu un poste superbe à Alicante avec 16000 francs de traitement, des frais de déplacement, un climat charmant, un pays magnifique; je pense qu’ils sont enchantés. Il se fait quelques mariages de gens que nous ne connaissons que de nom et que j’ai oubliés; tu sais celui de Mlle M… (celle qui est peinte) avec M. de L…; elle a apporté en dot 16 millions.

Pauvre Biaise est près de sa fin, 285e page : demain ce sera fini à moins d’empèchemens, il faudra relire ; ce sera livré le 29, ou 30 et payé j’espère, huit jours après. – Adieu, ma chère minette chérie.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 26 novembre 1860.


Ma pauvre petite, tu es trop bonne de m’écrire encore, dans la persuasion où tu devais être que je ne t’avais pas encore écrit dimanche, puisque ce méchant Ir… renvoyait à Paris tes lettres adressées aux Nouettes. Je lui ai écrit, parce que c’est trop bète à lui! Je l’ai prié de vouloir bien suivre pour les Nouettes le règlement qui oblige les facteurs à porter les lettres à leur adresse, à moins d’avertissement au bureau de poste.

Tout le monde va bien, sauf le pauvre M. Cuvelier que j’ai vu hier et qui s’en va — malgré ce que disent ses médecins, — je crois qu’il est attaqué d’une phtysie soit laryngée, soit pulmonaire et qu’il n’atteindra pas le printemps ; il a quatre très mauvais symptômes, la voix caverneuse, comme enrouée ; la respiration très courte, un râlement fréquent dans la gorge, suivi de petits crachotements, et un amaigrissement sensible. Ils sont tous inquiets et ils ont raison[138].

J’ai si bien avancé mon Blaise que j’en suis à 296 etl que je le finirai aujourd’hui ; trois jours suffiront pour le relire deux fois. Je prie pour que M. Hachette le trouve a son goût et me le prenne immédiatement.

… Tu as lu les ordonnances qui remplacent Fould et plusieurs autres par plusieurs autres qui ne valent pas mieux les uns que les autres. X…, le protestant sans foi, va remplacer Billaut le Voltai-rien. Haussmann le protestant actif va prendre la place de Rouher aux travaux publics. L’infortuné Z… reste attaché à son poteau d’infamie.

Le bon Keller[139] a diné avec nous hier et dîne encore mercredi. J’évite de le faire rencontrer avec notre Garibaldien[140] car il le turlupine trop. Ledit Garibaldi a dîné avec nous samedi ; Flavie[141] l’accompagnait; elle est extrêmement jolie et agréable.

Adieu, ma bonne petite….

Il paraît certain que le renvoi de Fould fait revenir l’Impératrice dont le voyage a été motivé par l’aversion qu’elle a pour ce Juif, surtout depuis son attitude et son inconvenable refus lors de l’enterrement de la duchesse d’Albe.

J’enverrai ta lettre à ta tante lorsque j’aurai livré mon Pauvre Blaise.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 28 novembre 1860.


Je ne t’écris qu’un mot en courant, chère petite, parce que Biaise terminé depuis avant-hier six heures du soir et, contenant 307 pages doit être revu et corrigé ; c’est assez long et je veux l’avoir fini et livré demain ; j’ai aujourd’hui à aller chez Sabine, à Auteuil, et chez Marie qui a un mal de gorge violent.—J’ai à écrire aussi à Henriette… J’aime beaucoup les réflexions de Jacques sur Paris et sur Jean. Quel amour que cet enfant ! — Madame de V…[142] ne parle pas encore de se remarier, mais d’adopter une jeune personne ; heureusement que la loi s’y oppose ; elle le dit devant sa fille, la comptant pour rien dans sa vie ; je ne sais où elle en trouverait une autre meilleure, surtout une fille d’occasion. Je ne crois pas que le gendre se fâche jamais vis-à-vis de sa femme…. Au commencement l’amour-propre, plus tard l’habitude, et par-dessus tout la tendresse et la religion arrêteront et détruiront ces éclats d’humeur farouche et indomptée.

J’ai vu hier Élise chez elle, revenue de la veille au soir ; l’ami Louis était en course. On parle de décréter la liberté de la presse ; l’Univers reparaîtrait avec son Jupiter foudroyant ; les écluses longtemps contenues déborderaient avec impétuosité ; le premier article sera superbe et ceux qui suivront tout aussi beaux ; tous les rédacteurs retourneraient à leurs pénates ; C… resterait seul pour combler l’abîme créé par la pusillanimité de son maître…

L’Impératrice revient un de ces jours. On craint que Persigny ne soit appelé à l’Intérieur (il est au Moniteur d’hier) pour faire quelque grand coup qui demande de l’audace; comme un décret religieux quelconque, une suppression du Concordat, un affranchissement complet du pouvoir pontifical.

S’il donne les mains à une iniquité quelconque, malheur à eux et à leurs races! — Les nouveaux ministres valent les anciens ! Je pense bien souvent à toi, ma pauvre chère petite, et combien ta place reste et restera toujours vide dans le salon et partout: ta solitude me fait peine, car elle aurait pu être évitée avec peu de dépense de plus, en mangeant tous chez moi. Mais tu aurais été mal et les enfans sont cent fois mieux à la campagne qu’à Paris. Adieu, chère enfant.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, vendredi, 30 novembre 1860.

Chère petite, je voulais t’écrire hier ; je n’ai pas eu le temps ; mercredi j’ai trouvé Camille, toussant davantage et mauvaise mine ; je suis venue la chercher le lendemain, hier, pour la faire voir à M. Tessier ; entre la course d’Auteuil et la visite Tessier, avec attente d’une heure et demie, je ne suis rentrée qu’à cinq heures et demie passées, ramenant Camille qui doit rester chez moi jusqu’à ce qu’elle ne tousse plus ; M. Tessier lui a trouvé le poumon gauche très fatigué, légèrement engagé du haut ; en raison de son âge, il ordonne les plus grands soins, le régime le plus surveillé. C’est une longue anicroche à son couvent, au moins quinze jours. Les remèdes sont : sulfur 2000e dilution, pendant huit jours; sodium 5ooe dilution, huit autres jours ; une tasse de lait matin et soir dans son lit ; nourriture soignée de viandes bouillies ; de la bière pour boisson ; promenade par le beau temps ; pas d’excitation de jeu ni de conversation. Tu vois que je serai plus dérangée que jamais dans ma vie tranquille, qui se trouve toujours contrariée et agitée. Je livre demain le Pauvre Blaise ; je ne peux le corriger que le soir, après le coucher tardif de ton père ; j’y travaille jusqu’à minuit et demi, une heure. Ce sera fini ce soir, Camille le lit; succès complet, un intérêt immense, elle pleure depuis la seconde partie. Je commence à perdre mes inquiétudes sur l’acceptation du manuscrit…

L’excellent M. Cuvelier s’en va graduellement; Mme Cuvelier commence à s’inquiéter sérieusement, ainsi que le médecin qui s’aperçoit trop tard qu’il y a danger et qu’il aurait dû partir pour le Midi, il y a deux mois. Il n’est plus en état de supporter le voyage. Sabine va bien; ses crachements de sang sont arrêtés depuis avant-hier par la quinine. Ton père rêva bien; il se réjouit de ta visite projetée avant le printemps: il pleure d’attendrissement au récit des chasses de l’amour Jacques. Il demande les enfans avec toi. Cela se pourra-t-il ? Je n’ai pas revu Élise, je ne sais si elle t’arrive.

Adieu, ma très chère Minette. Tu t’es trompée en parlant à ton père de Marguerite ; au lieu de mettre ses grands yeux et sa petite bouche, tu as mis ses petits yeux et sa grande bouche; prends garde de retomber dans de pareilles négligences de style ; heureusement que je suis là pour les rectifier. Adieu, chérie.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, dimanche, fin novembre 1860.


Chère petite, j’ai moins de temps que jamais; le loisir et le libre emploi de mes heures semblent me fuir de plus en plus. Je suis seule pour Camille; le mauvais temps l’empêchant de sortir, je reste aussi à la maison et j’écris à Sabine, faute de pouvoir la voir. Je ne sais si Camille pourra rentrer au couvent ; l’avis de M. Tessier est que ce serait imprudent. Si Camille reste chez moi pour faire sa première communion, il me faut une personne qui vienne passer l’après-midi avec elle, de midi à cinq heures, sans quoi je suis par trop entravée dans mes occupations les plus nécessaires ; la seule licence que je me donne est d’aller à la messe de huit heures pendant que Louise l’habilie et la coiffe. J’ai écrit à Nathalie pour lui demander ce qu’elle veut qu’il soit fait et je lui propose de garder Camille, mais avec l’aide que j’indique plus haut.

Toi et les pauvres petits avez dû passer une triste journée aujourd’hui; il pleut et il fait du vent…

C’est pénible de te savoir toute seule là-bas dans une saison consacrée à la réunion.

Élise et son frère ne savent pas quand ils pourront venir; l’archevêque d’Auch[143] les absorbe ; il est à Paris. Adieu, Minette chérie.

À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 3 décembre 1860.


Émile… va bien[144] ; ses rhumatismes sont passés ; il est, comme Arthur, dans l’enthousiasme des fêtes du mariage de Jean. Il trouve sa belle-sœur charmante et l’habitation idem. Jean a tous les élémens de son bonheur; il saura en profiter. L’abbé Gambier a dit à Anatole qu’il avait été édifié et touché des sentimens que Jean a manifestés en se confessant, l’ayant fait de tout cœur et avec une foi sincère. Ce mariage sera son salut. M. Cuvelier est très mal; le médecin imbécile qui n’admettait aucun danger il y a huit jours,, a dit hier à Anatole qu’il était perdu, qu’il pouvait traîner quelque temps encore., mais que si la salivation obstinée qui l’épuise persiste, ce sera promptement fini. Gaston a parlé hier des sacremens, qui ont été acceptés avec bonheur et il l’administrera un de ces jours.

Adieu, ma chère Minette. J’ai vu Sabine, il y a deux heures; elle va bien; j’y ai été avec Camille, en voiture, malgré le mauvais temps. Ton père va bien.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, vendredi 6 décembre 1860.


Chère petite, j’avais en effet oublié de te répondre au sujet des bonnes femmes Gonsard et Ce ; j’ai écrit hier à Théodore d’acheter chez MmB Alexandre deux couvertures grises et de te demander si c’est à la femme Gonsard qu’il faut les porter, car j’ai oublié si c’est à elle que je les ai promises… . Je n’ai pas encore de réponse de Hachette, pour mon Pauvre Biaise, et je ne suis pas sans inquiétude sur le résultat de ses réflexions. Camille a trouvé, après lecture, que Biaise était trop parfait ; M. Hachette trouvera peut-être qu’il est trop pieux et qu’il prie trop. — Je vais avoir un peu plus de liberté ; j’ai une jeune personne, recommandée par l’abbé Vanhaelst, qui viendra tous les jours de midi à cinq heures pour donner quelques leçons à Camille et la promener: mais cette jeune personne n’est que provisoire, car elle est trop jeune et trop timide pour bien faire son affaire… Sabine me demande d’aller la voir aujourd’hui à une heure et demie avec Camille pour une chose importante et pressée; peut-être a-t-elle trouvé un moyen de lui faire faire sa première communion seule au couvent, en la faisant coïncider avec les soins nécessaires à sa santé. Ce serait ce qu’il y aurait de mieux… .

Adieu, mon enfant. Où en sont mes travaux lilliputiens ? Que deviennent le chemin défoncé, celui de Gaston et la marre à combler ? Et le pilage du cidre ? se fait-il?



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 11 décembre 1860.


Chère petite, je n’ai qu’une minute (lis dix, un zéro de plus ou de moins, ce n’est pas une affaire) pour t’écrire; Camille occupe toute ma journée tant en promenade qu’en surveillance et direction, et conversation.

Il recommence à faire un peu froid et pas beau; mais je sors tout de même avec Camille qui est toujours mieux après sa promenade. — Je te préviens que Mme de C… te donne de terribles démentis au sujet de Marguerite dont elle vante la beauté, les grands yeux, la jolie petite bouche et tout l’ensemble. — Connais-tu le proverbe : « Fi de l’oiseau qui salit son nid »? Je ne te dis que cela. — Adieu, chère enfant, porte-toi bien. Sois bonne, sois toi. Ainsi soit-il.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, i5 décembre 1860.


Chère petite, tu sais par ton père (et peut-être par moi; je ne sâîs si je te l’ai écrit) que Camille fait sa première ëô’mmunion à Noël, à la messe de minuit, à la chapelle de Gaston; d’ici là, je dois la mener tous les jours chez Sabine qui lui fera une instruction d’une heure; je l’attends dans la chapelle où elle vient ensuite faire une visite d’un quart d’heure au Saint-Sacrement; nous rentrons à trois heures et demie pour recevoir Mlle Hourdan[145]; j’assiste et j’aide à l’explication du catéchisme et de la lecture du Grand jour approche. Voilà pour l’après-midi; le matin, je vais à la messe de huit heures pour mon compte, je rentre à neuf; je repars à dix avec Camille pour la messe de dix heures après laquelle elle doit faire une lecture méditée d’un quart d’heure; nous rentrons vers onze heures pour le déjeuner. Tu vois qu’il me reste peu de temps pour écrire.

Au reste, je t’écris plus encore que tu ne m’écris, ainsi ta plainte n’est pas fondée. Paul doit venir chercher Camille, je ne sais pas quand, mais bien près de Noël, parce qu’ils veulent l’avoir à Hanovre pour le jour de l’an….



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 17 décembre 1860.


Chère petite… Je n’ai pas une minute à moi; cette poussée sera finie dans une dizaine de jours, quand Paul emmènera Camille…

Tout le monde va bien. J’ai après-demain un nouveau domestique : mon bourrelier s’en va bourru et bourrant; il déteste Luche et a eu avec lui une scène grossière comme la peut faire un bourrelier. (Tu sais que c’est comme bourrelier qu’il a servi dix ans M. d’A….)

Woldemar est très souffrant à Carlsruhe du foie et de l’estomac. Il revient à Noël; je suis inquiète de ce foie. Camille te prie instamment de lui répondre.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 22 décembre 1860.


Chère petite, la caisse d’étrennes est partie hier soir. Elle contient :

Une menuiserie pour Jacques.

Une orange avec une montre à répétition et autre chose (il faut appuyer et lâcher à chaque coup qui sonne).

Deux douzaines d’acteurs et je ne sais plus quoi; j’ai tout oublié.

Marguerite a une boîte de ménage en bois et autre chose que j’ai oublié.

Jeanne a une orange comme Jacques.

Une voiture Louis XIV avec quatre enfans de troupe. Un plumeau et balai comme Jacques. J’ai oublié le reste.

Pour les bonnes, un schalbien chaud.

Pour toi, ma pauvre fille, rien qu’un pauvre paquet de chocolat à la crème. Au premier paquet, je t’en enverrai encore en attendant mieux. Nathalie arrive ce soir[146] pour la première communion de Camille ; elle nous l’a écrit hier par le télégraphe ; Camille est enchantée. Paul garde les enfans. — Nathalie arrive toute seule et remmène Camille, je ne sais pas encore si c’est avant ou après le jour de l’an. Je te donnerai dans trois jours des nouvelles de la première communion qui doit se faire à la messe de minuit chez Gaston; ton père, moi, Anatole, Edgard, Cécile communieront avec Camille. M. Keller en sera aussi. Adieu, ma chère petite. Je n’ai pas reçu de vos nouvelles depuis lundi….

Il neige et il gèle ici depuis trois jours; quel froid vous devez avoir aux Nouettes !…

J’ai oublié de te dire que je gardais Vital pour moi; il m’est nécessaire, et avec lui, j’ai un horizon de sécurité que je n’aurais pas autrement. Je te le lègue après moi.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, vendredi, 28 décembre 1860.

Chère petite, me voici seule et trop libre de mes heures et de mes journées. Nathalie et ma petite Camille se sont mises en route tout à l’heure, à quatre heures, après avoir manqué le train de sept heures du matin, qu’elles devaient prendre; levées à quatre heures et demie, elles étaient archiprêtes à six heures, mais la voiture que M. Adolphe, concierge, avait commandée la veille, n’était pas venue. Il était parti avec le bagage sans s’inquiéter de cette voiture qu’il n’avait pas voulu laisser commander par mon nouveau et intelligent domestique, Frédéric; quand ce dernier a été courir après, il a fallu éveiller le cocher, atteler le cheval. Nathalie et Camille se désolaient et quand elles sont parties à six heures trois quarts, pour le train de sept heures dix, je m’attendais bien à les voir revenir, malgré la promesse d’un pourboire de dix francs. Elles sont reparties par le train de cinq heures qui leur fait passer la nuit, mais qui les fait arriver tout de même demain à deux heures de l’après-midi; le froid reprend et, malgré les fourrures, je crains qu’elles n’en souffrent. Ton père va bien; Gaston va bien et mène la vie que tu connais…

M. Cuvelier s’en va sensiblement; Gaston lui a porté deux fois la sainte communion; il est dans de pieuses et excellentes dispositions ; le médecin et la sœur qui le soignent défendent qu’on le quitte d’une minute; ils ne pensent pas qu’il puisse arriver au iour de l’an.

L’Impératrice est maigre, pâle et triste à pleurer ; elle continue à ne voir personne.

L’abbé Diringer est de plus en plus excellent et dévoué à Gaston ; il vient de terminer avec lui un opuscule : Y Église, faisant suite au Pape; Gaston travaille parfaitement avec lui; il trouve (en lui) aide, intelligence, zèle et déférence affectueuse…

Adieu, ma chère Minette.

M. de Persigny a rendu à Louis Veuillot tous ses papiers ; il a été charmant pour lui. Quel dommage que ce pauvre Persigny ne croie en rien ! il a une belle et honnête nature ; la religion le rendrait admirable.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 31 décembre 1860.


Chère petite, c’est seulement pour te souhaiter la bonne année et t’embrasser de loin avec tous les tiens que je t’écris, car je n’ai du reste rien de particulier à te dire. Le pauvre M. Cuvellier vit encore mais il dort constamment et s’endormira ainsi du sommeil éternel.

Ton père a mauvaise mine depuis quelques jours ; il se plaint beaucoup de l’affaiblissement de son bras.

Anatole Narishkine, qui a dîné hier avec nous, m’a priée de te souhaiter la bonne année. T’ai-je écrit que tu étais en deuil (si tu veux) de ma tante Tolstoï, qui est morte d’une hydropisie de poitrine ; voici la dernière lettre de ta tante Narishkine, qui a" écrit depuis à Anatole qu’elle n’avait pas été à Pétersbourg, ayant appris la mort peu d’heures après m’âvoir écrit…

Adieu, chère enfant, je t’embrasse bien tendrement en te souhaitant un 1861 plus heureux et surtout plus agréable que 1860. Puisses-tu t’établir à Livet et venir passer quelques mois d’hiver à Paris, au milieu des tiens, Ségur et Pitray…



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 2 janvier 1861.


Le scélérat Ir…[147] recommence sa persécution, chère petite ; si tu n’avais pas au 3i décembre reçu de lettre depuis le 21, c’est qu’il a jeté ou perdu celles du 22, 24, 27, 29; je t’ai écrit une dernière fois le 3i pour finir l’année; je relève les lettres d’après mon registre. De toi, j’ai reçu le 23, 25, 27. Puis hier, Ier janvier…

Dis-moi comment est Vital avec sa lèvre recousue et s’il y paraît beaucoup ? M. Cuvelier est toujours de même ; il a reçu l’extrême-onction avant-hier soir et a répondu lui-même à tout[148]

J’ai donc oublié de te dire que Hachette m’avait pris et payé avec empressement mon Pauvre Biaise.

Castelli est venu me voir pour parler des illustrations et recevoir les complimens que mérite son âne. Je vais commencer… j’ose à peine avouer le titre pour lequel il me faut une haute approbation… je commence donc le Çà et là des en/ans avec cette préface : « Le titre est ambitieux, car il est imité d’un livre fait par un grand talent, un grand esprit, un grand cœur, toutes qualités auxquelles je n’ose prétendre ni aspirer, mais il est si simple, il offre tant de facilités de composition, que je maintiens l’usurpation. Je prie mes petits lecteurs de consolider mon trône au moyen du suffrage universel dont j’invoque les bénéfices et dont ils partageront les profits. » Crois-tu que cela puisse passer sans mécontenter l’auteur du vrai Çà et là ? Voici un mot de lui, reçu hier ier janvier. Élise devait venir; elle n’est pas venue fort heureusement, car j’avais un de mes maux de tête romains et j’ai dû fermer ma porte en revenant de chez Sabine. J’ai manqué toute la famille; à dîner, j’allais mieux ; nous avions l’oncle Lamoignon, Gaston et l’abbé ; Anatole, Cécile et les enfans, M. Keller et Woldemar. Aucune réjouissance extraordinaire ; personne le soir, que l’oncle Léonce[149]. Le mariage Villeneuve se fait le 8. M. Naudet et M. Keller m’ont priée instamment de te souhaiter la bonne année, le premier avec effusion, le second avec affection et respect…

Mon Frédéric, qui sert mieux que Baptiste et qui a un genre grand monde, m’a été donné par un Georges qui est entré chez moi pour me déclarer trois jours après qu’il se mariait à Tours; tous deux ont servi ensemble pendant cinq ans chez le prince de Bauffremont comme valets de chambre et ont les meilleurs certificats ; c’est Luche qui me les a déterrés sans les connaître personnellement ; j’étais pressée par ton père qui rugissait après Edouard, encore plus portier-rustre et sale qu’en entrant. J’ai des nouvelles de l’heureuse arrivée de Camille à Hanovre; il y a eu des cris de joie effrénée. Camille a refusé d’aller à deux matinées du jour de l’an des princesses, à cause de sa première communion si récente ; c’est très bien et méritoire. Adieu, chère petite.



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AU VICOMTE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 2 janvier 1861.


Cher Émile, je t’écris un mot de remerciement pour ta bonne et affectueuse lettre reçue hier fort exactement. Ce qui m’y a le plus touchée est la manière affectueuse dont tu parles d’Olga; puisses-tu redire dans dix ans, avec sincérité et tendresse, que tu vis heureux avec elle et par elle ! Quant aux en-fans, je n’ai pas besoin de confirmation pour savoir que tu les aimes tendrement et que de toi il ne leur viendra que du bonheur.

J’écris à mon pauvre Jacques et à Jeanne ; quant à Margot, elle est trop petite…

Je ne vous ai pas envoyé Gribouille, parce que vous le connaissez ; je l’apporterai. Je ne l’ai que depuis huit jours. Il paraît qu’il a un grand succès ; on se l’arrachait chez Giroux et Cie…

Adieu, mon cher bon Émile. Ton beau-père va si bien qu’il est revenu hier à pied depuis la place de la Concorde, par les Tuileries, le pont Solfé-rino et la rue Belle-Chasse.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 3 janvier 1861.

Chère petite… Ton père va bien; la reprise du froid l’a remonté. J’ai vu hier Elise avec les enfans, venant toutes de Versailles et gelées jusqu’à la moelle.

Je t’envoie le portrait de Louis Veuillot, fait par l’ami de Mlle de Mauroy, fait d’après la vue de l’écriture, sans connaître Louis Veuillot qu"il détestait et méprisait sur la foi de ses détracteurs. Quand il a su de qui il avait fait le portrait, il a été surpris, consterné, mais il a ratifié son jugement, et depuis il a une estime particulière pour son ancien ennemi. Adieu, chère enfant, je suis pressée…. Il regèle; c’est ennuyeux.

Louis Veuillot :

Grande et belle nature.

Ame riche.

Cœur chaud.

Franc et libre dans ses opinions.

Idem dans ses sentiments.

Quand il aime, c’est largement.

Quand il n’aime pas, il néglige.

Trop grand et généreux pour haïr, il est assez fort pour négliger la vengeance.

Énergie, droiture, franchise, puissance, liberté, parole nette et hardie, voilà les côtés saillants de cette nature.

Extrême propreté. Point de luxe.

Se servant de l’argent sans y tenir autrement qu’un moyen.

Il jouit d’une belle santé.

Il a de grands yeux, surmontés de sourcils bien fournis, et un râtelier bien monté.

1855.



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AU VICOMTE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 29 janvier 1861.


Je voulais répondre dès hier à ta bonne lettre, cher Émile ; il m’a été impossible de trouver dix minutes de liberté ; revenue du couvent de la veille au soir, j’avais une foule de rendez-vous et de hors-d’œuvres qui m’ont pris toute ma journée ; je te remercie aujourd’hui seulement, cher enfant, du ton affectueux de ta lettre, sauf un ou deux petits, tout petits endroits où le vieil homme paraît encore un peu ; comme lorsque tu parles de mon antipathie pour… Sans rentrer dans la polémique de nos méfaits réciproques, je te dirai seulement que tu as pris pour de l’antipathie ce qui était du mécontentement contenu et qui se faisait jour avec plus ou moins d’à-propos et d’humeur; ce n’est pas bien du tout, j’en conviens, mais ce n’est qu’un effet et non une cause. Je suis bien contente des progrès rapides de Livet, auxquels je prends un vif intérêt, également comprimé par la crainte de paraître vouloir m’immiscer dans tes affaires qui me préoccupent pourtant de toute l’affection tion que je te porte. La joie de mon petit Jacquot, pendant sa visite à Livet, me fait espérer que tu la lui procureras quelquefois, surtout quand le temps reviendra au beau et que la terre se séchera. Olga a écrit à son père que les enfans ont pu reprendre les promenades à âne; et à propos de l’ânesse, la mère et l’enfant seront la propriété de Jacques ; les Mémoires d’un âne en font foi.

Tout Paris est occupé du procès Patterson; les lettres citées par Berryer me paraissent bien mal réfutées par l’avocat du Prince Napoléon et, si j’étais juge, je n’hésiterais pas une minute à proclamer la légitimité des droits de M. Jérôme Bonaparte. Personne ne comprend que l’Empereur ait permis le procès, à moins que ce ne soit un coup fourré à l’adresse du Prince Napoléon; en cas de mort du petit Prince Impérial, Jérôme Bonaparte et son fils Antoine seraient les successeurs légitimes au trône impérial. Ils sont bien tous les deux, surtout Antoine.— Les affaires du roi de Naples ne sont nullement désespérées; ses batteries abîment la flotte piémontaise, dont les canons admirables manquent leur effet sublime comme les Armstrong des Anglais. On dit, au ministère des Affaires étrangères, que nous allons évacuer la Syrie et Rome, d’après les ordres de l’Angleterre; que n’avons-nous Xavier de Fontaines[150] au ministère ! quelle rafle il ferait des Anglais! Je t’enverrai un livre curieux et intéressant, que demande Olga : l’Angleterre telle qu’elle est, par Kervigan. Les Anglais sont furieux de cette publication, et ils ont de quoi, en effet, car il les dévoile dans toute leur corruption…

Gaston a fait un séjour triomphal à Nantes ; les détails en sont admirables pour la population comme pour lui; je les donnerai à Olga à ma première heure de liberté. Je cours à la Madeleine pour quêter pour Saint-François de Sales. Je suis sûre que Margot est superbe et sympathique. Je finis un superbe jupon[151], mais je ne l’enverrai que lorsqu’il y en aura deux, pour ne pas faire de jaloux. J’en ferai un à Margot avec un corsage et des manches.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 3i janvier 1861.

Chère petite, en écrivant avant-hier à Émile, c’est comme si je t’avais écrit, et comme je suis très pressée aujourd’hui (chose nouvelle), je me dépêche de te bâcler quelques lignes.

Mme *** se repent de ses méfaits ; hier, après avoir très mal reçu ses enfants elle se fâche tout rouge et dit : t Voyons, mes filles, cette position est intolérable et ne peut durer; je ne supporterai pas plus longtemps l’abus que vous faites de ma position; il faut une explication et je veux l’avoir. » Et alors, elle déroule une foule de griefs incroyables auxquels Y… risposte par une masse de griefs véritables ; et, de fil en aiguille, la mère embrasse sa fille, toutes deux pleurent; Z… pleure sur sa sœur, la mère saisit les deux cous de ses deux filles, les embrasse avec effusion, les serre contre son sein redevenu maternel, leur dit qu’elle les aime, qu’elle les adore, qu’elle leur sacrifie sa vie et sa fortune, qu’elle fera des choses inattendues qui prouveront sa tendresse, qu’elle les aime tous également, qu’elle a un mauvais caractère, mais un bon cœur. Y…, enchantée, pleure et rit, embrasse sa mère et sa sœur, et le combat finit faute de combattans ; accord parfait, entente cordiale. La paix étant faite, je crois que tu feras bien de lui écrire ; ce sera la première récompense de son retour, le veau gras de l’enfant prodigue[152].

Gaston est un peu souffrant de fatigue et surtout de la journée d’hier mercredi; c’était son jour de réception, une foule telle que deux dames se sont battues, mais battues au point que Méthol allait chercher un sergent de ville pour les séparer, lorsque les autres visiteurs se sont jetés sur elles et les ont tirées aux deux coins opposés de la salle à manger. Par-dessus cette brillante réception, Gaston dînait chez un ménage dont il dirige les enfants ; le ménage est incrédule, mais ébranlé; un dîner de famille était arrangé pour hâter la conversion demi-commencée. Ce dîner se trouve être un gala de quatorze couverts occupés par dix à douze nullités ; commencé à sept heures, il n’est terminé qu’à huit heures et demie. Rentré chez lui à neuf heures et demie, fatigué, ennuyé, éreinté, Gaston s’éveille avec la fièvre et mal à la tête ; il reste chez lui ; la fièvre était passée à une heure, il espère aller bien demain. Je dîne en tête à tête avec Woldemar ; le soir, j’irai savoir de ses nouvelles. Le reste de la famille va bien. Jean et sa femme ont dîné chez nous hier ; Jean est gai comme pierrot, bavard comme un sansonnet. Marie est très gentille, gaie, aimable et causante ; elle dînait sans façon avec Cécile, Anatole et les enfans, M. Naudet, Woldemar et M. Keller. Sabine va bien ; je l’ai vue hier. Adieu, chère enfant… J’ai eu par Arthur une foule de détails intéressants sur Livet.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 3 février 1861.


Chère petite, j’ai reçu ta lettre avant-hier et j’aurais voulu te répondre le jour même, mais j’avais à combler un terrible arriéré de visites, et ces deux derniers jours j’ai couru à pied et en voiture d’une heure à six. Comme un fait exprès, les Veuillot (les nôtres) sont venus et Mme de Mosbourg[153] ; je les ai tous manques et j’ai dû me consoler en recevant les cartes des X…, jeunes et vieux ; des Y… et quelques autres dont la visite m’eût été fort désagréable. J’ai toujours oublié de te dire que je suis en lutte avec Disdéri qui a l’audace de m’envoyer encore dix de tes portraits, total cinquante, en disant que c’est le tout; il oublie les dix et les vingt de supplément que nous avons payés dans notre seconde visite.

J’ai donné des miens à la foule qui les réclamait…. Faut-il en envoyer à Henriette, à Nathalie? Les Veuillot en ont-ils, ainsi que Marie-Jean, Marie deL…?

Tu sais que S… épouse Mme veuve X… (j’oublie le nom, quelque chose comme Brosset, Bris-quet, Brasset), trente ans, deux enfants, quatre-vingt mille livres de rente, très jolie, très sage et bonnes façons. La famille est enchantée…

Élise m’a donné quelques cheveux du Pape; je t’en donnerai une douzaine quand je te verrai. Adieu, ma chère Minette. Gaston part demain pour son grand voyage du Midi; il ne reviendra que le 16. Il a admirablement prêché hier à Saint-Roch; l’autre jour à la Madeleine ; et avant, à Saint-Thomas. C’était plein comme un œuf, surtout à Saint-Roch…



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 7 février 1861.

J’ai reçu ta lettre, chère petite… Je reviens de chez Mme de C… sans l’avoir vue ; son bal a fini si tard, qu’elle dormait encore à trois heures et L… aussi. J’y retournerai demain. Je crains qu’il n’y ait échec ou incertitude[154], et je crois que M. de C… voudra plus d’argent et une position du monde plus brillante, un homme plus connu et allant un peu partout. Pourtant, père, mère et fille t’aimant bien, la fille ayant de la tête et de la raison, il se pourrait qu’elle veuille voir et juger et qu’elle entraînât le père ; quant à la mère, elle n’oserait pas dire non, si les deux autres disent oui. À la grâce de Dieu ! La petite M… serait plus facile à avoir, mais quelle différence de marchandise !

Adieu, chère petite…. J’ai un nouveau domestique de ce matin, numéro quatre. L’autre était un fripon trop bien conditionné et un paresseux par principe ; de plus, un impie.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 8 février 1861.


Chère petite, ton père a eu hier soir la répétition en diminutif de ce qu’il a eu chez toi, il y a quinze mois. C’était son jeudi2 et il ne dînait pas à la maison ; il est rentré à neuf heures, pendant que j’étais au dîner de baptême chez les R…. Je suis montée chez lui3 à mon retour, à dix heures et demie, et je l’ai trouvé couché, se sentant mieux; il a assez bien dormi, mais ce matin il est pris du côté gauche comme il l’était du côté droit, la langue embarrassée,, dans un état nerveux, agité, avec mal au cœur et marchant difficilement, en se soutenant aux meubles. Il attend le médecin de la Compagnie, le seul qu’il veuille voir. Je te dirai ce qui lui aura été ordonné, mais je ne saurai l’opinion du médecin que demain par Woldemar, ou ce soir à dîner. Je crains que son opinion ne soit la mienne et celle de tes frères ; c’est, je crois, une nouvelle attaque qui en annonce d’autres; la paralysie complète me semble inévitable avec le temps ; ce sera terrible et le chagrin abrégera certainement ses jours.

1 heure — Ton père va mieux ; le médecin lui a dit que ce n’était pas une attaque, mais la suite de la digitale trop prolongée qui avait ralenti la circulation. Il lui a ordonné quatre sangsues pour ce soir et une promenade au bois de Boulogne ; je vais l’accompagner pour l’aider à marcher.

Adieu, chère Minette, je t’écrirai demain et tant qu’il y aura quelque chose à t’apprendre. Le nouveau domestique a l’air bien et travailleur; ce n’est pas un grand seigneur comme ce Frédéric ; il est laid, mais c’est tant mieux; Désiré est bien plus beau[155].



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 9 février 1861.

Ton père va toujours mieux, chère petite ; les sangsues d’hier soir lui ont dégagé la tête et lui ont enlevé en partie l’engourdissement du côté gauche.

La promenade d’hier au bois de Boulogne lui avait déjà fait du bien; aujourd’hui, il a voulu sortir seul pour aller à confesse et faire quelques visites.

Je vous recommande bien à tous deux de ne pas mettre vos papiers avant le mois d’août, après les chaleurs de l’été; les plâtres ressuent; tout serait perdu et en loques avant un an. Si vous voulez être prudens, il ne faudra pas coucher dans le nouveau bâtiment avant le mois d’octobre ; et, en attendant, coucher dans la tour et dans les chambres qui y tiennent, en faisant nettoyer, badigeonner et boucher les fentes et ouvertures pouvant donner du vent et du froid. De jour, on peut, sans inconvénient, se tenir et manger dans des appartemens frais ; il n’y aura de sec que les mansardes qui seront bien vite séchées par le soleil à travers les ardoises. Marie-Thérèse est sevrée depuis avant-hier, sans cris et sans difficultés.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 15 février 1861.


Chère petite… Je suis inquiète pour vous tous des maux de gorge de la ferme ; prenez bien garde à l’humidité aux pieds, à l’humidité du soir, au froid à la nuque, surtout les jours de vent. N’allez aucun de vous du côté de la ferme longtemps après l’épidémie qui y règne ; défends à la fille de ferme de venir à la cuisine chercher les eaux grasses pour leurs cochons et au moindre mal de gorge fais gargariser avec de l’eau et du vinaigre. Prenez l’air le plus possible et récite pour toi et les tiens un Ave Maria tous les jours, en invoquant Notre-Dame de la Salette, en la priant de vous préserver toi et les tiens de toute épidémie,, contagion et accident. Ton père a vu hier Rayer, qui lui a dit qu’il persistait à croire que la cause du mal était dans les battements trop forts du cœur, qu’il devait prendre huit jours de la teinture d’arnica[156]… Il ne croit pas à la paralysie graduée ; il lui fait espérer une guérison complète et il l’enverra aux Eaux l’été prochain. Ton père est moins découragé. Il est enchanté de ton projet de voyage et moi aussi, tout en regrettant que les deux chers petits aînés ne puissent pas t’accompagner. Tu trouveras ta chambre prête pour te recevoir…

Que nous importe ce que disent de nous nos gens qu’un reproche souvent injuste peut irriter dans le moment? Nous-mêmes, que ne disons-nous pas d’eux quand nous en sommes mécontens? Il faut bien nous faire servir; ce que nous pouvons demander, c’est un bon service et une attitude polie ; le reste est de surérogation…

Gaston revient ce soir; son voyage a été une ovation continuelle.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 17 février 1861.


Chère petite…

Thérèse[157] toussait depuis trois semaines et était au lit avec la fièvre ; je l’avais vue la veille revenant du catéchisme et je ne lui avais pas trouvé mauvaise mine ; seulement un peu rouge… Le soir, j’y ai envoyé ; on parlait de fluxion de poitrine. Ce matin j’y ai trouvé Blache, qui trouve la fluxion de poitrine étendue sur la totalité des deux poumons ; il ne voit pas de danger, mais il considère la maladie comme devant durer longtemps ; j’y retournerai avant dîner et demain matin ; je t’en donnerai des nouvelles dans l’après-midi.

Adèle paraît calme, mais lé pauvre Arthur a les yeux gros comme le poing et il est d’une inquiétude bien naturelle, quand on pense que tout son bonheur et tout son avenir reposent sur cette enfant. Je l’ai rassuré de mon mieux ; la mine est bonne; la peau est douce et moite; la fièvre n’est pas très forte, l’oppression, pas très grande, la voix est naturelle et la gaieté soutenue ; la nuit a été bonne comme sommeil ; beaucoup de toux et de fièvre; ce soir, il y aura évidemment redoublement. Blache a ordonné un vomitif, une application de teinture d’iode sur toute la surface des poumons, au dos, aux épaules, à la poitrine ; cela remplacera les vésicatoires dont il évite l’usage. Ce soir, s’il y a redoublement, des synapismes aux pieds, aux mollets, aux chevilles, alternativement. J’espère que le vomitif aura enrayé le mal; sinon, il faudra s’armer de patience cinq jours encore et n’attendre d’amélioration que le huitième jour de la maladie. Tu trouveras le détail de sa maladie, à l’article Pneumonie, dans le Dictionnaire que je t’ai donné….

On dit que M… tient bon à épouser le duc de X…, mauvais sujet ruiné et perdu de dettes. Sa mère est désolée, dit-on, mais la fille a près de vingt-cinq ans et têtue. Mme de R… voit beaucoup le père de cette jeune beauté et le trouve charmant; en revanche, elle est furieuse contre moi qui lui ait dit avant-hier très franchement que, si elle se remariait, elle serait ruinée et abandonnée, vu qu’on l’épouserait pour son argent. En rentrant, elle a crié et sauté jusqu’à une heure du matin, empêchant son monde de se coucher. Adieu, chère petite.

Donne-moi des nouvelles de la ferme et surtout n’y va pas. Si Madeleine[158] y va, qu’elle ne touche pas les enfans en revenant et qu’elle n’entre pas à la maison. Ton père va mieux aujourd’hui.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 19 février 1861.


M. Blache a certifié aujourd’hui à Arthur que Thérèse était tout à fait hors de danger, chère petite; sa poitrine n’offre plus de symptômes alar-mans. La fluxion de poitrine a dégénéré en. bronchite et il ne doute pas que la marche de la maladie ne soit de plus en plus rassurante…

Ton père ne va pas très bien ; hier, il a présidé des comités de midi à cinq heures[159], ce qui lui a donné une mauvaise soirée; aujourd’hui, il est parti à midi jusqu’à" cfrrq fteures" et demie. Il a bien fart, d’&utaat qu’il convient lui-même de sa fatigue et du mal qu’elle occasionne. Je suis enchantée que tu arrives samedi; je prépare tout pour que tu sois le moins mal possible. Ton père a pleuré de joie quand il a su que tu venais ici samedi. Je voudrais que tu puisses rester longtemps; quel dommage que je n’aie pas une chambre de plus à te donner pour Margot…. Je ne te parle pas des affaires politiques, parce qu’elles sont trop désolantes et irritantes; le pauvre Pape sera chassé de Rome, ou massacré, ou logé an château Saint-Ange avant un mois d’ici. Et nous en verrons bien d’autres. Adieu, chère Minette. Je ne t’envoie pas tes livres qu’on ne m’a envoyés qu’hier ; je me borne à envoyer à Émile les Martyrs d’Anatole et la brochure abominable du vicomte de la Guéronnière. M… est à Mazas ; les plus compromis… sont : le fils B…, le fils M…, M. de M… et plusieurs personnes de la Cour.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 21 février 1861.

Thérèse n’a plus de fièvre, chère enfant ; elle va de mieux en mieux

As-tu su les détails de l’affaire M… ? le fils B… en fuite ; le fils M… arrêté ; une foule d’autres, terriblement compromis. M… a eu la précaution, quand il s’est vu perdu, de prendre copie de toutes les pièces et signatures compromettantes pour les personnes ci-dessus nommées, faire certifier ces pièces conformes à l’original, et de les remettre à Jules Favre pour plaider au procès. De sorte que beaucoup de gens de la Cour, dont j’oublie les noms, seront compris dans cette triste affaire. On dit l’Empereur indigné et consterné ; il ne se croyait pas si mal entouré. Adieu, ma chère Minette…. La grosse boîte de bonbons attend sa destination; il y a des petites pommes en sucre1 charmantes. Je t’embrasse tendrement, ainsi qu’Émile, Jacquot et Margot. Ces pauvres fermiers! C’est affreux ![160]

À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, mardi 9 avril 1861.


Chère petite, depuis ton départ, la maison est un désert ; l’entresol est un tombeau, le premier est un purgatoire où nous expions tous ton aimable gaieté, ton rire joyeux et ton esprit pétillant. On m’apporte ce matin seulement le cornet à piston de mon cher Jacquot ; je l’expédierai avec ton jupon de laine oublié dans l’armoire. Ton père ne va pas bien ; ton départ l’a assommé ; il a dormi toute la soirée d’hier et quand il parle de toi, il pleure. Il est bon de ne pas oublier qu’on n’est dans cette vie qu’en passant, que les heures qui s’écoulent ne reviendront plus et que la fin de toutes choses approche toujours. Les bonnes pensées donnent du courage et de la joie…

Thérèse va de mieux en mieux; elle n’a pas toussé depuis hier ; Blache ne revient qu’après-demain ; il espère constater une guérison complète.

Je suis dans un silence et un repos absolus dans mon entresol ; j’ai fait fermer ma porte et je n’attends aucune interruption, aucun cri joyeux, mais j’attends avec une extrême impatience des nouvelles de ton voyage, de ton arrivée, de l’entrevue de Marguerite avec Jacques et Jeanne. As-tu pu avoir le coupé ? et n’avez-vous pas eu froid en route ?


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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 24 avril 1861.


J’ai reçu ta bonne longue lettre, en retard de vingt-quatre heures, chère petite… J’ignore si j’aurai fini Gribouille à temps pour en recevoir le prix avant mon départ. Il me faut encore vingt-cinq jours de travail, y compris la lecture et correction; puis, la délibération de M. Hachette…

Henriette part lundi décidément: elle est encore chez le bourreau Y… et je crains qu’il ne condamne à mort une dent dont elle ne souffrait plus depuis longtemps, le nerf étant mort; il l’a plombée, je ne sais pourquoi, et a déclaré ensuite que cette dent lui ferait probablement mal et amènerait- probablement une succession d’abcès; que si elle souffrait par trop, ce qui arriverait probablement, il fallait l’arracher, seul remède possible. S’il persiste à conseiller l’extraction, puisqu’elle en souffre toujours, elle ira chez Delabarre. Y… n’est décidément bon que pour les soins de la bouche et surtout le plombage des dents ; il arrache mal ; on nous l’avait dit avant Élisabeth ; depuis, nous en sommes certains, car elle a eu la bouche meurtrie et en sang; elle en a souffert toute la journée. On (je ne me souviens plus qui) nous a raconté le soir que Y… avait fait à une petite fille de huit à dix ans (dont j’oublie le nom) un appareil de redressement de dents si torturant que l’enfanta dépéri, est tombée malade, et que le médecin appelé a déclaré qu’elle mourrait de cette fièvre nerveuse si on ne la débarrassait pas de cet appareil ; les abominables parens ayant dû y consentir, la petite s’est promptement rétablie et a retrouvé le sommeil et l’appétit.

Comment faire pour t’envoyer la brochure saisie ? Je pourrais l’avoir, mais le moyen de la faire parvenir ? Ir…[161] la saisirait. Nous allons encore une fois obéir aux Anglais et laisser achever le massacre des chrétiens en Syrie , en retirant nos troupes ; il est probable que l’évacuation de Rome suivra de près, car c’est encore à l’ordre du jour de l’Angleterre.

J’espère faire encore un livre cet été et avoir des poneys pour faire le trajet de Livet… Tu en jouiras tant que tu en auras besoin, mais il me faut au moins quinze cents francs pour l’équipage complet… Les enfants ont-ils des robes d’été ? Combien .en ont-ils chacun ? Veux-tu les ombrelles tout de suite ?

M. K… a donné à sa petite de l’eau de la Salette qui l’a ressuscitée ; elle ne devait pas passer la journée; le soir même elle entrait en convalescence; il est enchanté.

Adieu, chère petite. Henriette va demain passer au couvent la journée et la matinée du lendemain. Je suis enchantée pour Jacques de ses bottes; je voudrais voir ses gentils petits pieds dans ses grosses bottes.

À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 10 mai 1861.


Chère petite, je reçois ta lettre… X… ne sera pas la même chose que Désiré ; c’est le paysan à peine dégrossi en place de l’homme civilisé… Dès mon arrivée je dirai à Théophile de chercher une position, car celle qu’il a prise chez moi ne me convient pas. Qu’il retourne chez les C… puisqu’on l’aimait tant. S’il entend parler de quelque chose et qu’il vienne te demander ce qui en est, tu lui diras qu’en effet je cherche quelqu’un de moins paresseux, moins bête, moins lourd et moins indolent, — Cécile va décidément à Ems au mois de juillet ; elle emmène Pierre et laisse Henri et Marie-Thérèse aux Nouettes. — Tu ne me parles pas de « Montalembert » et « d’Aumale » que [e t’ai envoyés dans le caquet des enfans; l’aurait-on soustrait ? « D’Aumale » est dans « Montalembert » couverture jaune. Garde-les-moi; je n’en ai plus. « Waterloo[162] » paraît demain; s’il n’est pas saisi, tu l’auras. Tâche de me faire vendre mon âne. Émile de la ferme ou Fresnes ou Vital y arriveront peut-être ; 10 pour 100 s’ils dépassent 80 francs; 5 pour 100 si c’est au-dessous. Quand le blanc sera vendu, tâche de m’en avoir un qui trotte, qui s’attelle, qui ne rue pas ; il faudrait pour bien faire que le vieux payât le neuf… Adieu chère enfant, je t’embrasse tendrement ainsi qu’Émile et les chers petits… Gribouille a 185 pages ; je le ferai mourir ; il s’y prépare ; il sera tué en se jetant devant le brigadier contre un braconnier.

11 mai. — Chère petite, pour la dernière fois rien qu’un motet le petit format ; je t’annonce avec un plaisir féroce l’heureuse mort de Gribouille ; il n’y a plus qu’à l’enterrer et à marier Caroline avec l’ami de Gribouille, un excellent brigadier de gendarmerie pour lequel il est mort et auquel il lègue sa sœur. C’est touchant, mais pas trop ; c’est gai, mais pas trop non plus ; enfin je le trouve bien… Je t’envoie la réponse de Théophile ; Monsieur est piqué mais il ne résiste pas. Je le trouve un peu impertinent avec sa Maison Pitray. Je voudrais qu’il se piquât et qu’il partît le plus tôt possible pour que l’autre fût un peu au courant du pays avant les foins. Je t’ai dit, je crois, combien je trouvais étonnant que Théophile n’ait compté que 280 bouteilles de vin d’ordinaire quand Désiré et Godefroy en avaient trouvé 480. J’aurai cet écheveau de plus à débrouiller avec M. Théophile qui est bien content de lui-même… Adieu, ma chère minette ; le chapeau de Margot est charmant avec des fleurs des champs,



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 27 mai 1861.


Chère petite… d’après les projets primitifs, je devrais être en chemin de fer, allant aux Nouettes, à l’heure qu’il est. Paris est bien insupportable par le beau temps chaud. Élise m’a envoyé un paquet d’horribles tapisseries, et d’horribles laines pour le tapis du pauvre abbé G… ; je ne mettrai certainement pas les mains à une semblable horreur; ’ le dessin est affreux, les couleurs sont passées, mal assorties; les laines sont d’une qualité de couverture de pauvres; c’est un total épouvantable et je renvoie mon paquet avec 12 fr. 5o; c’est le prix qu’il faut payer, fait ou non. Cécile est désolée du sien mais n’ose pas le rendre. Je vais de ce pas chez M. G… et je lui dirai que je ne veux pas travailler à une chose aussi affreuse[163]

Thérèse fait sa première communion jeudi à Sain-te-Clotilde, chapelle du fond, au milieu ; c’est Gaston qui dit la messe à huit heures précises. — Adieu, chère petite, je t’embrasse bien tendrement ainsi qu’Émile et les chers petits. Si la caisse du piano arrive avant moi, fais déballer avec beaucoup de précaution… il y a beaucoup d’objets fragiles ; fais mettre le piano dans un des salons, les livres chez moi, ainsi que les joujoux : que les enfants prennent . ce qu’ils voudront, qu’ils aident à tout défaire.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Les Nouettes, vendredi 30 juin 1861.


Chère petite, les enfans vont à merveille[164]; ils ont fané hier jusqu’au soir avec des cris de joie adressés à une grenouille fourvoyée dans les foins et qu’ils ont mise dans un baquet d’où elle s’est sauvée comme de raison. Aujourd’hui ils ont eu l’intéressant épisode d’une chasse aux poules[165] à grands renforts de cris, de courses à travers les massifs, etc. Tout est calme et pacifique du reste. — Émile se sépare de Jules, auquel il a fait hier une algarade à sa façon, mais très méritée. La dignité de Jules ne lui permettant pas, malgré son jeune âge, de supporter des reproches fortement assaisonnés, il a déclaré que monsieur pouvait chercher un cocher, car il partait dans huit jours. J’ai su qu’il se rend à Paris à l’appel de Baptiste comme garçon de restaurant en attendant une place de cocher. Je plains ceux que servira ce lourd pataud et ceux que mènera ce maladroit peureux. Que ses cendres restent en paix; il n’y a plus à s’en occuper. — Quel beau temps tu as eu pour ton voyage! — Émile croit que tu feras le garçon à Paris avec Woldemar, pendant trois ou quatre jours ; ne reviens pas sans cuisinière, domestique, etc. Adieu, chère enfant, je t’embrasse bien tendrement. Ne t’é"reinte pas.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


;… Paris, 20 novembre 1861.


Ton père t’ayant écrit hier, chère petite, j’ai remis ma lettre à aujourd’hui, pour éviter l’encombrement… c’est désolant… tu te trouves entre deux extrémités fâcheuses : ou bien t’éreinter à courir à Beauffay, ou bien rester privée des secours nécessaires à toute âme chrétienne. Tu es un peu dans la position de X… ; personne près de toi pour t’épauler, et de grandes difficultés pour avoir la messe et la sainte communion. Je t’envoye mon Curé d’Ars[166] qui t’intéressera beaucoup et qu’Émile lira aussi avec intérêt et profit. — Ton père vient de lire mon livre sans titre ; il le trouve très bien, très amusant et rien à redire; il me propose-un titre que je crois bon et que je soumettrai demain à mon juge Hachette… en lui portant le manuscrit : Petite Comédie humaine. Qu’en dis-tu[167] ? Pauvre Blaise a enfin paru ; j’en mettrai trois exemplaires pour les enfans dans le paquet qui finira par peser comme une maison. — On dit qu’il se fait une réaction dans la politique : l’Empereur déclare qu’il ne veut décidément pas abandonner le Pape ni ses droits temporels ; on va partager l’Italie en trois : le roi de Naples aura tout le midi; le Pape tout le centre et Galantuomo le Nord, ce qui forme, dit-on, une voiture complète : rotonde, intérieur, coupé. — À l’intérieur, on dit que Persi-gny lasse la patience de l’Empereur en fesant des coups de tête sans le consulter, comme la dissolution du Comité Directeur de Saint-Vincent de Paul. Pour parer à ce coup de Jarnac, l’Empereur a ordonné qu’on prît l’avis de toutes les Conférences de France pour la réélection du Comité. Si c’est vrai, c’est très bien. Ton père ne sort presque plus, ce qui me prend beaucoup de temps; il ne peut pas rester seul toute l’après-midi ; il n’y a personne à Paris… Gaston revient vendredi soir, je lui porterai samedi tes 213 francs. Il va bien et a les plus grands succès d’âmes. Henriette me dit qu’elle va t’écrire quelquefois en raison de ta solitude ; dans toutes ses lettres, cette excellente fille me parle de toi et de tes enfans avec le plus grand intérêt.


Adieu, chère enfant, je t’embrasse tendrement avec les chers petits et….


Oh! ciel! qu’allais-je dire ! un shake-hands à Émile[168].



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 24 novembre 1861.

Chère petite… j’ai reçu hier ton petit griffonnage qui me fait prendre mes grosses lunettes et que je déchiffre assez péniblement, mais qui me cause malgré ses dificultés un plaisir bien réel. — Ton père va plus mal depuis quatre jours; je crois qu’il est dans une phase de rechutes quotidiennes quoique légères. Je crains qu’à la fin de la saison il ne puisse plus marcher du tout. Et pourtant il faudra bien que Nathalie aille accoucher aux Nouettes ! Et il faudra bien alors que ton père y aille avec nous[169]. – Je trouverai bien à loger tout le monde, si quelqu’un veut accepter la grande chambre là-haut, marquée je ne sais pourquoi du sceau de réprobation… Dis-moi si tu trouves un âne pour Jacquot et Cie et combien tu le payes. Fais demander au marchand de vaches, il doit connaître des ânes (à quatre pieds). Il fait beau mais froid; je voudrais savoir tes chemins empierrés et clinés ou marnés, pour que vous puissiez marcher sans difficulté. Et le potager ? Qu’est-ce qui s’y passe ? – Adieu, ma chère minette…

J’ai livré mon manuscrit à Hachette, il me donnera réponse dans huit jours, mais il est presque certain de l’accepter. – Shake-hands à Émile.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 4 décembre 1861.


Chère petite, un mot seulement[170], malgré mes quatre jours de silence. Tu es aussi un peu taciturne; tes lettres sont assez rares… Ton père me prend un temps énorme; je l’accompagne en voiture : hier depuis midi et quart jusqu’à près de quatre heures. Nous sommes allés chez ton oncle de Lamoignon qui avait déjeuné avec l’oncle d’Aguesseau, lequel est venu pour le Sénatus-Consulte ; il se trouve dans le bureau de Persigny et de Saint Napoléon ; il doit aujourd’hui même leur en dire, à les faire mourir d’apoplexie rageuse. Persigny va tout briser. Et le Prince le lui revaudra un jour ou l’autre.

Nous avons été ensuite chez N… où je retournais pour la première fois[171] ; elle était dans son lit rebondissante de graisse et de santé; elle m’a tendu la main ; j’ai dû lui tendre la mienne; elle m’a attirée à elle avec une force inutile à combattre, m’a serré le cou de ses deux gros bras et m’a embrassée cinquante fois en sanglotant; mon cœur de glace ne s’est pas fondu ; j’ai tiré sans succès deux ou trois fois ; à la quatrième je me suis dégagée, en lui demandant tranquillement si le retour du froid ne la remontait pas. Ton père qui arrivait a été comme moi saisi et embrassé ; il l’a engagée à venir dîner quand elle voudrait ; je n’ai dit et ne dirai mot à ce sujet… Il fait froid depuis hier ; il gèle et dégèle selon que le soleil paraît ou disparaît… Adieu, chère petite, je vais chez Sabine… je t’embrasse bien tendrement… J’embrasse les petits. Margot parle-t-elle? Shake-hands à Mylord of Livet-Hall. Mon Vital se gâte, à ce que m’écrit Marais, il n’aime pas le travail suivi. Je crains de devoir m’en séparer. As-tu l’âne et pour combien?



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AU VICOMTE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 5 décembre 1861.

Après avoir attendu trois jours pour te répondre, mon cher Émile, je devrais t’écrire bien carrément une bien longue lettre; mais comme toujours je suis pressée et ma lettre s’en ressentira… Elise Veuillot a déjà placé trois mille billets de la Loterie du Pape ; les lots sont tentants; ce sont tous objets précieux donnés en présent par les Rois et Princes ; ceux qui gagneront auront des objets de plusieurs milliers de francs de valeur… Je suis bien contente des progrès rapides de Livet ; même en ne l’habitant pas encore, c’est un repos d’esprit de savoir le tout achevé et de pouvoir y déposer et placer ses meubles, tableaux, livres, etc. Que Dieu favorise tes récoltes l’année prochaine ainsi que ta seconde vente de bois!… L’hiver solitaire que vous passez me contriste et me peine; les soirées sont longues, les jours sont mauvais, la maison est froide ; et rien ne vient distraire la monotonie de ces trois désagré-mens. — Notre vie de Paris n’est pas très animée ni variée, mais elle est coupée de continuels épisodes de visites et de nouvelles. J’envoie demain à Olga une petite caisse de quelques objets en retard. Pierre l’ébouriffé est pour Jacques, comme de raison ; un des paquets de bonbons pour Jacques et Jeanne; ceux de Siraudin (Monry) ne sont pas ruineux, 4 francs la livre; on les dit excellens, et de plus, Siraudin les change quand on ne les trouve pas bons. Si tu veux te mettre de moitié avec lui, tu seras en belle (illustre) et nombreuse compagnie. On dit la princesse Clotilde attaquée de la poitrine et en partance pour Turin. L’Impératrice continue sa réclusion et sa tristesse ; elle devrait aller dans le midi. Ton beau-père va bien. Adieu, cher Émile.

AU VICOMTE ÉMILE DE PITRAY


Paris, décembre 1861.


Les Parfums[172] paraissent la semaine prochaine. – Ton père va de même, tantôt mieux, tantôt plus mal, mais au fond, son état a certainement empiré. Rien de nouveau ; la famille va bien ; la politique va mal comme d’habitude; la bonne farce du budget restreint finira, dit-on, par le vote négatif du Sénat qui, plein de confiance dans l’économie de l’Empereur, rejette avec indignation l’entrave apportée par le Sénatus-Consulte. On dit que nos quarante mille hommes à Rome doivent soumettre les États napolitains, les délivrer du joug des brigands et les rendre à la vraie liberté représentée par le Piémont. L’un dit blanc, l’autre dit rouge et l’Empereur ne dît rien. Puisse-t-il penser beaucoup et penser bien!—Adieu, ma chère minette…

J’ai écrit a Marais de t’envoyer tous les bons ânes à vendre. Quel dommage que je n’aye pas d’idées ! J’aurais le temps d’écrire un volume pour le mois de février. Mais le cerveau est vide. Amitiés à Émile. Le brave Naudet est plus siècle que jamais.




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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, décembre 1861.


… As-tu reçu les Parfums de Rome ? Mme d’Esgrigny qui sort d’ici a le sien depuis quatre jours; moi, je vais l’envoyer acheter chez Gaume et, si tu n’en as pas, je t’en enverrai un. Mme d’Esgrigny me dit que c’est très beau, mais que ce sera moins acheté et goûté que Çà et Là, à cause de sa sublimité : c’est de la haute poésie chrétienne. — Rien de nouveau pour Saint François de Sales, mais on pourchasse les missions des faubourgs[173] en défendant la distribution des bons livres et en vexant dans les détails. Saint-Vincent de Paul n’existe plus. On commence une croisade contre les frères et l’enseignement des prêtres et religieux. L’Ami de la religion a été vendu 120000 francs. L’abbé Sisson y est resté ainsi que le fretin de la rédaction. Nous avons l’abbé Cognât pour premier vicaire à Sainte-Clotilde… Adieu, chère enfant, je prie sans relâche pour que le bon Dieu t’accorde des couches heureuses. Quel ennui que cette distance de l’église !



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, décembre 1861.


Je crois avec lui[174] que tout cela finira par la destruction complète des œuvres de charité; on défendra même les prédications individuelles; on traquera le culte catholique dans tous ses moyens de propagation et probablement on arrivera aux individus après avoir poursuivi les choses. On commence à parler de la suppression du traitement des Evêques et des Prêtres et on y arrivera. On a déjà émis la prétention de l’État propriétaire des églises, des ornemens et objets du culte; les tribunaux, plats comme punaises, jugeront comme le voudra le gouvernement. Les préfets plus plats encore exécuteront et au delà tout ce qu’on voudra. Voilà la perspective[175]. – J’espérais que tu me donnerais aujourd’hui des nouvelles de la pauvre Jeannette ; tu lui as sans doute fait boire un peu d’arnica et tu lui as fait prendre des bains de pied d’eau et de savon[176]. – Adieu, chère minette ; j’ai oublié de te demander si tu avais reçu les prix de l’épicier Vas… qui est gros et honnête ; c’est celui de Gaston. – J’ai oublié de te redemander ce que tu voulais pour les pauvres; que veux-tu et pour combien d’argent? – Je t’embrasse bien tendrement avec les chers minets. Je suis bien aise de la simplicité du traitement de Jacquot ; je craignais quelque idée sublime et improvisée de M. Mazier.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 24 décembre I861.


Chère petite, je voulais t’écrire hier; j’en ai été empêchée par beaucoup de choses et de personnes… Saint-Vincent de Paul relève la tête ; M. Boitelle, préfet de police, a fait dire ou a dit à M. Baudon, Président du Conseil de l’œuvre, qu’on les autorisait à se reconstituer comme par le passé, à la seule condition qu’on élaguerait du Conseil MM. Keller, Lemercier, Cochin, de Riancey et un cinquième que j’oublie. Ce dernier ne méritait, ce me semble, ni cet excès d’honneur ni cette indignité; tu juges comme il est fier d’être mis au rang de Keller! Le Conseil de l’œuvre trouve qu’on n’a pas plus le droit d’exclure des membres que d’en imposer. Us ne savent que faire, d’autant que les premiers offrent leurs démissions, mais le dernier tient mordicus à rester. On ne sait comment se terminera l’affaire; mais ce qui est certain, c’est que le gouvernement Persigny est embarrassé de la sotte voie dans laquelle il s’est engagé et qu’il cherche à en sortir le moins honteusement possible. — Je viens d’être interrompue par Adèle et Thérèse qui venaient me remercier pour le Gribouille que j’ai envoyé avant-hier ; tu auras le tien par la poste; je te porterai les deux autres…

À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 3 janvier 1862.


A la bonne heure ! voilà un âne bien élevé qui se présente le jour de l’an! J’espère qu’il n’a pas tardé à revenir tout harnaché et que les heureux petits n’ont pas manqué de s’en servir. Je crois, chère petite, que tu as tort de les enfermer par un si beau temps parce qu’il fait froid. La gelée ne doit empêcher de sortir que les enrhumés ; c’est un temps sain et fortifiant. Le petit Louis sort à Hanovre par un froid de 10 degrés ; il fait des boules de neige ; il a chaud toute la journée après sa promenade et c’est son meilleur temps comme santé. Les enfants pourraient sortir au moins deux fois, de dix à onze et d’une heure à deux ou trois, Marguerite également, mais moins longtemps; seulement il faut les préserver du froid en les vêtissant bien et en leur mettant des chaussons à semelles par-dessus leurs bottines. Ceci est essentiel.-Ici les petits enfans sortent malgré la gelée. Marie-Thérèse sort tous les jours et ne s’en porte que mieux. Avec l’âne, vous pourrez aller à Beaufai tous les jours; ce sera pour toi aussi une facilité pour la messe de la semaine. Je suis enchantée de la joie des enfans et de la tienne; quand je serai aux Nouettes, j’en achèterai un pour la petite population qui y habitera; j’espère tomber heureusement pour le second comme pour le premier. Quant à la voiture, je la commanderai à Coulbeuf quand j’irai à Livet. Dis à ton cocher qu’il fasse attention au collier qui sera peut-être trop petit et qu’il faudra allonger sous peine de ne pas pouvoir faire avancer Cadichon ; car en tirant, le collier l’étranglera assez pour lui donner l’envie de reculer, ou de prendre le pas. J’ai vu plusieurs équipages à bricoles à Paris, entre autres celui de Mme de Persigny, qu’elle mène elle-même… Adieu, ma chère minette; ton père va beaucoup mieux, il sort comme avant et peut aller à pied assez loin. . -



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 26 janvier 1862.


Un mot, ma pauvre chère petite, avant de déjeuner et de partir pour des courses énormes de temps et de distance : Sabine, Saint-Sulpice, ton oncle Raymond pour le féliciter[177], ton oncle de Lamoignon qui est tombé il y a trois jours et s’est blessé à la figure et au genou; il ne peut pas sortir. Je te remercie; chère enfant, de ta bonne et affectueuse lettre ; tu sais que je partage ton chagrin de notre séparation; c’est un lourd poids pour mon cœur et un sujet de tristesse continuelle; aussi ai-je peu joui de mon retour en pensant à toi et aux chers enfans ; leur chagrin me hante; ton isolement me poursuit ; je n’ai pu m’endormir qu’à deux heures passées…

Auguste de Caumont a crié au prince Napoléon en lui montrant le poing : « Vous êtes une canaille. » M. de Lawestine lui a crié : que s’il avait le courage d’accepter un duel il était son homme. Il y a eu de tous côtés des apostrophes terribles. L’Empereur l’a forcé de se rétracter le lendemain pour ce qui regardait l’hérédité et la dynastie napoléonienne. — Mon voyage a été bon, pas trop froid ; l’arrivée exacte.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 5 février 1862.


Je ménage tes yeux et je ménage mon temps, ma très chère petite, en prenant ce petit format. Quel bonheur que la venue de ce garçon auquel je ne reproche que trop de force puisqu’il t’a fait tant souffrir, le petit coquin ! Je t’embrasserai mardi matin ; car je coucherai lundi aux Nouettes où je ferai quelques affaires, et je t’arriverai après-midi. Tout le monde est enchanté de ce garçon[178]. Je remercie bien Émile de ses lettres quotidiennes ; c’est bon et aimable à lui. Le temps est admirable de douceur ; je voudrais que tu eusses la même température pour le temps où tu pourras sortir. N’écris pas trop tôt à cause de tes yeux. Quel ennui que cette garde ronflante et tapageuse ! Tu as du guignon pour tes gardes !… Sabine et Marie Donat[179] te félicitent et jubilent pour toi. — Ton père ne va pas mal. Adieu, chère minette, j’écris à ta tante Galitzine. Ne te tourmente pas de mon établissement chez toi; j’apporterai des Nouettes ce qu’il me faut pour ma toilette et mon oreiller de rigueur; un lit dur, je ne demande pas autre chose.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 27 février 1862.


Chère petite, j’ai couru hier comme je te l’avais annoncé, d’une heure à cinq heures et demie. J’ai évité un immense gala d’enfans chez Mme de Verdonnet, un séraphin d’une heure et demie à trois heures, goûter, second séraphin de quatre à six heures. Nathalie et Cécile y menaient leurs enfans ; il y avait deux cent cinquante personnes, dont plus de cent enfans, dans la grande galerie éclairée à giorno, sans air, une chaleur à mourir. Nathalie a tiré les siens et ceux de Cécile, de cette fournaise, à cinq heures. Louis s’est beaucoup amusé ; j’ai bien regretté mon pauvre Jacquot, Jeanne et les autres. …Demain je recommencerai mes Deux Nigauds que ton père espérait voir très avancés. Que Dieu me vivifie l’imagination, afin que je puisse les terminer avant le Ier mai; Sabine va assez bien; elle a beaucoup demandé de vos nouvelles à tous et elle te fait dire que, de compagnie avec Marie Donat, elle, prie pour toi et les tiens… J’ai vu ton oncle d’Aguesseau qui reçoit les félicitations de tous les partis, sauf Celui du Siècle et du gouvernement. Thiers, Guizot, Benoist, Montalembert, Mérode, Barthe, Larochejaquelein, etc., etc., ont tous écrit ou mis des cartes avec félicitations et remercîmens. Il triomphe. Ta tante jubile, les enfans aussi. A la chambre des députés, ils sont en effervescence de l’affaire Montauban et de la lettre de l’Empereur, adressée à des valets et parfaitement inconvenante. Ce pauvre Empereur semble avoir perdu tout ce qu’il avait de grand, de ferme, d’intelligent, etc. On fait sottise sur sottise. Pauvres nous, car c’est sur nous que retomberont en définitive les fautes de l’Empereur. Il y a eu deux journées de petites émeutes rouges; on criait : à bas les prêtres ! à bas Ségur d’Aguesseau ! Les sergens de ville ont suffi pour dissiper les attroupemens payés par le Siècle; on a voulu faire un charivari à ton oncle sous ses fenêtres; la police l’a empêché. L’Impératrice est si désolée et outrée du prince Napoléon et du rôle du gouvernement, qu’elle ne paraît plus et qu’elle s’est fait excuser au dernier petit bal de lundi; ses yeux étaient si gonflés qu’elle ne pouvait pas se montrer; elle seule, dans la maison, prévoit la chute de l’Empereur et de son fils…

… Ton oncle d’Aguesseau te prie d’excuser le retard de sa réponse; il réserve ses facultés pour le travail nécessaire à la lutte ; il te répondra quand le repos lui sera acquis; il a plus de cent lettres à répondre. Je t’embrasse bien tendrement avec les chers petits… Shake-hands à Émile…



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 2 mars 1862.


Chère petite, je suis bien fâchée de l’accident arrivé à ton pauvre œil ; il aurait pu être grave ; grâce à Notre-Dame de la Salette, tu en as été quitte pour vingt-quatre heures de souffrances et d’inquiétudes; je regrette de n’avoir pas été là; peut-être aurions-nous pu à deux te débarrasser de tes fragmens de démolition. — Je suis débordée de toutes sortes d’occupations ; dans une heure, je vais quêter à Saint-Thomas pour Saint-François de Sales; j’ai rassemblé 430 francs, le généreux Veuillot m’a donné 100 francs… Demain je vais chez Sabine et à l’appartement d’Henriette pour tout arranger ; il y a plusieurs changemens de meubles à faire et de la vaisselle de toilette à acheter. Henriette arrive à, quatre heures et demie après-demain ; j’irai la recevoir. Je n’ai pu écrire mes Nigauds que deux fois ; j’en suis à cinquante-cinq pages ; encore deux cent cinquante à faire, hélas !… Je suis découragée par momens… Ton père ne va pas très bien… il parle d’aller à Luchon avec ton oncle de Lamoignon, si Rayer l’y envoie : ce serait fort heureux pour lui, car il s’ennuierait ailleurs.

Le prince Napoléon a complété son discours de la semaine dernière ; il est difficile de croire que l’Empereur ne marche pas d’accord avec lui. Lundi dernier, on criait et vendait le premier discours dans les rues. Pauvres gens ! On les plaint comme on plai gnait l’aveuglement des bourreaux de N.-S. – Hier soir Mme B… et Julia sont venues en costumes, allant au bal Morny ; Julia était charmante en Bohémienne, avec de la poudre d’or dans les cheveux. Mme B… était ravissante en marquise Pompadour. Madame de G… danse et veille comme une folle ; hier elle est rentrée à sept heures du matin ; aujourd’hui à six heures ; les autres jours elle rentrait sagement à trois et quatre heures. L’autre locataire en fait autant; le portier est sur les dents; il ne se couche plus. Ceux-là encore sont : Pauvres gens! La famille va bien… Adieu, ma chère minette; l’heure approche, ainsi que mon supplice de quêteuse. Je suis malheureusement associée à des élégantes de la Cour et du faubourg. Je t’embrasse bien tendrement ainsi que les chers petits; tu me diras dès que Paul commencera à sourire. Jacques a-t-il son pic ? Et les bêches ? Je regrette de ne l’avoir pas vu mener son banneau. Amitiés à Émile. Nathalie t’embrasse et te remercie de ta lettre.

J’ai une bonne Histoire Sainte pour toi; seulement il faudra qu’en la lisant tu changes quelques mots trop forts pour un enfant.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 20 mars 1862.


J’ai vu hier Sabine qui m’a lu ta lettre; je savais déjà par Woldemar l’ennui nouveau qui te menace, ma pauvre fille; il est probable que ton domestique et sa femme s’ennuient à Livet ; et au fait, c’est dur de ne jamais avoir la distraction d’une course à la ville ou au village, d’une emplette à faire, d’une conversation, d’une promenade, etc… Ce qui est plus difficile à remplacer, c’est la cuisinière ; comment feras-tu? Il te faudrait une sainte anachorète pour vivre dans cet endroit écarté, loin de ses amis et connaissances et en proie au mauvais caractère d’A… (la bonne des enfans).

Mme X… a dit hier en confidence à ton père que sa fille la désolait; elle s’est engouée d’un petit secrétaire d’ambassade qui n’a rien qu’une assez jolie figure; elle le veut à toute force et refuse un très joli monsieur qui la demande et qui aune bonne position sociale, 60000 livres de rente et vingt-sept ans ; l’autre en a vingt-quatre (ans, pas rente) et n’a que son traitement de 5 ou 6000 francs. On tourmente la pauvre fille qui pleure et qui dit non; le père dit non de son côté quand elle lui parle de son secrétaire ; mais ton père croit que l’excellent homme finira par dire oui et qu’il prendra le jeune soupirant comme associé en cotons… Henriette est éreintée et change de bonne ; son Allemande soigne mal le petit et déteste la petite Henriette ; c’est de plus une vieille princesse déclassée, paresseuse….



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, mars 1862.


… Mlle X… épouse M. C…, mal au physique, mal au moral et sans aucun avantage d’aucun genre. Sot mariage. — L. de C… épouse P. de M… ; on nous l’a annoncé avant-hier. Le mariage se fait le 31 mars ; on se dépêche de peur de quelque anicroche. Le futur est petit, gras, gentil, frisé, crépu, gai, spirituel ; il a en mariage 20 000 francs de rente. Mme de C… est enchantée, la future aussi, M. de C… aussi, le frère aussi. On apprête les diamants. C’est un beau et bon mariage.

La politique est trop sotte pour que je lui consacre une nouvelle feuille ; ce sera pour la prochaine lettre, s’il y a quelque chose à dire.

L’Empereur a berné la Chambre avec le retrait du million Montauban et le nouveau projet qui lui donne le pouvoir de donner par décret, sans les Chambres. Les millions volent, vole, vole, comme les hannetons, à la grâce de Dieu.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 10 avril 1862.


La pauvre petite Qu… a été enterrée hier ; un enterrement presque ridicule de beauté : l’église pleine de tentures, de dais montant aux combles, de panaches ; un char empanaché, des chevaux (six) couverts d’argent et de panaches ; vingt hommes de deuil portant sur des coussins de velours et d’argent des couronnes et des bouquets ; vingt voitures de deuil avec plumes, velours, argent. On disait que ce devait être une princesse régnante quelconque. La malheureuse mère est venue à l’enterrement, pâle comme un spectre, immobile comme une statue, debout tout le temps sans un mouvement, sans une larme; elle a suivi à pied jusqu’au cimetière ; le père était malade et hors d’état de bouger de son lit. Les trois derniers jours ont été terribles. Des souffrances de tête si affreuses, que la pauvre petite courait çà et là, voulait se jeter par la fenêtre et suppliait qu’on la tuât. Dimanche enfin, le bon Dieu l’a reçue dans sa gloire.

J’attends des Confession de Gaston pour te les envoyer ; c’est un livre admirable ; en quatre jours, dix mille exemplaires vendus !



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 22 avril 1862.


Chère petite, je vais demain matin, à neuf heures, au couvent pour y passer trois jours avec Sabine, et comme je ne pourrai probablement pas écrire le premier jour, je veux te dire quelques mots avant de me coucher. L’acquittement de M… en appel surprend beaucoup et indique un grand déchet dans la magistrature, car l’un des deux jugemens est odieux et absurde. Cet habile homme va reprendre les affaires dès demain, dit-on… LesX… sont dans la joie ; ils croient que l’acquittement a tout effacé et blanchi tout le monde….


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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 3o avril 1862.


Chère petite… Ce qui est ennuyeux, c’est la haine normando-corse établie entre le camp Leuffroy[180] et le camp Marais[181]. Je tâcherai de séparer leurs intérêts et leurs relations forcées, le plus possible. Je suis enchantée que tes douleurs ne soient pas revenues, mais sèvre tout doucement le plus tôt possible. Je ne t’ai pas expédié les bouteilles, parce qu’ils m’ont envoyé autre chose de la pharmacie, en me fesant dire que « c’était à peu près du même effet. » Mais l’à-peu-près ne peut aller en fait de médecine… Adieu, chère minette, je t’embrasse bien tendrement ainsi que les chers enfans… Mlle *’*, éprise du jeune L…, s’est enfuie de chez ses parents qui voulaient la marier à un autre. Elle est chez une vieille tante ; elle fait des sommations respectueuses pour épouser le jeune L… dans deux mois; les parents sont absurdes et furieux ; ils ne veulent pas même lui donner des brodequins et une chemise de rechange ; elle a vingt-deux ans ; il y a quatre ans qu’elle aime L… et veut l’épouser.

À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 4 mai 1862.


Chère petite, j’ai reçu hier ta lettre qui me rassure… pour les agrémens de ton existence à Livet. Je sais que tu as une raison supérieure et un caractère bien heureux qui te fait envisager le beau côté des positions et qui en masque les inconvéniens ; et je prie Dieu de te continuer cette heureuse disposition et de la fortifier par une volonté courageuse… Ton père est très souffrant et ennuyé depuis deux jours d’une inflammation des veines à la jambe gauche ; on lui fait mettre des cataplasmes et on lui ordonne de bouger le moins possible. Le médecin (de la gare) dit qu’il n’y a aucune gravité, mais que ton père en a pour une huitaine de jours à ne pas marcher. Quand il ne remue pas, il ne souffre pas, mais dès qu’il marche, il a comme une crampe dans toute la jambe ; les veines sont fort engorgées et la jambe est dure et tendue. Je suis fort contrariée de le laisser seul avant son entier rétablissement, mais il n’y a pas moyen de différer le départ de Nathalie, à terme le 20, ni de la laisser aller seule accoucher là-bas, ni de la faire accoucher chez moi à Paris. Ton oncle Adolphe va à Méry le 20, ton père ira le rejoindre le lendemain… J’ai vu ce matin, devine qui? un homme arrivé de la veille au soir, que Woldemar a été recevoir à la gare du Nord; un homme de quarante-huit ans, que je ne m’attendais certes pas à voir, et qui ne vient à Paris que pour quelques jours ; cet homme est ton oncle André[182] ; il a été fort aimable, affectueux; il vient dîner demain pour voir toute la famille ; ses filles sont restées à Pétersbourg. Je t’envoie une lettre récemment arrivée de ta tante Narishkine ; elle a été et est encore très malade… Figure-toi que M. *** a eu l’audace d’envoyer à nous comme aux autres, des billets de faire part de son mariage…; je ne veux pas mettre de carte chez sa femme, malgré que ton père me le conseille ; je n’ai rien à démêler avec cette famille et je ne veux pas que mon nom soit vu chez elle.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Les Nouettes, 23 juin 1862.


Ma chère petite, le facteur a oublié de me remettre ta lettre ce matin[183] ; il me l’apporte en repassant et il n’a pas le temps d’attendre. J’ai vu hier Émile, qui m’a donné de meilleures nouvelles des enfans. J’espère que la pauvre Jeanne est délivrée de ses quatre couvertures, de son eau d’orge bouillante et de son feu de cheminée. Jacques avait encore un peu mal à la gorge ; la grande chaleur continue, l’absence d’air depuis trois ou quatre jours fera traîner cette indisposition ; la pauvre Margot partageait la reclusion générale, mais elle allait bien… Quant à ton petit Paul, ce qui m’étonne, c’est qu’il ait résisté si longtemps au voyage et à ses conséquences ; le voilà sous la main médicale de X…, circonstance aggravante. J’aurai, j’espère, de ses nouvelles par Émile, car je compte envoyer Louis jouer avec Jacques. Voilà Nathalie très souffrante. Avant-hier, elle a eu trois évanouissemens, sans cause apparente ; dans la nuit, de minuit à une heure, il a fallu sans cesse lui faire respirer des sels et lui frotter les tempes de vinaigre pour prévenir un évanouissement complet. Je ne comprends rien à cet état qui n’est ni maladie ni santé. Anatole devant partir vendredi de Paris, j’irai le remplacer près de ton père; j’espère te trouver partie, car tes enfans ont encore plus besoin de toi que ton père, auquel tu n’es qu’agréable… Adieu, ma chère petite, je t’embrasse bien tendrement, ainsi que le cher petit Paul.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 5 juillet 1862.


Chère petite, ton père va bien; sa jambe est tout à fait guérie et désenflée. Il me charge de bien des tendresses particulières pour toi ; il te remercie encore de la visite que tu lui as faite et qui a tant aidé à sa convalescence ; il te regrette chaque jour; il remercie Émile de t’avoir laissée venir et il soupire après le jour où il te reverra (à Paris, car il n’a pas l’air disposé à aller aux Nouettes ni à Livet). Il commence à faire chaud (32 degrés), je m’en réjouis pour vous autres campagnards…



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 11 juillet 1862.


Chère petite, ton père est encore retardé de cinq ou six jours par une reprise d’enflure, causée par une légère fatigue d’hier de pantalon passé, de pied posé, de flanelle enlevée, etc. ; il parait que c’était trop tôt. Oulmont[184] dit que ce ne sera rien. Attendons encore. Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage. Dis-nous (ton père grille de le savoir) si ta cuisinière est revenue ; ensuite, si les petits vont aux Nouettes et si les Nouettes vont à Livet… La pauvre L. de M… est très malade ; on dit même qu’elle se meurt ; sa mère dit oui, son père dit non, et la portière ne dit rien. Ce serait un affreux malheur. On dit aussi que Mme *** a fait des pertes considérables par l’incapacité ou la malhonnêteté d’un homme d’affaires. Elle est bien heureuse d’avoir marié sa fille l’année dernière. — Il fait frais et mauvais ; le vent doit sécher les foins pourtant, à défaut de soleil ; Gaston va assez bien ; je tâcherai de le faire partir pour les Nouettes avant moi, si ton père me retarde trop : il a besoin de repos. Il te fait dire de faire gras le samedi sans scrupule, car l’Indult est en route et le Nonce a dit hier qu’on peut profiter de la permission dès qu’elle est promise. Le duc de Morny est content, le Maître aussi ; l’Impératrice ne l’est pas ; elle mourra à la peine… Les P… vont bien ; la mère végète ; les gendres attendent ; les filles élèvent leurs enfans… Adieu, ma chère petite minette.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 14 juillet 1862.


Chère petite…, la chaleur commence sérieusement depuis deux jours : c’est la nuit que je m’en plains le plus ; l’entresol avec des tapis est très brûlant ; de jour, je ne bouge que pour aller dîner chez Gaston. J’irai demain, à neuf heures, après la messe, chez Sabine… Je pense que le mariage Veuillot est un affreux canard ; c’est impossible que Louis Veuillot, le _grand, le généreux, le désintéressé, y donne les mains. Tu as vu que la princesse Clotilde a un commencement de fièvre puerpérale ; elle va mieux depuis les sangsues; et, comme elle nourrit, ce sera un préservatif contre la mort. On ne dit pas le chiffre des pertes subies par Mme ***, mais ce doit être considérable, d’après la consternation de la famille… Que Dieu nous préserve de semblables malheurs, d’autant plus cruels qu’ils sont le plus souvent volontaires et causés par un coupable désir d’augmenter une fortune déjà plus que suffisante, quelquefois énorme[185]. Adieu, ma chère petite, je t’embrasse bien tendrement…



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 3 août 1862.


Chère petite, je tâcherai d’aller te voir à Livet le lendemain de mon arrivée aux Nouettes, mais je resterai peu de temps à cause de Gaston, qui amène un pauvre petit innocent tonsuré qui ne sait rien, qui n’ose rien et qui ne sera bon à rien. L’abbé Diringer va voir sa mère, puis chez R…, si je ne me trompe; il ne viendra aux Nouettes que le 25 septembre, et accompagnera Gaston le 27 à Poitiers pour y prêcher une retraite au grand séminaire.

Il fait une chaleur atroce encore une fois ; l’orage de cette nuit n’a rafraîchi l’air que pendant les premières heures de la matinée…



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Les Nouettes, mardi 30 septembre 1862.


Chère petite, demain Ier, jour de ta fête, j’irai te voir, à moins qu’il ne tombe de l’eau bien franchement. Je t’apporterai un bouquet de salades et autres fleurs du même genre. J’espère que Nicolas et la cuisinière ont fini leur humeur sans cause (apparente) : ces changemens et ces perplexités sont un vrai trouble-vie. Fais comme sœur Marie-Donat; quand elle a une affaire temporelle à traiter, elle s’adresse aux âmes du purgatoire pour lui venir en aide, à elle et aux siens. Elle dit que les saints font beaucoup moins pour le temporel que les âmes du purgatoire, parce qu’ils n’ont plus besoin de personne ; tandis que les âmes qui demandent encore des prières ont tout intérêt à vous contenter. De plus, elle dit que les âmes du purgatoire savent ce que c’est que les tracas de la vie, bien mieux que les saints qui ne s’inquiétaient de rien de temporel, sur la terre. Et c’est pourquoi elle invoque les âmes souffrantes, de préférence aux âmes triomphantes. Adieu, chère petite, je t’embrasse bien tendrement ; à demain.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Les Nouettes, lundi dix heure», octobre 1862.


Chère petite, je t’envoie, ne sachant pas si tu pourras venir, des manuscrits que Gaston m’avait laissés pour toi et que j’ai toujours oublié de te remettre ; plus, du raisin, des tôt faits[186] et des biscuits pour les enfans, qui leur avaient été préparés hier. Je te remercie de la tanche que tu m’as envoyée, elle était excellente ; je l’achève ce matin à déjeuner. Si tu ne viens pas aujourd’hui, ne viens pas demain ; j’irai passer une heure à Livet, de deux à trois, pour voir ce que fait Mouy[187] et rendre compte à la famille qui s’intéresse beaucoup à vos œuvres. Ce ladre de M… ne veut acheter que ma pièce de 3 hectares et ne veut pas du reste; il marchande comme un pauvre gueux. Je crains de devoir lui donner cette pièce pour le prix ordinaire du pays. — Saint-Herbaut m’ayant donné des idées pour ma composition, elle avance ; j’en ai cent dix pages de faites. Au retour de Paris, je reprendrai vivement, toujours à l’aide de Saint-Herbaut.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 10 avril 1863.


Chère petite, toujours pressée par Dourakine, qui est à la page 190, et par les innombrables devoirs de société, de famille, etc., dont je n’accomplis que la cinquantième partie, je n’ai que le temps de te dire un mot…

J’ai renvoyé Catherine[188] pour une foule de méfaits dont l’ensemble établit un désordre insupportable à la longue et une dépense considérablement augmentée. La fille de cuisine fesait tout. Je prends un cuisinier-trésor qui a été dix ans chez M. de M…, dont il ne se sépare qu’a cause d’un Intendant indispensable et intenable. Mon Vatel est Breton, pieux, habile cuisinier, propre, honnête, excellent enfin, comme ils le sont tous et toutes quand on les prend…. Catherine va tous les matins pleurnicher dans la maison et se plaindre de mon injustice et de ma dureté ; elle en a encore pour quatre jours ; il paraît qu’elle a déjà une place ; ses nombreux amis, cuisiniers et marmitons, lui en ont trouvé une. Adieu, ma chère petite.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 17 juillet 1863.


Chère enfant, je sais qu’Émile a reçu ce matin une lettre qui lui annonce la douloureuse nouvelle que j’ai apprise en arrivant à Paris. C’est hier matin, jeudi, que ton pauvre père a cessé d’exister ; sa mort a été parfaitement chrétienne et douce ; la paralysie a gagné le poumon graduellement et il s’est éteint sans avoir l’air de souffrir. Il a reconnu tout le monde jusqu’à la fin[189]… Gaston est arrivé àMéry à neuf heures du soir, presque douze heures après la mort de ton père. Anatole est arrivé avec Edgar, une heure seulement auparavant, ton oncle ayant écrit trop tard. Anatole a trouvé, à la gare d’Enghien, Edgar ne sachant rien et prenant ses billets pour partir pour Dieppe ; ils ont tous été à Méry. Ce qui a trompé ton oncle, c’est que le soir, après la première attaque, ton père s’est trouvé bien mieux ; il a pris deux tasses de bouillon avec du pain ; il a fallu l’empêcher de manger de la viande ; le médecin croyait que c’était passager et qu’il pourrait même partir pour Néris ; il a causé, ri et plaisanté avec les enfans d’Aguesseau ; c’est la nuit, à deux heures, qu’une seconde attaque lui a paralysé la gorge et la langue; il n’a plus parlé qu’avec une difficulté extrême et ensuite n’a plus avalé ; la paralysie a gagné le larynx et les poumons et il s’est éteint doucement, sans souffrir, peu d’heures après. C’est demain, à huit heures et demie, que se fait l’enterrement; il a demandé à être enterré à Méry. Nous repartirons tous après l’enterrement, vers une heure. Paul et Nathalie arrivent ce soir, ayant eu la ressource du télégraphe pour apprendre la maladie et la triste fin… La mort de ton pauvre père a été bien chrétienne, bien résignée ; il a reçu tous les sacremens avec beaucoup de piété ; et le bon Dieu lui a épargné ce qu’il redoutait tant, une impotence et une paralysie complètes, pendant des mois et des années.

Adieu, ma chère petite chérie, embrasse bien les enfans et dis-leur de prier pour leur grand-père, surtout Jeanne, sa petite favorite. Le pauvre Wol-demar est en voyage ; il ne sait rien. Adieu, mon enfant, je t’embrasse tendrement avec Émile et les chers petits.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 21 juillet 1863.


Chère petite, je m’étonne de ne recevoir aucune nouvelle de toi…. Serais-tu malade ou un des enfans ? Je reviens aux Nouettes demain, mercredi. . J’arrive avec Gaston…, je cherche un pied à terre à Paris. Ce sera commode pour toi aussi quand tu viendras à Paris, en mon absence, de trouver un petit abri. J’espère avoir de quoi venir l’habiter pendant trois mois en deux fois. Mon ménage va être bien simplifié ; je n’aurai plus de dîners quotidiens de huit et dix personnes, ni des éclairages de neuf à dix lampes, etc. J’apporte aux petits de petits souvenirs de leur grand-père ; ce n’est rien, car il n’y avait rien, mais c’est un souvenir. Jacques a le petit panier en bronze vert avec le sable bleu et la petite pelle qu’il aimait tant. Jeanne a la petite locomotive. Marguerite a le petit pot à plomb… Adieu, ma chère minette; je suis pressée, j’ai tant à faire.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 6 octobre 1863


Chère enfant, je ne te parle pas du voyage, qui a été satisfaisant comme les précédens. Je suis dans un bousculi indescriptible. On a rempli les chambres et trois remises; tout est pêle-mêle ; je n’y pense plus après les premières heures d’épouvante. Petit à petit, je retrouverai de quoi meubler confortablement mon appartement, qui sera très bien, une fois arrangé. Il est petit…, la salle à manger est à peu près comme celle du 91, aux temps anciens ; le salon est dans la forme du tien, mais plus petit ; ma chambre comme celle de l’abbé, aux Nouettes ; mon cabinet de toilette (sans feu) tout en enfilade ; le vis-à-vis des fenêtres affreux et sale, mais laissant arriver le soleil ; en somme, je suis très bien ; ma femme de chambre est dans une chambre fort jolie, deux croisées sur la rue ’… Je vais déjeuner; il est midi un quart, et je t’embrasse bien tendrement après ce mot informe. J’embrasse mes chers petits et Émile. Quel beau temps aujourd’hui, après une pluie battante jusqu’à huit heures du matin ! Adieu, ma pauvre petite chérie ; je dois aller chez Sabine après déjeuner. J’ai tous mes tableaux à poser ; c’est terrible !



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Méry, 12 octobre 1860.


Je commence depuis hier à être inquiète de vous tous, et en particulier de mon pauvre Jacquot, que ta dernière lettre me disait fort enrouée. Je n’en ai pas reçu d’autre depuis, et je crains que tu ne veuilles pas m’inquieter en m’inquiétant bien plus, ou autant, par ton silence. Je suis arrivée hier à Méry par une pluie battante; je n’avais pas écrit l’heure à laquelle j’arriverais, de sorte qu’il a fallu faire à pied, en passant par la grande grille du village, le chemin de la gare au château ; nous avons été traversés, Marie (femme de chambre) et moi; M. et Mme Reiset nous précédaient de quelques pas, mais nous étions si occupés de la boue, des parapluies, de nos robes, de nos sacs pesant quarante livres, que nous ne nous sommes reconnus que dans le château… Je repars demain à une heure, pour descendre chez le dentiste à trois heures. Je me fais faire des dents qui me coûteront 160 fr. Ce n’est pas cher; grande consolation pour l’ennui qu’elles me donnent. Les enfans sont très gentils et jolis. On m’a beaucoup parlé de toi comme tu penses bien, et ton oncle, comme Edgar et Marie, m’ont chargé de bien des tendresses pour vous tous. J’espère, ma pauvre enfant, que ton courage se soutient toujours et que tu le maintiens par les moyens que tu connais et pratiques si bien…



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Bruxelles[190], 16 octobre 1863.

Chère petite, je t’ai écrit de Paris pourquoi je changeais mon itinéraire ; Paul et Nathalie doivent partir le 3 ou 4 novembre avant les grands froids du mont Cenis. Ils sont assez contrariés de cette nomination si imprévue, quoique fort avantageuse au point de vue de la carrière[191] ; mais la saison est mauvaise pour un si long voyage, et un passage des montagnes avec des enfans en bas âge ; et puis ils sont si bien établis ici, qu’ils regrettent leur maison ; jamais ils n’en auront une si commode et dans d’aussi, bonnes proportions… Le petit Louis est très " frais, très grandi, très fortifié, il a de fortes épaules, des reins bien solides, des mollets très prononcés. Il me parle sans cesse de Jacques qu’il voudrait bien voir… Le petit Gaston est très gentil et il a bonne mine, malgré ses continuels commence- ï mens de convulsions; dès qu’il s’anime au jeu, qu’il rit trop fort (et il est gai et rieur au possible), ses mains se crispent, ses yeux ne quittent pas le plafond et tout son corps se contracte; en le calmant, en lui frottant les jambes et le dos, il se remet après quelques minutes d’angoisse[192]. Camille et Madeleine sont fort embellies et leur mine est excellente ainsi que leur santé ; elles sont désolées de quitter leurs amies de Bruxelles, et les amies ne font que pleurer depuis deux jours ; les promenades se passent à essuyer leurs larmes; hier, elles m’ont fait pitié. — Je suis arrivée mardi soir à onze heures et demie ; ils m’attendaient tous à la gare (pas les deux petits) avec la Voiture, et nous avons traversé tout Bruxelles, qui m’a semblé énorme et superbe. Hier, il a fait un temps affreux et nous avons été prises par une bonne averse dans le Parc-Royal qui est trop beau, ainsi que le Palais, pour un petit roitelet comme le roi des Belges. T’ai-je dit que ton règlement de vie me paraît excellent et très bien coupé ; le difficile est l’exactitude, sauf les cas imprévus et qui ne dépendent pas de la volonté, comme les visites à faire et à recevoir, les indispositions, les parties et événe-mens extraordinaires, pêche, chasse, grande promenade, etc.

Adieu, ma chère bonne petite ; je suis encore très en l’air ; je resterai ici jusqu’au 28011 29. J’irai après à Kermadio. Je t’embrasse bien tendrement et j’attends de tes nouvelles avec impatience. Nathalie et Paul me parlent beaucoup de toi et d’Émile et sont très touchés et occupés de votre chagrin[193].



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Bruxelles, 20 octobre 1863.


Que le bon Dieu et Notre-Dame de la Salette te protègent, ma pauvre chère enfant ! Si l’eau de la Salette a guéri le cher petit Paul, c’est une grande bénédiction pour toi et ta maison, et une preuve que tu es particulièrement agréable à la bonne Sainte Vierge. J’attends avec anxiété la lettre que tu me promets; tu sais que je reste ici jusqu’au 29. Si Paul se rétablit, comme je l’espère et comme je le demande au bon Dieu et à Notre-Dame de la Salette, j’irai passer probablement le mois de décembre avec toi à Livet (jusqu’au 22 ou 23), après avoir passé le mois de novembre chez Henriette. Si le bon Dieu te demande le terrible sacrifice du petit Paul, j’irai te rejoindre de suite. Dis-moi bien exactement son état tous les jours, à moins que le mieux ne se soutienne ; alors je ne te demanderai pas une si grande exactitude. Ta lettre, arrivée hier soir, m’a consternée et attristée. Quelle année tu auras passée, ma pauvre petite ! Je t’embrasse bien tendrement avec Émile et les chers enfans.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Bruxelles, 21 octobre 1863.


Chère petite, je suis triste et inquiète ; j’espérais une lettre hier, puis aujourd’hui ; je n’en ai pas ; et malgré ma grande confiance en Notre-Dame de la Salette, je crains une aggravation dans l’état de mon cher petit Paul. Les vues du bon Dieu sont si différentes des nôtres ! Ce que nous lui demandons comme un bienfait peut, dans notre ignorance et notre aveuglement, être la source de chagrins et de malheurs bien plus que ceux qui nous effrayent et dont nous lui demandons d’être délivrés. Si nos enfans doivent en grandissant devenir des serviteurs infidèles, et qu’il les appelle à Lui dans l’âge de l’innocence, c’est encore un effet de sa miséricorde et de son amour. Et pourtant, c’est un chagrin cruel, un grand malheur, d’après les lois naturelles, et c’est pourquoi j’en suis effrayée et attristée. Tu sais que je pars d’ici le 29… ; je ne resterai que deux heures à Paris pour dîner chez Gaston ; ce voyage sera fatigant et, si je le fais, c’est par tendresse pour Henriette, déjà désespérée du retard de quinze jours qu’il a subi. Gaston me conseille de retourner aux Nouettes et d’y rester jusqu’à Noël ; je n’hésiterais pas à suivre ce conseil, si je ne craignais de chagriner profondément la pauvre Henriette, déjà affligée outre mesure de mon voyage à Bruxelles Nathalie partira le 4 ou 5 novembre.

Adieu, ma pauvre petite ; je serais tentée de te reprocher tes trois jours de silence, mais je crains trop qu’ils ne soient motivés par tes inquiétudes et tes fatigues pour Paul. Je t’embrasse bien tendrement avec les chers enfans et Émile.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Bruxelles, 24 octobre 1863.


Chère petite, ce n’est qu’hier, vendredi, que j’ai été rassurée sur mon petit Paul. Pendant trois jours j’en ai été fort inquiète, n’ayant pas de nouvelles et ne pouvant croire que tu me laisserais trois longs jours dans l’incertitude de la tournure que prendrait cette maladie, à moins d’aggravation. Dieu merci, tout s’est terminé pour le mieux et j’espère que les dents qui restent à percer n’amèneront pas de pareils accidens…

Si toi ou l’un des tiens vous aviez réellement besoin de moi, ce serait différent, mais pour une satisfaction personnelle, ce voyage à la suite de deux autres dont un long, et fatigant et cher, ne serait pas raisonnable, et c’est par toi que j’entre dans la voie des privations et des économies. Je me suis déjà imposé la plus stricte économie pendant mon séjour à Bruxelles ; pas un présent, pas une emplette…

M. l’Éveillé[194] te rapportera de belles et bonnes nouvelles de Gaston. L’abbé Diringer et Méthol m’écrivent que ses prédications font merveille au séminaire[195] et que l’Évêque est pour lui des plus aimables. Il a eu une surprise agréable et fâcheuse au Mans ; l’Évêque de Poitiers, sachant que Gaston devait traverser la ville ce jour-là, est venu au-devant de lui, est monté dans son wagon une demi-heure avant la station et l’a obligé d’aller dîner chez l’Évêque du Mans, qui les attendait avec l’Évêque de Versailles, celui de *** (Mgr Pescheux) et celui d’Aire; ils ont eu un dîner de vingt-cinq couverts, c’était charmant ; mais ils ont appris trop tard que leur dépèche télégraphique à l’Évêque de Séez (qui les attendait à six heures), n’arriverait que le lendemain. Gaston est arrivé lui-même le lendemain et il a su que la veille à six heures l’Évêque, à la tête de son séminaire en grand gala, bannières déployées, était venu le chercher à la gare, puis lui avait envo,yé sa voiture à neuf heures du soir, à quatre heures du matin, à neuf heures du matin et enfin à trois heures, quand Gaston est arrivé. C’était fort contrariant ; heureusement que personne ne lui en a voulu et il a eu une réception la plus brillante possible.


Adieu, chère enfant, je t’embrasse. Gaston t’a-t-il envoyé le premier traité de la Piété ?



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Kermadio, 3o octobre 1863.


Ma pauvre chère petite, j’arrive à onze heures et je t’écris avant de sortir. Je suis peinée de l’effet que te produit cette grossesse. Lutte, chère petite, contre les terreurs qui ne sont qu’une nouvelle tentation de notre éternel et terrible ennemi; repousse les imaginations qui te terrifient et te désolent, et dis-toi d’avance que tu aimeras et accepteras ce. que le bon Dieu voudra bien t’envoyer; une fille sera peut-être l’orgueil et le bonheur de ta vie ; un fils en pourra être de même l’honneur et la consolation. Ainsi tout peut devenir bon et utile d’après notre degré de foi et de soumission. Une grossesse est toujours chose pénible ; aussi que de fautes elle rachète ! une couche est toujours douloureuse et ennuyeuse par ses suites; aussi que de mérites elle peut valoir et comme toutes les impatiences, les privations, les ennuis qu’on accepte, sont comptés pour l’éternité ! Au reste, ce que je veux surtout te dire, ma pauvre petite, c’est que je quiterai Henriette le 3 ou le 4 pour aller passer quinze jours avec toi à Livet ; je ne viendrai pas par Paris, mais par Séez. …Je vais me mettre à écrire quelque chose si je peux… Henriette va bien ainsi que tous les siens; ils sont enchantés de mon arrivée. Kermadio est charmant et très beau; avec peu de chose on en fera une charmante habitation ; il y a beaucoup de chemins terminés et sablés ; un entre autres qui a 2 à 3 kilomètres, et que je ne connais pas encore. Adieu, chère enfant.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Kermadio, 2 novembre 1863.


Chère petite, j’ai reçu ta lettre… J’espère que tu n’as pas la maladie que croit M. R… ; ce serait déplorable avec le manque absolu de ressources dans lequel tu vis forcément, le manque absolu de distractions très honnêtes, comme musique nouvelle, livres nouveaux et anciens, promenades ou courses en voiture, etc. Je pense sans cesse à toi, ma pauvre enfant: je peux dire jour et nuit, car je dors mal en général et aussitôt éveillée, ma triste pensée se reporte vers toi. Et quel temps vous avez à Livet, si c’est comme en Bretagne! pluie, grêle, tempête, froid, rien n’y manque, depuis l’instant de mon arrivée par une pluie battante. J’ai pourtant pu sortir deux fois de midi à deux heures. C’est une magnifique propriété : des landes transformées en culture admirable. Je vais toujours bien, Dieu merci, et je vais me mettre tout de bon à écrire mon livre pour le terminer avant mon retour à Paris. Henriette et Armand sont très affectueusement occupés de toi ; Mlle Heiberger est excellentissime ; Armand dit avec raison que c’est un ange ; et charmante d’esprit et d’apparence ; elle aime Henriette et les enfans d’une affection douce et aimable ; tous l’aiment ici, jusqu’à la féroce Anna[196]. Adieu, ma bonne chère petite. J’écrirai dans deux jours à Jacquot…



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Kermadio, 7 novembre 1863.


Chère enfant, j’ai été très touchée et reconnaissante de ta lettre et des bons et affectueux sentimens qu’elle exprime, tant pour toi que pour Émile. Je persiste dans mon projet primitif, et voici pourquoi ; l’embarras financier dans lequel je me trouve n’est que fictif, c’est-à-dire que je n’ai pas de revenus jusqu’au partage des valeurs, mais je puis emprunter quelques milliers de francs pour quelques mois ; la restitution de mes revenus comblera le déficit du capital ; ce n’est qu’une affaire de patience et de temps. Je n’accepte donc pas l’offre affectueuse et généreuse d’Émile, qui a besoin de tous ses revenus et de tous ses capitaux. Je n’accepte pas le séjour d’hiver que tu m’offres, ma bonne chère fille, parce qu’en louant un appartement à Paris, je n’ai pas cédé à un entraînement personnel, mais aux représentations et aux demandes de tes frères qui désirent que je continue à réunir mes enfans dans l’intérêt de l’union de la famille, pour les deux générations vivantes. C’est pourquoi, une fois par semaine, je donnerai à dîner à tous les membres de notre famille, petits et grands. Je considère cette réunion comme un devoir maternel, et ce serait mal débuter que l’éviter une année entière. Secondement, j’irai passer quinze jours chez toi, parce que tu es souffrante, tu es triste, et qu’ayant donné un mois et plus à Henriette, je puis bien te donner quinze jours ; je t’ai quittée trois semaines après ton malheur[197] ; il s’y joint les souffrances et les tristesses d’une grossesse. . ; j’ai donc tout naturellement le désir de te revoir quelques jours et je n’aurais pas la conscience tranquille si j’acceptais le sacrifice généreux que tu fais de ma visite à Livet. Si je vois mes finances en mauvais état, je quitterai Paris dès le 2 ou le 3 avril et nous redeviendrons voisines. Henriette et Armand ont été fort touchés de ton abnégation; et moi, chère petite, j’en ai été heureuse et attendrie. La dépense du voyage est presque nulle, parce que j’irai te rejoindre par Séez et que, rendue à Paris, en prenant cette route, ce sera peu de chose de plus qu’en m’y rendant directement par Rennes. Il n’y aura de pénible que ma scélérate de patache de Laigle, mais quatre heures sont bien vite passées… Je vais très bien ; le temps s’est remis au beau et, malgré le loup et la louve cantonnés à cent pas du château, nous faisons tous les jours une grande promenade dans les bois, les prés, les landes non encore défrichées ; le pays est d’un aspect varié et charmant : quel dommage que ce soit si loin de Paris, centre et rendez-vous de la famille! J’ai commencé mon livre, le Petit Bossu. Je n’ai pas d’idées, je n’ai pas de plan, mais j’écris tout de même; seulement, je crains pour ma réputation. J’ai les trois dernières feuilles de Dourakine à corriger et il pourra paraître en décembre. Je t’apporterai un gros volume fort intéressant pour nous, et que nous lirons haut le soir à Émile. Rostopchine et Koutouzof par ***, j’oublie le nom ; c’est un Russe C’est intéressant, et malgré que mon père y soit sottement interprété, c’est fort honorable pour lui et pour nous ; nous le lirons tout haut le soir. Je l’ai acheté à Bruxelles; c’est Paul Galitzine, mon neveu, qui me l’a indiqué. — Adieu, ma bonne chère petite, je t’embrasse bien tendrement et je bénis Dieu et mon cher petit ange Marguerite des excellens sentimens qui t’animent. Embrasse bien pour moi le bon Émile et les chers enfans. Dis à Jacques qu’Henriette pense beaucoup à lui et qu’elle viendra peut-être aux Nouettes cet été. Elle est étonnante de mémoire et d’intelligence, mais elle n’est pas facile à mener; une résistance instinctive à tout ce qui est autorité, et résistance à main armée[198]. Elle aime le travail d’une manière extraordinaire ; sa plus terrible punition est d’être privée d’une ou deux leçons, selon la grandeur du délit. Elisabeth est excellente et docile comme un agneau…, la gouvernante est un idéal de l’espèce ; le moral aussi charmant que le physique. Adieu, chère bonne petite, que le bon Dieu te bénisse !



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Kermadio, 11 novembre 1863.


Chère petite, rien de nouveau à te dire de Kermadio ; le temps épouvantable est aujourd’hui (nouvelle lune) plus épouvantable que jamais. Je ne sais même si nous pourrons sortir, ce qui serait fâcheux, car c’est aujourd’hui une pleine mer magnifique de une heure à trois, et ce coup d’œil ne se présente qu’aux nouvelles lunes et aux pleines lunes. J’avance mon Petit Bossu malgré les incursions des deux petits. Henriette a beau défendre qu’on les laisse venir à certaines heures, ils font des invasions continuelles et dérangent le cours de mes idées qui ne naissent que dans le repos. Je voudrais pourtant finir avant mon départ. Il me faut absolument avoir livré mon manuscrit avant le jour de l’an; j’en ai cent pages écrites ; les deux cents autres iront plus vite parce que j’ai enfin trouvé une idée, au lieu d’errer dans une lande peuplée de chardons et de joncs marins. Le résultat de mon séjour à Kermadio est la certitude… que nous pouvons avoir en Normandie, des joncs marins ou ajoncs pour faire haie, et qu’au lieu d’attendre une clôture huit ou dix ans, on peut l’avoir excellente en trois ans. Je ferai donc semer des ajoncs tout le long de mes haies et bois extérieurs, je me défendrai ainsi contre mes honnêtes voisins B. M. et Cie, par ces ajoncs impénétrables même aux chiens. Et toute ma plaine sera entourée de même. – Le Renoncement de Gaston paraîtra samedi probablement; il nous l’enverra aussitôt paru, ainsi que les Instructions familières en deux volumes de six cents pages, plus une petite brochure de trente-six pages pour réfuter Renan populairement, plus une seconde brochure pour la confession des enfans de huit à treize ans : examen de conscience, quelques prières et la conduite à tenir pour cet âge-là. Ce sera utile et excellent. Gaston m’écrit, au reste, une lettre que je t’envoie et qui t’expliquera pourquoi il ne t’a pas encore répondu. Adieu, ma chère bonne petite, je suis pressée, à cause de mon Petit Bossu. Nathalie arrive à Paris aujourd’hui par un temps de chien. Quelle tempête hier !



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Kermadio, 18 novembre 1863.


Chère petite…, je crois prudent pour ma bourse et pour ma santé, très robuste et peu intéressante, mais qui pourrait être menacée par le retour d’une secousse comme celle du jour de l’an dernier, de renoncer à mon projet de Livet dont je me berçais depuis que j’ai quitté Bruxelles. Ce sera un grand sacrifice que je ferai à ma position de chef de famille ; j’aurai préféré de beaucoup pour cette année, passer l’hiver à Livet et aux Nouettes ; mais tant que je pourrai, financièrement parlant, habiter Paris, il faut que j’y sois à Noël jusqu’après Pâques… Tu fais sagement et chrétiennement, chère petite, de vivre au jour le jour ; c’est le meilleur moyen pour supporter avec courage les peines et les ennuis de chaque jour ; embrasser plus loin par la pensée, c’est réunir sur chaque journée les souffrances et les calamités de toute la vie, que nous prévoyons souvent plus longue et plus terrible qu’elle ne le sera ; souvent aussi nous l’espérons plus belle et plus heureuse qu’elle ne doit l’être ; alors, ce sont des déceptions et des secousses. – Adieu, ma pauvre chère fille, je suis peinée et contrariée de devoir renoncer à ma quinzaine à Livet ; j’en ai plus que du regret ; il me semble que je commets une mauvaise action et que je cède lâchement à la peur de la fatigue et du froid… J’écrirai demain à mon pauvre Jeannot et puis à mon pauvre Jacquot ; tous deux seront peinés de mon changement de projet, mais pas autant que moi.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Kermadio, 21 novembre 1863.


Chère petite, je t’ai écrit que j’avais renoncé définitivement à ma visite à Livet à cause de la longueur du voyage ; dans la belle saison, les changemens de wagon, les longues stations pour attendre les trains soi-disant correspondans, ne sont qu’un ennui et une perte de temps, mais la susceptibilité de mon foie et la mauvaise disposition où je me trouve, me rendent lâche ou prudente, comme tu voudras; et je retourne tout droit à Paris le i5 décembre. Cette résolution m’a coûté, de même qu’il m’en coûte beaucoup de ne pas m’en aller avant la fin du mois pour revoir Nathalie avant ce long et dangereux voyage par le mont Cenis et cette absence d’au moins dix-huit mois. Je suis ici aussi bien que je peux l’être hors dé’ chez moi, privée de mes habitudes, de la messe, du Saint-Sacrement, de ce qui m’aide à vivre selon mon goût. J’ai craint ces jours-ci d’avoir un abcès où quelque chose d’analogue à ce que j’ai eu l’année dernière; mais depuis hier, je suis certaine de n’avoir que du rhumatisme. Il fait depuis trois jours un temps atroce, brouillard à ne pas y voir à dix pas, ou pluie battante. Ce grand château n’est pas chaud malgré des feux énormes; mais j’aime mieux l’absence de chaleur, qu’une atmosphère trop échauffée.

J’avance assez rapidement mon Petit Bossu qui arrive à cent quatre-vingt-dix pages et que j’espère terminer ici. Élisabeth le trouve charmant et amusant; mais il a besoin d’être revu et corrigé, car le défaut d’idées et de plan au commencement du livre, amène des incohérences qui doivent disparaître….

Adieu, chère bonne petite, je t’embrasse bien tendrement avec Émile et les chers enfans.


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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Kermadio, 25 novembre 1863.



Chère petite, je suis bien contente que tu ailles mieux. En prenant la vie pour ce qu’elle est, une succession de jours pénibles, qui s’écoulent pour ne plus revenir, et qui mènent infailliblement à la mort de la matière (source de tout mal) pour arriver à la vie éternelle de l’âme, on trouve force et courage pour bien vivre et pratiquer la piété et le Renoncement de Gaston. Tu auras neuf mois pénibles, une couche plus ou moins douloureuse, une suite de couches très ennuyeuse ; une année ou dix-huit mois de premiers soins très astreignans, ensuite l’éducation des grands, suivie de celle des petits qui deviendront grands à leur tour ; vue de loin, cette perspective est effrayante ; vue de près, au jour le jour, elle offre mille consolations, mille compensations, même humainement parlant ; et pour l’âme, quelle récolte abondante de mérites, de réelles satisfactions ! Aucune peine, aucun ennui ne passent inaperçus; tout est récompensé, paroles douces, actions utiles, pensées charitables et chrétiennes, impatience réprimée, indolence surmontée, tout enfin porte ses fruits et prépare une auréole de gloire et de bonheur. – Si tu as une fille, appelle-la Christine. Je fais une Christine charmante dans mon Petit Bossu ; et il n’y a pas de danger qu’on te rapproche de la mère de Christine qui est Mme ***. Je n’ai plus qu’une soixantaine de pages pour finir ; je l’apporterai terminé à Paris, le 15 décembre…



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Kermadio, 26 novembre 1863.


Chère petite, un mot pour te dire que j’ai vu ta lettre à Henriette, arrivée une heure après le départ de la mienne et que je vais écrire de suite à la supérieure des petites sœurs, à la Tour près Rennes[199]. Je comprends ta faiblesse mieux que personne et j’y compatis de tout mon cœur; mais je te demande instamment de te disposer à accepter ce que le bon Dieu t’enverra; espérons que ce sera un garçon, mais ne nous désespérons pas si c’est une fille. Quant à Émile, il aimera autant une fille qu’un garçon, peut-être plus même, en souvenir de Marguerite. Si tu songes à un nom, choisis pour garçon comme pour fille celui qui porte le plus bonheur à ceux qui l’ont porté ; ainsi pour hommes Louis est un nom heureux, François de même, et quels beaux patrons! Pour femmes, Anne, Hélène, Juliette. Recommande d’avance ton enfant aux patrons que tu leur as choisis… Je t’embrasse bien tendrement, ma pauvre petite.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 20 janvier 1864.


Chère petite… À propos des détestables (quoique éloquents), dangereux révolutionnaires et sots (quoique éloquents) discours de Thiers, nous avons eu des disputes furieuses ; d’une part Anatole qui criait comme quatre, M. Naudet, plus démocrate 89 que jamais ; d’autre part, Gaston, Edgar, Woldemar, l’Abbé et moi ; c’était affreux ; un mélange confus de cris, d’interruptions, de petites injures, de colères contenues et colères lancées ; de guerre lasse, Gaston s’est endormi et je l’ai suivi de près ; nos larynx affaiblis ne nous permettant pas de dominer la discussion ; les autres criant à qui mieux mieux.

Je t’embrasse mille fois, chère petite ; dans deux mois et quelques jours, je vous embrasserai tous.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 11 février 1864.


Eh bien, ma chère bonne fille, qu’as-tu ? Pourquoi n’ai-je pas de tes nouvelles ? Il me semble qu’il y a longtemps que je n’en ai eu. Les miennes sont bonnes ; mais je suis vexée. Je n’ai pas de domestique depuis dimanche. J’en avais pris un, en attendant un excellent qui était à la campagne ; ce provisoire était Désiré qui, après toi, a été pendant trois ans chez une vieille Mme des R…, morte il y a un mois, lui laissant mille francs de gratification et les meilleures recommandations, renforcées par celles de son fils qui lui a écrit des lettres éminemment remarquables[200], comme éloges et remerciemens. Dimanche, Désiré, dont j’étais médiocrement satisfaite sous le rapport de la propreté et du soin, me fait voir une lettre de sa mère qui lui dit que son père va en s’affaiblissant, qu’il le demande instamment, qu’il ne lui pardonnerait jamais de ne pas venir, que son oncle est mort d’une apoplexie foudroyante, que sa ferme reste sans culture, que sa tante se retire pour vivre de ses rentes, que son frère prend la ferme, qu’il lui faut un second et qu’il lui demande de s’y établir avec lui. Je soupçonne un tour, je l’engage à ne partir que dans quelques jours, quand il aura de son père des nouvelles plus exactes ; il fait l’inquiet, va voir Gaston, l’apitoie et, bref, demande à partir le soir même ; j’exige un remplaçant provisoire, car il refuse absolument, dit-il, de se remettre dans un travail de ferme et me promet son retour le plus prompt possible chez moi. Le provisoire doit venir le soir même à huit heures ; il ne vient pas. Désiré pense qu’il a compris huit heures du matin, lundi, et part à dix heures. Le lendemain, pas de domestique, et trois jours après une lettre de Désiré au cuisinier annonce qu’il ne reviendra pas du tout, qu’il reste pour faire marcher la ferme avec son frère, qu’un ami viendra chercher les effets qu’il a laissés et qu’au reste il en a emporté la plus grande partie avec lui. — Voilà comment cet excellent, ce saint Désiré m’a quittée, sans aucun motif, sans que je lui aie adressé aucun reproche pendant les trois semaines qu’il a été chez moi. Méthol est indigné contre lui et jure bien de l’envoyer promener si jamais il lui demande de le recommander ; Gaston est stupéfait ; Woldemar s’y attendait et moi aussi, je l’avoue, d’après son air et ses réponses ambiguës. Donc, je cherche ; en attendant, ma femme de chambre fait l’appartement, aidée d’une femme de ménage, elle a très bonne volonté et n’est pas princesse ; jusqu’ici j’en suis très contente, mais on ne sait jamais avec les Basques si on les traite avec assez de confiance, de bienveillance, d’affection. Es-tu contente de ton domestique ? Prends garde de le froisser ! Il est Basque !



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Les Nouettes, dimanche 10 avril 1864.


Chère petite, un mot avant de partir pour vêpres ; j’ai été si occupée au dedans et au dehors avec des domestiques nouveaux, des déballages, des range-mens, des surveillances de travaux, etc. (et des comptes, terribles comme d’habitude), que je n’ai réellement pas pu t’écrire; aujourd’hui dimanche, messe, vêpres, archiconfrérie. Le facteur attend, je vais très bien. J’ai vu Émile et Paul vendredi ; le premier ne croit pas te revoir mardi[201] ; il va bien ; il venait de Laigle. Paul a déjeuné et dormi ici; il est superbe, rose, gras et gentil; mais il n’a pas voulu parler devant moi ; il est resté les yeux modestement baissés tout le temps, et il n’a pas bougé, ni ouvert la bouche. Il a fait un froid étonnant depuis que je suis ici ; cette nuit, pour la première fois, je me suis réchauffée. Je ne tousse plus, je cours comme un lapin, je me porte à merveille, je marche comme un Basque…. Adieu…



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 4 janvier 1865.


Chère petite, les enfans m’ont empêchée d’écrire aux parens ; leur tour revient, malgré Le reliquat de lettres qui tourmentent mon esprit et ma conscience ; mais la quantité fera tort à la qualité… Je t’attends toujours le i5 et je n’oublierai pas le lait de Françon ; et ce sera du lait comme on n’en boit pas souvent à Paris.

Gaston va bien ; il a plus que jamais une affluence de monde à confesser. Son affaire a démontré le respect et la sympathie qu’il inspire même à des ennemis[202]. À la cour, on lui donne tort comme de raison; G… est un des organes de ce saint lieu. L’Impératrice souffre d’une gastrite ; on dit qu’elle ira à Nice pendant que l’Empereur fera un voyage en Algérie ; en son absence, le prince Napoléon nous gouvernera; j’espère qu’on ne lui laissera pas le petit Prince Impérial…. Les petites de X… sont très enlaidies; j’espère que cela tient aux absurdes chapeaux collans qu’on porte maintenant et qui rendraient laide Vénus elle-même. Mme de C… est vieillie et courbée à faire peur ; la pauvre femme ne peut accepter son malheur[203]. E. de M… est accouchée d’une fille, le 15 décembre ; elle a eu une couche épouvantable, comme celle de l’Impératrice ; la pauvre malheureuse poussait des hurlemens, et, malgré ses atroces souffrances, elle criait : Sacrifiez-moi; sauvez mon enfant; si vous le tuez, je meurs ! – Elle va bien ainsi que l’enfant, mais elle n’a pas encore mis les pieds à terre, de sorte qu’on ne sait pas si elle pourra marcher.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 7 janvier i865.


… Ton départ a fait le vide chez moi ; je le comble par la patience, par la certitude méditée d’une autre vie de réunion et par la confection de mon Évangile, en attendant Le Petit Savoyard


À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, Dimanche 4 mars 1865.


Chère petite, ton oncle André[204] part demain pour Livet; il y restera jusqu’à mercredi; et si on lui fait une douce violence, il y restera jusqu’à jeudi, peut-être plus. Woldemar est absent à partir de demain, jusqu’à jeudi 16. Aujourd’hui, ils sont tous les deux aux courses de La Marche ; il a plu jusqu’à midi ; ce sera un gâchis épouvantable ; les chevaux glisseront et se casseront les jambes, les jockeys se casseront le cou ; ce sera le grand plaisir de cette journée. Ton oncle est dans l’admiration de l’exécution ADMIRABLE de la Flûte enchantée de Mozart.

Il te porte la lettre (Ségur d’Aguesseau) au Président Troplong. Elle est lithographiée (aucun imprimeur n’a voulu l’imprimer). Ton oncle d’Aguesseau l’a envoyée à tous les sénateurs, tous les députés ; à Morny, qui la lui a renvoyée[205]

Mon nouveau cuisinier me fait l’effet d’être bon et cher; la dépense est double de ce qu’elle était avec Gasparine. Quel ennui! Je vais lui faire lire tous les livres de Gaston, pour tâcher de le rendre chrétien et honnête. Sous ce rapport ma maison est désorganisée. Pascal est baptisé et honnête ; il va à la messe, mais je crois que c’est tout. Sa femme n’est rien que bête et désagréable. Le cuisinier est pour le moins indifférent, et je crains plus que cela. Voilà ma maison chrétienne devenue à peu près païenne…



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 9 mars 1865.


Chère petite, je croyais voir arriver ton oncle hier, mais je vois que, nouvelle Circé, tu l’as captivé etgardé… Je ne trouve pas d’Allemande… les unes ne veulent pas de la campagne, les autres ne veulent pas d’enfans, et presque toutes sont légères et quelques-unes même mères de famille, pères inconnus… Je me suis mise un peu en train pour mon livre : Jean qui rit et Jean qui rit et Jean qui pleure ; j’ai une donnée presque certaine. Dis-moi où en est le tien, et si tu pourras me l’envoyer avant mon départ[206]



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 11 mars 1865.


… Chère petite… Tu as su la mort de M. de Morny ; l’Archevêque y a été la veille, après l’Empereur et par ordre de l’Impératrice ; il était déjà sans connaissance ; mais à cinq heures de l’après-midi, il a repris connaissance et l’Impératrice lui a vite envoyé un prêtre ; on dit qu’il s’est confessé à ce prêtre. Mgr Darboy l’a administré dans la soirée ; le lendemain, à huit heures du matin, le malheureux homme est mort. Deux jours avant, il avait pleuré toute la journée, parce qu’il se sentait mourir ; son ami ***…, présent, l’encourageait à la manière des Cavour, Pinelli, Ratazzi, Garibaldi, Mazzini, etc. La veuve doit être affligée, mais on dit que la sensibilité ne l’étouffe pas ; elle a vingt-six ans, 14 millions dont elle est tutrice, et une belle parenté. Elle a quelque religion, car l’année dernière elle a fait appeler un prêtre catholique, de son propre mouvement, pour faire baptiser un de ses enfans (de deux ou trois ans) qui ne l’avait pas encore été. Pauvre enfant !… Adieu, chère petite ; je te quitte pour Jean qui rit et Jean qui pleure ; je n’en ai que quarante pages d’écrites… Il paraît que notre église avance[207].



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 15 mars 1865.


Chère petite, un mot, car il est fort tard ; j’ai été dérangée de mes écritures. Je m’inquiète de ne pas avoir de tes nouvelles depuis plusieurs jours ; j’ai toujours peur de quelque maladie de toi ou des enfans… On m’a dit que vous croyez là-bas que Louis… s’est battu ; pas apparence; c’est un capitaine de son régiment, le vicomte de P…, qui a injurié, souffleté douze fois au spectacle un inoffensif négociant. Ledit négociant, outré, l’a saisi à la gorge et l’a si bien serré que le capitaine est devenu tout noir; les spectateurs applaudissaient à outrance ; ce n’est que lorsqu’on l’a vu immobile qu’on l’a arraché à l’étreinte passionnée de son adversaire ; on l’a emporté inanimé et il a été longtemps à revenir à lui. C’est son colonel qui nous l’a raconté et Louis m’a confirmé l’histoire. Le colonel lui a écrit (en le mettant aux arrêts forcés pour un mois, je crois) qu’il se battrait avec celui qu’il avait souffleté ou qu’il quitterait le régiment…

Comment va l’instruction de Jeanne ? Commence-t-elle la haute littérature et la calligraphie ? Et Jacquot, que fait-il ? Aime-t-il toujours à travailler ?…



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 28 mars 1865.


Chère petite, toujours des mots jusqu’à ce que j’aie fini mes deux Jean ; ils en sont à la page 175 et j’espère beaucoup finir dans quinze jours, avant Pâques. Dans tes compositions ne ménage pas le papier ; dis à M. Anneau[208] d’écrire en caractères lisibles, pas trop petits, et qu’il laisse de la marge pour les corrections et ajoutures. Je suis bien aise que Jeanne lise, qu’elle travaille ; ne l’oblige pas à faire de la tapisserie qu’elle déteste et ne lui apprend rien-, qu’elle couse, puisqu’elle aime à coudre; cela lui sera toujours utile… Mardi, Louis Veuillot dîne chez moi avec M. Fredault[209], Gaston et Lydie qui sera bien aise d’avoir vu le grand Veuillot. Ton oncle[210] viendra probablement pour le taquiner, après dîner ; il lui dira des énormités et se frottera les mains ensuite.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 1865. Chère petite…


Je trouve que Grands et Petits Normands est parfait, pourvu que les Normands n’y soient pas trop maltraités, ce qui ameuterait contre toi la Normandie entière ; s’il en est ainsi, et si l’ouvrage le comporte, tu pourrais mettre Marchés normands; ou l’Honnêteté normande ; mais Grands et Petits Normands vaut mieux que tout cela; c’est un titre original qui frappe et qui fera vendre le livre[211]

Mon Jean qui rit, etc., m’absorbe; je veux le finir avant la semaine Sainte ; j’ai deux cents pages de faites ; mais il faut relire et corriger, deux fois au moins.


À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 6 avril 1865


Chère petite, j’ai fini et je n’ai pas fini ! c’est-à-dire qu’ayant lu à Gaston Jean qui rit, nous avons trouvé, indépendamment des corrections de langage, etc., une réforme générale à faire sur le ton trop familier des domestiques et trop amical des maîtres ; ils sont trop camarades ; c’est tout à revoir deux fois. Peu de pages à récrire, mais une foule de mots, d’expressions à changer. Il faut donc que je lise et corrige du matin au soir; je ne sors que pour la messe, je ferme ma porte, je ne vais chez personne. – Ton collyre me rend un service immense; je serais aveugle de fatigue sans ce précieux remède. Gaston va assez bien ; la tète reste prise ; mais il va toujours ; u’conrësse presque toute là journée, n’a a’peine le temps de prendre l’air. – Moi, j’ai à peine le temps de manger ; j’espère avoir fini samedi à midi… Adieu, chère petite, je retourne à ma galère…



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 19 avril i865.


Chère petite…

Je regrette que tu n’envoies pas ton manuscrit par la poste comme valeur. On fait un paquet ; on cacheté de cinq cachets ; on met dessus dans le coin à droite : … francs en valeurs, puis l’adresse du destinataire. Si le manuscrit est perdu, on te rembourse… Il faut affranchir et la valeur est assurée. Tu gardes le reçu de la poste bien soigneusement pour réclamer en cas de perte. Je suis fâchée de n’avoir pas pu le lire avant de le livrer à Hachette : pour un premier ouvrage surtout, une revue et une censure sont bien nécessaires. C’est le premier qui établit la réputation.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 25 avril 1865.


Chère petite, je t’écris un seul petit mot pour t’annoncer toujours mon arrivée pour demain mardi. Je dîne à Laigle comme d’habitude. Je tousse toujours pas mal et je compte sur les Nouettes pour me guérir. J’ai pu lire hier quatre-vingts pages de ton manuscrit ; c’est fort joli, gai et en train; mais il y a beaucoup de mots à adoucir ; les épithètes demandent généralement à être modérées… Du reste, c’est très bien et je suis sûre que ce volume amusera beaucoup les enfans ; mais il faut que je le remporte aux Nouettes pour le lire jusqu’au bout et faire la table des matières que tu as oubliée. La dédicace a subi une rude métamorphose; personne ne doutera que tu m’as fait lire ton livre avant de le publier ; les éloges excessifs que tu me donnes ne peuvent pas rester. Le calme, même dans une plume filiale, est toujours plus persuasif et plus insinuant que l’éloge passionné. Gaston va bien ; je te raconterai son pèlerinage. Il est considéré là-bas comme saint François de Sales numéro deux : Méthol est au quatrième Ciel.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Les Nouettes, 1865.


Chère petite, pas de place en voiture pour moi, puisque tes petits visiteurs d’aujourd’hui ne doivent pas bouger sans leurs bonnes. Je t’écris pour un cuisinier : le mien ne peut pas rester chez moi, ma maison de vingt-cinq personnes est trop forte pour sa santé; de plus tous ces domestiques, hommes et femmes, lui font tourner la tête; l’un est furieux d’avoir du bœuf; l’autre vomit devant du mouton; le troisième fait fi de tout; le pauvre cuisinier, tombé au milieu de cette république, ne peut pas y tenir. Il désire ardemment entrer chez toi; il paraît bon et serait très suffisant pour moi sans ce monde étranger, élégant. Ils partent, je t’embrasse.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 17 janvier 1866.


Chère petite, si j’avais pensé que tu n’étais pas au courant, je t’aurais raconté ce qui suit. L… était (à Tours) d’une tristesse, d’un ennui mornes. Marie de L…, femme de son colonel, lui demande pour-quoiil est de jour en jour plus ennuyeux; il répond : Je m’ennuie à mourir ; chaque soir je me couche en me disant : Dieu merci, encore une journée de moins à vivre ; et chaque matin : encore une journée à passer ! – Il y a un remède, mon cher; devenez amoureux, mais amoureux fou. – Je ne peux pas ; personne ne m’inspire ce sentiment. – Essayez et, si vous ne pouvez pas, employez le dernier remède ; faites-vous trappiste. – Sur ces entrefaites, on se met à étudier et à chanter, pour je ne sais quelle fête, un salut composé par L…[212]. Le maestro dirige la musique et les chanteurs; Mlle de … chante. L… est enchanté ; la demoiselle est enchantée ; après le salut il va chez les *** ; on l’accueille très bien ; la famille est musicienne, la demoiselle est très bonne musicienne, les atomes crochus se rencontrent, et finalement L… est amoureux. Les parens prennent des renseignements; ils sont excellens. Le colonel et sa femme répondent de lui comme d’eux-mêmes. L… se prononce; les parens l’agréent ; il y va tous les jours ; mais la fille reste incertaine ; elle hésite entre lui et le couvent ; une neuvaine succède à une neuvaine et elle ne se prononce pas. Voilà où en sont les choses ; c’est incompréhensible, un célibat éternel n’est pas sa vocation… et c’est cruel pour L… qui est réellement amoureux fou. – Tout Paris en parle[213]



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AU VICOMTE ÉMILE DE PITRAY[214]


Paris, 8 avril 1866.


Merci, mon bon Émile, de ta lettre ; c’est une denrée rare[215] mais précieuse. Je te remercie des détails intéressans qu’elle contient et je suis enchantée de vous voir à flot ; rien n’est plus pénible et plus attristant que la préoccupation constante de finances embarrassées. On a beau faire des efforts de privations de toute sorte, on reste toujours dans ce gouffre du déficit. Que doit-ce être pour les malheureux qui se trouvent en présence de la famine et du froid et qui s’épuisent en vains efforts pour apaiser les souffrances de leur famille ?…

Je pars demain ; je compte sur vous tous pour après-demain déjeuner. Je ne suis pas du tout gênée, cher ami, pour te payer ma dette ; j’étais au contraire à flot comme toi. — Pardonne-moi si je n’allonge pas ma lettre pour la rendre digne de la tienne, mais je viens d’être interrompue… il est midi… Je t’embrasse donc ainsi qu’Olga, et les chers petits, et je plie bagage.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Kermadio, 12 mai 1866.


Voici une lettre que je reçois de Mme de …; quand j’ai quitté Paris, le 9 avril, elle s’attendait déjà chaque jour à recevoir la nouvelle de la mort de sa belle-sœur; tu sais qu’elles étaient brouillées depuis les pertes de fortune qu’elles ont éprouvées. Les regrets que témoigne Mme de … de cette mort prévue et imminente, ne m’attendrissent pas, parce qu’ils ne peuvent être bien vifs; l’éloge de la défunte et l’exposé de ses vertus ne m’émeuvent pas davantage; et le désespoir de la fille me laisse froide. Elle voyait peu ses parents; le monde l’avait entièrement absorbée. J’ai eu de la peine à composer une lettre convenable ; il fallait la plaindre sans tremper dans son exagération; en parlant du passé, c’est-à-dire de son vrai grand chagrin, j’ai tourné la difficulté…. Adieu, chère enfant, je pars d’ici le 25, pour arriver à Paris le 26 et aux Nouettes le 29.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Les Nouettes, 1866.


Chère petite, j’ai oublié de te donner l’affreux portrait du pauvre petit membre du Jockey ; il croit qu’il est beau, et certes il est seul de son avis. On trouve généralement qu’il est flatté ; il me semble qu’il ne l’est guère. Je t’embrasse bien tendrement avec Émile et les chers petits. Que le bon Dieu vous bénisse !



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AU VICOMTE ÉMILE DE PITRAY


Les Nouettes, 5 octobre 1866.


Cher Émile, je t’écris quelques mots pour te donner des nouvelles de tes deux gros petits bonnes gens ; ils vont à merveille ; ils dorment bien, ils ont bon appétit ; ils s’amusent dehors et dedans. Paul a un cheval, un fouet et un couteau de six sous qu’il ne quitte pas.

Françon, qui possède les mêmes objets, porte son cheval partout, elle l’a même fait coucher sur son lit. M. Hanneau s’occupe beaucoup d’eux ; ils ont été enchantés de le retrouver en arrivant. Olga m’écrit[216] que tu es fort content de l’établissement des Dames de Saint-Maur. J’en suis heureuse pour Jeanne et pour toi. Obligé de t’en séparer dans son intérêt, ton sacrifice est et sera récompensé par la certitude de son bien-être et du grand avantage de cette éducation douce, sérieuse et bien dirigée. Puisse notre cher petit Jacques trouvera Vaugirard les mêmes avantages et la même vie douce que trouvera Jeanne à Saint-Maur ! Je te serai bien obligée, mon bon Émile, si tu m’écris quelques lignes après avoir été voir Jeanne dans son nouveau domicile ; elle-même n’écrit pas encore assez bien pour me donner de ses nouvelles. Tu me diras si elle a pleuré en te quittant et si elle avait encore l’air triste en te revoyant. Et Jacquot ? comment passe-t-il son temps ? Je suis sûre qu’il est enchanté de se trouver seul avec toi. – Il fait toujours le même temps, doux, calme et brumeux.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 31 octobre 1866.


J’arrive de ma tournée, chers enfans. Tout va bien. J’ai commencé par Jacques[217], dont la récréation finit à une heure et demie précise. Il est arrivé radieux ; il continue à être enchanté. Il s’est battu ferme, m’a-t-il dit, il y a deux jours contre un élève, de son âge au moins, qui l’ennuyait depuis longtemps. Jacques a commencé par l’envoyer promener ; l’autre revenant toujours à la charge, Jacques lui a donné une claque solide à laquelle l’autre a riposté. Jacques est tombé dessus à coups de poings. « Et alors, c’est que nous avons eu une bataille fameuse ! J’ai fini par le jeter par terre, et je lui ai donné une bonne roulée. Depuis ce temps il me laisse tranquille. »

Hier ils ont été en promenade au Moulinot. « On nous a permis de nous débander et de faire ce que nous voulions. Je me suis amusé énormément ; nous avons couru, nous nous sommes roulés ; nous avons joué à beaucoup de jeux très amusants. Il a répété qu’il était très heureux ; il dort tout d’un somme jusqu’à la cloche ; il mange comme un ogre, il travaille très bien; il n’a été puni qu’une fois; on l’a fait travailler seul sur une banquette pendant une demi-heure ainsi que son antagoniste. Voici pourquoi. « J’avais fait un devoir très bien. Celui qui était près de moi me dit : Donne-moi ton devoir, que je corrige le mien. – on, je ne veux pas ; le tien est très mal, et le mien est très bien. – Je l’aurai tout de même, car je vais le prendre de force. – Je te dis que tu ne l’auras pas. Le voisin veut le saisir, Jacques met vite son devoir dans le pupitre ; l’autre veut ouvrir de force ; Jacques ferme à clef et retire la clef ; l’autre pousse, Jacques repousse ; ils font du bruit ; le Père regarde et leur dit de passer sur le banc solitaire.

Jacques dit que c’est l’autre qui a voulu copier de force son devoir. Le Père dit : « Mon petit Jacques, vous avez parlé en étude ; il faut vous soumettre à la règle. » Jacques pleure ; cinq minutes après le Père lui a fait reprendre sa place ; c’est le seul chagrin qu’il ait eu. – Il a demandé des nouvelles de tout le monde et il m’a chargé de vous embrasser tous, y compris sa bonne. – Après une demi-heure, je l’ai laissé avec Pierre, Henri et l’abbé Cousin, auxquels il a demandé de rester encore dix minutes. De là, je suis allé chez Jeanne, très contente de me voir. Elle a bonne mine, est contente de tout, joue très gaiement avec les petites filles, dit que le temps passe très vite, qu’elle ne s’ennuie jamais…. Elle a beaucoup gagné, et fait de petites révérences très gentilles en entrant et en sortant….

Adieu, mes chers enfants ; je cours vite chez Sabine que je puis voir de quatre à cinq. Je vais bien. Dimanche je vous écrirai.



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AU VICOMTE ÉMILE DE PITRAY


Méry, 10 novembre 1866.


Merci mille fois, mon cher Émile, de m’avoir débarrassé de ce Des…[218] ; sans toi, j’aurais été obligée sans doute de comparaître devant le juge de paix. Pour éviter le renouvellement d’aventures pareilles, je m’en tiendrai à mon personnel d’aujourd’hui malgré ses imperfections ; à chaque changement j’ai des surprises tragi-comiques, qui finiraient par des scènes de forçats évadés et du sang répandu… J’irai voir Jacques avec Jeanne qu’on me donnera sans difficulté et que je ramènerai avant ou après dîner, comme elle aimera mieux. Tu as parfaitement deviné avec ton instinct paternel les sentiments de son petit cœur. Si elle pouvait vous embrasser tous les jours, elle serait aussi heureuse que Jacques; mais vous lui manquez ; il était impossible que cela fût autrement… À l’heure qu’il est Woldemar est marié : puisse la bénédiction de Gaston leur porter bonheur ! – Ils viendront passer vingt-quatre heures aux Nouettes vers le 20. J’espère que tu y seras: je compte sur vous tous pour jeudi… À revoir bientôt, cher ami. Je te remercie encore de l’empressement sèment que tu as mis à accomplir la corvée que je t’avais confiée.



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AU VICOMTE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 7 février 1867.


Jacques et Jeanne se sont bien amusés hier, jour de sortie, avec leurs cousins Pierre et Henri; nous dînions à six heures pour faire partir après dîner un feu d’artifice de salon que M. Naudet devait tirer et qui a été charmant. Mais l’odeur de la poudre et la fumée ont nécessité l’ouverture des fenêtres. Il y a des pluies de feu, des chandelles romaines, des fusées, des gerbes, des feux de Bengale de toutes couleurs ; c’est en petit un feu d’artifice complet et sans bruit ni danger, mais pas sans fumée.

M. Veuillot va pouvoir fonder un journal d’après la nouvelle loi (pas votée, mais décidée) ; il est enchanté et il part pour Rome dimanche ou lundi, pour bien des choses essentielles à son nouvel Univers : la bénédiction du Pape, des correspondants intelligents, actifs, et consciencieux, etc. L’empereur a présidé hier le Conseil d’État et parfaitement parlé ; il laisse l’armée comme elle est, avec organisation de la garde nationale, devant marcher jusqu’à trente ans, en cas de guerre d’invasion seulement, et non par décret, mais par une loi votée par les deux Chambres.


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AU VICOMTE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 17 février 1867.


Mon cher Émile, Olga me prie de te donner des nouvelles des enfans ; les deux petits vont très bien et sont enchantés de tout. Paul croit que tout Paris est à Zoé et admire la beauté et la grandeur de sa propriété. Nous avons vu tout à l’heure Jacques "et Jeanne qui vont bien. Jacques travaille bien; mais il est souvent puni; il est triste et concentré; il est vrai qu’il faisait un temps de chien, que les parloirs étaient pleins, combles, qu’on s’y écrasait, qu’on y étouffait, qu’on ne s’entendait pas, ce qui ne dispose pas à la gaieté. Paul et Françoise étaient tout ahuris de cette foule tumultueuse. Chez Jeanne ils se sont amusés ; il y avait beaucoup de place dans le second parloir… Paul et Françoise ont pu jouer, rire, causer. Jeanne était très gaie et bien contente de revoir sa mère et les deux petits ; elle est toujours grasse et rose, et se maintient première et deuxième. Adieu, mon cher Émile, je t’embrasse ; les enfans t’embrassent aussi tous les quatre.



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AU VICOMTE ÉMILE DE PITRAY


Les Nouettes, 7 mars 1867.


… Françoise est gentille à croquer ; elle rit du matin au soir, mange bien, dort bien et joue bien. J’ai mis mon veto sur ses leçons de piano. Mlle Signora Freülein veut lui faire apprendre le piano. À trois ans ! Il y a de quoi la dégoûter du piano et de toute musique pour la vie. Que peut faire, de ses petits doigts faibles et de son intelligence minuscule, une pauvre enfant de trois ans ! Paul, pour avoir commencé à lire à quatre ans, ne lira pas couramment avant sept, et jamais il n’aimera la lecture…



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Les "Nouettes, 9 novembre 1867.


Chère petite, les enfans continuent à aller très bien et le temps continue à être superbe, mais un peu froid. L’arrivée de Nathalie, avant-hier soir, nous a forcés de suspendre le charmant jeu du soir (éteindre des bougies avec des ballons, d’un bout du corridor à l’autre) ; nous nous tenons dans le salon et on joue à des jeux tranquilles, c’est-à-dire ennuyeux. Je m’occupe du pauvre Paul pour qu’il ait sa part de joujoux et qu’il ne soit pas molesté. Ils sont du reste tous de bon accord et s’amusent beaucoup ensemble. Françoise se couche pendant que nous dînons ; elle dîne seule à six heures, mais elle ne se plaint pas de sa solitude ; avant dîner, ils viennent passer une heure chez moi… La supérieure de la Visitation est toujours très malade, d’une faiblesse à ne pouvoir supporter aucun remède. La petite pensionnaire de treize ans est morte de sa méningite ; la pauvre mère est au désespoir.

Paul[219] est ici depuis hier soir neuf heures et demie, et repart ce soir à cinq heures pour voir l’Empereur demain et se mettre en route pour Florence : on désire qu’il s’y montre comme ministre, à cause de ses discussions avec Ratazzi, lequel Ratazzi est venu exprès à Paris pour être débarrassé de Paul ; on ne veut pas lui accorder cette satisfaction. – Adieu, chère petite.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Les Nouettes, 14 novembre 1867.


Chère petite, je t’envoie les trois générations que tu m’as demandée[220] et je te remercie chaudement de vouloir bien t’occuper de ma chère M… ; je ne comprends pas pourquoi il te faut la mère, la grand’mère et la sœur ; malgré que je sois à marier, j’ai pourtant la délicatesse de ne pas vouloir me mettre en concurrence avec ma petite-fille ; elle pourrait avoir le dessus, ce qui serait une avanie à mes charmes. Ne nous laisse pas courir le monde dans le Midi. – Reçois-tu l’Univers, là-bas ? Quelle belle et charmante série d’articles de L. Veuillot sur les événements d’Italie, Garibaldi et les autres acteurs de ce sanglant mélodrame ! On nomme ici, au ministère de l’Intérieur, un excellent chrétien, chaud partisan du Pape, M. Pinard, qu’Anatole connaît beaucoup et dont il fait un très grand éloge. Rouher passerait au ministère d’État. Je pense qu’on fourrera les autres au Sénat, moyen honnête et sûr de se débarrasser des gens dont on ne sait que faire et qu’on veut museler par la reconnaissance (si toutefois ils sont capables d’un généreux sentiment).

Adieu, ma chère bonne fille…. Paul est retourné à Florence pour ne pas laisser croire à Ratazzi et au Roi, qu’on a cédé à leurs sollicitations de les débarrasser de lui…



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 3o décembre 1867.


Chère petite, je veux te souhaiter la bonne année l’avant-veille du jour de l’an, à cause de l’heure tardive des lettres à Livet. Le jour de l’an serait presque passé avant que je me sois rappelée à ton souvenir… Aujourd’hui, j’ai expédié par la poste une petite boîte contenant deux autres petites boîtes contenant chacune une bague ; le destinataire est indiqué en dessous. C’est Jacques et Jeanne qui m’ont chargée de l’achat et de l’envoi, et ils y ont pensé tout seuls. Jeanne sort demain à huit heures du matin jusqu’à samedi soir ; elle va bien et elle compte t’écrire dès demain. Quant au pauvre Jacques, il n’aura qu’un jour ; c’est dur pour le jour de l’an. Je m’étonne que le grand Duruy ne fourre pas son nez là dedans et qu’il n’exige pas un peu plus de condescendance pour les liens de famille. La matinée de Jacques sera si occupée par les visites d’oncles et de tantes, qu’il aura difficilement le temps d’écrire ; quelques lignes peut-être tout au plus. Au reste, je te donnerai de leurs nouvelles le lendemain du jour de l’an; le jour même, je n’aurai pas le temps bien probablement.

Je vais mieux décidément; ma messe matinale d’hier ne m’a pas fait mal et je recommencerai demain; le verglas et le froid m’ont empêchée de sortir. Adieu, ma bonne chère fille ; tes livres sont presque tous distribués[221]



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AU VICOMTE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 9 janvier 1868.


C’est à Olga que j’ai écrit hier, mon cher Émile ; c’est à toi que j’adresse les dernières nouvelles des enfans. Jacques est revenu à cinq heures et demie de son patinage, après avoir passé une demi-heure avec Pierre et Henri. Il était enchanté de sa journée. Pierre (valet de chambre) m’a dit que Jacques patinait admirablement; il s’est beaucoup amusé; plusieurs de ses camarades ont rivalisé d’adresse et de vitesse avec lui ; il les a tous enfoncés. Pierre le suivait en courant et glissant sur la glace pour ne pas le perdre de vue et pour se réchauffer. Il a rencontré aussi quelques jeunes amis de Gaston qui l’ont pris sous leur protection. .. Il n’a quitté son patinage et ses amis qu’à quatre heures et demie; il est revenu en voiture…

Je ne veux pas finir ma lettre sans te remercier de la tienne, qui m’a vivement touchée ; à mon tour, je te remercie de me si bien remercier et d’exprimer avec l’éloquence du cœur une tendresse si vraie pour tes enfans ; je t’assure qu’ils savent la reconnaître et qu’ils parlent de toi avec une tendresse égale à la tienne. Adieu, mon cher Émile, je t’embrasse bien affectueusement, ainsi que ma pauvre Olga que je ne verrai pas avant le mois prochain…



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 10 février 1868.


Chère enfant, j’ai vu hier Jacques et Jeanne, qui vont très bien et qui sont très contens. Ils avaient tous les deux la croix et sont portés tous les deux au n° 1 du tableau d’honneur. La comédie (à Vau-girard) les a beaucoup amusés ; Jacques s’est très bien tiré de son rôle. Ils ont eu comme récompense une promenade de plus à la maison de campagne des Jésuites ; il paraît qu’on s’amuse toujours beaucoup là-bas ; on se débande, on court, on joue à colin-maillard, aux barres, etc., on goûte en jouant; on boit de l’eau des petits ruisseaux. L’été, on s’y baigne dans une pièce d’eau qui n’offre aucun danger.

J’ai été chez l’abbé G… pour lui demander d’aller voir M. Naudet qui est très malade, tout en croyant qu’il n’a rien. Avant-hier il a encore eu un évanouissement de plusieurs minutes, et depuis, il est resté d’une faiblesse telle qu’il ne peut quitter son lit. Je lui ai dit hier qu’il était plus malade qu’il ne le pensait, qu’un de ses évanouissements pouvait l’emporter, que je lui demandais instamment de se mettre en règle pour paraître devant le bon Dieu, que je verrais Sabine aujourd’hui, et que j’arrangerais tout pour qu’il puisse se confesser, parce que nous l’aimions tous et que nous ne voulions pas être séparés de lui pour l’éternité. Il a un peu pleuré et m’a dit qu’il n’était pas dans de mauvais sentimens comme nous le pensions, mais qu’il lui fallait du temps. – Et qui vous dit que le bon Dieu vous accordera ce que vous demandez? Et pourquoi remettre à un temps éloigné ce que vous pouvez avoir tout de suite : le pardon de Dieu et la paix du cœur? Vous avez beau vous débattre, je ne veux pas que vous deveniez la proie du démon et que tant de grandes et nobles qualités soient perdues pour le ciel. – Il n’a rien dit, et l’abbé G… ira le voir demain avant midi. Comme il le connaît, j’espère qu’il ne le repoussera pas et qu’il se confessera. J’irai le voir demain et je saurai ce qu’il a fait. Adieu, ma chère bonne petite, je t’aime et je t’embrasse de tout mon cœur.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 1868.


… Le pauvre Naudet ne va pas mieux ; l’abbé y a été hier ; il a pris jour pour la confession. Gaston y a été aussi après, et il a été très content des sentimens qu’a exprimés le malade… Je vais aller voir Jacquot à midi ; je ne fermerai ma lettre qu’au retour pour te donner de ses nouvelles.

Quatre heures. Je reviens après avoir vu Jacques qui va très bien et qui est enchanté ; il a été second en latin; il ne sait pas encore quel jour on sort. La semaine prochaine ils ont deux jours de goguette; lundi gras, tirage de la loterie ; il y a de très beaux lots; mardi, ils ont une séance dramatique; onjoue une pièce; ils ne savent pas encore quand ils sortiront à cause du carême. — Nouvelle extraordinaire : le mariage de Mlle L*** est rompu ; le jeune homme est un drôle; une conduite affreuse, un hypocrite fini ; l’année dernière encore, il a enlevé la femme de chambre de sa mère (goûts relevés) ; elle les a fait rattraper; il n’était pas encore majeur. Tout Paris connaît cette histoire ainsi que l’origine de la fortune; il n’y avait pas moyen de passer outre. C’est la mère de la jeune fille qui a tout rompu.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 25 février 1868.



Chère petite, un mot de nouvelles de Jacques que j’ai vu hier et aujourd’hui. Il est frais comme je ne l’ai jamais vu, et gai et causant.

Hier on a tiré la loterie, et les enfans avaient permission de manger tout ce qu’ils voulaient ; j’ai apporté des provisions pour se soutenir pendant le tirage : il a mangé quatre oranges, et une foule de bonbons et gâteaux; tous les enfans mangeaient à qui mieux mieux ; j’étais très près de lui ; il a gagné trois lots : une bonbonnière, un parapluie plein de bonbons, et une autre chose de ce genre; moi j’ai gagné un pot à tabac que je lui laisse, mais dont il ne pourra rien faire. La séance a été entremêlée de musique très bonne, de chansonnettes très bien chantées et mimées. Je suis partie vers trois heures ; ils n’ont terminé le tirage qu’à cinq heures et demie et tous les beaux lots n’ont pas été tirés. Je ne sais pas ce que les bons Pères en feront ; probablement qu’ils resserviront d’appât l’année prochaine.

Il y a eu aussi des réjouissances pour le mardi-gras ; ce matin, de neuf heures à midi, une grande promenade pour voir défiler tout le cortège des quatre bœufs gras ; il y avait une douzaine de chars avec escortes de toutes les nations du monde civilisé et sauvage ; les quatre bœufs avaient chacun pour escorte à pied, à cheval et en char, une des quatre parties du monde, et, à la fin, après cette multitude de chars et de nations, arrivait une vraie forêt, partagée en douze compartiments, représentant les douze mois de l’année avec leurs produits et leur végétation; c’était très beau et très riche. – Il paraît qu’au retour, les enfans ont mangé comme des loups un très bon déjeuner; puis deux heures de parloir et de récréation ; puis ils devaient avoir une séance dramatique avec comédie, musique, etc. Tu vois que ces pauvres Jésuites font ce qu’ils peuvent pour compenser la sortie des jours gras; aussi Jacques disait : « Comme ils « sont bons, ces Pères; ils font tout ce qu’ils peu-« vent pour nous rendre heureux! » – Adieu, ma chère bonne fille; j’attends ton arrivée avec une grande impatience et je ne suis pas la seule.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 1868.


Chère petite, fais-moi donner des nouvelles de Paul que je n’ai pu aller voir aujourd’hui ; en sortant de chez Sabine je me suis trouvée si mal à mon aise et j’ai eu si froid et si mal à la gorge que je suis rentrée: je me suis enveloppée chaudement, je me suis gargarisée avec de l’eau vinaigrée et je me sens beaucoup (mieux) ce soir ; je me coucherai de bonne heure et ce sera fini demain.

Sabine me charge de te dire que Françon est un amour à croquer ; comme c’est aussi mon avis, je ne l’ai pas contredite. Je lui mènerai encore cette blondinette charmante avec le gros Paulet qui aura des succès plus masculins. J’irai le voir demain, si je vais bien et s’il ne fait pas trop froid. Je t’embrasse tendrement.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Dimanche, 29 mars 1868.



Chère petite… Sabine…, est très malade. Le matin une consultation de MM. Simon et Biart (notabilité pour les maladies de poitrine) a été très alarmante ; ils ont trouvé tout le poumon droit engagé, surtout du haut; ils trouvent l’état grave, mais pas désespéré ; ils ont ordonné des vessicatoires, une nourriture substantielle, du vieux vin, et une potion qui doit aider à la cautérisation du poumon… Je t’écrirai demain ; aujourd’hui j’ai été chez Gaston, malade… Je t’embrasse tendrement et je pars pour aller chercher Henriette, Madeleine et Élisabeth à la gare. – À demain[222].


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Paris, 5 avril 1868.


Chère petite… La pauvre Sabine ne va pas bien ; elle étouffe, tousse et crache horriblement. Henriette (sa jumelle) est désolée. Adieu, chère enfant, je t’embrasse bien tendrement avec Émile et les chers enfans. Nous t’arrivons lundi à cinq heures (pour les vacances de Pâques), la rentrée est pour mardi soir à huit et demie.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 9 avril 1868.


Chère petite… j’arrive enfin aux chers petits ; j’ai vu Jacquot hier ; il était gai et content, mais les oreillons qui règnent au collège l’avaient atteint ; depuis deux jours il était à l’infirmerie, avec une douzaine d’autres infortunés ; on a changé d’infirmier ; le gros qui y est maintenant a l’air d’un excellent homme ; les enfans riaient et jouaient quand je suis venue ; on les laisse s’amuser et causer. Jacques n’avait pas de fièvre ; il m’a dit qu’il ne souffrait pas ; on m’a permis d’aller le voir demain vendredi ; il pourra sortir dimanche et partir lundi avec Jeanne, qui va bien mais qu’on ne peut pas voir jusqu’à dimanche ; la vacance ne finit que mardi soir 21. Jacques a passé son examen de semestre très brillamment ; il a tout su ; rien à rapprendre.

La pauvre Sabine ne va pas bien ; elle s’affaiblit sensiblement. Henriette a passé quatre jours avec elle; elle est partie navrée de la quitter en cet état ; elle reviendra au mois de juin, et moi je passerai quelques jours au couvent au commencement d’août, à moins que son état ne me rappelle plus tôt. Pauvre Sabine ! ou plutôt heureuse Sabine, qui ira recevoir la récompense de sa vie de sacrifice et de dévouement et nous attendre au Ciel où elle priera pour nous tous, comme elle le fait depuis tant d’années sur la terre.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Kermadio, 2 juin 1868.


Je te remercie de ta petite lettre, chère enfant. Voici Jacques sorti pieusement et honorablement des sacremens de l’enfance ; il ne lui reste plus qu’à continuer l’usage des sacremens de tous les âges et de tous les temps, la confession et la communion. Je suis bien aise que tu sois restée pour sa sortie d’aujourd’hui ; tu auras profité jusqu’à la fin et à son profit également de ton séjour à Paris. Jeanne s’en donne pendant ce temps ; quand tu seras de retour[223] recommande à Freülein de lui donner quelques petites leçons de quelque chose, c’est-à-dire qu’elle la fasse écrire, lire, allemand et français, mais sans excès ; et quand elle aura sa gouvernante, ne la laisse pas accabler de travail, afin que son corps puisse se développer en même temps que son intelligence. Les gouverneurs et gouvernantes ont parfois la manie du travail exagéré; ce qui n’est jamais le fait d’une femme et ce qui lui fait négliger des choses essentielles, comme le travail à l’aiguille, l’ordre dans les tiroirs et effets, etc. Ce n’est pas une grande et inutile instruction de langues diverses, de hautes études, qui fait le mérite d’une femme dans l’habitude de la vie et dans son ménage, mais les mille petits travaux féminins, plus utiles cent fois que le latin, le grec et les je ne sais quoi, qui ne servent à rien qu’à exalter l’amour-propre et à faire perdre le temps. – Je suis bien aise de penser qu’à partir de demain tu commenceras enfin une vie tranquille et reposante. Adieu, ma chère bonne fille.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Kermadio, 16 juillet 1868.


Chère petite, j’espère que vous allez tous bien à présent, malgré la grande chaleur et la persistance de la sécheresse. Tous les jours nous croyons voir venir un, deux, trois gros orages ; les nuages noirs affreux passent sur nous, les coups de tonnerre se succèdent au point de briser les arbres et d’avoir tué deux femmes dans les champs à côté de la ferme ; mais tout cela se passe sans eau ; une seule fois, nous avons eu une bonne averse pendant une demi-heure ; aussi la terre est comme de la cendre, et on se dispute l’eau des fontaines. À Auray, la ville envoie chercher de l’eau à une lieue et on la distribue aux habitans, à deux litres par tête. On n’a pas souvenir dans le pays d’une pareille disette d’eau. Nous autres, aux Nouettes et à Livet, nous ne sommes pas dans cette pénurie, à cause des étangs, des mares, des ruisseaux et petites rivières qu’on trouve partout, surtout à Livet. – J’ai été prise avant-hier de la nouvelle épidémie qui a atteint presque tout le monde à Kermadio ; des crampes d’estomac et maux de cœur. Aujourd’hui je vais bien ; hier soir j’ai pu manger et je ne me sens que cette grande faiblesse ou fatigue qui ne me quitte pas depuis près d’un mois ; mais la cause première étant mes soixante-neuf ans, il n’y a pas à la combattre, ni à s’en inquiéter…

Je ne t’ai pas envoyé la photographie que tu as demandée, parce qu’elle serait inutile ; où se verrait-on? Où se rejoindrait-on[224] ? Elle a déclaré vingt fois que pour tout l’or du monde elle ne se marierait pas comme sa sœur ; qu’elle voulait bien connaître les goûts, les habitudes, les antécédens, le caractère de l’homme qu’elle épouserait et qu’elle aimait cent fois mieux ne pas se marier du tout qu’épouser un inconnu, ou un sot, ou un mauvais sujet, ou un mauvais cœur, ou un flâneur inoccupé, ou un avare, etc., etc. Elle répugne beaucoup à quitter N… elle sent combien elle lui manquerait, et la pensée de l’isolement de sa mère détruirait le bonheur qui lui viendrait de son mari. Elle sera donc très difficile à marier comme tu vois parce qu’elle n’en a pas envie.


À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 31 août 1868.


Chère enfant, je sais que tu as des nouvelles par Gaston… tu as vu que l’état de la pauvre Sabine est à peu près le même, sauf une aggravation de faiblesse et l’enflure des jambes qui augmente tous les jours; aujourd’hui elle ne peut plus poser les pieds à terre tant ils sont douloureux; elle est dans un fauteuil entouré d’oreillers. Les suffocations ne sont pas revenues, Dieu merci, mais elles peuvent reprendre d’un moment à l’autre; c’est le côté le plus dangereux de son état, quoique entièrement indépendant de sa maladie[225]. Henriette est arrivée ce matin à cinq heures, elle est entrée au couvent avec nous et y a passé une heure à peu près.

Demain, elle et moi, nous y entrons jusqu’à samedi. Si Sabine n’est pas plus mal, Henriette retournera à Kermadio dimanche soir, et moi j’irai lundi à Méry; j’y resterai la semaine, à moins que Sabine ne me rappelle; ensuite je resterai encore quelques jours avec elle, et je reviendrai aux Nouettes jusqu’au ier ou 3 octobre, selon le jour du départ de Gaston; je passerai chez toi le peu de jours qui resteront jusqu’à la fin des vacances et je reviendrai à Paris avec mon petit Jacques. Je saurai à cette époque si je change décidément d’appartement, et je préparerai ce qu’il faudra pour cette translation. Adieu, ma chère petite, je t’embrasse tendrement avec tout ton monde. Je vais bien, mais je suis fatiguée ; je mène une vie agitée et très en l’air. Gaston déjeune et dîne chez moi, ce qui me repose après ma rentrée du couvent.

M. Naudet va très mal ; on l’a emmené à la campagne, je ne sais pas chez qui[226].



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 8 décembre 1868.

… Chère enfant…

Depuis huit jours je suis confinée chez moi par ma toux annuelle, j’espère qu’elle ne durera pas autant que celle de l’hiver dernier ; et puis le temps est si doux qu’il n’y a pas à craindre de refroidissement. Je n’ai pas pu aller à Vaugirard dimanche, mais Léon m’a remplacée ; il t’a donné tous les détails possibles sur Jacques et ses triomphes ; il s’était bien amusé mercredi, ainsi qu’Henri qui a été son fidèle compagnon de promenade. Jacques a déjà une réputation parmi ses camarades ; on dit de lui : « Oh ! Pitray ! c’est un fort ; » il est plus fort que les vétérans qui redoublent. Faut-il que ce pauvre petit ait travaillé ! Quand on pense qu’à ses premières compositions, il était dans les quarante ! Je regrette qu’Émile ne puisse pas entendre comment on parie de lui dans la famille et les amis. Et comme il aime le collège et les bons Pères! Et quelle mine il a cette année! Il fait plaisir à voir quand j’arrive à Vaugirard avec Léon. Ce bon Léon est un trésor pour Jacques ; il l’aime de plus en plus et Jacques de son côté lui témoigne une grande affection…



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 28 janvier 1869.


Chère petite, voici des nouvelles de Jacques qui s’est énormément amusé en patinant.

Il ne m’est arrivé qu’à midi un quart ; il n’avait été libéré du collège qu’à onze heures trois quarts. Il a tout de suite déjeuné ; il avait une faim terrible qu’il a assouvie avec deux gros bifstakes aux pommes de terre, du poulet froid, du café au lait et pain grec pilé, fromage, cerises en compote, etc. Il a ensuite essayé et gardé des bas de laine pour patiner sans avoir froid aux jambes ; puis je l’ai mené chez M. X…[227] pour de petites écorchures au coin de la bouche qui ne veulent pas passer ; c’est bien peu de chose, mais j’aime mieux qu’il n’ait rien. M. X… qui n’avait personne, nous a si bien fait attendre pour faire croire qu’il avait du monde, que je me suis en allée en lui laissant un mot ; nous avons pris une voiture pour aller chez Léon qui devait mener Jacques patiner au bois de Boulogne. Jacques s’est amusé énormément; toute sa division était là avec trois ou quatre Pères qu’il aime beaucoup. Ils ont tous crié : Voilà Pitray ! Jacques s’est lancé comme une flèche; il a fait des finesses de patinage, pirouettant sur un pied, puis sur l’autre, faisant des huit, des festons, et je ne sais quoi encore. Ils ont patiné sur la plaine de Longchamp qu’on avait inondée pour le patinage; le lac commençait à ne pas être sûr à cause du dégel; la glace fondait aux bords ; et un gros monsieur s’est enfoncé jusqu’à la ceinture ; il s’est heureusement jeté à plat ventre sur la glace et il s’est retiré en rampant. En rentrant, Jacques a trouvé Pierre et Henri qui ont dîné avec lui et à huit heures il est parti avec Léon.

Adieu, chère enfant, tu ne parles pas de venir à Paris… Je t’embrasse bien tendrement avec les enfans et Émile.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 10 mars 1869.


Chère petite, je reçois ta lettre et je réponds tout de suite à la question appartement… Je te propose toujours la chambre d’en bas, mais je dois te prévenir que j’ai deux écloppés pour nous servir. Saint-Jean[228] a manqué mourir d’une péritonite. Il marche à peine encore ; il est resté très faible et très souffrant ; et il ne sera pas bien vaillant encore après Pâques. Ensuite ma femme de chambre va assez bien moyennant qu’elle ne marche pas, qu’elle ne se fatigue pas, qu’elle ne veille pas. Et avec toi, il faut avoir de bonnes jambes, pouvoir courir, sortir pour des emplettes, des commissions, etc. Tu devras nécessairement aller en soirée pour ton sermon[229], courir et faire courir, avoir des toilettes à préparer, à arranger, etc., envoyer chercher des voitures, enfin recommencer un peu ce que tu as fait l’année dernière. Tu serais donc mal servie, mal secondée chez moi; et pourtant je ne puis m’empêcher de te dire que ce serait bien plus convenable que d’aller chez des étrangers, quelque aimables qu’ils soient. Si donc tu veux t’exposer aux désagrémens que je te signale, tu es sûre d’être reçue comme toujours de tout cœur et avec empressement. Mais si tu veux être bien matériellement, tu seras beaucoup mieux chez Mme de C…[230] comme logement, service, etc.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Kermadio, 11 mai 1869.


Chère petite, tu peux parfaitement faire venir ma cuisinière Pauline. Avant de partir je l’ai autorisée d’avance à quitter Paris pour le service de mes enfans et si tu lui as écrit directement, elle est déjà chez toi, j’espère bien… Je ne m’étonne pas des crispations d’Émile devant ces deux insupportables petits garçons[231] ; ils crient, ils se battent, ils s’arrachent tout ce qu’ils ont, ils touchent à tout, ils n’écoutent personne ; la mère ne les reprend jamais, les embrasse au lieu de les claquer ; je ne comprends pas qu’elle ne comprenne pas le mal réel qu’elle leur fait par cette condescendance qui vaut l’indifférence et l’abandon. Ils seront bien malheureux au collège ; maîtres et élèves les réprimeront fortement chacun à leur manière.

L’Univers est bien tiède pour l’Orne. D’ailleurs tout est inutile; on fera sans doute comme en Bretagne où on examine les bulletins du scrutin avant que les pauvres paysans ne les mettent dans l’urne ; on déchire ceux de l’ennemi et on les remplace par ceux de l’officiel, préparés d’avance. On remplace aussi les urnes par des soupières, des paniers ; et quand le scrutin est fermé, on remplace les mauvais par des officiels. Comment gagner la partie avec de tels joueurs ?…



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Kermadio, 17 juin 1869.


Chère petite, c’est trop fort ! Comment ! ma pauvre Françon a (ou a eu) la rougeole et ce n’est qu’au bout de dix jours que tu m’en donnes avis ! Je m’étonnais (pour la centième fois) de ton silence obstiné et tu ne m’informais même pas de la maladie de ma petite fille, de ma chère petite Françon[232]. Je présume que Jacques n’en sait pas le premier mot non plus. Je vais lui écrire et le féliciter en même temps sur les derniers n° i qu’il a obtenus. Le Père Argan, que Gaston a vu la veille de son départ pour Kermadio, lui a dit qu’on en était de plus en plus content à Vaugirard, qu’il se faisait aimer de tout le monde et que c’était de plus en plus un charmant enfant. C’est ce que j’ai toujours dit avec tous ceux qui le connaissent, et c’est ce qu’il a toujours été…

Adieu, ma chère petite, je t’embrasse bien tendrement ainsi qu’Émile et les enfans, principalement la pauvre Françon qui a eu cinq ans avant-hier; j’étais loin de penser qu’elle passait ce jour de fête dans son lit !



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 12 novembre 1869.


Chère enfant, je t’adresse ma première lettre[233] ; le mieux marche lentement, mais il marche ; dans quinze jours, j’espère pouvoir sortir ; mes vertiges subsistent, mais diminués ; je marche dans le salon et je ne chancelle pas trop. Je lis un peu et tu as mon essai d’écriture, sauf quelques lignes à Jacques pour sa sortie d’avant-hier. Il va très bien; il a une petite mine excellente; il est sorti avec ses cousins de Ségur et il ne s’est pas ennuyé… Je ne t’en dis pas plus long; la tête me tourne… je t’embrasse bien tendrement ainsi qu’Émile et les enfans. Je t’adresse un buvard avec une provision de papier à lettres que Jacques envoie à Jeanne et à Paul.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 10 février 1870.


Chère enfant, je vais bien mieux ; je n’ai plus que de la faiblesse dans la tête, et une grande susceptibilité, quant à la fatigue et aux inquiétudes ou agitations d’esprit et de cœur. Jacques va très bien; sa dernière sortie a été très agréable ; il a eu la visite d’un très gentil camarade, son ami intime et son rival de croix et de rubans. Après la visite, il a été avec Henri au Jardin d’acclimatation, voir les jeunes éléphans et un chameau roux, en liberté (dans un enclos), qui les a tant amusés par un tas de fureurs et de courses ridicules, qu’ils se sont promis d’y retourner à la prochaine sortie. J’espère qu’il ne fera pas froid comme aujourd’hui, huit degrés de glace ; les engelures de la pauvre Françoise doivent la faire souffrir par ce temps ; tu ne lui fais donc pas prendre des bains de mains d’eau de son tiède, soir et matin? c’est une chose excellente et bien simple ; seulement il faut y penser. — Les émeutes de Paris sont ridicules; tous ces gens que Rochefort pousse en avant, se sauvent comme des lapins dès qu’ils aperçoivent un uniforme ; on a pris une vingtaine de chefs et on a coffré toute la rédaction de la Marseillaise et une partie du Rappel. – Les ministres sont excellens ; ils parlent comme des Cicéron et des Démosthène, surtout Émile Ollivier ; Buffet, admirablement ; Ségris, idem ; Talhouët, idem ; Le Bœuf, parfaitement ; Daru, très bien, en homme loyal, ferme et intelligent ; La Chevandière, très bien ; Louvet, médiocrement ; Richard, ni bien ni mal, mais honnêtement ; Parieu, remarquablement bien…

Viendras-tu à Paris et quand viendras-tu ? Moi, je vais à Kermadio, le lundi ou mardi de Pâques ; je sacrifie les dix jours de vacances à Livet, parce que je suis encore trop imbécile et susceptible pour supporter le bruit et l’agitation sans relâche. Mon appartement restera à ta disposition, ainsi que ma cuisinière…



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AU VICOMTE ÉMILE DE PITRAY


Kermadio, 27 mai 1870.


Mon cher Émile, je regrette beaucoup de ne pas t’avoir remercié plus tôt de ta bonne et intéressante lettre ; j’ai eu une recrudescence de vertiges qui a encore une fois arrêté ma correspondance ; depuis hier, je vais beaucoup mieux et je me mets un peu en règle vis-à-vis de mes chers correspondans. Les détails que tu m’as donnés sur ton église m’ont beaucoup intéressée[234]… Quelle année affreuse nous commençons, quant à la température et à la sécheresse : ici, nous sommes desséchés ; glacés le matin, par lèvent nord-est, et trop réchauffés après midi, par un soleil de juillet; il doit en être de même en Normandie, trop voisine de la Bretagne pour ne pas subir les mêmes influences de température. — Tu as vu dans les journaux que les élections pour les conseils généraux sont pour le 11 juin. Est-ce que tu ne songes pas à t’y préparer une place par tes amis ou partisans de Laigle et des environs ? On t’en avait déjà parlé il y a quelque temps ; il me semble que tu y ferais tout aussi bien que certains prétendans qui ne sont même pas du pays. M. M… étant mort, tu prendrais sa place avec avantage. — Il y a bien longtemps que je n’ai eu de nouvelles des tiens. Gaston, plus occupé que jamais de son ministère et des voyages qui s’y rattachent, ne voit personne…. Olga ne m’en a pas dit mot dans ses courtes et rares lettres; je sais que ses yeux en sont cause en grande partie, et j’ai appris avec bonheur par Gaston que le repos forcé, que leur a donné le séjour à Paris, leur a fait beaucoup de bien; mais qu’elle continue à ne pas trop s’en servir si elle veut les conserver : qu’elle écrive peu, qu’elle lise surtout le moins possible et pas à contre-jour, pas de nuit, pas en s’éveillant, etc.

Adieu, mon cher Émile… Je te quitte pour Jacques qui continue à être classé dans les meilleurs élèves du collège ; je t’embrasse bien tendrement, ainsi qu’Olga et les enfans.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Kermadio, août 1870.


Chère petite…

Un bien grand sujet de consternation est la défaite du maréchal Mac-Manon, etc. Nos pauvres troupes se sont battues comme des lions, mais que faire un contre dix? C’est le 4, jour du départ de nos soldats de Rome, qu*ont commencé nos défaites. J’espère que le bon Dieu ne confondra pas le Maître avec les troupes et qu’il daignera exaucer les prières de tant de saintes âmes qui prient pour la France… . Je ne t’écris pas longuement, parce que j’ai la tête en mauvais état; je n’ai pas dormi de la nuit, j’ai eu de forts vertiges, mal au cœur, tout ce qui accompagne mes crises. J’avais su une demi-heure avant dîner les mauvaises nouvelles de l’armée ; mon dîner m’a travaillée et ma tête a subi aussi une défaite. — Gaston arrive demain, Dieu merci. Adieu, chère enfant ; j’ai écrit hier à mon petit Jacques ; je lui demande deux lignes de réponse. — La pauvre Marie de L… est bien inquiète de son mari et de son gendre Etienne… Aglaé est avec elle à M…


À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Kermadio, 23 septembre 1870.


Chère enfant, je ne comprends pas le motif de votre silence à tous ; dans les circonstances actuelles, j’aurais plus besoin que jamais de savoir de vos nouvelles souvent[235], et voilà près de quinze jours que je n’en ai eu ; pas même de réponses à mes lettres pour la première communion de Jeanne[236]. Serait-ce encore un malheur que tu veux me dissimuler le plus longtemps possible? Ce qui augmente mon inquiétude, c’est le silence absolu que gardent les lettres des Nouettes; pas un mot de Livet, comme si vous étiez à cent lieues de chez eux. Je te demande instamment, soit à toi, soit à Émile ou à Jacques, ou tout au moins à Mlle B…, de me dire ce qu’il y a, et si vous restez tous dans le pays ou si vous allez dans le Midi. – Ici, nous n’allons pas mal ; j’ai beaucoup d’étourdissemens tous ces temps-ci ; c’est tout naturel, avec les événemens déplorables et les inquiétudes de tout genre qui se succèdent et s’accumulent. – Adieu, chère enfant, que le bon Dieu te bénisse, toi et tous les tiens !


À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Kermadio, 1 octobre 1870.


Chère enfant, c’est aujourd’hui ta fête ; les enfans l’auront sans doute célébrée par des bouquets; vous avez certainement tous (été) à la messe ; tes deux grands enfans auront communié pour toi, comme Gaston et moi nous avons communié ici à la même intention… Puisses-tu avoir pour bouquet la bienheureuse nouvelle de la défaite complète des Prussiens ! …

Nous avons toujours un temps admirable et enrageant par rapport à ces Allemands qui se sèchent et se chauffent à notre beau soleil. Il paraît qu’on en tue des milliers, mais pas encore assez. Voici le pauvre héroïque Strasbourg pris ! Quel sort vont avoir les dix-huit mille prisonniers? Mlle Heyberger[237] est dans la désolation, un accablement de petit enfant ; elle sait ses sœurs en sûreté en Suisse ; elle n’a à Strasbourg que son père et un frère qui sont blottis dans les caves comme le reste des habitans et qui n’ont pas grand’chose à craindre. L’abbé Diringer[238] a peine à dominer sa fureur contre les Prussiens ; il ne veut pas être Prussien, ni que son bien soit Prusse et en Prusse. J’espère que ce ne sera pas, et que le bon Dieu ne permettra pas l’accomplissement de cette grande iniquité protestante… J’ai su par Anatole qu’Adèle et Arthur étaient encore à Livet ; j’en suis bien contente pour toi et pour eux qui y sont en sûreté. – Adieu, chère petite ; je t’embrasse bien tendrement avec les enfans et tous les tiens. Que deviendra le cher petit Jacques ? Louis rentre à Vannes le 5. Un Père va le chercher à Bordeaux où les parents du Midi lui amènent leurs enfans ; à Vannes, tout est tranquille; c’est un pays religieux ; les prêtres n’y sont jamais inquiétés. Adieu, ma chère bonne fille, combien je regrette que nous ne soyons plus voisins : comme Jacques serait bien dans ce collège de Vannes, qui est si sain à habiter et qui est si bien composé de toutes les anciennes familles de Bretagne! Je ne vais pas mal.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Kermadio, 4 octobre 1870.


Chère petite, j’ai reçu hier une lettre très longue, très détaillée du pauvre Émile, qui m’annonce ton départ et les larmes qui l’ont accompagné[239]

Je suis inquiète de votre voyage au milieu de ces routes obstruées par les éclaireurs des Prussiens et des interruptions de chemin de fer et des difficultés de toutes sortes. Vos bagages auront eu de la peine à vous suivre et à vous rejoindre. Quant à Émile, sois tranquille sur son compte[240] ; les Prussiens ne viendront pas se faire tuer dans ce dédale de haies, de bois, de vallées, de hauteurs ; c’est ce qu’ils évitent toujours et ce qui les empêchera d’envahir notre portion de Normandie et de Bretagne[241]. Émile est plein d’énergie et de courage ; je suis sûre qu’il se montrera très bien pendant tout ce désordre.

…Écris-moi le plus que tu pourras. J’espère qu’après la pacification et ton retour à Livet, je pourrai y aller passer quelque temps près de vous ; il y a un an que je ne vous ai vus tous ; mon pauvre Jacques travaille-t-il un peu au milieu de ces désordres guerriers ?… Je t’embrasse bien tendrement avec les enfans…



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Kermadio, 19 octobre 1870.


Chère enfant, j’ai envoyé à Jacques une lettre que j’avais reçue d’Émile, qui attendait toujours les Prussiens ; mais il n’aura pas eu leur visite, caries grandes pertes qu’ils ont déjà essuyées et qu’ils continuent à essuyer tous les jours, les obligent à rappeler leurs corps expéditionnaires…

J’espère et j’attends l’arrêt de la justice de Dieu[242]. Ils ont voulu vaincre, ruiner et démembrer la France ; ils ont souillé et brisé les statues de la Sainte Vierge, protectrice de la France, ils ont profané nos églises, ils ont répandu le sang innocent, en tuant, torturant les habitants inoffensifs de nos villes et de nos villages, ils seront punis… Tu as vu qu’ils ont brûlé le palais de Saint-Cloud pour venger leur défaite; pourvu qu’ils n’en fassent pas autant à Versailles ! Leur rage orgueilleuse ne ménage rien; ils sont plus vandales que les sauvages ; ils ne comprennent pas le beau et le bon ; il paraît que les Bavarois sont plus cruels encore que les Prussiens ; ceux qui n’ont pas reçu leurs visites doivent rendre grâce à Dieu qui a arrêté leur marche. Tu as vu dans les journaux le courage des Bretons ; ils se sont aussi bien battus que les vieux soldats et bien peu ont été tués ou blessés. Tu as vu aussi la belle proclamation du comte de Chambord aux Français. On dit qu’il a eu la visite (en Suisse) de ses cousins d’Orléans, mais qu’ils n’ont pas pu s’entendre…. S’il en est ainsi, nous retomberons dans l’irréligion, l’impiété, l’anarchie, la révolution et le sabbat d’enfer. Puissiez-vous alors vous retirer dans quelque pays tranquille, sage, pieux comme le Val d’Andorre, qui n’a jamais laissé pénétrer dans son petit territoire ni étranger, ni mauvaise littérature. – Nous allons bien ; Gaston nous revient vendredi, après avoir prêché au séminaire de Redon ; nous attendons Nathalie demain ou après ; elle ramène Louis aux Jésuites de Vannes…

Le pauvre Jacques se trouve entre deux écueils : ou bien l’ennui de ne pouvoir rien faire qui vaille pour l’avenir, ou bien un travail fatigant, solitaire, sans progrès possible, faute de direction, et par conséquent malsain par l’ennui et le découragement… Si la guerre finit, j’irai passer un bout de temps avec toi et je m’arrangerai pour voir mon cher petit Jacques que j’ai embrassé pour la dernière fois le lundi de Pâques, 19 avril…

Adieu, chère enfant, ne t’effraye pas des événements…



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Kermadio, 23 octobre 1870.

Je suis impatiente de connaître la réponse d’Émile au sujet de Vannes pour Jacques ; je n’ose pas trop compter sur son assentiment ; ce serait un trop grand bonheur pour moi juste au moment où je passerai une grande partie de l’hiver et de l’année à Kermadio. Je ne le verrais pas si souvent qu’à Paris, mais je l’aurais aux sorties du mois et j’irais le voir au moins une fois par mois dans l’intervalle ; et puis, s’il a besoin de quelque chose, je serais là pour le lui procurer… Mais j’aime mieux ne pas nourrir cette espérance, ce serait trop beau. Je comprends, ma pauvre fille, ton mal du pays et ta préoccupation d’Émile ; mais il est très peu seul…, il a sans cesse des personnes du pays et des occupations au dehors pour s’entendre sur ce qu’on doit faire et ne pas faire[243]… J’envoie demain à Jacques et à Jeanne un mandat de 20 francs pour acheter quelques livres, et un autre mandat de 10 francs pour Paul et Françon, pour dessins, crayons, couleurs, ciseaux à découper… Adieu, ma chère petite, ma tête tourne moins ; je vais bien au total.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Kermadio, 7 novembre 1870.


Chère petite, je m’embrouille toujours dans mes dettes de correspondance ; je ne sais plus si c’est à toi ou à Jeanne que je dois écrire; dans le doute je m’adresse à la mère, remettant la fille au prochain numéro. — Je crains d’avoir écrit à mon pauvre Jacques une lettre très ennuyeuse et je m’accuse d’avoir oublié le livre instructif que je lui avais promis et qui me semble bon. J’attends avec une grande impatience la réponse d’Émile pour le collège de Vannes : dis-moi ce que tu feras dès que tu auras pris une décisién ; je crains toujours que mon pauvre Jacques ne soit fourré dans un collège où il serait mal de toutes manières et où il perdrait sa pureté et sa foi. Je connais quelques personnes qui, sans égard pour les recommandations de Gaston, ont placé leurs fils dans des pensions ou collèges renommés, et qui ont perdu la moralité, les mœurs, le bonheur, la santé et l’affection de leurs enfans ; plusieurs sont à Mettray, ou à l’infanterie de marine, d’autres sont devenus ou en train de devenir des X…, mais aucun n’a pour ses parens ni respect ni affection. Ce que je demande au bon Dieu bien des fois par jour, c’est de retirer à lui ceux de mes petits enfans qui perdraient leur âme par suite de mauvais conseils, de mauvais exemples, de vicieuse direction ; qu’ils meurent en état de grâce, afin que nous soyons réunis à eux dans le bonheur éternel. — Je ne te parle pas de l’état de notre pauvre France depuis la trahison de Bazaine…. On devait tuer ce traître avant qu’il eût consommé son forfait; et après, faire avec toute l’armée une trouée à travers les Prussiens et courir au secours de Paris.

J’ai été interrompue par des étourdissemens et mal au cœur; aujourd’hui je vais bien et je termine ma lettre après en avoir reçu une de toi. .

Le temps est terriblement beau pour ces odieux Prussiens; ils ont proposé un armistice hypocritement abominable ; il a été refusé à l’unanimité.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Kermadio, 18 novembre 1870.


Chère petite, voilà trois jours que je veux t’écrire et que je remets, tantôt à cause de vertiges, tantôt par des dérangemens imprévus qui me font passer l’heure de la poste ; je tenais pourtant à te remercier de l’offre si bonne que tu m’as faite d’employer pour la pauvre C…[244] la somme que je t’avais promise ; tu es la seule qui ait eu l’idée de venir activement à son secours… Je reçois une lettre de Jeanne qui m’apprend que Jacques est parti pour Poitiers. J’espère que quelqu’un l’a accompagné ; je regrette de ne pas avoir écrit à Poitiers directement ; il aurait du moins eu un souvenir de moi ; mais je ne pensais pas que tu oublierais de me prévenir du jour du départ et de la manière dont tu l’enverrais si tu n’y allais pas toi-même. Je vais lui écrire directement. Adieu, ma chère petite.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Kermadio, 25 novembre 1870.


Chère petite, quelques mots seulement pour te demander si tu as des nouvelles de chez nous… les Prussiens approchent, ces maudits… Mon pauvre Jacques m’a écrit de son nouveau collège qu’il trouve très beau. C’est un vrai bonheur qu’il soit arrivé à bon port, sans mauvaise rencontre et sans accident. Ne connaissant personne à ce collège, il aurait pu être bien embarrassé d’arriver tout seul comme un pauvre abandonné. En fait d’anciens camarades, il n’a trouvé que Maurice de B… ; du reste pas un de ses amis de Vaugirard. Il espère avoir de bonnes places, des sorties de faveur, mais à quoi lui serviront les sorties puisqu’il n’a personne pour le faire sortir ? Enfin à la grâce de Dieu ! le pauvre garçon sera j’espère heureux au collège de Poitiers comme il l’a été à celui de Vaugirard. Je lui écrirai le plus souvent que je le pourrai ; je lui ai demandé une lettre par mois; je te demanderai à toi aussi de me donner de ses nouvelles quand tu en auras. – La pauvre Nathalie a une nouvelle inquiétude. On a fait à Toulouse une liste de proscription dans laquelle sont naturellement compris Paul et Albert. Un ami doit les prévenir quand leur tour d’arrestation arrivera… dans un autre département, ils seront en sûreté. – Je ne vais pas mal malgré des étourdissemens fréquens ; le temps est beau un jour sur deux ou trois. – Adieu, ma chère petite, je t’embrasse bien tendrement ainsi que les enfans… Tu sais que les chemins de fer sont tous interceptés depuis Tours pour la Bretagne, la Normandie, etc. Tu ne peux revenir chez toi jusqu’à ce que les routes soient rétablies.

Qu’a donc le pauvre petit Paul[245] ? Est-ce qu’il ne sort pas ? Il faudrait leur faire prendre l’air, ces pauvres petits.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Kermadio, 2 décembre 1870.


Chère enfant, je t’en prie, ne t’inquiète pas au sujet d’Émile ; les Prussiens ont changé de direction en raison des dangers qu’ils courent dans notre pays de vallées, de bois et de haies et ravins; vrai pays de francs-tireurs et d’embuscades; d’ailleurs à cause du froid, ils préfèrent se jeter sur le Midi. Et puis voici les grandes batailles qui ne peuvent plus se différer et j’ai toute confiance en Dieu et la Sainte Vierge ; sous peu nous serons délivrés des Prussiens ; le reste viendra de la même source, et l’ordre et la paix seront rétablis dans toute[246] notre chère France. Je pense sans cesse à toi, ma pauvre fille, et je prie Dieu de permettre ton prompt retour chez toi. Mon pauvre Jacques seul n’y sera pas, mais j’espère qu’il est heureux chez les bons Pères et qu’il continuera ses succès de Vaugirard. On nous apporte la nouvelle officielle de la grande sortie de Trochu… Que le bon Dieu nous prenne en pitié et nous donne la victoire ! Que de prières s’élèvent aujourd’hui vers le ciel et que de pauvres âmes comparaîtront aujourd’hui devant le Dieu de justice et de miséricorde !…

Si le bon Dieu voulait nous pardonner nos ingratitudes, nos indifférences, nos crimes, si nombreux par le temps d’impiété et d’indifférence qui court, le calme serait si bien rétabli que dans huit jours tu serais chez toi. Prions ! Que pouvons-nous faire de plus et de mieux ? J’ai écrit hier à la pauvre Jeanne, tout effrayée pour son père.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Kermadio, 9 décembre 1870.


Chère petite, on ne sait pas ce qui s’est fait, ce qui se fait, ce qui se fera ; on sait seulement que la main de Dieu est encore levée sur nous, mais une heure, un moment suffit pour nous délivrer et nous ne tarderons pas à l’être bien certainement, malgré Gambetta et Cie. En attendant, te voilà encore bloquée loin de Livet, car je ne vois pas de passage pour t’en retourner chez toi, puisqu’il faut passer par Tours, menacé par les hordes prussiennes. Je tremble pour Poitiers ; on m’assure que ce n’est pas probable ; Poitiers ne mène à rien et leur projet est de ne pas pousser plus bas que Tours… Je m’inquiète de toi, de ton émigration, de l’isolement au pauvre Jacques ; que deviendra-t-il si les Prussiens brûlent, saccagent, bombardent la ville ? Et toi !… Les voilà à Rouen ; puissent-ils être forcés d’en déguerpir bientôt, pour se diriger en fuyards sur l’Allemagne. Je vais assez bien ; je me préoccupe seulement de vous tous, mes pauvres enfans et petits-enfans. Que Dieu vous protège ! prier est le seul secours que je puisse vous donner à tous. – Adieu, ma chère pauvre petite ; ménage bien tes yeux ; Jeanne m’écrit des lettres très détaillées et très gentilles ; tu peux parfaitement la charger de ta correspondance.


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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Kermadio, i3 décembre 1870.


Chère enfant, je te prie en grâce de ne pas te désoler ni te décourager comme tu le fais ; aye plus de confiance en Dieu et en la multitude de prières qui s’élèvent des âmes pieuses et saintes que contient la France et le monde catholique. Il y a certainement beaucoup de mal déjà fait, un nombre considérable de gens ruinés, malheureux, tués même ; mais autour de toi, parmi les tiens, il n’y a encore eu que des terreurs, des inquiétudes ; c’est déjà une preuve que tu es protégée là-haut et un motif de compter sur cette protection divine jusqu’à la fin ; moi, j’y ai pleine confiance ; j’espère et je crois que les Prussiens ne feront à aucun des miens de mal sérieux… Le Pape sera sauvé par la France qui rachètera par son sang glorieux le crime napoléonien… en attendant, courage, espérance, résignation… J’attends la fin de la marche des Prussiens vers le Midi pour envoyer à Jacques ses étrennes qui ne seront pas belles cette année, mais que je ne voudrais pas voir tomber entre les mains des ennemis. J’enverrai aussi à Jeanne, Paul et Françon, le plus que je pourrai. Il n’y a rien à acheter ici ; Laigle est cent fois mieux monté que Vannes… Gambetta vient de décorer ce brigand de Garibaldi ! As-tu su qu’après trois mois d’inquiétudes mélangées d’espérance, on a appris définitivement la mort de ce charmant Emmanuel d’Esparbès tué à Gravelotte, en défendant sa batterie, après l’avoir sauvée de la main des ennemis ; il s’est battu comme un lion. Les pauvres parens sont au désespoir…



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AU VICOMTE ÉMILE DE PITRAY


Kermadio, 16 décembre 1870.


Mon cher Émile, je t’envoie une lettre de Thérèse à Olga, qui me demande de t’en faire part ; elle porte d’excellentes nouvelles de Jacques ; et il n’est pas heureusement sur l’itinéraire des Prussiens, qui ne comptent pas descendre plus bas que Tours et qui ne veulent pas se risquer dans le centre de la France ; au reste, j’espère que très prochainement nous serons délivrés de ces sauvages visiteurs, et que la pauvre Olga et les enfans seront tranquillement établis près de toi à Livet ; les journaux anglais et belges disent que, depuis huit jours, nous leur avons tué plus de soixante mille hommes[247]…. Si Ducrot parvient à joindre Trochu, les Prussiens seront perdus, Dieu aidant. – Nous allons tous bien; je vais mieux depuis quelques jours; il fait doux : 10 à 14 degrés le jour, 7 à 9 dans la nuit, mais beaucoup d’eau. Je te quitte, l’heure me presse. Je t’embrasse bien affectueusement…


AU VICOMTE ÉMILE DE PITRAY


Kermadio, 20 décembre 1870.


Encore moi, mon cher Émile, mais en si bonne compagnie que je ne crains pas d’être importune, surtout en me bornant à te dire que je vais bien ainsi que tout mon entourage ; je t’envoie une lettre de Jeanne, que j’ai reçue ce matin, et qui t’intéressera ; et une autre qui parle de toi avec tant de tendresse que la lecture t’en sera bien agréable. Jacques m’écrit qu’il est inquiet de toi ; il ne peut plus t’écrire, parce que Olga lui a écrit que tu ne recevrais pas ses lettres et qu’il ferait bien de s’en abstenir; je l’ai rassuré de mon mieux et je lui ai envoyé ta dernière lettre pour lui enlever ses inquiétudes. Tu verras par la lettre de Thérèse[248] qu’il va très bien et qu’elle veille sur lui avec une amabilité pleine de cœur. Adieu, cher ami, je t’embrasse et j’espère que te voilà en pleine espérance pour la guerre, que Trochu va terminer lestement avec l’aide de la Sainte Vierge. Dans peu, nous aurons chassé les Allemands de France. Je t’écris sur papier à ballons pour ne pas augmenter mon paquet.



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AU VICOMTE ÉMILE DE PITRAY


Kermadio, 23 décembre 1870.


Cher Émile, voici encore une lettre de Thérèse que je reçois à l’instant par Olga; elle me demande de te l’envoyer, les communications étant en ce moment-ci plus promptes et plus sûres que celles venues de Bordeaux ; tu verras que Jacques a repris bien vite ses bonnes places de premier et la décoration qu’il a promenée dans Poitiers, sous la protection d’Henri qui a été excellent pour lui. Je t’annonce un nouveau changement forcé pour le pauvre Jacques ; on ordonne aux Jésuites de Poitiers de licencier leur collège, et on s’empare de leur maison pour des soldats et des blessés. Justice de Gambetta qui vole les propriétés particulières, oubliant qu’il n’est pas plus grand que la loi… Adieu, cher ami, je t’embrasse bien affectueusement…



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Kermadio, 24 décembre 1870.


Chère petite, je te remercie de me communiquer les lettres de Thérèse, si intéressantes pour moi ; elle donne des nouvelles détaillées de mon cher petit Jacques, et c’est ce qui m’en plaît. Si on l’expulse de Poitiers, qu’en feras-tu ? à Bordeaux, ce sera la même persécution ; dans quinze jours, les Prussiens y seront, et la belle justice de Gambetta, Crémieux et autres polichinelles adjoints, chassera et volera les Jésuites comme ils l’ont fait partout. Fais-moi dire par ma petite Jeanne ce que tu auras décidé pour Jacques, et si tu as écrit à Thérèse et au père Argan ce que tu désires qu’ils fassent en cas de licenciement ou d’approche des Prussiens. Quelle plaie que ces Prussiens et que ces rouges impies ! Je remercie bien ma bonne Jeannette de ses aimables lettres qui lui ont déjà gagné les cœurs de Kermadio ; de même pour Jacques.


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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Kermadio, 30 décembre 1870.


Chère petite, un mot pour toi aussi, après avoir écrit aux trois petits. Je t’aime, je t’embrasse ; voici la poste qui part, je serai en retard si j’attends. Je vais bien, Dieu merci. Les affaires vont bien en Normandie ; 40,000 hommes défaits, battus, poursuivis par nos troupes, plus de blessés que de vivans ; les vivans marchant à peine, les pieds en sang ; les blessés criant, demandant la mort, cahotés dans leurs charrettes ; tous fuyant, ayant les nôtres à leurs trousses ; ne s’arrêtant même pas pour manger, pour ramasser les leurs qui tombaient de fatigue, de besoin, de douleurs. Voilà ce que X… a vu ; tous les ramassés déblatèrent contre Guillaume et Bismarck, et voudraient les étrangler de leurs mains. Voilà de quoi vous remonter et nous aussi pour le jour de l’an[249]. Adieu, chère enfant, je t’embrasse tendrement ; la famille va bien.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Kermadio, 31 décembre 1870.


Ma bonne et très chère fille, Dieu sait quand cette lettre t’arrivera à cause des postes bouleversées ; mais je ne veux pas finir l’année sans t’embrasser. Quel temps de chien pour finir la triste année 1870, et comme nous la finissons tristement !… Le froid continue ; pauvres soldats ! J’ai reçu tout à l’heure ta triste lettre du jour de l’an. Elle est pleine des meilleurs sentimens qui te vaudront bien des bénédictions et des grâces de Dieu. Je suis bien aise que mes pauvres misérables petites boîtes soient arrivées à bon port; cela me fait espérer que mon petit Jacques aura reçu la sienne partie le même jour; il m’a déjà écrit plusieurs fois, le pauvre petit, malgré le froid rigoureux; maintenant, je crois la poste interceptée de Tours à Poitiers ; les nouvelles arriveront difficilement. Je vais passer presque toute ma journée à écrire des lettres à mes enfans ; ne pouvant les embrasser, je leur écris, c’est quelque chose.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Kermadio, 8 janvier 1871.


Chère enfant, voici une lettre d’Émile un peu en retard à cause d’une nouvelle apparition des Prussiens qui sont venus à Laigle, mais qui n’y sont restés que quelques heures sans avoir visité les environs ; il paraît qu’ils ont peur de la vallée de Laigle, des petits bois, des collines, des haies qui peuvent cacher des embuscades. Ils sont en somme très malmenés dans tout ce qui n’est pas grande ville ; ils perdent beaucoup de monde, ils sont sans cesse rappelés vers Paris, décimés par la maladie, découragés…; on les bat, on les shlague… ; les alliés de Guillaume payent cher le bonheur de marcher sous ses drapeaux, et le fruit qu’ils en retirent n’est pas encore visible à l’œil nu. Le pauvre Jacques a écrit à son père quatre lettres qu’il n’a pas reçues ; il est tout triste d’avoir vis-à-vis de lui l’apparence de l’oubli. Je t’envoie une lettre que j’ai reçue hier; il me donne des détails sur ses trois jour de vacances…

Nous allons bien ici ; le pays est fort tranquille ; on fait beaucoup de pèlerinages et de processions pour conjurer les dangers et obtenir la fin de cette terrible guerre, laquelle n’a qu’une fin possible, la destruction de l’armée ennemie et de ses chefs…


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AU VICOMTE ÉMILE DE PITRAY


Kermadio, 9 janvier 1871.


Cher Émile, j’ai reçu ta lettre avant-hier, celle qui m’annonçait les Prussiens à Laigle ; heureusement qu’une lettre d’Anatole et le journal de Rennes nous ont appris en même temps leur départ après un séjour de quelques heures seulement près de vous tous. J’espère qu’ils n’ont pas emmené M. Rouyer[250] pour le punir du refus de leur donner 10 000 francs qu’ils demandaient. Je t’envoie la dernière lettre de mon petit Jacques ; tu y trouveras quelques détails sur sa sortie de trois jours ; garde-moi cette lettre ; je garde toutes celles de Jacques ; tu me la rendras à Livet. – Rien n’avance du côté de Paris et les vivres diminuent ; que fait donc notre brave Trochu ? Il ne gelé plus pourtant ; on dit que la boue empêche de faire marcher les canons. Si le dégel gêne les mouvements de l’artillerie, et si la gelée empêche ceux des hommes, Paris mourra d’inanition avant le retour du beau temps. J’espère toujours pourtant ; le bon Dieu finira par écouter les prières des siens et par tirer vengeance des impies et des scélérats !



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Kermadio, 1 février 1871.


Chère enfant, la honteuse paix signée par Jules Favre avec Bismarck a du moins l’avantage pour toi de rétablir les communications et de t’ouvrir la route de Livet ; j’ai eu hier par Anatole de bonnes nouvelles du pays. Émile allait bien…. Mais quel coup de foudre que ce traité signé ! Trochu n’a pas paru dans tout cela, heureusement pour son honneur.

On s’est empressé de livrer à l’ennemi les forts de Paris qui étaient restés intacts devant leur bombardement formidable. Cette livraison inconcevable met la France et l’Assemblée dans l’impossibilité de refuser le traité, quelque diabolique qu’il soit. Officiellement, nous ne savons rien ; mais officieusement nous savons que l’armée est désarmée et prisonnière dans Paris ; que les forts sont livrés aux Prussiens, avec tout leur matériel immense ; que l’Alsace et la Lorraine appartiennent à la Prusse ; que la Champagne leur est abandonnée provisoirement jusqu’à l’exécution complète du traité ; que nous leur payerons trois milliards d’indemnité et que nous leur livrons vingt vaisseaux de guerre tout équipés. – Voilà ce que disent, dans Auray, les voyageurs qui passent. Une telle iniquité peut-elle être acceptée par les États civilisés de l’Europe, au profit d’une nation barbare et sauvage ? Et de quel droit Jules Favre, méchant avocat, ose-t-il repré senter la France pour la déshonorer et la perdre ? Quoi qu’il en soit, la chose est faite et impossible à défaire à cause de la livraison des forts, des 10 000 canons et des 500 000 chassepots, sans compter les mitrailleuses, l’artillerie de campagne, etc… .

Nous allons bien. Si tu reviens à Livet, je pense que tu passeras une journée à Poitiers pour voir Jacquot. Le pauvre enfant va être bien seul à Poitiers, mais il ne sera pas très loin de Livet pour les vacances de Pâques ; par le Mans et Alençon ce n’est pas plus loin que de Paris. – Il fait doux aujourd’hui (5 degrés), mais vilain et sombre. Adieu, chère petite.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Kermadio, 4 février 1871.


Chère enfant, j’espère que tu es partie, mais je risque un dernier mot… pour t’engager à partir pendant que la route est frayée. J’espère que tu donneras un jour au pauvre Jacques ; vois s’il n’a pas besoin de chaussures, ou de vêtemens, ou de linge, ou d’argent. Je crois qu’Armand[251] va être nommé député… Dieu préserve Émile de ce triste honneur qui, trop souvent, tourne en déshonneur et en malheur, quelque pureté d’intention qu’on y apporte ! L’ambition et la vanité ou l’orgueil sont satisfaits, mais la durée n’en est pas longue. Dis-moi si tu pars, dis-moi quand tu seras arrivée des nouvelles des Nouettes, du pays, et surtout de mon pauvre Jacques… Avec quelle joie je vous embrasserai tous! – Adieu, ma chère bonne fille ; tu trouveras Livet tout comme tu l’as laissé. Tu sais que Ray a été pillé, le curé et le maire emmenés, parce que des francs-tireurs ont tué un Prussien qu’ils ont mis sur la route, et emmené deux prisonniers…



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Kermadio, il février 1871.


Chère petite, Armand est nommé député à une grande majorité, plus de 53000 voix ; toute la bonne liste a passé à la même majorité à peu près… . Figure-toi qu’il y a à Vannes 7000 hommes campés en plein air dans la boue des rues et des places. Ils sont en haillons ; on ne leur donne pas à manger, de sorte qu’ils sont obligés de mendier un morceau de pain pour ne pas mourir de faim. Comment veut-on que des hommes supportent ce régime et obéissent à des chefs aussi insoucians de leur bien-être et de leur vie ? … Je t’engage à attendre que les routes soient raccommodées, du moins en partie. Tu auras la ressource de te reposer à Poitiers pour quelques jours ; tu verras Jacques du moins, et tes quelques jours d’hôtel garni ne te coûteront pas plus cher que les couchées de la route et les prix exorbitans des voitures qui font deux lieues à l’heure ; de plus, on ne trouve pas à manger, pas même du pain ; les Ch***, quand ils sont venus à Auray, de Laval ou du Mans, ont été vingt-cinq heures sans pouvoir trouver un morceau de pain…. Nous voici du moins avec une grande bonne majorité à la Chambre ; la paix sera bientôt conclue et la Chambre remettra de Tordre dans l’administration ; peut-être appellera-t-elle une monarchie qui achèvera de rétablir la paix à l’intérieur… Le pauvre curé de Ray a été horriblement maltraité pour avoir eu la sottise de garder le fusil du hulan trouvé mourant sur la route. On l’a battu, déchiré, traîné à pied pendant onze lieues sans manger ; sa maison a été pillée ; tous ses meubles et effets brisés, volés. Tout Ray a été traité de même, mais pas B.-T. dont le maire a été aussi emmené et rossé ; pour celui-là, c’est bien fait. Émile a été chercher le pauvre curé, revenu chez lui deux jours après, dans un état déplorable, la tête enflée comme un boisseau, et ne trouvant plus rien ni personne chez lui; il l’a emmené à Livet; c’est très bien à Émile. Adieu, chère enfant.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Kermadio, 23 février 1871.


Chère petite, je te remercie de ta longue lettre fort intéressante. On dit que la paix est signée à des conditions inespérées. L’Alsace et la Lorraine formeront un pays neutre comme la Suisse, et une indemnité de guerre de deux milliards, en défalquant de cette somme environ cinq cents millions de contributions déjà reçues. Nous ne pouvions espérer d’aussi bonnes conditions ; l’Angleterre se sera interposée ; elle aura craint pour elle-même la trop grande puissance de la Prusse et son odieuse ambition. Quoi qu’il en soit, Dieu veuille que la nouvelle soit vraie et que nous soyons délivrés de ces odieux coquins, barbares et sauvages !…

Voilà le gouvernement bientôt constitué ; il est à peu près sûr que ce sera le comte de Chambord avec une constitution raisonnable et religieusement solide ; il adopterait le comte de Paris…

J’espère que Victor-Emmanuel sera mis à la réforme et tous les états italiens reformés comme par le passé ; ce sera la France par le moyen des zouaves de Charette qui fera la contre-révolution. Il ne manquera pas de volontaires. Il en a déjà dix mille[252]

La paix conclue, tous ces brigands évacueront le pays; je dois dire pourtant qu’Anatole m’écrit que ceux de Laigle sont des Hanovriens très doux et très faciles. Ceux d’Edgard aussi, près de Dieppe, sont polis et doux. Il fait un temps magnifique et pas froid. On travaille à toutes sortes de réparations de routes, des chemins de fer, etc., qui indiquent une certitude de paix et qui nous rendront bientôt la liberté de la circulation. C’est dans un rayon de six à dix lieues de Paris, que les réparations seront plus difficiles et plus considérables. Adieu, ma chère bonne fille.


AU VICOMTE ÉMILE DE PITRAY


Kermadio, 1 mars 1871.


J’ai reçu hier, cher Émile, ta lettre du 25. J’y riposte de suite en ajoutant à la mienne celles d’Olga et de la pauvre Jeanne. Tu les as terriblement effrayées ; quand on est éloigné, on suppose toujours les maux et les dangers plus grands qu’ils ne sont en réalité ; il est donc prudent de ménager les absens ; tu verras par les lettres que je t’envoye combien tes nouvelles les ont consternées, dans quelle affreuse position elles te supposent et combien elles en sont affligées.

Je leur ai tout de suite écrit pour les rassurer et je leur ai annoncé la paix comme certaine. Garde-moi ou bien renvoie-moi, à ton choix, la lettre de Jeanne ; je conserve leurs lettres… J’ai aussi écrit à Jacques dans le cas où Jeanne ou Olga l’auraient effrayé à leur tour; je les ai aussi entièrement rassurées sur ton sort – Je suis bien contente pour Jacques que tu viennes le chercher à Poitiers ; il aura une bonne semaine à passer à Livet. Dieu veuille que je puisse faire comme lui et vous faire une petite visite en attendant les vacances !

Ma santé est bien meilleure depuis deux mois, mais l’âge se fait sentir ; je marche doucement et pas longtemps ; je suis devenue très sourde ; je ne peux plus me mêler d’une conversation générale, et bien d’autres inconvéniens trop longs à analyser et décrire. Quant à Paris, je ne crois pas pouvoir y aller jusqu’à l’hiver prochain… Gaston fera comme moi… Je tâcherai de louer mon appartement… On dit que le gouvernement abandonnera Paris et ira s’établir soit à Versailles, soit à Fontainebleau ; Paris l’aura bien mérité ; on sera tranquille au moins pour délibérer, sans crainte d’un envahissement par l’émeute. Les élections ont été par trop mauvaises ; plus de deux cent mille voix données à un bandit comme Garibaldi et à tous les autres qui ne valent guère mieux ! – Adieu, cher ami, je t’embrasse bien affectueusement.



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AU VICOMTE ÉMILE DE PITRAY


Kermadio, 26 mars 1871.


Les affaires de Paris vont horriblement : comment et quand cela finira-t il ? On a eu l’imbécillité de laisser ces sauvages s’emparer des hauteurs, des canons, des mitrailleuses, des forts, des mairies, de l’état-major, des casernes, des gares ; on ne sait plus par où ni comment les prendre ; ils sont maîtres de Paris.

Il faut avouer que Thiers est un grand homme, un habile homme, un grand stratégiste, un esprit prévoyant, un homme énergique, etc., etc. Les députés sont des imbéciles qui ont peur de ce petit homme, et qui préfèrent perdre la France que de déplaire à cet ambitieux inepte… Armand avec quelques autres travaillent contre lui tant qu’ils peuvent ; ils ont déjà ramené près de trois cents députés, mais ce n’est pas encore la majorité, et il la faut, et bien résolue, pour s’affranchir du pouvoir de cet homme haineux, dangereux et qui ne reculerait devant aucun moyen pour conserver sa dictature. J’ai vu qu’on vous avait débarrassés de votre préfet (qui est allé sans doute, lesté de la caisse du département, grossir le nombre des insurgés de Belleville). On nous a conservé Je nôtre, qui est un rouge fidèle et qui ne se contient encore que par la crainte d’être fusillé par le peuple, comme on le lui a signifié le lendemain de son arrivée.

Les pauvres d’A… sont désolés ; ils viennent de perdre leur dernière petite fille, âgée de deux ans et demi. A… surtout est dans une désolation qui fait pitié ; ils aimaient particulièrement cette petite Jeanne qui était charmante ; elle est morte d’une fièvre muqueuse thyphoïque, mal soignée ; sa maladie a duré quarante-cinq jours, et l’agonie a été affreuse.

Adieu, chère enfant..



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Kermadio, 27 mars 1871.


Mon cher Émile, c’est avec crainte que je t’adresse une pétition dont le rejet me serait bien pénible. Je ne peux pas aller à Livet avant le mois d’août… Je suis donc reculée jusque-là pour vous embrasser tous et je viens te demander un grand adoucissement à ce dur sacrifice. Tu iras chercher Jacques pour les vacances de Pâques ; peux-tu et veux-tu en retournant à Poitiers partir un jour plus tôt de Livet, amener Jacques jusqu’au Mans, où il trouvera Saint-Jean qui me l’amènera immédiatement et qui le ramènera à Poitiers, au collège ? Si un obstacle quelconque (il faut tout prévoir) t’empêchait de l’aller cherchera Poitiers, fais-le-moi savoir et autorise-moi à l’envoyer chercher pour le garder pendant la vacance ; Saint-Jean le ramènera par Nantes, qui est le plus court chemin jusqu’à Poitiers ; il va sans dire que les frais me regardent du moment qu’il t’aura quitté. J’attends ta décision avec inquiétude.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Kermadio, 31 mars 1871.


Chère enfant, la lettre de Jeanne m’apprend que vous ignorez mes changemens de projets ; tu me fais demander par quel train et quel jour j’arriverai. Tu n’as donc pas reçu les lettres que j’ai écrites avant les médailles et avec les médailles[253] ? Outre les tumultes de Paris qui peuvent se répandre et intercepter les chemins, la visite de Camille ne pourra avoir lieu qu’en avril, à cause de celle de Nathalie qui doit lui succéder… J’ai été peinée de devoir renoncer à vous embrasser tous, mon petit Jacques compris, pendant cette vacance de Pâques, mais j’ai l’habitude de me résigner à ce que je ne puis empêcher et je me soumets. Cela me fera une bonne pénitence pour la semaine sainte; j’ai d’ailleurs votre satisfaction à tous qui me compense la mienne, et c’est très bien comme cela. Ce qui n’est pas bien, c’est ce qui se passe à Paris et à l’Assemblée. M. Thiers ne veut rien faire qui contrarie les rouges ; et bien mieux, de concert avec son ami rouge, Grévy président, il empêche les membres de la droite de parler ; on avait organisé (200 membres de la droite) un système énergique et facile contre Paris ; une organisation défensive des provinces ou départemens se tenant entre eux, contre les rouges ; une nouvelle organisation militaire, financière et administrative. C’était Armand qui devait porter ce projet à la tribune au nom des membres de la droite ; mais Thiers s’y est formellement opposé, ainsi que Grévy, et l’a empêché de s’expliquer. Thiers, pour conjurer la colère des 200 de la droite et l’irritation des 3ooindécis et modérés, leur a demandé huit jours pour l’exécution d’un plan secret et décisif. Ce plan aura sans doute le sort de tous les plans de l’année de campagne; celui de Châlons, de Bazaine, de Chanzy, de Bourbaki, de Trochu, désastre plus complet à chaque plan manqué. Cette Chambre vaut ses précédens acteurs ; tout cela fait un gâchis qui finira par nous détruire et nous mettre au niveau de l’Espagne, du Portugal, de l’Italie, de la Grèce, etc. Pauvre France ! quand se mettra-t-elle en mesure d’obtenir le pardon de ses affreuses impiétés, immoralités et cruautés ?…



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AU VICOMTE ÉMILE DE PITRAY


Kermadio, 3 avril 1871.


… Mon cher Émile…

Je reçois ce matin ta réponse télégraphique du 3o qui m’annonce que je puis envoyer chercher Jacques; je n’y comptais plus. Gaston a vite écrit au Père en envoyant Urruty, qui connaît Poitiers et la maison des Jésuites ; il est parti il y a une heure. Je suis très reconnaissante de ton sacrifice et de celui d’Olga et des pauvres enfans, mais fort combattue dans ma joie par la privation que je vous impose et que je n’aurais jamais demandée ni acceptée si complète; je demandais Jacques un ou deux jours dans le cas où sa vacance eût été de quinze à seize jours comme on le disait à Auray ; et je ne demandais à l’envoyer chercher que dans le cas où un événement imprévu devait t’empêcher de profiter de son congé dehuitjours. Gaston le ramènera à Poitiers mardi, comme il en a prévenu le Père auquel il le remettra lui-même pour faire pardonner ces quelques heures de retard. La nouvelle de son arrivée prochaine a répandu la joie dans la maison; le petit Armand surtout ne se possède pas de joie. On a déjà arrangé plusieurs parties pour voir les choses curieuses du pays : le champ des martyrs, où sont les ossemens des vaincus de Quiberon, dans un monument bâti par la duchesse d’Angou-lême. Charles de Lamoignon, le colonel de Som-breuil, etc., avec 800 autres martyrs, sont inscrits sur un catafalque de marbre blanc. Une autre partie à Vannes, au collège des Jésuites, où se trouve l’ami de Jacques, le jeune d’H.; les fameuses pierres de Carnac, un régiment romain pétrifié par un miracle d saint Cornélis qu’on poursuivait, etc., etc. —Le bon air de la mer lui fera beaucoup de bien pour le reposer de ses grands travaux d’examen de Pâques. J’écrirai demain aux enfans ; ils doivent être tous bien heureux de te retrouvera Livet; Gaston t’embrasse très particulièrement. Adieu, mon bon Émile, je te renouvelle mes remercimens bien affectueux pour le sacrifice que tu m’as fait ainsi que vous tous; et je t’embrasse de tout cœur avec Olga et les enfans… Henriette vous remercie avec moi; je me porte bien et ma tête se remet de plus en plus… Aux premiers jours d’août, à moins que je ne sois paralysée ou imbécile, ou morte, j’irai chez vous bien certainement; j’irai passer deux fois quelques jours chez Anatole (aux Nouettes), mais mon quartier général sera Livet. Dieu vous bénisse tous et vous garde contre les rouges ! ils sont pis que les Prussiens.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Kermadio, 5 avril 1871.


Chère petite, Jacques est arrivé ce matin à onze heures très bien portant, pas trop fatigué, très content de son voyage qu’il a fait en compagnie de trois officiers prisonniers rapatriés qui lui ont raconté les choses les plus intéressantes sur la guerre, sur les Prussiens, sur leur prison, etc. Ils ont tous couché à Nantes, ayant attendu cinq heures à Tours le train du soir; en l’attendant, Jacques a fait avec Urruty[254] tout le tour de la ville, de sorte qu’il connaît Tours sous toutes ses faces. Ils sont arrivés à Nantes à deux heures du matin; ils ont couché dans un petit hôtel, les grands étaient pleins ; le leur avait encore deux chambres disponibles; l’une convenable que les officiers se sont adjugée, l’autre à deux lits, mais si basse que Jacques même ne pouvait y entrer que ployé en deux. Ils sont repartis à six^heures et demie. Il est ravi de Nantes et de son quai que longe le chemin de fer dans la plus belle partie de la Loire. Il est arrivé enchanté et suivi d’Armand aussi enchanté que lui; je l’ai fait laver, habiller tout de frais; il a déjeuné comme un affamé; il a été très gentil et très aimable à table; il nous a raconté une foule d’histoires intéressantes de la vie de Poitiers… Après déjeuner, Jacques escorté.d’Armand a été voir la mer qui traverse, ou borde le parc… Demain, après l’office, ils iront voir la Chartreuse, le Champ des martyrs, la Chapelle des victimes de Quiberon érigée par la duchesse d’Angoulême et ils reviendront par Sainte-Anne. Le soir à huit heures, ils iront avec nous tous à Auray pour entendre Gaston prêcher la Passion. Il a un succès immense à Auray, où il a prêché deux retraites, celle des femmes et celle des hommes; il confesse depuis quinze jours du matin au soir ; tout le monde veut se confesser à lui. Adieu, chère petite, je t’embrasse tendrement et je te remercie encore de m’avoir sacrifié le bonheur de voir Jacques. Je l’ai trouvé grandi; il y a un an que je ne l’avais vu. Il fait un temps admirable, 17 degrés et pas de vent. J’espère qu’Émile a reçu une lettre de remerciements.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Kermadio, 8 avril 1871.


Chère enfant… Je te demande en grâce, ainsi qu’(à) Émile, de ne pas vous tourmenter de la rentrée de Jacques au collège ; elle sera très régulière, malgré les vingt-quatre heures de retard, et le Père Argan sera très content. Gaston lui a écrit qu’il devait partir lundi à deux heures avec Jacques pour arriver à Poitiers à six heures du matin mardi, mais que, par suite d’une grande cérémonie à laquelle il devait assister à Sainte-Anne, pour recevoir avec l’Évêque le général Charrette et deux autres généraux suivis de tous leurs zouaves, il lui était impossible de partir avant mardi matin ; Charrette a fait le vœu d’un pèlerinage à Sainte-Anne, s’il revenait sain et sauf de cette horrible guerre ; tous ses zouaves ont demandé à l’accompagner; il désire voir Gaston qu’il connaît ; et Sainte-Anne leur donne après la messe un grand déjeuner. Gaston doit y assister et présenter Jacques au général. Gaston a ajouté à sa lettre au Père deux ou trois phrases aimables et plaisantes comme il sait si bien les tourner et il me charge de vous rassurer…. Surtout qu’Émile ne gronde pas le pauvre Jacques, qui n’y peut rien. Quelles horreurs font ces monstres rouges à Paris! Saint Thiers a pour ces abominables scélérats des tendresses paternelles… Les généraux embarquent les prisonniers pour Belle-Isle, à 12 kilomètres en mer. Nous en voyons passer des trains plusieurs fois par jour. Tu as vu qu’ils ont pris la plupart des curés de Paris et l’Archevêque et les pauvres Jésuites ; ils vont les fusiller tous, c’est évident…



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Kermadio, 15 avril 1871.

Chère enfant, je t’envoye une lettre que je viens de recevoir de Jacques, qui a été très bien reçu par le Père Argan, comme je le pensais. Gaston m’écrit la même chose et me dit que Jacques a ri tout le long du voyage avec Jean de Moussac, jeune zouave que Gaston aime beaucoup ; Jacques l’a vu à Kermadio, où il est venu trois fois passer deux ou trois jours. C’est un charmant garçon de vingt-quatre ans, Gaston l’apprécie tout particulièrement[255]. Je ne t’en écris pas davantage, étant pressée de lettres. Camille arrive demain à onze heures avec Baby. Je t’embrasse bien tendrement, ainsi que les enfans et Émile. Amitiés à tes excellens hôtes.

À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Kermadio, 17 avril 1871.


As-tu vu que les scélérats d’insurgés ont décrété la chute, le brisement et la fonte de la colonne Vendôme ? Quelle joie pour l’Europe qui avait fourni les matériaux !



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Kermadio, 22 mai 1871.


Chère petite… Voilà Paris presque mis à la raison ; après Paris, j’espère qu’on s’occupera de remettre M. Thiers à sa place d’ambitieux dévoilé, et qu’on votera une monarchie honnête, loyale, chrétienne et stable. H" n’y en a qu’une dé possible et qui ait une perspective de durée ; après la dernière lettre magnifique du comte de Chambord, on a droit de compter sur le consentement de la France pour avoir un bon et vrai roi, un Henri V» . . Gaston et moi, nous prendrons la route de Livet (et des Nouettes pour Gaston), au premier jour des vacances. Que je serai heureuse de vous revoir tous et chez vous! . . Il y a à Méry i5 Prussiens dont 7 officiers qui mettent ton oncle hors de lui, en se servant sans cesse du bateau qu’ils ne rattachent pas, ou pas à sa place ; ensuite, en se promenant à cheval dans le parc qu’ils bouleversent et que ton oncle ne se lasse pas de faire ratisser et nettoyer. Et bien d’autres méfaits de ce genre qu’il ne peut pas empêcher. Du reste, ces ennemis sont convenables et polis. — La prise de Paris va chasser tous ces gens-là, je suppose ; car ils ne se sont rapprochés que pour tomber sur Paris insurgé, et comme les insurgés sont en fuite ou tués, les Prussiens n’ont plus rien à glaner. — Adieu, ma chère petite… Il fait chaud et sec ; le pauvre Jacques doit avoir soif d’air, d’eau et de verdure : à Poitiers, c’est aride et peu arrosé, mais en revanche brûlant et étouffant.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Kermadio, 5 juin 1871.


Chère petite… Je ne demande pas mieux que de prêter mon appartement à Émile… d’autant plus que, d’après ce que je lis dans les journaux, la destruction de Paris ne tardera pas à se compléter et qu’on ne saurait trop promptement faire ses affaires et mettre en sûreté tout ce qui peut se retirer de Paris… Quant à moi, je vais faire emballer et mettre en sûreté (je ne sais où encore) divers objets auxquels je tiens, tableaux, dessins, pendules et livres. Si les esprits se calment, si les cœurs se repentent, il sera facile de remettre en place ce qui aura été emballé… Certainement, ma chère petite, à moins de mort ou autre empêchement fatal, j’irai passer chez toi le plus de temps que je pourrai des deux mois de vacances… Adieu, chère enfant.



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AU VICOMTE ÉMILE DE PITRAY


Kermadio, 21 juin 1871.


Mon cher Émile, Gaston reçoit de toi une lettre bonne, aimable et charmante de toutes les manières, mais qui ouvre une nouvelle voie de réunion pour les vacances, et cette voie se trouve en opposition avec celle que m’avait indiquée Olga et sur laquelle compte Jacques. Nous n’avons plus qu’une douzaine de jours pour nous entendre définitivement ; voici ce que je peux faire ; vois si tu peux faire autre chose et fais-le-moi savoir.

Les vacances commencent le ier août à deux heures et demie, après la distribution des prix. Jacques comptait partir seul (ce qui me paraît hazardé), rejoindre sa mère à Tours; ils allaient y voir M. Dupont et repartir fe soir pour Livet où îïs arrivaient pour dîner. C’est ce qui était à peu près convenu avec Olga.

Seconde combinaison. Jacques part avec le Père ***, qui est de Séez et qui y va ; le Père *** le déposera à Séez, où Jacques prend le train suivant jusqu’à Livet.

Troisième combinaison. .Jacques part avec ce Père ***, en me prévenant à temps du jour et de l’heure de son départ. Je pars de mon côté au jour et à l’heure qui m’amèneraient à temps et je vais l’attendre à l’hôtel. J’enverrais Saint-Jean le chercher pour qu’il me l’amène, s’il arrive de nuit; s’il arrive de jour, je vais moi-même à la gare et je monte avec lui en wagon pour Livet. — Cette combinaison est imparfaite et inquiétante, quoique possible ; avec l’inexactitude des trains, depuis la guerre on ne peut compter sur rien…

Quatrième combinaison, la plus simple et la plus naturelle. Tu pars toi-même pour arriver le mardi matin ou le lundi soir et tu le ramènes comme un bon père, sans danger de se croiser, ni crainte pour Jacques, ni inquiétude de le voir rester dans la gare, sans argent et sans savoir où aller.

Choisis, écris-le à Jacques et à moi ; si j’étais bien portante, ou de vingt ans plus jeune, j’irais le chercher à Poitiers et je le ramènerais à Livet; mais dans mon état de santé si précaire, je ne peux pas risquer ce coup de tête; si j’avais une attaque en wagon, que deviendrait mon pauvre Jacques ?

Dans tous les cas, si Jacques part seul, il faut qu’il emporte une centaine de francs dans sa poche pour pouvoir payer sa place en cas d’imprévu.

J’attends ta réponse pour arrêter mes projets de départ…



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Kermadio, 23 juillet 1871.


Chère petite, d’après la lettre d’Émile, je ne me suis plus mêlée du voyage de Jacques, ce qui ne m’a pas empêchée d’y penser avec inquiétude et de m’en tourmenter nuit et jour. On se moque de moi, mais je ne puis faire autrement… Je t’apporterai une copie de la lettre que M. le comte de Chambord a écrite à Gaston ; elle est belle, noble, simple, éloquente, affectueuse et digne, comme son manifeste. Je t’embrasse tendrement. Jacques te revient-il à Paris? Et quand?—Réponds-moi…



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Kermadio, 27 juillet 1871.


Chère petite, je reçois ta lettre ; écris à mon portier qu’il ouvre et qu’il nettoyé l’appartement pour te recevoir le 2 et qu’il te prépare à dîner (pour trois), qu’il sorte du vin de la cave, qu’il fasse mettre de l’eau dans les fontaines, des bougies dans les flambeaux, du sel dans les salières, du sucre dans les sucriers, des boîtes d’allumettes dans les chambres que tu occuperas, qu’il sorte du linge de table, de toilette, des draps, des taies d’oreiller, des torchons, etc. L’argenterie doit être restée où j’en avais laissé pour toi, dans les tiroirs du buffet. Moi, je pars le 2 comme toi, mais je couche à Laval et je n’arrive que le 3 pour dîner; j’espère trouver mon cher petit Jacques avec vous ; demande à Émile de l’amener à Paris. Le voyage est facile et court de Poitieis à Paris, et outre que Jacques n’aurait pas la tristesse d’arriver à Livet désert et d’y rester en enfant abandonné pendant trois jours au moins, il verra le curieux spectacle des ruines de Paris qui vont être bientôt rebâties pour être redétruites… . Tu trouveras Gaston à Paris ; il en repartira avec moi et probablement, avec vous tous, et il restera aux Nouettes. Je vais bien, Dieu merci; je ne me ressens plus de la petite, très petite attaque d’il y a quinze jours ou trois semaines ; il Di’en est resté seulement la bouche un peu de tra-"vers ; elle penche à gauche par en bas, mais c’est peu de chose. Au reste, je marche assez bien ; peut-être pourrai-je aller à pied jusqu’à l’église en me reposant un peu au haut de la côte. Adieu, ma chère petite, à revoir bientôt.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 12 octobre 1871.


Chère enfant, j’ai fait un triste, mais bon voyage; j’étais triste de t’avoir quittée ainsi que les enfans ; les larmes de ma bonne petite Françoise me poursuivent encore. Je suis arrivée chez Gaston à sept heures. J’ai bien dormi, je vais très bien. Dis à Françon que son chocolat m’a fait beaucoup de bien ; j’en ai mangé toute une tablette vers quatre heures. Il a fait vilain temps, mais pas froid. J’ai remis… ta fourrure au fourreur ; le coquin est Allemand au plus haut degré… Je pars pour les emplettes de Jacques et Paul[256]. Je t’embrasse tendrement, comme je t’aime, et les petites avec toi…

À LA VICOMTESSE ÉMILE DE P1TRAY.
MalarEt, 3 décembre 1871.


…. Depuis quinze jours je tousse horriblement, nuit et jour ; tout ce que je fais n’y fait rien ; je n’ai pas de fièvre heureusement, ce qui indique qu’il n’y a rien de grave, ni aucun organe lésé. Mais je ne dors presque pas, je suis fatiguée ; le froid m’empêche de sortir, je ne prévois pas la fin de cette vilaine toux que rien ne peut apaiser. A la grâce de Dieu; je fais de mon mieux pour me soigner; si je ne réussis pas, je m’en bats l’œil et le mollet, comme disait le gros cardinal *** (j’oublie le nom). Je regrette que la pauvre E… soit partie sans femme de chambre pour son voyage de trois ou quatre jours. Ne sachant pas se donner un coup de peigne ni un coup de brosse, elle aura un air ébouriffé ridicule et arrivera à *"* comme une folle. — Nous avons un froid inaccoutumé dans le Midi, depuis près d’un mois, et qui augmente graduellement; je compte sur le dégel pour finir mon rhume…

Adieu, chère petite, je t’embrasse tendrement avec Émile et les enfans.



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AU VICOMTE ÉMILE DE PITRAY


Malaret, 27 décembre 1871.


Cher Émile, je reçois une lettre de Jacques qui m’apprend qu’il règne au collège de Poitiers une épidémie de fièvres muqueuses; dans sa division il y a eu vingt-cinq élèves atteints, de même dans les autres divisions; lui et Paul n’ont encore rien heureusement, mais d’un jour à l’autre ils peuvent être pris. On donne huit jours de congé à cause de cette épidémie et le collège sera provisoirement licencié pour une quinzaine de jours si l’épidémie continue. Jacques doit l’avoir écrit, mais il n’est pas sûr que la lettre t’arrive; je viens d’écrire à Laure[257] pour lui demander des nouvelles des enfans. — Je te remercie de ta lettre bonne et aimable de l’autre jour. Si je n’y ai pas répondu tout de suite, c’est que mon doigt me faisait mal et que je ne pouvais guère écrire, il Va mieux aujourd’hui et j’espère n’avoir plus d’autre abcès.… Adieu, cher ami… J’espère que tu seras déjà parti pour emmener tes enfans quand ma lettre t’arrivera [258]



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 3o avril 1872.



Chère petite, j’ai fait bon voyage, et seule dans mon wagon jusqu’à Pont-Chartrain, où j’ai eu une invasion de savans et de guerriers quatre par quatre. Les savans ont discuté violemment le lavage des cochons ; les guerriers ont raconté leurs exploits pendant la guerre ; ils avaient tous commandé des corps d’armée et tous ont vaincu, culbuté l’ennemi et l’auraient ramené à Berlin s’ils avaient été secondés. C’est ce que j’ai compris au milieu de leurs cris ; entre les cochons et les oies du Capitole, il n’était pas facile de démêler le fil de l’histoire…

Gaston est enchanté que tu sois grosse ; il dit que cela répandra de l’animation dans la maison, qu’on n’a jamais trop d’enfants. — Paris est tranquille. M. X…, que je viens de voir et qui est bien informé par les milliers d’ouvriers qu’il emploie, dit qu’il ne se passera rien de grave d’ici à longtemps, que les ordres les plus sévères sont donnés pour empoigner les gens qui injurient et attaquent les sentinelles ou les militaires et sergens de ville, et que les ouvriers commencent à comprendre qu’il est plus dans leur intérêt de travailler tranquillement que de faire de l’insurrection qui paralyse le travail, terrifie le consommateur et ruine l’industriel… Je ferme ma lettre pour qu’elle parte aujourd’hui…


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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Kermadio, 21 juin 1872.


Chère petite, Mme X…[259] n’est pas aussi malade qu’elle en a l’air ou la parole… une quinzaine de courses et haltes fatigantes prouvent que son mal est l’ennui et que lorsqu’elle court et s’amuse, elle a de la force et de la santé… Ils[260] sont enchantés (de leur terre), malgré le pronostic de Mlle F…[261], qui assurait que Mme X… n’y resterait pas ; il n’y a pas de chauffe-assiettes pour les repas ; comment vivre sans chauffe-assiettes ? Surtout quand on est de l’illustre race des F… et C<small<ie. Nous autres vilains, à la bonne heure ; mais une F… entourée des grandeurs d’une bonne pour tout service, de ses jambes ou d’un rare fiacre pour tout transport, comment subir une telle privation ? Heureusement, Mme X…, toujours grande, toujours humble et douce, se trouve satisfaite de sa terre sans chauffe-assiettes, sans chaises percées (une seule pour elle seule !), etc., etc., etc. Tout va donc au mieux… Je vais mieux ; mes jambes sont un peu revenues à la vie ; peut-être reviendront-elles tout à fait… Adieu, ma chère petite, je t’embrasse bien tendrement avec tout ton monde…



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Malaret, 29 janvier 1873.


Chère enfant, j’ai reçu ce matin ta lettre qui m’annonce la maladie du petit Paul; j’avais su par Paul de Malaret, de retour hier soir des funérailles de l’Empereur, que le pauvre petit était souffrant et qu’Émile l’avait emmené à Livet ; Lydie m’avait déjà parlé de sa toux, qui l’avait inquiétée[262]… Gaston vient d’être guéri d’une toux obstinée causée par ses grandes fatigues, par les Eaux-Bonnes Homéopathiques ; tâche d’avoir des globules d’Eaux-Bonnea par Gaston. Cela t’évitera ainsi qu’au pauvre Paul les vésicatoires, les emplâtres, les visites de médecin, les potions et les boissons chères et détestables.

Je vais bien… Le précepteur de Louis est parti subitement hier matin, après une colère furieuse, après avoir dit aux enfans… qu’ils étaient des drôles, que nous étions tous des drôles et des drô-lesses. Il est parti emportant la clef de sa chambre; laissant tous ses effets, n’ayant pas touché les 150 francs qu’on lui doit; personne ne sait ce qu’il est devenu ; on suppose qu’il a été à Toulouse pour partir en chemin de fer… Adieu, chère enfant… je t’embrasse.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Malaret, 25 mars 1873.


Chère petite, la dernière lettre de Lydie[263] m’a donné de sérieuses inquiétudes sur mon pauvre petit Paul. Ses douleurs de tête presque continuelles et ses douleurs dans les yeux indiquent un état inflammatoire dans le cerveau, causé par un excès de travail, un manque de sommeil, une fatigue générale ; le collège est trop dur pour les enfans délicats… . Jacques, plus fort, y a résisté, mais d’autres plus faibles n’ont pu s’y habituer. A Toulouse, c’est de même; on en retire tant d’enfans que les Pères se décident à vendre leur établissement, qui deviendra une caserne, à acheter un château avec parc énorme, hors la ville, et à changer le régime alimentaire, le système d’études, d’exercices, etc. ; mais ce ne sera fait que dans deux ans. Il me semble impossible de laisser le pauvre Paul dans l’état où il est ; il faut lui faire prendre des eaux appropriées à l’état de sa tête et suspendre le collège pendant des mois[264]. Dans un ou deux ans, il pourra travailler, mais jamais d’après la méthode universitaire. Qu’il apprenne les langues étrangères; plus tard, qu’il apprenne la chimie, la physique, l’histoire naturelle qui lui prépareront des succès dans l’industrie, et il ne sera pas plus ignorant que les autres, au contraire… Adieu, ma bonne petite, fais-moi. donner des nouvelles de mon pauvre Paul par Jeanne.



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À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 19 et 20 mai 1873.


Chère petite, je te remercie de ta bonne aimable lettre ; je te donne pour récompense des nouvelles de Paul[265], qui est venu me voir à trois heures et demie et qui va très bien, m’a-t-il dit, et de Jacques que j’ai vu hier et qui allait très bien aussi; il se prépare avec tout le collège à faire le pèlerinage de N.-D. de Chartres en chemin de fer, samedi prochain… Gaston te recommande instamment de suppléer autant que possible à l’absence des secours religieux extérieurs par de petites lectures religieuses, courtes mais exactement faites deux fois par jour, pendant cinq à dix minutes, et une ou deux dizaines de chapelet chaque jour pour demander à la Sainte Vierge l’esprit de foi et de charité qui nous sauvera tous quand nous aurons à paraître devant le bon Dieu. Adieu, chère enfant.

À LA VICOMTESSE ÉMILE DE PITRAY


Paris, 26 mai 1873.


Chère petite… Après deux journées suffocantes, surtout celle d’hier, nous sommes retombés dans un froid glacial et une pluie glaciale ; cela va achever les pauvres récoltes. — Nous voici en pleine sécurité avec Mac-Mahon. Thiers, après avoir envoyé sa démission à la Chambre, attendait la réponse qu’il était certain devoir être un refus, accompagné d’un vote de confiance. Quand le messager lui a apporté l’acceptation de sa démission, il a fait une figure horrifiée, il a fait répéter le message trois fois, puis il est devenu pâle, il est retombé dans son fauteuil, il s’est mis à pleurer, à sangloter et il a renvoyé tout le monde. Quand il est rentré chez lui, plus de factionnaire, de poste, de guérites ; le commandant avait immédiatement transporté le tout chez Mac-Mahon. Tout le monde est dans la joie ; la sécurité est dans tous les esprits ; la diplomatie est enchantée ; les pèlerinages ont plus de cours que jamais. C’est la Sainte Vierge (N.-D.-de-Bon-Secours) et les saints Jésuites massacrés le jour anniversaire du renversement de Thiers et de la nomination de Mac-Mahon, qui ont obtenu du bon Dieu notre pardon et notre réhabilitation en ce monde. Adieu, ma chère enfant ; j’hésite encore si j’irai droit à Livet en juillet ou si je commencerai par Kermadio. Gaston ira à Kermadio, Marie aussi et Cécile aussi. Je t’embrasse tendrement avec les enfans.

Je crois que je me déciderai pour Livet[266].




FIN DES LETTRES DE MA MÈRE





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21784. – PARIS, IMPRIMERIE LAHURE


9, rue de Fleurus, 9


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  1. De chant.
  2. Beau-frère de mon fiancé.
  3. Mon cousin, le comte Filippi, qui tenait par principe à dire très ponctuellement les heures des trains. Ma mère l’avait élevé et le regardait comme un de ses enfants.
  4. Ma sœur, plus tard religieuse à la Visitation.
  5. La fille d’Hurel le Boucher, qui était malade. Ma mère parle d’eux dans les Petites Filles modèles.
  6. Ma femme de chambre.
  7. Parents de mon mari.
  8. Le cheval.
  9. En espérance.
  10. Pour passer deux mois dans le Midi
  11. Village à côte des Nouettes.
  12. La fièvre typhoïde sévissait dans le pays.
  13. Le garde des Nouettes.
  14. La jument de ma mère était atteinte du tic, maladie particulière aux chevaux.
  15. Sa femme de chambre.
  16. Ma mère était allée près de ma sœur de Malaret pour ses couches, attendues vers le 15 novembre.
  17. Qui accompagnait ma mère.
  18. Mon mari, malgré un violent mal de mer, avait dû aller deux fois en Amérique, à cause des affaires de son père, auxquelles lui et ses frères étaient associés.
  19. Mon fils aîné, encore à naître.
  20. Mesure anglaise.
  21. Leur bonne.
  22. De premier secrétaire d’ambassade.
  23. Ils étaient, en effet, d’une amabilité empressée pour ma mère.
  24. J’étais restée à Pitray.
  25. Des remèdes homéopathiques venaient de me faire grand bien.
  26. Mon mari croyait peu à l’homéopathie.
  27. Il a suivi de près notre chère Camille dans la tombe, et sa fin a été pieuse comme celle de sa charmante sœur.
  28. Dont ma sœur de Malaret était dame du Palais.
  29. Le médecin de ma mère et le mien.
  30. Un petit croquis à la plume est fait sur la lettre à cet endroit.
  31. La mère de ma belle-sœur était dame d’honneur de la princesse.
  32. Mon fils Jacques.
  33. Ma sœur.
  34. Elisabeth, l’aînée.
  35. Sabine, la seconde, morte toute jeune.
  36. Femme de Théodore Narishkine, lequel était fils de la sœur aînée de ma mère; elle est morte jeune.
  37. Narishkine, frère de Théodore.
  38. Elle est devenue ravissante et est très bien mariée en Russie.
  39. Notre excellent M. Naudet.
  40. Il s’agissait d’une pauvre fille de la campagne, plus que simple.
  41. Mon beau-frère.
  42. Il avait été très malade d’une fluxion de poitrine, compliquée par une rechute.
  43. Novice à la Visitation.
  44. Une des missions que mon frère avait organisées pour évan geliser les faubourgs de Paris.
  45. La prise d’habits de ma sœur Sabine.
  46. Mon mari et moi désirions donner ce nom au second fils que nous aurions.
  47. Le célèbre médecin.
  48. Ma mère avait parfaitement raison; la santé de notre parent est vite redevenue excellente.
  49. L’ « amateur », c’était moi.
  50. Mon petit Jacques.
  51. Un feuilleton empoignant du Constitutionnel.
  52. Ma mère avait été appelée par ma sœur de Malaret, très souffrante.
  53. Il s’agit de l’illustre « Cadichon ».
  54. Il devait aller chercher ma mère à Pau pour la ramener à Paris.
  55. Qui faisait mon portrait. Ce vœu a été réalisé et le grand peintre dont ma mère admirait le talent a réussi admirablement « cette tête fine et énergique », suivant sa juste expression.
  56. C’est ainsi que Jacques appelait sa grand’mère. Étant tout petit, il avait inventé cette appellation qui charmait ma mère.
  57. Ma mère avait l’habitude de se servir d’un oreiller en caoutchouc, se gonflant à volonté.
  58. Le valet de chambre de mon père et de,ma mère. Mon beau-frère logeait chez eux en passant.
  59. Ses cousins de Ségur.
  60. Elle avait eu une attaque d’angine couenneuse, et une erreur dans la dépêche avait ramené ma mère à Pau.
  61. Ma mère donnant tout aux autres ne dépensait rien pour elle.
  62. Elle est détruite aujourd’hui, hélas!
  63. Le second domestique.
  64. Une des pauvres femmes que secourait ma mère.
  65. De Laigle.
  66. Une jument appelée ainsi, qui appartenait à mon mari et qui était restée aux Nouettes en pension.
  67. Pour passer quelques jours à Paris, afin de confesser ses jeunes pénitents.
  68. Leur gouvernante.
  69. Aux Eaux Bonnes.
  70. La Santé des Enfants (chez Hachette). Je ne saurais trop le recommander aux mères : il est merveilleux! Grâce à lui, j’ai préservé ma fille aînée des convulsions.
  71. Ce qui eût été aussi difficile que dans un square à Paris.
  72. C’eût été aussi difficile que de s’égarer des Tuileries à la place dé la Concorde.
  73. Dans un bois d’un hectare, au bord d’une grande route!…
  74. La seule fois de sa vie où ma mère m’ait fortement grondée, c’est lorsqu’un orage m’a fait rentrer en retard, forcée que j’avais été de m’arrêter en route.
  75. Il parait qu’il y avait alors aux Nouettes un chien appelé ainsi.
  76. De mon frère Gaston.
  77. Ma belle-sœur : ils étaient restés à Paris.
  78. Le second des fils de mon frère.
  79. Le fils aîné de mon frère.
  80. En sirop.
  81. Dix-sept enfants.
  82. Allusion à une jolie chansonnette que je chantais à ma mère et dont le titre est « Quand on n’a pas ce que l’on aime, il faut aimer ce que l’on a ».
  83. On appelait ainsi une ânesse que ma mère avait eue aux Nouettes auparavant.
  84. Propriété qui était à vendre dans le voisinage des Nouettes.
  85. Louis Veuillot.
  86. Son confesseur et le mien.
  87. Il souffrait comme un martyr depuis de longues années et c’était un ange !
  88. Il n’a pas été possible de l’arranger. Elle a été démolie, et l’on a construit presque à la même place un château style Louis XV.
  89. Un garde de la forêt, qui avait en pension des chiens à mon mari.
  90. Chien épagneul à mon mari.
  91. Narishkine.
  92. Une de nos cousines fort originale qui mariait sa charmante fille à un Russe très riche.
  93. Pour demander une bonne d’enfant.
  94. Elise Veuillot, qui avait la bonté d’écrire à ma mère sous ma dictée.
  95. Retenue près de l’Impératrice.
  96. Ma mère si généreuse pour les autres était pour elle-même d’une parcimonie touchante.
  97. Un brave homme, mais d’une ineptie absolue.
  98. Pour l’exploitation à Livet.
  99. Cette touchante rudesse de ma mère pour elle-même est le pendant du châle de la vieille bonne que j’ai raconté dans Mon bon Gaston.
  100. Habité par ma mère.
  101. On était en train de réparer l’appartement.
  102. Occasionnée par l’accident de mon père, qui était arrivé chez moi.
  103. Bouillie de farine de maïs que ma mère et nous aimions beaucoup.
  104. Le baron de Villeneuve.
  105. Où mon beau-frère de Malaret venait d’être nommé ministre plénipotentiaire.
  106. Le jeune chien de garde, le prédécesseur de « Biribi » illustré par ma mère dans les Vacances.
  107. De l’Est, dont mon père était président.
  108. En supprimant l’Univers.
  109. Ces deux familles aimaient très tendrement nos chers Veuillot.
  110. L’amitié de ma mère s’inquiétait à tort. Dieu merci! il n’y avait pas sujet de s’alarmer.
  111. Notre médecin de la campagne, en qui ma mère avait une grande confiance.
  112. Pharmacien à Paris.
  113. À la poste.
  114. Afin de nous donner des conseils pour choisir l’emplacement de notre habitation nouvelle.
  115. Cette excellente jument avait été surmenée par mon mari, qui avait dû s’en défaire, sa santé étant perdue.
  116. À cause de l’accent anglais de mon mari, lequel était né en Amérique et n’avait appris le français que vers l’âge de douze ans, à son arrivée en France.
  117. Il y prêchait partout l’œuvre de Saint François de Sales.
  118. Ma mère allait passer trois jours près de ma sœur Sabine, au couvent.
  119. Il avait la jaunisse.
  120. Des gâteaux appelés ainsi, destinés aux enfants.
  121. Louis Veuillot.
  122. De Malaret.
  123. Ceci est en effet une prescription importante; le docteur H…, de I.aigle, a K’uéri ses enfants très rapidement en les emmenant avec lui (en été) dans ses tournées médicales, en voiture découverte, c’est-à-dire dehors toute la journée.
  124. Ma sœur Henriette.
  125. Ma mère se trompait heureusement et fut rassurée dès le lendemain par le médecin.
  126. Cette Louise avait toute la confiance de ma mère.
  127. Ma mère avait désiré avoir un projet de livre pour enfants.
  128. Une excellente bonne.
  129. Hélas ! après la vente des pauvres Nouettes, cet arbre superbe a été abattu !
  130. Une voisine de campagne, sourde comme un pot et parlant horriblement fort.
  131. C’était la fille d’une de nos cousines mariée richement à un Russe, et qui revenait mourir en France, de la poitrine.
  132. L’abbé Diringer, l’excellent et dévoué secrétaire de mon frère, qui resta près de lui jusqu’à la fin.
  133. Je n’étais pas la coupable de ce larcin.
  134. Le directeur de la poste de Laigle.
  135. Pour le Midi, afin d’assister au mariage de son frère Jean.
  136. WS typo : nE -> En
  137. Ma mère était très fièrc de la beauté remarquable de mon mari.
  138. C’était le beau-père de mon frère Anatole.
  139. Un intendant militaire.
  140. M. Naudet, qui était un enthousiaste de Garibaldi.
  141. Fille de M. Naudet.
  142. Nouvellement veuve, sentimentale et consolable.
  143. Mgr de Salinis.
  144. Il revenait du Midi, où il avait été pour le mariage de son frère Jean.
  145. 1. L’institutrice provisoire
  146. De Hanovre où son mari était ministre plénipotentiaire.
  147. Le fameux directeur de la poste de Laigle, dont j’ai raconté dans Mon bon Gaston les curieux démêlés avec ma mère.
  148. Il expira doucement quatre jours après, le 6 janvier, le jour des Rois, jour bien choisi, car il était du petit nombre des bons riches, vraiement charitable et générux pour les pauvres.
  149. De Villeneuve.
  150. Un des rédacteurs de l’Univers, qui écrivait sans cesse contre l’Angleterre.
  151. En tricot.
  152. C’était une vieille amie de la famille, qui m’avait prise en amitié. Elle avait bon cœur, mais son humeur inquiète amenait parfois dans son intérieur des brouilles bientôt suivies de réconciliations, de cadeaux et de tendresses.
  153. Une amie intime de ma mère.
  154. Il s’agissait d’un mariage pour un de nos jeunes parents, auquel ma mère s’intéressait comme moi.
  155. C’était mon domestique, qui était affreux.
  156. Suit le détail du traitement prescrit.
  157. Une des nièces de mon mari que nous aimions tendrement.
  158. Leufroy, la femme du jardinier.
  159. À la compagnie du chemin de l’Est, dont il était président.
  160. Ils venaient de perdre deux de leurs enfants, en moins d’un mois, d’angines couenneuses.
  161. Le Directeur de la poste de Laigle.
  162. De Louis Veuillot.
  163. Il s’agissait d’un tapis d’autel pour une chapelle.
  164. Je les avais confiés à ma mère, désirant passer quelques jours à Paris.
  165. Venant de la ferme dans le parc qui leur était interdit.
  166. « Le curé d’Ars » par l’abbé Monnin.
  167. Je crois qu’il s’agit du livre paru sous le nom de Comédies et Proverbes.
  168. Mon mari n’était pas démonstratif et ma mère en plaisante ici.
  169. Mon père était déshabitué de la campagne depuis qu’il était président de la Compagnie de l’Est.
  170. WS typo : un mots eulement -> un mot seulement
  171. I1 y avait eu un froid entre ma mère et cette grosse cousine russe qui la fatiguait par ses accès de tendresse exagérée.
  172. De Rome, de Louis Veuillot.
  173. Fondées par Mgr de Ségur.
  174. Louis Veuillot.
  175. En pleine réalisation aujourd’hui.
  176. Après un choc violent.
  177. D’un superbe discours au Sénat pour défendre le Pape et la question religieuse contre les violences du prince Napoléon.
  178. Mon fils Paul, né le 2 février.
  179. Une sainte religieuse de la Visitation, amie de Sabine et de toute la famille.
  180. Le jardinier des Nouettes, un parfait serviteur.
  181. Le garde des Nouettes.
  182. Le comte Rostopchine, frère de ma mère.
  183. J’écrivais à ma mère, de Paris, où j’avais été, avec Paul que je nourrissais, près de mon père souffrant d’une phlébite.
  184. Le médecin.
  185. Ce n’était pas le cas dans l’espèce.
  186. Gâteau à la crème
  187. Maître terrassier, qui fesait des allées à Livct.
  188. Cuisinière.
  189. Mon père, se trouvant au château du Méry, chez mon oncle à Lamoignon, avait été frappé d’apoplexie, le mardi 15 juillet, et il mourut le lendemain a cinq heures. Ma mère, prévenue par dépêche, arriva trop tard,
  190. Ma mère avait été voir ma sœur de Malaret dont le mari, ministre plénipotentiaire à Bruxelles venait d’être nommé à Turin.
  191. Mon beau-frère était envoyé à Turin.
  192. Sa santé est devenue et restée excellente.
  193. Nous venions de perdre ma petite Marguerite.
  194. Le curé d’Aube.
  195. De Séez.
  196. La bonne.
  197. La mort de ma petite Marguerite.
  198. La piété a triomphé de cela, en tournant cette force de volonté de côté du devoir et du sacrifice.
  199. Je désirais vivement avoir encore un fils et je demandais des prières pour obtenir cette grâce.
  200. Cette expression, soulignée gaîment par ma mère, était familière à notre ami, M. Naudet.
  201. J’étais à Paris pour quelques jours.
  202. Avec Mgr Darboy, archevêque de Paris.
  203. Elle avait perdu sa fille unique !
  204. Rostopchine.
  205. C’était une protestation énergique contre les caprices tyranniques de l’administration.
  206. Les Débuts du Gros Philèas mon premier ouvrage dédié à ma mère.
  207. L’église d’Aube, complètement restaurée par la piété de mon frère Gaston.
  208. A qui je dictais mon livre
  209. Médecin homéopathe.
  210. Rostopchine.
  211. L’éditeur a préféré les Débuts du Gros Philèas.
  212. Aussi bon compositeur que bon oflicier.
  213. Le mariage se fit enfin, pour le bonheur des deux époux et la joie des deux familles.
  214. WS : au vicomte et non à la vicontesse
  215. Mon mari n’aimait pas écrire.
  216. J’étais allée chez une amie souffrante chercher sa fille et la ramener à Saint-Maur.
  217. Au Collège de Vaugirard.
  218. Un homme d’affaires que ma mère renvoyait et qui ne voulait pas s’en aller.
  219. De Malaret, mon beau-frère.
  220. En photographies.
  221. Les exemplaires d’auteur de mon ouvrage.
  222. Ma sœur Sabine souffrante depuis longtemps ne se croyait pas ou ne voulait pas se dire malade. La supérieure de la Visitation, inquiète de son état, finit par exiger la consultation dont parle ma mère.
  223. À Livet.
  224. Il s’agissait d’un projet de mariage.
  225. Ma sœur mourut le 20 octobre, dans les sentiments d’une sainte, entre les bras de ma mère et assité de notre saint frère Gaston.
  226. Il mourut subitement, peu de temps après, mais il avait précédemment reçu tous les sacrements avec foi et piété.
  227. Le médecin.
  228. Le valet de chambre de ma mère.
  229. Pour une œuvre de charité.
  230. Une amie de ma mère.
  231. Les enfants d’une voisine sans doute.
  232. C’était dans la crainte d’ébranler sa santé par l’inquiétude.
  233. Ma mère venait d’avoir une grave congestion cérébrale, un an juste après la mort de ma sœur Sabine.
  234. Nous nous occupions beaucoup de l’érection de ce sanctuaire dédié à la Très Sainte Vierge, sous le nom de N. D. des Petits Enfants.
  235. La poste était alors absolument désorganisée.
  236. Je n’avais pas reçu ces lettres.
  237. Alsacienne, gouvernante chez ma sœur Henriette.
  238. Alsacien, secrétaire de mon frère Gaston.
  239. Mon mari nous envoyait dans le Midi.
  240. Il voulait se faire franc-tireur, dès que l’invasion aurait atteint Livet.
  241. Ils y sont venus quelques semaines avant l’armistice.
  242. Partout dans la campagne on partageait ces illusions de ma pauvre mère, entretenues par les fausses nouvelles de victoires, mot d’ordre évidemment donné par M. de Bismarck pour accroître notre découragement et le désordre moral universel.
  243. Mon frère Anatole était resté aux Nouettes, avec sa femme et ses enfants, à quelques kilomètres seulement de Livet.
  244. Une personne de nos parentes qui était fort gênée.
  245. Il avait une pénible convalescence après sa rougeole.
  246. Ce mot est écrit en grosses lettres.
  247. Comme partout, on répandait sans cesse de fausses bonnes nouvelles.
  248. Sa cousine, mariée et alors à Poitiers.
  249. Toujours et partout les mêmes nouvelles mensongères et le même besoin d’y croire.
  250. Maire de Laigle, admirable de courage, de sang-froid et d’énergie.
  251. M. Fresnean. mon beau-frère.
  252. Dernières illusions, après toutes les précédentes !
  253. Ces lettres ne cous étaient pas parvenues.
  254. Qui avait été le chercher à Poitiers.
  255. Il est devenu notre neveu.
  256. Jacques était rentré au Collège de Poitiers. Paul y était entré également.
  257. Une des sœurs de mon mari, qui était dans le Poitou.
  258. L’affection vigilante d’Henri et de Thérèse avait prévenu ce vœu, et le premier, faisant partir sa femme pour Paris, nous a ramené nos pauvres collégiens. Jacques n’avait rien et est retourné à Vaugirard, mais Paul était atteint et a été longtemps sous le coup des suites de cette fièvre muqueuse.
  259. Une voisine de campagne de ma sœur.
  260. Cette voisine et son mari.
  261. La dame de compagnie de cette voisine.
  262. Il était très souffrant des suites d’une fièvre muqueuse.
  263. Une de mes parentes.
  264. Nous l’avons retiré du collège et soigné chez nous, où il a fait plus tard ses études.
  265. Il avait été amené à Paris par mon mari pour consulter.
  266. Ma mère arriva en effet chez moi à Livet en septembre 1873. Elle y fut bientôt atteinte de violentes suffocations, et revint à Paris, où elle mourut le 9 février suivant, après deux mois d’affreuses souffrances, supportées avec un courage héroïque, au milieu de tous ses enfants et dans des sentiments admirables de foi et d’amour à Dieu. Ces deux mots « Dieu et mes enfants », qu’elle répétait sans cesse dans son agonie, sont bien le résumé et comme l’expression de toute sa vie. C’est par eux que j’ai commencé ce volume et que je le termine.