Lettres de ma chaumière/La Chasse

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A. Laurent (pp. 255-266).
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La Chasse





LA CHASSE


À M. Élémir Bourges.




Solidement guêtré, les reins bien sanglés par la cartouchière, le fusil au bras, le corps souple et dispos, je partais… L’aube à peine rougissait, à l’horizon, une mince bande de ciel, et des vapeurs, que le soleil allait tout à l’heure pomper, voilaient les prairies encore baignées de crépuscule. Près de moi, dans mes jambes, le chien bondissait, le nez humide, le fouet joyeux, l’œil impatient… Et je marchais sur le sol dur, humant à pleins poumons la fraîche haleine de la terre reposée…

Je ne sais rien de bon ni rien de sain comme la chasse qui fait les muscles forts et l’âme réjouie. Perdu dans les sainfoins et les luzernes où les perdreaux sont blottis, glissant le long des haies touffues où se tapissent les lièvres, arpentant les guérets nus et les chaumes encore çà et là jonchés de javelles, et où se hâtent les derniers moissonneurs, comme on se sent enveloppé, étourdi, ravi — et délicieusement — par ce calme silence des choses si plein de voix et de murmures pourtant, par cette tranquillité robuste où pourtant fermentent tous les germes de l’universelle fécondation ! Nul bruit discordant, nulle agitation stérile. C’est la nature apaisée qui poursuit l’œuvre de vie, jamais interrompue. Comme on est loin de tout ce qui blesse, de tout ce qui ment, de tout ce qui désespère ! Et comme on oublie, sous les cieux égayés de clairs soleils, et dans les champs solitaires, la vie maudite des villes, la vie de proie qui allume les colères, arme les vengeances, fait se ruer les uns contre les autres les ambitions impitoyables et les appétits farouches !

Et les haltes paresseuses, à l’ombre d’un vieux arbre, dans l’herbe, près d’une source où l’on s’est désaltéré, tandis que le chien se couche en rampant, les pattes allongées, les flancs haletants, la langue ruisselante de sueur ! Et les bonnes fatigues du retour, quand tombe le soir et que l’on n’entend plus qu’un coup de fusil retardataire, les rappels lointains des perdrix dispersées dans les sillons, et les mille bruissements de la nature qui s’endort.

Si j’aime la chasse qui égare l’homme rêveur, son fusil sur l’épaule, à travers la campagne, je déteste la chasse où l’on va comme à un bal, comme à une fête mondaine, la chasse où il faut des costumes élégants et des accessoires de luxe, où tout est réglé d’avance comme les comédies de salon, où l’on vous poste le long d’une allée ratissée, où l’on vous oblige à tirer sur de pauvres faisans à peine farouches, qui s’envolent sous les pieds des rabatteurs et qui passent, effarés, constamment, au-dessus de votre tête. Je déteste ces tueries que pratiquent les banquiers dans leurs bois et leurs terres transformés en basses-cours ou en réunions d’actionnaires.

Les banquiers, entre autres privilèges, ont aujourd’hui le privilège de ce que l’on appelle les belles chasses. Plus on est un gros banquier, plus on est tenu d’avoir une chasse splendide. Et plus la chasse est splendide, plus on est un gros banquier : cela fait partie de la profession.

Les israélites, qui connaissent leur monde et la manière de s’en servir, triomphent à la chasse comme à la Bourse. Personne n’est plus habile à l’élevage du faisan, de même que personne ne connaît mieux l’élevage du gogo. Ce n’est point pour eux seulement affaire de luxe et de plaisir ; c’est affaire… d’affaires. La chasse est un moyen et c’est une puissance. Si une chasse coûte beaucoup à entretenir, elle rapporte en influence, en relations, en classement social encore plus qu’elle ne coûte en argent. C’est par ses faisans que le banquier juif se faufile dans les salons difficiles et dans les club cotés ; car croyez-bien que les invitations ne sont pas adressées à l’étourdie, et que « chaque fusil » travaille inconsciemment à un but utile, à une combinaison qu’il ignore, en attendant qu’il paie — quelquefois très cher — les politesses acceptées et les plaisirs reçus.

Bien des Conseils d’administration sont nés, sans qu’on y pensât, en massacrant des perdreaux, et c’est en tuant des lapins que des affaires considérables furent imaginées qui ont révolutionné la Bourse, amené des krachs et ruiné beaucoup d’honnêtes gens et… d’autres.


Tout près de l’endroit que j’habite, dans un des plus fertiles terrains qui soient en France, se trouve une grande propriété. Elle appartient à un banquier célèbre et ne lui sert que de rendez-vous de chasse. Le château fut en partie détruit sous la Révolution ; il n’en reste qu’une tour de brique et quelques murs branlants qu’envahissent les herbes arborescentes et la mousse. Les communs, très beaux et très bien conservés, ont été aménagés en maison d’habitation et font encore superbe figure dans le vaste parc planté d’arbres géants, tapissé de royales pelouses, qui va rejoindre sur la gauche, la forêt du P…, une forêt de l’État, renommée par la splendeur de ses hautes futaies. À droite, sur un parcours de dix kilomètres, s’étendent les terres qui dépendent de la propriété.

Je me souviens d’avoir vu là, enfant, des champs couverts de récoltes, des prairies où les bœufs enfonçaient dans l’herbe jusqu’au ventre, des fermes coquettes d’où s’échappait, alerte et joyeuse, la bonne et rude chanson du travail. Au milieu de cette nature privilégiée, de ces riches moissons, le paysan vivait dans l’aisance et dans le bonheur, mais aujourd’hui tout cela est bien changé.

Maintenant les vaches et les grands bœufs ont déserté les prairies desséchées. Plus un champ de blé, plus un champ d’orge, plus un champ d’avoine. Le trèfle et le sainfoin ne poussent plus dans cette terre stérilisée. Plus de fermes où l’on entend le fléau battant l’aire des granges. Les haies elles-mêmes ont été rasées. On dirait qu’un mauvais vent est passé qui a détruit toute cette gaieté du sol et pompé toute la sève de ce pays.

Sur un espace de six kilomètres, à droite et à gauche de la route, jusqu’à la lisière de la forêt, les champs jadis chargés de moissons dorées et de récoltes bienfaisantes, sont plantés de mahonias grêles, et de place en place, on a semé un peu de sarrazin qu’on laisse pourrir sur pied. Les clôtures hérissent leurs piquets de bois pressés l’un contre l’autre et défendent les approches de ce domaine infranchissable, où se pavane le faisan, où tout est sacrifié au faisan, où le faisan est roi. Les chenils avec des clochetons, d’immenses faisanderies avec des tourelles remplacent les fermes au toit rose, et les treillages en fil de fer courent là, où jadis s’élevaient les haies de coudriers, où montaient si fins, si légers sur le ciel, les rideaux des trembles au feuillage d’argent.

On les voit par troupes, les volatiles sacrés, courir dans les petits layons, sous les touffes de mahonias, se glisser entre les brindilles du sarrazin, se percher fièrement sur les lattes des clôtures, et se poudrer sur les routes, au soleil. On est obsédé par le faisan, on marche sur le faisan ; partout où la vue se pose, elle rencontre un faisan. Les gardes, le fusil sur l’épaule, sont échelonnés le long de la route et veillent sur les oiseaux que les paysans pourraient, en passant, assommer d’un coup de bâton.

Cela est sinistre, je vous le jure.

Comme il faisait très chaud, je m’arrêtai à la porte d’une petite maison que j’avais prise pour une ferme, et je demandai du lait.

La femme à qui je m’adressai me regarda d’un air stupide, puis, haussant les épaules, elle me dit :

— Du lait ! Vous demandez du lait ! Mais y a pus de lait ici… Y faudrait des vaches pour ça. Et voyez donc ! Y a pus que des faisans, des faisans de malheur.

Et d’un air farouche, elle regarda autour d’elle les champs de mahonias qui s’étendaient au loin, protégeant de leur ombre fraîche et nourrissant de leurs baies violettes « l’oiseau de malheur » qui lui avait pris sa vache, qui lui avait pris son pain.