Lettres intimes (Renan)/24

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Calmann Lévy (p. 311-325).


XXIV


MADEMOISELLE RENAN
Au château de Clemensow, près Zamosc (Pologne).


Paris (rue du Pot-de-Fer), 13 octobre 1845.

Enfin, ma bonne et chère amie, je puis te parler sans réserve, et te dire à cœur ouvert toutes les angoisses qui dévorent mon âme. Les jours qui viennent de s’écouler compteront dans ma vie ; peut-être en ont-ils été les plus décisifs ; mais certainement ils en ont été les plus pénibles. Tant de faits importants se sont croisés dans ce court espace, qu’il me suffira presque cette fois de t’en faire le récit. Ce sera pour moi un grand soulagement ; car mon isolement, maintenant, est terrible, et mon cœur seul et fatigué trouve une douceur infinie à s’appuyer sur le tien.

Un mot encore, chère amie, de ces vacances, qui ont été à la fois pour moi si douces et si pénibles. Ma position durant ce temps a été des plus singulières. Jouir de ma bonne mère, la soigner, l’embrasser, l’égayer par des rêves, est pour moi si doux que j’oublierais, je crois, auprès d’elle les peines et les inquiétudes les plus actuelles. Et puis, j’éprouve là, en ce lieu natal, un sentiment indéfinissable de bien-être. Toute mon enfance, si simple, si pure, si insoucieuse, est là, et ce retour sur mon passé me charme et m’attendrit. La vie de ce pays est vulgaire ; mais il s’y trouve un fonds de repos et de bien-être, où la pensée et le sentiment, quand on ne les enferme pas dans le cercle étroit de cette vie mesquine, s’exercent avec beaucoup de suavité. Ah ! que je sens maintenant ce qu’elle a de douceur ! Je suis faible, bonne Henriette. Quelquefois je serais tenté de me contenter d’une vie simple et commune, que je saurais ennoblir par l’intérieur ; mais je pense à toi, et cela me relève.

Pourtant, au milieu de cette vie si douce et si calme, tu comprends sans peine ce que ma position vis-à-vis de maman a dû avoir de pénible. Elle n’avait encore que de très vagues soupçons de mon état, et elle cherchait à deviner ma pensée sous chacune de mes paroles et de mes démarches Et moi, je craignais de laisser voir, et pourtant je le devais... Juge combien je souffrais. La nécessité de lui faire entendre ce qui est, et la crainte de la désoler m’entraînaient dans des démarches presque contradictoires, et cette bonne mère, avec une habileté qui me désolait, savait tout interpréter suivant le désir de son cœur. Elle ne voulait rien entendre à demi-mot. Il a fallu qu’un certain jour, à certaine heure, que je n’oublierai jamais, j’aie été plus explicite. J’ai dit nettement qu’il était douteux... et qu’il fallait attendre. Eh bien ! depuis ce temps, elle a été plus calme ; le voyage d’Allemagne, qui a été le thème fondamental, le projet des études libres ne l’ont pas effrayée comme d’abord, je savais tourner tout cela vers ses idées chéries, notre réunion, l’avancement de mes études, etc...

Enfin, bonne Henriette, j’ai été très satisfait du progrès opéré dans son esprit, et avec des précautions infinies, nous pourrons lui épargner une douleur trop vive. Souviens-toi bien, en lui écrivant, de deux choses : 1° que, vis-à-vis d’elle, je suis indécis ; 2° que les études libres sont des préliminaires au voyage d’Allemagne, lequel n’est lui-même qu’un passe-temps, une place d’expectative. Ne lui dis pas même, jusqu’à nouvel ordre, que je suis à l’hôtel. Mon Dieu ! chère amie, que j’aime cette bonne mère ! Là est ma plus grande douceur ; mais là aussi est ma peine la plus amère. J’aurais horreur d’être vulgaire par aucune des parties de ma constitution interne ; mais sûrement je ne le suis point par celle-là.

Le voyage de Saint-Malo a été pour moi, ma bonne Henriette, le premier pas de ma rupture avec mon passé. J’y ai trouvé tes lettres, qui m’ont admirablement soutenu, car tu penses bien, bonne amie, que j’avais eu bien des moments de faiblesse, et je n’en rougis pas, car la cause m’en parait honorable. J’ai tout dit à notre Alain, qui a tout apprécié et saisi du premier coup avec son bon sens admirable. Il est tombé entièrement d’accord avec toi et moi sur le fond de nos projets et la manière de les mettre à exécution. Son amitié profondément vraie, sa pénétration et sa droiture m’ont été d’un grand soutien ; Fanny a été aussi fort bonne. Mais j’ai été difficile sur le chapitre des offres pécuniaires que notre bon frère n’a pas manqué de me faire pour te soulager un peu dans l’onéreux de notre plan. Henriette, me le pardonneras-tu ? Je me suis rappelé que tu me disais que nous n’étions qu’un. Oui, mon amie, un jour aussi j’aimerai à te le dire.

C’est le 9 octobre au soir que je suis arrivé à Paris. C’est surtout depuis cette époque, ma chère Henriette, que les événements se sont pressés avec une effrayante rapidité ; moi-même, malgré la décision prise et quoique je comprisse que cette rapidité ne faisait qu’en avancer l’exécution, j’eusse voulu parfois en arrêter la marche précipitée. Comme je te le disais dans ma dernière lettre, j’ai dû, pour suivre le plan de ménagements auquel je m’étais arrêté, prendre encore Saint-Sulpice pour mon but d’arrivée. Je t’avoue franchement que je croyais encore en être réduit pour longtemps aux demi-mesures, et je ne pensais pas qu’un événement imprévu allait hâter malgré moi mes pas un peu lents. A mon arrivée à Saint-Sulpice, on m’apprend que je ne fais plus partie du séminaire, que M. Affre m’a choisi avec quelques autres pour commencer cette maison d’études, dont je te parlais en ma dernière lettre, et qu’il va, à ce qu’il paraît, décidément réaliser. On m’intime en même temps l’ordre d’aller dans la journée lui rendre visite et lui porter réponse. Juge de mon embarras. Il redouble encore, quand, quelques heures après, on m’apprend que l’Archevêque est au séminaire et demande à me voir. Ma conscience me faisait un devoir de refuser, mais il m’était impossible d’exposer la vraie raison de mon refus, laquelle, présentée isolément et sans aucune connaissance préalable de mon caractère, eût été fort mal reçue. Ainsi du moins en jugèrent ceux à qui j’en parlai et qui se chargèrent avec bonté d’être mes entremetteurs auprès de l’Archevêque. Tout se termina sans orage, et monseigneur me fit même porter quelques paroles d’encouragement et d’espérance.

Après une démarche aussi nette et aussi franche aux yeux de tous, je crus devoir continuer immédiatement et sans détour ce que les circonstances avaient si bien commencé pour moi, et, dès le jour même, j’annonçai à mes directeurs l’intention de ne pas passer l’année au séminaire. Le soir, j’étais à l’hôtel. Que de liens, ma bonne amie, rompus en quelques heures ! Je ne me repens de rien ; je goûte au contraire le calme supérieur qui suit l’accomplissement d’un sacrifice, car c’en fut un pour moi. Tout me souriait si bien dans cette voie, et maman eût été si contente, et moi si tranquille ! Et puis il y avait des moments où mon passé reprenait son empire, mes doutes semblaient disparaître, et alors ma démarche me semblait mauvaise ; mais je sentais que ce n’était là qu’un effet momentané de ma fatigue intellectuelle et morale, et qu’au jour où je serais tranquille en ma chambre, je reviendrais à ma critique.

Les jours suivants, j’ai terminé dignement et gravement mes relations avec ces messieurs de Saint-Sulpice. J’ai été charmé de l'estime et de l’affection qu’ils m’ont témoignées. Je n’eusse pas cru à tant de largeur dans le centre de la plus stricte orthodoxie. Ils sont persuadés, eux, que je reviendrai ; mon Henriette, croirais-tu que moi, j’aime à me le figurer, et que quand ils me le disaient, cela me faisait plaisir. Accuse-moi de faiblesse, si tu veux ; je ne suis pas de ceux qui ont un parti pris et qui sont résolus à n’en changer jamais, à quelque résultat scientifique qu’ils arrivent, et, après tout, tel est le christianisme, que je conçois fort bien qu’un même homme puisse en porter des jugements divers, suivant ses différentes phases d’instruction. Mais actuellement je ne puis croire à un revirement, du moins assez fort pour me porter jusqu’à l’orthodoxie catholique et sacerdotale.

Du moment où mes liens ont été rompus, j’ai dû tourner mes pensées et mes efforts vers un nouvel avenir. Telle est, en effet, maintenant l’occupation habituelle de mon activité et de mes réflexions. Tout marche promptement, chaque heure amène presque un nouveau résultat, qui avance la solution : rien pourtant n’est encore terminé. Mais j’entrevois des possibilités très rapprochées qui me rassurent. Je continue mon journal.

Dès le lendemain de ma sortie du séminaire, j’écris à M. Dupanloup et à mademoiselle Ulliac. N’ayant point encore d’habits laïcs, je n’ai pu me rendre auprès d’elle en personne. Je la priais de me procurer une visite de M. Gasselin. Le lendemain, elle me répond par une lettre pleine de bonté et d’obligeance : j’ai cru t’entendre toi-même ; oh ! mon Henriette, comme elle parle de toi ! comme elle t’aime ! M. Gasselin me le disait aussi. Que je suis heureux de voir que nous ne sommes pas les seuls à t’apprécier ! Le ton si pur, si simple, si moral de ses petits billets me touche et me soutient. Lundi, 13, je reçois la visite de M. Gasselin ; il me sert d’intermédiaire pour l’achat de mes habits laïcs.

Je n’ai point encore reçu de réponse de M. Dupanloup ; cet homme est si occupé qu’on ne peut l’aborder. Une visite que je lui ai faite a été pareillement inutile. — Une proposition à laquelle je donnerai suite m’a été faite par le supérieur du séminaire. Il veut me faire entrer à quelque titre au collège Stanislas, et me promet toutes sortes de recommandations auprès du proviseur, M. Gratry, qu’il connaît personnellement et intimement. Tu comprends que je ne puis accepter qu’à condition que la charge ne soit pas trop onéreuse, et me laisse de longues heures pour le travail. Néanmoins, j’essaierai. — M. le professeur d’hébreu et d’Écriture sainte au séminaire m’a aussi promis de me recommander incessamment et très instamment à M. Quatremère, qu’il va voir fort souvent. Il tient beaucoup à moi comme à son élève favori. J’ai été fort souvent l’intermédiaire de son commerce scientifique avec le savant professeur du Collège de France. Du reste, ma chère Henriette, il y a, si je ne me trompe, pour nous, deux questions fort distinctes : premièrement celle du lieu où je fixerai mon séjour ; sera-ce le collège Stanislas, la pension Galeron, etc. ? Et, en second lieu, quelle sera ultérieurement la branche à laquelle je m’attacherai ? Sera-ce l’École normale, les langues orientales ? La solution de la seconde devra évidemment suivre celle de la première, vu qu’elle nécessite une foule de renseignements que je ne puis obtenir sur-le-champ. Ce ne sera que quand j’aurai mes habits convenables que je pourrai conférer directement de tout cela avec mademoiselle Ulliac. Ce terme ne peut être éloigné au delà de deux ou trois jours, et je suis persuadé que j’aurai à peine passé, en tout, huit jours à l’hôtel. Celui où je me trouve est du reste peu dispendieux, quoique fort convenable[1].

Je dois aussi t’assurer, bonne amie, que mon intention positive est de ne pas passer cette année entière absolument à ta charge, et que je suis décidé à prendre quelque emploi provisoire qui ne m’absorbe que peu d’instants, et puisse d’ailleurs m'être de quelque utilité. Quelques mots de mademoiselle Ulliac m’en ont fait entrevoir la possibilité. — En somme, bonne amie, je suis satisfait de la tournure que prend notre affaire, et mes peines sont loin de venir de ce côté. Mais quels avantages extérieurs pourraient compenser pour moi la peine que je suis obligé de faire a ma pauvre mère et le froissement de cœur que j’éprouve à dire adieu à mon aimable passé ! Ah ! que de sources de joie sont désormais taries pour moi ! Et pour ces sources grossières et vulgaires, jamais, jamais je n’y toucherai. — Je termine ici, bonne amie, le journal du 13. Te l’expédier immédiatement serait peut-être m’obliger à t’écrire encore demain ; car demain sera peut-être le jour décisif ; d’un autre côté, ce calcul me porterait peut-être de jour en jour à reculer trop loin son départ ; d’ailleurs il y a longtemps que tu n’as reçu de lettre de moi, et ma dernière, je me le rappelle, n’était pas rassurante. A demain donc, mais à demain irrévocablement.


Mercredi, 15.

Toutes ces affaires me font l’effet du mirage ; je crois voir devant moi le moment où elles vont se terminer, et ce moment fuit toujours. Hier, je croyais que tout finirait aujourd’hui, et je voulais attendre à t’envoyer ma lettre. Aujourd’hui je crois que tout finira demain ; mais je suis résolu à ne pas t’inquiéter plus longtemps par mon silence. Nos affaires ont grandement [avancé]. J’ai vu M. Dupanloup, qui m’a ravi. Il m’a accordé une conférence d’une heure et demie, ce qui est de sa part une vraie merveille. Oh ! qu’il m’a bien compris ! Qu’il m’a fait de bien ! Il m’a remis dans ma haute sphère, d’où ces préoccupations actives et le positit de ceux avec qui j’ai dû traiter m’avaient un peu tiré. J’ai été très franc et très explicite, et il a été fort content de moi. J’ai reconnu l’homme supérieur dans la ligne nette et décidée qu’il m’a conseillée. Il m’a promis tout ce qu’il pouvait. J’ai vu aussi M. Galeron. Il ne prend pas de pensionnaires libres ; mais il m’a adressé à un maître de pension de sa connaissance, M. Crouzet, rue des Deux-Églises[2] (tu dois connaître cette pension), qui m’a offert dans sa maison une place en vertu de laquelle je serais défrayé de la table, du couvert et du blanchissage. Mais l’onéreux compensatif est aussi fort honnête.

Enfin, j’ai vu le proviseur et plusieurs directeurs du collège Stanislas. On m’y a recommandé : j’y ai trouvé d’anciennes connaissances qui ont parlé de moi. Je t’avoue que je suis séduit. Là, bonne amie, je serai traité moralement et honorablement. Tu craindras peut-être, car ce collège est en partie ecclésiastique pour le personnel ; mais il est tout universitaire pour la constitution. Et puis, j’ai été fort net, en expliquant au proviseur le motif de ma sortie du séminaire. Regarde quelle admirable transition : nul ne sera étonné de me voir passer de Saint-Sulpice au collège Stanislas, nul ne sera étonné de me voir passer de Stanislas dans une autre maison universitaire. Et maman serait enchantée, elle m’en avait parlé, et m’avait beaucoup engagé à y entrer. Je ne t’en dis pas davantage cette fois. J’attends l’ultimatum de mademoiselle Ulliac et de M. Dupanloup, sans lesquels je ne puis rien faire. Je t’avoue que j’espère et désire la réussite. — Pardonne, ma bonne amie, l’horrible désordre de mes pensées. Tout ce positif m’accable. J’ai voué mon culte à une idée supérieure à ces misères ; j’y serai fidèle au milieu de toutes les traverses. Que serait la vie, si elle n’était que cela !

Adieu, ma bonne et chère Henriette. Ton souvenir, la lecture de tes lettres, la pensée que toi, qui n’es qu’une femme, as encore plus souffert, relève mon courage. Écris-moi bientôt, par Alain, par mademoiselle Ulliac, n’importe. J’espère que dans quelques jours, peut-être par le même courrier que celle-ci, tu recevras une autre lettre, qui t’annoncera le résultat définitif. A bientôt, bonne et chère amie ; tu connais toute ma tendresse.

E. RENAN.


N’écris pas à maman avant d’avoir reçu ma prochaine lettre ; ou, si tu lui écris, fais comme si j’étais à Saint-Sulpice. Laisse-moi, je t’en prie, avancer encore quelque temps en ce point délicat. Je te dirai le moment où il faudra que tu ailles plus loin que moi.

  1. L’hôtel de mademoiselle Céleste, dont il est parlé dans les Souvenirs d’enfance et de jeunesse, p. 325-326.
  2. Aujourd’hui rue de l’Abbé-de-l’Épée.