Lettres et pensées du maréchal prince de Ligne/Lettres/Turcs/05 1 aout 1788

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Ce 1 août 1788.

Au Camp sous Oczakow.


C’EST dans ma tente, sur le bord de la mer Noire, pendant une nuit brûlante qui m’empêche de dormir, que je me retrace toutes les choses extraordinaires qui se passent sous mes yeux. Je viens de voir gagner quatre batailles navales à un volontaire qui, depuis l’âge de quinze ans, a su acquérir de la gloire par des aventures brillantes : brave et joli petit aide-de-camp d’un général qui l’employa beaucoup, lieutenant d’infanterie, capitaine de dragons, courtois chevalier, vengeant les injures des femmes, ou redressant les torts de la société ; quittant, pour faire le tour du monde, tous les plaisirs, dont il est dédommage un instant par la Reine Otaïti, en Asie ; tuant des monstres, comme Hercule : de retour en Europe, colonel d’un régiment d’infanterie françoise et d’un régiment de cavalerie allemande, sans savoir l’allemand ; chef d’une expédition, capitaine de vaisseau, presque brûlé et noyé au service d’Espagne, major-général de l’armée espagnole, officier-général au service de trois pays dont il ne sait pas la langue, et le plus brillant Vice-amiral qu’ait jamais eu la Russie : on lui refuse l’existence qui lui est due, et il s’en est fait une en attendant que les lois lui accordent celle qui lui appartient.

Nassau-Siegen, par la naissance, est devenu Nassau Sieger, par ses exploits. Vous savez que Sieger, en allemand, signifie vainqueur ; en françois. Il a été reconnu à Madrid ancien Grand d’Espagne, sans s’en douter ; en Allemagne il est prince de l’Empire, quoique ses états aient été donnés à un autre. Si l’injustice ne l’en avoit pas privé, il auroit dépensé pendant quelque tems, sur des sangliers, et peut-être des braconniers, son caractère fougueux ; mais son goût pour le danger l’auroit bientôt averti de ce qu’il pouvoit valoir à la guerre.

Quelle est donc sa sorcellerie ? Son épée et sa baguette de sorcier. Son exemple et son grimoire. Et puis, son épée est encore son interprète, car il s’en sert pour indiquer la ligne la plus courte quand il s’agit d’attaquer. Des yeux, quelquefois aussi terribles pour les amis que pour les ennemis, achèvent l’explication. Sa manœuvre est dans son coup-d’œil, son talent dans une expérience que son ardeur lui a fait chercher ; sa science dans des ordres courts, concis et clairs qu’il donne un jour de bataille, et qui sont toujours faciles à traduire et à comprendre ; son mérite, dans la justesse de ses idées ; ses ressources, dans un grand caractère bien prononcé qu’on lit sur sa figure, et ses succès, dans un courage sans égal de corps et d’esprit.

Je vois un commandant d’armée (le prince Potemkin) qui a l’air paresseux, et qui travaille sans cesse ; qui n’a d’autre bureau que ses genoux, d’autre peigne que ses doigts ; toujours couché, et ne dormant ni jour, ni nuit, parce que son zèle pour la souveraine, qu’il adore, l’agite toujours, et qu’un coup de canon qu’il n’essuie pas l’inquiète, par l’idée qu’il coûte la vie à quelques-uns de ses soldats. Peureux pour les autres, brave pour lui ; s’arrêtant sous le plus grand feu d’une batterie pour y donner ses ordres, cependant plus Ulysse qu’Achille ; inquiet avant tous les dangers, gai quand il y est ; triste dans les plaisirs, malheureux à force d’être heureux, blasé sur tout, se dégoûtant aisément ; morose, inconstant ; philosophe profond, ministre habile, politique sublime ou enfant de dix ans ; point vindicatif, demandant pardon d’un chagrin qu’il, a causé, réparant vile une injustice ; croyant aimer Dieu, craignant le diable, qu’il s’imagine être encore plus grand et plus gros qu’un prince Potemkin ; d’une main faisant des signes aux femmes qui lui plaisent, et de l’autre des signes de croix ; les bras en crucifix au pied d’une figure de la vierge, ou autour du cou d’albâtre de sa maîtresse ; recevant des bienfaits sans nombre de sa grande souveraine, les distribuant tout de suite ; acceptant des terres de l’Impératrice, les lui rendant ou payant ce qu’elle doit sans le lui dire ; vendant et rachetant d’immenses domaines pour y faire une grande colonnade et un jardin anglois, s’en défaisant ensuite ; jouant toujours ou ne jouant jamais ; aimant mieux donner que payer ses dettes ; prodigieusement riche sans avoir le sou ; se livrant à la méfiance ou à la bonhomie, à la jalousie ou à la reconnoissance, à l’humeur ou à la plaisanterie ; prévenu aisément pour ou contre, revenant de même ; parlant théologie à ses généraux, et guerre à ses archevêques ; ne lisant jamais, mais sondant tous ceux à qui il parle, et les contredisant pour en savoir davantage ; faisant la mine la plus sauvage ou la plus agréable ; affectant les manières les plus repoussantes ou les plus attirantes ; ayant enfin tour-à-tour l’air du plus fier satrape de l’Orient ou du courtisan le plus aimable de Louis XIV ; sous une grande apparence de dureté, très-doux en vérité dans le fond de son cœur ; fantasque pour ses heures, ses repas, son repos et ses goûts ; voulant tout avoir comme un enfant, sachant se passer de tout comme un grand homme ; sobre, avec l’air gourmand ; rongeant ses ongles, des pommes ou des navets ; grondant ou riant, contrefaisant ou jurant, polissonnant ou priant, chantant ou méditant ; appelant, renvoyant ; rappelant vingt aides-de-camp sans leur rien dire ; supportant le chaud mieux que personne, en avant l’air de ne songer qu’aux bains les plus recherchés ; se moquant du froid en avant l’air de ne pouvoir se passer de fourrures ; toujours sans caleçon, en chemise ou en uniforme brodé sur toutes les tailles ; pieds nus ou en pantoufles à paillons brodés, sans bonnet ni chapeau : c’est ainsi que je l’ai vu une fois aux coups de fusil ; tantôt en mauvaise robe de chambre ou avec une tunique superbe, avec ses trois plaques, ses rubans et des diamans gros comme le pouce autour du portrait de l’Impératrice : ces diamans semblent placés là pour attirer les boulets ; courbé, pelotonné quand il est chez lui, et grand, le nez en l’air, fier, beau, noble, majestueux ou séduisant quand il se montre à son armée, tel qu’Agamemnon au milieu des rois de la Grèce.

Quelle est donc sa magie ? Du génie, et puis du génie, et encore du génie : de l’esprit naturel, une mémoire excellente, de l’élévation dans l’ame, de la malice sans méchanceté, de la ruse sans astuce ; un heureux mélange de caprices dont les bons momens, quand ils arrivent, lui attirent les cœurs ; une grande générosité, de la grâce et de la justesse dans ses récompenses ; beaucoup de tact, le talent de deviner ce qu’il ne sait pas, et une grande connoissance des hommes.

Je vois un cousin de l’Impératrice[1] qu’on croiroit le plus mince officier de son armée, à sa modestie et à sa simplicité sublime : il est tout, et ne veut rien paroître ; il réunit tous les talens, toutes les qualités imaginables ; amoureux des coups de fusil et de ses devoirs ; s’exposant une fois plus qu’il ne le doit ; faisant valoir les autres, leur attribuant ce qui lui est dû ; plein de délicatesse dans l’ame et dans l’esprit ; du goût le plus fin et le plus sûr ; aimable, doux, ne laissant rien échapper ; prompt à la repartie et à la conception ; rigide dans ses principes ; indulgent pour moi seul, mais sévère pour lui et pour les autres ; prodigieusement instruit, enfin un véritable génie pour la guerre.

Je vois un phénomène de chez vous, et un joli phénomène : un françois de trois siècles. Il a la chevalerie de l’un, la grâce de l’autre et la gaîté de celui-ci. François I, le grand Condé, et le maréchal de Saxe auroient voulu avoir un fils comme lui. Il est étourdi comme un hanneton au milieu des canonnades les plus vives et les plus fréquentes, bruyant, chanteur impitoyable, me glapissant les plus beaux airs d’opéra, fertile en citations les plus folles au milieu des coups de fusil, et jugeant néanmoins de tout à merveille. La guerre ne l’enivre pas, mais il y est ardent d’une jolie ardeur, comme on l’est à la fin d’un souper. Ce n’est que lorsqu’il porte un ordre, et donne son petit conseil, ou prend quelque chose sur lui, qu’il met de l’eau dans son vin. Il s’est distingué aux victoires navales que Nassau a remportées sur le capitan-pacha : je l’ai vu à toutes les sorties des janissaires et aux escarmouches journalières avec les Spahis ; il a déjà été blessé deux fois. Toujours françois dans l’ame, il est russe pour la subordination et pour le bon maintien. Aimable, aimé de tout le monde, ce qui s’appelle un joli françois, un joli garçon, un brave garçon, un seigneur de bon goût de la cour de France : voilà ce que c’est que Roger de Damas.

Je vois des Russes à qui l’on dit : soyez cela, et qui le deviennent ; qui apprennent les arts libéraux comme le médecin malgré lui a fait ses licences ; qui sont fantassins, matelots, chasseurs, prêtres, dragons, musiciens, ingénieurs, comédiens, cuirassiers, peintres et chirurgiens.

Je vois des Russes qui chantent et dansent dans la tranchée, où ils ne sont jamais relevés, et au milieu des coups de fusil et de canon, de la neige ou de la boue ; adroits, propres, attentifs, respectueux, obéissans, et cherchant à lire dans les yeux de leurs officiers ce qu’ils veulent ordonner, pour les prévenir.

Je vois des Turcs qui passent pour n’avoir pas le sens commun à la guerre, et qui la font avec une espèce de méthode, éparpillés pour que l’artillerie et le feu des bataillons ne puissent pas être dirigés sur eux ; visant à merveille, et tirant toujours sur des objets réunis ; dissimulant par cette tiraillerie leurs espèces de manœuvres, cachés dans tous les ravins, les creux, ou sur des arbres, ou bien s’avançant au nombre de 40 ou 50 avec un drapeau qu’ils courent vite planter en avant, pour gagner du terrain : ils font tirer les premiers le genou en terre, ils les font aller en arrière recharger leurs armes, et se succéder sans cesse ainsi, jusqu’à ce qu’ils courent encore porter leur tourbillon et leurs drapeaux en avant. Ces drapeaux sont dans une espèce d’alignement, pour qu’aucune tête de ces petites troupes n’en couvre une autre. Imaginez des hurlemens affreux, des cris d’Allah, encourageant les Musulmans, effrayant les Chrétiens, et des têtes coupées ajoutées à cela, qui font, à ce qui me semble, un terrible effet. Où diable mon père et trois oncles qui ont fait la guerre aux Turcs ont-ils pris qu’ils marchoient comme volent les oies, en tête de porc, ou dans la forme du cuneus des anciens, comme cela :

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Je n’ai rien vu qui me fasse croire que cela ait jamais existe. Tout ce que je vois n’est-il pas assez singulier ? N’est-ce pas l’extraordinaire que je vous ai annoncé ? J’ai parlé dans ma première lettre à un courtisan russe, et un ministre françois ; à mon ami, dans la seconde ; à un homme de lettres, dans la troisième. Je vais parler dans la sixième à une espèce de militaire, car je crois que vous portez encore quelquefois l’uniforme.

  1. Le Prince d’Anhalt-Bernbourg.