Lettres familières écrites d’Italie T.1/Route de Rome à Naples

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LETTRE XXVIII
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AU MÊME


Route de Rome à Naples.
Naples, 2 novembre.


Je me laisse encore séduire par votre éloquence melliflue, mon cher Blancey, pour vous tracer succinctement la route de Rome à Naples ; mais je vous avertis tout de bon que ce sont ici les derniers efforts du journal expirant. Il y en a mille raisons ; mes courses, mes occupations à Rome, la paresse qui me laissera certainement arrérager quinze jours ou trois semaines, après quoi je me connois, je n’aurai jamais la force de me remettre au courant. D’ailleurs il faudroit de beaux in-folio pour donner une idée succincte de Rome, et tant d’autres l’ont déjà fait ! qu’en pourrois-je dire que vous n’eussiez déjà vu ou pu voir ? Plus que tout cela, je ne la verrai peut-être pas moi-même cette précieuse ville, pour laquelle j’ai tant pris de peine et dépensé tant de sequins. Vous savez les affaires imprévues et pressantes qui me rappellent en France. — Oh ! archibélître de la première classe, qui ne m’a fait enrager pendant 88 ans, que pour s’aviser de vouloir mourir si mal à propos ! Je combats tant que je puis les bonnes raisons qui me pourroient déterminer à partir ; mais je crois, Dieu me pardonne, que ces jours passés, j’allois enfin succomber à la tentation de retourner en France, si le ciel ne m’eût inspiré la salutaire pensée de fuir encore mieux le danger en m’éloignant davantage des lieux d’où l’on me tente, en me jetant brusquement dans ma chaise de poste pour aller à Naples. Nos compagnons ont pris la même résolution, et le 28 au soir, nous partîmes de Rome par la porte de Saint-Jean-de-Latran.

Nous retrouvâmes cette malheureuse campagne déserte et désolée, et dont je vous ai parlé dans ma dernière lettre. Elle est cependant un peu moins triste que de l’autre côté, surtout à cause des longues files de ruines d’aqueducs qui la décorent, et qui servoient autrefois à amener à Rome les eaux des montagnes distantes de plusieurs lieues.

C’est une chose surprenante que les ouvrages de ces Romains ; on ne se lasse point d’admirer la grandeur de leurs entreprises, qui est une preuve de celle de leur génie. Tous ces aqueducs sont composés d’une quantité prodigieuse d’arcades longues et étroites, formées par des piliers et des voûtes de briques, au-dessus desquels, comme sur une terrasse, court le canal qui va prendre les eaux à leur source, pour les amener à leur destination. Ils ne sont pas tirés en droites lignes, mais font de temps en temps quelques coudes en serpentant, tel que le cours d’une rivière. On a voulu que l’art imitât la nature, et l’on a cru que les eaux en étoient plus saines en se travaillant ainsi par différents chocs. C’est fort peu de chose que chacune de ces arcades de briques prise en soi, mais vous ne sauriez croire combien, en fait d’architecture, la quantité


des choses médiocres, suit piliers, pilastres, ou colonnes rassemblés en grand nombre, produit un bel effet. C’est ce que j’ai déjà remarqué en plusieurs endroits, entre autres à la grande galerie couverte hors des murs de Bologne.


Nous voilà donc dans cette campagne, misérable au-delà de tout ce qu’on peut dire. Pas un marbre, pas une maison, et ne vous en prenez point à Romulus. J’ai eu tort de l’en accuser dans ma précédente lettre ; le terrain est le plus fertile du monde, et produiroit tout ce qu’on voudroit, s’il étoit cultivé. Vous me direz, pourquoi ne l’est-il point ? On vous répondra, à cause de l’intempérie de l’air, qui fait mourir tous ceux qui y viennent habiter. Mais moi je réponds que la proposition est réciproque. Il n’est point habité, parce qu’il y a de l’intempérie, et il y a de l’intempérie, parce qu’il n’est point habité. Comment est-il possible qu’il n’y en ait point dans celte vaste plaine, bordée de tous côtés de montagnes qui la gardent des vents comme le fond d’un tonneau ; où il n’y a ni maisons, ni bois, ni arbres pour rompre l’air et lui donner du cours, ni jamais de feu allumé pour le purifier ; où les terres ne sont point remuées, où l’on ne donne aucun écoulement aux eaux ; l’air, sans mouvement, y croupit dans les grandes chaleurs, comme l’eau dans les marais, et produit l’intempérie, qui véritablement tue les habitants. Mais la marque évidente que ceci ne vient point du climat même, c’est qu’il n’y a d’intempérie ni à Rome, qui est située au milieu de cette même plaine, ni hors de Rome à un quart de lieue ou une demi-lieue à la ronde (1 ; , parce que le terrain y est habité. La première source de cette fâcheuse aventure vient, à ce qu’on prétend, d’une fausse politique de Sixte V qui, sans doute, n’en sentit pas les conséquences. Quand il fut élevé à la papauté, le désordre et l’impunité régnaient dans l’état, où les principaux nobles s’étoient tous érigés en autant de petits tyrans. Il n’y avoit guère moins de danger que de difficulté à remédier au mal bien ouvertement. Sixte V voulut leur ôter leurs richesses, source de leur insolence, en diminuant le produit immense qu’ils rctiroient de leurs terres. Il fit défense absolue de sortir des blés de l’état ecclésiastique. Le peuple vit d’abord .avec plaisir un édit qui sembloit lui procurer des vivres en plus grande abondance et à


meilleur marché ; mais, comme le pays produisoit beaucoup plus de grains qu’il n’en pouvoit consommer, ils furent bientôt à si vil prix que l’agriculture tomba. On ne cultiva plus que ce qui étoit nécessaire ; de grandes terres demeurèrent en friche, et ensuite devinrent malsaines, par conséquent se dépeuplèrent, si bien que, le mal ayant gagné de canton en canton, le tout est devenu comme je vous ai dit. La destruction des terres a occasionné celle des hommes, et la destruction des hommes celle des terres ; elles ne sont presque plus d’aucun prix dans co pays- ci. La princesse Borghcse m’assuroit, l’autre jour, qu’elle en avoit plusieurs dont elle donneroit volontiers les deux tiers en propriété à ceux qui voudroient venir les habiter et cultiver l’autre tiers. Je lui répondis : Madame, il en est des hommes comme des arbres, il n’en vient point qu’on n’en plante. Le moyen que la race des hommes ne s’éteigne à la fin dans un pays où l’on ne parvient à la fortune qu’en faisant profession d’un état où il est défendu de le peupler ? Oh ! l’étrange vertu que celle dont le but et l’elTet sont de détruire le genre humain.


Aujourd’hui ce sont quelques paysans de la Sabine et de i’Abruzze qui viennent, de temps en temps, semer quelques cantons de la campagne, et s’en retournent jusqu’à la récolte. Un gouvernement qui auroit des vues plus longues que n’en a celui d’un vieux prêtre qui ne songe qu’à enrichir aujourd’hui sa famille parce qu’il mourra demain, pourroit à la longue apporter remède à ceci, en favorisant la génération, et peuplant le pays successivement de proche en proche, depuis les environs de Rome, où l’intempérie no règne pas, jusqu’aux montagnes.


À la suite de cette digression, mou cher Blancey, je vous ai amené jusqu’à Torre di Mezzavia, maison isolée où est la poste, puis jusqu’à l’endroit où l’on commence’ à monter la montagne ; bientôt on quitte la campagne de Rome pour entrer dans la Romagne. On retrouve le pays habité et le gros bourg de Castro Marino. C’est l’ancienne Ferenlinum, depuis. Villa Mariana. Il y a une assez belle fontaine, à ce qu’il m’a paru. Nous y fîmes rencontre du duc de Castro Pignano, qui s’en va ambassadeur à Paris, et lui remîmes les lettres de recommandation que nous avions pour lui, lesquelles, comme vous voyez, ne nous


seront pas de grand usage ; je m’en console aisément, j’en ai quantité d’autres, entre autres du prince de Campu Fiorido, qui m’en a donné à Venise pour toute sa famille. Il me semble qu’il y a déjà longtemps que je suis parti de Rome, et cependant je n’ai encore fait que douze milles. Il se fait tard néanmoins, et nous avons de grands bois h traverser pendant Wob.scurité. Là-dessus nous avons imaginé de faire monter à cheval quatre domestiques avec des flambeaux, pour courir devant nos chaises. La nuit, l’épaisseur des forêts, la lumière de ces torches, l’air diabolique de nos postillons joint à la mine peu orthodoxe de ceux qu’ils conduisoient, tout cela mis ensemble formoit un spectacle très-singulier ; c’étoit une magie admirable qui nous amena à Velletri, dont je ne dirai rien, parce que nous ne le vîmes pas. Ce fut mal fait, car il y a quelques choses assez bonnes, entre autres le palais Ginetti.


Le 29, nous suivîmes le pied de la montagne, laissant à droite l’ancien Palus Pomptina, autrefois si fertile, aujourd’hui plaine absolument déserte, sans une seule plante ; elle est marécageuse, empestée, en un mot hideuse à voir ; elle s’étend jusqu’à la mer, le long de laquelle cJn trouve Antium [Nettuno] :

.‘Eœœque insula Circes.


Nous ne vîmes rien de tout cela, qui n’étoit point sur notre route (et ce seroit bien fait d’y passer à notre retour, pour l’amour de l’antiquité) ; seulement, lorsque nous fûmes vis-à-vis de la demeure de feu mademoiselle Circé :

Proxima raduntur Ciiceœ littora terrse, je voulus lui faire des remercîments de votre part de ce qu’elle ne vous avoit pas mis autrefois au perdouillet, et je prêtai l’oreille pour voir si je n’entendrois point

Hinc exoriri gcmitus irce que leonuni

Vinela recusantùm, et sera sub noctc rudcntûm

Ssevire ; ac forraœ magnorum ululaïc luporum.


Mais j’eus beau faire, je n’entendis rien. Le pays est si détestable, qu’il n’y a pas jusqu’aux sorciers qui ne


veulent plus l’habiter. Je ne trouvai rien dans tout ce <^anton digne de vous être présenté, qu’une chaîne de fer auprès de Sermonnette, que les gens du duc Gaetani tendent habituellement à travers le grand chemin, dans un petit endroit escarpé, exigeant, pour l’abaisser, une contribution des passants, qui ont plus tôt fait de la leur payer que de perdre du temps à les rouer de coups de canne. Vous pouvez juger, par cet échantillon, de la police des grands chemins. Nous vînmes à Piperno (Privermim), ville de peu d’importance, où l’on trouve une jolie place plantée d’une allée de grands et magnifiques orangers, en pleine terre ; je ne dois pas omettre non plus un oranger, le plus beau que j’aie vu de ma vie, droit comme un jonc, de. haute tige, la tête ronde, et grand comme un tilleul médiocre. Je le remarquai près de Piperno, à mi-colline ; au-delà, nous entrâmes dans une grande forêt de lièp ; es, qui sont des espèces de chênes verts fort hauts ; après quoi, deux postes du dernier détestable nous mirent à portée d’apercevoir

Impositura saxis longe candentibus Anxiir.


Vous qui n’ignorez de rien, vous savez, comme il le faut savoir, que cet Anxur là est Terracine. Cette ville est fort joliment située, en une magnifique vue, sur une hauteur voisine de la mer. On l’aperçoit encore de fort loin, comme au temps d’Horace, non à cause de ses rochers qui ne sont plus blancs, le temps les a salis ; mais les maisons blanches qu’on a bâties au-dessus font à présent le même effet. Ce que Terracine a de mieux, c’est un portique composé de quelques colonnes, audevant d’un temple de Jupiter ; on suppose ce Jupiter sans barbe, Axuron, d’oîi est venu, dit-on, le nom d’Anxur.

C’est une étymologie honnêtement forcée et passablement ridicule, puisque les Grecs nommoient cette ville Trachyna, et que le nom d’Aiixur lui a été donné, en langue volsque, par cette nation qui l’habitoit avant les Romains.


C’est ici le cas ou jamais de vous parler de la via Appia, c’est-à-dire du plus grand, du plus beau et du plus estimable monuni’jnt qui nous reste de l’antiquité ; comme outre l’étonnante grandeur de l’entreprise, il n’avoit pour


objet que l’utilité publique, je crois qu’on ne doit pas hésiter à mettre cet ouvrage au-dessus de tout ce qu’ont jamais fait les Romains ou autres nations anciennes, à l’exception de quelques ouvrages entrepris en Egypte, en Chaldée, et surtout à la Chine, pour la conduite des eaux, auxquels on peut joindre le canal de Languedoc. Le chemin, commençant à la porte Capène, va l’espace de trois cent cinquante milles de Rome à Capoue et à Brindes, ce qui faisoit la grande route pour aller en Grèce et dans l’Orient :

Appia loiigaram teritur regina viaruni.


Pour le faire, on a creusé un fossé de la largeur du chemin jusqu’au terrain solide. Ce fossé ou fondation a été rempli d’un massif de pierrailles et de chaux vive qui forme l’assiette du chemin, que l’on a recouvert- en entier de pierres de taille de grandeur et de figures inégales, mais si parfaitement dures qu’il n’y a pas encore une ornière, et si bien jointes que, dans les endroits où l’on n’a pas encore commencé de la rompre par les bords, il seroit très-difficile d’en arracher une pierre du milieu avec des instruments de fer. De chaque côté du chemin régnoit une banquette de pierre de taille dure pour l’usage des gens de pied, et qui en même temps formoit deux parapets ou contre-murs qui empêchoient la maçonnerie du chemin de s’écarter. Tout le long de la route, de cent en cent pas, on trouvoit alternativement un banc pour s’asseoir ou une borne pour monter à cheval ; enfin elle est bordée, de distance en distance, de mausolées, tombeaux ou édifices publics dont on trouve encore plusieurs ruines. Ce chemin est étroit ; dans les places oîi les deux banquettes subsistent encore, deux de nos grosses voitures n’y passeroient pas commodément ; d’oîi nous pouvons conclure que les essieux des Romains étoient beaucoup plus courts que les nôtres. Il y a bien quinze ou seize siècles que non seulement on n’entretient point ce chemin, mais qu’au contraire on le détruit tant que l’on peut. Les misérables paysans des villages circonvoisins l’ont écaillé comme une carpe, et ont enlevé en quantité d’endroits les grandes pierres de taille, tant des banquettes que du pavé.

C’est ce qui occasionne les plaintes amères que font sans


cesse les voyageurs contre la dureté de la pauvre via Appia, qui n’en peut mais ; car dans les endroits où on ne l’a point ébréchée, elle est toute roulante, unie comme un parquet et fort glissante pour les chevaux qui, à force de battre ces larges pierres, les ont presque polies, mais sans y faire de trous. Il est vrai que dans les endroits où le pavé manque, il est de toute impossibilité que les croupions y puissent faire leur salut, tant ils se mettent de méchante humeur d’avoir à rouler sur le massif de pierres mureuses, et posées de champ et de toute sorte de sens inégalement. Cependant depuis si longtemps que l’on roule là-dessus sans rien raccommoder ni entretenir, le massif ne s’est pas démenti. Il n’y a que peu ou point d’ornières, mais seulement, de temps en temps, d’assez mauvais trous.


Comme le chemin que l’on tient aujourd’hui pour aller à Capoue n’est pas exactement le même que celui que tenoient les Romains, on s’écarte souvent de la voie Appienne, et souvent on la retrouve. Près de Terracine, elle donnoit contre un rocher appelé Pisca Marina, baigné par la mer. Pour la continuer, on a bien et beau coupé le rocher, d’une largeur beaucoup plus grande que n’est le chemin ordinaire et de la hauteur perpendiculaire de cent vingt pieds, du moins à ce qu’il semble par les chiffres qui sont gravés sur le roc, de distance en distance ; car vous vous figurez sans peine que je n’ai pas pris celle de la mesurer. On a employé, en traçant ces chiffres, un artifice assez singulier ; c’est de diviser les distances inégalement, et de grossir les chiffres eu égard à la perspective, et en raison proportionnelle de l’éloignement de la vue ; de telle sorte que les divisions paraissent toutes égales, et les caractères, dont le dernier est CXX, tous de la même grosseur. C’est une manière géométrique assez compliquée de donner à deviner quelle est la hauteur du tout et quelle est la gradation de chaque division. Près de la cime de ce bel ouvrage, qu’on ne peut se lasser d’admirer, il y a un autre roc absolument escarpé de tous les côtés, sur le sommet duquel je crus apercevoir les restes d’un vieux bâtiment ; je ne suis plus en souci que de la manière dont on y entroit. Quelques particuliers de mes amis m’ont averti en confidence qu’il y a voit là un trésor :


Mais il peut y restei“,

Tout franc, je ne crois pas que j’aille l’y chercher.


À quelques milles de là, vous trouverez,. au milieu d’un champ, entre deux poteaux, une porte de sapin fermant à double tour ; un Suisse du roi d’Espagne, Philippe second, vous l’ouvrira, à moins que vous n’aimioz mieux passer à côté ; et c’est par cette porte de dégagement que nous entrâmes dans le royaume de Naples. Le pays est joli, avec force vignobles dont les ceps sont soutenus par des roseaux ; cela fait un effet agréable. Notre journée se termina par aller coucher à Fondi, méchant bourg enfoncé dans la gorge des montages, où l’on ne trouve ni pain ni pâte, accident auquel on est cruellement sujet le long de cette route. Nous le quittâmes sans regret de très-grand matin ; et passant par Itri, autre village d’assez mauvaise mine, nous vînmes à Mola di Gaeta, très-jolie petite ville, située agréablement et en belle vue, tout au bord de la mer. Gaeta lui fait perspective à main droite. Mola est l’ancienne Formie, renommée du temps des Romains, pour ses bons vins. Je ne crois pas qu’il reste aucun autre de leurs fameux vignobles qui soit encore aujourd’hui en rapport.


Falerne et Massique qu’on laisse sur la gauche, du côté de Minturno, ne sont plus que des pointes de rochers entièrement nus et calcinés. Faute de culture et d’avoir eu soin de remonter les terres à mesure que les pluies les entraînoient de ces coteaux escarpés, les vignobles se sont dès longtemps entièrement détruits. Il y a apparence que c’est dommage, quoique ces vins ne dussent pas être propres à une débauche légère et gentille ; mais c’étoient sans doute des esprits solides et bons à connaître. Les vins de Formie, quoique inférieurs aux deux précédents, sont encore les meilleurs d’Italie, et ceux qui ont le plus de qualité après les vins du Vésuve. Ils sont fort foncés comme nos gros vins de Nuits ou de Pontac. Il faut les garder quelques années, et je ne doute pas qu’ils ne fussent excellents, si on les conservoit pendant longtemps, après les avoir faits à l’ancienne manière des Romains.

Formie produit aussi, comme autrefois, quantité d’oliviers. Son huile étoit fort vantée ; mais, pour vous dire vrai, toutes celles de la Calabre, du royaume de Naples


et de l’Italie entière, même celle de Lucques, la plus estimée de toutes, sont détestables, onguentifères et vrais gibiers de pharmacopole.


Je ne puis me lasser de le dire, ce petit canton de Mola est tout-à-fait charmant, mais un paesse di Dio abitato da diavoli : c’éloit jadis, à ce qu’on croit, la demeure des Lestrigons, dont la race félonne s’est dignement conservée en la personne de certains chiens de douaniers, qui nous éparpillèrent toutes nos valises le long du rivage, et d’un cardinal d’enfer, jadis valet de chambre (leC. Fini), qui s’empara de haute lutte de tous les chevaux de poste. D’impatience, je m’en allai à Gaeta dans une barque. La promenade est de près de trois lieues, tant l’aller que le retour. Elle fut faite assez promptement, et le séjour fort court. La situation escarpée de cette place, ce qu’elle a de fortifications, et son port assez bon, la rendent la principale clef et, jo crois, la plus forte ville du royaume de Naples. Il n’y a pas eu ce me semble, d’autre siège à faire dans les formes, lorsque le roi fît en dernier lieu la conquête de son Etat. Je voulois apporter à Quintin un des os de la nourrice d’Enée pour son cabinet de curiosités. D’ailleurs je ne remarquai rien à Gaeta qui n’ait été détaillé par Misson. Ainsi je ne vous en dis mot, non plus que de quelques ruines qui sont à Formie, et que j’ai fort légèrement examinées : il y a entra autres un tombeau de Cicéron. C’est ici aux environs que le pauvre diable fut assassiné ; un de profondif.


En revanche de ces pièces que j’ai négligées, je veux vous faire voir des portraits fort ressemblants, que je ferai un de ces jours, tant des restes d’un amphithéâtre et d’un gros palais, qui se trouvent dans une plaine, en suivant la route, que d’un bel aqueduc venant de je ne sais quelle montagne, pour aller à je ne sais quelle ville. Tout cela est, non pas auprès de Minturne qui n’existe plus, mais auprès d’une façon de hameau qui représente assez maussadement cette ancienne ville au milieu des champs : quœ Liris quieta

Mordet aquà, taciturnus aninis.


Je vais plus loin ; et, pour indemniser le roi des chiffonniers de n’avoir pas eu un os de sa mie Caïetta, je lui


apporte les roseaux positifs dans lesquels se cacha Marias au bord des marais de Minturne. Le Liris d’aujourd’hui ne s’appelle plus comme cela. Au bout du compte, les noms ne peuvent pas toujours durer ; c’est le Garigliano, rivière belle et paisible comme la Saône, mais moins large. Nous la passâmes en barque, traversâmes une belle prairie et vînmes prendre, à Sainte-Agathe, un relais de petits chevaux malins comme des ânes rougos, qui marquoient une impatience démesurée de venir quitter leurs selles à Capoue, où ils nous eurent bientôt rendus :

Hinc multi Capute ctitellas tompore ponuiit.


Si je voulois, je vous ferois bien encore quelque citation sur le Volturnc que nous passâmes en entrant à Capoue ; mais j’y perdrois peut-être mon latin, avec le chagrin de vous entendre dire que je n’ai pas perdu grand’chose. Que voulez -vous ? on est toujours sur cette route-ci en compagnie d’Horace, Virgile, Silius, Stace et autres de ces messieurs qui causent infailliblement aux voyageurs un débord de poésie latine.


Pour revenir où j’en élois, Capoue est une ville passablement grande, bâtie tant bien que mal, où je ne remarquai rien de curieux ; et, quand j’y aurois remarqué quelque chose, je n’en sonnerois mot, car je suis indisposé contre elle. Lei si figuri que je ne m’étois pas donné le temps de manger un morceau à Mola. À Santa-Agata, communément il n’y a pas de pain ; c’étoit sur le soir, et vous savez -mieux que personne combien il est difficile de faire entendre raison à cette heure -là à un estomac qui s’est laissé mener en poste depuis quatre heures du matin. Le mien faisoit des hypothèses charmantes sur les auberges de Capoue ; mais, ne vous en déplaise, en ramassant en un tas toutes les provisions de la ville et des faubourgs, nous ne pûmes jamais mettre ensemble que deux os de jambon rance, qui furent avalés sans mâcher ; après quoi, m’armant d’une généreuse fermeté, je m’arrachai moi-même aux délices de Capoue, et remontai dans ma chaise, plein de dédain pour Annibal.


Je ne pouvois me lasser d’admirer les riches et fertiles campagnes de la Campanie et de la terre de Labour, ni deviner pourquoi il n’y avoit point de pain dans un tel


pays, et par quelle étrange obstination des gens qui avoienttantde froment ne pouvoient se résoudre à en faire de la farine. Ces réflexions morales me menèrent à Aversa et ensuite à Naples, le 30 au soir, fort tard, oîi un splendide souper, servi sur le minuit, nous eut bientôt fait oublier toute la fatigue de cette mauvaise route. En vérité, elle est grande ; c’est la plus rude et la plus longue traite que l’on fasse en Italie, On y compte cent quarante milles que j’estime soixante bonnes lieues ; j’aimerois infiniment mieux aller de Dijon à Paris, quoiqu’il y ait plus loin, que de venir de Rome ici : outre le désagrément des mauvais chemins, vous avez celui de ne pas trouver l’apparence d’un logement supportable. Pour les mots de cuisine, victuailles, manger, marmites, etc., ils ne sont pas connus dans la langue du pays. Il est étonnant qu’une route aussi fréquentée soit si fort négligée. En récompense, on peut aller fort vite ; les postes sont servies par excellence ; les chevaux y sont vifs, ardents, traîtres et malins comme leurs maîtres : peu s’en fallut que nous n’en fussions les victimes par mainte et mainte versade. M. Loppin ne peut pas s’y ac » outumer, et m’empêche assidûment de dormir en chaise, par les fréquents sermons qu’il fait aux postillons, dans l’espérance de les ramener à une meilleure conduite. Pour moi, c’est un article sur lequel, à force d’habitude, je me suis fait un calus.


Bonsoir, mon ami ; un galant homme doit se couchera l’heure qu’il est. Dites à votre femme que je vais m’endormir avec son image ; cela ne peut manquer de produire un bon effet.

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