Lettres du Nord et du Midi de l’Europe – La Sicile/05

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Lettres du Nord et du Midi de l’Europe – La Sicile
Revue des Deux Mondes, période initialetome 23 (p. 749-767).
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LETTRES DU NORD


ET


DU MIDI DE L'EUROPE




V.
LA SICILE.




« Vous avez souvent entendu parler de Syracuse, la plus grande des villes grecques, la plus belle de toutes, » écrivait Cicéron en commençant une longue description que lit immanquablement tout voyageur un peu instruit, en mettant le pied au milieu des ruines actuelles de Syracuse, si toutefois on peut donner le nom de ruines aux rares vestiges de monumens antiques qui s’offrent devant vous. Encore, s’il ne restait à Syracuse que des ruines, comme à Palmyre, si l’on errait, comme à Balbek, dans un immense labyrinthe de temples détruits, de colonnes renversées, du milieu desquelles se font entendre, non des voix humaines et le bruit actif de l’industrie, mais les cris des chacals et des grands aigles réfugiés sous les voûtes des monumens abandonnés, on trouverait l’émotion qu’on cherche et qu’on attend quand on se dit qu’on entre dans les murs de l’ancienne rivale d’Athènes. Par malheur, l’approche de Syracuse ne vous attriste pas. La plaine qui l’entoure est riante, entrecoupée de jolis coteaux, semée de blé, de fèves, coupée par des champs de vigne où se mêlent gaiement des amandiers, des orangers et des figuiers qui vous offrent l’ombre sous leurs longs bras tordus. En avançant, on vous montre, il est vrai, quelques restes d’amphithéâtres, de catacombes, passage aride, mais dont la vue est moins attristante que celle des carrières qu’on aperçoit aux portes de Paris ; et bientôt on arrive à l’entrée de l’île d’Ortygie, où est la ville de Syracuse actuelle, petite ville forte, bien défendue par sept portes et par un excellent système de fossés. Une petite population assez active s’agite tumultueusement dans les deux ou trois principales rues de cette étroite cité, où vous trouvez la meilleure auberge de la Sicile, véritable inn anglaise, dont le service comfortable achève de vous arracher à vos dernières réminiscences de l’antiquité.

L’histoire des agrandissemens successifs et de la décadence de Syracuse a quelque chose de philosophique dont il est impossible de ne pas être frappé dès les premiers pas qu’on fait dans cette petite île d’Ortygie. Vers l’époque de la fondation de Rome, au dire de Thucydide, vint de Corinthe en Sicile un certain Archias. Jeté par une tempête sur ce rivage, il s’y trouva bien et y fonda une ville à l’aide de quelques Héraclides qui l’accompagnaient. L’île d’Ortygie suffit longtemps à la colonie ; mais enfin, le nombre des habitans s’étant accru, Syracuse étendit son enceinte sur l’isthme qui joint l’île. Cinq quartiers immenses en couvrirent toute l’étendue. L’île fut attachée à la terre ferme par une digue et un pont, et la ville qu’on y avait bâtie primitivement devint une citadelle où l’on enferma, à l’abri de toute attaque, les dieux de Syracuse, ses rois morts et ses rois vivans. Pour les Syracusains, laissant à Ortygie les temples, les palais des princes et leurs tombeaux, ils s’établirent dans les beaux et somptueux quartiers de l’Acradine, de Tycha, d’Épipoli et de Néapolis. A droite et à, gauche d’Ortygie, devenue la tête de pont de la capitale, se trouvaient et se trouvent encore aujourd’hui deux ports. L’un, dit le grand, celui que Virgile nommait Sicanioe sinum, a une lieue et demie de tour ; des flottes entières y trouvaient jadis un refuge, et de là sortirent les innombrables vaisseaux qui soutinrent les doubles attaques des marines de Carthage et d’Athènes. Ce Port était fermé, d’un côté, par l’île d’Ortygie, qui forme en partie la rade, et de l’autre, par le promontoire de Plemirium, aujourd’hui ; Plemirio, où les Syracusains avaient bâti un fort surmonté de signaux inventés par Archimède. Le fort a disparu, le port s’est ensablé par l’action des vagues, et, l’entrée, large de cinq cents toises, défendue autrefois par une ligne de galères enchaînées, est interdite aux vaisseaux ennemis par quelques travaux de peu d’importance. Le petit port, jadis entouré de quais de marbre, reçoit maintenant quelques bricks de commerce, des polacres, des spéronares qui reviennent du cabotage, et de légères balancelles qui exportent les fruits, le vin et les grains. Ce petit port, les sales et étroites rues qui traversent l’île d’Ortygie, les remparts déserts qui l’entourent, et le long desquels on voit de misérables filles publiques étendues au soleil on jouant de la guitare à la porte de leurs masures, c’est là tout Syracuse aujourd’hui. La grande Syracuse qui s’étendait le long de l’Anape avec ses deux ports, ses temples de Jupiter, de la Fortune, de la Concorde, de Diane et de Minerve, ses fontaines grandes comme des mers, avec ses prytanées, ses portiques, ses théâtres, est rentrée modestement dans la pauvre petite île d’Ortygie, d’où elle était sortie. Archias, s’il revenait au monde après deux mille cinq cents ans, la trouverait à peu près telle qu’il l’avait fondée, vivant philosophiquement dans ses limites exiguës et dans son obscurité, comme si elle n’avait rien perdu, et se souvenant à peine qu’elle a figuré parmi les cités reines du monde. Je vais un peu trop loin toutefois en disant que Syracuse a oublié sa grandeur. On y trouve quelques hommes fort estimables sans doute, mais qui prennent soin de vous entretenir de la gloire passée de leur ville avec une persévérance dont quelques voyageurs, plus ingrats que moi, se sont lassés.

Dès qu’on touche le sol de Syracuse, on est en pleine histoire. En venant du côté de Catane et du fort d’Augusta, le long de la mer, on trouve une petite presqu’île et un promontoire qui portent le nom de Magnisi, et que le savant Claver nomme, si je ne me trompe, Tapsus, dans sa carte de la Sicile antique. C’est là que débarquèrent les Athéniens lorsqu’ils méditèrent une attaque contre Syracuse, par le faubourg d’Épipoli. Ce lien, à égale distance de Syracuse et d’Augusta, paraît très favorable à l’établissement d’un grand lazareth pour les retours d’Orient, station que réclament les besoins du commerce des Deux-Siciles. Je savais que plusieurs voyageurs distingués avaient déjà appelé dans ce but l’attention du gouvernement napolitain sur cette petite anse et le promontoire qui la termine, et à mon retour à Naples, un jour de baise-mains, me trouvant en présence d’un auguste personnage, je pris la liberté de vanter les avantages que procureraient un grand lazareth à Magnisi, et un autre sur la côte méridionale du royaume de Naples. Un sourire m’apprit que je m’étais trompé, et je vis, par la réponse qu’on daigna faire, qu’examiner curieusement un pays qu’on traverse ne suffit pas pour apprécier avec justesse ses avantages et ses nécessités. Cette réponse, la voici : « Qui oserait établir un lazareth pour les cas de peste dans un pays qu’un garde de la côte ou de la santé n’hésiterait pas à exposer à la contagion, si on lui offrait quelques ducats ? »

Il est impossible de ne pas rendre hommage aux sentimens de sollicitude qui s’opposent à la formation d’un établissement sanitaire sur cette côte, surtout quand on songe qu’en écartant ces nobles scrupules, on ferait bientôt de l’excellent havre de Syracuse une station navale de la plus haute importance, bien préférable à Malte, et un vaste entrepôt du commerce avec l’Adriatique, la Morée, l’Égypte et le Levant, tandis qu’aujourd’hui tout le commerce de Syracuse consiste en exportations de vins, d’huiles, de grains et de poissons. Cependant le port appelle, par sa sûreté et sa grandeur, les vaisseaux de toutes les nations. On n’a pas oublié que Nelson vint s’y ravitailler en 1798, et c’est de là qu’il repartit pour rejoindre la flotte française et la combattre dans une journée mémorable et fatale à la fois pour les deux nations.

Le monument de Marcellus est à l’extrémité de cet isthme de Magnisi. On nomme dans le pays Aguglia, l’aiguille, cette colonne dont il ne reste que la vaste base, et qui fut élevée en commémoration de la victoire remportée par Marcellus sur les Syracusains. Un tremblement de terre la renversa en 1542. Le Symèthe coule près de là. C’est le plus complet des monumens de Syracuse, si l’on excepte le temple de Minerve, dans Ortygie, édifice entièrement défiguré par sa transformation en cathédrale. Dans cette pauvre ville, trois restes de colonne d’ordre gréco-sicule, cachées sous les boiseries d’une maison de la rue Trabochetto, représentent le temple de Diane ; un égout marque la place de la charmante et célèbre fontaine Aréthuse ; vingt-quatre colonnes sans bases, emplâtrées dans le mur d’une église, vous sont données pour ce temple de Minerve dont je viens de vous parler ; deux pierres informes dans une plaine, au bord du fleuve Anape, sont tout ce qui reste du fameux temple de Jupiter, à qui Denys l’Ancien vola le manteau d’or dont l’avait revêtu Phidias ; enfin le chef d’œuvre qu’on admire à genoux, la divine Callipyge, est privée d’un bras, et nul antiquaire ne sait vous dire ce qu’est devenue la charmante tête qui surmontait cette délicieuse statue.

Pour ceux qui savent se contenter de simples vestiges, et dont l’érudition et l’imagination suppléent à ce qui manque aux yeux, Syracuse renferme encore de nombreux et notables restes. Je vous ai dit que la ville, bâtie hors de l’île d’Ortygie, se divisait en quatre districts : le plus noble, le plus recherché de ces districts, était celui d’Acradina, situé du côté de la mer. On assure que sa population s’élevait à 400,000 ames ; tout Syracuse en contient aujourd’hui 15,000 ! Une muraille d’une grande hauteur séparait ce quartier de ceux de Tycha et de Néapolis, on en voit encore les traces en les cherchant avec quelque attention ; on y trouve aussi des restes de thermes, un débris du palais nommé les Soixante Bains, élevé, dit-on, par Agathoclès, et assez d’inscriptions pour jeter pendant quelques siècles le trouble et la division parmi les antiquaires.

Tycha, le district voisin, était le quartier des gens opulens, la chaussée d’Antin de Syracuse ; mais comme les édifices y étaient bâtis sur le roc, les fondations n’étant pas nécessaires, il reste peu de traces de ses monumens et de ses maisons. Pour plus de ressemblance avec le quartier de Paris auquel je viens de le comparer, le quartier de Tycha se termine par un sol crayeux et des carrières à l’entrée desquelles on vous montre une petite grotte surmontée d’un reste de bas-relief. Cette grotte est, dit-on, le tombeau d’Archimède, découvert un jour par Cicéron en personne, qui reconnut la sépulture du grand géomètre à la sphère et au cylindre sculptés sur le fronton triangulaire qui décore l’entrée.

Dans Néapolis, d’où l’on voyait le port, se trouve ce qui fut le temple de Jupiter, le théâtre, l’amphithéâtre, la prison connue sous le nom d’Oreille de Denys, et une grotte taillée de main d’homme, et nommée Linfeo, parce qu’on y chantait des hymnes à Apollon. Le temple de Jupiter se compose, comme je l’ai dit, de trois fragmens de colonnes ; le théâtre est formé, comme tous les théâtres antiques, par des degrés circulaires, coupés par des diazômes. Ceux-ci sont taillés dans le roc et très étendus, autant qu’il est permis d’en juger par les décombres. Jadis ils étaient recouverts de marbre ; on y a bâti deux moulins, sans respect pour l’antiquité et les souvenirs de Syracuse. L’amphithéâtre est aussi taillé dans le roc. Tacite parle quelque part d’un sénatus-consulte donné sous Néron, en vertu duquel on accorda aux Syracusains le droit d’entretenir un plus grand nombre de gladiateurs. L’amphithéâtre où ils combattaient ne méritait pas ce sénatus-consulte. Il est fort au-dessous des monumens de ce genre qu’on voit à Pompeïa et à Rome. Pour l’Oreille de Denys, c’est une suite de cavernes disposées sur un plan qui a, en effet, la forme du tympan de l’oreille humaine. Cette caverne, ainsi disposée, et formant une courbe parabolique géométriquement exacte, était naturellement revêtue d’une couche de stalactites qui donnait une grande étendue et une sonorité parfaite aux répercussions. Denys, dit-on, voulant savoir les secrets de ses captifs, se plaçait extérieurement à l’extrémité de cette galerie convexe, et y recueillait jusqu’aux moindres paroles. Je ne sais si les captifs se plaignaient plus haut et plus énergiquement que les ciceroni qui font entendre aujourd’hui leur voix aux voyageurs curieux ; mais l’Oreille de Denys m’a semblé un peu sourde.

Dans Néapolis, ce quartier qui représentait le goût moderne de la Syracuse antique, devait naturellement se trouver le théâtre. Le théâtre était, vous le savez, chez les anciens, non-seulement un lieu destiné aux divertissemens et aux représentations scéniques, mais aussi l’arène où l’on débattait les intérêts politiques. Le peuple, c’est-à-dire les citoyens, s’y assemblaient pour délibérer des affaires de l’état ; chacun d’eux avait sa place marquée, sa stalle ; et ainsi, en venant s’asseoir au théâtre, un Syracusain jouissait en quelque sorte d’un droit politique. Ce vieux cirque à trois étages de gradins taillés dans le roc a donc été le théâtre de tous les grands évènemens de la cité. C’est là que Gélon, après avoir invité tous les habitans à prendre les armes, se rendit devant eux en simple toge, pour leur rendre compte de son administration. Là aussi Agathocles demanda compte du sang versé et du massacre des meilleurs citoyens ; et sur un de ces siéges de pierre, Timoléon, le vieux et illustre aveugle, donnait ses conseils au peuple, après l’avoir délivré de la servitude. C’est encore là que les Syracusains, avides de beaux-arts et épris du pur langage de la Grèce, dont ils étaient originaires, amenaient les soldats athéniens prisonniers, et leur faisaient réciter les tragédies d’Euripide. Tant de souvenirs et d’autres dont l’impression fugitive s’est effacée depuis de ma mémoire, nous avaient doucement surpris, et nous berçaient, nous qui n’avions vu d’abord, en venant nous asseoir sur ces degrés, que des pierres écroulées et de tristes escaliers de roches surmontées d’un vulgaire moulin moderne. Nous sentîmes bientôt que cette profanation même ajoutait un charme, à l’aspect mélancolique du tableau. Le génie des grands tragiques grecs, la pompe des fictions antiques, l’effet imposant des choeurs, l’éloquence et la grandeur d’ame des hommes d’état et des guerriers qui avaient aussi figuré sur cette scène, tout avait disparu ; mais le temps avait accumulé la terre végétale sur les degrés de pierre ; de grands arbres s’y étaient élevés, et, protégeant ce lieu de leur feuillage, lui donnaient l’aspect solennel d’un immense tombeau. En même temps, les eaux d’un aqueduc sarrazin, amenées pour le moulin, sortant avec force des étages supérieurs, couvraient de leurs nappes fraîches tout ce vieux monument et invitaient à rêver par le bruit régulier de leurs cascades. Enfin, la mer, le golfe, la plaine, se déroulaient au loin et augmentaient encore la magnificence de ce spectacle dont nous étions bien loin de soupçonner l’effet en pénétrant dans ces misérables ruines. Sur une des plinthes du théâtre, on lit, en grands caractères grecs : ΒΑΣΙΛΙΣΑΕ ΦΙΛΙΣΤΙΔΩΣ. Le reste est caché par un mur contre lequel s’appuie le moulin, malgré les efforts d’un antiquaire distingué, le chevalier Landolina, qui avait proposé de reculer ce mur à ses propres frais, mais qui n’a pu faire agréer sa demande par le gouvernement. Ce mur, ou plutôt cette inscription, fait le désespoir des savans. La reine Philistide était-elle une souveraine de. Syracuse que l’histoire a oubliée, ou le titre de Basilissas qui lui est donné désigne-t-il simplement la grande prêtresse de Bacchus, auquel le théâtre aurait été dédié ? C’est ce qu’on ignore ; mais de nombreuses médailles portant le même nom à l’exergue, représentant une femme d’une grande beauté, et frappées à diverses époques, ont été trouvées dans les fouilles. On en conclut que cette Philistide, soit prêtresse, soit reine, a vécu ou régné long-temps.

A la gauche du théâtre est une voie sépulcrale formée de deux rangées de tombeaux ; elle mène à une voie semblable et à des monticules de roc dans lesquels on a creusé les réduits funèbres. C’est en se promenant philosophiquement dans ces nécropoles, que Cicéron, alors questeur de la province Lilibétane, découvrit le tombeau d’Archimède, que surmonte, dit-on, celui de Timoléon.

En faisant la même promenade que Cicéron, on arrive au quartier d’Épipoli, qui était comme la banlieue de Syracuse, et aux latômies ou carrières qui s’y trouvent. Quelques-unes de ces carrières servaient de tombeaux aux vivans quand ils avaient eu le malheur de déplaire aux despotes, et on y montre encore le caveau où le philosophe Philoxène voulait qu’on le ramenât quand Denys lui lut ses mauvais vers. Le village de Belvedère a remplacé la citadelle qui terminait la nouvelle ville de ce côté ; or ce village est maintenant à plus de deux milles de la ville actuelle. Mais la plus curieuse des latômies est nommée le Palombino ; elle appartient à un joli couvent de capucins nommé Selva, qui s’élève sur les latômies elles-mêmes, dans le quartier d’Acradina. Les moines y ont créé un jardin dont la fertilité est remarquable. Le couvent ressemble un peu à une place forte. On y entre par un pont-levis, qui n’était pas une précaution inutile avant notre conquête d’Alger, quand les corsaires barbaresques venaient visiter cette partie de la Sicile. Aujourd’hui encore, les côtes de la Calabre et de la Sicile sont exposées à des dangers de ce genre, et pendant mon dernier séjour à Naples, le jeune roi quitta tout à coup son palais et s’embarqua brusquement sur un bateau à vapeur armé en guerre, pour aller en personne donner la chasse à des corsaires grecs qui s’étaient montrés dans le golfe de Sainte-Euphémie. Au reste, la brillante activité du roi de Naples s’accommode à merveille de ces incidens aventureux.

Les latômies de Syracuse sont immenses ; il s’en trouve dans presque tous les anciens districts situés hors de l’île d’Ortygie. Denys le tyran avait à sa disposition douze prisons qui sont autant de latômies ou passages souterrains. On assure qu’un de ces passages conduisait jusqu’à Ortygie, et qu’un corps de fantassins pouvait y passer debout avec ses casques et ses piques. De ces cavernes, les unes servent aux cordiers pour travailler le chanvre ; d’autres ne sont plus que des fosses ouvertes, au fond desquelles on ne trouve que des pierres et des ronces ; enfin celle dont j’ai parlé, et où les capucins ont élevé leur monastère, est un beau verger souterrain dont les parois ont plus de trente-trois mètres d’élévation ; le sol est couvert de grenadiers, de pampres et d’orangers. Les plus vastes de ces catacombes, parmi lesquelles je compte les Capucins, s’étendent sous le sol d’Acradina, près de la mer, en trois lignes parallèles et semi-circulaires. Celle qui porte le nom de San-Giovanni est une ville tout entière. Les rues, les places, les carrefours de cette nécropole se déroulent sans fin devant vos pas, et vous les parcourez entre deux rangées de niches où sont creusées d’innombrables tombes. Ces tombes se présentent par groupes, et forment des chambres sépulcrales qui appartenaient aux différentes familles. Elles sont sans ornement, taillées dans le roc d’une manière uniforme, et donnent à la fois l’idée de l’ordre et de l’esprit d’égalité qui régnait dans la population de Syracuse. Au-dessous de chacune de ces tombes, le roc a été creusé en arceaux à jour, et les regards peuvent ainsi pénétrer dans la voie sépulcrale qui est parallèle. Toutes sont assez vastes pour laisser passage à une voiture, les voûtes en sont élevées, et les cérémonies religieuses qui y avaient lieu jadis devaient être singulièrement imposantes. A défaut d’ornement architectural, on y voit des inscriptions, des chiffres, des objets votifs, placés là dans différens siècles, et offrant le symbole des croyances qui ont successivement dominé dans le pays, ainsi que les images du christianisme, qui les a remplacées. Quant aux épitaphes, elles ont été pieusement arrachées des tombes par les antiquaires, et figurent dans le musée de Syracuse, où l’on retrouve de déplorables et nombreux témoignages de toutes les spoliations faites de nos jours au nom de la science.

Dans le quartier de Tycha, situé entre l’Acradina et Epipoli, vivaient le bas peuple, les gladiateurs, les vendeurs. On y voyait le temple de la Fortune, assidûment fréquenté par une foule misérable qui s’efforçait laborieusement de mériter les faveurs de la déesse. C’est dans le quartier de Tycha que se trouvait la maison donnée par le sénat et le peuple de Syracuse à Timoléon, leur libérateur.

Dans Ortygie, l’enceinte sacrée, la demeure du chef ou du prince, régnaient dans de beaux temples, Diane et Minerve. Ce dernier temple est debout, et j’y assistai, en présence de l’archevêque, de tout le clergé et de la garnison, à une messe solennelle d’actions de grace pour l’éloignement du choléra-morbus, qui avait fait disparaître la moitié de la population de Syracuse. Je vous ai dit qu’un mouvement populaire avait éclaté à l’apparition de la maladie, qu’un grand nombre de malheureux, accusés de vouloir empoisonner le peuple, avaient été massacrés, et que la populace sanguinaire était restée quelques jours maîtresse de la ville, où commandait le général Tanzi, vieillard respectable, mais vieillard, et vieillard de soixante-quatorze ans, lequel n’avait pour se défendre qu’une garnison de quatre cents hommes. Une sortie du château-fort, où ces quatre cents hommes étaient enfermés, eût suffi à détruire les barricades élevées dans la rue principale, et à dissiper les mutins, qui, du reste, n’avaient aucun dessein politique, et jetaient partout le désordre aux cris de vina el re è santa Lucia ! (sainte Lucie est la patronne de Syracuse). A Augusta, près de Syracuse, un pareil soulèvement avait eu lieu ; mais le colonel Bagni, commandant du fort et homme résolu, avait rétabli l’obéissance aux lois, en faisant une vigoureuse attaque. Faute d’un homme semblable, ou plutôt faute d’hommes, car la garnison était trop faible, Syracuse, abandonnée par la noblesse et par toutes les personnes de distinction qui avaient pris la fuite, Syracuse resta livrée aux horreurs d’une maladie effroyable, augmentée par la licence et l’oubli de tous les devoirs sociaux. Une chaloupe canonnière, qui apportait l’effectif nécessaire aux hôpitaux, fut prise et brûlée. Le château fut bloqué, et pendant ce temps les malades étaient abandonnés dans les maisons ou dans les rues, si le mal les surprenait. Des orgies, des débauches, des violences, de toute espèce, se succédaient sans interruption ; et rien ne semblait pouvoir arrêter le désordre, quand il, cessa tout à coup comme par grace divine, avant même que le général del Caretta, investi des pouvoirs de l’alter ego, se fût présenté devant la ville. C’est de ce retour inespéré au calme et de la cessation de la maladie, qui avait causé tant de crimes, que nous rendions grace à Dieu, au son d’une belle musique, par une brillante matinée de novembre, dans le temple de Minerve à Syracuse.

L’évêque de Syracuse et le général prince Pignatelli Monteleone, nouveau commandant militaire de la ville, assistaient à cette messe métropolitaine ; mais les autres autorités étaient absentes. Je demandai où se trouvaient les magistrats, l’intendant, les syndics. On me répondit qu’ils étaient en exil. J’appris, plus tard que toutes ces autorités avaient été, non exilées, mais transférées à Noto, Voici les motifs de cette mesure rigoureuse, qui a été révoquée lors du dernier voyage du roi. A son arrivée à Syracuse, le marquis del Caretta, investi, des pouvoirs d’alter ego, trouva l’ordre et le calme rétablis dans la ville. Une garde civique s’y étant organisée d’elle-même, s’était rendue maîtresse de la population et le soulèvement populaire, qui avait eu un caractère politique à Catane, n’avait pas même produit le déploiement d’un autre drapeau que la grande bannière royale que portaient les bateliers syracusains, tout en méconnaissant l’autorité des délégués du roi. Toutefois le marquis del Caretta jugea à propos de prendre un arrêté par lequel la ville de Noto reçut le titre de chef-lieu de la vallée, que portait alors la ville de Syracuse. En conséquence, le chapitre métropolitain, les tribunaux, l’intendant, reçurent l’ordre de se rendre dans cette petite ville, presque déserte, à demi bâtie, où l’on voit un ou deux palais, trois ou quatre belles églises, et à peine cent maisons. L’évêque, âgé et malade, fit douloureusement le voyage de Noto ; mais à la vue de la demeure qui lui était destinée en échange de son magnifique palais de Syracuse, son état maladif s’aggrava sensiblement. Il reprit aussitôt la route de son ancienne résidence, et jura qu’il y finirait ses jours. Le marquis de San-Alfano, intendant de la vallée, possédait un beau palais à Noto, et fut le moins malheureux ; mais les magistrats et les fonctionnaires me donnèrent un risible spectacle quand je visitai Noto quelques jours après leur installation dans le nouveau chef-lieu. Les uns les plus considérables sans doute, avaient établi leur cabinet dans l’unique café de la ville, composé d’une sale et étroite chambre. Les autres n’avaient trouvé pour abri que des édifices à demi couverts, peu dignes de si hauts personnages, et qui n’avaient été habités jusqu’alors que par les muletiers et leurs animaux, et leurs visages sillonnés de petites tumeurs montraient que les taons et les moustiques d’Afrique, dont la côte est voisine de ce coin méridional de la Sicile, leur avaient fait payer cher la triste hospitalité qu’ils avaient trouvée dans les écuries de Noto. D’autres, plus malheureux encore, erraient au soleil sur les places assez vastes de cette cité montueuse, regrettant les rues étroites, mais ombragées d’Ortygie, et les eaux souillées de la fontaine d’Aréthuse. Un instant je me crus transporté à Pontoise, au temps où le chancelier Maupeou y exila le parlement ; mais Pontoise, comparé à l’horrible bourg qu’on nomme la ville de Noto, est une véritable capitale, et les présidens, conseillers, avocats et clercs du parlement de Paris n’étaient pas forcés de se rendre à cheval à leur exil, faute de routes, d’y écrire sur un billard et de coucher sur une maigre litière de paille, avec des mulets, et, ce qui est pire, avec des muletiers. Ces juges siciliens et ces magistrats qu’on transportait ainsi, par un décret, d’une ville à une autre, sont tous amovibles. Cependant le code Napoléon est en vigueur en Sicile, mais en partie seulement, et les deux codes, pénal et d’instruction criminelle, ont été remplacés par d’autres dispositions. L’institution du jury a également été supprimée, mais on a conservé la publicité des débats judiciaires et toutes les formes des tribunaux français. Par suite des émeutes qui eurent lieu à l’occasion du choléra, et qui amenèrent des mesures de rigueur, la cour suprême ou de cassation fut transférée à Naples. Jusqu’alors les Siciliens, qui sont très processifs, avaient le privilège de se faire juger en dernier ressort devant les tribunaux de Sicile. Aujourd’hui, quand ils ont épuisé leurs huit degrés de juridiction, passé par les conciliateurs, les tribunaux d’arrondissement, les tribunaux d’instruction, les tribunaux civils, les grandes cours criminelles, les grandes cours spéciales, les grandes cours civiles, ils se voient forcés de franchir le détroit et d’aller demander justice à Naples. Le côté véritablement fâcheux de cette mesure pour la Sicile, c’est qu’elle enlève à ses habitans un certain nombre de places de magistrats qui leur étaient dévolues par le décret du 11 novembre 1816, en vertu duquel tous les emplois civils au-delà du Phare devaient être donnés aux Siciliens.

Parmi les personnages déportés de Syracuse à Noto, se trouvaient aussi l’intendant, le syndic et tout l’état-major administratif de la vallée. Je vous ai déjà dit, dans une de mes lettres (et vous le saviez sans doute avant de les lire) que la Sicile est divisée en sept intendances ou vallées [1]. Ces vallées sont divisées en districts. L’intendant est le préfet français ; il a les mêmes attributions et le même rang dans la hiérarchie des fonctionnaires. La commune est administrée par un syndic ; c’est notre maire. Il a deux adjoints (eletti), un trésorier et un archiviste. Un conseil communal, nommé décurionnat, et composé de dix à trente membres, selon l’étendue de la commune et sa population, assiste ce magistrat dans ses travaux. C’est le décurionnat qui forme le projet du budget sur la proposition du syndic et les renseignemens qu’il fournit ; et ce conseil examine annuellement la gestion du syndic qui le préside. Pendant cet examen, la présidence est déférée au plus ancien des décorions. Ce système municipal est particulièrement soutenu par la noblesse et les classes inférieures, qui y trouvent un appui contre l’influence toujours croissante des gens de loi enrichis, des marchands et de la bourgeoisie des villes. L’ancienne aristocratie s’applique, comme il arrive en France, à recouvrer dans les communes, par la considération qui s’attache à la propriété et par l’influence de ses lumières, le crédit et le pouvoir que lui a fait perdre l’abolition de la féodalité. En ce qui est des intendances, on a placé près d’elles un conseil provincial composé de quinze membres. A Palerme, le conseil en compte vingt. Ce conseil s’assemble tous les ans ; sa session dure vingt jours. L’intendant en fait l’ouverture et dépose sur le bureau du président tous les documens relatifs à l’administration. Il y a de plus un conseil d’intendance auquel on adjoint un secrétaire-général qui examine les comptes de tous les administrateurs de la province, même ceux de l’intendant, qui, alors, n’a pas voix délibérative dans le conseil. Le roi nomme les intendans, les secrétaires-généraux et les conseillers d’intendance, ainsi que les présidens des conseils provinciaux. Tous les quatre ans, les intendans forment des listes d’éligibles au décurionnat ; ils sont pris parmi les propriétaires, les commerçans [2] et les artisans, qui ont ou qui gagnent un revenu de quelques centaines de francs. Le roi choisit les décurions sur cette liste pour les communes au-dessus de 6,000 ames ; au-dessous, c’est le luogo-tenente (le vice-roi) qui les nomme. Les candidats aux places de syndic et d’adjoint sont choisis par le décurionnat sur la liste des éligibles de la commune. Le droit de nommer à ces places est réservé au roi dans les communes de Palerme, de Messine et de Catane, et à Palerme, le syndic prend le titre romain de préteur. Le luogo-tenente exerce ce droit de nomination dans les communes qui ont plus de 3,000 habitans, et les intendans en sont investis dans les autres communes. Il en est ainsi pour les places de conseillers provinciaux. Les conflits entre l’autorité judiciaire et l’autorité administrative sont jugés par le luogo-tenente, et les recours contre les décisions des conseils d’intendance, en matière administrative, sont portés devant la cour des comptes, dont l’office est, en outre, d’examiner les comptes de tous les administrateurs publics de la Sicile. Enfin, pour sortir de cette aride matière, je vous dirai un dernier mot sur l’impôt. Il se perçoit au moyen de deux directions, celle des droits directs et des droits indirects, qui embrasse l’impôt foncier, les droits de mouture, de douanes, et autres, et la direction des droits divers, sans parler des directions de la loterie, du stralcio (l’arriéré) de la poste, etc. Toutes ces directions ont pour chefs de nobles Siciliens pleins de capacité et pénétrés des devoirs que leur imposent ces fonctions. Les recettes sont versées chez le trésorier-général, à Palerme. Le budget, fixé en 1829 à 1,860,329, onces (20,463,619 francs), s’est élevé en 1833 à 1,897,495. Il offre, ainsi que les subséquens, un déficit de 100 à 120,000 onces environ (1,500,000 francs). Le droit de mouture, qui figurait dans le budget pour 525,000 onces, a été beaucoup diminué, et la popularité du roi s’est augmentée d’autant par cet allègement d’un fardeau qui était particulièrement odieux aux Siciliens. Il est vrai que le gouvernement comptait trouver une compensation dans les bénéfices que lui promettait le marché des soufres avec la compagnie française ; mais, bien que ce marché ait été résilié, il serait très impolitique de rétablir le droit de mouture tel qu’il était avant sa conclusion. Peut-être se décidera-t-on à diminuer le budget des dépenses en réduisant la part de frais de la liste civile que supportent les Siciliens, et qui est de 173,532 onces, sans compter leur part des dépenses communes aux deux royaumes, qui, pour un quart, s’élève à 853,400 onces. D’un autre côté, l’amortissement appliqué à la dette publique sicilienne, et particulièrement aux 11,000,000 de francs empruntés en 1828, dégrèvera graduellement le budget et finira par combler le déficit, qui provient principalement des charges d’une rente perpétuelle peu proportionnée aux ressources du pays. -Mais la digression est un peu longue. Hâtons-nous maintenant de nous enfuir de ce dédale de chiffres profanes, où je suis entré presque involontairement, et de nous réfugier dans l’enceinte deux fois sainte et sacrée du temple de Minerve, dédié maintenant à la véritable sagesse et au vrai Dieu.

Le temple est resté debout dans toute la splendeur de ses belles proportions. Ce temple est trop vaste pour la Syracuse actuelle ; il contiendrait, au besoin, toute sa population, et il écrase de sa grandeur cette mesquine petite cité. En approchant par une rue étroite, on ne voit rien qu’une façade de mauvais goût, à fronton brisé, comme sont généralement en Italie les églises bâties par les jésuites, ou, à mieux dire, pour les jésuites. Les architectes chrétiens de l’époque barbare où ce temple fut converti en cathédrale, pensèrent sans doute qu’un pur et noble pronaon antique ne pouvait servir d’introduction à une église orthodoxe, et ils firent, en conséquence, ce chef-d’œuvre. Heureusement, ils n’ont pu défigurer le gracieux et irrégulier parallélogramme de l’édifice antique, flanqué sur les côtés de magnifiques colonnes cannelées, sans bases, et conçues dans le simple et élégant style dorique. Une haute frise, ornée de triglyphes surmonte la colonnade, qui rappelle la disposition des temples d’Agrigente et de Poestum. N’ayant pu abattre ces colonnes, les constructeurs modernes les ont du moins encastrées dans d’épaisses murailles qui ne permettent plus qu’à la pensée, et non à l’œil, d’apprécier la légèreté aérienne que devait avoir, dans sa première forme, cet immense monument. Dans l’intérieur de l’édifice, au contraire, loin de cacher les colonnes dans la pierre des murailles, on a taillé les piliers et les arceaux plâtreux de la nef dans les murs unis de l’antique cella. Enfin, une partie de la base extérieure est cachée sous la terre qui s’est exhaussée comme à Rome et dans d’autres villes antiques, et il ne reste plus que deux des cinq marches qui servaient à monter à l’autel de Minerve. Ce temple a du moins péri noblement, et les noms de ses spoliateurs ont passé à l’immortalité. Le consul Marcellus, qui surprit les Syracusains dans les libations et les débauches de la fête de Minerve et de Diane, ces deux patronnes des hommes sobres et des chastes femmes, porta le premier la main sur les trésors de ce temple et de celui d’Hécate, qui en était voisin. Les bas-reliefs d’ivoire, les gonds et les clous d’or, les portraits des tyrans, les statues, disparurent sans doute à cette époque du sac de la ville, et ce que laissa Marcellus tomba plus tard sous la main du préteur Verrès, l’homme que l’éloquente prose de Cicéron livre, depuis des siècles, à la juvénile indignation de tous les écoliers. Je soupçonne toutefois le grand rhéteur d’avoir exagéré les richesses du temple de Syracuse, d’abord pour arrondir ses phrases, comme fait tout bon rhéteur, puis pour grandir aux yeux des Romains l’énormité des crimes de Verrès ; car, quelque riche que soit l’ordonnance, quelque noble que soit l’architecture de ce vaisseau, elles ne dépassent pas en fini et n’égalent même pas en élégance les vieux monumens antiques de l’Italie.

En se dirigeant vers le rempart, on trouve à l’extrémité de l’île d’Ortygie, à peu de distance du temple de Minerve, un lieu non moins fameux dans l’histoire, la fontaine d’Aréthuse. Qui n’a lu dans Ovide et dans un des dialogues de Lucien la charmante histoire de la fille de la nymphe Doris, la timide nymphe Aréthuse, qui vivait innocente et heureuse dans les campagnes d’Élos, la plus belle contrée du Péloponèse, quand un fleuve ardent et libertin, le fougueux Alphée, l’aperçut au milieu de ses soeurs, et se mit à sa poursuite ? On sait comment la chaste Diane, la protectrice de toutes les vierges éperdues de l’Arcadie, eut pitié de son embarras, et la changea en fontaine au moment où le dieu-fleuve la saisissait dans ses bras. C’était près de la mer. Aréthuse, toute fille du fleuve Nérée et toute fontaine qu’elle était, ne continua pas moins de fuir pour échapper aux torrens que répandait le fleuve amoureux, et qu’il voulait mêler à ses ondes. Alphée la poursuivit, et s’engouffrant près d’Olympie, il roula sur ses traces à travers la mer jusqu’à l’île sicilienne d’Ortygie, un des domaines de Diane, où Aréthuse avait trouvé un refuge. L’Alphée coule en effet à peu de distance du grand port de Syracuse, où la fontaine d’Aréthuse verse ses eaux en oubliant la prière de Virgile, qui la suppliait, en si beaux vers, de ne pas laisser altérer sa virginité par le contact des flots de la mer d’Ionie [3]. L’Alphée de Syracuse, il est inutile de vous le dire, n’a rien de commun avec celui qui se perd près d’Olympie en Grèce ; mais c’est une délicieuse fiction, une superstition presque respectable, que celle qui rattachait les fontaines et les fleuves, ces charmes de la patrie absente et regrettée, aux eaux qui rafraîchissaient le sol d’exil de la patrie nouvelle où s’étaient confinés les colons venus de la Grèce pour fonder Syracuse.

Quant à la pureté d’Aréthuse, elle a cruellement souffert, d’abord des infiltrations de la mer, que de nombreux tremblemens de terre ont conduite par mille canaux souterrains vers la source, dont les ondes ont pris une exhalaison saline ; puis de mille autres genres de profanation. En passant vite devant quelques mauvais lieux, au seuil desquels se montrent des nymphes peu dignes de vivre dans un lieu consacré à Diane, on se trouve près d’un haut parapet demi-ruiné, qui surmonte un réservoir triangulaire rempli d’une eau souvent bourbeuse. On est tenté de s’éloigner en toute hâte de cet égout, mais le guide vous arrête. C’est le lieu que vous cherchez, c’est là ce qu’ont chanté Pyndare, Bion, Moschus et Virgile ! C’est en faveur de ce fossé fangeux, et des souvenirs qui s’y attachaient, qu’un vainqueur irrité épargna Syracuse ! L’aspect en est affreux. Tantôt des tanneurs y trempent leurs cuirs, tantôt des lavandières, malheureusement nues, et qui rappellent plus les commères des dialogues de Théocrite que les bergères de ses idylles, y battent en cadence des guenilles ; d’autres fois de lourds aquajoli viennent y puiser l’eau nécessaire à la consommation des bourgeois de la ville. Et pour comble d’abaissement et d’humiliation, une autre source, qu’on nomme l’Œil de Cilica (Occhio della Cilica), bouillonne à quelques centaines de pas de là, au niveau même de la mer, et fait jaillir à sa surface une onde pure, claire, et agréable au goût !

En continuant cette excursion mythologique à travers les marais de l’Anapo, qui bordent le grand port, je ne tardai pas à trouver sur ma route une autre nymphe métamorphosée de la même manière. Celle-ci vivait dans les champs de l’Etna, au centre même de la Sicile, où Pluton vint enlever Proserpine. Cyane était une des compagnes de Proserpine. Elle voulut s’opposer à son enlèvement et fatigua tant le ravisseur par les larmes qu’elle versa, qu’il la changea en fontaine. Comment se trouve-t-elle transportée du pied des hauteurs de Castrogiovanni à cette extrémité de l’île ? On l’ignore. Toujours est-il qu’on peut chaque jour la surprendre se jetant gaillardement dans les bras du fleuve Anapo, et courant avec lui vers la mer Ionienne. Près de là sont les deux restes de colonnes, dernier débris du temple de Jupiter Urius, élevé par les Syracusains sur le champ même où ils défirent les Carthaginois, et avec l’or trouvé dans leur camp. Pour bien jouir du coup d’œil ravissant qu’offre l’union des deux cours d’eau, il faut prendre une barque près de la fontaine d’Aréthuse, traverser en ligne droite le bassin du grand port, et aborder à l’embouchure même de l’Anapo, où s’élèvent déjà les forêts de joncs entre lesquels serpente le fleuve. On débarque un moment sur le sable, et, tandis que les matelots portent la barque, on marche jusqu’au point ou les eaux sont assez hautes pour la soulever. Là on se rembarque de nouveau et l’on remonte entre deux rives rapprochées qui encaissent l’Anapo et se déroulent sous les arbres, les fleurs, les herbes ondoyantes et les plantes aquatiques dont elles sont chargées. En quelques endroits même, les bords de la nacelle touchent les rives. L’eau est d’une grande profondeur ; mais elle est naturellement si limpide, et l’ombre des arbres qui se projette sur elle la rend si transparente, qu’on aperçoit le sable et les petits rochers qui tapissent le lit de ce fleuve si riant. Bientôt, et toujours en remontant le cours de l’Anapo, on le voit se séparer en deux bras. La plus étroite de ces branches est formée par les eaux de l’antique Cyane, que le peuple de Syracuse nomme grotesquement la Pismôtta. Dès que vous pénétrez dans la rivière de Cyane, une surprise vous attend. Une forêt de longues, sveltes et vertes plantes, s’élance de l’eau. Leurs tiges sont triangulaires ; les unes soutiennent un léger oignon de forme ovale ; les autres, plus avancées dans leur floraison, portent une houpe délicate, arrondie, creuse comme un calice, et terminée par des aigrettes de couleur d’or d’une délicatesse infinie, que le vent fait doucement écheveler. Ces plantes, qui ont déjà plus de six pieds du lit de la rivière jusqu’à sa surface, la dépassent encore souvent de dix pieds. Celles qui ont cette dimension offrent presque la grosseur du bras à leur racine. La vue de ce géant végétal étonne même dans la Sicile, où les yeux sont cependant habitués aux productions des latitudes torrides. On sent qu’une autre nature que celle de la Sicile méridionale et du nord de l’Afrique a déposé là ce produit inconnu. On consulte ses souvenirs, on s’interroge, et quand le peu de science botanique qu’on possède est en défaut, on se tourne vers les matelots qui semblent attendre fièrement votre question, et qui prononcent tous à la fois d’un air de triomphe le nom de papyrus !

On croit que ces plantes de papyrus furent envoyées d’Égypte par Ptolémée Philadelphe, à héron, avec qui il entretenait des relations amicales. En Égypte, on se servait de la moelle spongieuse de cette plante gigantesque pour fabriquer le papier qu’on trouve en si grande abondance dans les tombeaux. Le cavalier Landolina a fabriqué du papier avec les papyrus de la rivière Cyane, et il a écrit sur ce papier une circulaire aux savans pour leur faire part de la réussite de son procédé ; mais le papier ne manque pas en Europe, et les produits de l’industrie du cavalier Landolina ne seront jamais qu’une affaire de curiosité archéologique.

Je m’arrachai de Syracuse, où les ruines et les souvenirs de l’antiquité commençaient à m’intéresser trop, à mon gré, et je pris la route de Noto, mu par un sentiment de curiosité bien différent. Le calme commençait à renaître en Sicile, et il ne restait plus qu’un seul centre d’agitation dans la vallée de Modica, où s’était réfugié, disait-on, le marchesino de Saint-Julien, fils du chef, volontaire ou non, du mouvement politique de Catane. Une sorte de guérilla, composée de jeunes nobles et de paysans, s’était formée dans cette petite vallée peu distante du cap Passero, le dernier point méridional de la Sicile, du côté de l’Afrique. En peu d’heures, on peut se rendre, de ce cap ou de la pointe de Palo, à Malte. Le désir de voir de mes yeux la fin de cette insurrection, dont j’avais vu, par hasard, le berceau, m’entraînait irrésistiblement. Je me remis donc en route, et je suivis la plaine sablonneuse et inculte qui se prolonge le long de la mer jusqu’à Noto. L’ancienne Nectum était, comme je vous l’ai dit, remplie de magistrats et de fonctionnaires qui cherchaient un toit pour abriter leurs têtes. Sans m’y arrêter, je pris à travers les montagnes, pour me rendre à Modica, une route moins directe que celle qui passe par Spaccaforno. Modica est une belle ville avec de belles églises, des couvens nombreux et une magnifique commanderie de Malte, où la noblesse passe son temps à gémir de la perte des grands privilèges dont elle jouissait, privilèges si grands, que les rois des Deux-Siciles appelaient Modica Regnum in Regno. Les esprits étaient agités, mais la ville était calme. On s’y inquiétait des mouvemens qui avaient lieu dans la vallée ; mais bientôt je pus me convaincre, par mes yeux, que ces inquiétudes n’étaient pas fondées, car en descendant vers la mer, le long de la rivière de Ségura, j’arrivai à la pointe d’Alga au moment où une spéronare, chargée de fugitifs, gagnait le large. Depuis, la Sicile, quoique infestée de brigands et tourmentée par la misère de ses habitans, n’a pas été troublée sous le rapport politique, et il ne tient qu’à son gouvernement de rendre cette tranquillité plus sûre et durable. J’ai déjà dit dans ces lettres, et je répète en les terminant, que des routes, une protection éclairée assurée à l’industrie et au commerce, qu’un peu de prospérité matérielle, en un mot, empêcherait le retour des troubles et déjouerait les espérances des voisins jaloux qui convoitent cette position si importante dans la Méditerranée. Une bonne politique conseille au roi des Deux-Siciles d’agir ainsi ; les sentimens d’humanité, la noblesse d’ame qui distinguent ce jeune prince, lui parleront encore plus haut que la politique en faveur de cette belle et malheureuse moitié de ses états.


  1. Voici la division de ces vallées, telle que j’ai pu la recueillir d’après le dernier état, fait trois ans avant mon passage en Sicile.
    VALLÉES DISTRICTS COMMUNES POPULATION
    Val de Palerme Palerme 24 218 977
    " Corleone 9 46,088
    " Termini. 23 79,682
    " Cefalà. 16 60,483
    Val de Messine Messine 29 96,297
    " Castroreale 27 54,429
    " Patti 28 52,770
    " Mistrella 12 33,288
    Val de Catane Catane. 41 160,774
    " Calatagirone 11 69,595
    " Nicosia 14 59,037
    Val de Girgenti Girgenti 25 133,560
    " Bivona 13 48,385
    " Sciacca 7 41,938
    Val de Syracuse Syracuse. 14 57,064
    " Noto. 9 43,588
    " Modica. 11 92,418
    Val de Trapani Trapani. 5 55,936
    " Mazzara. 6 53,766
    " Alcamo. 8 45,010
    Val de Caltanisetta Caltanisetta. 15 65,878
    " Piazza. 8 52,783
    " Terranova. 5 36,564
  2. Les commerçans ne paient pas de patente en Sicile, mais une commission est chargée de taxer chaque commerçant selon sa fortune, de manière à compléter la somme que doit payer le commerce en masse, et qui est fixée par le budget. Le procédé est un peu turc.
  3. Extremum hunc, Arethusa, mihi concede laborem.
    Sic tibi, etc. (Egl. X.)