Lettres intimes et entretiens familiers de M. Alexandre de Humboldt

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

LETTRES INTIMES
ET ENTRETIENS FAMILIERS
DE M. A. DE HUMBOLDT

Briefe von Alexander von Humboldt an Varnhagen von Ense aus den Jahren 1827 bis 1858 ; nebst Auszügen ans Varnhagen’s Tagebüchern und Briefen von Varnhagen und Anderen an Humboldt, 1 vol. ; Leipzig 1860.


Entre les vertus, grandes ou petites, qui recommandent la littérature de nos jours, il est impossible de placer la discrétion au premier rang. Alceste, il y a deux cents ans, parlant de la banalité des feuilles publiques, disait que son valet de chambre était mis dans la gazette ; aujourd’hui ce valet écrirait la gazette lui-même et raconterait à sa manière ce qu’il a vu ou entendu chez Alceste. Y eut-il jamais pareille manie de commérages ? a-t-on jamais abusé ainsi des noms propres, ramassé autant de vilenies, colporté autant de propos scandaleux ou ineptes ? Quand on écrira notre histoire intellectuelle et morale, ce genre nouveau, j’en ai bien peur, devra tenir une place considérable dans les appréciations de l’historien. Si le XVIIe siècle a eu ses Tallemant des Réaux, si l’on voit pulluler au XVIIIe les révélations de salon ou d’antichambre, ces murmures vont se perdre dans le retentissement d’une littérature que passionnaient les grands intérêts de l’humanité. Puissent les historiettes et les révélations de ce temps-ci ne point apparaître à nos juges comme un des traits caractéristiques de la période que nous traversons !

Des causes très différentes ont contribué à l’accroissement de ces scandales. Il y en a de politiques, il y en a de littéraires. Les unes sont d’un ordre général, les autres tiennent aux circonstances du moment. Pour ma part, je ne suis pas de ceux qui attribuent à telle forme de gouvernement tel défaut de la littérature courante. Il y a peu de dignité, ce semble, à faire dépendre des événemens extérieurs ce qui relève avant tout de notre esprit. Je ne nie pas certes qu’il n’y ait de mauvais jours pour les peuples et que des influences fatales n’y sévissent : je nie que ces influences soient souveraines et qu’on soit excusable d’y succomber. Qui se sent un cœur viril n’admettra jamais de telles excuses. Ne disons donc pas : les circonstances ont tort. Osons dire sincèrement et courageusement : en nous est l’origine du mal, en nous aussi est le remède. Or, parmi les causes purement littéraires qui ont multiplié de nos jours ces puérils racontages, pernicieux amusemens des esprits oisifs, comme disait le bonhomme Gorgibus, il faut bien signaler d’abord les exemples donnés à la littérature inférieure par une certaine aristocratie de la plume. Nous avons perdu le respect, disait il y a longtemps déjà M. Royer-Collard ; mais ceux qui devaient enseigner ce respect ont-ils été toujours fidèles à leur tâche ? Tout en admettant que les plus grands doivent être les plus simples, je crois que M. Ernest Renan, avec son sens moral si haut et si fin, a été parfaitement inspiré quand il a flétri les familiarités de l’écrivain envers le public. Ces confidences sans noblesse, cette façon d’introduire le lecteur chez soi, cette manie de se mettre continuellement en scène, ces démangeaisons qui vous prennent d’étaler à tout propos le moi le plus haïssable, le moi vulgaire, le moi qui ne se respecte pas et s’inquiète peu d’être respecté des autres, tout cela sent l’histrion. À côté du sans-gêne des confidences, il y a les confidences prétentieuses, et après les vanités béates, les vanités féroces. Celui-ci semble dire : regardez-moi vivre, le spectacle en vaut la peine ; celui-là raconte sa vie avant d’avoir vécu et reste en contemplation devant son image menteuse ; le troisième, dans la furie de son orgueil, fait de sa biographie une espèce d’hécatombe : malheur à qui s’est trouvé sur son chemin et ne s’est pas prosterné : Il n’est pas besoin, je pense, de rappeler ici les œuvres fameuses où l’esprit de personnalité avec ses rancunes, ses colères, ses ardeurs de vengeance, s’est donné audacieusement carrière, se résignant parfois à attendre de longues années, afin que ses accusations, sortant de la tombe, produisissent un effet plus cruel.

Ces trois types, l’écrivain qui se met gaiement en scène et qui tutoie son lecteur, l’écrivain qui se peint et qui s’admire, l’écrivain qui confie à des manifestes posthumes la glorification de sa vie et l’accomplissement de ses vengeances, ces trois types si fréquens de nos jours, sans parler des variétés qui s’y rattachent, ont dû nécessairement provoquer des répliques joviales ou des représailles amères. Aux familiarités de mauvais goût on a répondu par des bouffonneries d’atelier. Ceux qui étalaient si complaisamment leurs personnes en ont fait pour le spectateur un objet de discussions indiscrètes. Et comment les méchancetés à longue échéance combinées par les orgueilleux n’auraient-elles pas servi d’exemple et d’encouragement aux méchancetés de certains amuseurs publics ? Gœthe, en 1795, à propos des misères intellectuelles de son pays, a écrit des pages très vives sur le sans-culottisme littéraire, je ne viens pas ajouter un chapitre à ce manifeste, je veux seulement rappeler qu’en littérature comme en politique l’apparition des sans-culottes atteste des troubles graves dans la société tout entière, et que les classes d’en haut sont le plus souvent responsables des désordres d’en bas.

Ces réflexions se pressaient dans mon esprit pendant que je feuilletais un recueil de lettres posthumes dont toute l’Allemagne s’est émue. Encore un scandale ! me disais-je, encore une excitation à la curiosité sournoise et à l’indiscrétion tracassière ! Un grand nom, l’un des plus grands de ce siècle, pourra être invoqué en exemple par les plus petits esprits et les derniers des pauvres diables. Ils auront tort, je le sais bien, car le personnage éminent dont je veux parler n’est pas responsable de la faute qu’on lui fait commettre aujourd’hui. Il est mort, et, quoi qu’on puisse dire, je nie qu’un tel homme eût consenti à la publication d’un pareil livre ; mais enfin, qu’il soit coupable ou non, c’est toujours lui qui parle, et quand la première émotion sera passée, ce n’est pas de l’indiscret éditeur, c’est de lui seulement qu’on se souviendra. L’usage même qu’on fait de son nom, le jeu qu’on se permet avec ses plus intimes paroles, est-ce là un précédent salutaire ? Bien des vanités blessées ont poussé des cris quand cette correspondance a paru. Pour nous, étranger à ces questions de personnes, nous restons fort insensible aux plaintes et aux réclamations dont l’Allemagne a retenti ; ce qui nous préoccupe avant tout dans ce singulier épisode, c’est la dignité des mœurs littéraires, déjà tant compromise de nos jours, chez les peuples germaniques non moins que chez les nations romanes ; c’est aussi le respect de l’illustre écrivain auquel une main amie vient de porter atteinte avec une si naïve imprudence.

De quoi s’agit-il, va-t-on me dire, et pourquoi des paroles aussi sévères ? Le scandale que vous signalez a donc été bien grand ? — Le scandale, puisque scandale il y a, tient surtout à la qualité de la personne en cause. Or la personne ici est considérable, et elle remplissait des fonctions de la nature la plus délicate. Il s’agit de M. Alexandre de Humboldt, l’auteur du Cosmos, l’ami de Gœthe et d’Arago, l’ami et le confident du roi de Prusse Frédéric-Guillaume IV, le savant qui honore le plus l’Allemagne du XIXe siècle, que la France a aussi le droit de revendiquer, et dont la gloire appartient aux deux mondes. En quelques mots, voici les faits : M. Alexandre de Humboldt, ami du roi, lecteur de la reine, passant souvent de longues heures à expliquer à ses augustes hôtes les écrivains classiques de la France, vivait naturellement au milieu de la société officielle de la cour et en voyait de fort près toutes les intrigues. Aux conférences intimes succédaient les réunions d’apparat ; ministres et courtisans défilaient alors devant cet observateur qui connaissait si bien les masques et les visages. Or l’ami du roi était un esprit libéral, nourri des idées du XVIIIe siècle et fort enclin à la raillerie. On pense bien que les incidens dont il était témoin, les propos qui frappaient ses oreilles n’étaient pas toujours de son goût, et comme ses protestations ne pouvaient éclater à la cour, que faisait-il ? Rentré chez lui, il prenait la plume, et traçait pour tel de ses amis de petits billets moqueurs où sa verve, longtemps contenue, prenait un libre essor. Le dernier survivant parmi ceux qui avaient été les compagnons de sa glorieuse carrière était M. Varnhagen d’Ense. Humboldt avait fréquenté autrefois, comme tous les savans et les artistes de Berlin, le salon de ce bel-esprit audacieux qui s’appelait Rachel Levin, et lorsque M. Varnhagen d’Ense, en 1814, avait épousé Rachel, des relations affectueuses n’avaient pas tardé à s’établir entre le savant déjà illustre et l’obscur gentilhomme. Varnhagen, qui s’est placé plus tard au premier rang parmi les écrivains du second ordre, Varnhagen, le biographe accompli des poètes et des généraux de son temps, le peintre de la société allemande et russe pendant les guerres de l’empire, n’avait pas encore quitté à cette date son rôle de spectateur actif ; il avait servi dans l’armée autrichienne, il s’était battu sous les drapeaux de l’armée russe, et certainement M. de Humboldt ne soupçonnait pas en 1814 que l’aide-de-camp du général Tettenborn serait salué un jour par Gœthe comme un des plus dignes ouvriers de la grande culture littéraire. Lorsque Varnhagen eut pris son rang, surtout lorsque l’ancienne société au milieu de laquelle avait grandi Alexandre de Humboldt se fut éclaircie peu à peu, après la mort de Gœthe, après la mort de son illustre frère Guillaume, l’auteur du Cosmos s’attacha de plus en plus à Varnhagen, qui, par ses souvenirs et ses ouvrages, représentait pour lui tout un monde disparu. C’est donc principalement dans ces vingt-cinq dernières années que Humboldt l’avait choisi pour confident. Chaque fois qu’il sortait mécontent des réunions de là cour de Berlin, il allait trouver Varnhagen, ou bien il lui adressait en quelques lignes de sarcastiques tableaux qui soulageaient son cœur. Ces lettres pouvaient-elles être destinées à la publicité ? Évidemment non. L’éditeur a beau citer un passage où Humboldt donne ces billets et ces notes en toute propriété à son vieil ami Varnhagen, c’est abuser du texte et méconnaître l’esprit du donateur que de voir dans ces paroles l’autorisation expresse dont on se prévaut. Deux choses à mon avis dominent et décident la question : ces lettres de Humboldt à Varnhagen sont écrites pour la plupart sous une impression de colère (je parle de celles qui ont fait scandale), et de plus les détails qui les remplissent, intéressans peut-être pour le jour ou le lendemain, sont tout à fait insipides à distance, parfois même absolument inintelligibles. Humboldt, malgré sa verve railleuse, avait trop le respect des convenances sociales, respect souvent timide et toujours cérémonieux, on le verra tout à l’heure ; il avait trop le sentiment, je dirai presque le souci, l’inquiétude des convenances littéraires, pour livrer ainsi à la foule des paroles peu méditées. Quelques semaines avant la mort de l’illustre maître, un publiciste libéral, M. Jacques Venedey, lui ayant demandé l’autorisation d’inscrire son nom à la première page d’un livre intitulé Frédéric le Grand et Voltaire, Humboldt accepta la dédicace de cet ouvrage, puis, retirant pour ainsi dire sa promesse en même temps qu’il l’accordait, il ajouta ces mots : « J’ai la ferme confiance qu’il ne résultera de votre livre aucune complication pénible pour un homme des anciens jours, un vieillard de quatre-vingt-dix ans. J’ai eu bien assez de désagrémens littéraires dans ma vie. » Voilà Humboldt avec sa circonspection facilement alarmée, avec sa modestie si l’on veut, et ne se croyant pas suffisamment protégé par sa gloire contre la responsabilité d’une dédicace qui l’inquiète. Et ce sage, ce délicat esprit, très libéral à coup sûr, mais prudent jusqu’à l’excès, aurait destiné à une publicité retentissante, on peut dire à une publicité de scandale, les libres propos, les futiles bavardages qu’on ne craint pas de répéter aujourd’hui, parce qu’on est bien sûr de les oublier demain ! En vérité, il faut une confiance d’une espèce particulière pour admettre de pareilles choses. Pourquoi donc Alexandre de Humboldt a-t-il donné ces lettres à Varnhagen d’Ense ? Pour quel usage les a-t-il déposées entre ses mains ? La réponse est bien simple : Varnhagen, historien de la société de son temps, très curieux de détails, d’anecdotes, de conversations intimes, était avec cela le plus discret des artistes. Il avait été longtemps diplomate ; il avait représenté le cabinet prussien auprès de plusieurs cours d’Allemagne ; il savait ce qu’il faut dire et ce qu’il faut taire, dicenda tacendaque, selon le précepte d’Horace. Certains critiques dont le jugement compte ont reproché à Varnhagen la réserve diplomatique de son style ; l’auteur de tant de biographies, le peintre de tant de portraits contemporains n’a jamais alarmé une seule fois les consciences les plus ombrageuses. Certes Alexandre de Humboldt pouvait livrer sans crainte à un tel homme les secrets épanchemens de son esprit. Ces confidences étaient déposées en lieu sûr, c’étaient des notes dont l’historien pourrait faire usage, des matériaux que devait transformer l’ingénieux talent du biographe. Humboldt ne les donnait pas à un éditeur pur et simple, mais à un artiste dont la scrupuleuse réserve lui était bien connue. Il avait pensé que Varnhagen, plus jeune de seize années, lui fermerait les yeux. Ce fut le contraire qui arriva ; le 10 octobre 1858, Varnhagen mourut, et Alexandre de Humboldt le suivit quelques mois après. Or Varnhagen avait une nièce, Mlle Ludmija Assing, la compagne de ses vieux jours, à qui il avait légué le soin de publier ses œuvres inédites ; lui confia-t-il aussi la publication des lettres intimes, des entretiens familiers de son ami ? Mlle Ludmila Assing l’affirme, et certainement sa parole doit suffire. Je persiste pourtant à croire que si Mlle Assing avait hérité du talent et des scrupules de son oncle, comme elle a hérité de ses manuscrits, elle eût compris d’une tout autre manière les obligations que ce legs lui imposait.

On ne se méprendra pas sans doute sur notre pensée. Nous ne contestons pas à un homme tel qu’Alexandre de Humboldt le droit déparier haut à son siècle, de dévoiler ses misères, de châtier ses ridicules ; nous regrettons au contraire qu’il ne l’ait pas fait avec une volonté résolue. S’il avait eu les intentions qu’on lui prête, nul doute qu’il n’eût exécuté son projet d’une façon toute différente. Au lieu de ces vaines paroles, au lieu de ces plaisanteries d’un goût médiocre, on aurait eu, j’en suis sûr, le plus vif tableau des choses et des hommes qui avaient passé sous ses yeux. Il pouvait le faire aussi spirituellement et avec plus d’autorité que personne. Un critique de Leipzig, appréciant les émotions très diverses que ce recueil des lettres a causées en Allemagne, prétend que l’impression principale a été celle de la surprise : on ne croyait pas, dit-il, que l’illustre savant pût s’arrêter à des questions de personnes ; on se le représentait uniquement occupé de ses immenses études et absorbé dans la contemplation du cosmos. Si ce critique a raison, les Allemands connaissaient donc bien peu l’ami d’Arago et de Frédéric-Guillaume IV. Ils ne savaient pas avec quelle facilité cet homme, si réservé en présence du public, se transformait dans l’intimité en un causeur intrépide, en un railleur sans pitié. Seulement cette verve n’osait se manifester ; il chuchotait dans l’ombre : que ne parlait-il à voix haute ?

Un des écrivains qui ont pris Alexandre de Humboldt sous leur protection (hélas ! la publication de ces lettres lui a suscité les désagrémens qu’il redoutait le plus !), un de ses défenseurs, disais-je, en cette circonstance, s’écrie triomphalement : « Les clameurs provoquées par cette correspondance rappellent l’utile et terrible agitation que soulevèrent par toute l’Allemagne les xénies de Gœthe et de Schiller. » Non, mille fois non, ce qu’il y a précisément de fâcheux dans ces confidences moqueuses, c’est que ce ne sont pas des xénies. Schiller et Gœthe veulent décréditer les poètes sans poésie, les romanciers sans invention, les critiques sans idéal, qui affadissent le goût public et finiraient par rendre la nation allemande insensible aux émotions de l’art ; que font-ils ? Ils ne médisent pas de leurs adversaires dans des notes mystérieuses, ils saisissent l’arc antique, l’arc des grands jours, celui avec lequel le divin Ulysse immola les profanateurs de son foyer. Pénélope, dans ce recueil d’épigrammes, c’est la poésie elle-même ; les xénies sont le massacre des prétendans, un massacre exécuté par des artistes, avec une force qui n’exclut pas la grâce, avec une verve aussi enjouée que terrible. Des centaines de victimes tombèrent percées de flèches d’or. Eh bien ! figurez-vous Alexandre de Humboldt exerçant dans le domaine des idées politiques et morales une fonction analogue à celle-là ; voyez-le, mécontent, irrité, se levant tout à coup, et avec l’autorité du génie, avec le prestige de la gloire, frappant d’épigrammes acérées les hommes qui trahissaient les libérales traditions de la Prusse ! Ce seraient là les xénies de Humboldt, et sous quelque forme qu’il les eût produites, elles auraient leur place à côté des xénies de Gœthe et de Schiller. Mais non, il se tait, et se contente d’écrire en cachette de petites notes assez mesquines, peinture incomplète d’une société qu’il aurait pu caractériser en traits si expressifs, critique sournoise d’une cour dont il eût peut-être par sa franchise modifié les fâcheuses tendances. Son excuse, je persiste à le croire, c’est que ces billets ne devaient point être publiés sous cette forme. Il meurt ; aussitôt voilà ses confidences rassemblées d’une main hâtive et jetées en pâture à la foule.

Cette espèce d’impatience est une des choses qui condamnent le plus hautement, à mon avis, la publication dont l’Allemagne s’est émue. Certes, il est des pages, même médiocres, qui, signées de certains noms, appartiennent nécessairement à l’histoire littéraire. On n’est pas impunément un grand poète, un grand philosophe, un savant du premier ordre ; nous voulons connaître les pensées intimes des héros de la vie intellectuelle et morale. S’il y a là une servitude pour l’homme de génie, il faut qu’il s’y résigne ; c’est la rançon de sa gloire. Voyez cependant avec quelles précautions respectueuses on avait publié jusqu’ici ces correspondances des esprits supérieurs. Gœthe, pendant une période de dix années, entretient avec Schiller un commerce de pensées familières ou sublimes sur les plus grands intérêts de l’art, et, bien qu’il considère la publication de ce recueil de lettres comme une véritable offrande à l’Allemagne et à l’humanité tout entière, c’est seulement dix-neuf années après la mort de son ami qu’il se décide à les mettre au jour. Et quels ménagemens lorsqu’il imprime ces précieuses pages ! Avec quels scrupules il efface les noms propres ! Comme il craint que le vulgaire intérêt des personnalités ne nuise à l’intérêt des grandes questions poétiques ! La publication complète de ces entretiens des deux poètes n’a eu lieu que de nos jours, il y a quatre ans à peine. Les lettres de Gœthe à Knebel, si importantes aussi pour l’histoire de l’art, ont paru en 1851, longtemps après que les deux interlocuteurs avaient quitté la scène. La correspondance si belle, si riche, si profondément humaine, de Schiller et de l’excellent Koerner, n’a été livrée au public allemand qu’en 1847. Il y avait quarante-deux ans qu’elle avait été interrompue par la mort du poète de Guillaume Tell. Dans toutes ces publications, que l’éditeur s’appelle Gœthe, ou que ce soit simplement un lettré, un critique studieux et intelligent, comme M. Guhrauer, on voit régner un même scrupule, à la fois littéraire et moral. Tous les écrivains qui exhument des révélations si intimes attendent que l’attrait d’une curiosité frivole ait disparu ; ils veulent éclairer l’histoire et non agiter les salons. Ici, au contraire, on s’est dit : hâtons-nous, le plus vif intérêt de cette correspondance, ce sont les personnalités. La vraie valeur, celle qui dure, est fort mince dans ces pages du grand homme. Nos contemporains les liront avec surprise, la postérité prochaine les dédaignera. Plus nous tardons, plus notre trésor perd de son prix. Chaque jour qui s’écoule, c’est un lecteur de moins. — C’est ainsi que, Alexandre de Humboldt étant mort à Berlin le 6 mai 1859, ses lettres secrètes à Varnhagen d’Ense ont été publiées dès le mois de février 1860.

On le voit, c’est Humboldt lui-même que nous défendons ici. On a publié dernièrement une note de l’illustre maître, qui, prévoyant sans doute l’abus qu’on pourrait faire un jour de ses moindres écrits, avait protesté d’avance contre la publication non autorisée de ses lettres, refusant ce droit de publication, même après sa mort, soit à ceux qui auraient reçu ces lettres directement de lui-même, soit à ceux qui en seraient devenus détenteurs à un titre quelconque. On prétend aujourd’hui qu’il y avait une exception particulière pour les lettres de sa correspondance avec Varnhagen. Laissons aux gens d’affaires ces querelles de procédure, mais maintenons à la critique le droit de juger les procédés. Que l’exception dont on parle soit authentique ou non, l’éditeur n’était pas dispensé d’avoir du goût. Si la publication de ces lettres diminue un peu, sans profit pour personne et sans intérêt pour l’histoire, la figure si respectée d’Alexandre de Humboldt, était-ce à une personne amie de livrer de tels documens à la foule avec une si singulière impatience ?

Nous regrettons d’avoir à le dire, des motifs personnels et un peu mesquins paraissent avoir caché à l’éditeur responsable de cette publication tous les inconvéniens qui en devaient résulter pour une mémoire illustre. Mlle Ludmila Assing, fille de Mme Rosa-Maria Assing, laquelle était sœur de Varnhagen d’Ense, est une personne spirituelle, instruite, amie des arts, et qui, maniant le crayon avec grâce, a eu l’ambition de se faire un nom dans les lettres. Depuis la mort de sa mère, elle a quitté Hambourg, sa ville natale, et, vivant auprès de son oncle, dans la société la plus littéraire de Berlin, la pensée lui est venue de continuer les traditions de sa famille. À l’exemple de Varnhagen, c’est surtout l’histoire de la société allemande qui éveilla sa curiosité studieuse. Elle débuta en 1857 par un livre intitulé la Comtesse Élisa d’Ahlefeldt, l’Épouse d’Adolphe de Lützow, l’Amie de Charles Immermann[1]. Mlle Assing avait eu entre les mains les documens les plus curieux sur un poétique et touchant épisode de l’histoire intellectuelle de son pays. On ne saurait dire qu’elle en ait habilement profité : ce livre est écrit sans art ; mais le sujet est si attachant, les personnages sont si dignes de sympathie, leurs lettres inédites si pleines de dramatiques révélations, que la critique n’eut qu’à remercier l’auteur, sauf à refaire elle-même un tableau compromis par une plume novice. Le second ouvrage de Mlle Assing, loin de marquer un progrès, révélait malheureusement la faiblesse de son inspiration. L’auteur s’était proposé une étude sur une femme d’esprit, l’amie du poète Wieland, qui a joué un certain rôle dans la société du XVIIIe siècle ; malheureusement la destinée de Sophie Laroche est bien loin d’offrir le poétique intérêt qui s’attache aux aventures de la comtesse d’Ahlefeldt. Réduite à ses seules ressources, Mlle Assing écrivit un livre ennuyeux. J’ignore ce qu’en pensait Humboldt, mais on sait aujourd’hui ce qu’il en disait à Mlle Assing. Le bon vieillard, à l’occasion de ces deux livres, combla de si vifs éloges la nièce de son ami, que celle-ci ne put résister au désir d’initier le public à sa joie. S’il n’y avait ici un peu de vanité féminine, la correspondance de Humboldt et de Varnhagen aurait-elle vu le jour si promptement ? Je livre cette pensée aux loyales méditations de l’éditeur. Pour nous, en un sujet si délicat, nous devions exposer les circonstances qui ont accompagné cette publication, afin d’en faire sortir, s’il est possible, la complète justification de l’auteur du Cosmos. Notre conclusion la plus indulgente, c’est que Mlle Ludmila Assing n’a pas montré, il s’en faut bien, la prudence littéraire qu’on devait attendre d’une jeune femme élevée à l’école du discret Varnhagen. Pour le plaisir de publier trop tôt, et sans choix, un petit nombre de lettres intéressantes, n’a-t-elle pas nui à Humboldt, à Varnhagen, à elle-même ? N’a-t-elle pas exposé Alexandre de Humboldt à être accusé d’ingratitude envers les princes ses bienfaiteurs ? N’a-t-elle pas mis à nu, sans paraître s’en douter, toutes les petitesses d’esprit qui s’alliaient chez Varnhagen à un incontestable talent ? Ce petit nombre de pages intéressantes que je signalais tout à l’heure, dégageons-les nous-mêmes ; parmi les deux cent vingt-cinq lettres de ce recueil, choisissons celles dont l’histoire littéraire ou politique peut tirer quelque profit. Si les petites misères de deux esprits d’élite se révèlent à nous dans cette étude, Mlle Assing en sera seule responsable.

La correspondance d’Alexandre de Humboldt avec Varnhagen d’Ense, qui commence le 25 septembre 1827, est assez peu active dans les premières années. La principale occasion des lettres qu’ils échangent, ce sont les écrits de Varnhagen et le grand ouvrage que Humboldt prépare avec un soin religieux. Depuis la publication de ses Monwnens biographiques en 1824, Varnhagen s’était placé à un rang élevé parmi les écrivains de l’Allemagne ; au moment où la génération des maîtres s’effaçait de plus en plus, lorsque Gœthe, à Weimar, représentait seul cette période glorieuse, Varnhagen, témoin de cet âge évanoui, ami des philosophes et des poètes, maintenait encore cette tradition, que ses souvenirs allaient faire revivre. Un rapprochement tout naturel devait s’établir entre le savant et l’homme de lettres. En recherchant l’amitié de Varnhagen, Alexandre de Humboldt, avec sa finesse consommée, s’adressait à la fois à l’écrivain habile et à l’historien de l’esprit germanique pendant le demi-siècle qui venait de s’écouler. Quand il lui demandait conseil pour ses écrits, n’était-ce pas une manière de fournir des notes à un futur panégyriste ? Les éloges assurément ne pouvaient manquer à un tel homme ; mais tous les éloges n’ont pas le même prix, et ce n’était pas chose indifférente pour Humboldt d’avoir sa place assurée dans la galerie de Varnhagen. Les premiers billets des deux amis sont donc spécialement littéraires. C’était l’année où Humboldt faisait un cours sur la physique du globe et y traçait l’ébauche de son Cosmos. À cette époque décisive de sa carrière, l’appui de Varnhagen, le dévouement de l’homme qu’il appelait sans cesse l’unique soutien des lettres allemandes, était pour lui, si je l’ose dire, une nécessité de situation. Et quoi de plus facile à conquérir que ce dé vouement ? Humboldt était un si grand personnage, et Varnhagen, sincère admirateur du talent, avait encore à cette date un faible si marqué pour les gens de cour, qu’un seul mot du glorieux chambellan devait remplir son cœur d’une double joie. Je ne veux pas dire que l’amitié de Humboldt et de Varnhagen n’ait eu d’autre mobile que la vanité ; j’indique simplement des nuances qui, en Allemagne, n’ont échappé à personne. L’amitié complète viendra plus tard, grâce à une véritable communauté de sentimens ; elle viendra surtout lorsque Varnhagen, privé de ses fonctions diplomatiques, se rapprochera des libéraux, tendra même la main aux démocrates, et donnera librement carrière à ses rancunes. En 1827, Humboldt n’est pas encore pour Varnhagen le confident des amères pensées ; c’est un savant illustre, le frère d’un ancien ministre, l’ami du prince royal, et lorsque ce personnage si haut placé écrit d’affectueux billets au mari de Rachel, celui-ci, diplomate fidèle à l’étiquette, lui répond toujours en style de chancellerie. Il en prend si bien l’habitude, notez ce point, que, trente ans après, il le traitera encore d’excellence, et n’omettra aucune des formules de cérémonie, au moment même où Humboldt, devenu sincèrement son ami, lui confiera familièrement ses pensées les plus secrètes.

Au milieu des complimens de Humboldt sur les écrits de Varnhagen, sur sa biographie de Zinzendorf, sur celle du savant médecin Erhard, nous trouvons des détails plus intéressans pour l’histoire littéraire ; ce sont, par exemple, les préparatifs de la publication du Cosmos. Le 27 octobre 1834, Humboldt écrivait à Varnhagen :


« Je commence l’impression de mon œuvre, de l’œuvre de ma vie. Le monde physique tout entier, tout ce que nous savons aujourd’hui des phénomènes du ciel et de la terre, depuis les nébuleuses jusqu’à la géographie des mousses sur les roches granitiques, j’ai eu la folle idée de décrire tout cela dans un seul et même ouvrage, et dans un ouvrage d’un style vivant qui provoque l’esprit et charme l’intelligence. Toute idée grande et importante, en quelque endroit qu’elle se soit fait jour, y sera consignée à côté des faits. Il faut que ce livre représente une époque du développement intellectuel de l’humanité dans sa connaissance de la nature. Les prolégomènes sont presque entièrement achevés, ils contiennent une rédaction toute nouvelle de mon discours d’ouverture, discours improvisé, mais que j’avais dicté de souvenir le jour même, le tableau de la nature, et les moyens d’éveiller le goût des sciences naturelles selon l’esprit de notre temps. Ces moyens sont de trois sortes : 1° poésie descriptive, description vivante des scènes de la nature empruntée aux récits des voyageurs modernes ; 2° peinture de paysage, représentation de la nature exotique par le dessin et la couleur, à quelle époque ce genre a pris naissance, à quelle époque il est devenu un besoin et une noble joie pour l’esprit, pour quel motif l’antiquité, si sensible aux arts, n’a pu connaître celui-là ; 3° les plantes, distribué es d’après la physionomie naturelle (et non comme dans les jardins botaniques), l’histoire de la description physique du monde, comment enfin l’idée du monde et de la connexion des phénomènes universels est devenue claire pour les peuples à travers le développement des siècles. Ces prolégomènes sont la chose principale et contiennent la partie générale de mon œuvre ; ensuite vient la partie spéciale, les détails distribués par ordre… Tous ces détails ne se prêtant pas à une exposition littéraire, comme les combinaisons générales de la science de la nature, il n’y aura là que des faits expliqués en peu de mots et coordonnés logiquement, à peu près comme dans une table des matières, si bien que sur tel sujet, les climats, par exemple, le magnétisme terrestre, etc., le lecteur studieux puisse trouver, condensés en quelques pages, tous les résultats dont l’acquisition lui eût coûté plusieurs années d’étude. L’unité de la forme, la concordance littéraire avec la partie générale du livre est maintenue à l’aide de petites introductions placées en tête de chaque chapitre spécial. Dans son Manuel d’Archéologie, qui est un modèle de style, Ottfried Müller a suivi très heureusement la même méthode.

« J’ai désiré, très honorable ami, que vous eussiez par moi-même une idée claire de l’entreprise. L’ensemble n’est pas ce qu’on nomme communément une description physique de la terre ; il comprend le ciel, la terre, toute la création. Il y a quinze ans, j’avais commencé à l’écrire en français, et je l’appelais alors Essai sur la physique du monde. En Allemagne, je voulais d’abord l’appeler le Livre de la nature, comme ces pages d’Albert le Grand que nous a léguées le moyen âge ; mais tout cela manque de précision. En prenant pour titre le mot de Cosmos, j’ai voulu obliger les gens à nommer le livre ainsi, pour éviter qu’on dise la Description physique de la terre, par Humboldt, ce qui rejetterait la chose dans la catégorie des ouvrages de Mittersacher. Le terme description du monde, comme on dit histoire du monde, serait une expression inusitée que l’on confondrait toujours avec description de la terre (Weltbeschreibung, Erdbeschreibung). Je sais bien que Cosmos est une expression recherchée, qui n’est pas exempte d’une certaine afféterie, mais ce titre, d’un seul mot, dit à la fois ciel et terre, et correspond à la Géa du professeur Zeune, un assez mauvais livre par parenthèse, et qui est, celui-là, une véritable Description de la terre.

« Maintenant, cher ami, une prière ! Je ne puis prendre sur moi d’expédier le commencement de mon manuscrit sans vous supplier d’y jeter le coup d’œil du critique. Vous avez un si grand talent d’écrivain, un style si riche, si gracieux, et avec cela tant d’esprit, tant d’indépendance, que vous ne rejetez jamais une forme de langage par cela seul qu’elle est marquée d’un caractère individuel et qu’elle s’écarte de la vôtre. Ayez donc l’extrême obligeance de lire le discours, et joignez-y une petite feuille sur laquelle vous écrirez sans donner vos motifs : au lieu de ceci, j’aimerais mieux cela ; mais ne me reprenez pas sans me corriger. Veuillez aussi me rassurer sur le titre.

« Les défauts principaux de mon style sont un malheureux penchant à employer des formes trop poétiques, une construction longue, embarrassée de participes, le désir de concentrer trop d’idées et de sentimens de toute espèce dans une seule période. Je crois que ces vices radicaux inhérens à ma nature sont atténués par une simplicité sévère, laquelle persiste toujours même en face des défauts opposés, et aussi par une faculté de généralisation qui me permet de planer, si ce terme ambitieux m’est permis, au-dessus de l’observation scientifique. Un livre consacré, à la nature doit produire la même impression que la nature elle-même ; mais ce à quoi j’ai visé tout particulièrement, comme dans mes Tableaux de la nature, ce qui établit une différence absolue entre ma manière et celle de Forster et de Chateaubriand, c’est que dans mes descriptions, dans mes paysages, j’ai toujours cherché à être vrai, je dis vrai même scientifiquement, sans entrer pour cela dans les arides régions de la science pure. »


Il est fâcheux que nous n’ayons pas les conseils donnés par Varnhagen à Humboldt, car ce qui concerne les grands travaux du savant est en définitive ce qu’il y a de plus intéressant et de plus durable dans cette correspondance. On voit bien ici avec quelle précipitation très peu scientifique et littéraire cette publication a été faite. Les éditeurs qui nous ont donné les lettres de Gœthe et de Schiller, de Gœthe et de Knebel, de Schiller et de Koerner, de Schiller et de Guillaume de Humboldt, ont compris autrement leur devoir. Nous avons les demandes et les réponses ; introduits dans l’atelier des artistes, nous voyons les procédés qu’ils emploient. Rien de plus instructif que cet échange d’idées entre des esprits supérieurs. Si Mlle Assing s’était donné le temps de recueillir les lettres de son oncle à Alexandre de Humboldt, elle aurait pu nous donner un livre attrayant et utile au lieu d’une compilation indigeste. Cherchons encore dans ce pêle-mêle, et détachons-en-les pages qui méritent d’être sauvées. Nous n’avons pas fini avec le Cosmos : à la lettre que nous venons de citer, Varnhagen s’empresse de répondre, sans doute avec mille cérémonies et complimens de cour selon son ordinaire : « L’expression de mon affectueuse confiance, lui écrit Humboldt, vous a rendu trop indulgent et trop louangeur. » Malgré les cérémonies de Varnhagen, ses lettres contenaient de fines remarques littéraires, et Humboldt en profita dix-neuf fois sur vingt. L’ouvrage cependant allait s’allongeant toujours sous la plume de l’illustre maître. Comment se résoudre à sacrifier tant de richesses de détail ? Comment ne pas ajourner de mois en mois et d’année en année la publication d’une œuvre monumentale qui devait reproduire le tableau même de la création ? Ce Cosmos, dont les premières feuilles avaient été imprimées au mois d’octobre 1834, n’était destiné à paraître que plus de dix ans après. Voici une lettre du 28 avril 1841 où Humboldt explique de nouveau à Varnhagen la composition de son livre. Elle contient de curieux renseignemens sur cette philosophie de la nature, sur cette construction à priori des sciences naturelles que Hegel et Schelling avaient mise à la mode :


« Soyez tout amical et indulgent en lisant ces pages. Je désire que vous preniez une idée complète de la composition de mon œuvre. Voyez le passage où je parle de Schelling, et la page où il est question de Hegel. L’assurance formelle donnée par moi que je n’entends pas accuser le créateur de la philosophie de la nature le disposera sans doute à me pardonner plus aisément les sarcasmes sans pitié que m’inspirent les joyeuses saturnales, le bal masqué des plus fous de ses disciples. Il faut avoir le courage d’imprimer ce que l’on a dit et écrit depuis trente ans. Ce fut là une époque déplorable, dans laquelle l’Allemagne s’est profondément abaissée, bien au-dessous de l’Angleterre et de la France. On pratiquait alors une chimie où l’on ne se mouillait pas les mains.

«…Je voudrais que le caractère de mon livre fût la généralité et la grandeur des vues, la chaleur et, autant que possible, la grâce du style, la traduction des termes techniques en expressions heureusement choisies, propres à décrire les choses et à les peindre aux yeux.

« Corrigez librement, mon cher ami ; je suivrai vos indications partout où je le pourrai. Je veux renvoyer dans les notes certains détails d’une érudition qui n’a rien de vulgaire. Il faut que ce livre soit un reflet de moi-même, de ma vie, de ma vieille et antique personne (meiner wralten Person). Avec cette liberté d’exécution que je réclame, je puis procéder par aphorismes. Les choses seront indiquées plutôt que développées à fond. Maintes pages ne seront bien comprises que de ceux qui connaissent profondément une branche particulière de l’histoire naturelle. Cependant la forme de mon exposition est telle, je le crois, que rien n’arrêtera ceux qui en savent moins. Mon but véritable est de planer au-dessus de tout ce que nous savons en l’année 1841. Mens agitat molem ; puisse l’esprit être encore là !

« Qu’un pareil ouvrage ne puisse être achevé par un seul homme, et surtout par un homme qui date de la comète de 1769, cela est clair comme le jour. Les fragmens détachés doivent être publiés par livraisons de douze à quinze feuilles, de telle sorte que ceux qui m’enterreront aient au moins dans chaque fragment une œuvre qui forme un tout… La partie simplement et scientifiquement descriptive sera toujours mêlée à la partie oratoire. C’est ainsi qu’est la nature elle-même. L’aspect des étoiles scintillantes nous pénètre de joie et d’enthousiasme, et ce sont pourtant ces mêmes étoiles qui se croisent sur la voûte des cieux selon des figures mathématiques. L’essentiel, c’est que l’expression reste toujours noble ; grâce à cette noblesse du langage, la description de la nature laisse infailliblement dans l’esprit une impression grandiose. »


Ainsi le Cosmos, qui semble prêt à paraître en 1834, devient un travail si vaste en 1841, que l’auteur, désespérant de le conduire à bon terme, entreprend de le publier par fragmens, et par fragmens qui composent un tout, afin de laisser au moins quelques parties complètes de son monument inachevé. Au moment où l’immensité de son œuvre lui apparaît, Humboldt ne tremble pas. Quelle juvénile ardeur dans les pages qu’on vient de lire ! Notez que celui qui parle ainsi est déjà dans sa soixante-douzième année. Ces scrupules, ces changemens de plan, ce souci de la forme, cette constante préoccupation de la grandeur et de la simplicité du style, tout cela révèle un esprit de noble race, de la race des Buffon, des Laplace, des Cuvier, de tous ces puissans constructeurs qui n’avaient pas, comme les savans d’aujourd’hui, renoncé à la synthèse, c’est-à-dire au vrai spectacle du monde. Enfin l’héroïque ardeur du vieillard ayant triomphé des obstacles, le premier volume du Cosmos paraît au mois d’avril 1845. La correspondance que nous avons sous les yeux fournit quelques détails intéressans sur l’accueil fait à l’œuvre de Humboldt en Allemagne d’abord et bientôt en Europe. Humboldt avait plus d’un ennemi dans la société prussienne ; les piétistes de Berlin, le parti catholique des provinces rhénanes le considéraient comme un adversaire secret du christianisme. La publication du Cosmos offrait une occasion naturelle à leurs attaques. Un journal qui prétend représenter le catholicisme sur les bords du Rhin, et qui n’exprime que la haine de la France, la haine des principes de 89, se chargea de commencer le feu. Six semaines après l’apparition de son livre, Humboldt écrivait à Varnhagen : « La Gazette du Rhin et de la Moselle, dans son numéro du 29 mai, me déclare coupable de voltairianisme ; elle m’accuse de nier toute révélation, de conspirer avec Marheineke, Bruno Bauer, Feuerbach ; elle m’accuse même, ipsissimis verbis, d’avoir dirigé l’expédition contre Lucerne, le tout à propos du Cosmos. » A Berlin même, les ennemis avaient parlé ; on avait dit au roi que le nouvel ouvrage de Humboldt était anti-chrétien et démagogique. Heureusement le roi, si faible vis-à-vis des piétistes, était dévoué à la science, au grand art, aux lettres sérieuses, et pour toute réponse aux calomnieuses insinuations de tel ou tel de ses conseillers, il avait adressé à Humboldt un billet contenant simplement les beaux vers que Gœthe met dans la bouche d’Alphonse, duc de Ferrare, lorsque le Tasse lui présente sa Jérusalem délivrée : « Je la tiens donc enfin dans mes mains, cette œuvre qu’en un certain sens je puis appeler mienne ! » C’était déjouer d’un seul mot les intrigues qui se préparaient à la cour.

Nous retrouverons tout à l’heure les colères des piétistes berlinois contre Alexandre de Humboldt et les vengeances que celui-ci confie à ses notes familières, mais ce ne sera plus à propos du Cosmos. Les lettres qui se rapportent à la publication du grand ouvrage ne renferment plus que des éloges signés des plus beaux noms. Après les vulgaires méchancetés des coteries locales, voici l’opinion de l’Europe qui se produit. M. de Metternich, qui avait un goût si vif pour les sciences naturelles, lui écrivait le 21 juillet 1845 :


« J’ai lu votre Cosmos… Pour vous exprimer l’impression que j’ai recueillie de ce livre, je ne puis mieux faire que de vous confesser naïvement l’état de mon esprit ; votre Cosmos a provoqué en moi deux sentimens qui se combattent, ou, si vous le préférez, qui se neutralisent l’un l’autre, un sentiment de satisfaction quand je songe aux choses que je sais déjà, un sentiment de regret quand je songe à tout ce que j’ignore. Puis ces sentimens s’évanouissent devant l’admiration que m’inspire votre savoir, qui pouvait seul faire réussir une si gigantesque entreprise. Mais non, le savoir ne suffisait pas pour l’accomplissement de la tâche que vous vous êtes donnée, et ceci m’amène au véritable mérite de l’auteur, je veux dire son talent d’exposition et sa méthode. Vous avez dans cet ouvrage remis en honneur le vieux mot de discipline en l’appliquant aux sciences. Dieu fasse que cette idée reprenne aussi ses droits éternels dans la société civile ! — Si mes impressions n’ont qu’une mince valeur, il n’en est pas de même du jugement des hommes de science. Ici tous sont ravis d’admiration ; je m’associe complètement à eux, lorsqu’ils disent que vous seul parmi les vivans pouviez accomplir une telle œuvre, et que l’idée même du Cosmos, exprimée dans le titre, convenait véritablement à votre entreprise. Je vous ai dit que j’avais lu le premier volume de l’ouvrage, maintenant je m’occupe à l’étudier, et je vous remercie des heures vraiment bienheureuses que vous me procurez, heures bienheureuses en effet que celles où l’on peut quitter le champ ingrat des agitations politiques pour le champ des sciences naturelles ! »


Une année après, le 10 mai 1846, M. de Metternich ajoutait quelque chose de plus à cette appréciation si bien sentie. Où les méthodistes de Berlin apercevaient des opinions hostiles à la religion, il voyait au contraire Une philosophie de la science toute chrétienne. Il est assez piquant d’opposer à l’orthodoxie tracassière de certains protestans de Berlin la bienveillance, un peu trop crédule peut-être, du spirituel homme d’état. Cette fois je ne traduis plus ; la lettre que je vais citer a été écrite en français :


«… Ce que vous me dites de la prochaine apparition du second volume du Cosmos m’en fait attendre l’étude avec un vif désir. On ne vous lit pas, on vous étudie, et la place d’un écolier me va en plein. Personne n’est plus appelé que je le suis à rendre justice à votre remarque relative à l’influence que le christianisme a exercée sur les sciences naturelles, comme sur l’humanité entière et dès lors sur toutes les sciences, car cette remarque s’est depuis longtemps fait jour en moi… Le faux mène au faux, comme le vrai conduit au vrai. Aussi longtemps que l’esprit s’est maintenu dans le faux, dans la sphère la plus élevée que l’esprit de l’homme puisse atteindre, les conséquences de ce triste état ont dû réagir dans toutes les directions morales, intellectuelles et sociales, et opposer à leur développement dans la droite voie un obstacle insurmontable. La bonne nouvelle une fois annoncée, la position a dû changer. Ce n’est pas en divinisant les effets que ceux-ci ont pu être suivis dans la voie de la vérité ; leur recherche est restée circonscrite dans la spéculation abstraite des philosophes et dans la verve des poètes. La cause une fois mise à couvert, les cœurs se sont mis en repos et les esprits se sont ouverts. Ceux-ci sont longtemps encore restés enveloppés dans les brouillards de la sceptique païenne, quand enfin la philosophie scolastique a été débordée par la science expérimentale. Trouvez-vous mon raisonnement juste ? Si vous le trouvez, je ne suis pas en doute que vous ne partagiez ma crainte, que les progrès scientifiques véritables courent le risque d’être arrêtés par des esprits trop ambitieux qui veulent remonter des effets à la cause, et qui, trouvant la route coupée par les limites infranchissables que Dieu a posées à l’intelligence humaine, ne pouvant avancer, se replient sur eux-mêmes et retournent à la stupidité du paganisme en cherchant la cause dans les effets !

« Le monde, mon cher baron, est fort dangereusement placé. Le corps social est en fermentation ; vous me rendriez un bien grand service si vous pouviez m’apprendre de quelle espèce est cette fermentation, si elle est spiritueuse, acide ou putride. J’ai bien peur que le verdict ne tourne vers la dernière de ces espèces, et ce n’est pas moi qui pourrais vous apprendre que ces produits ne sont guère utiles. »


Sous l’embarras d’un style médiocrement français, on voit percer ici plus d’une idée profonde. Il y avait, dit-on, chez le prince de Metternich l’étoffe d’un grand naturaliste ; il était digne, en tout cas, de converser de plain-pied avec Alexandre de Humboldt. Ses remarques sur l’impulsion féconde que le christianisme a imprimée aux sciences ne sont pas d’un esprit vulgaire. Il avait le plus vif sentiment de la grandeur de la science, et particulièrement de la science de la nature. Je trouve ces mots dans une autre lettre de lui adressée à Humboldt au mois de février 1847 : « L’histoire qu’écrivent les hommes embrasse un point imperceptible dans celle dont la nature possède les matériaux. » N’y a-t-il pas comme un regret sous ces paroles ? Mais revenons à Humboldt et aux lettres relatives à la publication du Cosmos qu’on a recueillies dans cette correspondance posthume. Le prince Albert était aussi un des admirateurs qui envoyaient directement à l’illustre vieillard de cordiales félicitations. « Puisse le ciel, lui disait-il, dont vous décrivez si magnifiquement les mers de lumières tournoyantes et les terrasses étoilées, vous conserver encore bien des années, inaltérablement dispos de corps et d’esprit, pour la patrie, pour le monde et pour le Cosmos lui-même ! » Mais tous les témoignages que Humboldt recevait d’Angleterre n’étaient pas aussi flatteurs. La Revue de Westminster et la Revue trimestrielle (Quarterly Review) traitaient fort sévèrement le Cosmos. Un certain docteur Cross, dans le premier de ces recueils, dit que le style du livre est lâche et des plus médiocres ; le Quarterly Review affirme que l’auteur a une forme prolixe, et n’a jamais su écrire une page of vivid expression. Humboldt, qui rappelle, non sans dépit, ces jugemens de la presse anglaise, se console en pensant que l’Allemagne lui adresse des reproches tout différens. « En Allemagne, ma prose est souvent blâmée comme trop poétique ; dans le Quarterly Review, on la trouve traînante, sans vie : not a vivid description. Comme chaque peuple a sa manière de sentir ! » Il pouvait surtout se consoler en communiquant à Varnhagen ce passage d’une belle lettre qu’il avait reçue de M. Mignet le 1er juillet 1846 :


«… J’ai hâte de vous parler du premier volume du Cosmos, qui m’a été remis de votre part, et où vous ayez si admirablement montré, pour me servir d’une de vos belles expressions, « l’ordre dans l’univers et la magnificence dans l’ordre. » Je l’ai lu avec le plaisir le plus vif et le plus profitable. C’est une exposition, pleine d’enchaînement et de grandeur, des phénomènes et des lois de l’univers, depuis ces lointaines nébuleuses d’où la lumière n’arrive à nous qu’après deux millions d’années jusqu’aux révolutions qui ont présidé à l’organisation actuelle de notre planète, et ont permis à l’homme de paraître, de vivre et de dominer à sa surface. Pour tracer cet immense tableau dans sa féconde variété et sa majestueuse harmonie, il fallait, comme vous, posséder fortement toutes les sciences, avoir vu la nature sous ses aspects les plus divers et l’aimer profondément, unir enfin une imagination poétique à une intelligence sûre et vaste. Achevez vite ce bel ouvrage pour votre gloire et notre instruction. »


Comment ces lettres de M. Mignet, du prince de Metternich, d’autres encore, se trouvent-elles publiées dans la correspondance familière de Humboldt et de Varnhagen d’Ense ? Le lecteur l’a deviné déjà : Varnhagen, nous l’avons dit, observateur et peintre de la société de son temps, était naturellement un grand collectionneur d’autographes. Humboldt, dans les dernières années de sa vie, prenait plaisir à enrichir la collection de son ami. Recevait-il une lettre signée d’un nom glorieux ou simplement de quelque personnage mêlé aux choses publiques, il l’envoyait à Varnhagen. Quelques-unes de ces lettres sont curieuses, la plupart sont insignifiantes. Parmi les lettres qui méritaient d’être conservées, nous signalerons d’abord celles de Mme la duchesse d’Orléans. Il y en a quatre, les trois premières en français, la dernière en allemand. Les premières sont de simples billets, mais où se révèle l’âme la plus noble, où brille l’esprit le plus dévoué à tout ce qui est l’honneur de notre nature ; celle qui les écrivit habitait encore Neuilly, et elle priait M. de Humboldt de lui servir de cicérone dans les galeries de Versailles. La dernière page, tracée en langue allemande, est datée d’Eisenach 1849. L’auguste princesse y remercie l’auteur du Cosmos de l’envoi de son second volume, dont la traduction française avait paru en 1848. « Les cœurs, dit-elle, éprouvés par les vicissitudes de la vie, les esprits affligés par le désordre des affaires de ce monde, saluent un tel livre comme une source rafraîchissante. » Elle le remercie surtout de sa fidélité à des souvenirs récens encore et déjà si éloignés, elle le remercie de ses bonnes paroles, de ses réflexions si sages sur les illusions des peuples, de ses encouragemens virils à la patience. « A mon dernier voyage en Angleterre, dit-elle en terminant, le roi s’est beaucoup informé auprès de moi de la santé de votre excellence, et la reine a pris beaucoup d’intérêt aux nouvelles que j’ai pu lui donner de vous. Ils se rappellent tous deux avec plaisir les visites fréquentes que vous leur faisiez à Paris. Mes fils désirent que je les recommande à votre souvenir, et j’espère, moi aussi, que de temps en temps vous vous souviendrez de moi. »

Entre tant de lettres recueillies un peu au hasard par Mlle Assing et publiées pêle-mêle, il est naturel que nous recherchions de préférence celles dont les signataires appartiennent à notre histoire. J’aperçois les noms de M. Guizot et de M. Thiers. M. de Humboldt, qui publiait alors l’édition complète des œuvres de son frère Guillaume, venait d’en envoyer deux volumes à M. Guizot, et celui-ci lui adresse ses remerciemens. La lettre est datée de Londres, où M. Guizot représentait la France comme ambassadeur (août 1840). J’y trouve quelques paroles curieuses sur l’absence de la vraie conversation dans les salons anglais, et un vif sentiment de la grandeur de la Prusse, qui s’éveillait alors aux idées libérales et attirait l’attention de l’Europe : « J’envie au baron de Bulow le plaisir de vous voir. Je regrette infiniment sa société à Londres. La conversation, la vraie conversation, nourrie et libre, est fort rare ici. La sienne me manquera beaucoup. Je voudrais bien aller quelque jour vous faire une visite chez vous, voir de près votre pays, celui de tous où l’esprit humain joue le plus grand rôle, et son nouveau roi, digne, me dit-on, d’un tel pays. » Les deux billets de M. Thiers sont de simples lettres de recommandation adressées à M. de Humboldt, la première en faveur de l’un de nos collaborateurs et amis, qui a laissé ici de bien vifs regrets, M. Alexandre Thomas « jeune Français plein de talent, de connaissances et de curiosité ; » la seconde pour M. Duvergier de Hauranne, qui se disposait, en 1857, à visiter l’Allemagne avec son fils. « Vous connaissez trop bien notre pays, écrit M. Thiers, pour que j’aie besoin de vous dire quel rôle considérable et toujours honorable M. Duvergier de Hauranne a joué dans nos assemblées, où il a été toujours fidèle à la cause de la liberté raisonnable, et non-seulement fidèle, mais singulièrement utile. Aujourd’hui, rentré dans la retraite et livré à l’étude, il va voir votre excellent pays, et j’ai pensé que je ne pouvais mieux faire que le recommander à votre bienveillance. Ce sera pour son jeune fils un souvenir impérissable que d’avoir vu le savant illustre qui honore le plus notre siècle… »

Citons encore une lettre qui se rapporte à notre histoire politique ; celle-là nous reporte en 1839, au milieu de cette émeute parlementaire qui fit tant de bruit sous le règne de Louis-Philippe. M. le comte Bresson, dont la fin devait être si tragique, était alors ministre de France à Berlin. Le 6 février 1839, adressant à M. de Humboldt un numéro du Journal des Débats qui contenait un article sur ses travaux, M. Bresson lui donnait des nouvelles de Paris, et appréciait la situation de l’Europe. On a beaucoup parlé de la coalition ; il est curieux de voir l’effet qu’elle produisait à distance. Il paraît qu’à Berlin cet incident de la vie parlementaire rappelait déjà les commotions de 1791, et que les amis de M. Guizot avaient l’air de girondins en herbe. Lorsque Humboldt envoie cette page à Varnhagen avec une douzaine de billets signés de noms bien autrement célèbres, il la signale entre toutes comme un document à part.


«… Hélas ! oui (lui écrivait M. Bresson), nous verrons bien des choses, si Dieu nous prête vie ; mais qu’il fasse que nous ne revoyions plus celles qui ont déjà passé sur notre siècle ! La coalition y travaille cependant de toutes ses forces en sapant le pouvoir royal. C’est un accès de démence qui rappelle 1791. Ce sont des girondins en herbe que nous aurions aimés, et ils seraient les premières victimes englouties sous l’édifice qu’ils ébranlent. Est-il donc nécessaire de faire un grand effort de raison pour voir clairement que le roi est le ciment de toutes choses, qu’il nous tient suspendus sur le chaos, et que, lui de moins ou lui de plus, la situation change de fond en comble ? En conscience, le danger vient-il de lui aujourd’hui ? Et un ordre de choses si péniblement acquis, si laborieusement établi, sera-t-il sacrifié à la rancune de quelques hommes ou à quelques vaines théories inapplicables en France, bonnes tout au plus en Angleterre »où elles sont consacrées par les âges, et, ce qui vaut mieux encore, administrées par les seules classes éclairées et supérieures ?

« Voici les adieux, les derniers, de M. de Talleyrand, à Fontainebleau, le 2 juin 1837 : « Adieu, mon cher Bresson ; restez à Berlin aussi longtemps que possible ; vous êtes bien, ne cherchez pas le mieux. Il y aura bien du mouvement dans le monde ; vous êtes jeune, vous le verrez. » Je vous cite ces paroles parce qu’elles rentrent dans l’esprit de votre billet, dont je vous remercie encore, et qui devient pour moi un titre de famille. »


On peut enfin détacher de ce recueil un dernier épisode relatif à nos affaires de France ; ce sont les lettres d’Arago qui nous le fournissent. Personne n’ignore l’affection étroite, l’intime communauté de sentimens et d’études qui unissait le savant prussien et l’astronome français. Humboldt, conservateur facilement alarmé dans ses entretiens avec le comte Bresson, était volontiers avec Arago un homme de mouvement hasardeux. Il venait de lui dédier en 1834 son Examen de l’histoire de la géographie au quinzième siècle, il devait écrire vingt ans plus tard une introduction générale à l’édition complète de ses œuvres, mais ce n’était pas seulement l’enthousiasme de la science qui cimentait leur amitié ; je suis aussi libéral que mon ami Arago, disait Humboldt avant 1848. Il l’était au moins dans ses entretiens intimes avec lui, sauf à tenir un langage tout différent à l’ambassadeur de France. Était-ce duplicité ? Non, certes ; c’était simplement le travail multiple d’un esprit accoutumé à embrasser tous les aspects des choses. Sincère dans son libéralisme, il était sincère aussi dans ses appréhensions. On comprendra qu’à un tel homme Arago ait pu écrire ces lignes tout au moins singulières sous sa plume en 1834 : « J’apprends avec chagrin que tu n’es pas content de ta santé. La mienne est détestable, et je m’en inquiète peu. Tout ce que je vois journellement dans ce bas monde de bassesse, de servilité, d’ignobles passions, me fait envisager avec sang-froid les événemens dont les hommes se préoccupent le plus. » A côté de ces exagérations qui trahissent une injuste colère, une ambition désappointée, il est curieux de placer une lettre écrite quatorze ans plus tard, au milieu des orages de 1848. Le contraste est piquant et instructif. Si la révolution de 1830 avait été pour le savant républicain une source de déceptions, la république de février lui réservait de bien plus cruels déboires. Arago parlait tout à l’heure du dégoût que lui inspiraient les bassesses de 1834, dégoût assez profond pour lui faire envisager la mort avec indifférence ; n’a-t-il pas éprouvé des sentimens bien plus pénibles encore pendant ces trois siècles de pouvoir que lui a donnés la chute de Louis-Philippe ? Ce n’est plus de spleen qu’il est question ici ; il y a quelque chose de navrant dans cette supplique d’un tel homme qui, après de si sérieux services rendus à la société en péril, après tant d’efforts pour maintenir l’ordre, pour sauver la liberté, pour vaincre la démagogie, est obligé de demander grâce à l’opinion des hommes d’élite, non-seulement pour son fils, mais pour lui-même :


« Paris, ce 3 juin 1848.

« Mon cher et illustre ami,

« Mon fils est parti ces jours derniers pour Berlin en qualité de ministre plénipotentiaire. Il est parti animé des meilleurs sentimens, d’idées de paix et de conciliation des plus décidées. Et voilà qu’aujourd’hui votre chargé d’affaires s’est rendu chez notre ministre des affaires étrangères pour lui rendre compte des inquiétudes que la mission de mon fils a excitées dans votre cabinet et parmi la population berlinoise. Me voilà bien récompensé, en vérité, des efforts que j’ai faits, depuis mon arrivée au pouvoir, pour maintenir la concorde entre les deux gouvernemens, pour éloigner tout prétexte de guerre ! A qui persuadera-t-on qu’animé des sentimens dont je fais publiquement profession, j’aurais consenti à laisser investir Emmanuel d’une mission diplomatique importante, s’il avait été en désaccord avec moi, s’il appartenait à une secte socialiste hideuse, au communisme, car, j’ai honte de le dire, les accusations ont été jusque-là ? Au reste, j’en appelle à l’avenir… J’ai la confiance que ma conduite, dans les trois derniers mois (j’ai presque dit dans les trois derniers siècles), ne doit me rien faire perdre dans ton esprit. »


Les autres lettres de nos compatriotes fournies par Humboldt à la collection de Varnhagen ne sont que des billets insignifians que l’éditeur eût bien fait de laisser dans le portefeuille de Varnhagen. Il faut faire exception cependant pour deux lettres encore. L’une a été écrite par Mme Récamier à l’occasion de la mort du prince de Prusse, de ce prince chevaleresque qui l’avait aimée d’un amour si ardent, et qui, pendant de si longues années, conserva obstinément l’espoir d’unir sa destinée à la sienne. Si l’auteur du recueil intitulé Souvenirs et Correspondance tirés des papiers de Mme Récamier eût possédé cette page, il n’aurait pas manqué de l’insérer dans sa collection ; on ne nous pardonnerait pas de l’omettre ici :


« Paris, 28 juillet 1843.

« Je n’ai pas d’expression, monsieur, pour vous dire combien je suis touchée de votre lettre ; vous m’avez épargné le saisissement d’apprendre par les journaux une nouvelle aussi douloureuse qu’imprévue. Quoique bien souffrante et bien affligée, je ne veux pas perdre un moment pour vous en remercier. Vous savez, monsieur, qu’il y avait bien des années que je n’avais vu le prince Auguste, mais je recevais constamment la preuve de son souvenir. C’est à l’époque la plus triste de sa vie que je l’avais connu chez Mme de Staël, où il avait rencontré tant de nobles sympathies. Hélas ! de la réunion si brillante et si agitée du château de Coppet il ne restait que lui ; il ne me reste plus à présent, des souvenirs de ma jeunesse et de tout ce passé de ma vie, que le beau tableau de Corinne, dont le sentiment le plus noble et le plus touchant avait orné ma retraite. Je n’ai pas le courage, monsieur, de prolonger cette lettre et de répondre aux détails si intéressans qui terminent la vôtre ; permettez-moi de ne vous parler aujourd’hui que de ma douleur, de ma reconnaissance et de mon admiration.

« J. RECAMIER. »


L’autre est signée aussi du nom d’une femme, et d’une femme qui a joué un rôle à part dans la société française. On sait avec quelle attention, quel esprit, quelle finesse, Mme la princesse de Liéven a suivi pendant de longues années les vicissitudes politiques de la France. À-t-elle écrit des lettres, des mémoires ? Je l’ignore ; en tout cas, aucune page de ses souvenirs n’a été publiée. La lettre suivante, qu’elle adressait à M. de Humboldt le 8 janvier 1856, aura donc au moins l’attrait des choses rares. Il faudrait la citer d’ailleurs, ne fût-ce que pour l’étrange anecdote qu’elle renferme.


« Paris, le 8 janvier 1850.

« Vous ne m’avez pas oubliée, mon cher baron. Je le sais par deux messages bienveillans que le baron Brockhausen m’a portés de votre part. Je l’ai bien chargé de vous en témoigner ma vive reconnaissance, mais je trouve mieux encore de vous la dire moi-même. Aujourd’hui je la fais servir de passeport à une question que je me permets de vous adresser.

« Vous qui savez tout, pouvez-vous vous souvenir du fait suivant ? L’année 1799 ou 1800, l’empereur Paul imagina de proposer un combat en champ clos, où l’Angleterre, la Russie, l’Autriche, je ne sais pas quelle puissance encore, videraient leurs différends par la personne de leurs premiers ministres, Pitt, Thugut, etc. La rédaction de cette invitation fut confiée à Kotzebue, et l’article inséré dans la Gazette de Hambourg. Voilà le souvenir bien distinct qui me reste. Je n’ai pas rêvé cela. Pouvez-vous compléter cette tradition ? Je ne rencontre personne qui puisse se le rappeler. J’ai pensé que vous pourriez venir en aide à ma mémoire, et j’y tiens, parce qu’on croit que je radote.

« Vraiment Paul Ier n’était pas si fou. Ne trouvez-vous pas notre temps plus fou que celui-là ? Quel chaos ! et pourquoi ?…

« Mon cher baron, je vis ici dans un petit cercle intime de vieux amis qui sont aussi les vôtres, et qui vous conservent un bien bon souvenir. Quel plaisir nous aurions à vous y voir, et oublier ensemble les tristesses du jour ! Ah ! que les hommes et les choses valaient mieux jadis ! Est-ce un propos de vieille femme que je vous tiens ? »


Mlle Assing ne s’est pas donné la peine de rechercher quelle fut la réponse de Humboldt à cette singulière question. Elle publie ce qui lui tombe sous la main, et passe d’une missive à une autre sans plus se soucier du lecteur ébahi. Tirez-vous de là comme vous pourrez. Continuons donc de faire notre choix dans son portefeuille, et ne lui demandons pas ce qu’elle ne veut ou ne peut nous donner. Il est encore plus d’un nom illustre parmi les signataires des lettres que Humboldt a fournies à Varnhagen, rois et grands-ducs, souverains de la science et de la poésie. À côté d’une lettre de Christian VIII, roi de Danemark, vous en trouverez une du poète italien Manzoni. Le célèbre astronome John Herschel, le grand ministre sir Robert Peel, l’historien américain William Prescott, le poète Ruckert, tiennent dignement leur place à côté du grand-duc de Saxe-Weimar, du grand-duc de Toscane Léopold et du roi de Prusse Frédéric-Guillaume IV. Si vous ne cherchez que des signatures célèbres, vous êtes servi à souhait ; voulez-vous une anecdote piquante, un trait de mœurs, un signe des temps, un commentaire inattendu de l’histoire qui se fait sous nos yeux, ou bien quelque grande pensée échappée d’un noble esprit, et rendue au hasard de la plume, adressez-vous ailleurs. Ce sont des signatures, non des lettres, que Humboldt envoyait à Varnhagen.

Ce n’est point, à vrai dire, sur la publication de ces autographes que Mlle Ludmila Assing a le plus compté. Il faut bien arriver enfin aux confidences secrètes d’Alexandre de Humboldt sur la cour de Berlin. Il serait difficile, je l’avoue, de toucher à ces délicates questions, si encore une fois on n’était convaincu que l’auteur du Cosmos n’eût point autorisé la divulgation de ces commérages. À quoi bon faire savoir au monde que Humboldt, comblé de bontés par Frédéric-Guillaume IV, admis dans l’intimité de la famille royale, allait se moquer de ses bienfaiteurs chez un vieux diplomate retraité qui enrageait de ne plus jouer un rôle ? A quoi bon révéler ce qu’on a nommé la hardiesse de ses opinions religieuses, la franchise de ses sentimens politiques ? Nous ne sommes plus libres cependant d’éviter ce sujet : puisque des documens, quels qu’ils soient, sur un homme de ce mérite et de cette renommée ont été communiqués au public, il faut bien les apprécier. Voyons donc chez Alexandre de Humboldt le philosophe religieux et le penseur politique, ou du moins ce qu’en peut montrer la publication de Mlle Assing.

Que Humboldt fût l’ennemi des piétistes de Berlin, je le comprends sans peine. Il était sournoisement attaqué par la Gazette de la Croix, on redoutait son intimité avec le roi, on s’efforçait de le perdre ; il se défendait vigoureusement, quoi de plus naturel ? Il se défendait par sa gloire, par ses travaux ; il se défendait aussi par son sourire sarcastique et sa parole acérée. Dans tout cela, je ne vois absolument rien qui mérite le moindre blâme, qui puisse causer la plus légère surprise. Livrons-lui donc les Stahl et tutti quanti ; mais comment lui pardonner tant de sarcasmes amers, tant de railleries hautaines contre un homme tel que M. le baron de Bunsen, l’un des plus grands esprits de notre époque, âme aussi ardemment libérale que profondément religieuse. M. de Bunsen, je ne crains pas de le dire, est dans l’ordre de la foi et des hautes vérités de l’esprit ce qu’a été Alexandre de Humboldt lui-même dans l’ordre de la science et des vérités naturelles. Il embrasse en ses travaux immenses le cosmos spirituel et moral, comme Humboldt le cosmos physique. Quand on songe à ses recherches sur la civilisation égyptienne, sur la Bible, sur la primitive église, quand on se rappelle cette grande philosophie pratique intitulée Dieu dans l’Histoire, on peut appliquer à ce magnifique ensemble les belles paroles qu’a inspirées à M. Mignet le vaste tableau du monde matériel tracé par le savant berlinois : « C’est une exposition, pleine d’enchaînement et de grandeur, des phénomènes et des lois de l’univers, depuis les plus lointaines nébuleuses jusqu’aux révolutions qui ont présidé à l’organisation actuelle de notre planète… » Donnez à ces expressions un sens figuré, un sens mystique, si je puis parler ainsi, et voyez si elles ne caractérisent point avec une parfaite exactitude l’encyclopédie religieuse de M. de Bunsen. Était-ce donc l’inspiration religieuse elle-même, le sentiment du divin, ce tout de l’homme, pour parler comme Bossuet, que Humbold poursuivait de ses sarcasmes ? Des fanatiques l’ont accusé d’athéisme ; mais il a repoussé cette accusation avec force, lorsque, dans la traduction française de son Cosmos, il proclame la supériorité de la philosophie sur les sciences physiques. Il reproduit encore cette déclaration de principes dans les lettres que nous avons sous les yeux, et il l’oppose hautement aux attaques de la Revue de Westminster. « La physique, dit-il, comme l’indique son nom même, se borne à expliquer les phénomènes du monde naturel par les propriétés de la matière ; le dernier but des sciences expérimentales est donc de remonter à l’existence des lois, et de les généraliser progressivement. Tout ce qui est au-delà n’est pas du domaine de la physique du monde, et appartient à un autre genre de spéculations plus élevées. » Non, certes, un tel contemplateur de l’univers ne pouvait nier la cause intelligente et libre, mais n’éprouvait-il pas contre la religion de l’Évangile une espèce d’antipathie bien peu digne d’une intelligence supérieure ? Il méconnaissait sans cesse l’affinité du libéralisme véritable et de la pensée chrétienne. Toutes les œuvres qu’inspire l’esprit évangélique lui inspirent des plaisanteries équivoques. À propos des théologiens de son temps, il porte les jugemens les plus singuliers : Schleiermacher, cette âme pieuse et profonde, exaltée tour à tour et déchirée par tant de combats intérieurs, ce Pascal du protestantisme germanique au XIXe siècle, n’est pour lui qu’un prêtre astucieux, adoptant en apparence toutes les formes des mythes chrétiens et s’accommodant tout bas avec les hommes qui pensent d’une autre manière. Ses éloges ne sont pas moins étranges que ses blâmes. S’il parle de l’auteur de la Vie de Jésus, il dira simplement : « La seule chose qui m’ait déplu chez Strauss, c’est sa légèreté en fait d’histoire naturelle. » Je ne sais quelles légèretés scientifiques Humboldt peut reprocher à M. Strauss ; quant aux légèretés théologiques et philosophiques de Humboldt, M. Strauss lui-même en serait choqué. Pour qui sait lire au fond des cœurs, il est impossible de méconnaître un sentiment religieux chez M. Strauss ; une noble inquiétude anime tous ses travaux, et il essaie de relever à sa façon ce qu’il croit avoir renversé par la critique. Rien de tel chez Humboldt, au moins dans cette correspondance. Sa contemplation du Cosmos ne lui a pas enseigné le respect des choses de l’âme. Il est froid, il est sec, il est dur. J’oserai dire que le mot impiété, dans le sens antique et éternel, doit être appliqué ici ; Virgile aurait trouvé de l’impiété dans ces lettres. Un jour, accusé d’irréligion par les paysans de ses contrées natales, David Strauss, s’adressant à ces braves gens, leur ouvrit son cœur. Ce discours aux vignerons de Steinheim pourrait se résumer ainsi : « Mes amis, je suis théologien. Mon devoir est de chercher la vérité sur les choses divines. Ma tâche, hélas ! est plus rude que la vôtre. J’ai des doutes, je suis déchiré par bien des tourmens intérieurs, je souffre, je souffrirai, mais je ne suis point un impie. » Qu’il y a loin de ces touchantes paroles aux sèches railleries du savant ! Un jour Humboldt reçoit des États-Unis une lettre naïve, cordiale, dont l’auteur, un protestant, un simple membre de la grande communauté chrétienne (rien ne fait croire que ce soit un pasteur), lui parle avec effusion de la douceur de l’Évangile, de la tendresse infinie du Christ, et essaie de l’amener aux pieds du divin maître. Humboldt veut bien trouver une certaine bonhomie dans cette lettre, puis il écrit au bas : Tentative de conversion venue de l’état de l’Ohio, et il l’envoie à Varnhagen pour sa collection de curiosités. Je me suis rappelé en lisant cela ces paroles de M. Sainte-Beuve : « Prenez les plus grands des modernes anti-chrétiens, Frédéric, Laplace, Gœthe ; quiconque a méconnu complètement Jésus-Christ, regardez-y bien, dans l’esprit ou dans le cœur il lui a manqué quelque chose. »

Si quelque chose n’avait pas manqué à Humboldt, il eût été plus franc dans sa conduite publique et plus digne dans l’expression de sa pensée. En revanche cet ennemi du christianisme n’en savait pas moins être bon courtisan. Il y a quelques années, un écrivain français traça la biographie de l’illustre frère de l’auteur du Cosmos, de celui qui couronna sa noble carrière politique par de si admirables travaux sur la philologie comparée : plein de respect pour une telle mémoire, plein de respect aussi pour l’homme qui en était le gardien le plus autorisé, l’écrivain dont je parle, avant de publier cette biographie de Guillaume de Humboldt, s’empressa de la soumettre à son frère Alexandre. Or, à une certaine époque de sa vie, Guillaume de Humboldt avait professé un stoïcisme austère, un stoïcisme très noble, très pur, mais sans mélange d’idées chrétiennes, et son biographe avait dû marquer ce point avec précision. Il n’y avait ni blâme ni éloge sous sa plume ; dessinant un portrait, il tâchait de n’oublier aucun des signes de la physionomie. Alexandre de Humboldt se récria vivement ; cette impartialité si peu diplomatique lui parut pleine de périls. Que penserait le roi ? que dirait la cour ? N’était-ce pas fournir une arme à ses ennemis ? En un mot, il demandait avec instance que ce passage fût atténué. L’écrivain se rendit à son désir, croyant y voir quelque chose de respectable, soit que ce fût simplement la faiblesse d’un vieillard, soit qu’il y eût là un sentiment exagéré de sollicitude pour la mémoire d’un frère ; il se demande aujourd’hui, non sans tristesse, s’il n’est pas venu en aide à la timidité d’un courtisan.

C’est aussi cette timidité d’esprit, je ne voudrais pas dire cette duplicité, qui frappe péniblement dans les lettres politiques où quelques personnes ont cru voir un signe de hardiesse. En plusieurs occasions, Alexandre de Humboldt a défendu efficacement des écrivains libéraux ; il a protégé Freiligrath, Robert Prutz, le polonais Mieroslawski, il a pris hautement parti pour les sept professeurs de Gœttingue destitués par le roi de Hanovre Ernest-Auguste, et il a contribué à faire appeler Jacob et Wilhelm Grimm à l’université de Berlin. Ce sont là des titres que nous sommes heureux de proclamer ; mais pourquoi cette autorité morale que possédait Humboldt ne s’exerçait-elle pas plus souvent ? Certes il ne s’agit pas de répéter contre l’auteur du Cosmos les reproches qu’on adressait autrefois à l’auteur de Faust ; Humboldt n’est pas plus responsable de la politique du roi de Prusse que Gœthe ne l’était des idées et des sentimens du grand-duc de Weimar. Voyez pourtant la différence des procédés : Gœthe a pu être indifférent à bien des choses saintes, il a pu écarter de lui bien des émotions auxquelles une grande imagination se soustrait rarement ; jamais du moins il n’a tenu deux langages ; il disait tout ce qu’il pensait, et lorsqu’il parlait du grand-duc Charles-Auguste dans les lettres sans nombre qu’il adressait à ses amis, il n’en parlait pas autrement que si Charles-Auguste eût été là. « Monsieur Gœthe, vous êtes un homme, » lui dit Napoléon à Iéna en 1806. Humboldt, sauf en de rares circonstances, n’ose combattre les fausses idées du roi ou le soutenir dans ses défaillances ; à peine sorti du château, il se venge de sa propre faiblesse en allant se moquer du roi chez Varnhagen d’Ense.


« J’ai reçu, dit Varnhagen, une nouvelle visite de Humboldt. Il m’a dit tout ce qu’il avait sur le cœur. Il fait ce qu’il peut, mais il ne peut pas grand’chose, et un homme de soixante-quatorze ans est toujours un homme de soixante-quatorze ans. Lui-même fit allusion à son âge d’une façon significative. Ses occupations multipliées l’écrasent, mais il ne saurait se décider à s’en défaire ; la cour et le monde sont pour lui comme un manoir familier où l’on a pris l’habitude de passer ses soirées et d’aller boire sa chope. — Le roi, disait-il, n’est occupé que de ses fantaisies, et la plupart de ces fantaisies ont pour objet des choses spirituelles, ecclésiastiques, service divin, constructions d’églises, missions, etc. Les intérêts de la terre le touchent fort peu. La mort de Louis-Philippe amènera-t-elle une crise ? Qu’arrivera-t-il lorsque Metternich quittera ce monde ? Qu’avons-nous à attendre de la Russie ? Tout cela le laisse indifférent, c’est à peine s’il y pense. Quiconque sait devenir son favori et l’occuper des sujets qui lui plaisent est maître du jeu. Bunsen, Radowitz et Canitz occupent la plus haute place dans son esprit, Stolberg ne vient qu’en seconde ligne. Avec cela, des distractions sans nombre et des négligences inouïes. Rückert avait envoyé de jolies poésies à la reine à l’occasion du rétablissement de sa santé ; on les trouva les plus charmantes du monde, mais l’idée ne vint pas qu’il était convenable de ré pondre à cette offrande par une parole de remerciement ; enfin, bien tard, la reine en eut l’inspiration : on fit appeler Rückert, mais il y avait trois semaines qu’il était parti en voyage ! Le roi voit Schelling à peine une fois dans l’année ; depuis qu’il le possède à Berlin, il s’inquiète fort peu de lui. Steffens aussi, qu’il aime cependant, est rarement invité. Reumont fait en ce moment une petite exception ; il a quelque part aux faveurs dont jouissent Bunsen et le comte de Bruhl… Bunsen n’a pas gagné en bon sens : il a proposé au roi d’acheter la Californie, d’y envoyer des missionnaires, etc. Il patrone ouvertement les entreprises de Mme d’Helfert ; il voulait envoyer un de ses fils avec elle, et lui donner de sa bourse douze mille livres sterling pour fonder des colonies, établir des missions, mais il retira son offre quand il vit que les sympathies du roi étaient fort incertaines. Mme d’Helfert n’a reçu que dix mille thalers du roi, le ministre Rother a fait échouer la suite de ses projets ; il a été obligé toutefois d’envoyer deux agens chargés de faire un rapport sur l’état des possessions de Mme d’Helfert dans les Indes-Orientales. On avait voulu aussi que le roi prît part à des établissemens coloniaux dans le Texas, toujours avec des intentions de propagande religieuse. Humboldt avait adressé d’énergiques avertissemens à Bunsen, il lui recommandait d’agir sur Eichhorn, de l’engager à se mettre sur ses gardes, il le priait de songer à la haine qu’excitait la politique de cet homme, et qui retombait sur le roi ; quand il le vit ici, il lui parla directement dans le même sens et s’efforça de le toucher, mais Bunsen, qui venait de s’entretenir avec lui sur l’Égypte deux heures durant avec l’intérêt le plus vif, ne répondit pas une syllabe, prit son chapeau et sortit. Humboldt croit qu’il est assez vain pour accepter ici un ministère. Il me semble que Humboldt a trop de relations avec Bunsen et qu’il le traite trop amicalement. — La reine, dit Humboldt, n’a pas de préférences catholiques, elle est au contraire archi-protestante et encore plus zélée dans sa foi que le roi lui-même ; c’est elle qui le pousse toujours plus avant dans cette direction, et elle aurait bien plus d’influence encore, si elle s’entendait mieux aux affaires. »


Certes, nous n’avons jamais eu de sympathie pour les personnages politiques que Humboldt accable de ses moqueries ; ce sont en réalité les adversaires des idées libérales qu’il appelle fanatiques, imbéciles, cafards, ruminans, Polignac lymphatiques, mastodontes berlinois, momies en service extraordinaire, mais encore cette violence de langage est-elle assez étrange dans la défense d’une cause qui a tant de bons argumens à son service : aussi se demande-t-on parfois si c’est bien la cause de la liberté qui passionnait ainsi le vieux savant. Au souci de l’intérêt général ne se mêlait-il pas une préoccupation toute personnelle ? Plus on interroge ce recueil de lettres, plus on se persuade que dans les vingt-cinq dernières années de sa vie Alexandre de Humboldt s’occupait surtout d’Alexandre de Humboldt. Ces ennemis de la liberté, que nous avons combattus ici, choquaient sans doute en maintes rencontres les principes de l’ami de Varnhagen ; mais c’étaient en même temps des hommes qui le gênaient à la cour, qui lui prenaient sa place, qui lui disputaient la faveur du roi, qui ne s’effaçaient pas assez complètement devant sa gloire. J’aperçois bien de la vanité dans ces colères ; l’intérêt de notre cause n’a-t-il pas servi de masque à de très petites passions ?

Cette conjecture ne paraît que trop fondée, lorsqu’on voit depuis vingt-cinq ans les personnages les plus considérables, les esprits les plus dignes de respect, non-seulement en Allemagne, mais en France et en Angleterre, princes, ministres, écrivains, persiflés par Humboldt. Entre toutes les personnes éminentes dont il est question dans ces lettres, une seule peut-être, la princesse Hélène, duchesse d’Orléans, a trouvé grâce devant celui qui s’appelait lui-même le Vieux de la Montagne. Plusieurs billets datés de 1836, et les notes que Varnhagen y a jointes, peignent bien l’émotion produite dans les cours du Nord par le voyage des princes français en Prusse ; on pressent déjà, en lisant ces notes, quelle sera l’attitude embarrassée de la cour de Berlin, quand la princesse Hélène de Mecklembourg prendra congé de son oncle Frédéric-Guillaume III pour aller épouser le duc d’Orléans. Le 17 mai 1837, Humboldt écrivait à Varnhagen : « La princesse Hélène a triomphé encore hier de maintes résistances brutales par sa grâce charmante et la supériorité de son esprit. C’était chose plaisante que de voir certaines personnes s’efforcer de prendre un air grave, digne, et… bête. Ce qui me cause surtout une vive joie, c’est qu’elle part pour son nouveau pays avec la plus grande sérénité d’âme. » Le constant témoignage rendu par Humboldt à la duchesse Hélène est pour lui un titre qui efface bien des fautes ; mais s’il a respecté cette noble figure, combien de fois n’a-t-il pas sacrifié toutes les convenances pour satisfaire une vanité insatiable ! Le prince Albert, qui a loué le Cosmos pourtant, mais qui peut-être ne l’a pas loué comme l’auteur l’aurait voulu, n’échappe point à la raillerie. Les éloges mêmes qu’il a donnés à Humboldt se retourneront contre lui, transformés en sarcasmes. Pourquoi a-t-il parlé des terrasses étoilées splendidement décrites par Humboldt ? Il ne sera plus pour Humboldt que l’homme aux terrasses étoilées, comme Oronte est l’homme au sonnet. Sir Robert Peel, avec sa figure hollandaise, est un esprit à vues étroites et vain beaucoup plus qu’ambitieux. Lord Aberdeen a beau garder obstinément un majestueux silence, il ne persuade pas aux gens qu’il puisse parler en homme d’esprit. M. de Canitz, un politique libéral, un ami de Varnhagen, est appelé archiaristocrate, archithéologien, et enfin archifrançais. Pour couronner ces aménités, Humboldt ajoute qu’il est sot et bête. Le baron de Stein, un des héros du patriotisme allemand, est représenté comme un homme sans caractère et sans principes. Un autre héros de 1813, le général Gneisenau, vénéré de toute l’Allemagne pour l’élévation de ses idées et la constance de son âme, est qualifié d’esprit frivole. Maurice Arndt, le vétéran de la poésie nationale, est un personnage à peu près nul qui ne doit sa renommée qu’aux circonstances. Edgar Quinet est traité d’écrivain venimeux, parce que, dans ses belles pages sur la littérature allemande, il a marqué en traits profonds l’impassibilité olympienne de Gœthe !

Une infatuation sans bornes, une vanité insatiable, voilà ce qui éclate à tout instant sous la fausse bonhomie de cette correspondance intime. Humboldt avait réussi même à souffler ses rancunes à Varnhagen ; il semble qu’il prît plaisir à irriter les blessures du diplomate disgracié. Comment ne pense-t-on pas, lui disait-il sans cesse, à utiliser un homme tel que vous ? Cruelle flatterie qui faisait saigner la plaie toujours ouverte. Il s’amusait parfois à lui signaler des ennemis qui ne se croyaient pas si terribles. Dans une de ses lettres à Varnhagen, en date du 10 juillet 1854, je trouve des paroles singulièrement énigmatiques dont je crois avoir pénétré le sens. Après quelques invectives contre la lâche méchanceté du parti que représente à Berlin la Gazette de la Croix, Humboldt ajoute : « Je me suis également tenu sur une constante réserve vis-à-vis de la Revue des Deux Mondes, qui est rédigée avec esprit et perfidie. Parce que l’on hait simultanément deux choses, cela ne fait pas qu’on les haïsse pour les mêmes motifs… » Nous nous sommes empressé de consulter les livraisons de la Revue qui ont précédé cette explosion de colère ; qu’avons-nous trouvé ? Un article sur la vie et les écrits de Varnhagen d’Ense, article très bienveillant, très sympathique, mais qui ne plaçait pas Varnhagen au rang de Gœthe et de Schiller. C’était à la veille de la guerre de Crimée ; l’auteur de l’article, après avoir félicité Varnhagen de ses curieux tableaux de la société allemande sous la révolution et l’empire, l’engageait à ne pas multiplier ses peintures de 1813, à ne pas réveiller les haines d’une époque disparue, à réunir plutôt l’Allemagne et la France contre l’ennemi commun, c’est-à-dire contre la Russie, qui, gouvernée alors par un chef ambitieux, menaçait en Orient la liberté de l’Europe. Ce simple conseil, si naturel à cette date, efface à ses yeux tous les éloges qu’on vient de prodiguer à son ami. Ces pages, trop bienveillantes peut-être, sont une œuvre perfide ; il l’affirme, il s’efforce de le croire et de le persuader à Varnhagen. Pauvre esprit supérieur, si grand dans le domaine de la science, si petit dans ce déshabillé de la vie intime indiscrètement dévoilée à nos regards !

Ce qui est assez remarquable, c’est que la raillerie de Humboldt est prétentieuse et pesante ; rien de plus entortillé que ses sarcasmes. Comment reconnaître ici l’homme qui a écrit le second volume du Cosmos ? Comment retrouver dans ces vulgaires épigrammes si péniblement contournées la plume qui a rédigé les notes de ce grand livre, ces notes si vives, si lumineuses, où se déploie avec tant d’aisance l’érudition littéraire la plus riche, où brille un si vif sentiment de l’antique poésie ? Quand on voit ce puissant esprit céder à des passions misérables et y compromettre son talent, il est impossible de ne pas se rappeler le jugement que Schiller portait sur lui il y a plus d’un demi-siècle : « Je crains, écrivait le noble poète à son ami Koerner le 6 août 1797, je crains que malgré tous ses talens et son infatigable activité, il ne produise jamais rien de grand dans sa science. Il y a chez lui une sécheresse de sentiment qui, pour les sujets qu’il traite, est le pire des défauts. C’est un esprit nu et tranchant qui prétend insolemment avoir mesuré la nature (la nature incommensurable, la nature toujours vénérable et insondable sur tous les points), et qui, avec une outrecuidance qui me passe, prend pour mesure ses formules, c’est-à-dire le plus souvent des mots vides de sens, et constamment au moins des conceptions étroites. En un mot, il me fait l’effet d’un organe trop grossier et d’un esprit trop borné pour le sujet qui l’occupe. Il n’a point d’imagination, il lui manque donc, à mon avis, la faculté la plus nécessaire pour sa science, — car il faut que la nature soit observée et sentie dans ses manifestations les plus particulières comme dans ses lois les plus hautes. Alexandre impose à bien des gens et gagne beaucoup en général à être comparé avec son frère, parce qu’il sait se faire valoir. Pour moi, au point de vue du mérite absolu, il m’est impossible de les mettre en balance ; Guillaume à mes yeux est bien autrement digne de respect. » Certes, quand Schiller a prédit qu’Alexandre de Humboldt ne ferait jamais rien de grand dans sa science, il s’est trompé et gravement trompé ; qui oserait affirmer pourtant aujourd’hui que la première impression du poète fût absolument fausse ?

Je serais curieux de savoir si Mlle Ludmila Assing est satisfaite du succès de sa publication. À Berlin, par toute la Prusse, dans l’Allemagne entière, le scandale a été grand. Il y a bien des lecteurs irrités, il y en a qui se frottent les mains, il en est d’autres qui ont ressenti une affliction sincère. C’est de ce côté que sont nos sympathies. Un des symptômes les plus significatifs de l’effet que ce livre a produit, c’est la joie triomphante de la Gazette de la Croix. « Il est donc enfin démasqué ! » s’écrient les ténébreux docteurs du méthodisme. Un autre symptôme encore, c’est le contentement peu dissimulé des feuilles autrichiennes. « La voilà, disent-ils, cette Prusse si fière, si dédaigneuse, qui se prétend la tête de l’Allemagne, la voilà peinte et jugée par l’homme qui la connaissait le mieux ! » Elles s’en réjouissent comme d’un échec à la gloire de Humboldt, comme d’un échec aussi au prestige libéral de la Prusse. Les organes prussiens ont répondu à l’Autriche : « La publication même dont vous vous armez contre nous prouve la vitalité de l’esprit libéral dans notre pays. Ce livre, si hostile à la Prusse, si injurieux pour la société berlinoise, c’est à Berlin qu’il a été prépare, et la personne qui en a rassemblé les pages n’a pas cru devoir quitter la ville ; malgré tant de moqueries contre le roi, aujourd’hui malade et mourant, contre sa famille, ses amis, ses confidens, ses ministres, c’est à Berlin que l’ouvrage s’est librement répandu par milliers d’exemplaires avant d’inonder l’Allemagne. » Ces réflexions suffisent en effet à protéger l’honneur de la Prusse ; quant à l’honneur du savant illustre, du dernier survivant de la grande génération allemande, il n’y a qu’une réponse à faire, et nous l’avons formulée d’avance en disant : non, ces lettres n’étaient pas destinées à voir le jour. Ce sont des boutades, des accès d’humeur, des cris incohérens, tout au plus sent-ce des notes d’où l’art ingénieux de Varnhagen aurait pu extraire quelques pages sans compromettre la renommée de son ami. Qui peut se vanter de n’avoir jamais laissé échapper une parole dont la publication solennelle le couvrirait de confusion et le remplirait de douleur ? Si donc nous sommes en droit de prononcer un verdict d’acquittement sur Alexandre de Humboldt, nous sommes obligés de condamner Mlle Ludmila Assing. C’est à cette conclusion que s’est arrêté un critique intelligent et loyal, M. Julien Schmidt, lorsqu’il s’écrie : « Dieu nous préserve d’avoir jamais des nièces qui s’avisent de publier nos lettres à tort et à travers ! »

Pour nous, en ces délicates questions, sommes-nous parvenu à garder la mesure du vrai ? Avons-nous su extraire de ce volume les seules pages qui méritassent d’être conservées ? Avons-nous réussi à montrer les petitesses de l’homme sans diminuer les titres du savant ? Est-il bien clair pour tous que Mlle Assing, sans intention mauvaise, par vanité, par une activité brouillonne, incapable de résister à sa démangeaison d’écrire et de paraître, a failli compromettre le grand nom dont elle a ainsi abusé ? Nous ne voulions rien de plus, notre tâche est finie. Et maintenant oublions ce triste épisode, jetons au feu les deux tiers de ces lettres si maladroitement rassemblées ; surtout, pour effacer les impressions fâcheuses, relisons bien vite le second volume du Cosmos et les Tableaux de la Nature.


SAINT-RENÉ TAILLANDIER.

  1. Voyez, sur la Comtesse d’Ahlefeldt, la Revue du 15 avril 1858.