Lettres inédites de Marc Aurèle et de Fronton

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Lettres inédites de Marc Aurèle et de Fronton


Traduites par Mr Armand Cassan (1830)




LETTRE I[modifier]

A L’EMPEREUR ANTONINUS PIUS AUGUSTUS, FRONTON

Comme tu t’en souviens, César, au moment où je te rendais grâce dans le sénat, à la vue d’une assemblée plus nombreuse, je ne pus résister au désir de prononcer ton éloge que j’avais différé jusqu’alors.


LETTRE II[modifier]

A M. FRONTO, ANTONIUS CAESAR

Mais, que dis-je ? celui-là est le plus puissant qui à la puissance de bien faire joint encore la volonté. Rien de plus fort que ces pensées ; rien de plus naturel, et pourtant rien de plus nerveux que cette élocution. Car je n’irai pas te priver d’un éloge si mérité, par crainte de louer impudemment mon propre éloge. Tu as donc bien réussi, et par un très bel ouvrage, auquel, à part le sujet, tout honneur est dû pleinement. Au reste, je n’avais pas besoin de ce discours pour me faire connaître toute ton âme ; car je savais déjà bien que toutes mes actions, toutes mes paroles trouvaient en toi un approbateur plein de bonté. Adieu, mon très cher Fronto. Dans cette partie de ton discours consacrée par ta reconnaissance à la mémoire de ma Faustina, j’ai vu encore plus de vérité que d’éloquence ; car il en est ainsi : oui, j’aimerais mieux, par les dieux, vivre avec elle à Gyare que sans elle dans le palais des empereurs.

LETTRE III[modifier]

A ANTONINUS PIUS, FRONTO

Je voudrais qu’il pût advenir, empereur, que nos amis et nos proches fissent tout à notre guise, ce serait là mon premier vœu ; ou que du moins sans faire à notre guise, ils suivissent en tout nos conseils ! Mais puisque chacun gouverne sa vie d’après sa propre nature, je regrette amèrement, je l’avoue, que mon ami Niger Censorius ait si peu modéré ses paroles dans le testament où il m’institue son héritier. Je serais un malhonnête homme si je voulais prendre la défense de cette action pour en effacer la honte ; et un ami ingrat, si je n’essayais de l’atténuer par mes instances. Sans doute Niger Censorius n’a pas été maître de lui ; il n’a pas été assez réservé dans ses paroles ; mais en bien des occasions il fut homme de probité, de courage, d’intégrité. Il est de ta clémence, empereur, de peser une seule parole coupable de cet homme avec tous les mérites de ses actions. Je recherchai son amitié *** lorsque déjà, par son activité et ses talents dans la paix et dans la guerre, il avait mérité l’affection d’hommes excellents. Sans parler de ses autres amis, Turbo Marcius et Erucius Clarus lui étaient intimement liés : tous deux hommes distingués, et les premiers, l’un de l’ordre équestre, l’autre du sénat. Dans la suite, tes jugements l’entourèrent d’honneur et d’autorité : voilà l’homme dont je désirai vivement l’amitié. Je ne sache personne qui ose dire que je devais en finir avec cette amitié, à la nouvelle de sa faveur perdue auprès de toi. Jamais, empereur, je n’eus le cœur fait de manière à déserter, au premier bruit d’un revers, des amitiés commencées dans des jours prospères. Oui, et en effet pourquoi ne pas dire tout haut toute la pensée de mon âme ? oui, j’aurai pour ennemi celui qui ne t’aimera pas ; mais celui que tu aimeras moins, je le regarderai plutôt comme un malheureux que comme un ennemi…. Il importe beaucoup de savoir si c’est ton blâme ou ta haine qu’il a encourue… Il avait besoin de conseils et d’appui ; et plût aux dieux que Niger m’eût consulté sur son testament, comme il l’a fait sur tant d’autres choses ! II n’aurait pas attaché pareille souillure à sa mémoire par l’emploi d’imprudentes paroles qui lui ont fait plus de tort à lui qu’à aucun autre *** Mais, tout en l’aimant, il l’a blessé. Ainsi la plupart des animaux à qui la nature a refusé le talent et l’adresse d’élever leur progéniture, touchent mortellement de leurs dents et de leurs ongles leurs petits, et les écrasent non par méchanceté, mais par maladresse. Pour moi, j’en atteste les dieux du ciel et des enfers, et la foi mystérieuse de l’amitié humaine *** Quant à ces secrets que nous n’avons pas voulu nous cacher entre nous, que nous ne croyons pas devoir nous refuser jamais, qui partent du cœur, les justes dieux le savent, et qui s’accordent si bien avec la franchise de notre amitié ; pour ceux-là, gardons-les toujours !

LETTRE IV[modifier]

A MON SEIGNEUR CESAR

Niger Censorius a fini ses jours. Il nous a laissé les cinq douzièmes de ses biens par un testament, innocent d’ailleurs, mais d’un style inconsidéré : il a consulté en l’écrivant plutôt sa colère que son devoir. Car il s’est déchaîné avec une rigueur outrée contre Cavius Maximus, homme fort illustre et bien digne de notre respect. A ce sujet, j’ai cru nécessaire d’écrire à ton père, notre seigneur, et à Cavius Maximus lui-même des lettres qui m’ont bien coûté. Je ne pouvais m’empêcher d’y blâmer Niger, que je désapprouvais ; et cependant je désirais et il était juste d’y garder les ménagements d’un ami et d’un héritier. Enfin, comme je fais de toutes mes affaires, j’ai voulu t’apprendre celle-ci ; j’ai même essayé de t’écrire à ce sujet une plus longue lettre, mais, par réflexion, j’ai jugé plus convenable de ne pas t’étourdir ainsi, ni te détourner d’occupations meilleures.

LETTRE V[modifier]

A ANTONINUS PIUS AUGUSTUS, FRONTO

Je donnerais avec joie la moitié de ma vie pour t’embrasser en ce jour anniversaire de ton avènement à l’empire, jour si heureux et si désiré, que je regarde comme le premier jour de mon salut, de ma gloire, de ma sécurité. Mais une violente douleur de l’épaule et une douleur du cou plus violente encore m’accablent tellement que je ne puis ni me baisser, ni me relever, ni me tourner ; je suis tout immobile. Mais j’ai adressé des actions de grâce et des vœux à mes Lares, à mes Pénates, à mes dieux domestiques ; je leur ai demandé, avec prières, de pouvoir, l’an prochain, à pareil jour, t’embrasser deux fois, baiser deux fois ta poitrine et tes mains, et acquitter ainsi la double dette du passé et du présent.

LETTRE VI[modifier]

RÉPONSE DE L’EMPEREUR

Comme je connais par expérience toute la sincérité de ton affection pour moi, je n’ai pas eu de peine à me persuader, mon très cher Fronto, que tu as dû surtout célébrer de préférence et avec une âme vraiment religieuse le jour où il a plu aux dieux de me confier ce poste ; et je me suis retracé, par la pensée, comme je le devais, et tes vœux et ta présence…

LETTRE VII[modifier]

(A CAVIUS MAXIMUS, FRONTO)

La douleur, jointe au ressentiment, a troublé l’esprit de cet homme…. Le ressentiment a été le poison et la perte de ses autres vertus…. Mais que personne ne blâme mon amitié pour Niger, avant d’avoir blâmé celle que tu avais pour lui. D’ailleurs, je n’avais pas commencé à cause de toi d’aimer Niger, pour cesser de l’aimer à cause de toi ; et toi-même, ce n’est pas sur la recommandation de Niger que tu as commencé de m’aimer. C’est pourquoi, je t’en supplie, qu’une amitié qui ne nous a pas servi ne nous nuise point. Et, s’il faut le dire, les dieux me sont témoins que bien souvent j’ai vu Niger Censorius fondre en larmes de regret et de douleur de cette séparation. Mais un autre temps viendra peut-être où je pourrai t’apaiser et remettre sa mémoire en grâce avec toi. En attendant, ne prête pas l’oreille à la malignité de ces hommes qui te rendent, par la calomnie, ma fidélité suspecte. Je l’ai gardée ferme et sincère pour Censorius : n’ai-je point une raison plus puissante encore de m’efforcer de la conserver pour toi éternelle et inaltérable ?

LETTRE VIII[modifier]

A ANTONINUS PIUS AUGUSTUS, FRONTO

Que j’aie donné tous mes soins, très saint empereur, que j’aie prodigué toute l’activité de mon zèle à m’acquitter de mes fonctions proconsulaires, c’est ce que témoigne le fait lui-même. Car, tant que l’incertitude a duré, j’ai contesté sur les droits du sort ; et lorsque par le droit des enfants un autre vint à occuper la première place, j’ai accepté comme de mon choix l’opulente province qui me resta. Je disposai ensuite avec soin tout ce qui tendait à régler mon gouvernement, afin de pouvoir plus aisément, à l’aide de mes amis, exécuter de si grands travaux. Je fis venir chez moi mes proches et tous ceux dont je connaissais la foi et l’intégrité. J’écrivis à mes amis d’Alexandrie de se rendre au plus tôt à Athènes, et de m’y attendre ; et ce fut à ces savants hommes que je confiai le soin d’écrire les lettres en grec. J’engageai même des personnages fort illustres à venir de la Cilicie ; car j’ai là de nombreux amis, pour avoir toujours, homme public ou privé, défendu auprès de toi les intérêts de cette province. J’ai appelé aussi de la Mauritanie un homme qui me porte et à qui je rends une vive affection, Julius Senex, dont la probité et le zèle, et plus encore les talents militaires, devaient m’aider à rechercher et à contenir les brigands ; et je m’appuyais, en agissant ainsi, sur l’espérance de pouvoir, par une nourriture légère et de l’eau pour boisson, sinon guérir entièrement ma mauvaise santé, au moins mettre plus d’intervalle entre les moments de crise, et en affaiblir la violence. Je parvins ainsi à me soutenir plus longtemps que de coutume ; et je repris assez de force et de vigueur, pour pouvoir te présenter la défense difficile et laborieuse des deux amis. Mais tout à coup ma santé s’affaiblit tellement, qu’elle me fit croire que toute mon espérance évanouie …

LETTRE IX[modifier]

A ANTONINUS PIUS AUGUSTUS, FRONTO

Le désintéressement de mes amis a fait que je ne t’ai point importuné de mes demandes. *** Sur ma prière, tu as élevé à la dignité de chevalier romain Sextius Calpurnius, le seul qui m’ait suivi dans ma province : tu lui as offert deux nouvelles charges de procurateur. Pour moi, je compte quatre bienfaits à l’occasion de ces deux charges : deux dans l’offre des charges, et deux dans l’accueil que tu fis de ses refus. Déjà, pendant deux ans, je t’ai supplié pour Appianus, mon ami, auquel m’unissent et d’anciennes liaisons, et l’habitude presque quotidienne des mêmes études. Mais, j’en suis certain, et j’oserais l’affirmer, il aura la même retenue que mon Calpurnius Julianus : car, c’est comme un ornement de sa vieillesse et non par ambition ou avidité qu’il souhaite d’obtenir cet honneur. A ma première demande en faveur d’Appianus, tu reçus ma prière avec tant de bonté, que c’était pour moi un devoir d’espérer. L’année dernière tu répondis à ma demande avec plus de bienveillance encore ; mais en ajoutant avec esprit qu’une fois Appianus pourvu selon mes vœux, on verrait éclore un essaim de demandeurs qui en voudraient autant. Tu m’as rappelé même celui que volontiers et avec plaisir tu aurais nommé pour la Grèce. Mais quelle différence entre eux ! la vieillesse et le veuvage à consoler ! J’ose dire que la probité et la délicatesse de deux hommes de bien diffèrent en quelque chose : et j’en parle d’autant plus à mon aise, que je n’ai pas nommé celui auquel je préfère mon ami. Enfin je le dirai, et c’est ma pureté d’intention, c’est la vérité, c’est la confiance que me donne mon amitié pour toi, qui m’engagent à le dire ; il est plus juste aussi que mon souvenir lui porte bonheur auprès de toi. Souviens-toi encore, seigneur empereur, lorsqu’il te sollicitera, à mon exemple, que moi-même j’ai été deux ans un solliciteur. Accorde-lui donc aussi, si tu le trouves bon, après deux années, cette faveur ; il ne lui manquera plus, pour suivre encore notre exemple, que de te présenter un refus et d’obtenir que tu l’acceptes


Lettre de M.C.Fronton A M. Aurelius Caesar sur L’Éloquence[modifier]

Bien que les cheveux ne demandent pas chaque jour à l’aiguille une parure, l’usage du peigne leur est cependant un besoin… La même différence exista entre Croesus et Solo, entre Periander et Polycratès, enfin entre Alcibiadès et Socrates. Eh ! qui doute que le sage ne se distingue de celui qui ne l’est pas, surtout par le jugement, le choix des choses, et le sentiment personnel ? En effet, s’il s’agit de l’option, du choix entre les richesses et la pauvreté, quoique l’un et l’autre ne soient ni un bien ni un mal, il se pourra que le choix ne soit point à l’abri de la louange et du blâme, car le propre devoir du sage est de bien choisir, et de ne point faire porter à faux ou son dédain ou sa préférence. Demande-moi si je désire une bonne santé : je te répondrai que non, si je suis philosophe ; car nul souhait, nul désir n’est permis au sage, s’il dépend du sort de rendre ce souhait illusoire : il ne doit rien souhaiter de ce qu’il voit placé aux mains de la fortune. Cependant, si de nécessité il faut choisir entre deux objets, je préférerais la légèreté d’Achillès à la débilité de Philoctétès. La même observation s’applique à l’éloquence ; ainsi ne l’ambitionne point avec trop d’ardeur, ne la dédaigne point avec trop d’ardeur ; cependant, s’il te faut faire un choix, préfère, préfère de beaucoup le bien parler au non parler. Je t’ai quelquefois entendu dire : Quand j’ai parlé avec quelque talent, je me complais avec moi-même, et voilà pourquoi je ne veux point de l’éloquence. Que ne te corriges-tu, que ne te guéris-tu du défaut de le complaire en toi, au lieu d’en répudier la cause innocente, car avec cette conduite tu t’obliges aux mêmes remèdes en d’autres occasions. Eh quoi ! si tu le complais en toi pour avoir jugé selon la justice, tu répudieras pour cela la justice ? Si tu te complais dans ton adoration pieuse pour ton père, abjureras-tu pour cela avec mépris le culte paternel ? Si tu te complais dans ton éloquence, maltraite-toi ; mais de quel droit maltraites-tu l’éloquence ? Eh ! malgré sa douceur ne pourrait-elle pas t’interpeller et te dire : Oh ! jeune homme, il y a péril pour toi dans ce précoce dégoût des suffrages ! car la passion de la gloire est le dernier vêlement du sage ; oui, c’est le dernier qu’il dépouille. Plato, Plato lui-même, jusqu’au dernier jour de sa vie, s’enveloppera de la gloire comme d’un vêlement. Je me souviens aussi d’avoir entendu dire que les sages doivent avoir dans le fond de leur conscience et de leur pensée des choses dont ils se refusent l’usage, et d’autres dont ils usent et qu’ils repoussent de leurs systèmes, qu’enfin la droite raison de la sagesse n’est pas toujours d’accord avec les besoins de la vie. Tâche donc de pouvoir atteindre à la sagesse de Cléanthès ou de Zéno. Malgré toi, il te faudra revêtir le manteau de pourpre et non le manteau de laine grossière des philosophes… Cléanthès se procurait la nourriture en tirant de l’eau d’un puits. Souvent tu fus chargé de répandre sur le théâtre la pluie odorante du safran… Diogénès le Cynique loin de courir après la richesse, négligea sa propre *** Quoi ! Les dieux immortels souffriraient que le comitium, que les rostres, que la tribune, jadis retentissante à la voix de Cato, de Gracchus et de Cicero, devînt silencieuse, et de préférence en notre âge ! L’univers que tu as reçu sous l’empire de la parole deviendrait muet par ta volonté ! Qu’un homme arrache la langue à un autre homme, il passera pour atroce ; arracher l’éloquence au genre humain, regarderais-tu cela comme un médiocre attentat ? Ne l’assimileras-tu pas à Téréus ou à Lycurgus ? Et ce Lycurgus enfin, quel attentat si grave a-t-il commis que de couper des vignes ? C’eût, été, certes, un bienfait pour un grand nombre de peuples que la destruction de la vigne par toute la terre, et cependant Lycurgus fut puni d’avoir coupé les vignes. A mon sens, la destruction de l’éloquence appellerait la vengeance divine : car la vigne n’est placée que sous la protection d’un seul dieu ; l’éloquence, dans le ciel, est chère à bien des dieux. Minerva est la maîtresse de la parole ; Mercurius préside aux messages ; Apollo est l’auteur des chants agrestes, Bacchus le fondateur des dithyrambes ; les Faunes sont les inspirateurs des oracles ; Calliopa est la maîtresse d’Homère, et Homère et le sommeil sont les maîtres d’Ennius. Si l’étude de la philosophie n’avait à s’occuper que des choses seules, je m’étonnerais moins de te voir mépriser si fort la parole, mais apprendre les raisonnements cératins, les sorites, les sophismes, mots cornus, instruments de torture, et négliger la parure du discours, la gravité, la majesté, la grâce et l’éclat, cela n’indique-t-il pas que tu aimes mieux parler que t’énoncer, murmurer et bredouiller plutôt que de faire entendre une voix d’homme. Préfères-tu les paroles de Diodorus et d’Alexinus aux paroles de Plato, de Xénopho et d’Antisthénès ? Comme si un élève du théâtre imitait plutôt les gestes de Tasurcus que ceux de Roscius ! Comme si, en nageant, à la possibilité près, on préférait pour modèle la grenouille au dauphin ; comme si pour voler on préférait les courtes plumes de la caille aux ailes majestueuses de l’aigle ! Où est ta pénétration ? où est ta finesse ? éveille-toi et considère ce que prétend Chrysippus lui-même ! Se tient-il pour content d’enseigner, de montrer la chose, de définir, de développer ? non, il ne s’en tient pas pour content ; mais il amplifie autant qu’il peut, il exagère, il prémunit, répète, s’arrête, revient à la charge, interroge, décrit, divise, suppose des personnages, prête à un autre son propre langage. Ne vois-tu pas qu’il manie presque toutes les armes des orateurs ? et puisque Chrysippus lui-même prouve que leur usage est nécessaire, qu’ai-je de plus à te recommander que de combattre non point avec le langage des dialecticiens, mais avec la parole puissante de Plato… Il faut combattre avec le glaive, mais il importe encore de savoir s’il est rouillé ou resplendissant *** Auditeur d’Anaxagoras et non d’Alexinus, le sycophante…. le tragédien Aesopus ne mettait jamais un masque sur sa figure avant d’avoir vu s’il imitait bien les gestes et la voix du personnage dont il prenait la figure… Crois-tu qu’il soit plus difficile d’écrire une tragédie d’Amphiaraüs que de parler sur un tremblement de terre ? *** Si quelqu’un emploie le langage des dialecticiens, il écrira Jupiter soupirant, toussant même, et non Jupiter tonnant. Prépare plutôt des discours qui soient dignes des pensées que tu puiseras à la source de la philosophie. Plus tu sentiras en homme de bien, plus tu parleras en Caesar. Fais plus, relève-toi, redresse-toi, et ces bourreaux qui te courbent vers la terre comme le pin et l’aune élevé, qui font de toi un arbuste rampant, rejette-les des hauteurs de ta puissance, et tâche de ne jamais t’écarter de la vertu. Prends pour compagne de la philosophie l’éloquence, et repousse ces discours bossus et contournés… Si tu t’en es jamais servi, méprise-les ; du mépris naîtra l’oubli. Dis-moi, de grâce, que dois-tu aux dialecticiens ? que te réjouis-tu de leur devoir ? Je ne veux point que tu le dises ; garde avec toi ce secret, mais je te prédis que lorsque tu te seras fait plusieurs amis dans cette étude. *** A cet âge, on a plus besoin d’un conseiller que d’un auxiliaire. N’as-tu pas recherché toutes les ressources des orateurs ? l’adresse de réfuter, le talent d’amplifier, la grâce en éludant ; et pour émouvoir, charmer, détourner, exciter, embellir, concilier, enflammer, détendre les passions des auditeurs ou les amorcer, je ne sais quelle force, et quelle puissance de parole ! Quand autrefois, accablé d’affaires sans fin, le temps te manquait pour composer un discours, ne trouvais-tu pas du repos, du soulagement dans quelques études brusquées, mais profitables ? Tu recueillais des synonymes ; tu faisais parfois des recherches sur des mots simples, et tu ramenais ensuite, sous l’autorité de la raison, les tournures des anciens et les synonymes que tu avais recueillis. Tu rendais de l’élégance aux expressions communes, de la nouveauté aux mots corrompus ; tu ajustais quelque image, tu jetais en moule quelque figure, tu la parais d’un vieux mot, et ton pinceau lui donnait une teinte légère d’antiquité ! Si tu méprises ces sciences pour les avoir apprises, tu mépriseras aussi la philosophie en l’apprenant. Cependant ce ne sont pas choses que tu puisses mépriser ; seulement tu peux ne pas les aimer. Comme de nos jours encore un homme consulaire avait peur des champs *** Deux espèces de devoirs, et on peut les diviser en trois classes. La première, c’est la substance ; sans elle point d’être. La seconde, la qualité ; sans elle point de forme ; la troisième, c’est la fin que l’homme s’est proposée dans l’accomplissement des autres devoirs, je veux dire l’étude et la pratique de la sagesse. Cette troisième classe ne s’attache qu’à l’action, et se suffit à elle-même. Par cette division des devoirs, si toutefois il enseignait la vérité, ou si ma mémoire est fidèle, les premiers éléments de l’homme qui tend à la sagesse sont les devoirs qui regardent notre existence, notre conservation. Ainsi manger, se laver, se parfumer, sont, avec quelques autres fonctions pareilles, des devoirs du sage *** Ce n’est pas une affaire de sagesse que de se nourrir ; mais sans la vie, dont la nourriture est le soutien, nulle sagesse, nulle étude possible *** Mais il n’en est pas de même des autres devoirs qui suivent et s’appliquent à la forme : ils peuvent être communs à tous ; mais ils varient quoique communs à tous. Un dîner est chose commune au pilote et à l’athlète ; mais autre il est pour le pilote, autre pour le lutteur aux larges épaules : autre est l’heure du dîner, autre le bain, autre le sommeil, autre la veille. Considère donc si à cette seconde classe de nos devoirs peut se rattacher l’étude de l’éloquence. Il appartient aux Caesars de soutenir dans le sénat les intérêts publics, de soumettre au peuple assemblé la plupart des affaires, d’attaquer une injuste prétention, d’expédier sans relâche des lettres par toute la terre, d’appeler à comparaître les rois des autres peuples, de réprimer par des edits les torts des alliés, de louer les bonnes actions, d’enchaîner la sédition et d’épouvanter l’audace, et tout cela, point de doute, se fait par paroles et par lettres, et tu ne cultiveras point ce qui tant de fois et dans de si grandes occasions doit si fort te servir ! Penses-tu qu’il n’importe pas de quelles paroles tu traiteras des affaires qui ne se peuvent traiter que par des paroles ? Tu te trompes, si tu crois que pareille autorité puisse écheoir dans le sénat à une opinion exprimée par les paroles d’un Thersitès, ou au discours soit d’un Ménélaüs ou d’un Ulyssès, de ces hommes dont Homère a décrit et l’expression du visage, et l’action et le maintien, et l’attitude, et les voix harmonieuses, et les tons variés et la mélodieuse éloquence ? *** Comment respecter celui dont on se moque quand il parle, et qu’on méprise quand il a parlé ? Nul homme n’a assez de puissance pour empêcher, lorsque l’habileté lui fait défaut, le mépris du plus habile. Mais pour toi ta part d’éloquence est si grande qu’il t’en reste même pour la gloire **** Viriathus aussi et Spartacus furent habiles dans la guerre et braves au combat. Mais, parmi tous les orateurs qui s’élevèrent depuis la fondation de Rome, quand tu compterais même cette foule à laquelle Cicero, au livre de l’Orateur, a donné pêle-mêle le droit de cité dans l’empire de l’éloquence, tu remplirais à peine un nombre de trois cents, tandis que la seule famille des Fabius donnait à la patrie trois cents courageux soldats qui périssaient en un seul jour et en combattant pour elle *** On dit que les amateurs de l’harmonie écoutèrent d’abord les oiseaux du printemps sous l’ombrage des bosquets. Ensuite des pipeaux d’un nouvel usage firent les délices du pasteur et de ses troupeaux ; les pipeaux semblèrent plus mélodieux que le chant des oiseaux *** Ils se laissent ravir aux murmures d’une voix sans force dans le bois sacré de l’éloquence… Ennius ensuite, Accius et Lucretius frappent leurs oreilles d’un organe déjà plus mâle et plus large, mais ne les blessent point encore. Mais dès que la trompette de Cato et de Sallustius et de Tullius a retenti, ces hommes tremblent et pâlissent et tentent vainement de fuir : car là aussi, dans les écoles de la philosophie où ils espèrent trouver un sûr asile, il leur faut entendre la grande voix de Platon. Cette fable est pour tous ceux qui, nés sans talent, fuient désespérés devant l’éloquence. Mais pour toi, Caesar, la grandeur, la sublimité, l’étendue, l’immensité de ton génie est un présent des dieux ; car j’ai vu les premières pensées et le berceau de tes études. En toi brillaient déjà aux jours de l’enfance cette noblesse d’âme et cette élévation de pensées auxquelles ne manquait que l’éclat des paroles ; un exercice varié t’a donné ce talent. Aujourd’hui tu me parais, entraîné comme tu l’es par les habitudes du siècle et le dégoût du travail, avoir, déserté l’étude de l’éloquence et tourné tes regards du côté de la philosophie, où il n’y a nul préambule à décorer avec soin, nulle narration à disposer brièvement, nettement, avec art, nulle question à diviser, nuls arguments à chercher, rien à accumuler. *** En effet, lis un livre de philosophie ; écoute en silence l’interprétation du maître ; fais signe que tu comprends ; si d’autres lisent, tu dormiras de temps en temps ; entends-les énumérer longtemps et bien des fois les primo, les secundo, et se fatiguer, fenêtres ouvertes, à dire si le jour est, comment il est ; ensuite va-t’en, bien tranquille, comme un homme qui n’a rien à méditer pour la nuit, ou à écrire, rien à réciter au maître, rien à déclamer de mémoire, aucun mot à chercher, aucun synonyme à orner, aucune traduction de grec en notre langue à faire. C’est contre eux que mon maître Dionysius Tenuior fit cette fable ingénieuse sur la dispute de la vigne et du chêne. La vigne se préférait au chêne, disant qu’elle produisait un fruit délicieux pour les festins des hommes et les autels des dieux, un fruit doux à manger comme agréable à boire ; qu’elle était ornée avec plus de soin que la reine Cleopatra ou que Laïs la belle ; que ses pampres étaient si beaux, qu’on en tressait des thyrses à Bacchus, une couronne à Silène et des ceintures aux nymphes et aux bacchantes ; que le chêne était grossier, stérile, sans grâce ; qu’il ne produisait rien de bon et d’agréable que le gland *** Je finis à dessein par des fables pour adoucir par le mélange des fables l’amertume de mes paroles.