Lettres familières écrites d’Italie T.1/Route de Venise à Bologne

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LETTRE XIX
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À M. DE MALETESTE


Route de Venise à Bologne.


Bologne, 6 septembre 1739.


Il a fallu, mon cher Maleteste, troquer les gondoles contre des chaises de poste, et le grand canal de Venise contre l’Apennin ; le marché n’est pas avantageux. Voici comment il s’est fait.

Nous partîmes de Venise, le 30 août, comme nous y étions arrivés, c’est-à-dire dans notre petit ami Bucentaure le cadet. Le vent qui souffloit très-impétueusement nous eut bientôt fait regagner l’embouchure de la Brenta, le long de laquelle nous retrouvâmes tous ces palais, dont je vous ai parlé. Nous revîmes avec plaisir les belles peintures de Zelolti, au palais Foscarini. Cet homme, qui a travaillé dans le goût de Paul Veronese, l’a surpassé dans les ouvrages à fresque. Nous parcourûmes à loisir les jardins du doge Pisani. Ils sont immenses et magnifiques ; mais mal entendus, mal distribués, et chargés de tous côtés de grands morceaux de bâtiments inutiles. Je ne puis souffrir qu’on fasse planter un jardin par des maçons. Nous l’emportons de beaucoup sur les Italiens pour cet article, et je n’ai rien trouvé dans celui-ci qui m’ait fait quelque plaisir, qu’une longue colonnade d’ordre dorique, très-bien figurée en charmilles.

Au bout de vingt-cinq milles, nous revîmes Padoue et notre ami le marquis Poleni qui nous renouvela ses politesses. Il fallut séjourner le 31, pour entendre Tartini qui passe communément pour le premier violon de l’Italie. Ce fut un temps fort bien employé. C’est tout ce que j’ai ouï de mieux pour l’extrême netteté des sons, dont on ne perd pas le plus petit, et pour la parfaite justesse. Son jeu est dans le genre de celui de Le Clerc, et n’a que peu de brillant ; la justesse du toucher est son fort. À tous autres égards, l’Anna-Maria des Hospitalettes de Venise l’emporte sur lui ; mais il n’a pas son pareil pour le bon esprit. Ce garçon, qui n’étoit pas fait pour ce métier-là, et qui s’y est vu réduit après avoir été abandonné de ses parents, pour avoir fait un sot mariage, tandis qu’il étudioit à l’Université de Padoue, est poli, complaisant, sans orgueil et sans fantaisie ; il raisonne comme un ange et sans partialité, sur les différents mérites des musiques françoise et italienne. Je fus au moins aussi satisfait de sa conversation que de son jeu. Je ne fus fas moins content du jeu excellentissime, sur le violoncelle, d’un abbé Vandini qui étoit avec lui.

Le 1er septembre, nous partîmes en poste, fort satisfaits d’abord de revoir des arbres et des champs, dont la vue est, au vrai, fort préférable à l’étemelle uniformité de la mer. Le pays est beau et assez fertile. Nous côtoyions les bords de la Bataglia, le long de laquelle sont des maisons plus belles encore que celles de la Brenta, mais en plus petit nombre. Le marquis Obizzi nous avoit fort recommandé de voir la sienne. Il est d’une des plus anciennes et des plus illustres maisons d’Italie, originaire de Bourgogne, à ce qu’il nous dit. Quant à son château, on a fait une dépense prodigieuse pour le construire en amphithéâtre de mauvais goût, avec de hautes murailles couronnées de créneaux. Celui qui l’a fait bâtir, aussi amateur de puériles allusions de l’antiquité que du Tillot, a jugé à propos, parce qu’il s’appeloit Æneas, de prendre partout le surnom de Pius, et, parce que le lieu s’appelle Orcini, de mettre un gros cerbère à la porte. Les appartements sont tous peints à fresque et même les cours par Paul Veronese, s’il faut le croire ; car, à l’exception de certains bons morceaux qui paraissent véritablement de sa main, le reste est assez médiocre. Il y a un arsenal de vieilles cuirasses et un petit théâtre de poche fort bien imaginé, pour jouer des comédies entre honnêtes gens. Conseillez de ma part à Bourbonne d’en faire construire un pareil, à sa bastide de la porte Saint-Pierre. De là nous passâmes la Bataglia, puis le Colzon à Monte Celeze, qui a une espèce de château à pointes de diamants au-dessus d’un rocher ; puis le grand fleuve de l’Adige dans un bac. Ces passages fréquents dans ce pays bas, tout coupé de rivières, sont fort coûteux, et plus fastidieux encore par le retard qu’ils occasionnent.

Rovigo, où nous arrivâmes ensuite, est une petite ville qui n’est pas désagréable. C’est la capitale du Polezin vénitien. Nous en gagnâmes les confins à Canzaro qui joint l’État du Pape. Ce fut là que nous arriva le charmant petit épisode que voici. C’est le lieu où sont les lignes faites contre la peste de Sinigaglia, qui ne sont autre chose que de grandes palissades qui ferment le passage d’une rivière et d’un pont, par où l’on entre dans l’état de Venise. Près de là sont de grands parcs palissades, où une centaine de gredins faisoient la quarantaine. Ils nous firent force amitiés et, comme les petits présents l’entretiennent, ils nous donnèrent la peste ; de sorte que moi qui vous parle, je l’ai très-vraisemblablement en ce moment-ci ; bienheureux que ce ne soit que cela. Le hic de l’aventure fut que nos chevaux refusèrent absolument de nous mener plus loin, sur le prétexte assez juste qu’on ne les laisseroit point repasser sans faire la quarantaine. Il fallut prendre patience, et envoyer, à sept milles de là, chercher des chevaux à Ferrare. Lacurne, étourdiment à son ordinaire, passa les barrières, moyennant quoi il lui auroit fallu faire quarantaine pour les repasser ; de sorte que nous en fîmes tous autant. J’allai à la chasse le long d’un étang ; Loppin alla jouer de l’orgue dans l’église du village ; les deux frères allèrent se promener au diable je ne sais où, puis me mandèrent par un voyageur de les venir trouver en un certain lieu. J’y allai bonnement, croyant que c’étoit à un pas : il se trouva qu’il y avoit près d’une lieue, et que mes chers princes n’y étoient point. Me voilà une seconde fuis en quête le long du Pô. J’appris enfin, par tradition, qu’ils l’avoient passé pour aller d’un autre côté. Je le passai donc moi-même, jurant contre eux à pleine voix, et ce n’est pas une petite affaire que de le passer, puisqu’il n’est guère moins large dans cet endroit que le Rhône. Cependant, vint la nuit plus noire que ne l’est l’encre d’une écritoire, et tous quatre, y compris Loppin, qui avoit aussi traversé plus haut à pied, à nous chercher comme une épingle au milieu de la campagne, à crier du haut de notre tête, à faire hurler tous les chiens du Ferrarais, et à déposter des corps-de-garde, hurlant aussi de leur côté, de place en place.

Cependant les chevaux étoient venus, et nos valets, qui faisoient la quarantaine auprès des équipages, ayant attendu tout leur bien-aise, nous crurent aux antipodes et se mirent en quête. Tant fut procédé que tout se rejoignit avec un appétit dont je vous laisse à juger. Nous fîmes le procès à un vieux coq, en lui disant : Je te fée et refée d’être fricassée de poulet. Mais vraiment, quand il fut question de le manger, le misérable se défendit tellement que nous fûmes obligés de le laisser là, trop heureux qu’il ne nous mangeât pas nous-mêmes ; et je n’en suis pas trop surpris, car j’ai su depuis, qu’il avoit été, pendant plusieurs siècles, coq du clocher de la paroisse. Nous nous remîmes donc en chaise à deux heures après minuit, après avoir au préalable donné pour boire à la province entière. Par bonheur nous avions envoyé devant un domestique au Cardinal-Légat, le prier de ne point faire fermer les portes de la ville. Ainsi, nous fîmes sans obstacle notre entrée dans Ferrare, qui est à quarante-cinq milles de Padoue.

La ville de Ferrare est vaste et spacieuse. Je crois que ce sont les épithètes qui lui conviennent : vaste, car elle est grande et déserte ; spacieuse, car on peut se promener fort à son aise dans de magnifiques rues tirées au cordeau, d’une longueur étonnante, larges à proportion, et où il croît le plus joli foin qu’on puisse voir. C’est dommage que cette ville soit déserte ; elle ne laisse pas que d’être belle ; non pas par ses maisons magnifiques, mais parce qu’il n’y en a point de laides. En général, elles sont toutes bâties de briques et habitées par des chats bleus, du moins ne vîmes-nous autre chose aux fenêtres.

Le palais des Ducs où demeure le Légat, est un gros bâtiment composé de hautes tours carrées, environnées d’un fossé plein d’eau, bien que ce soit au milieu de la ville. La cour est peinte à fresque, presque effacée. C’est là qu’une compagnie d’arlequins, c’est-à-dire de soldats du Pape, vêtus de vert, jaune et rouge, de toutes pièces, monte la garde.

La place est l’endroit de la ville le plus peuplé ; elle est ornée de deux statues de bronze de la maison d’Est, autrefois souveraine de Ferrare.

La cathédrale donne sur la place ; contre l’ordinaire, elle a un vieux vilain portail et un intérieur tout neuf d’assez bonne manière. On l’a rebâtie en-dedans en conservant seulement, je ne sais pourquoi, un fond de chœur de très-mauvais goût. Ce que j’y ai noté de plus remarquable sont : un Martyre de saint Laurent, par le Guerchin et l’épitaphe du savant Giraldi (Lilio Gregorio)[1], qui, par les plaintes amères qu’elle contient contre la fortune, pourroit servir de supplément au livre de Pierius Valerianus, De litteratorum infelicitatibus[2].

La Chartreuse mérite aussi d’être vue ; l’architecture en est bonne, quoique le défaut de collatérale lui fasse tort. Il y a dans le réfectoire un bon tableau des Noces de Cana, par Bononi. Le cloître est très-joli, et les logements des


religieux sont plus grands et plus agréables que tous ceux que j’ai vus ailleurs ; ils couchent dans de beaux et bons lits, et non comme en France dans des armoires de sapin. Au lieu des fontaines qu’ils ont partout, dans le milieu du préau du cloître, là ces moines conservent les cendres de Borsus d’Est, leur fondateur, dans un gros pot-à-oille.


Les autres églises dignes d’être vues sont les Bénédictins, où est le tombeau de l’Arioste, avec quelques tableaux passables, et dans le réfectoire une Noce de Cana, d’une belle ordonnance. Le tombeau de l’Arioste est d’une forme assez commune ; son buste est au-dessus, avec deux figures au fronton, qui m’ont paru être la Vérité et la Fiction, apparemment pour signifier qu’il a également excellé dans les sciences politiques et dans les inventions poétiques, et qu’il n’a pas été moins bon citoyen que bon poète.


Son épitaphe :

D. 0. M.


Ludovico Areosto, Ter illi maximo atque ore omnium celeberrinio Vati à Carolo V » coronato, Nobilitate gencris atque animi claro, In rebus publicis administrandis, in regendis populis, In gravissimis ad summum pontificem legationibus, Prudentia, consilio, eloquentia,

Praestautissimc, Ludovicus Arcostus pronepos.


Plus, Sainte-Marie in Vado, assez bien disposée pour l’architecture, oîi l’on voit plusieurs morceaux curieux de peintures anciennes par Carpaccio, un plafond de Bononi, et surtout une façade de chapelle faite en portail d’église, d’une très-belle architecture.


Il y a dans d’autres endroits plusieurs tableaux du Guerchin que j’ai vus en courant, et dont je n’ai pas conservé grande mémoire. Il en est de même des maisons particulières de la ville. Quoique belles, elles ne le sont point assez pour trouver place dans ce très-digne journal ; si ce n’est, par grâce, un palais tout de marbre blanc, taillé à pointes de diamants, construit par un bâtard de la maison d’Est. Mais je n’oublierai pas une très-grande place


au milieu de laquelle est une statue de bronze d’Alexandre VU, sur une très-belle colonne de marbre.


Nous partîmes de Ferrare le 3. Tout le pays est couvert d’arbres à l’excès, de façon que, des hauteurs, on ne découvre qu’une plaine de forêts, formée par les cimes des arbres. La campagne est fertile dans les endroits cultivés, qui ne sont pas aussi nombreux qu’ils le seroient, sans la paresse des gens du pays, et sans les marais que forment les débordements continuels du Pô dans cette contrée, la plus basse de l’Italie. Nous passâmes le Reno sur une chaussée au travers de ces marais. Ce fut immédiatement après qu’arriva un second épisode bien autrement triste que le premier. Un insigne maraud de postillon ayant indiscrètement fouetté ses chevaux sans les tenir, les chevaux de poste, qui sont aussi vifs ici que les nôtres sont pacifiques, emportèrent ma chaise le long de la levée, et la jetèrent à tous les diables, de cinquante pieds de hauteur, dans le fin fond de la vallée de Marara. La bonne chaise prenoit tant de plaisir à tomber, que je la voyois se liquéfier le long de la cascade. Bref, les chevaux, les harnais, la chaise, les malles, les porte-manteaux, les bardes, tout, en arrivant au fond, se trouva réduit en poussière impalpable. Sainte-Palaye, le plus bilieux de tous les hommes, me débita un beau sermon sur la modération dans les infortunes, sous prétexte que ma colère ne répareroit pas le malheur. Je ne manquai pas de l’en croire sitôt que j’eus crié assez fort et assez longtemps, pour avoir une éteinte de voix. Loppin pensa me désoler par son stoïcisme ; il trouva au fond du vallon un certain sable à son gré, et il employoit ses gens à faire nettoyer ses boucles de souliers. Je le rendis bien vite furieux, en lui montrant les membres de son ménage à café ignominieusement dispersés dans la plaine. Maintenant la pauvre chaise est sur la litière réduite à l’extrémité ; on lui fait des remèdes, et j’espère qu’à force de baume de fier-à-bras et de sequins, nous pourrons la tirer d’affaire. Dans cette déconvenue, les chaises des valets (car ici ils courent en chaise) nous servirent de réconfort. Nous gagnâmes Bologne (trente-cinq milles de Ferrare) tellement quellement ; et ce fut fort bien fait à nous, car c’est une excellente ville, la plus belle pour le matériel, que nous ayons encore trouvée après Gènes. On lui donne cinq milles de tour ; j’ai peine à le croire. À la vue, elle ne paraît pas de beaucoup plus grande que Dijon, qui n’en a que deux et demi ; mais sa forme, longue et pointue par les deux bouts, en navette, la fait trouver beaucoup plus grande quand on est dedans, par la longueur des distances.


Je ne sais pourquoi Gênes est la ville d’Italie la plus superbe en bâtiments, quoique son architecture soit moins bonne que dans quantité d’autres. Elle l’est cependant en effet. La quantité de ses palais, leur extrême exhaussement et plus que tout cela, sa magnifique situation, lui auront valu cette prééminence, quoiqu’à prendre les choses en détail, ce que l’on voit ailleurs, comme ici par exemple, vaille beaucoup mieux. Vous en recevrez sans doute bientôt une ample description, lorsque j’aurai moi-même vu Bologne autant que cette ville me paraît mériter de l’être.

  1. Érudit et poète latin du XVIe siècle.
  2. Valeriano Bolzani