Lettres juives (éd. Paupie 1754)/Tome 2

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A sa majesté postiche Théodore I, roi de corse.[modifier]

A SA MAJESTE POSTICHE THEODORE I, ROI DE CORSE.


SIRE,

Votre Majesté me permettra-t’elle[sic] de lui offrir la Traduction du second Volume des Lettres Juives ? Je sçais qu’en ayant dédié le premier à un garçon libraire, vous trouverez peut-être extraordinaire que je mette un nom aussi auguste que le vôtre à la tête de celui-ci. Mais si vous vous rappelez, SIRE, qu’avant votre arrivée en Corse, vous étiez presque aussi inconnu que lui, vous me pardonnerez mon audace.


Quel malheur pour le peuple Hébraïque qu’il ne vous ait pas pris envie de vous faire roi de Jérusalem ! Vous y auriez réussi sans doute aussi heureusement que dans l’entreprise qui vous rend le maître d’un bien qui appartient légitimement aux Génois. Quelle gloire pour tous les juifs, si vous aviez voulu jouer le personnage du Messie qu’ils attendent : & qu’il eût été heureux pour eux d’avoir à leur tête un aventurier aussi entreprenant que vous ! Peut-être la difficulté d’y réussir vous a-t-elle empêché de prendre ce parti. Vous auriez cependant trouvé dans les juifs d’Amsterdam des ressources considérables. J’ose vous donner, SIRE, un conseil salutaire. Si vous êtes jamais chassé de Corse, faites-vous circoncire, & menez sur les bords du Jourdain un peuple qui n’attend qu’un libérateur. Mais si vous voulez regner sur le cœur des Hébreux, gouvernez-les plus doucement que vous ne faites les Corses. Les Israëlites n’aiment point à être arquebusés, & vous n’obtiendrez rien d’eux par la rigueur.

Il me paroît que vous n’imitez pas mal ceux qui firent la conquête du nouveau monde. Fernand Cortez traita les Mexicains comme vous traitez les Corses. En passant, dans vos voyages, en Espagne, auriez-vous pris le génie de ce général Espagnol ? Souvenez-vous qu’il couvroit ses cruautés du prétexte de la différence de religion. Mais les peuples, chez qui vous commandez actuellement, sont catholiques, apostoliques & Romains. Peut-être imitez-vous le duc d’Albe. En ce cas, vous suivez, SIRE, un mauvais modéle. Il perdit la moitié des Pays-Bas, & sa cruauté n’a pas peu servi à y former la république de Hollande.

Croyez-moi donc, SIRE : Que VOTRE MAJESTE postiche prenne plutôt pour exemple un nombre de grands-hommes remplis de valeur & de fermeté, mais toujours prêts à pardonner. Henri IV, de qui VOTRE MAJESTE est aussi éloignée que S. Crépin l’est du bon Dieu, conquit son royaume, autant par la douceur que par les armes.

En imitant ce héros, vous attirerez après vous tous les cœurs. Les habitans de votre nouvel empire vous chériront, & les étrangers viendront, en foule vous offrir leurs services. Le comte de Bonneval quittera le turban pour venir être général de vos armées. Le baron de Polnitz reprendra le petit collet pour vous servir d’aumônier. Le duc de Riperda, abandonnant les intérêts du roi de Maroc, se chargera du ministère de votre état. Et je puis assurer VOTRE MAJESTE, que si je ne m’étois raccomodé depuis peu de jours avec ma famille, j’eusse accepté avec grand plaisir la place de votre chancelier. Mais vous ne manquerez pas d’illustres personnages pour la remplir ; & je vous promets que j’aurai soin de m’informer de tous les gens qui pourroient mériter cet emploi, & d’en instruire exactement VOTRE MAJESTE.


Je suis avec un profond respect, SIRE, DE VOTRE MAJESTE POSTICHE,

Le très-humble & très obéissant serviteur,

Le traducteur des LETTRES JUIVES.

***

Préface du traducteur.[modifier]

J’ai répondu dans la préface du premier volume, aux invectives que le zèle outré des bigots, défenseurs ardens de quiconque porte capuchon & sandale, leur a fait vomir contre moi. Je leur promis que les moines seroient épargnés dorénavant : & je leur ai tenu parole ; car il n’est fait mention d’eux que par occasion dans les Lettres qui composent ce second volume.


J’ai tâché que la traduction en fût correcte & précise. Je me suis extrêmement appliqué à rendre le véritable sens de mon auteur : & j’ai pris soin de donner un goût original à mon ouvrage ; la plus grande partie des traductions n’offrant aux lecteurs que des écrits informes.

Quelque peine que je me sois donnée pour mériter l’estime & l’approbation du public, les bigots ont toujours tenu ferme. Ils n’ont cessé de crier : Nous avons, ont-ils dit, une plaisante obligation à ce traducteur ! Il nous promet d’épargner nos amis les moines ; il drape nos chères sœurs les religieuses. L’un vaut bien l’autre : & son second volume est aussi digne du feu que le premier. Les plaisanteries de Jacob Brito, sur quelques os & haillons sacrés, que l’avarice a consacrés sous le nom de reliques, les a tout-à-fait révoltés. Ils donneroient le produit que ces pieuses fourberies leur rapportent pendant une année, afin de pouvoir m’accabler au gré de leur haine. Ils répandent partout que je suis un homme sans religion, qu’il faut être ennemi de la divinité pour oser traduire les Lettres Juives ; & pour preuve évidente de leur accusation, ils disent que j’ai tourné en ridicule la vertèbre de S. Christophe, & la dent du prophête Jérémie. Je pourrois me contenter de leur répondre, que lorsqu’on traduit un ouvrage, on est obligé de le donner tel que l’auteur l’a composé, & qu’on n’a jamais fait un procès à ceux qui ont traduit Lucrèce, des opinions de ce philosophe. Mais j’abandonne cette raison ; & je veux bien leur apprendre, quoiqu’ils assurent que je n’ai point de religion, que les Lettres Juives ne contiennent que ce que les Launois, les Mabillons, & autres catholiques sensés disent tous les jours. Je veux enfin qu’il y ait quelques saillies hardies. Ne sont-elles pas pardonnables à un juif ?

Je viens à un autre article : c’est aux critiques vives qu’on a faites sur la cour de Rome. A cela, je n’ai qu’un mot à dire. Qu’on prenne garde qu’Aaron Monceca, tout juif qu’il est, ne parle presque jamais du souverain pontife que comme prince particulier, & maître de Rome. On peut même être bon catholique, & écrire contre les vices & l’avarice d’une cour corrompue. En voici la preuve évidente. Le pape Pie II ne songeant point qu’il parviendroit un jour au souverain pontificat, & ne prenant encore que la qualité d’Enéas Silvius, poëte, écrit dans les termes suivans à son ami Jean Périgal : « Il n’est rien qu’on n’obtienne de la cour de Rome avec de l’argent : l’imposition des mains, les dons du Saint-Esprit, la rémission des péchés, tout s’y vend chèrement. Conservez donc votre or, pour vous en servir au besoin. » _Nihil est, quod absque argento Romana curia non dedat : nam & ipsae manûs impositiones & Spiritûs sancti dona, venduntur ; nec peccatorum venia nisi, nummatis impenditur. Serva igitur aurum, ut cum opus sit praesto requiras_ [1]

Si l’on ne trouve rien d’aussi fort dans les Lettres Juives, je suis prêt d’avouer que j’ai mal fait de les traduire. Que si au contraire, Aaron a été beaucoup plus retenu que Pie II, il faut que les dévots m’accordent qu’il n’a dit que ce que peut dire un bon catholique Romain, puisque je ne crois pas qu’ils osassent soutenir que ce pape n’étoit pas catholique. Et pour peu qu’ils se défissent des préjugés qui les aveuglent, ils verroient que le fond de la religion n’a rien de commun avec les vices des particuliers qui en abusent, & qu’on ne peut assez blâmer. Combien seroit-il heureux qu’à force de reprocher l’ambition & l’avarice à la cour de Rome, on pût venir a bout de la corriger entièrement de ce défaut.

Avant de finir cette préface, je répondrai encore à quelques autres objections. On a reproché à Aaron Monceca de condamner en général tous les jansénistes, parmi lesquels il se trouve de fort honnêtes gens. Ceux qui ont formé cette objection n’ont pas bien examiné cet ouvrage. Ils auroient vu qu’on a distingué les jansénistes en deux classes. Les anciens, dignes de l’estime de tous les honnêtes gens, tels que les Arnauld & les Pascal, les Sacy, sont loués dans vingt endroits. Les pères de l’Oratoire, partisans des sentimens de ces grands-hommes, n’ont jamais été nommés dans ces lettres. Ainsi quand on parle des jansénistes, il faut entendre la secte des convulsionnaires, gens reconnus pour

Fanatiques, malins, dangereux & fripons.

Les jésuites sont piqués qu’on dise que leur société est ambitieuse & redoutable. Mais, en vérité, ne se moqueroient-ils pas eux-mêmes de quelqu’un qui écriroit qu’ils sont humbles, attentifs à fuir la gloire & peu touchés des biens & des grandeurs de ce monde ? N’a-t-on pas avoué que leurs mœurs étoient pures ; qu’ils étoient sçavans, doux, polis, honnêtes-gens même en particulier ? Aaron Monceca en eût voulu dire peut-être davantage mais il craignoit de mentir.

Quelques François, accoutumés à ne louer que leur pays, se sont plaints qu’Aaron Monceca avoit presque autant d’amitié & de passion pour les Hollandois, qu’Arouët de Voltaire pour les Anglois. Cet Hébreu connoissoit le mérite & les vertus de cette nation. Il étoit trop philosophe pour se contraindre, & pour déguiser ses sentimens.

S’il eût trouvé ailleurs les excellentes qualités qu’il a louées chez les Hollandois, il les eût applaudies chez les autres peuples. Sa sincérité lui fait blâmer les pernicieuses maximes des convertisseurs. Heureux ceux qui suivront ses principes ! Ils sont si conformes à la loi naturelle, qu’ils n’ont besoin d’aucune apologie. L’emportement des catholiques outrés lui a donné lieu de louer souvent la douceur & la sagesse du gouvernement Hollandois. Il paroît qu’il aime les nazaréens réformés : & que ce qui avoit occasionné son amitié pour eux, étoit leur fidélité pour leurs princes, & sur tout pour Henri IV, son héros, à qui ils conserverent la couronne, que certains catholiques vouloient lui ravir. J’ajoûterai, en finissant, que si l’on taxe les Lettres Juives d’avoir quelques endroits contraires aux sentimens des catholiques outrés, ces mêmes catholiques outrés seront pourtant obligés d’avouer qu’il seroit à souhaiter que tous les peuples pensassent comme lui sur les préceptes moraux & le respect qu’on doit aux souverains.

Au reste, je tâcherai de mériter dans la traduction des volumes suivans l’empressement que le public a témoigné pour les deux premiers, dont le prompt débit a surpassé mes espérances, & trompé celles de ceux dont le cours de cet ouvrage blesse la cagoterie.


***

Lettres Juives, ou Correspondance Philosophique, Historique & Critique, entre un Juif Voyageur en différents Etats de l’Europe, & ses Correspondans en divers endroits.

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Lettre XXXIII.[modifier]

Aaron Monceca, à Isaac Onis, rabbin à Constantinople.

L’habitude que j’ai contractée avec certains sçavans de ce pays, a tourné entièrement mon esprit du côté de la philosophie. Je contemple avec étonnement cette prodigieuse différence qui se trouve entre un homme & un autre.

J’examine le génie, la science & la pénétration de Descartes ; & je jette ensuite les yeux sur un paysan qui n’a jamais quitté les champs & la campagne ; & qui toujours attaché à son travail, ne s’occupe qu’à bêcher la terre, à boire, à manger. Je trouve plus de distance de son ame à celle d’un philosophe, qu’il n’y en a à celle d’un chien. Que fait ce paysan, qui ne lui soit commun avec le moindre animal ? Il a des passions & il est sensible à l’amitié, à la reconnoissance : il distingue le bien & le mal, selon qu’on lui en a inspiré les préjugés. Un chien bien élevé, & qu’on a formé avec soin, aime son maître, le suit, le défend. On en a vû mourir de douleur & de tristesse. Voilà donc les passions communes & au chien & au paysan. Examinons s’il ne distingue pas le mal & le bien. Il ne fera point d’ordure dans certaine chambre, il ne prendra point de la viande qu’il trouvera exposée dans certain endroit, parce qu’on l’a battu lorsqu’il a voulu le faire, & qu’on lui a par-là inspiré le préjugé, que prendre de la viande dans cet endroit étoit une chose mal faite [2].

Mais je vais plus loin, & je soutiens que cette conduite du chien prouve évidemment que son esprit est capable des trois opérations de la logique : & il ne manque rien à un barbet & à un dogue pour pouvoir pousser le raisonnement aussi loin qu’un régent de philosophie du collège des quatre Nations.

La première opération de l’esprit humain est de concevoir ; la seconde d’assembler ses pensées ; la troisième d’en tirer une juste conséquence. Je vois distinctement dans le chien ces trois différentes opérations. Quand je veux l’apprendre à sauter sur un bâton : lorsqu’il saute, je le flatte ; première pensée. Je le bats lorsqu’il ne saute pas ; seconde pensée. Il saute toujours : voilà la conséquence de ces deux premières pensées. Je réduis en forme l’argument que fait le chien. Si je saute, je suis flatté. Si je ne saute pas, je suis battu. Sautons donc.

L’histoire est remplie de mille traits qu’elle nous a conservés & qui manifestent l’entendement & le raisonnement des bêtes. Montagne, excellent auteur François, parle de certains bœufs qui sembloient avoir appris l’arithmétique. On s’en servoit à tourner cent fois par jour la roue d’un puits mais lorsque leur travail étoit achevé quelque violence qu’on leur fît, on ne leur eût pas fait faire un pas de plus [3].

Ces bœufs étoient mathématiciens, sans avoir appris les élémens d’Euclide. Enfin l’on ne peut nier qu’ils n’eussent une façon de compter qui leur servoit de régle certaine, pour déterminer le nombre des tours qu’ils faisoient.

De l’examen de l’esprit & de l’entendement du chien, passons à celui du paysan.

Il suit, pour ainsi dire, machinalement une coutume journalière. Il se leve le matin, travaille à la terre, boit & mange à certaines heures, se couche le soir, & fait le lendemain ce qu’il avoit fait la veille. Le premier jour de sa vie ressemble parfaitement au dernier. Il ne connoît des secrets de la nature, des ressorts cachés de l’ame & de l’esprit que ce que les objets ordinaires dont il est frappé, lui en apprennent ; & si ses lumières sont au-dessus de l’instinct des bêtes, elles ne l’éclairent guère plus. Quelle immense différence de la pénétration de Descartes à l’aveuglement & à l’ignorance de ce paysan ! Je regarde avec étonnement ce philosophe mesurer le cours des astres, en connoître l’éloignement, prédire jusques dans les siécles les plus éloignés leurs élipses & leurs mouvemens. Je suis encore plus surpris lorsqu’il m’apprend à me connoître moi-même ; & que me developpant l’ame des corps qui la cachent à mes yeux, il en rend l’essence sensible, & m’en prouve la spiritualité. Ses raisonnemens, la justesse de ses pensées en sont des argumens invincibles. Je fais grace au paysan en faveur du philosophe.

Les docteurs nazaréens se sont récriés contre l’opinion qui range les bêtes au rang des simples machines. Ils ont mal fait de s’opposer au systême le plus convenable à la spiritualité de l’ame des hommes. Car si l’on soutient que les bêtes ont une ame matérielle, on accorde que la force motrice, & la faculté de penser ne sont point incompatibles avec la matière. Or si la matière peut s’élever jusqu’à un certain point de connoissance & d’entendement, en subtilisant davantage cette matière, elle peut s’élever à un plus haut dégré de perfection : du chien, parvenir au paysan, & du paysan au philosophe.

De grands hommes ont cru l’ame matérielle, quoiqu’immortelle. Plusieurs anciens philosophes ont été de ce sentiment : & c’est l’opinion d’un des premiers & des plus célèbres docteurs nazaréens. [4]

Tout ce qui n’est pas matiere, disoit-il, n’est rien. Or l’ame est quelque chose. Donc elle est matérielle. Mais il n’est rien de si aisé que de prouver la possibilité de la spiritualité de notre ame. Dieu est un esprit. Il existe. L’ame peut donc être spirituelle & exister. [5]

Il y a eu des philosophes qui ont poussé leur erreur & leur aveuglement, jusqu’à soutenir que Dieu lui-même étoit matériel, & que la divinité consistoit dans une matière subtile qui faisoit l’ame de l’univers, & qui étoit répandue par-tout. [6]

C’est-là à-peu-près le systême de Spinosa, & de quelques autres athées, dont je t’ai fait voir la fausseté et l’horreur dans une autre de mes lettres [7].

Demonstratio.

Praeter Deum nulla datur, neque concipi potest, substantia (per XIV. proposit.) Hoc est (per defin.) Res quae in se est, & per se concipitur. Modi autem (per Defin. V.) sine substantia, nec esse, nec concipi, possunt : quaeri hi in sola divina natura esse, & per ipsam solam concipi possunt. Atqui praeter substantias, & modos, nihil datur (per Axiom. I.) Ergo, nihil sine Deo esse, neque concipi, potest.

Spinosa, Oper. Posth. Ethices, part. I. pag. 12.]

Ne voilà-t-il pas une divinité bien respectable, qu’un Dieu sujet à être divisé en cent mille parties ! Car tout ce qui est matière peut être divisé ; & si Dieu est matériel ; il peut l’être. Spinosa se moquoit sans doute des nazaréens qui c royoient trois personnes en Dieu : & lui il en croyoit des millions par son systême. Un sentiment aussi ridicule rendoit Dieu perpétuellement contraire à lui-même ; car lorsqu’une certaine quantité de matière vouloit une chose qui n’étoit pas du goût d’une autre, deux dieux se disputoient : ensorte que tous les hommes étant eux-mêmes des portions de la divinité, elle étoit souillée de tous les crimes. Il ne falloit plus dire : Un voleur a tué un honnête-homme : mais un dieu coquin a tué un dieu honnête.

Considère, mon cher Isaac, s’il est rien de si ridicule, que de nier la spiritualité de Dieu. Il faut, ou soutenir qu’il n’existe pas, ou avouer qu’il n’est point matériel. Je me suis assez étendu dans une de mes lettres sur la nécessité d’un être souverainement parfait, puissant & intelligent, & sur le chimérique systême des atômes. Il faut être privé des notions les plus simples, pour penser que le hazard puisse produire un ordre tel que celui qui regne dans l’univers ; & que ce même hazard, qui n’est qu’une confusion, puisse le soutenir : ensorte que la régle & l’harmonie sont la suite d’un désordre & d’un trouble perpétuel, & qu’un aveugle destin ordonne & conduise ce qu’on est étonné que puisse faire la plus sage prudence. S’il est donc clair & manifeste qu’il existe un Dieu, & qu’il est spirituel, pourquoi notre ame ne pourra-t-elle pas l’être ? S’il existe quelque chose de plus parfait que la matière & comme nous en convenons, nos ames ne peuvent-elles pas être d’une même qualité que cet être, dont nous ne pouvons pas avoir une connoissance parfaite ?

Je ne vois aucune raison pour nier la spiritualité de l’ame : mais j’en trouve encore moins pour ne pas en croire l’immortalité : elle est une suite nécessaire de l’existence de Dieu. L’être tout-puissant en créant l’homme, lui a accordé la faculté de le connoître, que je ne pense point être innée avec lui, mais que je crois attachée nécessairement à la raison ; persuadé qu’il n’est personne qui contemple l’ordre & l’arrangement de l’univers, qui ne sente en lui-même qu’il n’y a quelque chose de souverainement grand, & de souverainement juste qui gouverne tout le monde. Or Dieu nous ayant accordé la faculté nécessaire de le connoître, a voulu sans doute que nous le servissions, & que nous l’honorassions. Sans cela, à quoi eût abouti que nous en eussions eu la connoissance ? S’il veut être servi, & qu’il nous en ait fait une loi, il est de sa justice de punir ceux qui violent ses ordres, & de récompenser ceux qui les suivent. Et pour qu’il puisse distribuer ses récompenses & ses peines, il faut que nous soyions hors de ce monde, & que l’ame soit immortelle. Vainement objecteroit-on que Dieu peut punir & récompenser dans ce monde. Il le peut sans doute ; mais il le fait rarement. Car l’expérience journalière nous démontre clairement que de grands scélérats ont joui d’un bonheur parfait jusqu’à leur mort. De la prospérité des méchans, je tire un nouvel argument pour l’immortalité de l’ame. Dieu seroit injuste, ce qui ne se peut pas, si, ayant ordonné aux hommes d’éviter le mal & de faire le bien, il favorisoit ceux qui lui désobéissent, & punissoit ceux qui le servent. Il faut donc qu’il réserve nécessairement des biens & des récompenses après le trépas. Je sçais que quelques impies & quelques scélérats ont soutenu qu’il n’y avoit ni bien ni mal ; & que le seul préjugé des hommes en formoit la différence. Les bêtes font honte à ceux qui ont poussé leur aveuglément jusqu’à soutenir une thèse aussi extravagante. Elles respectent celles qui sont de leur espèce. Un chien n’oseroit mordre son maître ; il le regarde comme son bienfaiteur ; & il souffre de lui ce qu’il n’endureroit pas d’un autre. Il sent & connoît que l’ingratitude est un mal : & les hommes veulent l’ignorer. Mais quel est celui qui n’est pas persuadé, quelque méchant qu’il soit, qu’on ne doit pas naturellement faire aux autres ce qu’on ne voudroit pas éprouver soi-même ?

Préjugé à part, il n’est point de scélérat, de voleur, quelque endurci qu’il soit, qui ne sente son crime. Du moins ne peut-on nier qu’il connoît lorsqu’il assassine un homme, qu’il ne voudroit pas qu’on lui en fît autant. Il ne faut que ce sentiment pour distinguer le bien & le mal. S’ils sont donc différens, Dieu doit les juger différemment ; & s’il ne le fait dans ce monde, sa justice n’en est que plus rigoureuse dans l’autre.

La plûpart des gens qui nient l’immortalité de l’ame ne soutiennent cette opinion que parce qu’ils le souhaitent. Ils se figurent pouvoir calmer les remords dont ils sont dévorés. Mais au milieu de leurs débauches & de leurs plaisirs, la vérité qui se fait sentir malgré eux, commence les supplices auxquels ils sont destinés après leur mort.

Je ne connois rien de si mortifiant pour la vanité humaine, que l’idée de l’anéantissement. Elle a quelque chose en soi capable de produire le désespoir. Il faut connoître bien peu tout le prix de la faculté de concevoir, de penser & de raisonner, pour se complaire dans l’idée d’en être privé un jour.

Porte-toi bien, mon cher Isaac, & fuis avec assiduité la fréquentation des impies & des libertins, de peur que la justice céleste ne t’enveloppe dans leur punition.


De Paris, ce…

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Lettre XXXIV.[modifier]

Jacob Brito à Aaron Monceca

La galanterie régne à Gènes autant & plus que dans aucune ville d’Italie. L’amour semble y avoir choisi son séjour. Les Italiens, par ailleurs sévères et jaloux, sont ici l’exemple des maris débonnaires ; toutes les dames ont leurs sigisbées. C’est ainsi qu’on appelle l’ami du cœur du mari, qui se donne dans le public pour soupirant de la femme. Cette coutume est regardée comme une plaisanterie : & les époux comptent sur la fidélité des Sigisbées, encore plus que sur celle de leurs femmes. L’amitié qui les unit, leur paroît un frein infaillible, pour arrêter les feux dont ils pourroient brûler. Il faut être bien sot ou bien imbécille, pour se figurer que l’amitié puisse être un sûr moyen pour vaincre l’amour. Cela peut arriver quelquefois ; mais dans le cours ordinaire des choses, rien ne peut arrêter le torrent de cette passion : la gloire, la vertu même ne lui résistent pas.

On a vû dans tous les tems les plus grands hommes avoir les plus grandes foiblesses. Marc-Antoine idolâtra Cléopatre : il perdit pour elle l’empire & la vie ; & ce qu’il fit de plus étonnant, il s’enfuit à la bataille d’Actium, lui à qui Jules-César étoit redevable de la conquête du monde.

Sans aller chercher des exemples si éloignés des étonnantes foiblesses des grands hommes, notre siécle est le témoin de la bizarre union qu’a formée un des plus grands monarques que l’univers ait vû présider sur les mortels. [8]

Esprit vaste, capable de l’exécution des projets les plus grands & les plus difficiles, nouveau législateur de ses états, dieu tutelaire d’un roi humilié [9], vainqueur d’un nouvel Alexandre [10], il céda aux charmes de la femme d’un simple soldat, & l’éleva au rang d’impératrice.

L’amour sçait surmonter tous les obstacles : il est peu de cœurs dont il n’excite les passions, lorsqu’il s’en est rendu le maître. J’avouerai qu’il ne conduit pas la vertu directement au crime ; mais il la défigure si bien, qu’il la rend presqu’inutile. L’équité naturelle que chacun prétend suivre, n’est écrite dans d’autres livres que dans nos cœurs. Nous ne l’appercevons qu’à travers le voile de nos passions ; & cette équité prend la forme qu’elles lui donnent. Nous prenons souvent le vice pour la vertu ; & nous consacrons nos foiblesses sous les noms de générosité, de pitié & de tendresse. Un ami que l’amour force à trahir son ami, croit trouver de quoi justifier sa conduite : il rejette la trahison sur une puissance inconnue, sur un penchant dont il n’est pas le maître ; & peu-à-peu dans le sein du crime, il pense n’être point éloigné du chemin de la vertu.

L’amitié ne me rassureroit pas contre l’amour : si j’étois Génois, je me soucirois fort peu que ma femme eût un sigisbée ou un amant en titre, qui, sous le prétexte d’un usage établi & sans conséquence, peut, lorsqu’il veut, me tromper & rendre mes précautions inutiles. Quoique né dans le Levant, je ne suis point jaloux.

Mon opinion sur le sigisbée est le sentiment d’un homme raisonnable. Nous ne devons point, ainsi que les Mahométans & les Italiens, nous tourmenter dans la crainte de l’infidélité de nos femmes ; nous ne devons pas non plus l’occasionner, comme font certains Génois, & les François en général. Il est ridicule de vouloir exposer des femmes dans des occasions périlleuses, & d’exiger qu’elles en sortent sans y succomber. C’est pousser quelqu’un dans un chemin glissant, & demander qu’il reste ferme.

Cette liberté qu’ont les femmes à Gènes, rend la société aimable & gracieuse. Il n’est aucune ville dans l’Italie où un voyageur & un étranger puissent s’amuser plus agréablement. Les Génois sont assez polis, & reçoivent les gens qui leur sont recommandés avec beaucoup d’attention. Moïse Caro m’avoit donné une lettre pour le sénateur Doria, à qui l’on donne le titre de prince. Il me fit un accueil très-gracieux. Cependant, au travers de sa politesse, je découvris un air de grandeur & une vanité inséparable des grands. On dit communément en Italie, qu’il y a trois sortes d’animaux insupportables par leur hauteur, les cardinaux, les ducs & les sénateurs Génois. Ce prince Doria, à qui j’allais faire ma révérence, est d’une famille où la fierté se puise avec le sang. Son pere, homme d’une vanité ridicule, ne vouloit avoir que de grands chevaux, de grands domestiques, de grands appartemens, &c. Sa table étoit servie avec de grands plats, de grandes assiettes, &c. Il choisit une femme extrêmement grande, & refusa d’en épouser une beaucoup plus riche, mais plus petite. Lorsque quelqu’un lui parloît, il s’élevoit imperceptiblement & peu-à-peu, sur la pointe des pieds pour paroître plus grand.

Voilà, je te l’avouerai, une grandeur bien ridicule, selon moi. Combien est méprisable aux yeux d’un philosophe un homme qui fait consister son mérite dans la hauteur de ses chevaux, & dans celle de ses domestiques ! C’est pourtant là sur quoi est fondée une partie de la gloire des grands. Leur génie même & leur esprit réside dans leurs richesses. Dépouillez certain seigneur des habits superbes dont il est couvert ; mettez le dans un état à ne pouvoir plus parler de son équipage, d’une partie de chasse, d’un soupé poussé bien avant dans la nuit : vous ne verrez plus qu’un malotru, mal fait, mal bâti, & de la taille duquel le tailleur avoit caché les défauts sous un amas de galon ; le perruquier, réparé la figure & la physionomie, en lui cachant la moitié de son visage.

Sa conversation sera rampante : à peine aura-t-il la faculté de s’expliquer ; & son valet de chambre auprès de lui paroîtra un Démosthène.

Si les grands seigneurs connoissoient à quel ridicule les expose leur vanité déplacée, peut-être chercheroient-ils à s’attirer par un autre endroit, l’estime du public. S’ils n’affectent leurs airs de hauteur que pour se faire respecter du public, je les plains d’avoir choisi le moyen qui les éloigne le plus de leur but. Le mérite, la valeur, la bonne-foi : voilà les vertus qui entraînent le cœur. La fierté, l’impolitesse, le mépris & l’insolence, sont payés de la haine & de l’indignation publique. La contrainte empêche qu’on n’éclate : le rang de ceux qu’on hait & qu’on méprise, force au silence ; mais cette gêne augmente le dépit qu’on a d’être forcé à souffrir ces affronts.

Les hommes ont en eux-mêmes un penchant qui les porte à l’égalité : ils souffrent à regret d’en voir qui sont infiniment plus heureux qu’eux, & qui souvent, sans le mériter, jouissent de tous les biens & de tous les honneurs de la fortune. Cette jalousie qu’a le commun des hommes contre ceux qui occupent des postes éminens, ne peut être vaincue que par une vertu qui fait taire l’envie, & la force d’avouer que le mérite est joint aux grandeurs, & quelles en sont le juste prix.

Je t’ai marqué dans ma dernière lettre combien peu la plus grande partie des Génois étoit sensible à la vraie gloire & au bien de leur patrie. Aussi depuis près de trois cent ans, cette république a toujours diminué. L’avidité des gens en charge, & la mésintelligence qui regnoit entr’eux, a causé les pertes de cet état. La ville de Savone, qui n’est qu’à huit lieues de Gènes, s’étant révoltée plusieurs fois contre les vexations dont on l’accabloit, on agita dans le sénat si on la détruiroit entiérement. Messieurs, dit un sénateur de la maison Doria, je vous conseille d’envoyer à Savone un gouverneur comme les deux derniers qui y ont commandé. Puisque vous êtes dans le dessein de détruire entièrement cette ville, vous ne sçauriez vous servir d’un meilleur expédient. Une aussi sage ironie que celle-là fit revenir le sénat de son égarement : on fit rendre compte aux deux derniers gouverneurs ; & on les punit de leurs malversations.

Si l’on eût tenu la même conduite à l’égard de l’Isle de Corse, de la révolte de laquelle je t’ai déja parlé, ce royaume seroit encore dans l’obéissance qu’il devoit à ses souverains. Au commencement du soulevement des Corses, les Génois crurent les vaincre aisément ; mais après avoir employé vainement toutes leurs forces pour réussir dans leur entreprise, ils eurent recours à l’empereur & le prierent de leur fournir une armée. Il faut que je te dise une fable qui vient naturellement à ce sujet.

Un jardinier se plaignit à son seigneur d’un liévre qui venoit tous les jours lui manger les choux de son jardin. Ce seigneur se charge d’exterminer l’animal. Il vient chez le paysan, accompagné de dix chasseurs, suivi de trente chiens, & fait plus de dégat dans un moment, que le liévre n’en eût fait en mille ans. On le poursuivit au travers du jardin. Malgré les chiens, il se sauve par un trou de la muraille. Alors le gentilhomme conseille au paysan de le boucher, & le félicite du départ de son ennemi. Les Génois ont eu le sort du jardinier. Ils ont payé, pendant très-long-temps, six mille Allemands qui leur ont couté des sommes immenses. Les chefs des révoltés ont fui comme le liévre. Ils se sont sauvés & ont imploré le secours & la miséricorde de l’empereur. Il la leur a accordée, & a obtenu leur grace des Génois. Mais à peine ce prince a-t-il eu retiré ses troupes de l’Isle de Corse, qu’elle s’est de nouveau révoltée : & les Génois ont eu la douleur d’avoir dépensé leur argent inutilement, & d’être obligés de recommencer une guerre dont ils ne sçavent quelle sera l’issue.

Adresses-moi ta réponse à Turin ; car je pars demain pour cette ville, où je resterai quelques jours.


Porte-toi bien, & puisses-tu jouir du repos, des richesses & de la santé.

De Gènes, ce…

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Lettre XXXV.[modifier]

Aaron Monceca, à Isaac Onis, rabbin de Constantinople.


J’attens encore des livres d’Amsterdam : & j’ai écrit plusieurs fois à Moïse Rodrigo pour le presser de les faire partir ; mais inutilement. Il me renvoie à la fin du mois ; & je ne pourrai les envoyer à Constantinople que dans cinq semaines.

J’ai parcouru les boutiques des libraires de Paris pour choisir quelques ouvrages nouveaux que je pusse joindre à ceux que je recevrai de Hollande. Je n’ai rien trouvé de bon que je ne t’eusse déja envoyé ; excepté deux petits romans qui paroissent depuis peu. Le premier est intitulé, les égaremens du cœur & de l’esprit. Je t’ai parlé dans mes premières lettres de l’auteur. [11]

Il écrit purement : il connoît les sentimens ; & il développe le cœur avec beaucoup de précision & de justesse. Mais il est tombé dans cet ouvrage dans un défaut qu’il a souvent condamné dans les écrits des autres. Il fait sentir au lecteur qu’il court après l’esprit : & il y a quelques endroits où le naturel est sacrifié au faux-brillant. Cette faute, qui n’est pas ordinaire, est réparée par mille beautés. L’auteur de ce roman peint les choses plutôt qu’il ne les écrit. L’imagination est frappée avec plaisir des portraits qu’il fait. Vois si l’on peut définir avec plus de justesse & de précision la première surprise d’un cœur. Sans pénétrer le motif qui me faisoit agir, je conduisois, j’enterprêtois ses regards : je cherchois à lire dans ses moindres mouvemens. Tant d’opiniâtreté à ne la pas perdre de vûe, me fit enfin remarquer d’elle. Je la fixois sans le sçavoir : & dans le charme qui m’entraînoit malgré moi-même, je ne sçais ce que mes yeux lui dirent : mais elle détourna les siens en rougissant un peu.


Il faut être amoureux, ou l’avoir été, pour dépeindre aussi véritablement & aussi délicatement tous les mouvemens de l’amour. Le génie, l’esprit & la science ne peuvent faire de portraits aussi ressemblans. Le cœur seul peut atteindre à ce point. Quand je dis le cœur, j’entends un cœur tendre, & qui s’est trouvé dans ces situations. Voici le caractère d’une prude amoureuse. Peu sûre dans ses démarches, c’étoit un mélange perpétuel de tendresse & de sévérité. Elle paroissoit ne céder que pour s’opiniâtrer à combattre. Si elle croyoit m’avoir disposé par ses discours à quelque sorte d’espérance, attentive à me faire perdre, elle reprenoit sur le champ cet air qui m’avoit fait trembler tant de fois, & m’ôtoit par-là jusqu’à la triste ressource de l’incertitude.

On ne peut s’empêcher d’être frappé du vrai & du naturel qui regne dans ce portrait. Sans l’usage du monde & la connoissance parfaite des mœurs, on ne sçauroit atteindre à ce point. Il est difficile de démêler les différentes formes, & pour ainsi dire les mouvemens intérieurs des différens caractères. Un écrivain médiocre les effleure : un bon auteur les dépeint, les met sous les yeux, & les expose tels qu’ils sont.


On regarde un roman comme un ouvrage fait uniquement pour amuser. Ce ne doit pas être le but pour lequel on doit le composer. Tout livre qui ne joint pas l’utile à l’agréable, est peu digne de l’estime des connoisseurs. En amusant l’esprit, il faut instruire le cœur. C’est par-là que les plus grands hommes ont illustré leurs écrits.

Un écrivain qui, plein de fictions & d’imaginations hardies, amuse les lecteurs dans le cours de douze volumes d’incidens ménagés adroitement & d’une manière intéressante, & qui cependant à la fin de son livre n’a rempli les esprits que d’enlevemens, de duels, de pleurs, de désespoirs & de larmes [12], n’a ni la science d’instruire, ni le don d’atteindre à la perfection ; il ne posséde de son art que la moindre partie.

Un auteur qui plaît sans instruire, ne plaît pas long-tems : il voit son livre moisir dans la boutique du libraire ; & ses ouvrages ont le sort des mauvais sermons & des froids panégyriques.

Autrefois les romans n’étoient qu’un ramas d’aventures tragiques qui enlevoient l’imagination, & déchiroient le cœur. [13]

On les lisoit avec plaisir, mais on ne retiroit d’autre profit de leur lecture, que de se nourrir l’esprit de chimères, qui souvent devenoient nuisibles. Les jeunes gens avaloient à long traits toutes les idées vagues & gigantesques de ces héros inventés : & les génies habitués à des imaginations outrées, ne goûtoient plus le vraisemblable. Depuis quelque tems on a changé cette façon de penser : le bon goût est revenu ; au lieu du surnaturel on veut du raisonnable ; & à la place d’un nombre d’incidens qui surchargeoient les moindres faits, on demande une narration simple, vive & soutenue par des portraits qui nous présentent l’agréable & l’utile.

Quelques auteurs ont écrit dans ce goût, & ont approché plus ou moins de la perfection, selon qu’ils ont plus ou moins imité la nature. [14]

Il en est d’autres qui poussent les choses à l’extrême : à force de vouloir paroître naturels, ils sont devenus bas & rampans, & n’ont eu ni le talent de plaire, ni celui d’instruire. [15]

Quelques-uns [16] ont eu recours à une fade allégorie, croyant de plaire par un goût nouveau. Leurs ouvrages sont morts en naissant, & ont été si peu lus qu’ils n’ont pas été critiqués.

Si les mauvais auteurs réfléchissoient sur les talens & les qualités qu’il faut pour un bon roman, ces sortes d’ouvrages ne seroient plus leur refuge. Un homme pressé par la faim & par la soif, veut faire un livre. Il n’a ni assez de science pour écrire l’histoire, ni assez de génie pour travailler à des ouvrages moraux. Il barbouille deux mains de papier d’un ramas d’aventures mal digérées. Il les narre sans goût & sans génie : porte son ouvrage chez un libraire & fut-il obligé de le vendre au poids, & de ne gagner que le double du papier, il est encore payé outre mesure. Il faut peut-être autant d’esprit, d’usage du monde & de connoissance des passions pour composer un roman, que pour écrire une histoire. On n’apprend à peindre les mœurs & les coutumes que par une longue expérience. Il faut avoir examiné de près les différens caractères pour les pouvoir décrire dans le vrai.

Comment un auteur, dont le métier ordinaire consiste à barbouiller du papier, & passer sa vie dans un caffé ou dans sa chambre, peut-il définir justement un prince, un courtisan, une dame aimable ? Il ne voit jamais ces personnes qu’en passant dans les rues ; & je ne crois pas que la boue, dont leurs équipages l’ont éclaboussé, lui ait communiqué une partie de leurs sentimens. Il n’est point cependant de misérable auteur qui ne fasse parler duc & duchesse à sa fantaisie : lorsqu’un homme du grand monde vient à jetter les yeux sur ces ouvrages ridicules, il est tout étonné de voir que la conversation de Margot la revendeuse est mise sous le nom de la duchesse de…, ou de la marquise de…..

Quelque mauvais que soient ces livres, on en vend cependant beaucoup. Bien des gens, amateurs outrés de la nouveauté, qui ne jugent des choses que par la superficie, achetent ses ouvrages. Ils se forment, en les lisant, un goût aussi éloigné de la bonne manière d’écrire que le sont ces auteurs.

Ne crains point, mon cher Isaac, que je pense jamais à t’envoyer un ramas de livres aussi mauvais. Quelque amateur qu’on soit à Constantinople de romans & d’histoires galantes, on veut qu’elles puissent servir au plaisir de l’esprit, & à l’instruction du cœur.

Le second livre que j’ai acheté me paroît être écrit dans ce but. Il est intitulé Mémoires du marquis de Mirmon, ou le Philosophe solitaire. L’auteur [17] écrit d’une façon vive & aisée : on voit qu’il a été à même de connoître les caractères qu’il dépeint.

Sans rechercher de paroître avoir autant d’esprit que le premier auteur dont je t’ai parlé, il présente par-tout la vérité sous une forme aimable. Si l’on peut lui trouver quelque défaut, c’est celui de s’expliquer un peu trop hardiment. On lui reproche aussi quelque négligence pardonnable à un homme qui écrit en général aussi purement que lui. Voici le portrait qu’il fait de la solitude. Ce n’est point pour se tourmenter qu’un homme sage semble se séparer des hommes. Il n’a garde de s’imposer de nouvelles loix : il se contente de suivre celles qu’il a trouvé prescrites. S’il en fait de nouvelles, il se réserve d’être le maître de les changer : il s’en rend le souverain, & point l’esclave. Content de ralentir ses passions, de les gouverner par sa raison, il ne se flatte point de l’impossible pouvoir de les dompter à son gré, & ne se fait point un monstre de ce qui fut autrefois pour lui un amusement innocent. Il conserve dans la solitude tous les plaisirs que les honnêtes gens goûtent dans le monde, & leur ôte seulement le moyen de nuire en devenant trop violens.

Il est plusieurs autres endroits dans ce livre, marqués avec autant de précision & de justesse.

Telle est la description du dégoût que le mariage entraîne quelquefois après lui. Quand on est amoureux on ne se montre que du beau côté. Un homme qui veut plaire a grand soin de cacher ses défauts. Une femme sçait encore mieux dissimuler. Souvent deux personnes travaillent pendant six mois à se tromper ; elles s’épousent à la fin, & se punissent mutuellement le reste de leur vie de leur dissimulation.

Avoue, mon cher Isaac, qu’il regne une vérité & une précision dans ce portrait qui saisit l’esprit. Ces pensées développées se présentent avec éclat, à l’imagination, & la flatent par leur justesse. Si les auteurs qui écrivent des romans dans ce goût nouveau, toujours attachés au vrai, ne se laissent point entraîner à quelque nouvelle mode, (car les ouvrages d’esprit y sont sujets) il y a apparence que leurs écrits seront aussi utiles pour former les mœurs que la comédie, puisqu’on rendra les romans le tableau de la vie humaine, Un avare s’y verra dépeint par des traits si naturels ; une coquette y reconnoîtra son portrait si ressemblant, que la réflexion qu’entraîne la lecture leur sera plus utile que les longues exhortations d’un moine qui s’enrhume à force de crier, & qui souvent ennuie ses auditeurs. Les auteurs qui travaillent à des romans doivent s’attacher à peindre les mœurs d’après nature, & à dévoiler les sentimens les plus cachés du cœur. Comme leurs ouvrages ne sont que fictions, ils ne peuvent plaire qu’autant qu’ils approchent du vraisemblable. Tout ce qui tient du merveilleux outré n’est pas prisé davantage chez les gens de goût que ce qui sent le galimathias. L’un & l’autre vont ordinairement ensemble ; & les auteurs qui donnent dans des idées gigantesques ou peu naturelles, ont ordinairement un style de déclamateur, & qui vise à la diction pompeuse & inintelligible.

Le style des romans doit être simple : il doit être plus fleuri que celui de l’histoire, avoir un peu moins d’énergie & de majesté. La galanterie est l’ame du roman ; la grandeur & la justesse celle de l’histoire. Il faut beaucoup d’usage du monde pour exceller dans l’un : il faut de la science & de la politique pour se distinguer dans l’autre, Le bon sens, la précision, la justesse dans les caractères, & la vérité dans les portraits, la pureté du style sont nécessaires dans tous les deux. Les dames sont les juges nés de la bonté d’un roman. La postérité décide de celle d’une histoire.

Porte-toi bien, mon cher Isaac. Dès que j’aurai reçu les nouveaux livres de Hollande, je te les enverrai.

De Paris, ce…

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Lettre XXXVI.[modifier]

Aaron Monceca, à Isaac Onis, rabbin de Constantinople.

Je puis m’entretenir librement avec toi, & jouir de ce plaisir qui rend si douce la conversation des philosophes. Ta qualité & ton caractère de rabbin ne me forcent point à te déguiser mes sentimens. Tu souffres que je dépose dans ton sein mes plus secrettes pensées, & ne te scandalises point de certains doutes que je te fais paroître. Dis-moi, mon cher Isaac, es-tu réellement persuadé que les seuls Israëlites, après la mort, auront part à la gloire du Tout-puissant ? Pour moi je crois que c’est une erreur : & tu en conviendras lorsque tu auras bien examiné la chose. Est-il possible qu’un Dieu miséricordieux ait créé tant de millions d’hommes pour vouloir les rendre éternellement malheureux : Etoient-ils les maîtres de naître de la race de Jacob ; & doivent-ils porter la peine d’une chose qui n’a pas dépendu d’eux ? Tu répondras peut-être que nous ne connoissons pas les immenses secrets de Dieu ; qu’il n’appartient pas à une créature finie de vouloir fonder les mystères profonds de l’infini. Mais cette question n’est point un mystère. Elle est aussi évidente que notre existence, & aussi facile à démontrer.


Je ne crois pas que tu nies ce principe que Dieu étant la souveraine bonté & la souveraine justice, rien n’est bon, rien n’est juste, qu’autant qu’il approche & qu’il ressemble à sa justice & à sa bonté. Je vais encore t’établir un second principe aussi certain que le premier. Notre raison est un don de Dieu qui ne sçauroit nous tromper. C’est un présent qu’il nous fait, pour nous donner le moyen de le connoître & de le servir. Si cette raison, dans les choses les plus évidentes, nous égaroit, Dieu nous tromperoit : ce qui ne peut se soutenir, Dieu étant la vérité même. [18]

Or, cette raison m’apprend & me démontre clairement que la justice ne peut souffrir qu’on soit puni d’un crime involontaire, & auquel on n’a aucune part. [19]

En vain l’on m’objectera que les idées que j’ai de la justice me trompent. Elles ne sçauroient me tromper, puisqu’elles sont une suite de ma raison. Elles ne sçauroient être fausses, étant véritables par la ressemblance qu’elles ont avec la bonté & la justice de Dieu, que ma raison me démontre devoir être telle.


Ecarte, mon cher Isaac, pour un moment les préjugés de l’enfance, & contemple d’un œil philosophique un nazaréen honnête-homme, & qui vit au milieu de Paris. Il croit & sert le même Dieu que nous. Il suit les dix commandemens qu’il donna à Moïse. Il est élevé dans des préjugés qui lui font regarder notre sainte loi comme accomplie, & celle qu’il professe comme la nouvelle alliance. Tu sçais la force des préjugés & des premières idées qu’on nous inspire. Les auteurs Arabes disent que les directeurs des jeunes gens dominent sur les astres de leur naissance. Pourquoi veux-tu croire, mon cher Isaac, que Dieu ait voulu lier ce nazaréen par des liens si forts, & l’empêcher d’entrer dans la foi d’Israël uniquement pour avoir le plaisir de le perdre ?

Je frémis lorsque je lis dans quelques livres nazaréens ce principe impie, qu’il faut qu’il y ait des damnés pour la gloire de Dieu, comme les rois ont pour la leur des forçats & des esclaves sur leurs galères. Dieu, l’être immense, qui de rien a tout fait, qui peut anéantir dans un instant l’univers, a-t-il besoin pour sa gloire du tourment de quelques infortunées créatures ? S’il les punit, c’est un effet de sa justice, & de l’ordre établi par sa sagesse. Mais sa colère ne tombe que sur les crimes qu’une ignorance invincible, & une force majeure n’ont point occasionnés.


Les nazaréens ont plusieurs docteurs parmi eux, [20] dont le sentiment me paroît bien raisonnable. Ils disent qu’ils ne jugent personne : & contens d’honorer Dieu, & de professer la religion qu’ils croyent la plus épurée & la plus propre au salut, ils ne décident point de celui des autres hommes, & laissent à Dieu à prononcer ses arrêts.

Je voudrois que tous les rabbins pensassent aussi sagement, & n’eussent pas une si haute idée de leur nation, comme si elle étoit la seule capable de recevoir les faveurs de Dieu, & que le tout-puissant ne fût occupé que du soin d’une poignée de gens errans & vagabonds. Notre façon de penser me paroît une insulte pour tout le genre humain. Nous sommes tous enfans d’Adam. Dieu a créé les uns comme les autres. Il est le maître de faire naître tous les humains Israëlites. Ne formera-t-il des nazaréens & des musulmans, que pour les rendre misérables ? Et sa souveraine bonté pourra-t-elle se complaire dans l’injustice & la cruauté ?

Je sçais que nos rabbins ne se désistent point de l’opinion de la réprobation des nazaréens &, & qu’ils en font un point essentiel de notre religion. Mais je dépouille cette vieille autorité qu’ils ont acquise sur nos cœurs. La saine philosophie m’apprend à examiner un sentiment avant de l’adopter. Lorsque j’étois jeune, je me suis laissé emporter par crainte & par foiblesse, à croire tout ce que m’enseignoit ma nourrice, mes parens & mes maîtres. L’âge m’a appris à réformer mon entendement, & à faire une exacte revûe de toutes les opinions que j’avois reçues. Je ne donne de croyance aux rabbins qu’autant que leurs décisions s’accordent avec les idées claires & distinctes que j’ai reçues immédiatement de Dieu.

Je me ris dans le fond du cœur de l’attachement ridicule que les juifs ont pour les fictions du Talmud : & pénétré du fonds de notre religion, j’en condamne les superstitions.

Je n’avouerois pas de pareils sentimens à aucun autre mortel que toi ; mais je ne sçais qu’en déposant mes pensées secrettes dans ton sein, je les enferme dans le séjour de la vérité & du silence. Lorsque je considère dans certain pays un nombre de gens faisant profession d’une religion différente ; que je les reconnois tous honnêtes-gens ; que j’examine leurs mœurs ; & que je les vois remplis de candeur & de bonne-foi : je ne puis m’imaginer que Dieu, juste dans ses arrêts, & miséricordieux dans ses graces, punisse des hommes, qui, obéissant au législateur interne, je veux dire à la loi de la nature, & à celle de la conscience, n’ont fait d’autres crimes que de suivre la religion de leurs parens dans laquelle ils sont nés. Dépendoit-il d’eux de recevoir la vie d’un pere plutôt que d’un autre ? Je trouve qu’il y a de la barbarie dans la décision que nos rabbins ont porté sur le sort des nazaréens après leur mort.

Je vais prévenir, mon cher Isaac, les raisons que tu pourrois m’opposer.

De l’existence de Dieu s’ensuit la nécessité de le servir. Le culte qu’on doit lui rendre a été réglé par lui-même. Ainsi l’on ne peut s’en écarter sans pécher. Cet argument est commun à toutes les religions. Elles croyent toutes être dans le culte prescrit par la bouche divine. Ainsi, en répondant à nos rabbins, je réponds à tous les autres docteurs qui décident si hardiment du salut des hommes. Je me servirai de la réponse sensée que firent quelques docteurs nazaréens qui réformerent une foule d’abus, il y aura bientôt deux cent ans. [21]

Leurs ennemis leur demandoient s’ils croyoient que ceux qui étoient attachés à la croyance & aux sentimens du souverain pontife, pussent se sauver ? Nous ne damnons personne, répondirent-ils. Ce sont les mauvaises actions, les péchés mortels qui perdent les ames, & non la pédantesque décision des foibles mortels. Si cela est ainsi, leur dirent leurs adversaires, que n’embrassez-vous nos opinions, pour être dans une entière certitude, car nous croyons que vous êtes damnés. Dans le doute, rangez-vous donc au parti le plus assuré.

C’est le nôtre qui l’est, dirent sagement les docteurs. Nous accordons bien qu’on peut se sauver dans votre parti ; mais les erreurs & la superstition dont il est empesté, rendent la chose si difficile, qu’elle devient presque impossible : au lieu que chez nous, tout nous conduit dans la voie du salut, tout nous en facilite l’entrée.

Il n’est pas douteux, mon cher Isaac qu’il n’y ait un culte ordonné par Dieu même ; mais il l’est pour faciliter le salut des hommes, & non pour les perdre. Heureux sont ceux à qui Dieu l’a révélé. Mais c’est une impiété, selon moi, de dire qu’il ait créé les autres hommes pour être damnés. [22]

Je ne comprends pas pourquoi on doit croire aujourd’hui ce qu’on ne croioit pas dans les premiers siécles de l’église, & ce qu’on condamnoit encore il y a deux & trois cens ans. Est-ce que les théologiens font la même chose que les médecins dans Molière ? Autrefois, leur fait-il dire, le cœur & la rate étoient du côté gauche. A présent tout cela a été mis au côté droit.

Ils ont plus de peine à parvenir jusqu’au ciel ; mais s’ils sont bons, sages & vertueux, le tout-puissant feroit plutôt un miracle pour les attirer à lui, que de permettre Page:Boyer d’Argens - Lettres juives, 1754, tome 2.djvu/65 que la vertu fût payée d’un supplice éternel.

La différence de religion qui regne dans l’univers, fit tomber Cardan dans une erreur chimérique, & digne d’un sectateur de l’astrologie judiciaire. Il se figura que cette variété dépendoit de la différente influence des astres. Ce philosophe Européen soutenoit que la religion des juifs étoit redevable de son origine à Saturne, celle des chrétiens & celle des mahométans à Mars. Il assignoit à celle des payens plusieurs constellations différentes. Voilà les erreurs où donnent ceux qui veulent aller chercher bien loin la cause d’une chose qui est présente d’elle-même. Pourquoi faire dépendre des astres ce que le caprice & l’inconstance des hommes occasionne ? Il se forme dans toutes les religions quelque nouveau sentiment, & qui dans la suite fait une opinion & une croyance particulière. Saturne avoit-il rien à démêler avec les dix tribus qui se séparerent pour sacrifier sur les lieux hauts ?

Le cerveau d’Arius n’avoit rien de commun avec Jupiter, malgré les prétendues influences des astres, dont je t’ai déja fait voir le ridicule & l’impossibilité dans mes lettres précédentes.

L’opinion de nos rabbins sur la perte des nazaréens est une suite de la vanité de notre nation. Souffre que je te parle à cœur ouvert, & que je te dévoile mes sentimens les plus cachés. Nous avons toujours eu un orgueil & une fierté qui nous ont attiré la haine de tous les autres peuples. Nous conservons encore aujourd’hui les mêmes défauts : & quoique dispersés par toute la terre ; quoique l’objet du mépris, de la haine & de la raillerie de toutes les nations ; nous n’avons pas changé notre façon de penser. Je ne sçais ce qui peut occasionner cette vanité. Il est vrai que nos ancêtres ont paru dans le monde avec assez d’éclat, du tems de Salomon, & de quelques autres rois victorieux. Mais ils ont été très-souvent humiliés & conduits dans de longues & dures captivités par les Perses & les Assyriens ; & ensuite subjugués par les Grecs & détruits par les Romains.

Nous avons toujours été le jouet de tous les peuples : & si nous cherchons dans les tems les plus reculés, & avant notre sortie d’Egypte, nous trouverons des portraits de notre nation fort peu avantageux. On lit dans fragmens qui nous restent de Manéton, prêtre Egyptien, que sous le regne d’Amenophis, une troupe de gens sales & lépreux sortirent d’Egypte sous la conduite de Moyse pour aller s’établir en Syrie. Le témoignage de cet auteur est confirmé par celui d’un autre célèbre auteur chez les Grecs [23], qui dit que deux cent cinquante mille lépreux furent bannis d’Egypte par ordre d’Aménophis.

Plusieurs autres historiens varient sur le nom du roi qui regnoit lors de la sortie des juifs : mais ils s’accordent tous sur la gale & les apostumes, dont la plûpart étoient couverts. Tacite, célèbre auteur Romain, parle très-au-long de ce fait, & fortifie le sentiment des autres auteurs. [24]

Nous devrions donc avoir moins de vanité ; & loin de mépriser les autres nations, à cause des biens que Dieu a répandus sur la nôtre, nous ressouvenir que c’est une marque de sa souveraine bonté, qui soutient l’humble & abaisse le puissant. Ainsi Dieu pour montrer la grandeur de sa clémence, a voulu choisir parmi les peuples les plus vils & les plus ingrats, comme les fautes & les murmures de nos peres dans le désert en sont des preuves évidentes. Les nazaréens sont moins prévenus que nous des faveurs qu’ils pensent que leur a fait la divinité. Ils reconnoissent qu’ils étoient de misérables Gentils. Mais la connoissance qu’ils ont eue dans la suite du vrai Dieu, leur a appris à plaindre les hommes qu’ils se figurent être dans l’égarement, & non pas à les mépriser.

Porte-toi bien, mon cher Isaac, & songe à conserver ta santé.

De Paris, ce…

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Lettre XXXVII.[modifier]

Jacob Brito, à Aaron Monceca.

Depuis deux jours que je suis arrivé à Turin, mon cher Monceca, les Piémontois me paroissent un peuple, dont je n’avois encore aucune idée juste. Leur caractère est un mêlange perpétuel de l’humeur Françoise & de l’Italienne. Ils sont petits-maîtres, esclaves des modes, grands complimenteurs, ainsi que les François : ils sont phlegmatiques, vindicatifs, soumis aux moines, amoureux transis comme les Italiens. Et ils ont eux seuls autant de vanité que ces deux nations ensemble.

Turin est une fort belle ville & remplie de bâtimens construits d’une architecture noble & d’un grand goût. Les gens qui fréquentent la cour, penchent vers les manières Françoises ; & les bourgeois imitent davantage les Italiennes. Cependant, comme je t’ai déja dit, ni les uns ni les autres, ne ressemblent entièrement à ces deux peuples.

Les assemblées principales & les rendez-vous amoureux sont ordinairement dans les églises. Il est peu de jours qui ne soient destinés à la solemnisation de quelque saint. On accourt de toutes parts dans le temple qui lui est destiné, où l’on fait un excellent concert. On y passe une partie de la journée. Les petits-maîtres, les dames, les abbés de cour se trouvent réguliérement à ces fêtes [25], & rien ne ressemble autant à celles de l’ancienne Grèce.

Le saint dont on fait la solemnité a bonne & nombreuse compagnie, selon la bonté de la musique qu’on doit exécuter dans son église. Lorsque c’est quelque saint de distinction & fort à son aise, tel que S. Ignace ou S. Philippe de Néry, un musicien qui se fait payer très-cher, & qui ne joue du violon que dans certaines occasions, attire une grande affluence de personnes. S. François & S. Jean de Matha n’ont peut-être jamais eu le plaisir d’avoir une bonne symphonie, faute de pouvoir la payer.

En sortant de ces assemblées, que les Piémontois appellent salut, ils vont se promener jusqu’à l’entrée de la nuit dans les places publiques. L’esplanade, qui se trouve entre la ville & la citadelle, est la promenade la plus usitée pendant les chaleurs de l’été. C’est-là où les nobles Piémontois, la tête haute comme des autruches, la main dans la ceinture & la contenance fière, vont étaler leur figure,mi-partie Françoise & mi-partie Italienne. Ils n’en sortent que pour aller dans un caffé boire une tasse de liqueur glacée, qui leur sert ordinairement de soupé. [26]

Les Piémontois pratiquent fort la frugalité : belle qualité, si cette vertu n’étoit pas chez eux une suite de leur avarice. Ils sont charmés de trouver dans la chaleur de leur climat, un prétexte qui les dispense de manger le soir. Mais il semble que ce régime de vie, nécessaire à leur santé, n’est point observé lorsqu’on les prie à quelque excellent repas.

Les Italiens, depuis quelque tems, sont en général assez ignorans [27], & les Piémontois le sont encore plus. Je ne crois pas qu’il y ait jamais eu d’auteur parmi eux dont la réputation se soit étendue au-delà de dix lieues à la ronde.

Aucuns des écrivains Italiens, qui sont tant soit peu connus, ne sont de leur nation. Un Piémontois à qui je faisois ce reproche, me répondit gravement que je me trompois, puisque Plaute & Térence étoient Piémontois. Je lui demandai depuis quand on avoit fait cette nouvelle découverte ? Il me répondit qu’il n’en sçavoit rien ; qu’il avoit entendu assurer ce fait par un très-habile homme, qui passoit ordinairement la journée dans un caffé, où se trouvoient tous les sçavans de Turin. C’est-là le rendez-vous de tous les beaux-esprits de ce pays. Tu serois bien étonné, mon cher Monceca, si sortant de l’académie des sciences, on te transportoit tout-àcoup dans ce petit tripot littéraire. J’eus hier la douleur d’entendre dans demi-heure de tems que j’y restai, plus d’impertinences & d’absurdités que n’en ont jamais écrit la moitié des théologiens Espagnols.

Deux choses sont les causes de l’ignorance des Piémontois : leur caractère vain & paresseux, & la soumission à laquelle l’inquisition les réduit. Dès qu’ils entendent le Latin de la bible ou celui du missel, ils se regardent comme des sçavans de la première classe : ils se félicitent eux-mêmes des efforts de leur imagination ; & ne peuvent comprendre comment leur esprit a pû s’élever à ce point de perfection. Il seroit dangereux pour eux de vouloir pénétrer plus avant : la moindre lueur qui dissiperoit leurs ténèbres, pourroit leur attirer l’indignation de l’inquisition. L’ignorance chez les moines est la base de la tranquillité.

Les Piémontois n’ont point assez de vivacité pour se distinguer dans les ouvrages des belles-lettres : ils ne peuvent approcher des auteurs qu’ont produit les autres contrées Italiennes ; il y a plus de différence pour le feu de l’imagination, d’un Florentin à un Piémontois, que d’un François à un Moscovite.

Je ne sçaurois deviner la cause d’une pareille dissemblance ; & si je ne m’étois éclairci par moi-même de la vérité de ce fait, il m’eût paru incroyable. On dit pourtant qu’il n’est pas surprenant de voir deux peuples voisins qui parlent le meme langage, qui ont les mêmes mœurs & les mêmes coutumes, dont l’étendue de génie est entièrement différente. On cite les Languedociens & les Provençaux pour la vivacité & le feu de l’imagination : il n’est rien de si pesant & de si lourd que les Auvergnats & les Savoyards. Les Flamands sont le peuple le plus pétri de superstitions ; l’Italie & l’Espagne renferment moins de puérilités religieuses que la seule église de Gand n’en contient : les Hollandois, leurs voisins, ont exilé de leurs provinces la bigotterie & le culte monacal. On diroit que chaque Hollandois, de quelque religion qu’il soit, est un philosophe qui l’a épurée & réduite aux régles du bon sens. Un nazaréen papiste à Amsterdam est un homme beaucoup plus raisonnable qu’à Rome : un inspiré y est moins fanatique que dans les Sevènes, & un Quakre moins ridicule qu’à Londres. Le bon sens & la tranquillité sont peut-être une suite nécessaire de celle qui domine dans l’état : les exemples de sagesse, & de modération que donnent les nazaréens non-papistes, qui sont les chefs en Hollande, influent sur le reste des peuples.

De quelque côté que vienne la différence de génie des Hollandois & des Flamands, des Provençaux & des Savoyards, elle n’en existe pas moins : elle est même surprenante entre ces deux derniers, par rapport aux grands-hommes.

Les Savoyards n’ont acquis aucun nom dans la république des lettres, & dans l’invention des arts ; si ce n’est qu’on voulût faire passer pour un effort d’imagination la science de ramoner les cheminées & de porter des marmotes dans tous les pays étrangers. Je ne crois pas que ces talens doivent être des droits pour obtenir une place dans l’académie Françoise, ou dans celle de la Crusca en Italie. Les Provençaux ont produit successivement une foule de grands-hommes : & sans rappeller les troubadours, qui prirent naissance dans leur pays, & qui furent les premiers poëtes Gaulois, la plûpart des grands-hommes de ces derniers tems sont nés en Provence.

Gassendi, philosophe excellent ; Massillon, orateur de la première classe ; le pere Thomassin, historien digne des plus grandes louanges ; le fameux Peiresc, antiquaire célèbre ; Tournefort, le plus habile des botanistes ; tous ces génies illustres ont pris naissance dans cette contrée à-peu-près dans le même tems. On a toujours cultivé les sciences dans cette province ; & c’est de son sein qu’elles ont transpiré dans le reste de la France. Les troubadours, conteurs, chanteurs, jongleurs, joueurs, s’assembloient à la cour des comtes de Provence. C’est-là où ils exerçoient les jeux spirituels dont ils étoient les inventeurs, qu’on appelloit les Sirvantes, les Tensons & la cour d’Amour. Les autres peuples des Gaules, jaloux des avantages des Provençaux, voulurent y avoir part : ils apprirent des troubadours à faire des vers & des chansons ; & Thibaud, comte de Champagne, qui les attira dans sa cour, se signala dans ce genre de poësie. Il aimoit infiniment la reine Blanche, mere de Louis IX. que les nazaréens regardent comme saint. Son amour vit encore dans les chansons qu’il fit pour elle.

On estima bientôt à un tel point par toute la France les troubadours, les jongleurs & les chanteurs, qu’on voulut leur faciliter tous les moyens pour y voyager commodément, & leur procurer des avantages, pour les engager à y fixer leur demeure. Louis fit une ordonnance, portant que les jongleurs seroient quittes de tout péage, droit, &c. en récitant un couplet de chanson au péager ; & que les joueurs jouiroient des mêmes franchises, en faisant faire quelques tours de souplesse à leur singe : de-là l’origine du proverbe, payer en gambades & en monnoie de singe. Depuis ce tems, l’amour pour les arts est bien diminué en France. Des Provençaux que j’ai vus souvent à Galata, à Rome & à Gènes, m’ont assuré qu’un péager, un douanier & un commis ne diminueroient pas un liard de leurs droits, pour le récit entier de la tragédie de Phèdre. On tient à Turin la même conduite, & l’on n’y trouveroit pas un morceau de pain sur l’original de la Gierusalemme liberata, ou du Pastor fido.

On voit dans cette ville une quantité de pauvres que la mauvaise récolte de deux années consécutives a réduit dans une grande nécessité. Les bourgeois, touchés de leur misère, tâchent de les assister : les moines forçant leur avarice ordinaire, leur distribuent du pain & de la soupe, certains jours de la semaine à la porte de leurs couvens.

Les religieux nazaréens ont cette coutume à Rome : il est peu de leurs monastères, où chaque jour ils ne donnent aux mendians une partie bien médiocre des biens immenses qu’ils amassent.

Je veux te raconter à ce sujet un trait d’un Espagnol, qui caractérise bien la ridicule vanité de sa nation. Il y a une foule d’étudians Castillans, Arragonois, Andalousiens, &c. qui viennent à Rome pour obtenir du souverain pontife quelque bénéfice. Ils font le voyage de Madrid en Italie en mendiant leur pain. Par le secours d’un collet de toile cirée, garni de quelques coquilles, & d’un grand bâton qu’ils appellent bourdon, ils trouvent partout des charités : les nazaréens ont autant d’attention pour les pélerins de S. Jacques & de N. D. de Lorette, que les mahométans pour ceux de Médine & de la Mecque. Lorsque ces Espagnols sont arrivés à Rome, ils n’ont d’autre nourriture que celle qu’ils vont chercher tous les jours à la porte des couvens. Cela fait, ils se promenent le reste du jour gravement à la place d’Espagne, & ne se considerent pas moins que le premier prince Romain. Un Castillan nouvellement arrivé, & qui ne sçavoit point encore l’heure où l’on distribuoit la soupe, s’adressa à un pauvre ecclésiastique François qui vivoit de l’aumône conventuelle. Sa vanité Espagnole ne pouvoit souffrir qu’il demandât simplement la maison où l’on distribuoit la soupe : cette façon de parler lui paroissoit ignoble. Après avoit cherché quelque façon de s’expliquer oblique, il n’en trouva pas de meilleure que de demander, au François s’il avoit déjà été prendre son chocolat A usted tomado su chocolate ? Mon chocolat ! lui répondit le Parisien, & comment diable voulez-vous que je le paye ? Je vis d’aumônes : & j’attends qu’on distribue la soupe au couvent des Franciscains. Vous n’y avez donc pas encore été, dit le Castillan ? Non, reprit le Parisien ; mais voici l’heure, & je vais m’y rendre. Je vous prie de m’y conduire, dit le glorieux Espagnol. Vous y verrez don Antonio Perez de Valcabro, de Redia, de Montalva, de Vega, &c. y donner à la postérité une marque de son humilité.

Et qui sont tous ces gens-là, demanda le François ? C’est moi seul, répondit le Castillan. Si cela est, répliqua le François, dites plutôt un exemple de la nécessité du bon appétit.

Porte-toi bien, mon cher Monceca : vis content, & conserve ta santé.


De Turin, ce…

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Lettre XXXVIII.[modifier]

Aaron Monceca, à Isaac Onis, rabbin de Constantinople.

Mes méditations philosophiques sont interrompues quelquefois par l’étude de l’histoire. Je délasse mon esprit en parcourant tout ce qui s’est passé dans les siécles les plus éloignés : je m’entretiens avec les grands-hommes morts depuis deux ou trois mille ans ; & je crois être devenu leur contemporain, en lisant leurs discours & leurs actions.

C’est un grand malheur, mon cher Isaac, pour tous les gens qui s’appliquent à la connoissance de l’histoire, que l’embarras & la confusion qui y regne jusqu’à deux ou trois cent ans après le déluge. Peu d’auteurs ont écrit de ces tems si reculés ; & ce peu n’est pas arrivé jusqu’à nous. Les morceaux & les fragmens qui nous en restent ne servent, par leur ambiguité & par leur différence,qu’à occasionner des disputes parmi les sçavans, d’autant plus difficiles à éclaircir, qu’ils proposent plutôt leurs conjectures & leurs opinions, que de véritables éclaircissemens. Etudier l’histoire ancienne dans de pareils écrits, c’est étudier les sentimens des modernes, & les systêmes de leur imagination.

La connoissance des actions des premiers hommes est une mer vaste & inconnue sur laquelle on navigue sans carte & sans boussole. La Génèse & les livres sacrés que nous a laissés Moyse, ne peuvent suffire à nous éclaircir. S’ils parlent de la création de l’homme, de la formation ou du rétablissement d’un peuple, c’est toujours par rapport aux juifs : ils omettent & ne font aucune mention de ce qui ne sert point à illustrer notre nation. On ne peut cependant douter qu’il n’y eût alors d’autres peuples : & les fragmens qui nous restent de l’histoire des premiers Egyptiens, des Ethiopiens, des Scythes & sur-tout des Chinois, en sont des preuves convaincantes.

Mais notre auguste législateur n’a cherché dans ses écrits que ce qui caractérisoit notre nation, sans se soucier de faire mention des autres, qui n’y avoient aucun rapport.

Si nous remontons plus haut, & que nous approchions du tems du déluge, nous trouvons mille difficultés insurmontables. Il nous est impossible de découvrir aucune trace de l’origine des peuples & des empires considérables que nous voyons formés comme dans un instant. Nous lisons que, deux ou trois cent ans après le déluge, l’Egypte étoit peuplée excessivement, & que vingt mille villes pouvoient à peine contenir ses habitans. La Chine, la Scythie, la Tartarie étoient des états aussi florissans. Comment peut-on comprendre que les trois enfans de Noé, en deux cent ans de tems, aient pû produire un assez grand nombre d’hommes pour peupler de si vastes provinces, & les environs du Tigre & de l’Euphrate qui le furent les premiers ?

Je crois, mon cher Isaac, que, sans s’arrêter à toutes ces difficultés, quand on veut faire des progrès dans l’histoire de nos livres sacrés, la seule entière qu’ait conservée & respectée le tems, il faut prêter simplement son attention aux vérités historiques, & abandonner aux philosophes & aux docteurs toutes les vaines disputes.

Un moine nazaréen [28], qui est entré dans la discussion de ces faits, pour en montrer la clarté & l’évidence, n’a pas trouvé de meilleur moyen que de faire des hommes à coups de plume.

Il a fait une exacte supputation des fils, petits-fils, arrière-petits-fils, &c. que quatre hommes pouvoient avoir dans deux cent cinquante ans : & il a produit deux cent soixante-huit milliars, sept cent dix-neuf millions de personnes, c’est-à-dire, beaucoup plus qu’il n’en faudroit pour peupler cinq ou six mondes comme le nôtre. Son calcul arithmétique n’a point persuadé ses adversaires. Ils ont dit qu’on ne faisoit pas les hommes en réalité comme on les fait à coups de plume ; & qu’on voyoit bien qu’il étoit bien peu expert dans ce métier. Ils ont objecté que « suivant les écritures, les hommes n’avoient des enfans que très-tard ; qu’il paroissoit même qu’ils n’en avoient pas un grand nombre : ainsi que ces peuplades, aisées à produire sur le papier, étoient impossibles dans la réalité. »

« Ils ajoûtent qu’on regardoit comme un miracle la multiplication que les Israëlites firent en deux cent cinquante ans dans l’Egypte, dont il sortit six cent mille combattans, qui prenoient leur origine de soixante & dix hommes qui s’établirent dans ce pays avec le patriarche Jacob ; & que ce miracle étoit cependant bien au-dessous de cette multiplication qu’on prétend s’être faite dans l’espace de deux cent soixante ans par quatre personnes. »

Ces difficultés insurmontables ont jetté dans l’erreur plusieurs de ceux qui se sont attachés à vouloire les surmonter. Ils ont cru que le déluge n’avoit point été universel ; & que Dieu voulant punir seulement les péchés de cette race ingrate qu’il avoit choisie préférablement aux autres, pour satisfaire sa justice, avoit inondé le pays qu’elle habitoit. Un célèbre auteur moderne [29] fait remonter plusieurs monarchies avant le déluge, & ne s’éloigne pas de ce sentiment, que plusieurs autres ont soutenu par des raisons physiques & expérimentales.

Ils prétendent qu’il est impossible qu’il puisse arriver dans l’état présent de la terre un déluge qui couvre de quinze coudées la cime des plus hautes montagnes.La mer, prise en général, disent-ils, n’a guère plus de trois cent pas de profondeur. Les montagnes les plus élevées, comme le Mont-Gordien ou d’Ararat, ne surpassent point de trois mille pas la surface de la mer. Ainsi, sans compter que la capacité du globe s’élargit à mesure qu’il s’éleve, il faudroit douze ou quinze fois autant d’eau que la terre, dans la quantité marquée dans l’histoire. [30]

D’autres auteurs ont soutenu qu’il étoit impossible que les pluies aient été assez abondantes pour causer un pareil effet. Ils ont appuyé leur sentiment de l’opinion d’un fameux philosophe [31], qui prouve par des observations exactes, que les orages les plus violens ne versent qu’un pouce & demi d’eau par demi-heure ; ce qui fait six pieds dans un jour.

Et le déluge n’ayant duré que quarante fois vingt-quatre heures. en supposant les plus hautes montagnes à deux mille pas d’élévation, qui est un tiers moins que leur hauteur, il faudroit, non pour les surmonter, mais même pour pouvoir les égaler, que le ciel eût versé en vingt-quatre heures cent vingt-cinq pieds d’eau, an lieu de six qu’il verse dans les plus grands orages ; ce qui excéde la possibilité et les forces de la nature.

A quoi servent, mon cher Isaac, toutes ces vaines disputes des sçavans qui ne peuvent rien éclaircir ? Lorsqu’on soutient que le déluge n’a point été universel, & que Dieu n’a eu dessein que de punir un peuple ingrat, & qui lui avoit déplu ; n’est-il pas ridicule de vouloir apporter en preuve les prétendus desseins de Dieu, contre sa parole même, qu’il nous a laissée dans les livres sacrés ?. Les docteurs nazaréens croient la certitude des écrits de Moyse. A quoi servent donc des dissertations inutiles ? Puisque l’histoire de ces tems reculés est un cahos, il est absurde de vouloir le débrouiller : il nous suffit de sçavoir que les trois enfans de Noé sont la source commune de toute l’humanité ; c’est se morfondre inutilement, que de chercher à comprendre le commencement des premières Monarchies que leurs descendans ont formées. Un homme de bon sens ne doit tâcher de les connoître que dans le tems où il commence à voir quelque jour & quelque certitude dans les historiens qui en parlent.

Ces recherches inutiles font consumer des momens qu’on pourroit mieux employer : & puisqu’il n’a pas plu à la divinité de vouloir transmettre jusqu’à nous les moyens qu’elle avoit employés pour repeupler si-tôt le monde après le déluge, il doit nous suffire de sçavoir, que celui qui de rien a créé l’univers, qui le maintient, & qui le gouverne si sagement, n’aura pas rencontré des difficultés dans l’exécution de ses desseins.

Pour étudier l’histoire avec utilité, je crois, mon cher Isaac, qu’il faut, autant qu’on peut, consulter les auteurs originaux. Qui peut mieux connoître les mœurs d’un état qu’un auteur qui y est né & élevé, qui écrit dans la sein de sa patrie, & à qui les mœurs, les coutumes, les loix du pays dont il parle sont familiers ? Quel est l’auteur moderne assez vain pour se flatter de connoître les anciens Grecs aussi-bien que Thucydide, Xénophon & Plutarque. Les historiens qui ont écrit aujourd’hui de leur nation, n’ont pû approcher, pour la noblesse, pour la majesté & pour la grandeur, de Tite-Live & de Tacite. Comment pourroient-ils atteindre le vrai qui regne dans les caractères qu’ils nous ont laissés, & qu’ils copioient d’après nature ?

Je fais généralement peu de cas des écrivains modernes qui composent des histoires sur les événemens des tems éloignés. Je les regarde comme des compilateurs ; je ne considère guère plus leurs ouvrages que comme ceux des mauvais traducteurs. Quiconque veut connoître le vrai caractère des Grecs & des Romains, doit le chercher dans les originaux. Ne seroit-il pas ridicule, si un Anglois, pour s’instruire des mœurs, des coutumes & du génie des François, & pouvant vivre avec eux, dédaignoit de le faire, & se contentoit de fréquenter quelques Anglois qui auroient été à Paris ? On trouveroit sans doute cette conduite extraordinaire. Il l’est autant de vouloir apprendre à connoître les mœurs des anciens Romains d’un homme né à Paris, & de l’en croire mieux instruit que Salluste, ou Tite-Live.

Deux moines nazaréens [32] ont fait depuis quelque tems un recueil complet de l’histoire Romaine. [33]

Il est d’une si grande étendue, que quiconque s’armeroit de patience pour le lire, seroit obligé de renoncer aux originaux. Au lieu du style vif et mâle que demande l’histoire, on diroit que la Calprenede ou Scuderi ont laissé ces deux auteurs héritiers du style romanesque. Ils sont aussi diffus qu’eux ; & s’ils ne font pas la description des Festons & des Astragales [34], ils rapportent jusqu’aux plus chétives harangues des plus médiocres écrivains anciens.

Ces moines n’ont pas fait réflexion que, dans un ouvrage aussi immense que le leur, il falloit une extrême réserve dans cette partie de leur travail, & ne point accabler le lecteur par de continuelles déclamations de recteur, dont leur histoire est remplie. Elle accable les lecteurs par un ramas de faits inutiles, mal digérés, & confusément entassés. Elle ne présente à l’esprit rien de net, de précis & de frappant. Elle est si mal copiée, & imite si peu les anciens, qu’elle seroit capable de dégoûter de la lecture des originaux, si on la regardoit comme leur fidelle imitatrice.

Je ne sçais ce qui a obligé ces deux auteurs à s’unir ensemble pour faire un aussi méchant ouvrage. A parler sincérement, je crois qu’un seul eût suffi pour un pareil ramas : si ce n’est que l’un ait travaillé au corps de l’histoire, l’autre aux notes, dont elle est accompagnée, & qui sont encore beaucoup plus mauvaises que le texte.

Un docteur nazaréen [35] a fait une autre collection de l’histoire Romaine beaucoup moins diffuse, & beaucoup meilleure.

Lorsqu’on s’est formé le goût dans les auteurs originaux, qu’on a pris d’eux le génie, le caractère, & les mœurs des véritables Romains, on peut retirer beaucoup de profit de la lecture de cet auteur moderne, par l’arrangement où on y voit bien des faits dispersés ailleurs, & par le secours qu’on en retire pour y trouver tout-à-la-fois ce qu’il faut chercher dans plusieurs livres. Mais les ouvrages de cette espéce ne sont utiles qu’à deux sortes de gens : à ceux, qui, déja consommés dans la connoissance de l’histoire, ont besoin d’un recueil pour leur épargner d’aller perpétuellement rechercher dans les originaux ce qu’ils y ont déjà vû : & à ceux, qui, ne voulant lire que pour leur plaisir, & n’avoir qu’une teinture superficielle des tems passés, ne se soucient point de faire une recherche & un assemblage pénible d’un nombre de faits & d’événemens qui se trouvent dans un auteur, & ne se rencontrent point dans un autre.

Lorsqu’on veut approfondir l’histoire & en avoir la connoissance parfaite, il est pernicieux au commencement de jetter les yeux sur les livres modernes. Ce n’est plus un Romain qui nous instruit des mœurs de sa patrie ; c’est un François qui nous revèle le caractère de Brutus, de César, de Scipion : & quelque génie qu’ait l’auteur moderne, il est impossible que l’histoire ancienne, passant par ses mains, ne prenne un certain goût du siécle présent qui la défigure.

Le courier va partir ; je suis contraint de finir ma lettre. Une autre fois je t’écrirai plus au long ce que je pense à ce sujet.

Porte-toi bien, mon cher Isaac, & que le Dieu de nos peres te fasse prospérer.

De Paris, ce…

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Lettre XXXIX.[modifier]

Aaron Monceca, à Isaac Onis, rabbin de Constantinople.

On voit actuellement en France ce qu’on n’a peut-être jamais vû. Les femmes n’ont aucune part au ministère : un secret impénétrable régne dans les affaires. Le souverain & son ministre sont aussi réservés l’un que l’autre : & rien ne transpire de leurs desseins dans le public. Cette conduite sensée est un effet de la prudence du ministre & de la sagesse prématurée du prince, qui dans un âge où le cœur est ordinairement le jouet des passions, vit au milieu de sa cour dans la plus sévère retenue. Les François sont étonnés de voir une forme de gouvernement dont ils avoient eu jusques-là si peu de connoissance. Ils sçavent par expérience que le beau sexe a eu souvent dans les grandes affaires plus de part que les ministres mêmes, & connoissent le préjudice que l’état en a reçu.

Si j’étois roi, je choisirois toujours pour m’aider dans la conduite de mon royaume des personnes qui auroient atteint un âge où les passions sont extrêmement rallenties. Je voudrois même qu’elles ne fussent point mariées. Que ne peut point sur l’esprit de son époux une femme quand elle est intelligente, & qu’elle sçait s’accommoder aux tems & aux situations ? Les plus grands ministres n’ont jamais eu de femme. Peut-être n’eussent-ils point atteint au degré où ils sont parvenus, s’ils avoient eu auprès d’eux un espion domestique, de la curiosité duquel il leur étoit impossible de pouvoir toujours se défendre.

Si l’on compare les cardinaux Richelieu, Ximenès, Mazarin, & en remontant plus loin, l’abbé Suger avec les autres ministres, on y verra une différence considérable. Pour mettre cette thèse dans une plus grande évidence, je pourrois citer bien des exemples de notre tems. Peut-on refuser aux cardinaux Alberoni & Cienfuegos, les éloges que mérite la vaste pénétration qu’ils ont montrée dans les affaires dont ils ont été chargés ? Ce n’est pas que je prétende soutenir qu’il n’y ait des personnes qui, malgré l’attachement qu’ils ont pour le sexe, sçavent s’élever au-dessus de leur politique. Mais cet effort est difficile : & lorsqu’on est chargé des affaires publiques ; il est bien rare de pouvoir assez s’observer, pour qu’une femme habile,& qui a quelque place dans le cœur d’un homme, tôt ou tard n’apperçoive une partie de son secret.

Le feu duc régent avoit sçu s’élever au-dessus de sa foiblesse. Soumis dix fois par jour à des beautés différentes, l’amour chez lui n’étendoit pas ses droits sur la politique : dans le sein de la joie, des plaisirs & de la tendresse, le ministre n’avoit rien de commun avec l’amant. Mais combien trouve-ton, mon cher Isaac, de génies aussi grands, aussi fermes que l’étoit celui de ce prince ? La calomnie. l’imposture, la révolte, l’hypocrisie monacale, sous le voile de la religion & de la justice, s’unirent ensemble pour répandre sur ses actions les plus innocentes, leur funeste venin. Il dissipa, comme le vent dissipe les nuées, leurs pernicieux complots ; & dans la punition qu’il fit souffrir à ses ennemis, sa grandeur d’ame & son intrépidité éclatèrent davantage.

Combien trouve-t-on peu de semblables caractères ? L’histoire à peine en conserve-t-elle un dans plusieurs siécles. Nous voyons, au contraire, les femmes donner toujours le coup décisif aux grandes affaires. Quels efforts n’a pas fait jouer la Princesse d’Eboli sous Philippe II, malgré la prudence & la politique de ce prince ? Les dames ne forcerent-elles pas Henri IV de terminer une guerre dont les commencemens avoient été très-heureux ; & par leurs artifices & leurs ruses cachées, ne lui persuaderent-elles pas d’entreprendre une dont les suites étoient douteuses, & dont les apprêts furent en partie la cause de sa mort ? Madame de Chevreuse a remué cent machines différentes dehors et dedans le royaume, qui l’avoient mis dans une situation des plus tumultueuses ; tout brouillon qu’étoit le cardinal de Retz, il fit beaucoup moins de mal. Les factions de Westminster étoient animées par la comtesse de Carlile : cette dame, du fond de Whitehall, étoit l’ame & l’esprit qui les animoit.


Vainement prend-on des précautions pour vouloir se garantir des charmes séducteurs du beau sexe ; en vain lui prodigue-t-on les noms d’ambitieux, d’indiscret, de partial, de capricieux : malgré tous ces défauts dont ou on l’accuse, les dames sont en possession de tout tems, & dans toutes les cours, d’être les principaux mobiles des grands événemens.

Aussi dit un excellent auteur [36], le sage courtisan se garde bien d’en avoir quelqu’une pour ennemie, ni même de parler contr’elles en général. Malheur à ceux qui les regardent comme un sexe foible & infirme.

Il n’est point d’ennemi aussi dangereux qu’une femme. Celle qui croit n’avoir pas assez de pouvoir ou de crédit pour nuire, sçait s’unir habilement avec quelqu’autre. Un ministre adroit, qui ménage les intérêts de son maître, est un novice auprès d’une femme outragée & qui cherche à se venger. Les dames sont d’autant moins faciles à s’appaiser, lorsqu’elles se croyent offensées, qu’elles sont persuadées que le pardon d’une offense sont des vertus imaginaires.

Quand une femme est personnellement intéressée dans une affaire d’état ou dans une conjuration, il semble que la nature chez elle fait un effort surprenant, & qu’elle change son essence. Elle devient impénétrable dans son secret, & aussi retenue pour ce qui la regarde, que peu réservée pour les affaires des autres. Pour être convaincu de cette vérité, il ne faut qu’examiner les principaux événemens des derniers regnes. La ligue avoit en vain cherché les moyens de faire assassiner Henri III. Madame de Montpensier, sœur des Guises, fait exécuter ce projet dès qu’elle s’en mêle : elle sçait faire entrer adroitement un moine dans ses desseins ; & elle lui persuade le crime le plus énorme, sous les apparences de la religion. Les desseins pernicieux des Espagnols contre Henri IV, n’auroient jamais eu leurs funestes effets ; s’ils n’eussent été appuyés que du vieux duc d’Epernon : la duchesse de Verneuil, maîtresse disgraciée de ce monarque, conjure contre lui : il en est la victime infortunée.

Le pouvoir des femmes & leur domination règlent la plûpart des mouvements de l’empire Ottoman. Qui croiroit qu’une sultane dans le fond du serrail, à qui la vûe des mortels qu’une opération barbare n’a pas ôtés du rang des hommes semble être défendue, gouverne la Turquie, nomme le visir & le moufti, prend les intérêts du bacha du Caire, ou de celui de Babylone, qu’elle n’a jamais connus ; & par une circulation infinie, fait transpirer jusqu’au bout de l’empire, les mouvemens & les passions dont elle est agitée dans les appartemens solitaires de son palais ?

Le titre de maîtresse est bien plus dangereux que celui d’épouse, pour obtenir un absolu pouvoir sur les cœurs. On se fait souvent un plaisir d’accorder à une maîtresse ce qu’on refuse par devoir à sa femme. Il semble que l’amour dispense d’une certaine rigidité : & cette passion chez les gens chargés des affaires publiques, est bien plus dangereuse que l’hymen. Vainement résistent-ils aux premières attaques : il faut tôt ou tard qu’ils succombent. Un homme véritablement amoureux, & qui conserve encore un empire absolu sur lui, est un prodige dont trois mille ans ne nous ont pas donné la connoissance. Rien n’échappe à une femme aimable & qui veut plaire. Elle suit un projet mieux & plus sûrement que notre sexe, qui, malgré sa prétendue force & vigueur, donne tous les jours dans les piéges les plus visibles.

Si nous examinons les grands-hommes qui ont résisté aux impressions que vouloient leur donner certaines femmes qu’ils aimoient, nous verrons qu’ils étoient moins amoureux que vicieux. Quand on est généralement idolâtre du beau-sexe, & que le cœur n’est point déterminé par un attachement marqué à un seul objet, les passions sont moins violentes & moins dangereuses : on est dans le cas du duc régent dont je viens de te faire le portrait ; le changement & l’inconstance sont les garans de la fermeté des sentimens, & les soutiens de la politique contre les attaques de l’amour. Ainsi Alexandre & Jules-César eurent des foiblesses ; mais elles n’occasionnerent pas leur perte : le changement d’objets empêcha qu’ils ne devinssent esclaves, les garantit du malheur où la passion déterminée d’Antoine pour Cléopatre précipita ce grand homme.

On trouveroit mille exemples dans notre siécle qui justifieroient cette opinion : & sans avoir recours à l’histoire ancienne, on pourroit soutenir hardiment que depuis deux cent ans les femmes ont eu beaucoup plus de part que les hommes à la conduite de l’Europe. Je serois tenté d’ajouter qu’elles ont partagé pendant ce tems leur crédit avec les moines & les prêtres. Peut-être ce dernier sentiment est-il aussi vrai que l’autre.

Je crois avec raison, mon cher Isaac, qu’un roi ne doit choisir ses ministres que parmi des gens à qui l’âge a amorti dans le cœur le feu des passions violentes. S’il est impossible qu’il les prenne dans l’état du célibat, il doit du moins ne pas les exposer tout-à-la-fois à l’ascendant d’une épouse & à la tendresse d’une maîtresse : c’est trop pour la sûreté des secrets qu’il leur confie.

Si j’étois souverain, j’agirois dans le choix de mes premiers ministres, à peu près de la même manière qu’agit le collège des cardinaux dans la nomination des souverains pontifes. Les foiblesses & les débauches de quelques-uns, élus dans un âge encore jeune, ont fait connoître aux nazaréens la nécessité d’avoir recours au seul moyen infaillible qui peut servir de digue aux passions du cœur. Ils ne confient l’encensoir qu’à des gens que l’âge a rendus incapables de certaines démarches.

Dans un état bien gouverné, il faut de vieux ministres & de jeunes généraux d’armée. Quand je dis jeunes, j’entens d’un âge mûr & sensé ; mais qui donne la liberté d’agir avec force & vigueur. Le ministre doit penser & réfléchir dans son cabinet : le général doit exécuter. Il faut au premier une prudence consommée qui ne soit point troublée par une fougue & une valeur qui fait l’ame & le caractère d’un militaire. Trop d’ardeur, trop d’amour pour la gloire, peuvent nuire au bien d’un état. Dans un âge où l’expérience manque, & n’a point encore toute son étendue, on confond souvent ses propres intérêts avec ceux du public : on est la dupe de son cœur. Le grand prince de Condé a vingt ans étoit un général fameux : il eût été peu capable d’être ministre. Le cardinal Mazarin le mit vingt fois dans les situations les plus fâcheuses ; cet habile Italien l’obligea à la fin d’avoir recours à lui. Alexandre, maître de l’Asie à vingt-huit ans, eût resté toujours simple roi de Macédoine, si son pere Philippe n’eût fait, par la politique dans la Grèce, ce que lui fit par ses armes dans la Perse.

Je regarde un ministre comme un homme à qui les passions les plus petites peuvent faire commettre les plus grandes fautes : & comme il est impossible d’être homme, de n’être pas sujet à l’humanité, l’âge avancé qui nous dépouille d’une partie de nos préjugés, de nos passions, de nos mouvemens impétueux, nous met en état d’être moins foibles & plus propres à être chargés des affaires publiques.

On pourroit m’objecter que cette prudence & cette sagesse que je demande dans un ministre, doivent se trouver dans un général d’armée, & faire une partie de son caractère.

Ainsi il faudroit qu’ils fussent tous les deux d’un âge avancé. Mais il est aisé de s’appercevoir que l’expérience que doit avoir l’un est bien différente de celle que l’autre doit acquérir. Connoître les cœurs des hommes, les intérêts des états, les loix d’un royaume les moyens de faire fleurir le commerce, d’acquérir l’estime des nations étrangères, de se faire chérir aux alliés de son prince, & craindre de ses ennemis, sont des talens bien éloignés de ceux qui concernent l’art de sçavoir disposer un camp, régler la marche d’une armée, la ranger en bataille, la mener au combat & la rendre victorieuse. Il faut du jugement, de la vigueur & de l’activité dans un général. Il faut dans un ministre une politique profonde, un examen perpétuel des démarches qui paroissent les plus légères, & une équité qui conserve l’honneur de son prince, sans en diminuer le crédit & l’autorité. Les fatigues du ministre se passent dans son cabinet assis dans son fauteuil : les travaux & les peines d’un général demandent une santé vigoureuse & qui puisse résister aux plus violentes fatigues. Chaque siécle produit vingt généraux : à peine produit-il un ministre.


Porte-toi bien, mon cher Isaac, & vis joyeux & content.

De Paris, ce…

***

Lettre XL.[modifier]

Aaron Monceca, à Isaac Onis, rabbin de Constantinople.

On arrêta hier ici un homme qu’on conduisit dans les prisons publiques ; mais à qui l’ancienne Grèce eût élevé des statues. C’étoit un hardi mendiant, auprès de qui Diogène eût paru un écolier. Il demandoit l’aumône avec un effronterie qui tenoit de l’insolence. Il injurioit ceux qui ne lui plaisoient pas. On a souffert pendant quelque tems ses incartades ; mais ayant eu la hardiesse d’entrer chez un fermier général, & de s’asseoir à table avec son habillement crasseux & déchiré, le maître de la maison, surpris de la liberté de cet homme, a voulu le faire chasser par ses gens. Le cynique moderne s’est répandu en invectives contre l’homme d’affaires ; & le résultat de ce différend s’est terminé par l’emprisonnement du philosophe.

On dit qu’il a véritablement du génie, & qu’il a embrassé ce genre de vie par un goût déterminé. C’est un malheur pour lui de n’être pas né il y a deux mille ans. Les mêmes impertinences qui l’ont conduit au cachot, l’auroient mené à l’immortalité.

Si les sept sages de la Grèce vivoient aujourd’hui, quelques-uns d’eux seroient regardés comme des gens d’esprit, à qui l’on accorderoit, pour pouvoir vivre, la permission de dédier des livres à messieurs les gens de finances : & les autres courroient risque de mourir de faim, ou peut-être d’être enfermés à l’hôpital des insensés. Je suis du moins bien assuré que le mendiant qu’on a enfermé à Paris n’y a pas fait le quart des folies que Diogène faisoit dans Athènes. Comment des peuples aussi sensés que les Grecs pouvoient-ils consacrer sous le nom de sagesse, les infâmies de ce cynique ? Je lui permets de chercher par les rues un homme en plein jour avec une lanterne ; mais je ne puis souffrir qu’il fasse honte à l’humanité par ses excès vicieux, & qu’il s’en glorifie. [37]

La plûpart des philosophes ont été des gens remplis de vanité, & dont les plus éclatantes actions n’ont été occasionnées que par le desir qu’ils avoient de s’acquérir la réputation d’hommes extraordinaires.

Quand je considère Diogène passant sa vie dans un tonneau, je le regarde comme un martyr perpétuel de sa vanité. Sa prétendue mortification & son austérité étoient les suites de son orgueil. Platon, dont le mérite réel n’avoit pas besoin d’être relevé par toutes ces mommeries, se promenant avec ses amis le long d’une rivière, quelqu’un d’entr’eux lui fit appercevoir Diogène qui étoit dans l’eau jusqu’au menton. C’étoit dans les plus grands froids de l’hyver : la superficie du fleuve étoit glacée, à la réserve du trou que Diogène avoit fait lui-même. Ne le regardez pas, & détournez les yeux d’un autre côté, dit Platon à son ami, il sortira bien-tôt de l’eau ; car il ne s’est donné la peine de s’y mettre, que parce qu’il nous a vû venir.

Le mépris que Platon faisoit des folies de Diogène, lui attira la haine de ce cynique. Il vint un jour chez lui ; & marchant avec beaucoup de mépris sur les riches tapis qui couvroient le pavé de la salle. Voyez, dit-il, comme je foule aux pieds l’orgueil de Platon. Oui, lui répondit Platon, mais avec beaucoup plus d’orgueil encore.

De tout tems la vanité semble avoir été le vice favori des grands hommes. Ceux qui ont écrit contre la gloire, l’ambition & l’envie de passer à l’immortalité, ont mis leurs noms à la tète de leurs livres pour y parvenir. Les philosophes n’ont point été les seuls touchés de cette passion : elle est généralement empreinte & imprimée dans le cœur de tous les hommes qui ont assez de génie pour s’élever au-dessus du commun. C’est le desir de la gloire & des louanges qui a fait les conquérans, plutôt que l’envie d’augmenter leurs états. Alexandre donnoit les royaumes après les avoit conquis, & ne se réservoit de ses travaux que la gloire de les avoir surmontés. La noble ambition est utile à la société ; sans elle les arts languiroient, & les sciences seroient peu cultivées. Le desir de l’immortalité, la satisfaction que donnent les louanges, font plus agir de ressorts que l’or & les récompenses pécuniaires.

Dans les pays où la gloire n’anime pas les citoyens, on voit une langueur répandue sur tous les arts libéraux, qui s’étend même sur les métiers les plus ordinaires. On dit qu’en Espagne, lorsqu’on va chez un cordonnier se faire prendre la mesure d’une paire de souliers, l’artisan demande à sa femme combien il y a encore d’argent dans la bourse ? S’il s’y trouve deux ou trois écus, il renvoie fiérement celui qui veut se faire chausser, & continue à racler quelque air sur sa guittare. Ce n’est pas que les Espagnols n’aiment la gloire : la vanité est le premier attribut de leur caractère ; mais c’est une gloire ridicule, qui tient plus de l’arrogance & de la fierté, que du desir d’immortaliser son nom.

La passion de passer à la postérité, lorsqu’elle n’est pas soutenue par l’honneur & la vertu, peut jetter dans de grands égaremens. Erostrate brûla le temple d’Ephèse pour s’immortaliser. On assure que ce fut-là une des raisons qui déterminerent Néron à faire mettre le feu aux quatre coins de Rome. L’empereur Charles-Quint pensa être la victime du transport frénétique d’un idolâtre de l’immortalité. Ce prince se trouvant à Rome, étoit au haut du dôme de S. Pierre, & regardoit dans le bas de l’église.

Un de ses courtisans qui se trouvoit auprès de lui, fut tenté de se précipiter, & d’entraîner l’empereur avec lui. Il lui sembloit que c’étoit un moyen sûr pour éterniser son nom. Heureusement pour Charles-Quint qu’il n’exécuta pas ce projet : & lui en ayant fait confidence, lorsqu’il fut descendu, ce prince le remercia fort de ne pas lui avoir fait faire un saut aussi périlleux, & lui défendit de se trouver jamais dans les lieux où il seroit.

Le desir immodéré de la gloire saisit quelquefois l’imagination des gens nés parmi le bas peuple. Un gardeur de chèvres d’un village auprès de Nîmes en Languedoc, n’ayant point de temple d’Ephèse à brûler, & ne voulant pas détruire quelque église nazaréenne, s’avisa, nouvel Erostrate, d’un expédient assez comique pour s’immortaliser dans son pays. Il attendit que les vignes fussent en fleurs ; & à l’aide d’un troupeau de deux cens chevres qu’il conduisit dans tous les vignobles, il vendangea trois ou quatre mois à l’avance, & priva tout le pays de la récolte du vin. On saisit ce gardeur de chèvres, & on lui demanda qui l’avoit poussé à faire une pareille action ? Il répondit, avec beaucoup de sang-froid, qu’il n’avoit point trouvé de meilleur expédient pour faire parler de lui après sa mort. Les juges, qui craignirent un desir pour la gloire aussi dangereux pour le pays, le condamnerent d’être enfermé à l’hôpital des insensés où il est mort.

J’en reviens aux philosophes anciens. Si les actions que quelques-uns d’entr’eux ont faites ne sont pas si nuisibles à la société, elles sont bien aussi extravagantes. Que doit penser un homme de bon sens d’une personne, qui après avoir étudié toute sa vie, se fait créver les yeux pour pouvoir méditer plus à son aise. [38]

Quel jugement peut-il porter d’un prétendu philosophe qui se jette dans l’Euripe, parce qu’il n’en sçauroit comprendre le reflux ? [39]

Quelle idée enfin peut-il avoir de la sagesse des sçavans par les ris immodérés de Démocrite, & les pleurs continuels d’Héraclite [40] qui avoit la douce complaisance de s’affliger pour tous les hommes &, & qui eût même étendu sa charité larmoyante sur les Antipodes, s’il les avoit connus.

Socrate, Platon, Epicure, ont été, selon moi, les philosophes les plus sensés de l’antiquité. Je laisse à part la vérité de leurs opinions ; mais il regne dans leurs écrits une sagesse, une retenue & une candeur qui furent accompagnées d’une grande régularité de mœurs. [41]

La raison fut la règle de ces grands hommes. En quittant le monde, ils en éviterent les embarras sans haïr les humains. Ils conserverent dans la solitude, où ils se retirerent souvent pour méditer plus à leur aise, les plaisirs que les honnêtes gens goûtent dans le monde, & ne firent que leur ôter le moyen de nuire en devenant trop violens. Je serois tenté de mettre Epictète auprès de ces grands hommes ; mais sa sévérité outrée me paroît mal placée : je la trouve une suite de sa vanité. J’entrevois sans cesse dans ses préceptes moraux un chagrin qui régne ; & le philosophe chez lui se ressent toujours de la mauvaise humeur de l’esclave d’Epaphrodite.

Je trouve la fermeté dans les malheurs une vertu digne d’admiration. Mais je ne veux point qu’on pousse la constance jusqu’à la barbarie & à la férocité. Je regarde les Stoïciens comme des frénétiques mélancoliques, chez qui la sagesse étoit une vertu barbare, plus à charge qu’utile aux hommes. Je veux une philosophie humaine qui s’accommode au bien de la société, & qui donnant de l’horreur pour le vice, ne me présente point le chemin qui conduit à la sagesse comme un sentier impratiquable. Je demande une morale qui n’impose point un joug insupportable, & qui, mettant un frein à nos passions, nous serve de barrière contre les excès où le tempérament & la violence de nos mouvemens peuvent nous entraîner.

J’estime un philosophe à qui le vice est odieux ; mais je veux qu’il ait de la compassion pour les vicieux, qu’il guérisse leurs défauts par des discours d’où la douceur, le bon sens & la vérité exilent les déclamations pédantesques.

Les véritables Epicuriens (j’entens ceux que n’avoient pas corrompu la morale de leur maître), étoient infiniment plus raisonnables que les Stoïciens. Ces derniers me paroissent des fous, dont l’imagination échauffée avoit fait de l’idée du souverain bien une chimère extravagante qui ne se trouvoit jamais. Quelle ridiculité ou quelle vanité y avoit-il dans un homme, qui pour être attaché à une secte se regardoit comme dieu ? Il s’approprioit l’auguste nom de sage : & le sage, selon lui, jouissoit toujours de tous les biens & de toutes les vertus. [42]

Libre dans l’esclavage, beau malgré sa laideur, riche dans la pauvreté, ne souffrant aucun mal dans les tourmens, il étoit moins un homme qu’une divinité. L’égarement & le fanatisme de l’esprit humain peut-il s’étendre jusqu’à ce point, & faire assez d’impression sur l’imagination, pour persuader à une personne qui souffre des douleurs aiguës, qu’elle est véritablement heureuse ? La vanité seule peut occasionner un sentiment aussi peu raisonnable ; quelque sang-froid qu’affecte Epictete, lorsque son maître lui casse la jambe par malice, sa retenue est une suite de son orgueil, & non pas de sa modération.

Il n’est qu’une seule idée qui soit capable de faire supporter les tourmens avec plaisir : encore n’y rend-elle pas insensible, c’est l’espérance d’un plus grand bien que le mal qu’on souffre.

Ainsi dans les différentes religions, ceux qu’on a appliqués à des gênes & à des supplices rigoureux, ont béni des peines qu’ils croyoient devoir leur procurer des plaisirs éternels. Ils n’ont point voulu, en abjurant leur croyance, mettre fin à des tourmens passagers, qu’ils espéroient devoir être payés par des récompenses perpétuelles. Mais les Stoïciens en souffrant n’avoient d’autre consolation dans leurs maux que la vanité de les supporter sans s’en plaindre.

Porte-toi bien, mon cher Isaac, & donne moi quelquefois de tes nouvelles ; car, depuis quelque tems, je n’ai point eu de tes lettres.


De Paris, ce…

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Lettre XLI.[modifier]

Aaron Monceca, à Isaac Onis, Rabbin de Constantinople.

J’étois hier à la comédie Italienne, & je suis charmé de la manière naïve & du jeu sensé des acteurs. J’y trouve une vraisemblance qui m’attache d’autant plus, qu’elle approche de la réalité. La comédie étant le portrait de la vie humaine, le comédien ne plaît qu’en imitant l’original qu’il copie. Quelque bonne que soit une pièce, elle languit, si elle est représentée par de médiocres acteurs. De bons comédiens, au contraire, font souvent réussir un ouvrage qui ne peut soutenir la lecture. La plupart des pieces qu’on joue sur le théâtre Italien, sont dans le cas. Elles ont plus de brillant que de solide. La représentation en est amusante, la lecture fade & peu instructive.

Quelques auteurs avoient inventé un nouveau genre de comédie, qui joignoit une morale sensée aux plaisanteries d’Arlequin. [43]

La scène Italienne, entre les mains de ces nouveaux auteurs, auroit pu devenir une digne sœur cadette de la Latine & de la Françoise. Mais quelques misérables écrivains [44], qui ont succédé à ces premiers, l’ont replongée dans son premier état.

Dans presque toutes leurs pièces, la conduite régulière, l’uniformité des caractères, la sagesse des mœurs sont sacrifiés au plaisir de faire rire le parterre par un bon mot, ou par quelque incident bizarre & peu vraisemblable.

La comédie Italienne a eu à Paris une fortune fort inégale. Sous le règne passé, elle fut exilée & bannie de la France. La hardiesse avec laquelle elle exposa à la risée du peuple des personnes du plus haut rang, la firent proscrire par l’autorité du souverain. Quelques années après, le duc Régent la rappela de son exil, & la ramena a Paris. La punition des anciens comédiens rendit les nouveaux plus circonspects. En laissant à leurs pièces l’agréable pour amuser le public, ils en ôterent ce qui pouvoit nuire aux particuliers. Ils eurent à combattre, dans les comédiens François, des rivaux dangereux, dont le mérité réel eût dû effacer le clinquant de leur théâtre, s’ils n’en eussent réparé le foible par la bonté de leur jeu.

Les comédies & les tragédies Françoises sont les rivales des Grecques, Si les pièces modernes ne sont pas au-dessus des anciennes, du moins aucun sçavant, défait des préjugés, ne doute de leur égalité. Je serois même tenté de leur accorder la supériorité dans bien des cas.

Aucun comique chez les Latins n’a réuni autant de talens ensemble qu’en a eu Molière. Terence a écrit d’un style pur : ses portraits sont pris dans la belle nature ; il ne raconte pas les choses, il les met sous les yeux. Une conduite sensée règne dans ses piéces ; mais il manquoit de feu, d’imagination, & de diversité dans les caractères. Si des six piéces que nous avons de lui, on en avoit perdu cinq, on auroit encore Térence en entier. Dans toutes ses comédies, c’est toujours un valet fourbe, un jeune homme débauché ou amoureux, un pere avare, &c. Quand on a lû l’Andrienne, le cœur ne trouve plus de nouvelles instructions dans ses autres piéces : l’esprit seul s’amuse de la fiction.

Plaute, ingénieux, diversifié, rempli de variété dans ses caractères, manque souvent de style. Il tombe quelquefois dans ses meilleures piéces, dans des petitesses indignes du bon goût.

Mais où trouve-t-on plus de variété, plus de noblesse, plus de justesse dans les portraits, plus de netteté & de précision dans le style, que dans le Misanthrope, les Femmes sçavantes, le Tartufe. les Fâcheux, l’Ecole des Femmes & celle des Maris ? Je voudrois placer les bonnes pièces de Molière au-dessus de celles des Grecs ; & les mauvaises qu’il fit pour complaire au peuple, au-dessous des farces Italiennes ; elles ont autant de défauts & moins de brillant qu’elles.

La tragédie, chez les François, me paroît poussée à un point encore plus parfait. Les Romains n’ont jamais rien eu dans ce genre qui ait dû mériter l’attention des connoisseurs. Les tragédies de Sénéque sont les productions d’un déclamateur, plutôt que les œuvres d’un auteur tragique. Il n’a ni assez de sublime pour ravir mon ame, ni assez de tendresse & de connoissance du cœur pour me rendre sensible. Toutes les sentences dont ses écrits sont remplis, ne sçauroient m’émouvoir : il ne m’inspire ni la terreur, ni la crainte ni la pitié.

Les Romains ont fait beaucoup de cas du Thyeste de Varius, & de la Médée d’Ovide. Le tems ne nous a pas conservé ces deux pièces, & je ne doute pas qu’elles ne dussent avoir de grandes beautés. Ovide connoissoit les mouvemens du cœur. Personne n’exprimoit aussi vivement les sentimens que cause un amour emporté. Ses Héroïdes nous sont des sûrs garants des beautés de sa tragédie. Mais on ne peut balancer la bonté d’un ouvrage qui existe, par la réputation d’un autre dont on n’a aucune connoissance certaine.

Sophocle & Euripide porterent chez les Grecs le théâtre à son plus haut dégré. Corneille & Racine ont été à la perfection chez les François ; & je crois que pour juger de la préférence entre ces auteurs, il faut prononcer sur celle qu’on doit donner au goût des Athéniens & des Parisiens. Peu de François aujourd’hui, excepté quelques idolâtres de l’antiquité, conviennent de la supériorité du théâtre Grec sur le leur. Ce sentiment n’est pas si généralement reçu les nations étrangères ; mais il a bien des partisans.

J’ose soutenir qu’il y a plus de grandeur, de majesté, de noblesse dans Corneille que dans Sophocle. Ce dernier, quoique doué d’un génie sublime, & digne de l’admiration de tous les connoisseurs, n’a point eu cette variété dans les différens caractères, cette force & cette vérité dans les portraits.

Racine, au tendre & au pathétique d’Euripide, joignit souvent le grand & le sublime de Sophocle & de Corneille. Ses ouvrages, peut-être, n’ont que le défaut d’être trop parfaits. Tant de beautés continuées laissent moins appercevoir certains endroits frappans, que de foibles défauts eussent relevés.

Deux poëtes aujourd’hui ont succédé à la gloire de ces grands hommes. Ils ne les ont point égalés ; mais ils les ont parfaitement imités : & dans leur imitation, ils ont sçu se rendre originaux. L’un [45] émeut tour-à-tour l’esprit & le cœur, par l’amour, la pitié & la terreur.

L’autre [46], excellent versificateur, génie hardi, esprit vaste, s’est tracé à lui-même une nouvelle méthode.

Il a embelli le théâtre, en y risquant des situations heureuses, mais qui pouvoient paroître nouvelles & extraordinaires. Il vient actuellement de mettre au jour une tragédie en trois actes. Il n’y a aucun personnage de femme dans cette piéce. Ainsi l’amour en est entiérement banni. Le manque & le défaut de cette passion, l’ame du théatre, & le moyen le plus sûr d’aller au cœur, quoiqu’en disent certains critiques, a forcé l’auteur à réduire son ouvrage à trois actes. Il a senti que toute la politique, toute la grandeur Romaine ne pourroit suffire à le conduire jusqu’au cinquiéme, sans tomber dans des déclamations froides, & qui font languir l’action. Il n’est aucune pièce moderne où l’amour n’ait quelque peu de part. C’en est assez pour y faire entrer un rôle de femme, qui aide à conduire l’action à sa fin, & à la garantir du froid secours des narrations & des épisodes. Quant aux tragédies anciennes, au nombre desquelles on peut mettre l’Athalie & l’Esther de Racine, les chœurs suppléent beaucoup à la briéveté des actes. Si l’on représentoit certaines piéces d’Euripide & de Sophocle, sans les chœurs, le récit n’en dureroit pas demi-heure tout au plus. Ainsi la musique, le chant & les intermèdes dispensoient de l’étendue que demandent les tragédies modernes.

Cette piéce nouvelle, dont je t’ai parlé, est intitulée : La mort de Jules César. Le caractère de cet empereur est conforme à l’idée que l’antiquité en a transmise jusqu’à nous. Il est ambitieux, éloquent, intrépide, bon ami, généreux.

L’auteur le dépeint dans cinq vers de la manière la plus exacte & la plus précise ; & le portrait qu’il en fait est d’autant plus ingénieux, qu’il a trouvé le secret de le placer dans la bouche de César même, parlant à Antoine, qui le presse de se défaire de quelques sénateurs qui pourroient attenter à ses jours.

Je les aurais punis, si je les pouvais craindre Ne me conseille point de me faire haïr. Je sçai combattre, vaincre, & ne sçai point punir. Allons, & n’écoutant ni soupçon ni vengeance,

Sur l’univers soumis regnons sans violence.

Ce portrait est d’autant plus beau, & fait d’autant plus de plaisir, qu’il semble naturel & pris sur l’original, puisque c’est César qui, se dépeignant lui-même, montre ses sentimens les plus cachés à son confident. Ces situations sont heureuses. Un portrait qui conduit l’action à sa fin, fait bien plus d’effet qu’une froide description des qualités ou des vices de quelqu’un dans la bouche d’un autre.

Racine a pourtant réussi dans celui que le vizir Acomat fait du sultan Ibrahim. Sa briéveté, sa justesse & la situation où se trouve celui qui le fait, ont rendu cet endroit un morceau achevé.

L’imbécille Ibrahim, sans craindre sa naissance, Traîne, exempt de péril, une éternelle enfance ; Indigne également de vivre & de mourir, On l’abandonne aux mains qui daignent le nourrir. [47]

J’aimerois mieux avoir fait ces quatre vers que toutes les tragédies de Sénèque. Je ne crois pas qu’on puisse jamais égaler cette précision & cette justesse à décrire la tranquillité dans laquelle vit au serrail le frere d’un sultan. Mais tout le monde n’est point aussi heureux que Racine. Ainsi je crois qu’il faut dans une tragédie, autant que la chose est possible, que ce soient les personnages qu’on introduit qui se dépeignent eux-mêmes. Les caractères en sont plus frappans & restent plus gravés dans l’imagination. Lorsque cela n’est pas possible, il faut avoir attention à dépeindre les gens dont on parle d’une façon concise, qui ne sente point l’orateur ou le déclamateur.

Brutus, Cassius, Cimber, & les autres sénateurs qui conjurerent contre César, sont dépeints dans cette pièce avec trop d’uniformité dans la scène où ils parlent à Jules César.

Je crois voir une troupe de députés de village haranguer un gouverneur de province sur l’impossibilité de payer la taille, & dire tous un petit mot, chacun à son tour, qui se réduit à la même chose : nous n’avons point d’argent. Ainsi les sénateurs Romains ne veulent point de roi.

Le caractère d’Antoine est beau. Il est tel qu’il doit être : ami zélé de César, ennemi de la liberté, incapable de servir sous un autre que sous un si grand maître. Voici la façon dont il se dépeint lui-même parlant à Jules-César.

Antoine, tu le sçais, ne connaît point l’envie. J’ai chéri, plus que toi, la gloire de ta vie. J’ai préparé la chaîne où tu mets les Romains, Content d’être sous toi le plus grand des humains ; Plus fier de s’attacher ce nouveau diadême, Plus grand de te servir que de régner moi-même.

La dernière scène de cette piéce est un morceau magnifique. La grandeur des pensées, & la hauteur des expressions, y conviennent d’autant mieux, que, quoiqu’Antoine doive être dans la douleur, il harangue le peuple pour le séduire, & pour l’animer contre les meurtriers de César. Ainsi, les expressions recherchées qui choquent dans un homme accablé dé douleur, & qu’on a condamnées dans le récit de Théramène, sont ici en place, & produisent un bon effet sur les cœurs des spectateurs.


Porte-toi bien, mon cher Isaac, & que Dieu te donne des richesses en abondance.

De Paris, ce…

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Lettre XLII.[modifier]

Aaron Monceca, à Isaac Onis, rabbin de Constantinople.

Je fus hier dans un couvent de moines nazaréens. Un de mes amis m’y conduisit, & j’y passai le reste de la journée. J’examinai avec soin leur conduite & leur genre de vie monastique. A quoi vous amusez-vous dans votre retraite, demandai-je au religieux, dans la chambre duquel mon ami m’avoit conduit. Je prie Dieu, me répondit-il, d’être bientôt procureur ou gardien, pour avoir l’agrément d’en sortir quelque-fois. En attendant, je bois, je mange, je dors, je chante au chœur. Ces occupations, lui dis-je, ne doivent point suffire à remplir le cours de la journée.

Je n’en ai aucune autre, répliqua-t-il, depuis dix ans que je suis moine, je ne me rappelle pas d’avoir fait autre chose. Pendant notre conversation, j’entendis sonner une petite cloche. Voilà, dit-il, quatre heures & demie. Je vais, si vous voulez le permettre, vous laisser un instant : mon devoir m’appelle au réfectoire. Mon ami qui étoit depuis longtems en droit de le plaisanter, lui demanda d’où il vient il n’attendoit pas la seconde table pour souper ? Je parie, continua-t-il, que vous avez double portion. Vous avez raison, répondit le moine. Nous vivons aujourd’hui aux dépens d’un riche partisan, qui donne régulièrement un repas par semaine à toute la communauté. C’est le pénitent du révérend pere gardien. Il fait les choses à merveille. Il vaudroit mieux, répliqua mon ami, que votre pere gardien lui ordonnât de vous faire faire moins bonne chère, & de moins voler le public ; car M. D
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passe pour être un très-grand fripon.
Comme notre conversation devenoit peu amusante pour le moine, qui craignoit sans cesse qu’on n’écornât sa portion, il nous fit une grande révérence, & une demie heure après, il vint nous rejoindre avec un air gai & content. Le frere Maurice, dit-il en nous abordant, s’est surpassé aujourd’hui : il avoit accommodé à merveille d’excellent veau : & le couvent fera une perte considérable lorsqu’on viendra à le perdre. Je donnerois volontiers les dix premiers écus que je mettrai de côté quand je serai procureur, & qu’il eût dix ans de moins. Vous ne ferez pas si bonne chère demain, lui demandai-je. Pardonnez-moi, me répondit-il : c’est une riche veuve de la charité de laquelle nous vivons deux fois le mois, qui doit nous donner à dîner. Elle a envoyé déja abondamment de quoi. Vous êtes bienheureux, lui dis-je, d’être si peu embarrassé de vous même. Vous êtes logé & nourri sans que vous soyez obligé d’avoir aucun soin. Avec une demi-heure de chant, vous gagnez pour vivre quinze jours.

Vous connoissez peu, répliqua le religieux, la vie monastique, & le triste état de ceux qui l’ont embrassée. Le sort d’un esclave en Turquie est moins triste & moins ennuyeux. Il peut amasser des biens au milieu de sa servitude : & l’espérance de la voir finir un jour ne lui est point ôtée. Mais un moine est condamné à une éternelle captivité, d’autant plus cruelle, qu’il est asservi à des maîtres plus barbares que les patrons les plus cruels de Maroc & de Salé.

Est-il rien de plus dur que d’être l’esclave de toutes les volontés d’un homme, qui, lui-même fâché contre son état, se venge sur les autres de sa misérable situation, & les rend responsables de ses infortunes ? Voilà, lui dis-je, mon pere, un portrait bien étonnant que vous me faites de votre sort : je m’étonne qu’il se fasse tous les jours autant de religieux, & que les couvens soient aussi peuplés. L’aveuglement & la jeunesse, me répondit-il, sont la source & la pépinière des moines. On peut regarder un jeune novice comme un enfant, à qui, dès l’âge de quatorze à quinze ans, on fait faire vœu d’être tourmenté dans le fond de son couvent par toutes les passions du monde. Pour être habillé d’une façon bizarre, avoir la tête rasée & les pieds nuds, on n’en est pas moins homme. Malgré l’éducation monacale, & les préjugés qu’on inspire dans le cloître, la raison tôt ou tard parle d’une façon claire, & perce le nuage qui l’offusquoit. On reconnoît à trente ans la sottise qu’on a faite à quinze. L’impossibilité de la réparer entraîne après elle une douleur vive qui se change dans la suite en hypocrisie & en débauche. L’homme, né pour la liberté, ne peut être toujours esclave : il se révolte tôt ou tard contre une si dure captivité. Vous êtes, dis-je à ce moine, beaucoup moins heureux que je ne croyois. Je vois bien que votre état n’a rien de tranquille que l’extérieur. Vous le trouveriez, dit-il, encore bien plus rempli d’inquiétudes, s’il vous étoit parfaitement connu. Il est vrai que notre vie est un tissu de crasse & de fainéantise : une bête y trouveroit de la tranquillité. Si l’on pouvoit cesser d’être homme, & d’avoir des passions, rien n’est si commode que de boire, manger & dormir. Car, quant aux prétendues austérités dont nous faisons parade chez les gens du monde, ce sont des choses auxquelles on s’accoutume aisément. On s’habitue à avoir les pieds nuds comme le visage & les mains. Le défaut de linge est une coutume qui ne coûte pas huit jours de soin : il n’est aucun religieux, qui, trois mois après sa réception, soit moins à son aise dans son froc, qu’un petit maître dans son habit galonné. Mais l’on ne peut jamais se réduire à cette obéissance servile qui nous range au rang des bêtes, en nous laissant les passions & les sentimens des hommes ; qui nous interdit même la liberté de penser ; qui nous fait un crime d’appercevoir la raison qui cherche à nous éclairer.

Ce religieux auroit continué plus longtems le portrait qu’il me faisoit de sa situation, lorsque j’entendis sonner la même cloche qu’il l’avoit appellé quelque tems auparavant au réfectoire. Voilà, me dit-il, l’heure de rentrer dans ma cellule : il faut que j’aille me coucher. Quelque envie que j’aye de veiller & de profiter de votre compagnie, je suis forcé de vous quitter. Le gardien dans une demi-heure ira visiter dans les chambres si l’on est couché. Comme il m’en veut depuis long-tems, il seroit charmé de trouver un prétexte pour me rogner pendant huit jours ma portion. Cette peur occupoit si fort l’esprit de ce moine, que, sans attendre aucune réponse, il baissa son froc, & nous quitta.

De toutes les bizarreries des nazaréens, rien ne me paroit aussi ridicule que ce ramas immense de gens, qui, tourmentés dans la solitude, sont à charge à ceux du monde. L’état le plus misérable est celui qui est le moins utile à la société ; mais celui qui lui est pernicieux & nuisible doit être en horreur parmi les gens sensés. A quoi servent en France cent mille fainéans qui sont inutiles aux arts, aux sciences & à la conservation du royaume ?

Les superstitieux nazaréens prétendent, qu’il faut qu’il y ait dans un pays des gens qui prient perpétuellement pour ceux qui ne peuvent le faire. Ils prisent infiniment les psalmodiations monacales, & les regardent comme une chose d’où dépend le salut de l’état. Ignorans ! qui ne sçavent pas, que le meilleur chant qu’on puisse adresser à Dieu consiste dans la pureté du cœur. Ils pourroient aisément se guérir de leurs préjugés, s’ils vouloient jetter les yeux sur certains pays nazaréens, d’où l’on a exilé les moines entiérement. Ils verroient que, bien loin que la divinité ait été offensée de l’exil & de la proscription de ces fainéans, elle a répandu dans ces royaumes l’abondance & la richesse. Considère, mon cher Isaac, combien d’enfans naîtroient de tout ces moines, si l’un étoit cordonnier, l’autre tailleur, l’autre boulanger, &c. Le même arrêt qui les aboliroit, détruiroit aussi la prison d’un nombre de filles ; & dans quinze ans le royaume seroit peuplé d’un tiers de plus. Les François, qui font usage de leur raison, connoissent l’abus des couvens & des monastères ; mais ils le regardent comme une vieille erreur consacrée sous le voile de la religion, soutenue par les superstitions & protégée par le souverain pontife.

Les différens ordres monastiques sont autant de différens régimens qui lui sont soumis, & qu’ils met en garnison dans les pays nazaréens qui sont de sa croyance. A l’aide de ces troupes, qui ont leurs différens uniformes, leurs colonels, leurs capitaines & même leurs drapeaux [48], il a souvent ébranlé le trône des plus puissans rois, & porté la mort dans leur sein, au milieu de leur cour & de leur armée.

Les Hollandois & les Anglois n’ont pû entièrement proscrire les moines de leurs pays ; mais ils leur ont défendu d’y paroître dans leurs habits de guerre : ils y vont habillés comme les autres hommes. Dans la permission que ces deux états ont accordée aux soldats du souverain pontife, ils ont excepté les grenadiers [49], qui sont gens hardis, déterminés, & prêts à tout entreprendre pour faire réussir leurs desseins.

Ils regardent les autres moines avec mépris, & prétendent ne pas l’être. Ils ne sont point cependant simples ecclésiastiques ; leur état est aussi difficile à définir que leur politique à découvrir. Ils sont aussi sçavans que les autres religieux sont ignorans, foibles amis, irréconciliables ennemis, sévères dans leurs mœurs, assez réguliers dans leur façon de vivre, quoiqu’en publient leurs adversaires ; mais relâchés & complaisans jusqu’à l’excès pour les autres. Leur morale est une suite de leur politique, & leur conduite réservée du bon ordre & de la règle que font observer les principaux chefs. Ils sont aimables, doux, simples en particulier ; fiers, hautains, dangereux, fourbes, imposteurs, ambitieux au-delà de l’expression, en général. Les périls ne les épouvantent point. Ils vont tous les jours chez les nations les plus reculées faire des incursions, & y planter l’étendart nazaréen. Le souverain pontife a dans eux un inébranlable appui. Lorsqu’il faut entreprendre un coup d’éclat, c’est à eux qu’il s’adresse. Cela fait qu’on les soupçonne souvent d’être les auteurs de bien des choses auxquelles ils n’ont point de part. Ils sont utiles à la société par le soin qu’ils prennent de l’éducation des jeunes gens, dont ils sont ordinairement chargés.

Ils passent pour être grands ennemis des femmes : & différens en cela de certains religieux [50] qu’on regarde comme les héros de la galanterie monacale.

Il y a quelques jours qu’un de ceux-ci fut malheureusement surpris avec une de ses dévotes, qu’il avoit fait entrer dans son couvent déguisée en homme. L’affaire fit d’abord assez d’éclat ; mais les moines tâcherent de l’étouffer, & nierent dans le public la vérité de ce fait.

Le François qui me racontoit cette histoire, me dit en plaisantant, qu’il seroit utile pour l’état, que les moines fissent plus souvent de ces échappées. Ils peupleroient la France, ajoûta-t-il, & ne seroient plus aussi à charge à l’état. Dieu nous préserve, dit un autre François, que la race d’une aussi pernicieuse engeance vienne à se multiplier. Nous verrions bientôt des monstres à la troisième génération. Le pere est un fainéant & le fils un coquin. Voyez ce que peut être le petit-fils. Ces discours doivent te faire juger du cas que font certains nazaréens de leurs moines.


Porte-toi bien & mon cher Isaac, & vis content & comblé de biens.

De Paris, ce…

***

Lettre XLIII.[modifier]

Aaron Monceca, à Isaac Onis, rabbin à Constantinople.

Il y a quelque tems que je t’écrivis, [51] mon cher Isaac ce que je pense sur le sentiment de la damnation de tous les hommes qui n’ont point eu le bonheur de naître dans le sein d’Israël.

Je t’avouai que je ne pouvois croire, qu’un nombre infini d’honnêtes-gens, & qui ont suivi dans leur religion les préceptes de la plus sage morale, qui ont obéi au législateur interne, c’est-à-dire, aux mouvemens de leur conscience & aux impressions de la lumière naturelle, pussent être damnés. Je fondai mon opinion sur la bonté & la justice de Dieu, à l’essence desquels le malheur éternel des créatures innocentes est directement contraire. Je te dirai naturellement, que sur cette même bonté & cette même justice, j’établirois volontiers un second principe : c’est que les peines des damnés ne seront point éternelles ; & qu’après un certain nombre de siécles, les ames condamnées à la peine du dam seront purgées & nettoyées de leurs souillures, par les maux qu’elles auront endurés.

Comment peut-on comprendre que Dieu condamne des millions de créatures à un malheur éternel ? Car en supposant que l’homme qui avoit le libre-arbitre d’agir bien ou mal, a donné à la divinité l’occasion de le punir éternellement, & que la justice étant une qualité aussi essentielle à l’être suprême que la bonté, la peine éternelle du dam est une juste peine, on n’éclaircit point la difficulté dont il s’agit, parce que Dieu étant le maître de purger les fautes des hommes par des supplices momentanés, il est à présupposer qu’il doit prendre ce parti ; l’idée que j’ai de sa clémence (idée qui ne sçauroit me tromper, puisqu’elle est conforme à la lumière naturelle, & qu’elle me vient de Dieu) me montrant évidemment qu’il est injuste, lorsqu’on peut finir les tourmens d’un malheureux, de les prolonger éternellement sans sujet & sans cause légitime. Or il n’en est aucune pour rendre la damnation éternelle. Je demande aux docteurs juifs, nazaréens & mahométans, également décisifs sur le malheur éternel des créatures, si Dieu ne pourroit point, s’il vouloit, faire en sorte que les peines que souffrent les ames après la destruction des corps, les rendissent pures & dignes de jouir de sa vue ? Il n’est aucun théologien, je crois, de quelque religion qu’il soit, qui ose répondre que l’être tout-puissant ne puisse effacer les souillures d’une ame, quelque-grandes qu’elles soient. En tout cas qu’il s’en trouve quelqu’un, il faut le regarder, ou comme un athée qui borne le pouvoir de la divinité, & qui par conséquent veut l’anéantir, ou comme un imbécille qui n’a pas la moindre notion, non-seulement de la bonne philosophie, mais encore des idées générales de l’ordre. Je demande encore aux théologiens, si, lorsqu’on voit un homme qui souffre les peines qu’il a méritées, qui, cependant ne le rendent point plus vertueux ; & qu’on est le maître de lui en imposer de plus légères qui lui rendront son innocence, & qui lui feront haïr le vice ; quel parti on doit prendre, & quel est celui que dicte la clémence ? Tout homme qui n’est point privé de la raison, ne peut s’empêcher d’avouer que c’est le dernier qu’il faut choisir.

Or, puisque Dieu est le maître de terminer les peines des damnés, qu’il peut leur rendre ces peines utiles & profitables, pourquoi veut-on qu’il les rende éternelles & infructueuses, & que pouvant faire le bien, il fasse le mal ? N’est-il pas absurde de soutenir & de croire que la souveraine justice puisse vouloir l’injustice ?

Mais, dira-t-on, vous jugez, des attributs de l’infini par ceux du fini. Vous voulez approfondir quelle doit être la clémence de Dieu, & vous n’en pouvez avoir aucune idée. Cette objection est fausse. Elle est même la base sur laquelle on appuye toutes les absurdités scolastiques. Car je conviens que je ne puis avoir aucune idée entière & parfaite de la clémence céleste. Mais celle que j’en ai n’est point fausse & trompeuse en ce qu’elle m’apprend ; parce qu’elle est conforme à la raison, qui ne sçauroit me tromper, étant le seul flambeau que la divinité m’ait accordé pour me conduire. Si les choses les plus équitables & les plus justes chez les hommes, sont des injustices auprès de Dieu, il n’est plus rien de certain : tout est bouleversé. Ce qu’on croira vertu pourra être vice ; on n’aura aucune notion convenable aux attributs de l’être suprême ; & il faudra dire qu’on n’a de lui aucune idée qui se rapporte avec celles que nous fournit la lumière naturelle. Car dès qu’on avouera que les idées de la bonté & de la clémence que j’ai, peuvent être attribuées à la bonté & à la clémence célestes, j’en conclurai évidemment, que tout ce qui répugne à ces idées ne peut donc se trouver dans les attributs de Dieu. Or je connois clairement qu’il est contraire à la sagesse invisible d’infliger des peines éternelles & infructueuses, lorsqu’on peut les rendre utiles & courtes. Il faut donc que Dieu, pouvant rendre les tourmens des damnés utiles & momentanés, n’ait pas voulu les rendre éternels & infructueux ; parce que Dieu étant souverainement sage, agit toujours conformément à sa sagesse.


Nos livres sacrés, mon cher Isaac, nous assurent en plusieurs endroits que Dieu se laisse aisément fléchir, & qu’il ne punit point à perpétuité. [52]

Pourquoi donc vouloir lui attribuer une cruauté directement contraire à son essence ? Si quelques expressions qu’on trouve dans l’écriture semblent favoriser le sentiment de l’éternelle damnation, c’est parce qu’on leur attribue un sens qu’elles n’ont point, & qu’on ne leur donne pas l’interprétation qu’elles exigent. Dans quelles absurdités ne tomberoit-on pas, si l’on vouloit expliquer mot-à-mot tous les passages de la bible ?

Les docteurs nazaréens qui établissent l’opinion des supplices éternels sur les termes précis de leurs livres sacrés, ne sont pas mieux fondés que nos rabbins. Ils conviennent qu’il ne faut point s’en tenir quelquefois au sens littéral de certaines expressions. Pourquoi donc n’interprêtent-ils point ces paroles de feu éternel, de tourment sans fin, d’une manière qui ne blesse point l’idée que l’on a de la miséricorde céleste ? Ils répondent à cela, que la justice de Dieu est un attribut qui lui est aussi essentiel que sa clémence ; & que sa justice demande qu’il punisse les fautes. Mais cette réponse est encore un faux-fuyant. Car sa justice pouvant être satisfaite par une peine momentanée, elle ne doit point en exiger une éternelle. Et la question se réduit de nouveau au point de sçavoir si Dieu n’a pû faire que les péchés les plus énormes pussent être expiés par des tourmens passagers ? Sans doute il l’a pû faire étant tout-puissant. Il l’a donc fait, parce qu’il fait toujours ce qu’il y a de mieux & de plus charitable, de plus clément & de plus miséricordieux, & qu’il est plus conforme à la clémence & à la miséricorde d’imposer des peines passagères, que d’éternelles.

Il y a une difficulté qui s’offre à l’esprit en faveur des théologiens rigides. C’est celle de l’état futur des démons. Si les peines des damnés sont passageres, il faudra que celles des diables le soient. Cela paroît d’abord contraire aux idées qui nous sont les plus familières. Mais lorsqu’on y réfléchit attentivement, & qu’on se dépouille des préjugés, l’illusion disparoît bien-tôt ; & l’on ne trouve rien d’impossible, même rien de contraire à la raison dans la fin des tourmens des démons. D’ailleurs, nous ne connoissons point la nature de ces esprits. Nous ne sçavons s’ils font aux hommes tout le mal qu’on assure. Qui sçait même s’ils ne sont pas forcés de le faire, & si Dieu ne se sert pas d’eux comme d’un instrument dont il punit le vice. En ce cas, les maux qu’ils font ne doivent pas les rendre criminels puisque les anges ont quelquefois servi eux-mêmes la colère céleste. Un démon qui agit par les ordres de la divinité, n’est pas plus coupable que l’ange exterminateur.

Il ne doit donc être puni que de sa première faute. Quelle impossibilité y a-t-il que Dieu puisse la lui pardonner un jour & qu’elle soit effacées par les peines & le repentir ? Ce seroit être fou, que de vouloir assurer sur la foi des contes que débitent les moines nazaréens, & qu’ils insèrent dans l’histoire des exorcismes, que les démons blasphêment la divinité. Il est à présupposer qu’ils agissent très-différemment, de même que les uns & les autres, étant des esprits dégagés des liens du corps, & à l’abri des illusions des sens, ils reconnoissent que la colère de Dieu, quelque-grande qu’elle soit, peut être fléchie par un simple repentir ; & sans doute ils profitent de leur connoissance. Cette rage, dont il est parlé dans les livres des nazaréens, est un désespoir qui tourmente les damnés, par le chagrin qu’ils ont d’avoir déplu à la divinité. Cette douleur est un hommage qu’ils lui rendent, qui sert de préparation à leur état futur, qui purge leurs fautes, qui nétoye leurs souillures, & qui les rend dignes, après un tems de souffrances, de la miséricorde de Dieu.

Le purgatoire, que bien des religions ont adopté comme une vérité, prouve évidemment, que les hommes ont reconnu que par des souffrances une ame criminelle pouvoit être rendue digne de la vûe de son créateur. Il est vrai que les nazaréens papistes ont débité tant d’absurdités sur le chapitre de ce lieu expiatoire, que leurs adversaires ont eu raison de traiter d’impostures toutes les fables qu’ils débitoient, & qui n’étoient fondées que sur l’avarice des prêtres. Mais s’ils se fussent contentés simplement d’admettre un lieu où toutes les ames descendroient après la mort, pour y rester jusques à ce qu’elles fussent purifiées, leur sentiment m’eût paru très-raisonnable, premièrement, parce que l’opinion qui n’admet point de peine éternelle, me semble convenir parfaitement aux idées que la lumière naturelle me donne de la clémence de Dieu : secondement, à cause qu’en ne distinguant que deux classes dans la vie à venir, c’est supposer que toutes les ames, en sortant des corps, sont, ou parfaitement pures, ou totalement souillées. Cependant il est visible que cela est évidemment faux. La clémence de Dieu exige donc que pour favoriser le bonheur des ames, il y ait un moyen pour purifier celles chez qui le mal l’emporte sur le bien.

Or en admettant pour toutes une demeure générale, dans laquelle elles peuvent être purgées de leur crime, on abolit le purgatoire des papistes, lieu mitoyen entre l’enfer & le ciel, inventé par la fourberie des moines ; & l’on obvie aux inconvéniens qui se présentent dans le systême de ceux qui n’admettent que deux classes dans la vie à venir.

Les docteurs qui soutiennent l’éternité des peines, objectent que le sentiment qui leur fixe une fin, porte les hommes au relâchement, & autorise les crimes par la sécurité de ceux qui les commettent. D’abord que vous persuaderez au peuple, disent-ils, que les plus grands forfaits seront un jour pardonnés, vous ouvrirez la barrière à la licence des mœurs, à la mauvaise foi, au meurtre, au carnage, &c. « Puisque nos peines, penseront les scélérats, ne dureront pas toujours, faisons une juste compensation des plaisirs que nous goûterons sur la terre, & des maux passagers que nous essuyerons dans l’autre monde. Quelque durs qu’ils soient, ils ne doivent point nous effrayer, puisque nous sommes assurés qu’ils se termineront à une éternité heureuse. » La différence, continuent les théologiens, qui se trouve entre les gens vertueux & les criminels, est si légère, qu’elle ne peut guère faire d’impression sur ces derniers. Car en supposant trente mille ans de peines & de tourmens, qu’est-ce ce que cela, eu égard à une éternité immense ? Une goutte d’eau dans l’Océan présente une idée foible de ce tems malheureux & du fortuné.

Il est certain, mon cher Isaac, que ces raisons ont de la vraisemblance. Cependant lorsqu’on les approfondit, leur force diminue infiniment ; & l’on apperçoit qu’elles ont plus de brillant que de solidité. Plus la punition dont on menace les hommes est conforme à leurs idées, plus elle fait d’impression sur leurs esprits. Or il est bien certain que les peines éternelles ayant quelque chose, non-seulement de contraire à la bonté de Dieu, mais même aux notions des hommes les plus simples, la plus grande partie des scélérats, des libertins & des esprits-forts, rejettent totalement la croyance de l’enfer parce qu’ils ne voient aucune proportion entre les fautes passagères, & des punitions éternelles. La religion ne fournissant pas une idée juste & mitoyenne qui fasse trouver la connexion de ces deux premières, ils donnent dans un excès outré, & n’admettent pas, non seulement des peines éternelles, mais même des momentanées.

L’expérience nous montre tous les jours cette vérité, contre l’évidence de laquelle tous les discours philosophiques ne sçauroient prévaloir. Ne voit-on pas un nombre infini de gens grossiers, à qui l’étude n’a point inspiré le mépris de l’enfer, avoir pour lui une indifférence outrée, qui n’est fondée que sur la foible croyance de son existence.

C’est une erreur de croire que les hommes persuadés de la réalité de certaines peines, qui finiront, à la vérité, mais qui sont extrêmement dures & cruelles, ne tâchent point de les éviter. Comme ils sont persuadés de leur réalité, & qu’elle n’a rien de contraire à leurs notions, ils en sont extrêmement frappés. On n’a qu’à voir combien d’aumônes les nazaréens de plusieurs sectes différentes donnent à leurs prêtres ; & combien de jeûnes, de pélerinages, &c, ils pratiquent : pour être parfaitement convaincu de ce que l’idée des peines passagères peut sur l’esprit des plus grands scélérats, il n’y a qu’à jetter les yeux sur ce qui se passe à Rome pendant le jubilé. Il est peu de bandits & de brigands Italiens, qui ne veuillent tâcher de gagner deux ou trois mille ans d’indulgences. Ils ne songent point à éviter l’enfer : tous leurs soins se bornent à abréger le tems de leur future demeure dans le purgatoire.

Je finis ma lettre, mon cher Isaac, par cette réflexion. Dès qu’on admettra des punitions qui seront conformes aux notions de tous les hommes, tous les hommes y donneront nécessairement leur consentement. Par conséquent leur crainte deviendra utile au bien de la société. L’impie, le libertin & l’esprit-fort n’auront aucune raison pour combattre une croyance fondée sur les idées de la lumière. Ils n’oseront point se flatter de l’impunité de leurs crimes, sous quelque prétexte que ce soit. Ils ne pourront plus dire : Les peines dont vous menacez sont contraires à la volonté de Dieu. Nous ne comprenons point qu’une faute, quelque grande qu’elle soit, ne puisse jamais être expiée. L’enfer, dont vous nous assurez l’existence, répugne à nos notions. Pénétrés de la vérité d’un sentiment conforme aux idées de l’ordre, ils sentiront que leurs crimes seront punis rigoureusement, & que les supplices seront proportionnés aux fautes. Ils feront alors, pour éviter cet enfer momentané, tout ce que font les nazaréens Grecs & Romains, pour s’affranchir du purgatoire. Ils en seront d’autant plus frappés, qu’ils croiront véritablement qu’il existe.

Porte-toi bien, mon cher Isaac, tâche de vivre content & heureux, & donne-moi donc enfin de tes nouvelle.

De Paris, ce…


***

Lettre XLIV.[modifier]

Isaac Onis, rabbin de Constantinople, à Aaron Monceca.

Des occupations qui me sont survenues m’ont empêché de répondre plutôt à tes lettres. Nous nous sommes assemblés un nombre considérable de rabbins & de caraïtes, [53] pour tâcher de nous réunir dans nos sentimens.

Après avoir vainement disputé, nous nous sommes séparés sans avoir rien pû obtenir sur l’esprit des uns & des autres.

Je t’avouerai, mon cher Monceca, que je suis sorti de ces conférences presque convaincu du bon droit des caraïtes. J’ai fait ce que j’ai pû pour obtenir de mes confreres, qu’ils se départissent de certaines opinions ; mais ils ont soutenu à la rigueur, la validité & la vérité du talmud. Je rougissois lorsque les caraïtes nous demandoient si l’on pouvoit raisonnablement les obliger de croire, que Dieu est contraint de rugir comme un lion trois fois chaque nuit ; la première lorsque l’âne brait, la seconde, quand les chiens aboient ; & la troisiéme, quand l’enfant tette, & que la femme discourt avec son mari ; Dieu dit alors : « Malheur à moi, parce que j’ai détruit ma maison, brûlé mon temple, & rendu mes enfans captifs. [54]

« Voilà, disoient les caraïtes, un échantillon de la confession de foi que vous voulez nous faire signer, en recevant les ridicules erreurs du talmud. Mais nous voyons que ceux qui ont de pareilles idées de Dieu, ne peuvent, ni le servir, ni l’adorer.

« Quel honneur mérite un être sujet à toutes sortes de foiblesses ; obligé de rugir & d’entrer en fureur ; soumis à toutes les passions, à la haine, au désespoir & au repentir ; assez peu clair-voyant pour n’avoir pas prévu qu’en abandonnant son peuple, il commettroit une faute dont il se repentiroit pendant long-tems ? »

Vainement nos rabbins, pour convaincre leurs adversaires, leur opposoient le grand nombre de juifs qui suivent le talmud, & les sentimens rabbinistes. Nous n’avons, répondoient les caraïtes, d’autres écrits, pour régler notre loi, que les vingt-quatre livres qui sont dans la bible. [55]

Vous convenez avec nous qu’ils ont été faits par des personnes sur qui Dieu avoit répandu son esprit. Nous rejettons donc avec raison toutes les traditions humaines qui leur sont contraires. Que peuvent des hommes contre les ordres de Dieu ? Il est immuable, il n’est point susceptible de passions ; & s’il étoit tel que le font le talmud & les ouvrages des rabbins, le créateur seroit plus vil & plus à plaindre que la créature.

Je ne sçais, mon cher Monceca, comment mes confrères sont aussi entêtés d’un nombre d’idées qui s’accordent si peu avec celle que nous devons avoir du tout-puissant. Ce ramas de chimères & de superstitions que nous avons ajoûtées à la loi écrite étonnent un homme sage, & le rebutent de certaines cérémonies qui seroient plus raisonnables, si elles étoient moins nombreuses. Les superstitions sont aux religions ce que les rejettons inutiles sont aux arbres : elles consument l’esprit & le suc, laissent le tronc sans séve, & l’empêchent de produire aucun fruit. Dans les différentes croyances qui partagent l’univers, il est aisé d’appercevoir que celles qui sont le plus chargées de cérémonies superstitieuses, sont le moins pratiquées pour l’essentiel. Un juif manque aux commandemens de Dieu dix fois dans la journée, sans s’en appercevoir, & semble réserver toute son attention pour les cérémonies, & les coutumes du jour du sabbat. Il en est tel qui commettra un vol & un adultère, qui ne voudroit pas avoir coupé son pain avec le couteau d’un nazaréen.

Si ces coutumes étoient commandées dans la loi, on pourroit les soutenir, quelque ridicules qu’elles parussent : mais puisqu’elles n’ont d’autre fondement que les visions chimériques de quelques-uns de nos anciens, je t’avoue que je ne sçaurois qu’approuver ceux, qui, faisant usage de la raison que Dieu leur a donnée pour les conduire, veulent s’en tenir précisément à ce qu’ils trouvent écrit dans nos livres saints. Et puisque je te regarde comme un ami à qui je puis confier mes plus secrettes pensées, je te dirai que j’ai résolu d’embrasser les sentimens des caraïtes, & de quitter entièrement les opinions des rabbinistes, je sçais que mon changement va faire un bruit étonnant ; que nos synagogues en murmureront ; qu’étant un des anciens rabbins, ma démarche peut avoir des suites, & faire ouvrir les yeux à bien d’autres : mais les intérêts humains ne doivent point nous empêcher de suivre la vérité dès que nous l’appercevons. Pour donner moins d’occasion de parler de mon changement, j’ai déjà prétexté un voyage en Egypte. Je vais m’établir au Caire, où je vivrai avec mes nouveaux frères, juifs épurés, & les seuls observateurs de la loi de Moyse [56].

Comme tu pourrois croire que j’ai embrassé cette opinion, sans l’avoir examinée, je te détaillerai les raisons qui m’y ont déterminé.

Nos rabbins disent que tout ce qui fut ordonné à Moyse sur la montagne, ne fut point écrit dans les deux tables, ou compris même dans le pentateuque. Ils soutiennent qu’il est évident que si Dieu n’avoit eu autre chose à dicter que la loi écrite, il n’eût fallu qu’une heure, ou tout au plus cinq ou six. Ils concluent qu’il la donnoit à Moyse pendant le jour, qu’il la lui expliquoit pendant la nuit. C’est cette explication qu’ils appellent la loi orale, que Moyse enseigna à Josué son successeur, & Josué aux soixante & dix anciens, qui la transmirent ainsi commentée à leur postérité, & même au dernier des prophêtes, de qui le grand Sanhedrin la reçut [57].

Depuis ce tems les peres l’ont fait passer à leurs enfans ; & c’est ce qui se pratique aujourd’hui, & qui sert de regle, lorsque la loi écrite est muette.

Sans m’arrêter, mon cher Monceca, à examiner sur quoi les rabbins fondent l’opinion que Dieu dictoit la loi pendant le jour, & l’expliquoit pendant la nuit, puisqu’il n’y a rien de cela dans la bible ; en convenant pour un moment, pour abréger la dispute, que Moyse reçut verbalement plusieurs ordonnances du tout-puissant ; je ne sçaurois cependant croire qu’il ait employé tant de jours à prescrire les ridicules cérémonies, & les bizarres rêveries du talmud. Si j’accorde que Dieu ordonna plusieurs choses à Moyse, que ce prophête ne mit pas en écrit, & qui se sont conservées par la tradition : je soutiens aussi que tout ce qui est absurde & ridicule dans cette même tradition, y a été ajoûté dans la suite des tems ; & que chaque siécle l’augmentant de quelques erreurs, le talmud est le ramas de cette prétendue tradition.

Si tu considères, mon cher Monceca, la façon dont ce monstrueux ouvrage a été composé, compilé, & porté à sa perfection, tu verras l’erreur, les absurdités & les mensonges y abonder davantage, à mesure qu’on s’éloignoit des tems où fut donnée la loi écrite. Vers l’année 188 des nazaréens, Rabbi Juda Hakkadosh fit une compilation des écrits des grands-prêtres, qu’on appella Misna : c’est là la première origine du talmud. Quoiqu’il y ait bien des choses à redire, il s’en faut de beaucoup que cet ouvrage soit aussi mauvais que le second recueil [58], fait en 469 par Rabbi Jochanam, & quelques autres Hébreux qui lui aiderent.

Enfin, en 476, Asé & Hamai, rabbins de Babylone, augmenterent les visions de ce livre, & le mirent au point où nous le voyons aujourd’hui [59] ; excepté quelques erreurs grotesques, que le rabbin Meyr ajouta vers l’année 546 aux ridiculités d’Asé son pere, dont il avoit les mémoires.

Je te demande donc, mon cher Monceca, si tu crois que l’autorité d’un pareil ouvrage, dont je vois grossir les fautes avec le tems, & qui s’éloigne en tout de la premiere simplicité de notre religion, doive prévaloir dans mon esprit sur les écrits de Moyse & des anciens prophétes, & sur la lumière naturelle qui me démontre évidemment que le Talmud n’est qu’un ramas d’impostures, de chimères & de blasphêmes ?

Quel est l’homme, je ne dis pas éclairé, mais le plus imbécille, qui n’ait un mépris infini pour un livre qui assure que Dieu a commandé un sacrifice pour expier ses fautes ? Dieu est pécheur, Dieu est sujet au vice ! il n’est donc point parfait : il est donc sujet à tous les malheurs de l’humanité ? Comment ose-t-il punir le crime, lui qui le commet ? Je frémis, mon cher Monceca, en transcrivant ces blasphêmes, & ma main se refuse à les coucher sur le papier. J’avois peu examiné ma religion jusques ici. J’étois dans une erreur causée par mes préjugés & par ma négligence. La dispute des Caraïtes a porté un trait de lumière à mon ame qui m’a fait ouvrir les yeux sur les épouvantables erreurs dans lesquelles j’étois plongé. Dès que j’ai apperçu la raison du côté de nos adversaires, je n’ai point cherché de sophisme pour m’empêcher d’être éclairé : j’ai avoué de bonne foi mon égarement ; mon humilité m’a servi à me tirer de l’abyme où mes confrères les rabbins sont restés plongés.

Tâche d’imiter mon exemple. Reviens, mon cher Aaron, de tes préjugés : sers-toi de ta raison pour les combattre ; examine que s’il est un Dieu, il ne peut être tel que le Talmud nous le représente. Personne n’est plus convaincu que toi de la nécessité absolue de l’existence d’un Etre souverainement parfait. Embrasse donc le sentiment des Caraïtes, qui n’outragent point la divinité. Je crains que dans le pays où tu es, tu n’aies pris la coutume de donner trop de poids aux prétendues traditions. C’est-là le fort des nazaréens papistes : c’est le rempart de leurs erreurs. Mais songe qu’ils ont eu chez eux une espèce de Caraïtes, qui, épurant leur religion, l’ont fait remonter à son premier établissement. Sers-toi de leurs argumens pour rejetter une tradition qui n’est point conforme au texte.

Porte-toi bien, mon cher Monceca, & vis heureux & content.


De Constantinople, ce…

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Lettre XLV.[modifier]

Aaron Monceca à Jacob Brito.

J’ai lû avec plaisir, mon cher Jacob, tes lettres sur les Génois & sur les Piémontois. J’envie ton état, & je ne trouve point de sort aussi agréable que celui d’un voyageur. Il voit sans cesse de nouveaux objets qui l’instruisent en le divertissant : il cultive son esprit d’une manière amusante ; & il étudie dans le grand livre du monde. C’est le seul où l’on puisse apprendre à connoître les hommes. Quelque génie qu’on ait, on ne peut s’instruire dans une bibliothèque que superficiellement des mœurs des nations. Il échappe dans les relations les plus exactes, vingt anecdotes qui caractérisent un peuple, & qu’on ne sçauroit sentir qu’en vivant avec lui. Ajoûte à cela la contrariété qui regne dans la plûpart des journaux des voyageurs, & la partialité avec laquelle ils sont écrits.

Les anciens philosophes ont été, pour la plupart, de grands voyageurs. Platon fut entendre Euclide à Mégare, & Théodore le mathématicien à Cyrene ; il voyagea dans l’Egypte, pour y converser avec les prêtres ; l’on prétend même qu’il s’instruisit dans ce pays de notre religion. Ce qu’il y a de vrai, c’est qu’il parle de Dieu d’une manière beaucoup plus noble que les autres philosophes payens. Cependant il étoit dans des erreurs qui l’éloignoient infiniment des principes de notre sainte loi. Il soutenoit qu’il n’y avoit qu’un Dieu tout-puissant, souverain ouvrier de toutes choses ; mais il admettoit une foule de dieux & de demi-dieux subalternes, tenans & participans de la divinité du premier à qui ils étoient soumis. [60]

Il est inutile de vouloir chercher de la ressemblance avec le judaïsme dans une pareille doctrine : & l’unité de Dieu fait la base de notre croyance.

Les premiers nazaréens furent presque tous sectateurs de ce philosophe : ils crurent entrevoir dans ses écrits tous les mystères de leur religion.

Un de leurs pontifes assure qu’il s’est servi fort heureusement des livres de Platon pour se faciliter l’intelligence de beaucoup de vérités de la croyance nazaréenne. [61]

Deux autres de leurs docteurs prétendent qu’il avoit connu un de leurs mystères des plus cachés. [62]

Et peu s’en faut que les premiers nazaréens ne le reconnussent pour être un de leurs saints. La nécessité d’appuyer leurs sentimens par l’autorité de quelque fameux philosophe, dans un tems où chaque particulier embrassoit une secte, les avoit obligés d’adopter les écrits de Platon, étant les plus convenables au judaïsme & au nazaréïsme. La plûpart d’entr’eux étoient si persuadés de la prétendue croyance qu’ils attribuoient à ce philosophe, qu’ils voulurent près de 796 ans après l’établissement de leur religion, lui accorder l’esprit de prophétie. Sous le régne de Constantin VI, & d’Irene sa mere, on ouvrit un sépulcre fort ancien dans lequel on trouva un corps mort, qu’on assura être celui de Platon. Il avoit une lame d’or à son cou, sur laquelle on avoit gravé cette inscription : Christ naîtra d’une vierge : je crois en lui ; & tu me verras encore une autre fois au tems d’Irene & de Constantin. [63]. Il eut été facile à des gens libres de préjugés, de voir que la lame & l’inscription étoient aussi modernes que le tombeau étoit ancien. Mais les docteurs nazaréens, avides de miracles, adoptèrent celui-là, ou du moins voulurent le rendre probable ; & un certain moine, surnommé l’ange de l’école, quelques autres écrivains [64], & depuis peu de tems un Jésuite [65], ont fait sur cette inscription beaucoup de réflexions fort inutiles.

Je ne comprens pas, mon cher Brito, quelle est l’idée des nazaréens, de vouloir appuyer la vérité de leur religion sur de pareilles fables. De semblables absurdités seroient capables de décréditer la vérité. Je suis d’autant plus surpris qu’ils donnent dans de pareils travers, qu’ils sont à même de se passer de toutes ces pieuses impostures. Car enfin (je te parlerai à cœur ouvert) il est peu de religions dont les preuves soient aussi fortes que celles de la nation nazaréenne. J’ai eu plusieurs disputes avec quelques sçavans, & j’étois étonné de certaines choses qu’ils me faisoient presque connoître évidemment. Il faut avouer que si les prophéties n’ont point été remplies réellement, elles ont été si parfaitement approchées, que quiconque voudra les examiner, trouvera nos sentimens bien difficiles à soutenir. Les nazaréens nous accusent de n’avoir plus d’autres secours pour nous défendre, que dans l’étymologie & la signification de quelques mots. Ils disent que ne pouvant nous tirer d’affaire par la clarté du texte, nous cherchons à l’embrouiller par des gloses ridicules, & par les explications forcées de certaines expressions. Je suis obligé de convenir quelquefois de ces faits ; mais alors je me rejette sur notre tradition : je me sers des mêmes argumens & des mêmes armes dont ils se servent contre les adversaires qu’ils ont dans leur propre croyance. Ils ne peuvent me refuser une chose dont ils tirent eux-mêmes tant d’avantage, & à laquelle ils accordent tant d’autorité. Ainsi je me sers de notre tradition comme d’un rempart inexpugnable ; j’oppose l’autorité des rabbins à celle des pontifes, & le talmud aux livres de leurs premiers docteurs ; & si je n’éclaircis pas la dispute, je suis du moins certain de l’éterniser.

Je t’avoue que je serois quelquefois dans un grand embarras, si les nazaréens papistes me faisoient la même difficulté que forment contre eux les nazaréens réformés, & qu’ils me réduisissent au seul texte de l’écriture, & à l’évidence de la lumière naturelle. Cette façon de disputer est terrible : elle empêche tous les subterfuges. On ne peut faire aucune de ces disparates si utiles pour éluder le fond de la question. Le seul recours qu’on puisse avoir est de chicaner certaines expressions, & de donner un tour un peu plus ou un peu moins avantageux à quelques passages. Je conviens que ç’en est assez pour disputer pendant des siécles, & qu’il n’en faut pas tant pour faire produire un nombre de volumes in folio à plusieurs sçavans de différens partis. Mais dans ces sortes de disputes, quiconque veut les examiner sans préjugés, juge bien plus aisément de la question débattue, que lorsqu’il concilie les différentes autorités d’un nombre d’écrivains, & la validité de deux traditions différentes.

Les nazaréens en général sont charmés d’appuyer leurs raisons par des miracles & des prodiges. Un événement surprenant, quelque bizarre qu’il soit, a pour eux autant d’appas qu’une évidence géométrique. Il n’est point de matière, point de sujet qu’ils n’autorisent par quelque aventure céleste. Gagnent-ils une bataille, ce n’est pas à leur valeur qu’ils en sont redevables : c’est à saint George & à saint Victor, qui, quittant le séjour céleste, viennent batailler à la tête de leurs escadrons, & s’amuser à couper quelques bras & quelques têtes. [66]

Triste occupation, selon moi, pour quiconque n’est pas frénétique ; à plus forte raison pour des saints. Tu croiras peut-être que ceux qu’ils venoient secourir étoient d’honnêtes-gens. Point du tout. C’étoient d’infâmes brigands, qui, sous le voile de la religion & sous le prétexte d’une sainte guerre, commettoient toutes sortes d’excès, de meurtres & de rapines. Les nazaréens conviennent de ces faits, & attribuent à ces crimes le mauvais succès qu’eut cette entreprise. Un nommé Bernard, qui avoit prêché dans toute l’Europe pour l’exécution de cette expédition, & qui prédisoit les plus belles choses du monde, fut le premier attrapé par le mauvais succès qu’eut cette guerre sainte. Pour sauver sa réputation, il n’eut que la ressource d’en rejetter la cause sur les crimes de ceux qui l’avoient entreprise. Plaisante façon de prédire que d’annoncer ce qui n’arrivera jamais, & de ne pas dire un mot de ce qui arrivera effectivement !

Quelque rebutés que dussent être les nazaréens des chimériques idées dont ils ont été infatués tant de fois ; si demain deux moines, qui se seroient acquis quelque réputation, recommençoient leurs prédications, il se trouveroit encore une foule d’imbécilles qui iroient pieusement commettre toutes sortes de crimes dans la Palestine, & sacrifier des hommes au Dieu de paix, à qui le meurtre & le sang humain sont si odieux.

Les nazaréens conviennent de ce principe. Leur église même fait gloire d’abhorrer le sang. On croiroit donc que par une suite nécessaire de cette vérité, ils voudroient ne regner sur les hommes, & ne les éclairer que par la douceur & la raison. Mais il semble qu’ils ayent une maxime constante de penser d’une façon & d’agir d’une autre. Rien n’est plus doux, plus pathétique que leurs discours ; rien n’est si dur, si emporté, si violent que leur conduite : & ce qu’il y a de plus surprenant, c’est qu’il se figurent de colorer l’iniquité de leurs actions par quelques dehors spécieux. Lorsque l’inquisition fait brûler un Juif en Portugal, elle lui fait un compliment fort poli ; & l’assure que c’est avec une grande douleur qu’elle va le livrer au supplice : & comme il ne conviendroit pas qu’elle prononçât un arrêt de mort, elle fait lire la sentence par un juge laïque.

Toutes ces cruautés ridicules me font ressouvenir du plaisant expédient qu’avoit trouvé le bon archevêque Turpin du tems de Charlemagne. Pour expédier de tems en tems quelques Sarrasins & autres ennemis, il ne portoit point d’épée dans les combats, l’église abhorrant le sang ; mais il avoit une massue dans le goût de celle d’Hercule ; & il les assommoit épiscopalement. [67]

Il a été un tems où l’on faisoit valoir à un homme la grace qu’on lui accordoit de ne le mettre qu’aux galeres pour éclairer son esprit. Laissons à l’erreur des moyens aussi pernicieux, & ne persuadons jamais que par la douceur & la raison, quand même nous aurions le même pouvoir que les nazaréens.

Ils parlent sans cesse de la vaste étendue de leur religion, & de la quantité des prosélites qu’ils font tous les jours. Ils ne voient pas qu’ils n’attirent que des esclaves au nazaréïsme, au lieu de former de véritables enfans de leur religion. Les Espagnols croyoient agir pieusement lorsqu’ils forçoient un nombre d’Indiens à fléchir les genoux devant l’image d’un saint, & à consentir qu’on les reçût dans la communion nazaréenne jusqu’à ce qu’ils pussent s’évader des mains de leurs bourreaux, & se sauver chez leurs anciens compatriotes.

La tyrannie est le préjugé le plus fort contre une religion dans l’esprit d’un philosophe. Le Dieu de paix ne peut avoir choisi un culte où le sang humain coule sur les autels. La pieuse cruauté des Espagnols a plus immolé dans un seul jour de Méxicains à la propagation du nazaréïsme, que les prêtres de Diane n’en sacrifierent en Tauride pendant toute la durée du paganisme. Que de crimes, de meurtres, de brigandages occasionnés en Europe depuis deux cent ans, sous le vain prétexte de religion ! Dans quels excès l’esprit humain, frappé de la superstition, ne se laisse-t-il pas emporter ? On a vû le fils enfoncer le poignard dans le sein de son pere, & croire, en lui perçant le cœur, s’ouvrir le chemin du ciel. Laissons, mon cher Brito, aux nazaréens des sentimens aussi pernicieux ; & soyons toujours persuadés que la violence est le dernier secours d’une religion à qui la vérité manque pour persuader.


Porte-toi bien, mon cher Brito, & donne-moi de tes nouvelles.

De Paris, ce…

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Lettre XLVI.[modifier]

Aaron Monceca, à Isaac Onis, rabbin de Constantinople.

Ta lettre, mon cher Isaac, ne m’a pas causé une médiocre surprise ; & je ne doute pas que ton changement n’étonne tous les juifs, & ne touche sensiblement tes confreres. Je suis assuré que tu as bien réfléchi avant de te déterminer à embrasser le sentiment des caraïtes. [68]

Mais j’aurois voulu que ta détermination n’eût point été si prompte. On se figure quelquefois des choses claires qu’on regarde du premier & du second coup d’œil comme évidentes ; mais qui au troisiéme deviennent problématiques. Tu me parois trop mépriser l’autorité de la tradition. Je sçais qu’elle doit céder lorsque le texte est contr’elle ; mais aussi elle doit servir à l’éclaircir lorsqu’il est obscur & semble inintelligible.

Toutes les religions, même celles qui sont les plus contraires à la tradition, ne la rejettent pas, quand elle paroît s’accorder avec la raison & les écrits anciens. C’étoit-là ce qu’il falloit examiner. Cependant, je crains que dans les premiers mouvemens, tu ne lui aies ôté jusqu’au moindre crédit. Il paroît par la lettre que tu m’as écrite, que les endroits où tu l’as trouvée contraire à la vérité, t’ont fait négliger d’approfondir si elle étoit juste & véritable dans d’autres. De quelque manière que cela soit, & de quelque façon que tu penses, rien ne sçauroit diminuer ma tendresse pour toi. Je t’aimois rabbiniste : je t’aimerai caraïte ; & te fisses-tu nazaréen, mon cœur te suivroit au milieu de leurs temples. Je n’imiterai point la foiblesse des faux amis de notre siécle. Ils ignorent les droits que l’amitié a sur les cœurs vertueux, que l’estime & la sympathie ont unis. Ce lien, chez eux, n’est qu’une espèce de commerce fondé sur la nécessité ou sur la bienséance, quelquefois même sur le plaisir. [69]

Les femmes sur-tout, n’ont guères d’amis que dans ce goût. Le plaisir les unit, le plaisir les sépare, & elles sont plus legères en amitié qu’elles ne le sont en amour.

Il est à Paris vingt mille femmes qui n’ont eu qu’un amant en leur vie, & qui n’ont pas conservé trois mois de suite le même ami. Cette thèse te paroîtra un peu outrée. Tu douteras sur-tout s’il est possible que dans une ville où les femmes passent pour galantes, il s’y en trouve vingt mille qui n’ont eu qu’un amant. Tu m’accorderois plutôt qu’il y a vingt mille femmes qui n’en ont point eu, que d’avouer qu’elles se sont tenues au premier. Il me semble que je t’entens dire, qu’il faut qu’une femme soit plus sage pour n’avoir qu’un amant, que pour n’en point avoir. Quel effort fait-elle de se passer d’un plaisir qu’elle ignore ? Sa vertu n’a point à combattre des idées dangereuses, qui retracent dans l’esprit certaines situations, qui sont les plus terribles séductions des femmes qui ont aimé.

Je conviens avec toi que mon opinion a quelque chose qui surprend. Mais quand on l’examine, elle paroît plausible, & l’on ne peut guères refuser de s’y ranger. Le caractère d’infidélité qu’on donne aux femmes, est principalement fondé sur le droit que les hommes ont jugé à propos de s’approprier, de leur prescrire des règles sévères, presque impossibles à observer, & de s’en dispenser eux-mêmes. Ils ont cru qu’ils étoient en droit d’exiger des femmes qu’elles surmontassent la voie de la nature, tandis qu’ils se sont accordé le privilège de prévenir tous leurs desirs, & de céder à tous leurs mouvemens. Il faut donc, pour juger de l’humeur volage qu’on dit être le partage du beau sexe, réduire les choses dans une juste équité, ne pas leur demander des actions impossibles ; examiner, préjugé à part, si quelque légéreté qu’on attribue aux femmes, elles ne sont pas encore cent fois moins inconstantes que les hommes.

Lorsqu’un petit-maître devient infidèle, sa conduite est justifiée par son état : il remplit son emploi, & personne ne se récrie sur sa perfidie. La maîtresse qu’il abandonne n’est qu’un triomphe de plus pour lui. Mais si elle veut se venger de l’infidélité de son amant ; si, pour le punir, ou pour le rappeller par la jalousie, elle lui donne un rival, c’en est fait, c’est une infidelle, une coquette, une volage. Toute la nation des amans la condamne sans retour : la même action qui fait la gloire du petit-maître, perd à jamais la femme qui a été assez malheureuse que d’avoir du goût pour lui.

Un mari jaloux, bizarre & bourru, bigot, se figure des chimères : il prend pour des réalités les visions frénétiques dont il est agité. Toute la société maritale prend son parti. On le plaint. On condamne son épouse sans l’entendre : le beau sexe entier est englobé dans l’arrêt foudroyant que porte contre elle le jaloux sénat ; & de génération en génération, chaque pere la cite comme un exemple d’infidélité à son fils qu’il instruit dans ses jalouses maximes.

Un fat prend des airs auprès d’une femme qu’il ne connoît que médiocrement. Il lui parle à l’église, la lorgne à l’opéra, l’ennuie par ses fadeurs à la promenade. En voilà assez pour persuader au public qu’il est bien avec elle. Pour le prix d’avoir été excédée par un sot, elle acquiert la réputation de l’avoir écouté : & si elle est assez malheureuse pour en rencontrer plus d’un, ce sont autant d’amans que le public lui donne.

Voilà, mon cher Isaac, une partie des raisons qui font décider de l’inconstance du beau sexe. La multitude juge dans cette occasion comme dans toutes les autres : son jugement n’est pas plus judicieux qu’il l’est ordinairement. Deux raisons me font croire que les femmes sont plus constantes que les hommes. La première est une espèce de honte attachée à leurs légéretés, qui, quoi qu’on dise, les contraint beaucoup. La seconde est vivacité de leurs sentimens. L’homme le plus tendre est paitri de glace, comparé à une femme qui aime véritablement. C’est chez le beau sexe que l’amour exerce tous ses droits. C’est à lui qu’il fait sentir toute la force de ses transports & de ses mouvemens, mêlés de tendresse, de crainte, de colere, de dépit, d’espoir, de jalousie. Toutes ces passions regnent dans le cœur d’une femme amoureuse. Tantôt elles se succédent l’une à l’autre : quelquefois elles agissent toutes ensemble.

L’histoire nous a conservé le nom & les actions d’un nombre de femmes qui se sont distinguées par leur confiance & leur fidélité. Sans aller chercher dans les siécles éloignés, on voit tous les jours des passions qui justifient mon opinion. J’ai entendu dire à un docteur nazaréen de mes amis, grand directeur de consciences, que l’amour délicat & tendre est le plus rude ennemi que trouve chez les femmes le tribunal on l’on absout les Parisiens de leurs péchés.

Je t’ai parlé dans mes lettres précédentes de cette espèce de piscine spirituelle où les moines ont le droit d’effacer les péchés, moyennant certaines oraisons qu’ils font réciter, ou quelques jeûnes qu’ils ordonnent. Ils conviennent tous qu’une femme qui a eu plusieurs passions sacrifie souvent ses amans pour éviter de jeûner trois samedis. Mais ils assurent qu’une femme dont le cœur n’a encore été sensible qu’une fois, aime mieux observer dix carêmes, que supprimer un seul coup d’œil, ou le rendre moins tendre.

Tu me demanderas peut-être pourquoi les femmes qui sont attachées à leurs amans ont si peu de stabilité sur ce qui regarde leurs amis ? Je te répondrai que chez elles l’amitié n’est ordinairement qu’un prétexte pour favoriser l’amour. Qui dit ami du cœur chez les femmes, dit confident. Son regne ne dure qu’autant qu’il remplit bien sa charge. Dès qu’il la néglige, ou qu’il n’est plus utile, son crédit tombe : il devient indifférent, & quelquefois à charge. Les secrets qu’on lui a confiés le font craindre : on est obligé de le ménager : cette contrainte attire souvent la haine après elle. Ne crains point, mon cher Isaac, que notre amitié ait un sort pareil, Elle est fondée sur la vertu, & cimentée par l’estime : rien ne sçauroit l’ébranler. Tes jours me sont aussi chers que les miens : Pylade n’aima pas Oreste avec plus de tendresse. Je t’avouerai que je suis dans des craintes mortelles depuis que tu m’a appris ton changement. Je voudrois qu’il ne fût connu que lorsque tu seras sorti de Constantinople. Ecris-moi dans l’instant que tu t’embarqueras, & songe à l’inquiétude où je suis. J’appréhende la haine de tes confrères. Je connois l’humeur vindicative de notre nation. Il n’est rien que tes confrères ne fassent pour te punir de les avoir abandonnés. Je vais te citer un exemple de leur fureur.

Lorsque Spinosa eut publié son livre, les juifs furent enragés contre lui. Ils le regarderent comme un apostat d’autant plus dangereux, qu’il connoissoit à fond tous les principes de notre loi, sçavoit parfaitement l’Hébreu, & pouvoit nous nuire beaucoup. Cependant il n’avoit point encore quitté notre communion : il alloit par manière d’acquit à la synagogue. Un jour qu’il en sortoit, un juif fanatique lui donna un coup de couteau. Heureusement pour lui la blessure ne fut pas mortelle. Il quitta entièrement la foi d’Israël, & n’eut plus de commerce avec nous après l’accident qui lui étoit arrivé.

De tous tems notre nation a été vindicative : elle a même poussé son ressentiment jusqu’à la perfidie. Le soin que j’ai de tes jours m’oblige à parler contre mes freres : mais enfin, ta sûreté est une excuse légitime des forfaits que je révèle. Tacite, historien Romain, dont l’autorité est d’un grand poids, accuse nos peres d’avoir eu pour tous ceux qui n’étoient pas de leur croyance, une haine & une antipathie cruelle. Quelques écrivains François assurent que nous ne fumes chassés de leur pays, que par rapport aux maux que nous cherchions à faire à la nation entière. D’autres disent qu’on nous accusa d’avoir voulu empoisonner les puits & les fontaines. Les chevaliers de Malthe nous reprochent d’avoir été la cause de la perte de Rhodes, en haine de leur religion. Au nom du Dieu de nos peres, mon cher Isaac, prens tes précautions, & songe à te conserver.

Si tu réfléchis combien les préjugés que nous inspire la superstition sont à craindre, tu verras que tu ne sçaurois trop prendre de précautions pour te garantir des coups qu’on pourroit te porter. Ils sont d’autant plus dangereux, qu’ils sont couverts du voile de la religion. Combien de fois ne s’eston pas servi de ce spécieux prétexte pour colorer les vices les plus cachés ? Le fanatisme, sous le nom de zèle pour le nazaréisme, a privé la France du plus grand de ses rois. La superstition monacale attenta plusieurs fois à ses jours. Enfin, un monstre vomi par l’enfer, encouragé par les restes de la ligue, séduit par les discours pernicieux des prêtres, nourri dans la rebellion, & né pour le malheur de sa patrie, exécuta dans un moment ce que vingt batailles n’avoient pû faire.

La haine qui naît de la division de religion est implacable. Elle semble justifier chez la plûpart des gens, les forfaits les plus énormes. Les prêtres intéressés dans cette querelle, aigrissent les esprits par leurs prédications, par leurs exhortations & par leurs exemples. Les peuples suivent avidement ceux qui sont à la tête de leur religion. Ils sont accoutumés à les regarder comme les oracles de la divinité. Et juge quel crime un esprit foible ne commettra point, lorsqu’il croira exécuter la loi du tout-puissant, & s’assurer une félicité parfaite ?

Songe, mon cher Isaac, à ce que je te dis. Crains tes confreres les rabbins ; crains les autres juifs, & crains enfin tous ceux que ton changement intéresse. Vis aussi paisible & content que je le souhaite.


De Paris, ce…

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Lettre XLII.[modifier]

Jacob Brito, à Aaron Monceca.

Je vais partir bien-tôt pour Venise, mon cher Monceca ; & je ne serai pas encore huit jours à Turin. Je t’ai déja écrit ce que j’avois remarqué, dans les mœurs des Piémontois, qui m’eût le plus frappé, & depuis ma dernière lettre, j’ai découvert fort peu de chose. La façon de vivre de cette nation est si uniforme, qu’elle ne fournit pas ce nombre de réflexions qu’on est à portée de faire à Paris. On vit & l’on pense à Turin le dernier jour de l’année comme on y a vécu & pensé le premier. La façon de s’habiller est la seule chose où l’on apperçoit du changement. Les dames & les petits maîtres suivent assidûment toutes les modes Françoises. Mais l’on ne voit point ici de ces changemens subits de mœurs & de coutumes. Cette nation est incapable d’être le matin infatuée de certaines opinions, & le soir persuadée du contraire : elle n’a ni assez de vivacité ni assez d’inconstance. Si S. Paris eût acquis à Turin le crédit qu’il avoit il y a quelque tems à Paris, il l’auroit toujours conservé ; au lieu que ce pauvre saint n’a plus pour lui que quelques fanatiques & quelques harangeres.


On honore infiniment dans ce pays un certain Philippe de Néri, qu’on dit être auprès de Dieu l’avocat & le protecteur de la ville de Turin. Il a un temple magnifique [70], orné de tableaux des plus grands peintres. [71]

Il est peint dans un porté par des anges & des chérubins ; & Dieu le reçoit dans sa gloire. Devant cette image brûlent incessamment nombre de lampes. C’est-là où les Piémontois vont offrir leurs vœux, & adresser leurs prieres à leur protecteur.

Auprès de cet autel est le sanctuaire, où les nazaréens prétendent que Dieu fait son séjour ; mais pour un particulier qui adresse ses vœux directement à Dieu, il en est cent qui ne les y font parvenir que par le canal de Philippe de Néri.

Les nazaréens, & sur-tout les Italiens, semblent n’oser parler à Dieu même : ils agissent comme certaines personnes, qui, ayant offensé quelqu’un, n’ont ni la force, ni le courage de soutenir sa présence, & font faire par un tiers des propositions d’accommodement. Je leur ai demandé s’ils croyoient, lorsqu’ils s’adressoient à Philippe de Néri, que Dieu ne les entendît pas ; s’ils pensoient qu’il fût possible que tout ne fût pas présent à Dieu ? Ils m’ont répondu qu’ils n’oseroient soutenir une pareille erreur. S’il est ainsi, leur ai-je dit, & que Dieu sçache votre conversation avec Philippe de Néri, que ne vous adressez-vous à lui directement ? Ce sont des cérémonies évitées, des longueurs abrégées : car dans le tems que votre protecteur fait son rapport, Dieu vous eût déja exaucé.

Les nazaréens éludent ces raisons par de vains sophismes ; ils prétendent que par l’intercession d’un saint, dont les prières sont toujours pures & bien reçues du tout-puissant, on obtient plus facilement ce qu’on demande. Pauvres aveugles ! qui ne voient pas que c’est la pureté & la disposition du cœur de celui qui prie en terre, qui détermine les bienfaits du ciel. Sans cela, un coquin & un malheureux pourroient se flatter d’obtenir de la miséricorde de Dieu autant qu’un honnête-homme. Dieu ne jugeroit des cœurs que par le canal des saints. La cour céleste deviendroit une jurisdiction Normande : l’on seroit sauvé ou damné selon qu’on auroit eu un bon procureur ou un bon avocat, dont on captiveroit l’amitié par un grand nombre de flambeaux brûlés à son honneur, ou par quelques autres présens. Si cela étoit ainsi, je t’assure, mon cher Monceca, que ce Philippe de Néri auroit bien de l’occupation, & qu’il seroit obligé d’être chargé des affaires de tous les habitans de Turin.

Je fus hier dans une fête qui se célébra en son temple. Un moine fit son panégyrique. Il le loua beaucoup de ne s’être point marié, & d’avoir empêché que tous ses disciples ne pussent agir différemment, en les obligeant, ainsi que lui, de s’attacher à l’ordre de la prêtrise, dont sont exclus tous ceux qui ne gardent pas le célibat.

Ce prédicateur s’étendit beaucoup sur l’observance de la chasteté & sur l’état de pureté. Il en fit un portrait si avantageux, que le contre-coup en étoit terrible pour le mariage. Je fus très-étonné qu’on permît de débiter en public des maximes aussi contraires au bien de la société. Si tous ces gens, disois-je en moi-même, qui écoutent ce déclamateur, restent persuadés de ses sophismes, bientôt le Piémont sera dépeuplé : on ne verra plus que des prêtres, des moines & quelques dévots pendant un tems. Bientôt après il faudra que la société périsse, que le pays se détruise. Selon ce prédicateur, l’état du célibat est beaucoup plus pur & beaucoup plus convenable au nazaréïsme. Dans une religion, ceux qui la croient, doivent chercher d’aller à la perfection. Tous les Piémontois suivront donc ses conseils ; & en gardant le célibat, ruineront la société.

Nous pensons bien différemment, mon cher Monceca. Dans notre sainte religion, la multiplication nous est ordonnée : elle nous est promise & accordée par le ciel comme une marque essentielle de sa bonté. La vanité a occasionné en partie la suppression du mariage chez les pontifes nazaréens. Ils crurent par-là se rendre plus respectables au peuple. On dit que, lorsqu’ils s’assemblerent pour décider cette question, tous les vieux furent du sentiment de continuer aux prêtres la permission de se marier ; & qu’il n’y eût que les jeunes qui s’y opposerent fortement, & eurent le dessus. Depuis ce tems-là, les désordres qui ont suivi cette ordonnance ont fait regretter à tous les gens sensés la privation des anciens usages. Un des souverains pontifes nazaréens dit expressément dans ses écrits, qu’il seroit très-nécessaire, pour prévenir & arrêter bien des crimes, de remettre les choses sur l’ancien pied.[72]

Lorsque le prédicateur eut achevé son panégyrique, on chanta plusieurs hymnes en musique ; & le fameux Somis dont je t’ai parlé, y joua du violon, d’une manière si parfaite, qu’il sembloit par l’effet de l’harmonie qui sortoit de son instrument, que les ames de tous ceux qui l’écoutoient fussent en extase. Dans toutes les louanges qui furent prodiguées à Philippe de Néri, il fut fait fort peu mention de Dieu : l’on ne l’invoqua que vers la fin de la fête, & lorsque la cérémonie alloit finir.

Au sortir du temple nazaréen, je demandai où je pourrois encore entendre jouer ce fameux musicien, qui m’avoit ravi & enchanté ? J’avois oui à Rome un nommé Motanari, élève du fameux Corelli, pere de l’harmonie. Il avoit autant d’exécution que ce Piémontois, mais il n’avoit ni son goût ni sa douceur, ni son coup d’archet. Les Grecs eussent à coup sûr élevé une statue à un si habile homme. Il se seroit trouvé nombre de gens qui auroient certifié qu’Appollon avoit couché avec sa mere. On lui eût soutenu à lui-même qu’il n’étoit pas le fils de son pere : & après sa mort, il eût eu dans Athènes les mêmes honneurs que Philippe de Néri à Turin. On me dit que je pourrois l’entendre jouer dans un concert qui se donne une fois toutes les semaines chez un riche particulier. Je priai un de mes amis de m’y conduire ; & j’ouis un autre musicien [73], qui, pour le violoncelle, égaloit Somis dans son instrument.

Il me sembloit que le ciel avoit fait ces deux musiciens l’un pour l’autre, qu’ils étoient seuls dignes de concerter ensemble. Ce que je trouvai de surprenant, fut le peu de belles voix que j’entendis. A peine y a-t-il une ou deux personnes dans Turin qui chantent passablement. Les Piémontois ont d’aussi excellens symphonistes, qu’ils ont de méprisables chanteurs. Cependant comme cette nation est riche en bonne opinion, elle a peine à convenir de ce fait.

La peinture à Turin est aimée & chérie de même que dans tout le reste de l’Italie. Actuellement, il n’y a que des barbouilleurs dans cette ville, si l’on en excepte un nommé Beaumont, peintre du roi de Sardaigne. Il colorie assez passablement, & dessine correctement : mais il est froid, peu sçavant dans l’histoire, prévenu pour ses ouvrages, qui sont fort au-dessous de la perfection où il croit les mettre.

Il y avoit, il y quelque tems, dans ce pays un peintre appellé le chevalier Daniel, Flamand de naissance, bon coloriste, ainsi que le sont ceux de son pays, & meilleur dessinateur qu’eux. Il est mort depuis quelque tems. Ce Beaumont, dont je viens de te parler, a eu la place qu’il occupoit.

En général, les Piémontois aiment assez les beaux arts ; mais ils sont fort ignorans dans les sciences, ainsi que je te l’ai déja dit dans mes premières lettres. Quand ou leur parle des divers sçavans de l’Europe, ils demandent s’ils sont bons catholiques. Si l’on s’avise de leur dire qu’ils sont Arminiens, réformés, jansénistes, juifs ; alors chez eux le Clerc passe pour un benêt, Bayle pour un sot, Arnaud pour un menteur, & Léon de Modène pour un ignorant. Ils sont surpris qu’on ose soutenir qu’on puisse avoir le sang commun, dès qu’on est séparé de leur communion. Quiconque ne croit pas ce que croient les moines, n’a ni science dans ce monde, ni salut dans l’autre. Les bibliothéques des sçavans du pays sont composées de beaucoup de théologiens citramontains, & de quelques poëtes Italiens. Ceux qui se piquent de connoître les langues vivantes joignent à ces livres quelques romans & quelques historiettes Françoises, que les libraires tirent de Genève, & l’on réimprime tous ces petits ouvrages. Tu vois, mon cher Monceca, qu’un homme qui étudieroit quarante ans dans ces bibliothèques, ne feroit que s’éloigner du vrai, & se remplir de chimères. Juge par-là de la justesse d’esprit des philosophes Piémontois.


Porte-toi bien, mon cher Monceca, & ne m’écris plus qu’à Venise.

De Turin, ce…

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==Lettre XLVIII.==

Aaron Monceca, à Jacob Brito.

Depuis que je suis à Paris, mon estime pour les sçavans est redoublée. Je n’avois pas réfléchi à Constantinople sur l’excellence de leur état & sur la grandeur de leur ministère. Je les regarde aujourd’hui comme les précepteurs du genre humain, & comme les organes dont la divinité se sert pour révéler aux hommes les secrets de la nature.

Loin de penser comme les Piémontois, qui ne considerent que les sçavans de leur religion, j’estime la science & le mérite par-tout où je les apperçois. Je les révère dans un nazaréen, dans un mahométan : & faisant abstraction de ce qui regarde la foi, je profite des lumières de ceux qui peuvent m’éclairer.

On accuse les sçavans d’avoir de la hauteur & de la fierté. Ce n’est pas-là le caractère des gens qui ont acquis une juste réputation. Personne n’étoit plus uni que Bayle, plus sociable que Descartes & Gassendi, & plus modeste que Locke. Ceux qui parlent ainsi des véritables sçavans, les confondent avec certains auteurs, qui se croient aussi parfaits que le public les mésestime. Racine resta une année à composer sa tragédie de Phédre, chef-d’œuvre du théâtre. Avant de la faire jouer, il consulta longtems ses amis, corrigea plusieurs endroits par leurs conseils, & attendit la réussite de son ouvrage pour oser s’assurer de sa bonté. Pradon fit la même piéce dans un mois, la donna hardiment, assura le public qu’elle étoit excellente. Il lui arriva ce qui arrive ordinairement aux demi-sçavans : son ouvrage alla bientôt chez les beurrières, au lieu que celui de Racine plaira à la postérité la plus reculée.

La retenue & la modestie sont le partage des grands-hommes. Contens des louanges qu’ils méritent, ils ne vont point les mendier. Ils en sont d’autant plus louables, que si la vanité est pardonnable, c’est dans un homme qui mérite des éloges aussi éclatans que ceux qui conviennent à bien des sçavans.

On accorde tous les jours des honneurs à un fat noble, fils d’un fat noble, petit-fils d’un fat noble, arrière-petit-fils d’un fat noble. Parce qu’un homme compte une longue suite d’aïeux ignorans & ridicules dont il suit parfaitement l’exemple, il a le droit d’être exempt d’un nombre d’impôts, & jouir de plusieurs priviléges qui l’élevent au-dessus du reste de ses concitoyens. Que m’importe à moi, qu’un homme ait eu un de ses peres capitaine d’une compagnie de chevaux dès le tems des croisades ? Quoi ! je serai obligé d’honorer un imbécille, parce qu’un de ses ayeux aura été assommé par un Sarrazin, ou parce qu’il aura fait le voyage d’outre-mer ? Et je verrai avec indifférence un homme utile au monde entier, dont les préceptes moraux forment les mœurs des peuples ; dont les découvertes mathématiques enrichissent les nations ; dont la science transmet à la postérité la plus reculée l’histoire de notre siécle, ou celle des tems passés ? Il faut être fou ou aussi imbécille que celui qu’on honore, pour préférer la chimérique noblesse à la science & à la vertu.

Les hommes sont bien revenus de cette soumission servile qu’ils avoient pour de vieux contrats. Il a été un tems où l’on avoit dans toute l’Europe autant de respect pour les vieux titres, que les Egyptiens en eurent autrefois pour les crocodiles & pour les oignons de leurs jardins. On a secoué cette servitude, l’on a rélégué cette superstition chez les petits princes d’Allemagne. Dans ce pays, tout homme, qui pour le malheur du genre humain, naît, baron, ou seigneur de terre, a le droit de tourmenter quelques misérables paysans. Il se croit l’un des premiers souverains du monde, quoique ses terres n’ayant pas souvent une lieue d’étendue. Son ignorance crasse, qui le laisse ignorer si le monde en a plus de deux cent, est la chose qui puisse excuser sa vanité. On trouve communément dans bien des pays de ces petits tyrans, qui n’ont de la noblesse que l’ancienneté, des mœurs que la corruption, & de l’homme que la ressemblance. Penses-tu mon cher Brito, qu’une personne qui se sert de la lumière naturelle, puisse préférer à des gens illustres par leur science, & recommandables par leur candeur, ces nobles réduits au seul instinct ? Parce qu’un homme aura le droit d’ajoûter à son nom le titre de duc ou marquis, auroit-il celui d’en imposer aux gens de bon sens ? Il faudroit alors que la noblesse devînt un enchantement chez les imbécilles.

La postérité régle sagement les récompenses dûes aux sçavans qu’elle égale aux plus grands princes. Trois mille ans après leur trépas, leur gloire n’est pas ternie par celle des héros les plus renommés. Homère est aussi connu qu’Achille, & le nom de Virgile aussi fameux que celui d’Auguste. L’habile historien, le poëte célèbre, le grand philosophe conserve un avantage sur le conquérant et le général. La mémoire des uns ne présente à l’imagination que le souvenir de quelques actions passées ; mais les ouvrages des sçavans transmettent, font revivre d’âge en âge leur génie & les connoissances de leurs auteurs. Vingt siécles après leur mort, ils parlent encore avec autant d’éloquence & de vivacité que de leur vivant ; & leur esprit se communique à tous ceux qui lisent leurs écrits.

L’on retrouve de nos jours Horace & Virgile, tels qu’ils étoient à la cour d’Auguste. Les héros qui ne se sont illustrés que par leurs actions, ont beaucoup moins d’empire sur nos cœurs. Le simple récit d’un fait touche moins qu’une conversation vive & animée : & c’est la façon dont les bons écrivains agissent sur notre esprit. J’entre dans les peines d’Ovide lorsque je lis ses élégies. Je parcours la nature pas à pas dans les œuvres de Lucrèce. Il me semble que je l’entens lui-même m’en développer les secrets les plus cachés.

Les héros doivent infiniment aux poëtes & aux historiens. Rarement ceux-ci leur sont-ils redevables. Achille doit une partie de sa gloire à Homère. S’il n’y avoit point d’historiens, à peine sçauroit-on qu’il y ait eu un Alexandre. Ce prince connut combien un grand monarque, un général habile, un fameux conquérant doit s’estimer heureux de trouver un écrivain célèbre qui veuille bien transmettre à la postérité les principaux événemens de sa vie. Que de héros aussi fameux qu’Achille & Ulysse, sont dans un oubli éternel pour n’avoir pas eu un Homère qui ait éternisé leurs actions ?

Je ne sçais, mon cher Brito, si tu seras de mon sentiment. Je regarde un véritable sçavant comme un homme destiné à jouer dans le monde & dans la postérité un rôle supérieur à celui de bien des princes & de bien des monarques. Qui sont ceux qui connoissent cette foule de rois, qui n’ont eu sur leur trône d’autre gloire que celle d’avoir vécu dans une molle indolence, & qui n’ont semblé être revêtus de la royauté, que pour montrer qu’ils étoient incapables d’en soutenir le poids ? Leurs noms se trouvent dans les tables chronologiques des empires. Quelques personnes qui lisent l’histoire, sçavent qu’en telle année il regnoit un tel prince. Le reste du monde entier, ou ignore s’il a vécu, ou ne connoît que son nom. Mais lorsqu’un sçavant laisse à la postérité ses ouvrages, de siécle en siécle, il devient plus fameux : le tems ne sert qu’à relever son mérite. On le reçoit pour citoyen dans toutes les nations : l’on traduit ses écrits dans toutes les langues différentes. Du fond du Nord jusqu’aux climats où le soleil se lève il est connu, révéré & chéri.

Les enfans, les gens d’un âge mûr, les vieillards, tous connoissent ses ouvrages ; en sçavent des morceaux qu’ils se font un plaisir de réciter ; & les peres de famille comptent pour une partie de l’héritage qu’ils laissent à leurs enfans le recueil & l’assemblage des écrits des grands-hommes. C’est dans ces bibliothéques. aujourd’hui si communes en Europe, qu’un sçavant se voit multiplier, même de son vivant : il fait transpirer le génie qui l’anime dans les divers royaumes de l’Europe ; & dans le même instant, il persuade, il arrache, il ravit le cœur d’un homme enfermé dans son cabinet à Stockholm & d’un autre qui vit au milieu de Paris.

Le pouvoir que les ouvrages ont sur l’esprit de ceux qui les lisent, produit quelquefois une estime & une vénération plus forte que ne l’inspireroit la personne des auteurs. Je ne crois pas qu’aucun nazaréen eût jamais voulu canoniser Socrate, s’il l’avoit connu particulièrement lorsqu’il vivoit. Un docteur de ces derniers tems étoit tenté toutes les fois qu’il lisoit la belle mort de ce philosophe de le mettre au nombre des bienheureux nazaréens. Il avoue qu’il avoit une peine infinie à s’empêcher de dire, S. Socrate, priez pour nous. [74]

Combien de nobles, de princes & de généraux vivoient du tems de ce grand-homme, qui nous sont entièrement inconnus ? Combien sont parvenus jusqu’à nous, à qui nous n’accordons ni notre estime, ni notre attention ?

Crois-moi, mon cher Brito, quelque chose que publie l’ignorance, l’étude est le vrai chemin pour parvenir à la postérité la plus reculée. [75]

C’est un moyen qui est offert au pauvre comme au riche, au roturier comme au noble : la vertu, l’application sont les seuls droits qu’on ait pour y faire plus de progrès que les adversaires. Je ris lorsque je vois certaines gens se flatter d’aller à la postérité, parce qu’ils vont se faire assommer sur une bréche.

Il n’est point de petit gentilhomme de campagne, qui, devenu lieutenant d’infanterie, ne se flatte de transmettre son nom aux races futures. Il croit que l’univers s’occupera un jour à sçavoir si le chevalier de Figeac, Cognac, Reignac, &c. mourut dans son village, ou dans une tranchée. Personne n’a mieux défini que Racine les honneurs subalternes de la guerre, & l’état de simple officier ; lorsqu’Agrippine accuse Burrhus d’ingratitude, elle lui reproche qu’elle l’a pû laisser vieillir

Dans les honneurs obscurs de quelque légion.

L’idée que la plûpart des François ont de croire que la postérité s’entretiendra de toutes leurs actions ; & le préjugé dans lequel sont les plus petits gentilshommes, qui pensent être faits pour attirer sur eux les regards de toute l’Europe ; sont des moyens, dont l’état se sert avantageusement : l’on trouve toujours des gens prêts d’affronter les périls, la faim & la fatigue, par la seule espérance de s’élever au-dessus du vulgaire. Pour un qui réussit dans ses projets, trente mille meurent dans les honneurs obscurs des légions. Mais c’est assez que l’exemple d’un seul, pour encourager & animer tous les autres.

Le chevalier de Maisin, dont je t’ai parlé souvent, m’a raconté un plaisant trait d’un gentilhomme campagnard, qui avoit passé les dernières années de sa vie au service. Enfin, rebuté par les blessures, les travaux & le peu d’espérance qu’il voyoit à son avancement, il se retira dans son village pour y finir ses jours tranquillement. Il conservoit cependant dans sa retraite l’humeur guerriere & militaire. Il entretenoit perpétuellement son curé & ses paysans de ses exploits passés, & même de ceux qu’il eût fait s’il eût continué de servir. Il tomba malade ; & étant réduit à l’extrémité, le curé lui proposa d’exécuter certaine cérémonie qu’on observe chez les nazaréens, lorsqu’on est aux portes du trépas, qu’ils croient très-essentielle, & qui consiste dans certaine huile, avec laquelle un prêtre frotte les principaux membres du malade. L’officier consentit à tout : & comme le curé alloit faire ses fonctions. Monsieur, lui dit-il, puisque je suis assez malheureux que de mourir dans mon lit, après avoir échappé de dix batailles & de vingt siéges, adoucissez, s’il vous plaît, ma peine : ne me soumettez point à la cérémonie des bourgeois. Changez-y de grace quelque chose ; & si pour être sauvé, il faut absolument que je sois frotté, je crois que de l’eau-de-vie mêlée avec de la poudre à canon seroit un onguent qui conviendroit mieux que de l’huile à mon état de militaire, & à ma condition de noble.

Porte-toi bien, mon cher Brito, & songe à vivre heureux & content.

De Paris, ce…

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Lettre XLIX.[modifier]

Jacob Brito à Aaron Monceca.

Je suis arrivé à Venise depuis six jours. Je n’avois point encore vû de ville qui eût offert à mes yeux un spectacle aussi singulier. C’est une chose à laquelle on s’accoutume difficilement, que de voir sans étonnement une ville bâtie au milieu de la mer, & comme construite sur l’eau. Toutes les rues de Venise sont coupées par des canaux : & l’on va dans des gondoles, qui sont de petits bateaux couverts qui tiennent lieu à Venise de carosse & d’équipage.

Le gouvernement de cette république est aristocratique ; le sénat, à la tête duquel paroit être le doge, régle & gouverne toutes leurs affaires. C’est lui seul qui peut décider de la paix, de la guerre, des impôts, &c. On croiroit, lorsqu’on voit la grave fierté du doge, la magnificence de ses habits, & la splendeur de son palais, qu’il est le véritable souverain de Venise. Mais ce n’est qu’un phantôme qui représente l’autorité du sénat, & qui souvent a moins de crédit qu’un autre noble. Il n’a que sa voix comme un simple sénateur. Sa souveraineté imaginaire lui donne le droit d’aller dans toutes les cours de judicature, les tribunaux publics : il peut y donner son jugement dans les affaires douteuses ; mais tout autre sénateur est en droit de s’opposer a son opinion.

Les nobles Vénitiens sont graves, fiers, infatués de la grandeur de leur rang, & les esclaves de leurs dignités. Ils ne peuvent avoir aucun commerce avec les ambassadeurs, ni avec les gens qui leur sont attachés, & très-peu avec les étrangers d’un certain rang. La politique défend ces liaisons. Ce seroit se rendre suspect que d’agir différemment, & fournir une raison essentielle pour être éloigné des charges. Les nobles sont distingués en trois classes.

La première, dans son institution, ne contenoit que douze familles, qu’on appelle électorales ; mais on y en ajoûta peu après quatre, & dans la suite encore huit. La seconde classe renferme tous les nobles, dont les noms sont écrits dans livre d’or. Et la troisiéme comprend ceux dont les familles ont été ennoblies dans les besoins de la république, moyennant cent mille ducats. Ces derniers nobles ne sont point employés dans les grandes charges. Ils jouent à Venise à-peu-près le rôle des gens d’affaires en France & en Piémont, qui ont acheté le droit d’oublier leurs peres & leurs anciens parens, par l’acquisition d’une feuille de parchemin.

Ces nouveaux nobles n’ont pas moins de fierté que les anciens : ils se considèrent comme égaux aux plus grands princes,& veulent que tout ce qui respire dans leur pays ait pour eux une déférence & un respect qui tienne de la servitude. Un François se promenant dans la place de S. Marc, heurta par mégarde un noble Vénitien, qui l’arrêtant gravement par le bras, le pria de lui apprendre quelle bête il croyoit la plus lourde & la plus pesante. Le François étonné d’une pareille question, ne sçachant pourquoi ce Vénitien s’adressoit à lui plutôt qu’à un autre pour s’éclaircir de ce qu’il vouloit sçavoir, resta quelque tems sans répondre. Mais le Vénitien, sans rien perdre de sa gravité, lui ayant redemandé la même chose, le François répondit bonnement qu’il croyoit que la bête la plus lourde étoit un éléphant. « Hé bien, dit fièrement le Vénitien. apprenez, monsieur l’éléphant, qu’on ne heurte point un noble Vénitien : « Impara, signor elefante, che non s’impegna un nobile Veneziano. Un autre noble se trouvant dans une rue étroite, & la longue épée d’un Espagnol qui le précédoit, l’empêchant de passer, lui demanda avec beaucoup de sang-froid, s’il falloit passer dessous ou dessus Signor, si cavalca, o si passa sotto ? Il seroit dangereux de vouloir répondre à ces plaisanteries qui tiennent de l’invective ; & quiconque manqueroit à Venise de respect à un noble, se feroit une affaire dont il auroit peine à sortir.

La médisance prétend, que dans les principales familles, un seul frere se marie pour tous les autres. Je crois que cette coutume est moins commune qu’on ne l’assure ; mais je ne pense pas qu’elle soit totalement hors d’usage.

L’humeur des Vénitiens & leur vivacité peuvent occasionner une conduite aussi blâmable. Si dans une maison nombreuse chaque frere se marioit, le grand nombre d’enfans qui surviendroient appauvriroit bientôt les familles les plus riches. Cette grandeur dont les nobles sont idolâtres, n’étant plus soutenue par les richesses, languiroit à la seconde génération, & s’évanouiroit presque à la troisiéme. Car, il en est à Venise comme ailleurs : un noble pauvre est beaucoup moins considéré qu’un noble riche.

La dévotion n’est point un obstacle aux desseins des Vénitiens ; & l’on peut assurer que si les freres, dans bien des familles, n’avoient que cette barrière à forcer pour jouir du privilége de n’avoir que la même femme, ces liens deviendroient bien-tôt publics.

Les Vénitiens croient médiocrement en Dieu, fort peu au pape, & beaucoup à S. Marc. Ce saint est le patron & le protecteur de leur ville, depuis que son corps y fut transporté d’Alexandrie. Avant lui c’étoit S. Théodore. La vanité des Vénitiens ne s’accommodoit pas d’un saint ordinaire, qui n’étoit bon que dans les commencemens d’une petite république. Ils voulurent avoir un nouveau patron qui répondît à leur fortune : ils choisirent un saint de la première classe, & réformerent leur ancien protecteur. Ils ont bâti, à l’honneur du nouveau, un temple qu’on peut regarder comme un des plus beaux morceaux de l’Europe. Il est rempli de richesses immenses, & a des revenus excessifs. On appelle procurateurs de S. Marc, les nobles qui sont chargés de la distribution de ces biens, dont une partie est employée à secourir les pauvres. Ces procurateurs ont le droit de porter la robe ducale. C’est une espéce de simarre, dont les manches sont traînantes jusqu’à terre.

Toute la grande vénération des Vénitiens pour S. Marc, ne les rend pas meilleurs nazaréens. Les principaux même font gloire d’avoir fort peu de religion. Un ambassadeur de la république, envoyé au roi de Sardaigne, avoit été prié par un évêque de parler à quelques Piémontois qui auroient des relations à Genève, pour tâcher de rappeller à la communion Romaine un de ses neveux qui l’avoit abandonnée, & s’étoit retiré dans cette ville. L’ambassadeur arrivé à Turin, se pressa peu d’exécuter la commission de l’évêque. Mais le hazard ayant fait qu’il se trouvât un jour avec des envoyés de la ville de Genève, il se ressouvint de sa prière, & leur demanda s’ils ne connoissoient point un certain réfugié qu’il leur nomma.

Les Genevois ayant dit beaucoup de bien de lui : Je suis charmé, répondit l’ambassadeur, qu’il soit tel que vous me le dépeignez. Son oncle, l’évêque d’Aquapendente, m’avoit prié de tâcher de le dissuader du parti qu’il avoit pris : & je m’étonne d’autant plus qu’il m’ait chargé de sa conversion, que de pareilles commissions ne se donnent guère à des Vénitiens.

La liberté de laquelle on jouit dans cette ville, y a souvent attiré de grands-hommes qui y ont cherché un asyle contre la bigoterie des autres Italiens. Pierre Aretin, natif d’Arezzo en Toscane, & si fameux par ses ouvrages satyriques, & par plusieurs autres, vint s’établir à Venise dans le commencement du XVI. siécle pour y jouir du privilége d’écrire librement. Les pontifes nazaréens condamnerent ses écrits, & surtout ses dialogues, ses lettres & ses raisonnemens. Cela n’empêcha pas qu’on ne les imprimât publiquement à Venise dans le tems même de leur condamnation, & qu’on n’en fît dans la suite grand nombre d’autres éditions sous les yeux même des magistrats.

Les Vénitiens en général, ne sont ni aussi vifs, ni aussi inventifs que certains peuples d’Italie. Les réflexions qu’ils font sur les choses qu’ils veulent entreprendre, occasionnent leur lenteur. Ils examinent mûrement une affaire avant que de la commencer : aussi la conduisent-ils presque toujours heureusement à sa fin. Ils sont magnifiques, artificieux & fort discrets. Leurs femmes sont fières, insolentes ; & si elles ont des vertus, rarement la chasteté est-elle du nombre. Les dames pensent à Venise d’une manière assez tendre, leur sagesse ne résiste pas à l’occasion. Les bourgeoises imitent leur exemple. Quant aux femmes des artisans & du bas-peuple, la galanterie chez elles est un commerce public qui a ses règles & ses maximes. De dix filles qui s’abandonnent, il y en a neuf dont les meres ou les tantes font elles-mêmes le marché, & conviennent long-tems d’avance du prix de leur virginité, pour les livrer, dès qu’elles auront atteint un âge, moyennant cent ou deux cent ducats ; afin, disent-elles, d’avoir de quoi les marier.

Une mere qui avoit fait marché avec un gentilhomme étranger à deux cent ducats pour sa fille, voyant qu’il différoit toujours, sous le prétexte qu’elle n’étoit point encore formée, & qu’elle n’avoit pas encore assez de gorge ; ennuyée de toutes ces longueurs, alla le trouver un jour chez lui pour savoir sa dernière résolution. Il faut, monsieur, lui dit-elle, avoir la bonté de vous résoudre bientôt ; car le révérend pere prédicateur d’un des premiers couvens de Venise, qu’elle nomma, est entré en marché, & a déja fait une offre très raisonnable. Le gentilhomme étranger, qui peut-être étoit bien aise de se débarrasser de sa promesse, & qui regrettoit les deux cent ducats qu’il alloit donner, consentit que le révérend pere prédicateur achevât de passer son contrat qu’il finit dans les formes, ne trouvant point le fruit trop verd, ainsi que le gentilhomnme.

Outre ces galanteries particulières, il y a dans Venise un nombre étonnant de courtisannes. Elles jouissent d’une pleine liberté, & viennent souvent à s’acquérir une grande considération parmi le peuple. Elles vont dans les couvens de religieuses voir les sœurs de ceux avec qui elles sont en commerce, en reçoivent beaucoup de caresses, qui sont toujours suivies de quelques présens consistant en confitures & en agnus ; car les courtisanes de Venise sont aussi nombreuses & aussi dévotes que celles de Rome. Elles jeûnent le samedi : elles ont beaucoup de respect pour quelque sainte, sous la protection de qui elles se mettent ; elles font, en un mot, leur métier très-pieusement.

Il n’est rien de si amusant pour un philosophe, ou pour tout homme qui met en usage sa raison, que de faire un tour de promenade, sur les neuf heures du soir à Rome dans la rue de la Serène. On y voit deux cent femmes assises sur les portes de leurs maisons, qui attendent tranquillement la bonne fortune. Lorsqu’il plaît à quelqu’un d’acheter un repentir éternel, il choisit parmi toutes ces beautés celle à qui il veut donner le mouchoir ; nouveau sultan, elle le conduit dans son appartement. Les chambres de ces prêtresses de Vénus sont toutes faites à-peu-près de même. Elles sont à rez de chaussée, & de plain-pied à la rue. Un lit garni de rideaux blancs, une table, trois chaises de bois, une image de quelque Madone, devant laquelle brûle une lampe qui sert aussi à éclairer la chambre, en composent tout l’ameublement.

Avant de pousser les choses jusqu’à un certain point, on tire un rideau devant l’image de la Madone, pour qu’elle n’apperçoive rien de ce qui se passe : lorsque tout est fini, on découvre le tableau. Il est ainsi couvert & découvert dix fois dans un jour, si la maîtresse de la maison a dix galanteries différentes.

Jusqu’où ne vont point les préjugés, & avec quels désordres ne croit-on pas pouvoir accommoder la religion ?

Porte-toi bien, mon cher Monceca, & vis content & heureux.

De Venise, ce…

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Lettre L.[modifier]

Aaron Monceca, à Jacob Brito.

J’ai couru, mon cher Brito, un des plus grands dangers que j’essuyerai de ma vie. J’ai pensé devenir amoureux, & amoureux d’une jeune personne aimable, mais volage ; spirituelle, mais capricieuse ; engageante, mais fière & hautaine. Considère dans quel état j’aurois été réduit, si j’avois été destiné à être l’esclave de cette dangereuse beauté. Un cœur comme le mien ne sçauroit s’accommoder de la façon d’aimer d’une Parisienne. Accoutumé à la sincérité & au naturel de nos Grecques, je ne pourrois souffrir la coquetterie & le manège des Françoises. Il faut être né dans leur pays pour s’accommoder à des manières aussi extraordinaires. En général, les nazaréens croient aimer & n’aiment point. J’oserois soutenir, qu’en France, qu’en Italie, qu’en Allemagne, qu’en Angleterre & même qu’en Espagne, on ne connoît point le véritable amour. Cette passion n’est connue que dans l’Asie : c’est-là où elle regne délicatement, & où elle semble s’accorder avec la raison.

Je ne sçais si tu as jamais réfléchi sur les différens caractères des nazaréens amoureux.

Le François fait le passionné beaucoup plus qu’il ne l’est. Coquet de son tempérament ; léger, volage, étourdi de sa nature ; il danse, il saute, il siffle, il chante, il folâtre auprès de sa maîtresse. Si elle l’écoute favorablement, il la quitte bientôt. Si elle est cruelle, il s’en console : un couplet de chanson contre la belle le récompense de ses peines perdues ; il va jouer auprès de la première femme le rôle qu’il faisoit auprès de son insensible. Rien ne peut fixer son inconstance : son amour s’éteint par la jouissance, & se rebute par les rigueurs.

L’Italien, ferme dans ses projets, stable dans ses résolutions, attaque un cœur comme un général d’armée une place. Il dispose ses batteries, se munit de tous les secours de l’art, tâche de bloquer la maison de la belle, & d’empêcher l’entrée à ses compétiteurs : il entretient des correspondances secrettes dans la place, met dans ses intérêts la femme-de-chambre, ou quelque autre domestique. S’il réussit dans son attaque, il enferme sa maîtresse pour le reste de sa vie ; & pour prix de sa tendresse, il lui ravit la liberté. S’il est forcé de lever le siége, il se venge sur ses rivaux, qu’il tâche de perdre ; & sur l’objet de son amour, qui devient celui de sa haine, & dont il attaque la réputation par des calomnies.

L’Anglois n’aime que par fierté : il se croit trop parfait pour penser avoir quelque obligation du goût qu’on a pour lui. S’il est aimé, il se figure qu’il le mérite : s’il ne l’est pas, il s’en console aisément par l’espoir qu’il a de trouver assez d’autres femmes sensibles. Il mesure sa fortune à ses richesses, & juge d’un cœur par les guinées qu’il lui coûte.

L’Allemand, flegmatique, est difficile à émouvoir. Son tempérament lent, froid, circonspect & pensif, le rend peu propre à devenir sensible. Il n’aime guère que lorsqu’il est égayé par les faveurs de Bacchus. Sa passion naît avec le vin, & s’évapore avec ses fumées. Si quelquefois il force son naturel, il revient bientôt à son premier flegme ; & l’amour chez les Allemands est pétri des glaçons du Nord.

L’Espagnol, orgueilleux, se figure d’aimer à la fureur. Il s’agite, il se tourmente, il soupire le jour dans les églises, & la nuit sous les fenêtres de sa maîtresse. Il y joue de la guitare pendant le carnaval, & s’y fouette pieusement le carême. [76]

Tout sert à son amour. Il intéresse les saints dans ses affaires, fait chanter des oraisons à S. François & à S. Antoine, pour les engager à fléchir sa maîtresse. S’il n’a aucun secours du ciel, il a recours aux enfers : il consulte les devins, les sorciers, les magiciennes.

L’amour bannit de chez lui la crainte de l’inquisition. Est-il heureux ? Il oublie ses peines, ses soins, & qui plus est la tendresse. Il poignarde souvent la personne qu’il adoroit : mais la vanité a plus de part à son crime que la jalousie.

En Asie, l’amour est une passion douce, stable, qui ne rend point les cœurs furieux, Mais qui les agite d’un trouble aimable. On n’y achete point par des soins fatigans & pénibles les faveurs d’une belle. Aussi ne s’en dégoûte-t-on pas dès qu’on les a obtenues. On y fait moins de folies pour les femmes qu’en France ; mais on les y aime plus véritablement.

Dans les pays nazaréens, les hommes sont la cause principale d’une partie des défauts du beau sexe. Ce sont eux qui lui donnent des exemples journaliers de caprice, d’inconstance, de perfidie & de mauvaise foi. Une femme qui voit son époux commettre un adultère, & regarder ce crime comme une galanterie, croit être en droit de penser de même. Une jeune personne que son amant abandonne, après mille sermens réitérés, après les promesses les plus solemnelles, se figure que le parjure & l’infidélité sont des fautes bien légères, puisque la réputation de son amant n’en est point flétrie.

Je tremble, mon cher Brito, quand je pense au péril que j’ai couru. J’étois sur le bord du précipice. Je sentois déjà dans mon cœur ces mouvemens dont les suites sont si pernicieuses dans ce pays. Mes yeux parcouroient avec plaisir les traits enchanteurs de la belle personne à qui je rendois un hommage secret. J’étois prêt en un mot à baiser ma chaîne, lorsque la réflexion m’a garanti des maux où j’allois me plonger. J’ai songé à quelles inquiétudes j’allois me livrer ; & faisant un effort sur moi-même, j’ai cessé de voir ma charmante enchanteresse : l’absence a entièrement rappellé ma raison. Ce n’est pas que je veuille me faire une gloire d’être insensible. Il n’est personne, qui, une fois en sa vie, n’ait senti les traits de l’amour. Mais s’il faut que j’aime, je veux que ma passion, loin d’être un supplice pour moi, ne serve qu’à mon bonheur.

Je me ris de ces philosophes qui se font un vain mérite d’avoir toujours été insensible. J’aimerois autant qu’un homme se vantât d’avoir toujours été stupide : car enfin, mon cher, Brito, la tendresse pour le beau sexe est le plus noble présent que nous ayions reçu du ciel.

C’est la délicatesse dans les sentimens qui nous distingue du reste des animaux : c’est à l’ardeur de plaire que l’on doit les plus belles connoissances. La sculpture & le dessin ont été inventés par une ingénieuse amante. On prétend que l’amour fut le premier qui donna l’idée de l’écriture. Si nous examinons les événemens les plus considérables, nous trouverons qu’ils prennent leur source dans la tendresse. L’Europe est redevable à cette passion de la plupart de ses amusemens : tous les plaisirs n’ont été inventés que pour plaire au beau sexe. Le vulgaire fait sa cour à une belle en la regalant de vin, de confitures & de friandises. Le noble & le riche la divertit par les comédies, les mascarades, les balets, les promenades & les parties de campagne. Sans l’amour, tout languiroit dans la nature : il est l’ame du monde, & l’harmonie de l’univers. Le ciel donna à l’homme en le créant, le penchant qui l’entraîne vers les femmes ; & la tendresse que nous avons pour elles, est un présent de la divinité. Nous ne devons point rougir d’être sensibles. Nous suivons des impressions naturelles qui n’ont rien de criminel, qu’autant que nous les corrompons par nos vices & par nos débauches.

Il semble que les nazaréens ne puissent aimer que des femmes qu’ils ne sçauroient desirer sans crime. Les François sur-tout soutiennent que l’hymen & la jouissance sont le tombeau de l’amour : cette passion ne leur paroît aimable qu’autant qu’elle est criminelle. On raconte à ce sujet une plaisante histoire, dont je ne te garantirai pas la vérité, quoiqu’un historien de grande autorité [77], l’ait insérée dans ses écrits.

On dit donc communément en France, parmi les débauchés, que ce fut à deux ou trois courtisanes, qu’on fut redevable de la fin des guerres civiles qui agiterent la France & penserent la détruire entièrement au commencement du regne de Henri IV. Le duc de Mayenne, chef de la ligue contre ce monarque, étoit d’un tempérament lent & tardif, qui favorisoit beaucoup les entreprises hardies de son ennemi.

Dans le plus fort de sa rébellion, s’étant malheureusement pour lui, laissé entraîner à l’hôtel de Carnavalet, avec quatre ou cinq de ses amis : il y fit une débauche avec des femmes de joie, & s’y accommoda si bien, qu’il eut besoin de garder la chambre plusieurs jours. [78]

Mais la situation des affaires de son parti ne lui permettant de prendre que des remèdes palliatifs, le venin demeura toujours enfermé au-dedans le rendit encore plus pesant, plus morne & plus chagrin, & engourdit en sa personne la vigueur de son parti. En effet, ce duc, peu de tems après cette aventure, las & fatigué des peines de la guerre, commença à prêter l’oreille à des propositions de paix. Si l’aventure du duc de Mayenne fût arrivée à Henri IV, les historiens papistes de son tems, grands amateurs des prodiges, n’eussent pas manqué de transmettre à la postérité le miracle des trois courtisanes opéré en faveur de la ligue. Mais comme cet accident regardoit le chef de la sainte union, ils l’ont laissé dans un profond oubli.

Cette histoire est une preuve assez évidente de l’incontinence & de la débauche des nazaréens. Ils condamnent la pluralité des femmes chez les Turcs, pendant qu’ils ruinent leur santé, & se perdent avec des courtisanes. Ils les appellent des créatures faites pour adoucir les peines & les soucis de la vie humaine. Tous les gens riches en ont à leurs gages. Les plus heureuses sont celles qui appartiennent à des fermiers-généraux ou à des gens d’affaires. Elles tirent d’eux des sommes considérables, & reçoivent ainsi une partie du sang du peuple, de la veuve & de l’orphelin. Celles qui n’ont que des seigneurs pour amans, mangent ordinairement ce qu’elles amassent : elles font bonne chère pendant vingt ans, ont un bon équipage, & plusieurs domestiques. Quand elles commencent à vieillir, elles se trouvent aussi pauvres qu’elles étoient auparavant : tout leur gain s’en est allé en habits, en dentelles, en vin de Champagne, & en rubans. Celles qui ont des riches ecclésiastiques pour amans, ont un peu plus de ressources. Elles vivoient toujours à l’abri de l’autel, lors meme qu’elles sont réformées & cassées aux gages.

Porte-toi bien, mon cher Brito. Puisses-tu prospérer dans tes affaires, & épouser une femme chaste & fidelle, qui soit la gloire d’Israël, & de laquelle sorte cette lampe qui doit illuminer les nations.

De Paris, ce…

***

Lettre LI.[modifier]

Aaron Monceca, à Isaac Onis, rabbin de Constantinople.

J’attens avec impatience le moment où je recevrai de tes nouvelles ; & jusqu’alors je serai toujours dans l’inquiétude. Je ne puis t’envoyer les livres qui me viennent de Hollande, que lorsque tu seras arrivé en Egypte ; & je ne les aurai point à Paris de six semaines. J’espère par les lettres que j’ai reçues de Moïse Rodrigo, que tu auras lieu d’être content. Il m’écrit qu’il s’est appliqué à choisir tout ce qu’il a trouvé de meilleur en histoire. Je regarde comme des trésors inestimables les bons livres dans ce genre : leur rareté augmente leur prix ; & dix siécles produisent à peine quatre ou cinq historiens qui approchent de la perfection.

Je t’ai écrit dans quelques-unes de mes lettres, combien les commencements de l’histoire étoient obscurs, & quelle peine on avoit à démêler la vérité dans ces tems éloignés. Lorsqu’on approche de ceux qui sont plus près de nous, on trouve un autre embarras qui n’est pas moins considérable. Le trop grand nombre d’historiens, le peu de connoissance & de capacité de la plupart d’entr’eux, jettent l’esprit dans la confusion, & nuisent beaucoup à la précision & à la vérité qu’on doit chercher dans l’arrangement des faits dont on veut faire comme un recueil dans son entendement pour s’en servir dans l’occasion par le secours de la mémoire. L’amas indigeste de mille choses inutiles, dont les historiens remplissent leurs ouvrages, énerve l’esprit du lecteur ; & la quantité de faits, ou faux, ou de peu d’utilité, emporte l’attention qu’on ne devroit donner qu’à ceux qui sont assez importans pour devoir nous occuper.

Les anciens historiens Grecs & Latins qui nous restent aujourd’hui ont été épurés par le tems. Quand je dis épurés, je n’entens point parler de leurs ouvrages, dont on est très-malheureux d’avoir perdu des morceaux considérables. Mais je veux dire qu’ils sont les seuls qui soient parvenus jusqu’à nous, qui n’aient point subi le trépas, & ne soient point tombés dans l’oubli où sont demeurés beaucoup d’écrivains médiocres qu’il devoit y avoir dans leur tems. Car tous les siécles ont fourmillé en mauvais auteurs, de qui les écrits n’ont jamais passé à la postérité. Aussi voyons-nous que les ouvrages qui nous restent aujourd’hui, sont les mêmes qu’on estimoit au-dessus de tous les autres dans Athènes & dans l’ancienne Rome.

La raison de la conservation d’un bon livre, préférablement à un médiocre ou à un mauvais, est si sensible, qu’elle n’a pas besoin d’être prouvée par de grands argumens. On conserve ce qui est précieux avec autant de précaution qu’on en prend peu à garder ce qu’on mésestime. Les historiens Grecs & Romains qui nous restent aujourd’hui, sont de précieux dépôts que vingt siécles nous ont transmis pour les remettre avec autant de soin à notre plus reculée postérité.

Dans mille ans d’ici, nos neveux n’auront que les meilleurs de nos historiens. Ils seront délivrés de tous les mauvais, dont les vers, la poussière & les beurrières auront vengé l’univers. L’illustre de Thou parviendra jusqu’aux tems les plus éloignés. Mezerai & quelques autres historiens, quoique moins parfaits que ce premier, seront aussi estimés par la postérité. Mais combien d’écrivains périront successivement les uns après les autres ? Combien en est-il déja, qui, tristes avortons, sont morts dès leur naissance ? Combien ont été étouffés dans le berceau ? Eh ! qui connoît aujourd’hui cent livres composés seulement depuis environ vingt ans ? Quel est le mortel, qui, soigneux de conserver le bon goût, & de ne point remplir son esprit de fadaises dites avec emphase, & amplifiées de plusieurs riens inutiles, ose lire la prétendue histoire des sept Sages par Larrey, augmentée par un autre auteur de remarques encore plus mauvaises que le corps de l’ouvrage, & qui n’ont que le seul mérite d’être aussi courtes qu’inutiles ? L’histoire de Louis XIV. & celle de Guillaume III. [79], écrite par le même auteur, sont aussi parvenues à leur fin.

Nos neveux n’auront point le pénible soin de chercher à accorder avec lui-même cet écrivain, qui fait alternativement de ces deux monarques deux héros & deux princes fort médiocres. Dans l’histoire de Louis XIV, Guillaume III est un homme très-ordinaire : & dans l’histoire de Guillaume III, Louis XIV. devient un héros, dont le mérite s’éclipse si fort qu’on ne le reconnoît plus.

Nos neveux, dis-je, s’instruiront des actions de ces monarques qui furent réellement de grands hommes dans les ouvrages de quelque bon écrivain qui gardera la décence dûe à l’histoire, & le respect qu’exige la vérité.

Je ne te ferai point, mon cher Isaac, un détail de tous les livres qu’on voit naître & mourir journellement, du nombre desquels sont ceux-ci : Histoire des négociations de la paix de Nimègue ; ouvrage fade par le style mal digéré, sans ordre & sans conduite, tissu de réflexions de la politique la plus commune, & de faits les plus rebattus. Etat présent des Provinces-Unies, triste avorton, enfant informe qui ne doit sa naissance précipitée, qu’à l’envie qu’eut son auteur d’en prévenir un autre qui travailloit sur le même sujet. Histoire de Pologne sous le regne d’Auguste II. Ramas insipide de gazettes, augmenté & grossi d’une ennuyeuse compilation de piéces : ouvrage, dont le style bas & rampant convient au peu d’ordre & d’exactitude que l’auteur a observé dans l’arrangement des faits.

Il est un nombre d’autres livres de cette espéce, qui ne font guère de mal dans la littérature & dans les sciences, par le peu de débit qu’on en fait : mais il n’en est pas de même des ouvrages de certains auteurs, qui sont très-dangereux pour la corruption du goût, & pernicieux dans la république des lettres. Ils paroissent couverts d’un beau voile, & appuyés sur un fondement illustre, sur lequel pourtant ils ne bâtissent rien de bon. Ces écrivains sont les continuateurs des histoires commencées par quelques hommes illustres. A la faveur de ces premiers auteurs, ils abusent d’abord le public, & excroquent, pour ainsi dire, une réputation qui ne leur est point dûe. Mais cela ne dure pas long-tems. Lorsqu’on vient à considérer leurs ouvrages avec quelque attention, & qu’on compare ces tomes nouveaux & hazardés aux premiers, on les regarde bientôt comme des enfans illégitimes, qui cherchent à s’honorer du nom d’un pere, auquel ils n’appartiennent point. Tels sont les continuateurs de Joseph, de Grotius, de Mezerai, de Pufendorff, de Bossuet, de Rapin-Thoyras, & de divers autres.

Le crédit que les bons livres se sont établi dans le public, animeroit moins ceux qui les continuent, s’ils examinoient qu’ils se donnent des rivaux dangereux, auprès desquels ils sont toujours attachés. Un diamant médiocre paroît mauvais auprès d’un beau brillant ; il conserve beaucoup plus de feu lorsqu’il est seul, & semble moins défectueux. La continuation de l’histoire ecclésiastique de Fleury, seroit un fort beau morceau, si elle n’étoit obscurcie par la beauté du premier ouvrage. Les derniers volumes du dom Quichotte plairoient assez, s’ils n’étoient pas précédés des premiers.

Pour continuer un ouvrage, il faut avoir plus d’imagination & plus de vivacité de génie que le premier auteur. Il n’avoit qu’à suivre naturellement ses idées ; au lieu que celui qui travaille après lui est forcé de s’y accommoder. Il ne peut faire usage de son imagination qu’à demi : & il est obligé de se soumettre à celle de celui dont il continué l’ouvrage, s’il ne veut pas qu’il paroisse fait de deux différentes piéces qui ont peu de rapport l’une avec l’autre.

La quantité de médiocres & de mauvais écrivains, forment un obstacle à l’avancement de l’étude de l’histoire. Un des premiers soins de celui qui s’y applique, doit être de choisir avec attention les livres dans lesquels il veut puiser une exacte connoissance des principaux faits. Il faut qu’il se défie des auteurs qui ont écrit avec partialité, de ceux qui n’ont point été à même de bien connoître la matière qu’ils traitoient, & de ceux qui n’ont écrit que dans la vûe d’un gain sordide. S’il se borne à la lecture des historiens qui n’ont point été tachés & infectés de ces défauts, il lui restera à la vérité un petit nombre d’écrivains à parcourir ; mais il apprendra plus dans leurs seuls ouvrages, que dans les ramas immenses des autres, qui ne lui donneront que de fausses idées, qui tiendront la place qu’occuperoient celles qu’il puiseroit dans les bons auteurs, qui du moins, s’ils ne lui communiquoient qu’un certain nombre de faits, ne lui en fourniroient que de véritables, rangés & distribués dans un ordre convenable.

Apprendre l’histoire dans un auteur dévoué à un parti, ce seroit vouloir s’instruire du droit de deux personnes qui seroient en procès, dans le plaidoyer de l’avocat d’une seule partie.

S’appliquer à la lecture d’un historien ignorant, ou qui n’est que médiocrement instruit de ce qu’il raconte, le choisir pour nous conduire à la connoissance de la vérité des faits dont nous cherchons d’être éclaircis, c’est donner la préférence à un aveugle pour nous guider dans un chemin obscur. Fonder sa croyance sur l’autorité d’un auteur gagé pour écrire, & dont toutes les louanges sont appréciées à certain prix, c’est chercher la vérité dans un panégyrique.

Le fameux Gregorio Léti prétendoit après Machiavel, qu’un historien ne devoit avoir ni religion ni patrie. J’aimerois beaucoup mieux qu’il eût dit, qu’il ne devoit avoir ni patrie ni bourse. Car quant à la religion, outre l’impiété qu’il y a dans ce sentiment, elle ne force point à déguiser la vérité. De Thou étoit nazaréen papiste, & est aussi estimé des nazaréens réformés qu’il l’est de ceux de sa communion. Je sçais bien, que dans toutes les religions, il y a un nombre de gens outrés, qui ne peuvent souffrir qu’on blâme les défauts de ceux qui sont de leur croyance, & qu’on loue les vertus de ceux qu’ils pensent être dans l’erreur. Mais un historien n’écrit point pour des personnes pétries & nourries de préjugés, vils esclaves de leur fausse dévotion. Ils peuvent achever de remplir leur esprit de chimeres, & les puiser dans les livres faits par des moines ou par des prélats Italiens. Ils trouveront dans ces ouvrages un tissu d’invectives contre des personnes illustres, qui pendant leur vie, meriterent l’estime de l’univers entier.

Presque tous les écrivains nazaréens papistes, sont sujets à se laisser entraîner à leurs passions, & à déchirer tous ceux qui leur sont opposés, sans respecter la vérité. Ils se croyent autorisés par certains de leurs anciens docteurs, qu’ils appellent peres. Ces gens-là se sont répandus en invectives contre tous ceux qui n’étoient pas de leur sentiment, & ne respectoient ni le rang ni la vertu : tout leur étoit égal. Si l’on eût eut ajoûté foi à leurs ouvrages, ils auroient fait passer à la postérité comme un monstre effroyable, l’empereur Julien qu’ils appelloient apostat, quoiqu’il n’eût d’autre défaut que d’avoir quitté leur religion. [80]

Ce prince fut chaste, sobre, juste, aussi brave & aussi éloquent que César. Juge par-là quelle est la certitude que doivent avoir les nazaréens de la plus grande partie des événemens passés, & surtout de ceux où leur religion se trouve liée.

Il est encore, mon cher Isaac, une autre sorte de livres pernicieux dans l’étude de l’histoire. Ce sont ceux qui ne donnent que des idées obscures, & qui ne servent à rien pour notre éclaircissement. La lecture de ces ouvrages est un tems perdu qu’on peut beaucoup mieux employer. On donne ordinairement à ces écrits des titres intéressans ; mais ils n’ont de bon que ces seuls titres. J’acheve de lire un livre qu’on peut ranger dans cette classe. C’est l’Introduction à l’histoire de l’Asie, de l’Afrique & de l’Amérique, par Bruzen de la Martiniere ; compilation de quelques faits connus de tour le monde, & mis dans un arrangement déplacé : ouvrage dans lequel il n’est rien de bien digéré, rien de nouveau, rien de véritablement instructif ; écrit d’un style foible & peu soutenu. Voilà le caractère de ce livre. Le titre saisit d’abord l’attention du lecteur ; mais ce n’étoit pas en vérité la peine de vouloir profiter de l’idée de Pufendorff, pour en profiter aussi peu avantageusement.


Porte-toi bien, mon cher Isaac, donne-moi de tes nouvelles, & que le Dieu de nos peres te comble de prospérités.

De Paris, ce…

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Lettre LII.[modifier]

Jacob Brito, à Aaron Monceca.

Je suis toujours attentif à m’instruire des mœurs des peuples. Je compare avec plaisir le génie & les coutumes des différentes nations que je parcours. Les Vénitiens ne sont point, comme les autres Italiens, superstitieusement dévoués aux sentimens des moines & des prêtres.

Ils font usage de leur raison ; & mettant à profit la lumière naturelle qu’ils ont reçue du ciel pour les éclairer dans leur conduite, leur esprit n’est point enchaîné par la bigoterie qui rend les hommes mous & efféminés. Je me suis apperçu dans les voyages que j’ai faits en Italie, que les peuples y sont plus ou moins timides & abatardis, selon qu’ils sont plus ou moins soumis aux moines, de qui les idées basses & serviles avilissent le cœur de ceux qui les imitent ou les fréquentent.

Cette première réflexion m’en a fait faire une seconde sur la religion nazaréenne. On ne peut disputer que bien des peuples qui la professent ne soient remplis de bravoure & de valeur. Cependant elle semble n’être propre qu’à faire des lâches. Leurs docteurs leur inspirent le mépris des injures & de la pauvreté : ils leur ordonnent même d’aimer leurs ennemis & ceux qui les persécutent. Ces préceptes sont directement opposés aux idées de la gloire, qui veut que l’on se venge avec éclat d’un affront qu’on a reçu aux yeux du public.

Si l’on eût donné à Jules-César, au lieu des légions Romaines, deux cent mille hommes qui eussent dit le matin leur chapelet, l’après-dînée leurs vêpres, & qui, pour toute réponse aux injures, n’eussent apporté qu’une patience & une tranquillité digne d’un stoïcien, ou plutôt d’un nazaréen, comme ils disent eux-mêmes ; je doute fort que ce Romain eût jamais conquis un seul village des Gaules. Tout ce qu’il auroit pû espérer de ces soldats dévots ; c’étoit la défense qu’ils eussent faite pour soutenir leur patrie & leur dieu, pour lequel ils n’eussent pas craint de mourir. Mais cela ne suffit pas pour faire de bonnes troupes. Il faut, quand on veut réussir dans le métier de la guerre, faire tout le mal qu’on peut à son ennemi, le prévenir, le surprendre, le passer au fil de l’épée, lui brûler ses magasins, l’affamer, le saccager : toutes ces actions doivent se faire si promptement, qu’on n’a pas le tems de s’amuser à consulter des casuistes, pour sçavoir s’il est permis dans une telle occasion ou de tuer ou de brûler. Une armée ne feroit pas de grands progrès, si, avant de délibérer si l’on donneroit la bataille, on faisoit assembler le conseil suprême des théologiens, pour sçavoir si l’on seroit dans un cas légitime ou non, s’il faudroit aller aux ennemis ou les éviter ?

J’aimerois encore mieux, si j’étois général d’armée, être obligé de consulter les entrailles des victimes, ou les poulets sacrés, selon l’usage des anciens. J’en aurois été quitte, ainsi qu’un illustre Romain, pour les faire noyer s’ils ne vouloient pas manger, afin qu’ils bussent plus à leur aise, & que l’augure fût plus favorable. Mais des théologiens seroient plus difficiles à gouverner que des poulets. Ils formeroient entr’eux mille disputes qui n’auroient jamais de fin ; les ennemis auroient battu dix fois l’armée dévote avant que l’on eût décidé les préliminaires du cas de conscience dont il s’agiroit. Le maréchal de Biron n’eût pas accepté à coup sûr, le commandement d’une pareille armée, lui, qui cassa un capitaine, auquel il ne reprochoit d’autre faute, que d’avoir voulu prendre quelque précaution contre les poursuites du procureur général. Etes-vous de ces gens, lui dit-il, qui craignent tant la justice ? Je vous casse. Jamais vous ne me servirez : car, tout homme de guerre qui craint une plume, craint une épée. Que penses-tu, mon cher Monceca, que ce duc eût fait à un soldat ou à un officier qui lui eût demandé le tems de prendre conseil de son directeur avant d’entrer en campagne ? Pour moi, je crois qu’il l’eût traité comme un poulet sacré.

Les nazaréens conviennent eux-mêmes que leur conduite & leurs actions sur le chapitre de la guerre, sont entièrement opposées à l’esprit de leur religion. Mais ils rejettent le mal qu’ils peuvent faire sur ceux qui sont à la tête des états, & qui ne doivent jamais engager les peuples que dans des guerres justes. Ce premier principe posé, ils se dépouillent de tous autres scrupules, pillent, volent, tuent, massacrent, brûlent, &c. le tout sans consulter les théologiens, pas même les aumôniers ou chapelains, qui sont dans leurs armées, dont le nombre est presque aussi considérable que celui des vivandiers. Car les moines ont aussi quelque peu de crédit sur l’esprit du soldat nazaréen. Leur adresse est si subtile, qu’ils tirent même quelques avantages des gens qui les estiment le moins. Ils n’ont cependant aucune autorité à Venise. Le sénat, jaloux de son pouvoir, puniroit de mort tous les moines de l’univers, s’ils s’avisoient de vouloir cabaler & former des partis. Il n’en faudrait pas même tant pour faire pendre le supérieur du premier couvent de Venise : il n’auroit qu’à s’expliquer un peu trop librement sur le gouvernement, son affaire seroit bien-tôt expédiée.

Il faut dans ce pays avoir pour le ministère autant de respect qu’on a de liberté pour tout le reste. On risque même à le louer presque autant qu’à le blâmer. Les Vénitiens veulent qu’on ne parle ni en bien ni en mal de leur gouvernement. Toutes les discussions qu’on fait à ce sujet leur sont odieuses. Ils veulent qu’on le regarde comme les Athéniens regardoient le dieu inconnu auquel ils avoient fait élever un autel [81], & qu’ils se contentoient d’honorer dans le silence, sans parler de ses qualités ni de ses attributs.

Un sculpteur Génois travailloit dans une église de moines nazaréens [82], qui l’avoient fait venir exprès à Venise.

Un jour deux étrangers François allant voit les ouvrages de ce sculpteur, après en avoir loué la beauté, vinrent à parler insensiblement avec lui du gouvernement de la République. Ces François, selon la louable coutume de quelques-uns d’eux, de n’approuver jamais rien chez les étrangers, se répandirent en invectives contre le sénat & la république ; le titre de Pantalons fut donné plusieurs fois aux sénateurs. Le pauvre Génois défendoit les Vénitiens le plus qu’il lui étoit possible : ; mais, il avoit affaire à forte partie ; ils étoient deux contre lui : ainsi, il n’obtint pas la moindre grace des François.

Le lendemain de cette conversation, le conseil d’état envoya chercher le pauvre Génois. Il parut en tremblant devant les sénateurs : il ne sçavoit de quoi on l’accusoit, & ne songeoit à rien moins qu’aux François qu’il avoit vus la veille. Lorsqu’il fut entré dans la salle du conseil, on lui demanda s’il reconnoîtroit bien les deux personnes avec qui il avoit eu une conversation sur le gouvernement de la république ? A ce discours, sa peur redoubla. Il répondit en tremblant, qu’il croyoit n’avoir rien dit que d’avantageux & à la louange du sénat. On lui ordonna alors de passer dans une chambre voisine, où il vit d’abord les deux François morts, & pendus au plancher. Il crut que sa dernière heure étoit arrivée. On le ramena devant les sénateurs. Celui qui présidoit, lui dit gravement : Taisez-vous une autrefois, mon ami ; notre république n’a pas besoin d’un défenseur de votre espèce. On le congédia ensuite. Ce pauvre Génois, saisi & épouvanté de ce qu’il venoit de voir, ne retourna seulement pas prendre congé des moines chez qui il travailloit : il sortit dans l’instant de Venise, & jura bien de n’y rentrer jamais.

Si l’inquisition d’état est si fort à craindre dans ce pays, celle de l’église n’y a aucun pouvoir. Ce tribunal, que les nazaréens appellent le saint office, est composé du pere inquisiteur, du nonce du pape résidant à Venise, du patriarche de la ville, qui est noble Vénitien & de deux autres nobles qui sont choisis parmi les principaux sénateurs, & sans la présence desquels tout ce qu’on fait est nul & n’a aucun crédit. Les biens de ceux que condamne l’inquisition, vont à leurs héritiers : ainsi, les moines à Venise, n’ont ni le pouvoir de tyranniser les gens, ni celui de s’emparer de leurs biens. Les livres, de quelque façon qu’ils soient écrits, & de quelque matière qu’ils traitent, ne sont point soumis à la jurisdiction ecclésiastique. La république seule peut prendre connoissance de ce qui regarde l’imprimerie. Ainsi à Venise chacun est le maître de donner au public tout ce qu’il juge à propos, pourvû que la république ne soit point intéressée dans ses écrits. Les principaux livres de toutes les religions ont été imprimés dans cette ville. Les juifs y ont fait faire une édition du Talmud. Léon de Modène, & plusieurs autres, y ont publié leurs ouvrages. Les Turcs y ont aussi fait imprimer l’Alcoran. Mais, ce qu’il y a de plus surprenant parmi les nazaréens, c’est qu’on y a publié des livres contre les moines, les prêtres & les souverains pontifes. [83] Ces ouvrages ont été autorisés par les magistrats, & même reçus avec applaudissement.

Les Vénitiens soumettent leur religion à leur politique : leur croyance s’accomode au bien de l’état, & leur foi aux tems & aux situations. Ils permettent que l’université de Padoue donne le bonnet doctoral, sans exiger de ceux qui sont reçus docteurs, la profession de foi ordonnée par les pontifes. Ainsi le corps des docteurs Vénitiens est composé de nazaréens papistes, de nazaréens schismatiques, de nazaréens hérétiques, de juifs & de Turcs aussi, s’il prenoit fantaisie à quelque cadis de Constantinople, de prendre le bonnet de docteur.

La république croit que les chemins de parvenir aux sciences doivent être ouverts à tous les hommes ; & qu’il y a de la dureté à les en éloigner, sous le vain prétexte de la religion, qui ne doit point nous dispenser des liens nécessaires pour la tranquillité & le bien de la société.

Les Vénitiens sont si attentifs à procurer les biens & les aisances de la vie à tous les hommes en général, qu’ils poussent leur prévoyance un peu trop loin, sur ce qu’ils pensent devoir leur être utile. Il y a quelques années que le nombre des courtisanes étant excessivement diminué, la république en fit venir une grande quantité d’étrangères. Le Doglioni qui a écrit les choses notables de Venise loue extrêmement la sagesse du sénat, qui, en prévoyant aux nécessités de la foiblesse humaine, mettoit en sûreté l’honneur des femmes sages & retenues, à la vertu desquelles on eût tendu mille piéges. Je défie que la prévoyance des magistrats chargés du soin du bien public, puisse s’étendre plus loin, que de songer même à soulager les desirs des libertins, & à dissiper les craintes des maris jaloux. Les seuls Vénitiens sont capables de ce détail. Il est vrai que, n’en déplaise au Doglioni, je crois cette action moins grande & moins louable que lui. Pour empêcher les insultes que les libertins auroient pû faire aux honnêtes femmes, je crois qu’on auroit pû se servir des moyens qu’employa Sixte-Quint, lorsqu’il eut banni les courtisanes de Rome. Ce pontife punissoit sévérement le vice, & sçavoit contenir par la crainte, les libertins & les vagabonds. Les Vénitiens ont une philosophie plus douce ; ils imitent certains prélats Allemands qui permettoient autrefois aux prêtres & aux moines de leurs diocèses d’avoir des concubines, moyennant un tribut annuel. [84]

La république en fait de même, & met à profit les péchés des courtisanes, dont elle tire par an plus de cent mille séquins, qui augmentent le trésor public.

Porte-toi bien, mon cher Monceca : & prospère dans toutes tes entreprises.


De Venise, ce…

***


==Lettre LIII.==

Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople, à Aaron Monceca.

Depuis huit jours, mon cher Monceca, j’ai abandonné pour toujours la ville impériale : & j’en suis sorti, graces au Dieu de nos peres, sans qu’il me soit arrivé aucun fâcheux accident. Mes anciens confreres ont ignoré la cause de mon départ. Je leur ai persuadé que j’allois faire un voyage à Smyrne pour quelques affaires. Je suis arrivé heureusement dans cette ville, d’où je compte partir bientôt pour le Caire.

J’ai quitté sans regret la ville impériale ; le séjour m’en étoit moins gracieux que tu ne pensois : je voyois sans cesse mille objets qui révoltoient mon esprit & mes sens ; je ne pouvois faire usage de ma philosophie dans un pays aussi agité, où le crime & la révolte, le meurtre, l’avarice & la cruauté blessoient sans cesse mon imagination. Je regarde l’empire Ottoman comme une boucherie, dont les sultans & les visirs sont les bouchers, qui sacrifient & immolent à leur impudicité des personnes de tout rang & de tout âge. L’autorité despotique dont les grands seigneurs sont revêtus, & celle qu’ils accordent à leurs visirs, sont des sources d’injustices criantes. La cour Ottomane ressemble au tribunal de l’inquisition : dès qu’on est riche ou vertueux on est coupable auprès d’elle. Tout inspire dans le serrail la crainte & la terreur. Il semble que la mort suive par-tout ceux qui approchent des sultans : & que ces princes ne les élévent que pour les faire périr avec plus d’éclat.

L’entrée des palais des souverains est ornée ordinairement par des colonnes de marbre ; par des morceaux de sculpture dignes de la grandeur royale. Les portes du serrail n’offrent à la vûe que deux ou trois cent têtes de bachas ou d’autres malheureux qu’on y a clouées. On n’entre point dans ce palais fatal sans être frappé par l’horreur qu’inspire le sort de tant de malheureux. Son intérieur est aussi triste que son extérieur : tout y respire dans la crainte ; on n’est jamais assuré, quelqu’innocent qu’on soit, de pouvoir éviter la mort & les supplices. C’est dans le serrail qu’on peut dire qu’on ignore le matin en se levant si l’on verra la fin de la journée. La plus petite faute, la plus légère distraction, causent souvent le trépas.

La ville impériale n’offre rien de plus gracieux que la cour. On est sans cesse épouvanté par le récit de l’éxil ou de la mort des plus considérables citoyens. Chaque grand visir nouveau sacrifie un certain nombre de victimes à son avarice, dès qu’il est parvenu à ce haut rang. Constantinople est une bergerie où l’on engraisse des troupeaux dont on égorge de tems en tems les plus gras & les meilleurs. Les juifs & les grecs sont les plus exposés à ces violences. Ils achetent cherement l’avantage de pouvoir exercer leur religion : on les met perpétuellement à la presse ; & on leur enlève sans pitié le fruit de leurs peines & de leurs travaux. Notre nation est sans cesse tourmentée à Constantinople. Dans les tems de calme & de paix, nous sommes en proie à l’avidité des officiers de la Porte ; & dans les troubles & les séditions, nous devenons le jouet d’une insolente milice, dont nos richesses assouvissent souvent la cupidité. Il semble que nous ayons plus de liberté dans les pays mahométans, que dans les nazaréens. Cependant nous y sommes beaucoup plus persécutés, & pour le moins autant haïs.

Je ne sçais si tu as quelque connoissance de l’avanie que les Persans firent à notre nation il y a environ cent cinquante ans. Les mouftis d’Ispahan, envieux des trésors des juifs qui habitoient dans cette ville, présenterent un mémoire au sophi Schah Abbas, dans lequel ils le prioient de vouloir faire exécuter les ordres & les préceptes contenus dans l’alcoran, dont un des plus essentiels concernoit la conversion des juifs, qui doivent, cinq cent ans après la publication de la religion de Mahomet, embrasser la foi musulmane, ou être entierement détruits. Le sophi, très-dévot dans sa religion, mais qui pourtant ne vouloit point plonger ses mains dans le sang innocent, envoya chercher les juifs, & les interrogea sur la croyance qu’ils avoient de Mahomet. Juge, mon cher Monceca, combien cette demande embarrassa nos freres. Ils ne sçavoient que répondre. Ils voyoient qu’on ne les interrogeoit qu’à dessein de les convaincre de blasphême contre le faux prophete musulman, & de se servir de ce prétexte spécieux pour les ruiner & les perdre entiérement.

Après avoir conféré quelque tems entr’eux, ils résolurent d’adoucir leur réponse le plus qu’il leur seroit possible, & dirent au sophi, que quoique leur religion les empêchât de croire en aucun autre prophète qu’à Moyse, ils ne pensoient pas pourtant que Mahomet fût un faux prophète, parce qu’il étoit descendant d’Ismaël fils d’Abraham, & qu’ils souhaitoient de demeurer très-humbles sujets & esclaves de sa majesté. Cette scène se termina par deux millions d’or que les misérables juifs furent obligés de donner. Et pour se préparer une nouvelle ressource, & un acheminement à quelqu’autre avanie, on les obligea à fixer le terme auquel ils croyoient qu’arriveroit leur messie. Aussi étonnés de cette seconde demande que de la première, ils répondirent que leur libérateur pouvoit paroître tous les jours. Eh bien, dit le sophi, je vous donne soixante & dix ans, & je vais faire enregistrer votre réponse dans les archives de l’empire ; afin que si vous êtes des imposteurs, & que votre messie ne paroisse pas en ce tems-là, vous soyez chassés, proscrits & exilés de cet empire par celui de mes successeurs qui sera sur le trône, lorsque les soixante & dix ans seront expirés. Cet arrêt funeste fut réellement exécuté dans la suite, & Schah Abbas II fit publier une déclaration qui ordonnoit à ses sujets & aux étrangers qui habitoient parmi eux, de courir sus aux juifs, comme sur des bêtes féroces, & de passer au fil de l’épée les hommes, les femmes & les enfans, de se saisir de leurs biens, & de n’épargner que ceux qui se feroient mahométans. Cette cruelle persécution dura près de trois ans, & ne finit que par la mort d’une partie de nos frères, & par la fuite des autres qui passerent dans les Indes & dans le Mogol. On prétend que des lettres venues de Constantinople, qui faisoient mention de l’arrivée du messie, occasionnerent cette sanglante proscription.

Ce messie dont on parloit, étoit l’insigne imposteur Sabataï Sévi, qui a déshonoré notre nation par la crédulité qu’elle eut pour ses mensonges. Il y a encore des juifs à Smyrne qui ont vû ce fourbe. Il avoit choisi cette ville pour le théâtre de ses fourberies. C’est où il acquit cette réputation, qui s’étendit aux deux bouts de la terre, & qui nous fut d’autant plus pernicieuse, qu’elle avoit été éclatante.

Depuis que je suis arrivé ici, on m’a raconté des choses très-singulières de Sabataï Sévi. Il étoit né à Smyrne. Son pere s’appelloit Mardochai, homme mal-sain, sans cesse accablé par des maladies. Lui, au contraire, étoit vigoureux, bien fait de sa personne, ayant le visage un peu refrogné, les cheveux frisés & la moustache retroussée. Il menoit une vie fort austère, observoit à la rigueur la loi de Moyse, dont il étoit parfaitement instruit, de même que des secrets du talmud. Il pouvoit avoir environ quarante ans, lorsqu’il s’avisa de publier qu’il étoit le messie. Sa suite étoit composée de cinq ou six rabbins qui lui servoient de disciples. Nathan Benjamin étoit un des plus considérables & des plus estimés. Ce juif passoit pour être fort éclairé, fort vertueux, & sur-tout doué d’une grande humilité.

L’imposteur Sabataï Sévi eut bientôt un nombre infini de partisans & de sectateurs, qui sur sa parole, crurent qu’il étoit véritablement cet illustre protecteur qui doit délivrer notre nation captive. Les hommes étant toujours prêts à embrasser aveuglement ce qui les flatte, & à suivre les premières idées, presque tous les juifs dispersés dans les quatre parties du monde, se mirent en mouvement, & se préparerent à se rendre sous les ordres d’un perfide qui deshonoroit notre religion. En Perse, du côté de Suse, il se trouvoit déja plus de huit mille juifs assemblés. Il y en avoit près de cent mille dans la Barbarie & les déserts de Tafilete, résolus de le reconnoître pour leur roi & leur prophète. La contagion & l’esprit de vertige n’avoient pas moins saisi ceux qui vivent dans les contrées les plus éloignées. Bien des juifs répandus dans tout le Nord & dans la Hollande, vendirent leurs maisons pour passer dans le Levant, & venir y vivre sous l’empire de ce nouveau souverain. Les nazaréens, dont la haine conduit toujours les discours, disent que ceux d’Amsterdam avoient déja dressé un placet pour être présenté à Sabataï Sévi, dans lequel ils demandoient qu’ils fussent les seuls à qui il fût permis de prêter sur gages à Jérusalem.

Il est vrai que les juifs Portugais réfugiés s’étoient assemblés plusieurs fois pour prendre des mesures convenables à la ratification de leurs anciens titres : ils avoient résolu de députer un d’entr’eux à Smyrne pour vouloir prier le nouveau libérateur de souffrir qu’ils joignissent à l’avenir le dom à leur nom, ainsi qu’ils faisoient autrefois en Portugal ; & qu’ils fussent appellés dans la Judée, dom Moyse, dom Jacob, &c. Ils vouloient aussi remontrer qu’il étoit juste de leur donner un rang distingué & une place séparée dans le temple ; n’étant point accoutumés d’aller dans les synagogues des juifs Allemands, qui n’étoient que des misérables Smaus. Mais ce qu’ils avoient le plus à cœur étoit d’obtenir, pour les principaux d’entr’eux, quelques titres honorables. Ils offroient de les acheter très-cherement, & au même prix qu’ils les payent aux princes nazaréens qui ont besoin d’argent.

Cependant le ciel eut pitié de l’égarement de notre nation : il voulut démasquer la fourberie, & la mettre au grand jour. Sabataï Sévi annonça aux juifs de Smirne qu’il alloit à Constantinople apprendre au grand-seigneur qu’il eût à rétablir le temple de Jérusalem. Il s’embarqua dans une saïque Turque. Il y eut des esprits assez prévenus & assez frénétiques, pour croire que la saïque avoit disparu dès que Sabataï Sévi y étoit entré. Mais loin que ce faux prophete commandât à tous les élémens, il n’eut pas le moindre pouvoir sur les vents, qui lui furent toujours contraires. Il demeura près de six semaines avant d’arriver aux Dardanelles, où on l’arrêta par ordre du grand-visir, qui ayant appris les impostures de Sabataï Sévi, crut qu’il devoit s’éclaircir de quoi il s’agissoit. Ce fourbe fut enfermé dans un des châteaux d’Europe ; & le visir ayant été obligé de partir pour l’expédition de Candie, le séducteur de notre nation resta dans sa prison. Plusieurs juifs, toujours persuadés qu’il étoit le messie, accouroient de tous côtés pour le voir, & ses gardes s’enrichissoient par les contributions qu’ils tiroient de ceux qui venoient le visiter. La réputation de cet imposteur fit enfin tant de bruit que le grand-seigneur ordonna qu’on le conduisit à Constantinople. L’ayant fait amener dans le serrail : Je vais, lui dit ce prince, sçavoir si tu es le messie ou non. Choisis, ou d’être attaché a un poteau, & d’y servir de but à mes arbalétriers, ou de te faire Turc._ Le misérable Sabataï Sévi ne balança pas à sauver sa vie aux dépens de sa religion. Il prit le turban, & le grand-seigneur lui laissa la vie & la liberté pour mortifier notre nation, qui fut long-tems la risée de l’empire Ottoman & de toute l’univers.

Ne croyons jamais facilement les bruits qu’on fait courir : lorsque le tems de notre délivrance arrivera, les miracles seront évidens, & tout le monde sera convaincu de leur réalité.

Porte-toi bien, mon cher Monceca, & conserve ta santé.

De Smirne, ce…

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Lettre LIV.[modifier]

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

Je fus hier témoin d’un grand nombre de cérémonies nazaréennes, auxquelles je n’avois jamais assisté. Le chevalier de Maisin à qui j’ai tous les jours de nouvelles obligations, me pria de l’accompagner chez un de ses parens, malade depuis quelque tems, & réduit à l’extrêmité. Les médecins l’avoient condamné à mourir, tout au plus tard dans vingt-quatre heures ; & dès qu’ils prononcent en France une semblable sentence, la coutume & la bienséance exigent que les parens les plus proches s’assemblent chez le mourant pour l’aider à sortir de ce monde-ci avec moins de peine, & lui donner les passeports & les secours nécessaires pour le voyage qu’il va entreprendre.

Le seul examen des usages des nazaréens pendant le cours de leur maladie, fourniroit un volume de réflexions. Dès qu’un homme est attaqué de la fièvre, & de quelqu’autre mal qui le met en danger de mort, son héritier, qui n’attend ordinairement que cet heureux moment de le voir expirer, prend, malgré sa joie secrette, un air triste & sombre. Le désespoir paroît dans ses yeux : on croiroit qu’il ne pourroit survivre au malade qu’on livre d’abord entre les mains d’un médecin. Le disciple de Galien lui prend la main, lui tâte gravement le pouls, tousse & crache avant de parler & d’annoncer sa réponse. Après ce prélude, il dit en Grec le nom du mal dont le malade est attaqué ; & comme Hippocrate dit que la vie est courte, l’expérience périlleuse, & la science difficile à acquérir [85], le docteur moderne demande qu’il soit fait une consultation entre trois médecins, pour constater avec certitude le nom & le siége de la maladie.

Il ordonne en attendant pour aider, soulager, préparer la nature ; déterger, laver, rafraîchir les intestins, diminuer, abattre, dissiper les vapeurs du cerveau, quelques clystères anodins & détersifs. L’apothicaire est pour lors appellé, lui & son garçon & son porte-séringue : car il n’en est pas ici comme à Constantinople, où le même docteur ordonne, prépare, & donne les remèdes. En France chaque suppôt d’Hippocrate a son district réglé. Le médecin est fait pour commander. L’apothicaire a le droit de purger par le haut & par le bas. Les veines, les os, les muscles sont le partage des chirurgiens. Un malade dût-il crever cent fois, aucun d’eux ne doit toucher à ce qui ne regarde pas sa fonction. Un médecin, sur-tout, seroit deshonoré s’il s’abaissoit aux emplois subalternes de l’apothicaire ; & sa réputation seroit perdue quand il n’auroit touché une séringue que par mégarde. Les apothicaires même avoient voulu s’affranchir pendant un tems de donner les clystères ; ils faisoient faire ces opérations par leurs garçons : mais les médecins se scandaliserent de ces airs de grandeurs. Ils crurent entrevoir dans la façon d’agir des apothicaires, une envie de s’élever au-dessus de leur grade, & d’empiéter sur les privilèges de la médecine : ils leur firent ordonner par un arrêt de la faculté, qu’ils eussent à faire & mettre en place eux-mêmes leurs clystères, sans pouvoir être aidés dans leur fonction par leurs garçons, qui ne pouvoient être qu’assistans.[86]

Un malade nazaréen est obligé d’essuyer tout le cérémonial réglé entre les enfans d’Esculape : il faut qu’il se résolve à mourir dans les régles.

Lorsque les médecins qui sont appellés pour consulter l’origine & la cause d’un mal ont dit leur sentiment, celui qui est principalement chargé du soin de rétablir la santé du malade, remercie ses confreres, à qui l’on paye amplement leurs conseils. Il reste ensuite seul maître du champ de bataille : il ordonne, il commande, il agit souverainement jusqu’à ce que la maladie réduise le nazaréen à l’extrêmité. Alors il partage son autorité avec le directeur & le confesseur. Ces médecins de l’ame observent encore plus de formalités que ceux du corps. Dès qu’ils sont appellés, ils exigent du malade qu’il leur fasse un aveu sincere de toutes les actions de sa vie. Lorsqu’ils jugent que son ame a pû être souillée par quelques-unes, ils la nettoyent & la purifient par des paroles magiques, qu’ils marmottent à l’oreille du malade, & qu’ils accompagnent de plusieurs gestes & de quelques grimaces. Après ce début, ils demandent au malade s’il est dans l’intention de faire quelque don pieux aux saints & aux prêtres qui desservent leurs autels, pour s’attirer leur protection dans le voyage qu’il va entreprendre ? Il est peu de nazaréen qui ne laisse dans son testament de quoi faire bonne chere aux moines de son quartier. Il croiroit être damné, si quelque communauté religieuse ne marmottoit après sa mort, quelque antienne & quelque verset en faveur de son ame.

Lorsque le confesseur a pourvu au bien & à la nourriture des pasteurs spirituels, il songe aux parens & à la famille du malade : il fait laisser à chacun quelque legs plus ou moins considérable, selon qu’il est de leurs amis ; car le pouvoir d’un directeur est extrême sur un nazaréen qui se voit à l’article de la mort. Tout lui paroît bien fait pourvu que son confesseur l’ordonne. Il le regarde comme un ange tutelaire qui va le conduire par la main dans le céleste séjour. Enfin, lorsqu’il n’a plus qu’un instant à vivre, on lui fait une derniere cérémonie, dont je n’ai pû deviner la raison. Un prêtre vêtu d’un sareau de toile blanche, & le col couvert d’un morceau d’étoffe large de trois doigts, & qui descend jusques sur ses genoux, apporte une petite urne d’argent, dans laquelle il y a une huile fort gluante.

Il en frotte tous les principaux membres du malade. Après cette cérémonie, il récite quelque priere en Latin, que le malade n’entend souvent point du tout, & ordonne à son ame de sortir du corps en paix & tranquillement. Cela fait, tout le monde se retire en pleurs : on laisse le nazaréen avec un seul prêtre, qui reçoit son dernier soupir, & qui continue de réciter auprès de lui & dans le tems qu’il expire, des prieres Latines à l’honneur du patron du mourant, qu’il avertit de se tenir prêt à recevoir son ame dès qu’elle s’envolera & se dégagera des liens du corps.

Si je ne sçavois pas que les nazaréens croient l’ame spirituelle, je penserois qu’ils se serviroient de cette huile pour donner plus de facilité à la matière subtile de se détacher, & de s’évaporer par les pores qu’on ouvriroit par cette onction. Mais les nazaréens pensent que l’ame n’est qu’un pur esprit, un souffle divin. Ainsi, il m’a été impossible de pénétrer la cause de cet usage. Ils ont tant de coutumes, qu’il est difficile de connoître la raison & l’origine de toutes. Je crois toujours être instruit à fond de leurs mœurs ; & sans cesse je découvre chez eux plusieurs choses qui m’étoient inconnues.

Je passois l’autre jour, sur les neuf heures du soir, devant une église de moines. J’en vis sortir un grand nombre de femmes. Je fus curieux de sçavoir ce qu’elles y venoient de faire. Je m’adressai à un nazaréen de mes amis, qui se trouvoit pour lors avec moi. Ces femmes, me dit-il, viennent de la retraite. Qu’entendez-vous, demandai-je, par venir de la retraite ? Il y a, me répondit-il, certains couvens de moines, qui toutes les années, pendant quinze ou seize jours, font faire aux femmes qu’ils dirigent, une espèce de cessation des occupations mondaines. Elles s’assemblent plusieurs fois dans la journée, pour entendre les exhortations du directeur à la mode, qui est ordinairement le chef de ses sociétés pieuses, que les moines appellent congrégations. Il y en a de plusieurs sortes, & pour les gens de toutes les classes différentes. Les moines acquiérent par-là un grand crédit ; tous ces associés étant entierement dévoués aux ordres par lesquels ils sont conduits & dirigés. Cette coutume, dis-je à ce nazaréen, me paroît assez bonne : & les réflexions qu’on peut faire pendant ces quinze jours de retraite ou l’esprit n’est point distrait par des idées qui le troublent, peuvent devenir utiles, & servir à la correction des mœurs.

Vous connaissez peu, repliqua-t-il, la façon dont se tiennent les assemblées. Ce sont des parties de plaisirs : elles servent plutôt à animer les desirs qu’à les détruire. Une femme dans ses dévotions extérieures, trouve le secret d’augmenter ses rendez-vous ; & telle qui ne verroit son amant que l’après-dînée, le voit toutes les fois qu’elle va à la congrégation. Celles qui n’ont point une entiere liberté, profitent sur-tout d’un tems où les maris ne peuvent les soupçonner : la moitié des femmes que vous avez vû sortir de cette Eglise ont déja oublié toutes les exhortations de la journée. Ce que je vous dis, continua ce nazaréen, est conforme â la plus exacte vérité, & les trop fréquentes assemblées dévotes sont des écueils redoutables pour la vertu du beau sexe.

« Nous avons la coutume de faire dans toutes les villes des missions, pour tâcher de corriger les peuples & les porter à la vertu. Un évêque qui se plaignoit beaucoup des femmes & des filles de son diocèse, qui prêchoit & se tourmentoit vainement pour les rendre moins galantes, résolut d’avoir recours à des remèdes plus efficaces. Il fit venir quatre missionnaires des plus renommés. Leurs exhortations produisirent d’abord un effet surprenant. Dès les quatre heures du matin, les églises étoient remplies de monde. Chacun promettoit de mieux vivre à l’avenir. On eût cru que les diocésains de cet évêque étoient devenues des Ninivites à qui un nouveau Jonas prêchoit la pénitence. Les filles & les femmes étoient sur-tout fort assidues aux différentes assemblées qui se faisoient la nuit : & dès la pointe du jour, les bourgeoises, les paysannes & les femmes de condition, se disputoient à l’envie d’y arriver des premieres. Enfin, la mission finit, & le pieux prélat crut que désormais son troupeau étoit sanctifié à perpétuité. Le départ des missionnaires mit toute la ville en larmes : les jeunes filles sur-tout parurent y être les plus sensibles. Les prédicateurs touchés de tant de marques d’amitié, promirent de revenir une autre année. Mais l’évêque se garda bien de les rappeller ; car à la fin de celle-là, l’hôpital se trouva chargé de huit cens enfans trouvés de plus que dans les autres. La mission avoit occasionné cette multiplication. Le beau sexe avoit profité de la liberté de sortir le matin & la nuit.

« Les galans n’étoient point observés dans un tems qu’on croyoit destiné à la pénitence : & l’amour, qui ne perd jamais ses droits, rendoit inutiles tous les discours des bons missionnaires, qui apparemment allerent dans une autre ville servir l’état aussi efficacement, & réparer le préjudice que cause le célibat des prêtres ».

Ce que me disoit ce nazaréen me parut assez plaisant ; mais je vis avec peine comment les hommes abusent des choses les meilleures & les plus utiles, pour favoriser leurs crimes. Les François ne sont pas les seuls chez qui la religion sert de voile aux actions les plus contraires à la piété. Toutes les nations, tous les peuples, quelque croyance qu’ils ayent, font servir les plus saintes coutumes, & les usages les mieux établis à la dépravation de leurs mœurs. Les femmes en Turquie ne demandent la permission d’aller aux mosquées que pour y voir leurs amans. Aussi bien des Turcs leur font-ils une chapelle dans leur serrail. Quelques-uns, pour abréger toutes les cérémonies, leur persuadent que leurs ames sont mortelles, & les dispensent de prier Dieu.

Porte-toi bien, mon cher Isaac, & vis content & heureux.


De Paris, ce…

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Lettre LV.[modifier]

Aaron Monceca à Jacob Brito.

Je ne sçais, mon cher Brito, si les nouvelles de Corse font autant de bruit à Venise qu’à Paris : mais toutes celles qu’on débite ici paroissent surprenantes ; l’on auroit peine à les croire, si l’on n’en avoit des certitudes évidentes. Est-il en effet rien de si extraordinaire que de voir arriver dans une isle un étranger parti des côtes d’Afrique, qui se fait reconnoître souverain par un peuple qui le reçoit comme son libérateur ? & cela à la vûe de l’Europe entière, à quarante ou cinquante lieues de la France & de l’Italie, sans qu’aucune puissance paroisse y prendre part, que les infortunés Génois, dont la situation est assez épineuse. Qu’on parcoure les Amadis, je ne pense pas qu’on y trouve une aventure aussi romanesque.

Je ne m’étonne plus que Sancho Pança crût si fermement d’être roi d’une isle : je m’apperçois que la chose n’étoit point impossible, si son maître [87] eût pu lui donner de quoi acheter trois mille paires de souliers, quatre mille fusils, & six canons de fonte ; car c’est-là le présent que le nouveau roi de Corse a fait à son peuple.

Il aborda dans son nouvel empire sur un vaisseau armé en guerre, portant, à ce qu’on assure, pavillon Anglois. Il étoit habillé d’une façon bizarre, & qui tenoit des différentes modes de toutes les nations. Il portoit une robe à la Turque : il avoit à son côté une épée à l’Espagnole, sur sa tête une perruque à l’Angloise & un grand chapeau à l’Allemande ; & il tenoit à la main une cane à bec de corbin, comme celles des petits-maîtres François. Il faut qu’il y ait quelque raison qui occasionne un assortiment aussi bizarre. Peut-être veut-il marquer par sa parure toutes les dignités dont il est revêtu ; car il prend les titres de grand d’Espagne, de lord d’Angleterre, de pair de France, de baron du saint Empire & de prince du trône Romain. Son épée à l’Espagnole tient la place de la toison d’or ; sa perruque à l’Angloise de la jarretiere ; sa canne à bec de corbin de cordon bleu ; son grand chapeau à l’Allemande désigne la qualité de baron du saint Empire ; & sa grande robe d’écarlate dénote un diminutif de cardinal, ou, si l’on veut, un prince Romain.

Malgré les plaisanteries du public sur le seigneur Théodore I, roi de Corse, de nouvelle fabrique, il a réduit depuis son arrivée dans ce pays les Génois dans un état qui leur fait tout craindre pour l’avenir. Il s’est emparé du poste avantageux de Porto-Vecchio & de la ville de Sarsena, dans laquelle il a trouvé beaucoup de munitions de guerre. S’il continue toujours de même, il sera bien-tôt en état de mettre le siége devant la Bastia, & d’enlever la capitale de l’isle à ses ennemis. Ce qu’il y a plus surprenant dans toutes les actions & les démarches du roi Théodore, c’est que l’argent ne lui manque point. Avant qu’il fût arrivé dans la Corse,

La nature marâtre, en ces affreux climats, Produisoit, au lieu d’or, du fer & des soldats. [88]

Aujourd’hui il n’est point de montagnard Corse qui ne manie quelque piéce d’or.

Celles qui roulent le plus dans cette isle, sont des séquins, des mirlitons & des lisbonines. Le sage enchanteur qui protège l’aventurier chevalier errant, ne laisse point manquer d’espèces, & prend un soin tout particulier des affaires du nouveau roi. Toute l’Europe est actuellement aussi embarrassée pour connoître ce fameux magicien, qu’elle l’étoit dans le commencement pour sçavoir la véritable origine du seigneur Théodore. Les uns disoient que c’étoit le prince Ragotski, les autres le duc de Ripperda ; & fondoient leurs opinions sur ce qu’on publioit que le seigneur Théodore entendoit trois messes par jour. Je trouve que cette circonstance pouvoit convenir à la bigoterie de Ragotski ; mais il étoit ridicule de penser que le duc de Ripperda fût devenu bon nazaréen à Maroc. Si cela arrivoit, je conseillerois aux François d’y envoyer faire un tour à la plus grande partie de leurs médecins & de leurs docteurs de Sorbonne.

Enfin, on est plus en peine sur le nom, l’état & la qualité du nouveau roi. Tout le monde convient aujourd’hui que c’est le baron de Newhorff, né dans le comté de la Marck, sujet du roi de Prusse ; & la curiosité du public n’est plus excitée que par l’envie de découvrir quel est le puissant magicien qui récompense si bien un chevalier errant ; & cela sans qu’il lui en coûte rien du sien. Mais à quoi serviroient les réflexions que je pourrois faire sur un sujet aussi caché ? Le tems découvrira le mystère : lui seul peut développer une aventure aussi extraordinaire. Plus on l’examine, & plus on est surpris de mille incidens qui augmentent le merveilleux & le romanesque de cette histoire. Ce baron de Newhoff, aujourd’hui roi de Corse, étoit esclave il y a un an à Alger. C’est lui-même qui a instruit le public de cette circonstance de sa vie dans une lettre qu’il a écrite en Allemagne à un de ses parens, depuis son arrivée dans ses nouveaux états.

Vous n’avez pas sçu, lui dit-il, le malheur que j’ai eu d’être pris en mer l’année passée, & emmené à Alger comme esclave, dont j’ai cependant sçu me délivrer avec perte très-considérable ; mais je dois différer jusqu’à un autre tems à vous parler de ce que je me suis acquis par la grace divine.

Ne trouves-tu pas plaisant, mon cher Brito, que l’esclave d’un Algérien ne veuille plus être redevable de ses grandeurs qu’à la grace divine ; & que celui qui risquoit il y a un an la bastonade pour la plus légère faute, dise aujourd’hui avec emphase, Théodore I, par la grace de Dieu, roi de Corse & de la Bastie, à nos gens tenans nos conseils, nos cours de justice, nos sénateurs, provéditeurs, baillifs, sénéchaux, &c… salut : Ce sont-là des coups de l’aveugle fortune. Elle se plaît à tirer un homme du néant, pour le placer dans les dignités les plus distinguées ; & l’on voit souvent un homme de la lie du peuple parvenir à de grands emplois. Il est vrai qu’on connoît peu d’exemples d’une élévation aussi grande & aussi prompte que l’est celle du seigneur Théodore. Cependant, si nous remontons à la premiere origine de la royauté, nous trouverons que les hommes qui furent destinés & élus pour commander aux autres, n’avoient pas des droits plus grands & plus justes sur les peuples, que Théodore sur les Corses. Le nom de roi eût toujours été inconnu aux hommes, si l’intérêt commun ne les eût forcés de placer le pouvoir & l’autorité dans un seul. Les Corses réduits au désespoir par les Génois, ont eu recours à un particulier pour les délivrer de la tyrannie. S’il leur rend la liberté, & les affranchit de l’esclavage, que leur importe quel est l’état où il est né ?

Un guerrier généreux, que la vertu couronne, Vaut bien un roi formé par le secours des loix : Le premier qui le fut n’eut pour lui que sa voix. [89]

Lorsqu’on examine la conduite des Corses, elle ne paroît plus ridicule : ils recompensent leur bienfaiteur, ils honorent leur libérateur. Pourquoi leur faire un crime de rendre hommage à la vertu, & d’avoir de la reconnoissance ? Je m’apperçois qu’ils agissent d’une façon très-sensée, & que le bon sens & la plus saine politique réglent toutes leurs démarches. Quelque crédit & quelque pouvoir qu’ils ayent accordé à leur nouveau prince, ils ont cependant mis un frein à l’autorité monarchique, & leur souverain ne peut leur imposer aucune taxe, aucun impôt, ni publier aucune loi nouvelle, sans l’approbation de son grand conseil, composé de dix-huit sénateurs, qui représente les états du royaume.

Le seigneur Théodore n’a que les mêmes droits, que les hommes accorderent aux premiers souverains qu’ils élurent. [90] Il commande les armées, & rend la justice, conformément aux loix & aux coutumes du pays ; sans pouvoir les changer que du consentement de la nation : il a beaucoup de pouvoir pour faire du bien, & aucune autorité pour faire du mal.

Périssent, mon cher Brito, ceux qui soutiennent la pernicieuse maxime, que les hommes n’ont été faits que pour servir aveuglément à un seul. Le seul orgueil peut faire approuver un sentiment qui viole toutes les loix, bouleverse le monde, & semble attaquer la divinité même. Les loix ont été faites avant les souverains. Ils y sont donc soumis ainsi que leurs sujets. Un particulier qui manque à sa patrie & à son Prince, est un mal-honnête homme : mais un roi qui viole les loix & méprise la justice, est indigne de commander.

La tyrannie fut inconnue chez les hommes, jusques au tems où l’ambition des courtisans déïfia les vices des souverains. Le crime des sujets fut la source de ceux des mauvais rois : les flateurs empoisonnerent la majesté du trône ; & ils en éloignerent la véritable grandeur, pour y substituer des honneurs chimériques, fondés sur le malheur des humains.

Les princes devroient être uniquement occupés du bien de leur peuple : ils en sont les peres, ou du moins en tiennent-ils la place. Avant eux, les patriarches, auxquels ils ont succédé, étoient couronnés par les mains de la nature, rois & peres de leurs familles : ils les gouvernoient par les loix de la nature ; & cette sage jurisprudence ne cessa que lorsque les hommes devinrent assez méchans pour avoir besoin de loix écrites, & d’un roi qui, ayant autant de pouvoir qu’un pere de famille, eût moins de douceur & d’inclination à pardonner. Le crime fit donc les souverains. Si les hommes avoient toujours été justes, ils eussent toujours été libres, & n’eussent eu besoin ni de chefs, ni de juges, ni d’avocats. Mais puisqu’il est nécessaire que la crainte les retienne, & que, vils esclaves de leurs passions, ils ne sont vertueux que par l’appréhension des châtimens, il faut, pour leur intérêt, qu’ils accordent à un seul, ou à quelques-uns, ce pouvoir qu’ils auroient pu généralement partages.

Mais celui qu’ils reconnoissent pour leur souverain est obligé de se soumettre lui-même aux loix, puisqu’il n’a de pouvoir qu’en vertu de ces mêmes loix, qui ordonnent aux hommes d’honorer & de respecter ceux qui sont chargés de leur conduite.

Lorsqu’un prince viole les régles de la justice, quel exemple pernicieux ne donne-t-il pas à ses sujets ? Ne semble-t-il pas leur dire : La foi, les sermens, les coutumes les plus sacrées sont des liens qu’on peut briser impunément ? Imitez mon exemple : ne soyez justes & sages qu’autant que vous ne pourrez être criminels impunément.

Ne pense cependant pas, mon cher Brito, que je songe à limiter l’autorité souveraine. C’est pour la rendre plus respectable, que je veux que la justice l’accompagne. L’équité n’est-elle pas le principe de la véritable grandeur ? Et un roi sage, bon, prudent, pere de ses peuples, qui les gouverne dans la paix & dans l’abondance, n’estil pas plus absolu sur les cœurs, qu’un tyran qu’on ne sert que par la crainte ?

Peut-être me demanderas-tu jusqu’à quel point je crois que les sujets doivent être fidéles à leurs rois ? Je te répondrai que je pense qu’il ne leur est jamais permis de juger celui que Dieu a établi leur juge. C’est à cet être tout-puissant de punir les mauvais rois. Les peuples doivent prier la Divinité de changer leurs défauts : mais contens de lever les mains au ciel, si elle n’exauce pas leurs prières, ils ne peuvent, sans un crime énorme, se révolter contre l’oint du Seigneur.

Dieu se sert des mauvais souverains comme d’un fléau semblable à la peste & à la famine. Les tyrans naissent pour la punition du genre humain. Il faut fléchir sous la main du seigneur qui nous punit ou nous récompense, selon que nous le méritons, La colère divine fit regner les Caligula & les Néron dans Rome. Les excès où ces monstres se porterent, furent un châtiment des crimes des Romains.

Il y auroit une absurdité aussi criminelle, à soutenir qu’on peut se révolter contre son prince, qu’à vouloir excuser la ridicule conduite des Chinois envers leurs dieux. Ils les honorent & les respectent autant qu’ils croient en recevoir du bien : mais dès qu’ils n’en obtienne pas ce qu’ils leur demandent, ils les traitent avec mépris : comment, chien d’esprit, lui disent-ils quelquefois, nous te logeons dans un fort beau temple, nous te nourrissons à gogo, tu es bien doré & bien encensé, & tu ne nous accorde pas les graces que nous te demandons ?

Ils s’arment alors d’un grand fouet, & vous fessent l’idole d’importance pendant dix ou douze jours de suite. S’ils obtiennent pendant ce tems ce qu’ils souhaitent, ils lui font diverses excuses. Pourquoi, lui,disent-ils, monsieur l’esprit, êtes-vous si entêté ? Il est vrai que nous nous sommes un peu pressés ; mais au fond, n’avez-vous pas tort d’être un dieu aussi difficile ? Pourquoi vous faire battre à plaisir ? Cependant ce qui est fait est fait : n’y pensons plus. On vous redorera, vous serez réencensé, vous aurez de quoi faire excellente chère, pourvu que vous oubliez le passé. [91]

Un Chinois qui avoit une idole des plus têtues & des plus bizarres, piqué de la dépense inutile qu’il avoit faite pendant long-tems pour elle, & ne voulant point être la dupe d’un dieu aussi malin, l’attaqua en justice devant le conseil souverain de Pékin. Après plusieurs séances, où les bonzes défendirent l’idole le mieux qu’il leur fût possible, l’idolâtre gagna son procès. La cour ayant égard à la requête du Chinois, & sur ce faisant justice, condamna l’idole, comme inutile dans le royaume, à un exil perpétuel, son temple fut rasé : & les bonzes qui desservoient sa personne, furent rigoureusement châtiés ; sauf à eux de se pourvoir par devant les autres esprits de la province, pour se faire dédommager du châtiment qu’ils avoient reçu pour l’amour de celui-ci. [92]

Quelque ridicule & quelque impie qu’il fût de vouloir justifier des actions aussi extravagantes, il seroit aussi criminel de soutenir, que le peuple peut à son gré se faire justice de ceux en qui le tout-puissant a remis le souverain pouvoir dont il ne les a rendus responsables qu’à lui seul.

Les loix sont les juges des hommes ; les rois sont les exécuteurs des loix ; & Dieu est le seul maître des souverains.

Porte-toi bien, mon cher Brito, & réponds-moi plus souvent.

De Paris, ce…

***


==Lettre LVI.==


Jacob Brito à Aaron Monceca.

Venise, mon cher Monceca, n’est point comme la plus grande partie des villes d’Italie, qui ne fournissent que des réflexions générales sur les mœurs de leurs habitans.

Le bas peuple Vénitien, les femmes, les prêtres, les enfans, tous les différens états dans ce pays, méritent d’être examinés. Je t’ai parlé dans mes lettres précédentes, du gouvernement en général : je vais entrer dans un détail un peu plus circonstancié sur les coutumes particulières.

Les nobles sont toujours vêtus d’une robe de drap noir, lorsqu’ils paroissent dans les rues. L’hyver cette robe est doublée de petit-gris, & l’été d’hermine. Quoique la fourrure ne soit guère de saison en Italie au mois d’Août, dussent-ils créver de chaud, ils ne peuvent aller habillés autrement : la majesté, la grandeur & la politique, l’exigeant, il ne reste plus qu’à obéir. Ce n’est pas dans cette seule occasion que les nobles Vénitiens sont la victime de leur rang : ils le sont dans presque toutes les actions de la vie. On les titre de votre excellence ; & lorsqu’on veut les saluer, on leur baise la manche. Le coude de cette manche forme une espéce de sac assez grand ; & sert ordinairement de bissac aux nobles Vénitiens, lorsqu’ils vont au marché ou à la boucherie. Il arrive de-là, très-souvent, que dans cette manche, où réside la grandeur Vénitienne, est renfermé un gigot de mouton, & une douzaine d’artichaux. Cela te paroîtra surprenant ; mais les nobles vont eux-mêmes acheter leurs provisions, sans être suivis d’aucun domestique, & sans que personne les salue, excepté ceux qui les connoissent particulièrement. Ils se piquent d’avoir de l’esprit & d’être excellens politiques : mais tous les Vénitiens ont la même opinion d’eux-mêmes ; & sur ce point, les gondoliers, qui ne sont que de simples bateliers ou rameurs, ne veulent céder en rien aux premiers nobles. Ils se vantent d’être des gens à pouvoir venir à bout des entreprises les plus difficiles.

Il est vrai qu’un gondolier conduit une intrigue galante mieux que personne, & la fait réussir heureusement, quelque difficulté qui se présente. Il sçait tous les tours & les détours ; il se vante de connoître les heures propres & les escaliers dérobés ; il est d’intelligence avec les soubrettes ; il fournit les échelles de cordes quand on en a besoin [93] enfin, il pourroit donner de bons conseils aux moines les plus rafinés, & être admis, s’il étoit en France, dans les conseils secrets qui font jouer les convulsions.

Pour en avoir une idée parfaite, figure-toi, qu’il est aussi fourbe qu’un janséniste convulsionnaire, aussi artificieux qu’un jésuite, aussi peu scrupuleux qu’un cordelier, aussi débauché qu’un carme, & aussi hypocrite qu’un jeune abbé Page:Boyer d’Argens - Lettres juives, 1754, tome 2.djvu/272 Page:Boyer d’Argens - Lettres juives, 1754, tome 2.djvu/273 Page:Boyer d’Argens - Lettres juives, 1754, tome 2.djvu/274 Page:Boyer d’Argens - Lettres juives, 1754, tome 2.djvu/275 Page:Boyer d’Argens - Lettres juives, 1754, tome 2.djvu/276 Page:Boyer d’Argens - Lettres juives, 1754, tome 2.djvu/277 Page:Boyer d’Argens - Lettres juives, 1754, tome 2.djvu/278 Page:Boyer d’Argens - Lettres juives, 1754, tome 2.djvu/279 Page:Boyer d’Argens - Lettres juives, 1754, tome 2.djvu/280 Page:Boyer d’Argens - Lettres juives, 1754, tome 2.djvu/281 Page:Boyer d’Argens - Lettres juives, 1754, tome 2.djvu/282 Page:Boyer d’Argens - Lettres juives, 1754, tome 2.djvu/283 Si c’est aux moines que nous en sommes redevables, je leur pardonne de bonne foi le quart de leurs friponneries. Ce n’est pas que j’approuve les sentimens pernicieux de ce poëte sur la Divinité. Périsse, mon cher Brito, quiconque n’a pas pour elle la plus profonde vénération ! Mais le reste de son ouvrage est si complet, si beau, si diversifié, qu’il eût été fâcheux d’en être entièrement privé.

Le hazard nous a rendu les œuvres de Pétrone presque dans leur entier. Nous avons aussi recouvré quelques autres fragmens de plusieurs auteurs. Peut-être un jour serons-nous assez heureux pour découvrir Tacite & Tite-Live, sans lacune, & dans leur perfection. Bien des gens assurent que le grand-seigneur a dans sa bibliothéque ce dernier historien complet. J’ai entendu assurer ce fait comme véritable à beaucoup de personnes ; mais je puis t’assurer que je sçais le contraire, & que j’en puis parler avec beaucoup de certitude.

Louis XIV, toujours attentif à ce qui pouvoit augmenter sa gloire, voulut que l’univers lui eût l’obligation d’avoir tous les ouvrages de Tite-Live, s’il étoit vrai qu’on pût les trouver. Il fit écrire à M. de Fériol, son ambassadeur à la Porte, d’offrir tout ce qu’on souhaitoit du Tite-Live qu’on prétendoit être dans la bibliothéque du serrail. M. de Fériol s’adressa au visir, qui en parla au grand seigneur. Cela fit quelque difficulté. L’on crut à la Porte ne devoir pas même vérifier le manuscrit, & examiner s’il étoit plus complet que les ouvrages que nous avons. M. de Fériol ne se rebuta point pour une première tentative : il fit parler au bibliothécaire, lui offrit cent mille écus, s’il vouloit livrer le manuscrit pour quelque tems, & permettre qu’on copiât ce qui manquoit de cet historien ; ensorte qu’on auroit pû remettre le livre dans la bibliothéque sans qu’on pût s’appercevoir du larcin. Cette proposition plut infiniment an bibliothécaire : cent mille écus lui parurent bons à gagner, Il promit de remettre le livre. Et, ce qu’il y a de plaisant, c’est qu’après avoir bien cherché, le manuscrit ne se trouva point. Loin qu’il y eût parmi les livres du grand-seigneur un Tite-Live dans son entier, il ne s’y trouva pas même les œuvres, qui nous en restent ; ou du moins si elles s’y trouverent, le bibliothécaire ne jugea pas à propos de le dire.

Bien fâché de perdre les cent mille écus, il répondit qu’après avoir cherché, il n’avoit pas trouvé ce qu’on demandoit. Je sçais qu’on peut penser que le bibliothécaire, ayant fait réflexion au danger qu’il couroit, peut avoir changé de sentiment. Cela n’est point absolument impossible ; mais je sçais bien aussi que cent mille écus sont excessivement tentans, sur-tout pour un Turc, accoutumé à tout risquer pour l’argent.

On regrette beaucoup en France ce qui manque de cet historien ; & je suis assuré, que s’il falloit payer deux cent mille écus pour l’avoir complet, on n’hésiteroit pas de les donner. On les retrouveroit aisément en souscriptions chez les différens particuliers du royaume, qui voudroient en avoir des exemplaires.

Dirois-tu, mon cher Brito, que dans un pays où l’on aime si fort les bons ouvrages, les moines ont cependant trouvé le moyen d’établir une espéce d’inquisition contre la librairie ? Tous les livres dans lesquels ils croient être blessés, sont proscrits & défendus, sous de griéves peines. Ils punissent dans les confessionnaux ceux qui les lisent. Ils animent les magistrats, en les excitant à se joindre à eux. Il semble qu’il est plus dangereux d’écrire simplement, dans un livre, qu’un moine est ordinairement un fripon, que de mettre au jour un systême d’athéïsme, ou quelques ouvrages contre les bonnes mœurs. Quelque mouvement cependant que l’on se donne, dès qu’un livre est imprimé dans quelque endroit de l’Europe, & qu’il est bon, il se vend à Paris aussi-tôt, même plutôt que dans aucun endroit de l’Europe. Les défenses qu’on fait pour en empêcher la vente, en augmentent infiniment le prix & le débit. Les colporteurs ont soin d’en fournir les petits-maîtres, les gens de robe & les courtisans. Les dames mêmes lisent les livres défendus. elles se les font apporter à leur toilette, comme une des choses qui lui appartient ; & pendant qu’une coëffeuse

Bâtit de leurs cheveux le galant édifice,


un aimable, un petit-maître, un amant, en lit quelques pages tout haut.

Tu seras peut-être curieux de sçavoir ce qui excite principalement la persécution contre les livres, & quels sont ceux qu’on proscrit le plus sévèrement.

Quoique tous les ouvrages, qui tendent à guérir l’esprit du peuple de la superstition, soient généralement défendus, cependant on prend moins de soin d’en arrêter le débit, que ceux qui intéressent le jansénisme on le molinisme : & quoiqu’on ne réussisse pas mieux à empêcher la vente de ceux-ci que des autres, on fait ce qu’on peut pour en venir à bout. Je t’avouerai, mon cher Brito, qu’il seroit utile au public qu’on pût supprimer ces ouvrages qui ne sont ordinairement que des tissus d’impostures, de calomnies & d’injures grossières. Les auteurs jansénistes se distinguent sur-tout dans ce genre de dispute. Dès que les raisons leur manquent, ils y suppléent par des invectives. Ils payent chèrement un homme, qui deux fois par semaine, répand par toute l’Europe une feuille imprimée [94] dans laquelle il est obligé de dire des invectives à quiconque n’est pas persuadé que l’eau dans laquelle on a fait bouillir un vieux morceau des pantoufles de S. Paris, guérit de toutes sortes de maux.

Je t’ai parlé souvent des molinistes & des jansénistes ; mais je ne t’ai jamais dit qu’il est impossible de vivre dans ce pays, sans prendre parti pour les uns ou pour les autres. Tel est l’esprit de cabale qui regne à Paris. Fût-on spinosiste, on ne peut rester neutre ; les jansénistes & les molinistes s’accommodent de tout. Ils ne font pas faire profession de foi en entrant dans leur corps ; ils demandent seulement qu’on jure une haine immortelle à leurs adversaires. Malgré la nécessité où l’on est de se déterminer & de se ranger sous un des deux étendarts, je te dirai, mon cher Brito, que j’ai cru devoir regarder avec beaucoup d’indifférence les disputes d’une religion dont je crois les fondemens mauvais. Cependant, quoiqu’on sçache que je suis juif, né à Constantinople, inconnu aux jésuites, sans ambition, uniquement occupé du plaisir de l’étude de la philosophie ; deux ou trois personnes avec lesquelles je vis familièrement ici, se sont allé fourrer dans l’esprit que j’étois moliniste. Nous voyons, me disent-ils souvent, votre haine pour S. Paris. Vous condamnez hautement ses miracles. Les convulsionnaires, selon vous, sont des fanatiques, qu’on devroit mettre aux galeres. La transpiration, dites-vous, que la fatigue, les coups de bâton, & le pénible exercice de ramer, leur causeroient, pourroient purger ces humeurs âcres, qui, répandues dans leur sang, causent leur frénésie.

Vous voudriez voir l’abbé Bécheran, le chevalier Follard, transformés en forçats, rattraper leur raison par une longue pénitence exercée dans tous les ports de la Méditerranée. Hé quoi ! leur répons-je, souhaiter que l’imposture soit punie, est-ce vouloir déifier la haine & l’ambition ? Car voilà, mon cher Brito, le vrai portrait des jansénistes & des molinistes. Les premiers sont de dangereux imposteurs : les derniers sont dévorés par l’envie de dominer, & par l’ardeur de se venger. Ils sont tous également à craindre ; mais leurs défauts sont différens.

Le janséniste, né malin & cagot, suce avec le lait, l’esprit de révolte & de sédition. Les premiers mots qu’il bégaye sont des invectives & des injures contre les pontifes. Sa haine croît avec l’âge. Sous les dehors extérieurs d’une fausse piété, il cache une ame noire & dangereuse. Mauvais nazaréen, sujet rebelle, ami perfide, parent sans amitié, trois mots qu’il répète sans cesse, servent de prétexte spécieux à tous ses crimes. Les libertés de l’église Gallicane : ce sont-là les paroles cabalistiques de la secte janséniste. Il n’est point de forfaits odieux qu’elles n’effacent & qu’elles n’autorisent.

Le moliniste ambitieux, veut commander par-tout. Semblable aux vents impétueux, il abat tout ce qui lui résiste, & épargne ce qui lui céde. Il arrache l’altier janséniste de chez lui par une lettre de cachet. En vain est-il appuyé par la ville & les provinces : semblable au chêne, que ses profondes racines ne sçauroient garantir d’être enlevé par un ouragan, il périt, tandis que le libertin, l’athée & le débauché, qui, foibles roseaux, plient, & semblent céder, sont conservés, & jouissent d’une grande tranquillité. Ce n’est pas le crime ni le criminel que hait le moliniste, mais le rival de sa grandeur, ou celui qui peut le devenir. On n’est point innocent auprès de lui, dès qu’on peut lui nuire. Le trop de science & de vertu attire sa haine. Il veut moins de bonnes qualités & plus d’obéissance. Il est doux, simple, complaisant, honnête-homme même, lorsqu’il est seul ; mais fier, insupportable, tyran, persécuteur, dès qu’il agit de concert avec ses confrères. La moitié des maux de ce royaume sont venus par l’ambition de ceux qu’on nomme aujourd’hui molinistes.

Ils ont autrefois persécuté des nazaréens à qui la France étoit redevable de sa gloire [95].

Ils avoient placé sur son trône le plus grand roi de l’univers : le crime l’en arracha ; & la suite de ce crime entraîna la perte des bienfaicteurs de ce monarque.

Tu vois, mon cher Brito, le jugement qu’on doit faire des sectes jansénistes & molinistes. Ceux qui composent la première sont dangereux ; mais ceux qui forment la seconde ne le sont pas moins, dès le moment qu’ils agissent communément & en corps. Au reste, tu prendrois une fausse idée des François, si tu te figurois, que, tant ceux qu’on nomme ici molinistes, que ceux qu’on nomme jansénistes, s’embarrassent beaucoup de ces cabales. On prend ici ces noms, comme je t’ai déja dit, parce que la mode veut qu’on se déclare pour un parti ou pour l’autre. Ainsi, en te parlant des molinistes & des jansénistes, j’entends seulement ceux qui sont à la tête de ces sectes, qui fomentent la division dans l’état, & qui abusent de la bonté, de la douceur & de la clémence de leur prince. Si la trop grande rigueur est pardonnable à un prince, c’est lorsqu’elle tend à assurer un parfait repos à ses sujets. Si dès le commencement de ces troubles on eût puni sévérement l’inquiétude des jansénistes, & réfréné l’ambition des molinistes, chacun eût pensé de Jansénius & de Molina ce qu’il eût voulu ; & peut-être à présent ne s’en souviendroit-on plus.

Porte-toi bien, mon cher Brito, & continue de prospérer.

De Paris, ce…


***


Lettre LVIII.[modifier]

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin à Constantinople.

J’ai appris avec plaisir, mon cher Isaac, ton arrivée à Smyrne, & te voilà, graces au Dieu de nos peres, hors des dangers où ton changement de religion t’exposoit. Dès que tu seras arrivé au Caire, donne-moi de tes nouvelles, & acheve de calmer mon inquiétude.

Les particularités que tu m’as apprises de l’imposteur Sabataï, m’ont confirmé dans l’opinion de ne donner ma confiance, & de n’ajoûter foi qu’aux choses que je connoîtrai évidemment.

Un vieux négociant Provençal, à qui j’ai fait voir ta lettre, & qui pendant sa jeunesse a resté plusieurs années à Smyrne, m’a raconté à l’occasion de Sabataï, une assez plaisante aventure, arrivée à deux Anglois établis à Constantinople. Ils avoient fait des avances considérables à quelques juifs, & craignoient d’avoir risqué leur argent. Dans l’envie qu’ils avoient de le ravoir, la curiosité se joignant à l’intérêt, ils porterent leurs plaintes à Sabataï Sévi lorsqu’il étoit enfermé dans le château des Dardanelles. Cet imposteur les écouta avec beaucoup de gravité & de douceur, & ordonna aux juifs, de les payer, en leur écrivant cette lettre.

LETTRE :

A vous de la nation des juifs qui attendez la venue du Messie, & le salut d’Israël :

Paix sans fin.

« J’ai été informé que vous devez à plusieurs particuliers Anglois. Il nous paroît juste du vous ordonner de satisfaire à vos dettes : & si vous refusez de le faire, & que vous ne nous obéissez pas en cette rencontre, sçachez que vous n’entrerez pas avec moi dans mon r oyaume. »


Les Anglois remercierent Sabataï Sévi dans des termes fort respectueux, & profiterent de la fourbe & de l’imbécillité des juifs pour ravoir leur argent.

Il arriva encore à Sabataï Sévi une scène aussi comique pendant le tems de sa prison ; & qui dans la suite occasionna entièrement sa perte, & démasqua sa mauvaise foi. Un juif nommé Néhémie Cohen, sçavant dans les langues Hébraïque, Syriaque, Caldéenne, & aussi bien instruit dans la cabale des rabbins, que Sabataï lui-même, voulut avoir part à sa gloire. Il demanda à cet imposteur d’avoir une conférence avec lui. Leur conversation fut d’abord très-tranquille ; mais après avoir essayé vainement de prendre des arrangemens qui pussent convenir à tous deux, ils s’échaufferent & s’emporterent avec beaucoup de violence. N’est-il pas vrai, disoit Cohen, qu’il doit, suivant les écritures, y avoir deux Messies ; le premier, pauvre, méprisé, prédicateur de la loi, serviteur du second, & son précurseur ; le second, riche puissant & victorieux ?

Je me contente, continuoit-il, d’être Ben-Ephraïm, ou le pauvre Messie. Quel préjudice cela fait-il à votre gloire ? En serez-vous moins le Messie conquérant ?

Après bien des débats, Sabataï Sévi consentit que Cohen fût le pauvre Messie ; leur dispute alloit être finie, lorsque Cohen s’avisa de reprocher à Sabataï Sévi de s’être trop hâté de se publier le Messie puissant, avant que lui le pauvre Messie, qui devoit lui servir de précurseur, se fût fait connoître dans le monde. Sabataï Sévi trouva mauvais que Cohen voulût déja critiquer sa conduite. Je vous casse, lui dit-il : vous n’êtes, ni ne serez jamais Ben-Ephraïm. Et moi, répondit Cohen, je vous casse à mon tour ; & vous promets que je vous empêcherai bien de vous faire connoître pour Ben-David. La dispute s’échauffant alors entre ces deux imposteurs, après les injures ils en vinrent aux coups. Les Turcs, qui gardoient Sabataï Sévi, & qui de la porte de sa prison, avoient entendu cette plaisante conversation, coururent séparer les combattans. Cohen ne tarda pas à se venger : ce fut lui qui apprit aux principaux ministres de la Porte, que les fourberies & les impostures de Sabataï Sévi faisoient tous les jours plus d’effet sur l’esprit des juifs, qui n’avoient rien diminué de l’estime qu’ils avoient pour lui. Nous avons eu souvent des monstres parmi nous, qui voulant abuser de la crédulité de leurs frères, & pour satisfaire leur ambition ou leur avarice, ont pris le titre de libérateur du peuple juif, & l’auguste nom de Messie.

Sous le regne de l’empereur Théodose le jeune, il y eut un juif en Candie, qui causa beaucoup plus de maux à notre nation que le misérable Sabataï. Ce juif s’appelloit Moyse. Il assuroit qu’il étoit le même Moyse, qui conduisit les Israëlites dans désert, & les arracha de la servitude d’Egypte. Il parcourut pendant un an toute l’isle de Candie. Il prêchoit dans toutes les synagogues & promettoit à tous les juifs, qui étoient en très-grand nombre dans ce pays, de leur faire traverser la mer sans vaisseau, & de les conduire à pied sec jusques dans le sein de la Judée. Il assigna un jour fixe pour ce départ : & étant suivi d’une grande multitude de peuple, il alla sur une côte assez élevée, ordonna à ceux qui marchoient les premiers de se jetter dans la mer, dès qu’ils arriveroient au bord de l’eau, sans aucune crainte ; les assurant qu’ils ne couroient aucun danger.

Ces imbécilles, trompés par ce scélérat, se précipiterent dans la mer, où ils eussent trouvé une juste punition de leur crédulité, si des pêcheurs qui se rencontrerent-là ne les eussent sauvés des flots, & empêché ceux qui arrivoient successivement les uns après les autres de suivre l’exemple de ces premiers.

Notre nation n’est pas la seule, mon cher Isaac, qui ait été abusée par des imposteurs. Quel est le royaume, quelle est la religion qui n’ait pas produit des enfans séducteurs ? Les nazaréens ne doivent point nous reprocher nos faux Messies. N’ont-ils pas tous les jours parmi eux des gens, qui sous le prétexte de la religion, & sous le voile de la piété, les jettent dans les plus grands égaremens ? Sabataï Sévi n’a jamais fait autant d’impression sur l’esprit des juifs, que S. Paris sur celui des François. Aucun Israëlite n’a jamais poussé l’erreur & l’aveuglement jusqu’à prendre des accès de fanatisme pour des marques visibles de la grace de Dieu, qui se sert d’une troupe de fous, pour annoncer ces saintes volontés. Nous avons cru quelquefois à des hommes qui nous promettoient des choses qui nous flattoient : nous les avons aidés nous-mêmes à nous tromper, par le plaisir que nous donnoit leur doctrine. Mais ceux qui séduisent les nazaréens, ne leur annoncent que des maux & des infortunes : tous les convulsionnaires de Paris prédisent la fin du monde, le détrônement des pontifes, le renversement des états. Il avoit bien du penchant au fanatisme, pour choisir pour guides de semblables prophêtes.

Je sçais, mon cher Isaac, que tout ce qui est extraordinaire frappe & saisit l’esprit du peuple : mais les pays nazaréens papistes sont plus sujets à la superstition que les autres contrées. On ne voit guère de possédés en Angleterre & en Hollande : les diables vont très-peu s’y promener. Comme il n’est point de moine dans ces états qui puisse y montrer en public la puissance que sa sainteté lui donne sur l’enfer, Belzébuth & Astaroth n’y font aucune caravane, ou du moins n’en entend-on rien dire.

Il y a quelques jours qu’on m’écrivoit de la Haye, qu’un marchand de cette ville se plaignoit d’un esprit qui venoit pendant la nuit déchirer toutes les hardes & les meubles qu’il avoit dans sa maison.

Le peuple, toujours crédule, donna d’abord dans le panneau. Chacun couroit chez le marchand, qui montroit à tout le monde quelques morceaux d’étoffe & de linge coupés & déchirés. Il racontoit mille choses plus surprenantes les unes que les autres, de la malice de cet esprit. Le grand bailiff informé de cet affaire, ordonna à l’esprit d’avoir à ne plus rien déchirer, & au marchand de ne plus parler du diablotin : il fit même comprendre à ce dernier, qu’il répondroit des sottises du premier. Depuis ce tems-là l’esprit a décampé. Ce marchand rejette à présent sur les rats ce qu’il attribuoit d’abord à cette substance invisible.

Les nazaréens papistes prétendent que ce diable étoit un de ceux qui sont d’un tempérament beaucoup plus doux que les autres ; sans quoi toute l’autorité du magistrat ne l’eût point exilé. Ils disent qu’il est une sorte d’esprit très-aisé à conjurer, & que, sans avoir recours au rituel, un air d’opéra de Quinault vaut autant qu’un exorcisme de l’église. Ils citent à cette occasion un certain Ignace de Loyola, qui, pour chasser le démon du corps d’une femme possédée qui le prioit de la secourir, se servit de ce vers de Virgile :

La reine et le Troyen dans la même caverne. [96]

A peine l’eût-il prononcé, que la femme fut renversée par terre ; & que le diable la quitta, & demanda pour toute grace de n’être point enfermé dans la caverne infernale. Il obtint la permission d’aller partout où il voudroit, pourvu qu’il n’obsédât plus aucun homme. [97]

Avoue, mon cher Isaac, que voilà une plaisante façon de chasser les diables. Si un seul vers de Virgile a la force de banir un démon, je ne doute pas que ce poëte, à force de réciter son Enéïde, ne vienne à bout de les exiler tous de l’enfer, & de purger enfin ce lieu de leur détestable race. Il rendroit-là un grand service à ses camarades les auteurs & sur-tout à Horace, Catulle, Tibulle, Properce & Pétrone, qui, nés voluptueux, & élevés dans la bonne compagnie, doivent trouver celle des diables un peu trop bruyante.

A propos de bons auteurs, un colporteur m’a apporté un livre nouveau [98] que j’ai lû avec beaucoup de plaisir.

C’est une traduction de quatre épîtres en vers de l’illustre Pope, le meilleur poëte d’Angleterre. Cet ouvrage est bon. Le traducteur a conservé dans sa prose la force & la grace des vers Anglois. Le sujet de ses épîtres est interessant : elles roulent toutes les quatre sur des matières métaphysiques, qui sont expliquées d’une manière claire & concise.

I. La première traite de la nature & de l’état de l’homme par rapport à l’univers. L’auteur y prouve que l’homme n’est point un être imparfait ; qu’il est proportionné à la place & au rang qu’il occupe dans la création, & à des fins & des rélations qui lui sont connues. Il fonde le bonheur présent des humains, en partie sur l’ignorance des événemens futurs, & en partie sur l’espérance d’un bonheur à venir ; condamne, comme un grand crime, leurs injustes plaintes contre la providence.


II. La seconde apprend à l’homme à connoître sa nature & son état, considéré par rapport à lui-même. Elle développe la source & la cause de toutes nos actions dont l’amour-propre & la raison sont les deux principes, & fait sentir combien nos connoissances sont bornées.

Lorsque dans ces derniers tems, dit ce poëte, les êtres supérieurs virent un homme mortel développer les loix de la nature, ils admirerent une telle habileté dans une figure terrestre : ils regarderent Newton comme nous regardons un singe adroit.

Je ne sçais, mon cher Isaac, si cette pensée te plaîra autant qu’à moi ; mais j’ y trouve quelque chose de grand, de sublime, & cependant de naturel. Elle est même bien rendue en François.

III. Voici une description utile à la correction de l’orgueil des hommes. Je la trouve digne de l’admiration de tous les connoisseurs. Homme insensé ! Dieu aura-t-il travaillé seulement pour ton bien, ton plaisir, ton amusement, ton ornement & ta nourriture ? Celui qui nourrit pour ta table le fan folâtre, a pour lui émaillé les prairies. Est-ce à cause de toi que l’alouette s’élève dans les airs, & qu’elle y gazouille ? La joie excite ses chansons, la joie agite ses aîles. Est-ce à cause de toi que la linotte fait retentir ses accens ? Ce sont ses amours & ses propres tressaillemens qui enflent son gosier. Un fier coursier pompeusement manégé, partage avec son cavalier le plaisir & la gloire. La semence qui couvre la terre est-elle à toi seul ? Les oiseaux reclameront leur grain. Est-ce à toi seul qu’appartient toute la moisson dorée d’une année fertile ? Une partie paye justement le labour du bœuf qui la mérite.

Voilà, mon cher Isaac, un des plus beaux morceaux de poësie. Que d’images différentes, quelle variété & quelle étendue d’imagination !. Le poëte offre toute la nature à nos yeux ; & le philosophe nous fait sentir que nous n’y avons pas plus de part que les autres créatures. Ne connoissons-nous pas en effet, dès que nous nous dépouillons de nos préjugés, que rien n’est fait entiérement ni pour nous ni pour les autres ? Le passage que je viens de citer est dans la III épître. L’auteur y examine la nature & l’état de l’homme par rapport à la société. Il y fait un détail des différens siécles & âges du monde : il y montre l’origine des premieres sociétés que l’instinct forma, & dont la raison ressera les liens.

IV. La derniere de ces quatre épîtres traite du bonheur que les hommes cherchent avec tant d’avidité. Le poëte prouve qu’ils peuvent tous être heureux, dans quel état que le ciel les ait placés ; & qu’il ne faut pour atteindre à la félicité & à la tranquillité, que du bon sens dans l’esprit, & de la droiture dans le cœur. Demande aux sçavans, dit ce poëte, le chemin pour arriver au bonheur. Ils sont tous aveugles. L’un nous ordonne d’être serviable, l’autre de fuir les hommes : quelques-uns font consister le bonheur dans l’action, & d’autres dans le repos : ceux-ci l’appellent plaisir, & ceux-là contentement. Toutes ces définitions ne disent que plus ou moins que ceci, que le bonheur est bonheur. L’un dit que son plaisir est de n’avoir aucune peine : un autre ne sçait où le fixer ; incertain, il doute de tout : il y en a même qui nient que la vertu y ait aucune influence. C’est-là, mon cher Isaac, le fidèle portrait de notre aveuglement. Nous disputons pour définir ce qui peut nous rendre heureux. Nous allons chercher bien loin ce que nous avons en nous-mêmes, la vertu, la santé & le nécessaire. C’est-là le vrai bonheur. Quiconque jouit de ces trois choses est parfaitement heureux. Mais comme les deux dernières ne dépendent point absolument de nous, Dieu a attribué à la première le pouvoir de nous consoler de la perte & de la privation des deux autres. Ainsi, mon cher Isaac, on n’est jamais trop malheureux lorsqu’on est vertueux.

La sagesse ne produit pas les ridicules effets que lui attribuoient les stoïciens ; mais elle est une douce consolatrice qui diminue de beaucoup toutes nos amertumes.

Porte-toi bien, mon cher Isaac, & donne-moi de tes nouvelles incessamment.

De Paris, ce…

***

Lettre LIX.[modifier]

Jacob Brito, à Aaron Monceca.


Voici, selon toutes les apparences, la dernière lettre que je t’écrirai de Venise. Je compte de partir à la fin de la semaine pour Ravenne, d’où j’irai ensuite à Naples. Je passerai par Lorette, & verrai cette église si vantée par les nazaréens, & si fréquentée par leurs pélerins. Les pontifes Romains ont accordé tant d’indulgences à ceux qui vont visiter ce temple, qu’ils peuvent délivrer par ce moyen les ames de tous leurs ancêtres du feu expiatoire.

Les courtisannes de Venise, que les occupations de leur commerce empêchent d’aller en pélerinage à Lorette, usent d’un autre expédient pour secourir les morts. Elles choisissent un jour dans la semaine qu’elles consacrent au secours des ames du purgatoire. Elles s’arment ce jour-là d’un air austère. Les jeux & les ris sont bannis jusqu’au lendemain : tout ressent la tristesse dans leur maison ; & comme leurs bonnes volontés ne suffisent pas pour engager les moines à prier Dieu, elles disent très-sérieusement à ceux qui vont chez elles : Monsieur, vous aurez la bonté de me payer plus qu’à l’ordinaire ; car c’est pour les ames du purgatoire que je travaille. Elles montrent alors plusieurs quittances de prêtres, enfilées & pendues à côté de leur lit, qui prouvent qu’elles ne friponnent point, & que l’argent qu’elles ont reçu a été employé en prieres & en fondations pieuses. Après ce prélude, elles travaillent efficacement au salut des ames. Lorsqu’elles n’ont point assez de pratique les jours destinés à une si bonne œuvre, elles tâchent d’obtenir gratis quelques prieres pour l’ame de leurs parens. Il est vrai que ceux qu’elles employent à cet office, ayant réciproquement besoin de leur secours, ils ne sont point barbares les uns aux autres, & s’accommodent aisément d’une telle manière qu’il n’est pas besoin de rien débourser.

Le zèle & la dévotion de ces courtisannes te paroîtra extraordinaire ; mais la débauche à Venise est conciliée dans tous les différens états avec la religion. Il n’y a guère de moines, de prêtres, d’abbés, de monsignori, qui n’ayent une maîtresse de louage. Lorsqu’un homme n’est point assez riche pour nourrir lui seul une beauté complaisante, il s’associe avec un de ses amis ; & quand la bourse de deux n’est pas suffisante, on met un tiers dans le marché. Dans tous les contrats amoureux, la belle qui s’engage a toujours le soin de se réserver un jour de la semaine pour elle en l’honneur de quelque saint.

Il y a dans ce pays-ci beaucoup de meres qui prostituent leurs filles par un principe de conscience : elles disent que c’est pour leur donner le moyen d’amasser quelque argent, qui serve à les faire religieuses. Ne voilà-t-il pas, mon cher Monceca, une plaisante façon de faire des vierges ? Les anciens Romains ne se seroient jamais avisées de faire faire un noviciat à leurs vestales dans la rue Saburra. Les religieuses Vénitiennes ne sont pas non plus d’une chasteté à l’épreuve des plus fortes attaques. Leur morale n’a rien de rigide ; elles sont plus heureuses & plus libres que bien d’autres femmes qui sont dans le grand monde. Elles voient qui elles veulent au parloir, leur conversation n’a rien d’austère. Elles écoutent des moines, lorsqu’elles ne peuvent mieux faire. Ce n’est pourtant qu’à la dernière extrémité qu’elles s’y résolvent, & quand elles ont absolument perdu toute espérance de pouvoir trouver quelque chose de mieux. Ce n’est pas qu’il n’y ait des religieux à Venise dont le teint frais & l’air émerillonné ne soient très-capables de produire quelque tendre mouvement dans le cœur d’une jeune personne. Mais il semble que le sort des moines soit moins heureux en tout à Venise que dans les autres villes d’Italie. Il est vrai que s’ils y sont moins estimés, ils y ont autant & plus de liberté. Pendant le carnaval, ils jouissent de tous les plaisirs, vont à l’opéra, y chantent même, ou y jouent des instrumens dans l’orchestre, lorsque la fantaisie leur en prend. Ils entrent dans le ridotti, qui est le lieu où se tient le fameux pharaon : ils y pontent, & y perdent l’argent de l’église ou le leur. Tout ce qui est permis au soldat le plus déterminé ne déroge point ici à la décence monacale ; aussi les prêtres donnent-ils l’exemple de la plus infâme débauche.

Les maîtresses des principaux ecclésiastiques se font honneur de leurs amans : elles sont charmées que le public sçache leurs aventures ; elles sont aussi indiscrettes sur leurs intrigues, que les petit-maîtres François sur leurs bonnes fortunes.

Je passois un jour dans une rue auprès de la place S. Marc. Je vis une jeune personne à la fenêtre qui me parut fort jolie. Je demandai qui elle étoit à un Vénitien de mes amis. C’est, me répondit-il, la charmante maîtresse de son éminence monseigneur le patriarche : la gentil donna dell’eminentissimo patriarca di Venezia. Je fis, comme tu peux bien penser, mon cher Monceca, une profonde révérence à madame la patriarchesse. A trente pas de-là j’apperçus encore une autre personne très-aimable. Je m’informai de son nom. C’est, dit mon ami, la jeune beauté qui captive le cœur du premier chanoine de S. Marc : il primo canonico della chiesa di san Marco è schiavo della sua belleza. Autre révérence à la maîtresse du premier chanoine de S. Marc. Je croyois n’avoir plus sujet de faire une troisième question ; mais une femme que j’apperçus me parut d’une beauté si parfaite, que je ne pus m’empêcher de revenir à la charge. Est-ce ici, demandai-je, encore un bien d’église ? Vous ne vous trompez pas, me dit-il, elle appartient au primicier de S. Marc : questa bellissima donna è la putana del primicerio. Mais d’où vient, répondis-je à mon ami, que toutes femmes de cette rue sont dévolues aux ecclésiastiques ? C’est, répliquat-il, qu’ils demeurent presque tous auprès d’ici, & qu’ils sont bien aises de n’être point éloignés de ce qu’ils aiment. Ces dames que vous voyez ont un grand crédit dans le clergé ; & il n’est point de jeunes prêtres qui ne leur fasse la cour très-assidument.

Il arriva, il y a quelque tems, que cette maîtresse du patriarche, que nous venions de voir, eut quelque démêlé avec celle du légat du souverain pontife. Cette affaire intéressa & partagea tous les ecclésiastiques. Les moines prirent le parti du légat : les prêtres séculiers celui du patriarche. Ces deux illustres amans étoient entrés avec beaucoup de feu dans la querelle de leurs princesses. Pour que le public ignorât le sujet de leur haine, ils prirent le prétexte de quelques droits honorifiques, qui leur donnoient le moyen de se contrecarrer dans toutes les occasions.

Le sénat, ennemi des discussions, attentif à entretenir la paix & l’union dans la république, témoigna à la cour de Rome qu’il étoit utile qu’elle envoyât un autre légat à Venise & obtint ce qu’il demandoit. Le légat fut rappellé, & emmena avec lui la signora Clara, à qui il a donné une fort belle maison à Rome dans laquelle ils passent d’heureux momens.

Les légats ou ambassadeurs du souverain pontife sont sujets à faire naître des troubles, & à fomenter des divisions dans les états où leur maître les envoie. L’abominable journée de la S. Barthelemi, fut la suite des pernicieux conseils d’un légat [99], envoyé à Charles IX roi de France. Ce roi conclut, avec ce perfide ambassadeur la mort du roi de Navarre [100] & de tous les nazaréens non-papistes.

Ce légat Romain ne vouloit point qu’on se servît du prétexte du mariage de ce prince avec la princesse Marguerite ; mais, Charles IX lui ayant fait connoître que c’étoit un moyen certain pour se venger de leurs ennemis, il y consentit sans balancer : tout étoit bon & permis, pourvu qu’on pût égorger les adversaires de la cour de Rome.

Quelques nazaréens, à qui j’ai parlé de cette action, ont voulu en excuser le légat & la rejetter sur le roi. Mais, ce fait est autentiquement prouvé par un auteur irréprochable, & qui le sçavoit par des gens qui y avoient eu part. [101]

Est-il rien de si affreux, mon cher Monceca, que de faire servir au meurtre & au carnage, les choses les plus sacrées, & de couvrir, sous le voile de l’amitié & de la parenté, les desseins les plus pernicieux ? Quel hymen, juste Dieu, que celui du roi de Navarre ! les furies en allumèrent le flambeau ; l’horreur, la rage, la cruauté, le désespoir, l’impiété, y présidèrent. Je ne veux, dit Charles IX au légat, conclure le mariage avec le roi de Navarre pour autre chose que pour me venger de mes ennemis…et pour châtier de si grands rebelles.

Ce roi, avide du sang de ses sujets, voulut donner à ce perfide ambassadeur une bague pour l’assurance du crime qu’il méditoit. Il refusa, dit un historien Italien, de prendre des gages pour l’assurance de la parole d’un si grand roi. Mais, après la journée de la S. Barthelemi, Charles IX lui envoya cette bague, pour marque de la foi de ses sermens. [102]

Sont-ce là, mon cher Monceca, des sermens qu’on doive exécuter ? L’accomplissement en est encore plus exécrable que la promesse. Quel bonheur pour la France si Charles IX eût pensé sur le légat ce qu’un poëte François fait dire à un de ses héros :

« …Non, je ne promis rien. Le légat [103], instrument d’une indigne foiblesse, S’empara de mon cœur, en dicta la promesse. S’il ne m’eût inspiré ce barbare dessein, Mon cœur n’auroit jamais promis du sang humain. » [104]

Ce passage me fait ressouvenir d’un autre du même auteur, qui caractérise parfaitement la politique de la cour de Rome.

C’est ainsi qu’en perdant le pere par le fils, Rome devient fatale à tous ses ennemis. [105]

La politique la plus fourbe & la plus dangereuse devient innocente chez les Romains, & généralement chez tous les Italiens, dès qu’elle peut les conduire à leur but. Heureuses les nations, mon cher Monceca, chez qui la politique n’est qu’une science qui sert à connoître les piéges qu’on veut nous tendre, à les éviter, & non pas à punir le crime par un autre crime, & autoriser les forfaits les plus noirs.


Un autre légat, pendant les guerres qu’Henri IV fut obligé d’essuyer avant d’être paisible possesseur de son royaume, débauchoit à ce monarque autant de sujets & de soldats qu’il pouvoit. Il employoit à cet effet les promesses, les menaces, les prieres, sur-tout les indulgences, qui sont la monnoie que la cour de Rome dépense avec plus de facilité qu’aucune autre. Il voulut lui enlever un nommé Anne d’Anglure de Givri.

Pour engager ce François à abandonner le parti de son roi, il lui parla de son mérite & de la réputation qu’il s’étoit acquise. Mais tous ses discours ne servirent à rien. Givri resta toujours inébranlable dans la foi qu’il devoit à son roi. Le légat voyant qu’il n’en pouvoit venir à bout, l’exhorta au moins, en qualité de bon nazaréen papiste, de demander au souverain pontife, & à celui qui le représentoit, le pardon de tout le passé ; lui faisant entendre qu’on ne demandoit pas mieux que de le lui accorder. Ce Givri, naturellement plaisant & bouffon, se jetta tout-à-coup aux pieds du légat, & demanda pardon d’un air très-contrit de tous les maux qu’il avoit faits aux Parisiens, partisans du souverain pontife. Le légat pendant ce tems, gesticuloit de la main droite, & marmotoit entre ses dents certains mots que les nazaréens appellent absolution. Mais Givri, l’interrompant, lui dit très-sérieusement : Je vous prie de m’accorder aussi l’absolution de l’avenir ; parce que je suis résolu de faire aux ennemis du roi mon maître, encore pis qu’auparavant. Alors le légat, furieux & indigné d’avoir été joué, révoqua la grace qu’il venoit de donner à Givri qui lui laissa reprendre son absolution, & continua d’être fidèle à son prince. [106]

Si tous les nazaréens papistes eussent été aussi vertueux & aussi honnêtes-gens que ce fidèle sujet, la France, toujours soumise aux maîtres que Dieu lui donnoit, n’eût point été en proie à la discorde & la division. La fougueuse superstition, vêtue d’un capuchon & d’un froc, n’eût point forcé les freres à tremper les mains dans le sang de leurs freres, & la religion n’eût jamais servi de prétexte à la révolte. Voici un principe, mon cher Monceca, dont je crois que tout honnête-homme, et tout sujet fidèle, doit être persuadé. Quand un monarque se feroit turc, on n’est point en droit de violer le serment de fidélité qu’on lui doit. Hé quoi ! Les particuliers se récrient lorsqu’on veut violenter leur conscience, & les monarques, assis sur leur trône, ne pourront faire choix de leur croyance !

Leur foi dépendra de leurs sujets ! Il faut être ou fou, ou furieux, ou Romain, pour soutenir un sentiment aussi extraordinaire. Si j’étois souverain d’un état nazaréen, j’établirois certain temple où je ferois prêcher, par des gens du monde, remplis de candeur & de probité, une morale qui contre-balanceroit celle des moines. Quel bonheur n’eût-ce pas été pour Henri III & pour son successeur, qu’il y eût eu à Paris de semblables prédicateurs, pour balancer ceux de la ligue, & ceux que les pontifes & les Espagnols avoient envoyés dans cette ville ? Eternels ennemis des François, toujours vaincus par eux dans le tems même de leur plus grande division, désespérant de pouvoir jamais les soumettre, ils employerent le poison de la furie monacale.

Hélas, elle a des rois égorgé le plus grand ! [107]

Porte-toi bien, mon cher Monceca. Dès que je le pourrai, je te donnerai de mes nouvelles. Que le dieu de nos peres te comble de prospérités.

De Venise, ce…

***

Lettre LX.[modifier]

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople..

Je ne doute pas, mon cher Isaac, que tu ne sois déja arrivé à Alexandrie. Si tu séjournes dans cette ville avant d’aller au Caire, tu me feras plaisir de m’écrire quelque chose sur les antiquités que tu verras. On assure qu’il y en a un nombre considérable, & que le tems a respecté plusieurs morceaux qui sont encore dans leur entier. Il y en auroit bien davantage, si la barbarie des Turcs, la fureur des guerres, & l’avidité des habitans du pays, n’eussent occasionné la ruine d’un grand nombre d’édifices qu’on a renversés, ou par superstition, ou dans la croyance de trouver de l’or caché dans leurs fondemens, ou dans l’épaisseur de leurs murailles. On a abattu un nombre de colonnes, pour chercher sous les bases des médailles semblables à celles qu’on avoit trouvées sous quelques-unes, & qui faisoient espérer d’en rencontrer aussi sous les autres.

On brisoit inhumainement les plus beaux morceaux d’architecture : & nous ne sommes redevables de ceux qui subsistent encore, qu’à leur solidité inébranlable.

J’ai parlé souvent à Constantinople avec plusieurs juifs qui avoient fait le voyage d’Egypte. Ils m’en ont dit bien des choses dont je serai charmé de sçavoir la vérité par toi-même. Ils m’ont aussi assuré que les mœurs des Egyptiens différent en bien des choses de celles des Turcs qui vivent a Constantinople & dans toute la Grèce. Instruis-moi donc, mon cher Isaac, de tous ces faits. J’en connoîtrai parfaitement la vérité, dès que je serai éclairé par une personne aussi sage & aussi judicieuse que toi. Je tâcherai de te donner en échange de tes instructions, quelques remarques sur les mœurs des pays que je parcourerai en sortant de la France : car mes affaires vont être bientôt finies à Paris ; & je compte d’en partir dans un mois ou deux. Je serai obligé d’aller faire un tour en Flandre, d’où je passerai en Angleterre.

Je voudrois que le chevalier de Maisin pût m’accompagner dans ce voyage. Je serai fort heureux, si je puis avoir une aussi excellente compagnie. Je lui ai des obligations infinies : il m’aide tous les jours à connoître parfaitement sa nation, & m’éclaircit jusqu’aux moindres difficultés. Il me conduisit hier chez un auteur de ses amis, qui passe pour une des meilleures plumes de France. Nous le trouvâmes avec deux autres auteurs, ils paroissoient tous les trois fort échauffés à disputer. A peine nous apperçurent-ils lorsque nous entrâmes dans la chambre. Cependant, le chevalier de Maisin m’ayant présenté à son ami, les trois sçavans calmerent leur vivacité & commencerent à s’appercevoir que nous étions avec eux. Après les premières civilités, le chevalier de Maisin fut curieux de sçavoir le sujet de la dispute de ces auteurs. « Messieurs, leur dit-il, pourroit-on vous demander quelle est la question que vous agitez ? Roule-t-elle sur la métaphysique, sur les mathématiques, sur la physique ? Elle regarde la librairie, dit l’ami du chevalier, & par conséquent, est bien plus importante à la république des lettres. Car, la chose la plus utile & la plus essentielle aux sçavans, est le moyen de pouvoir vivre.

« C’est pourtant ce à quoi s’opposent les libraires : & si l’état ne fait un réglement qui mette un frein à leur avarice, il faudra que tous les auteurs se résolvent à l’avenir d’être des corps glorieux qui n’auront besoin d’aucune nourriture. N’est-il pas étonnant qu’un libraire ne donne à M. l’abbé Grisonnet qu’un écu de six livres de la feuille de ses romans. Un écu ! s’écria un des auteurs, qui étoit ce même abbé dont on parloit. Ajoutez, monsieur Tragédin, s’il vous plaît, y compris la correction. Cela est affreux ! répondit l’ami du chevalier. Vous déshonorez la majesté de la profession d’auteur, en la ravalant à six francs la feuille, y compris la correction. Il vaudroit cent fois mieux mourir de faim.

« Mais, monsieur Tragédin, répondit le troisiéme de ces écrivains, qui n’avoit point encore parlé, vous ne songez pas, que ventre affamé n’a point d’oreilles. Il vous est fort aisé de prêcher la grandeur & la dignité qui doit reluire dans notre auguste caractère. Vous avez du bien passablement : vous pouvez vaincre l’avidité des libraires. Mais si, très-souvent dans la journée, vous n’aviez pris qu’une tasse de caffé à crédit chez Gradot [108], vous seriez fort heureux de donner vos ouvrages au prix qu’on vous en offriroit.

« Encore, êtes-vous très-heureux, monsieur Vers-Fadet, répliqua l’abbé, d’avoir crédit chez Gradot. Il y a quinze jours que je n’ai plus le même bonheur. Sa femme me présenta un conte de deux mille neuf cent trente-deux tasses de caffé. Ne pouvant les payer, elle n’a plus voulu continuer à m’en donner à crédit. Comment, monsieur, dit le chevalier de Maisin, vous devez deux mille neuf cent trente-deux tasses de caffé ? Oui, répondit l’auteur. Je n’ai rien donné au caffetier depuis neuf ans : & une tasse par jour, c’est-là un compte fort exact, eu égard aux bissextiles. Je comptois lui payer les trois premieres années de l’argent que je tirerois d’un manuscrit. Comme je n’en ai pas reçu la moitié de la somme que j’espérois, je n’ai pû le satisfaire. Mais je crois, monsieur Vers-Fadet, continua l’auteur, que vous devez autant que moi : car nous avons été reçus membres du Parnasse en même tems, & installés tous les deux le même jour dans le caffé des beaux-esprits.

« Il est vrai, répondit l’autre auteur. Mais prévoyant qu’il pourroit m’arriver le même malheur qu’à vous, je présentai il y a quelque tems un sonnet à la femme du caffetier, dans lequel je la louois extraordinairement. Elle m’a donné encore six mois ; & j’espère pouvoir la satisfaire dans ce tems-là, où j’aurai achevé mon histoire universelle, en dix-huit volumes in-folio. J’avois flatté mon boulanger de la lui dédier, s’il vouloit me fournir du pain gratis pendant huit ans ; mais il a été sourd à ma proposition : il aime mieux l’argent que l’immortalité. Je ne suis cependant pas fâché de n’avoir pas conclu cette affaire avec lui parce que j’ai en vûe une autre personne, qui, sans doute, pourra m’être plus utile.

« Je crains bien, répondit l’abbé Grisonnet, que vous ne vous trompiez dans vos suppositions. Les gens de finances ont compris le ridicule qu’on leur donnoit en leur dédiant des livres. Ils ont senti, que lorsqu’on louoit un faquin, on ne faisoit que le rendre plus ridicule auprès du public. Les petits-maîtres & les seigneurs, sont presque aussi dérangés que les auteurs dans leurs affaires pécuniaires. Les gens de robe se figurent qu’ils ne doivent payer les épîtres dédicatoires que par des remercimens, les gens d’esprit riches que par des louanges : & franchement on suivra bientôt l’exemple d’un écrivain de nos jours, qui ne dédie ses livres qu’aux ombres & aux mânes de quelques morts.

« J’ai un sujet, répartit l’autre auteur, qui n’est point dans le cas de tous ceux dont vous me parlez. C’est le nouveau roi de Corse. Je ne doute pas qu’il ne soit charmé à son glorieux avénement à la couronne, de recevoir des marques de la joie qu’ont les principaux membres de la république des lettres. Je montrerai même aux yeux de toute l’Europe, dans l’épître dédicatoire que je lui adresserai, qu’il a des droits légitimes sur la Corse. Quant à cela, reprit le chevalier de Maisin en riant, vous me permettrez de croire que vous aurez peine a rendre vraisemblable un paradoxe aussi extraordinaire. Pardonnez-moi, monsieur, répondit l’auteur : voici comment je m’y prendrai. Je prouverai d’abord, que dans les premiers gouvernemens des Corses, les bâtards pouvoient succéder à la couronne. Ensuite je ferai voyager en Allemagne un des anciens princes de Corse, qui, dans le comté de la Mark, se maria clandestinement, sans formalités, & sans autre témoin que l’amour, avec une fille de la maison de Newhoff. Ainsi, sur ce premier bâtard, capable de succéder à la couronne de Corse, j’établirai les droits de Théodore.

« Je me rends, dit le chevalier de Maisin, & je vous avoue, monsieur Vers-Fadet, que je n’eusse jamais pensé que vous vous fussiez avisé d’un pareil expédient. Il ne reste plus qu’à sçavoir si le nouveau roi de Corse sera bien aise que vous le fassiez descendre de ce premier bâtard ? Il auroit tort de s’en fâcher, répliqua l’auteur. Mais pour lui prouver que ce n’est point-là un défaut, j’aurai soin de lui citer l’exemple des sultans, qui naissent tous fils de l’amour, & nullement de l’hymen.

« Je suis, dit l’abbé Grisonet, du sentiment de M. Vers-Fadet : & de quelque manière qu’on justifie l’avénement de Théodore à la couronne, il doit être content. Je voudrois même, si cela ne déplaisoit point à M. Vers-Fadet, & qu’il crût que cela ne portât aucun préjudice à la dédicace de son histoire universelle, dédier au même monarque la vie du prince Eugene, que je vais finir & achever dans un jour ou deux. Vous avez fait, dit le chevalier de Maisin, la vie du prince Eugene ? Oui, monsieur, répondit l’abbé. Je la commençai le même jour qu’on apprit sa mort dans la gazette. Le libraire, pour qui je travaille, la fit d’abord annoncer pour qu’on ne pût me ravir mon projet, & qu’un autre auteur ne me prévînt. Vous avez apparemment, demanda le chevalier de Maisin, plusieurs mémoires qu’on vous a sans doute communiqués ? J’ai les gazettes & les mercures historiques, répliqua l’abbé. Avec ce seul secours, graces à Dieu, & à l’envie de gagner de l’argent, j’ai fait trente-deux feuilles dans onze jours & demi ; & je suis bien-tôt à la fin de mon ouvrage. Mais quelque vîte que je travaille, je suis pourtant très-lent, en comparaison de M. Vers-Fadet. Il a fait son histoire universelle dans un an & demi. Il faisoit un volume in-folio par mois ; & je suis pourtant assuré que dès qu’elle paroîtra, elle attirera l’estime de tous les connoisseurs.

« Vous avez trop de bonté pour moi, répliqua l’auteur. Je ne mérite point ces louanges. Il est vrai, que peut-être aurois-je pû faire quelque chose de passable, si j’avois employé un peu plus de tems. Mais je me suis taxé à trois feuilles d’impression par jour. Bonnes ou mauvaises, il faut que je les finisse. On ne sçauroit vivre, si l’on fait autrement. Franchement, on travaille comme on est payé. C’est l’affaire des libraires, lorsque le livre est imprimé, de tâcher de le vendre. S’il reste dans leur boutique, c’est tant pis pour eux. Quand j’ai besoin d’argent, & que l’ouvrage presse, j’y fais travailler tout le monde chez moi. Ma femme dicte, mes enfans écrivent, & je revois le tout : après quoi cela va comme il plaît à Dieu.

« Vous êtes heureux, dit l’abbé Grisonet, de pouvoir vous faire aider : mais moi, qui n’ai ni femme ni enfans, je suis obligé de faire tout moi-même. Il est vrai que je ne me donne jamais la peine de revoir deux fois la même chose.

« Je ne vous blâme point, dit l’ami du chevalier de Maisin. Puisque les libraires veulent vous traiter aussi durement, vous devez agir avec eux de la même manière. Malgré l’amour que j’ai pour la gloire, je sens que je travaillerois aussi précipitamment que vous, si j’étois pressé par la faim : & j’avoue que je suis redevable de la moitié de mon génie à la tranquillité de mon estomac, que je puis remplir avant de prendre la plume à la main. »

Je ne sçais, mon cher Isaac, si la conversation de ces auteurs pourra t’amuser ; mais je l’ai trouvée si originale, que je n’ai pû m’empêcher de t’en faire part.

Porte-toi bien, & donne-moi souvent de tes chères nouvelles.


De Paris, ce…

***


==Lettre LXI.==

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

En sortant de chez l’auteur dont je te parlai dans ma dernière lettre, le chevalier de Maisin me proposa de l’accompagner chez un libraire de la rue S. Jacques, chez lequel il vouloit acheter quelques livres.

En arrivant dans sa boutique, il le trouva très fâché : il grondoit sa femme, son enfant, ses garçons, &c. Qu’avez-vous, monsieur, lui dit-il. Vous me paroissez de bien mauvaise humeur. Ce que j’ai, monsieur, répondit le libraire. Je voudrois que tous les auteurs & les correcteurs fussent au diable, & que la race en fût éteinte depuis cent ans & plus. Mais encore, dit le chevalier de Maisin, quel est le sujet de votre mécontentement ? Peut-être pourrois-je vous être utile à quelque chose. Je vais vous l’apprendre, répondit le libraire ; & vous verrez s’il ne faut pas être aussi malheureux que je le suis, pour qu’il m’arrive un pareil accident.

Vous connoissez l’histoire de M. de Thou. C’est assurément un fort bon livre. J’ai entrepris d’en réimprimer une traduction, corrigée enrichie de quelques notes, Mais assurément, il faut que Belzébuth s’en mêle. Tous mes projets s’en vont en fumée, & mon argent s’évapore de même. J’avois fait marché avec un auteur pour cet ouvrage, à neuf cent livres ; & je comptois avoir fait une excellente affaire. Ecoutez, je vous prie, le cas qui m’arrive. L’auteur qui s’étoit chargé de cette révision, n’entendoit point le Latin, & parloit fort mal le François. Pour supplér à ces défauts, il s’associa avec un Allemand, qui véritablement sçavoit quelque Latin, mais qui jargonnoit très-mal le François. Ces deux maudits auteurs commencerent à travailler à cet ouvrage. J’avançois cependant mon argent : tantôt je donnois six pistoles & tantôt quatre. Enfin, après avoir avancé près de trois cent livres, je voulus voir de quoi il étoit question avant que d’aller plus loin. Je fis donc visiter quelques tomes qu’on m’avoit rendus comme parfaits & corrigés. Ceux qui les examinerent, les trouverent détestables. On avoit gâté l’ancienne traduction, au lieu de l’améliorer ; & la nouvelle n’étoit ni Françoise, ni Allemande, ni Italienne, ni Espagnole : on ne pouvoit deviner dans quelle langue avoient écrit ces deux maudits barbouilleurs. On voyoit cependant que leur idiome tenoit plus du Gascon & du Provençal que d’aucun autre. Désespéré, j’ai retiré mon ouvrage d’aussi mauvaises mains. Mais je ne puis me consoler d’avoir perdu mon argent ; & je suis résolu de rompre en visiere désormais à tous les auteurs. [109].

« Votre colère, répondit le chevalier de Maisin, s’appaisera ; & je suis assuré que vous ne voudriez pas vous brouiller avec les journalistes ; fut-ce même avec ceux de Trévoux, dont les ouvrages ne sont lus que par les épiciers & les beurrières. Vous craignez trop qu’on critique les livres que vous imprimez. Il est vrai, répondit le libraire, que je suis forcé à les ménager ; mais je ne les en aime pas davantage. S’ils louent mes livres, je sçais bien ce qu’il m’en coûte. Il n’y a pas un seul extrait, que je ne paye une pistole. Vous avez, répliqua le chevalier de Maisin, l’agrément de faire annoncer comme un excellent livre un ouvrage souvent très-pitoyable. Il se trouve nombre de nigauds qui croient pieusement les journalistes comme des oracles, & qui, sur leur simple approbation, achetent chèrement les plus mauvais livres. Il est vrai que vous empoisonnez le public des fades productions de trois ou quatre mauvais auteurs. Mais dans la république des lettres, ce crime n’est point puni. Il est permis aux mauvais écrivains de faire des livres, aux sots de les lire, & aux libraires de les vendre le plus chèrement qu’ils peuvent. Hé ! comment vivrions-nous, dit le libraire, si nous faisions autrement ? Comment feroit cette foule d’auteurs & de correcteurs, qui ne subsistent que des sottises dont ils barbouillent du papier ! Il est dans tous les metiers des charlatans. Les mauvais écrivains sont les charlatans de la république des lettres.

« Leurs drogues se vendent souvent mieux que les ouvrages des plus grands hommes. Mais à propos des journaux, continua le libraire, j’oubliois qu’il faut que j’envoie cette lettre à un journaliste. Permettez, dit le chevalier, que je la lise : je vous promets le secret, & je réponds que mon ami gardera le silence. » Le libraire ne se fit point prier : il ouvrit la lettre, & la donna au chevalier de Maisin, qui la trouva si plaisante, qu’il en prit copie sur le champ, malgré la résistance qu’en fit d’abord le libraire. Mais il se rendit ensuite sur l’assurance que lui donna de nouveau le chevalier, de garder un éternel secret.

***


==Lettre du libraire à son journaliste.==

LETTRE DU LIBRAIRE S… [110] A SON JOURNALISTE.


Mon garçon, monsieur, vous remettra dix pistoles, pour le payement du présent journal des trois mois courans. Je vous avouerai franchement que je ne suis pas satisfait de votre façon d’écrire : & si cela dure, il faudra que je me pourvoie ailleurs. Vous louez trop foiblement mes livres, & ne blâmez point assez ceux de mes confrères. Tâchez, dans vos critiques & dans vos invectives, d’imiter les journalistes de Trévoux. Voyez comme ils déchirent à tort & à travers, tous les ouvrages qui partent d’une main janséniste ou protestante. Ce sont là des modéles à suivre. Mais il semble que vous vous piquiez d’un reste de pudeur, & que vous n’osiez dire hautement qu’un excellent livre ne vaut rien. Allez toujours votre chemin. Ces mêmes journalistes de Trevoux, que je vous cite comme un des exemples que vous devez suivre, n’ont-ils pas osé deux ou trois fois condamner certains ouvrages de Bayle & de Boileau ? Ils n’avoient cependant que les défauts d’être faits par des gens qu’ils n’aimoient point. Que l’avarice, chez vous, tienne lieu de haine. Songez-y, monsieur.

Si le mensonge vous fait peur, c’est votre affaire ; mais pour moi, je ne vous paye point pour dire la vérité, mais pour louer les livres que j’imprime, les mauvais comme les bons, & blâmer tous ceux qui peuvent en empêcher le débit. Il semble que vous vouliez imiter la probité & la sincérité de Bayle & de Sallo. Il dépend de vous, monsieur, de les imiter : mais vous aurez la bonté de chercher un autre libraire, comme moi je chercherai un autre journaliste. Tâchez donc, monsieur, si vous voulez que nous continuiions d’avoir quelques affaires ensemble, de vous armer d’un peu plus d’effronterie : & dans le présent journal, auquel vous travaillez actuellement, vous aurez la bonté de blâmer les ouvrages de M. d’Ar… tant ceux qu’il a déja faits, que ceux qu’il pourroit faire à l’avenir, dont vous ignorez même le titre & le sujet. Vous mettrez en pièces & déchirerez tous les livres qu’impriment les libraires N… & P…. Ce sont des jansénistes, ennemis de Dieu & de l’état ; mais qui plus est les miens. Vous vous informerez exactement des livres qui auront été donnés par de fameux molinistes, & vous les éleverez jusqu’au troisiéme ciel, & sur-tout ceux qui pourroient être faits par les jésuites, fût-ce même par leurs frères-lais. Vous critiquerez fortement la nouvelle tragédie de Voltaire, & ne manquerez pas de lui bien reprocher qu’il n’a point de religion quoique que vous en ayez peut-être moins que lui. Cela ne doit vous faire aucune peine : ce n’est qu’une injure qu’il est nécessaire de dire à cet auteur, pour exciter contre lui le courroux de tous les dévots, & des gens qui ne le connoissent point. Le révérend pere recteur me dit hier qu’on ne sçauroit trop le punir d’avoir répandu le venin du jansénisme dans sa Henriade & dans son Oedipe. Je suis, monsieur, &c.

Tu trouveras, sans doute, mon cher Isaac, cette lettre amusante & particulière. Le chevalier de Maisin & moi nous en jugeâmes de même. Nous plaisantâmes beaucoup le libraire sur les louanges qu’il vouloit qu’au donnât aux mauvais livres. Si l’on n’imprimoit, répondit-il, que de bons ouvrages, la moitié des libraires de l’univers mourroient de faim, & l’autre moitié ne seroit pas trop bien dans ses affaires. Il est peu de gens qui sçachent distinguer un bon livre d’un mauvais. Pourvû qu’il soit nouveau, on trouve à le vendre. Nous avons soin d’en faire faire un pompeux éloge dans les journaux ; & le public, toujours dupe & toujours amateur de la nouveauté, achete indifféremment le bon & le mauvais.

Tu seras moins surpris, mon cher Isaac, de ce que disoit ce libraire, si tu considères, qu’il est peu de gens en état de distinguer les solides beautés du clinquant, & du faux-brillant. Un livre où tout est dans un parfait arrangement, où la beauté des pensées répond à l’ordre des choses, n’est point un ouvrage qui frappe autant l’imagination de certaines gens, qu’un autre qui présentera à l’esprit quelques saillies vives & brillantes, mais qui ne sont point continuées ; semblable à ces feux, qui tout-à-coup semblent vouloir embraser l’univers, & qui s’éteignent un moment après. Les femmes sur-tout aiment beaucoup les livres qui saisissent leur attention par quelque aventure extraordinaire. Le sublime, le grand, le beau les amuse moins que le merveilleux & l’extraordinaire. Aussi voit-on qu’elles aiment beaucoup plus la lecture des romans, que des livres d’histoire ; quoique ceux qui cherchent à joindre l’utile à l’agréable le trouvent rarement dans ces romans. Je voudrois qu’à la tête de ces sortes de livres, on mît la devise qui se voit aux vieux Amadis : LIS ET OUBLIE. En effet, la lecture de ces ouvrages est amusante, mais le souvenir en est pernicieux ; il laisse dans le cœur quelque chose de tendre, qui l’amollit, & donne à l’esprit un certain goût pour les aventures, très-pernicieux aux jeunes personnes, & capable de les jetter dans de grands égaremens.

Ce n’est pas que je veuille défendre la lecture des romans : mon zèle n’est point aussi outré : mais je voudrois qu’on se fît un amusement, & point une affaire sérieuse de leur lecture ; & qu’on les regardât comme d’agréables songes, inventés pour occuper pendant quelques momens les gens du monde, & délasser de leurs travaux ceux qui s’appliquent à des études sérieuses. Le roman alors deviendroit un plaisir permis ; on ne passeroit plus des mois entiers uniquement occupé à lire un ramas d’enchantemens, d’amours, de duels, de combats, de rendez-vous & de perfidies, de coquetteries & de mauvaise-foi. On joindroit l’agréable à l’utile : la lecture des livres d’histoire, de morale, d’une philosophie sensée, seroit la base des occupations des gens qui voudroient sçavoir quelque chose. Il est vrai que ce rafinement de goût seroit un coup mortel pour la plûpart des auteurs.

Bien des écrivains qui vivent de quelques historiettes, mal digérées, qu’ils font imprimer, seroient peut-être réduits à se faire cordonniers, Au fond, quel mal cela causeroit-il ? Il y auroit moins de mauvais auteurs, & les souliers en seroient à meilleur marché. L’état & la république des lettres profiteroient tous les deux à ce nouvel arrangement. Cette dernière se déferoit de mauvais sujets qui la déshonorent : & le royaume verroit grossir le nombre de ses artisans. Peut-être les auteurs qui changeroient de rang seroient-ils charmés de leur nouvelle condition. Combien de cordonniers font meilleure chère que des écrivains ? Combien en est-il de ceux-ci, qui sans la bonté qu’ont ces mêmes cordonniers de leur faire crédit, iroient à moitié pieds nuds ; Quelque amour qu’ils aient pour la gloire, ils connoîtroient bien-tôt qu’un artisan qui est tranquille chez lui, assuré de son souper & de son dîner, est cent fois plus heureux qu’un écrivain qui ne vit que par le moyen d’une épître dédicatoire ou d’un sonnet.

Ce que je te dis, mon cher Isaac, ne doit pas te faire croire que tous les auteurs soient malheureux en France, & que le mérite & la science n’y puissent faire subsister personne. Dès qu’un écrivain, se distingue par quelque talent, il est assuré contre les revers de la fortune. il est vrai qu’il ne devient jamais riche : mais enfin ses ouvrages sont toujours assez payés pour qu’il puisse vivre honnêtement. Cette misère dont je te parle, ne regarde que les mauvais auteurs qui le sont devenus pour vivre, & qui trompés dans leurs espérances, meurent ordinairement de faim. Ils vivottent pendant quelque tems de quelque argent qu’ils reçoivent des libraires ; mais tôt ou tard cette ressource manque. Alors il seroit plus heureux pour eux, comme je te l’ai déja dit, qu’ils pussent être cordonniers & même savetiers : ils trouveroient dans cet état une ressource contre la misère sous laquelle ils succombent.

Porte-toi bien, mon cher Isaac, & que le Dieu de nos peres te comble de biens & de postérités.


De Paris, ce…

***


==Lettre LXII.==

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

Le soin que je prens, mon cher Isaac, de m’instruire des mœurs & des coutumes des François, ne n’empêche point de m’appliquer à l’étude plusieurs heures de la journée. Je suis assidu à perfectionner, ou du moins à augmenter le peu de connoissances que je puis avoir acquises. Je tâche d’éviter tout ce qui pourroit les obscurcir ou les rendre moins claires & moins distinctes. Je suis attentif à observer une régle & à suivre une méthode qui me facilite la connoissance de la vérité. Je crois que le respect outré que les hommes portent aux anciens, produit deux effets pernicieux. Ils les accoutument à ne faire aucun usage de leur esprit, & les met peu-à-peu dans l’impuissance de se servir de leurs lumières. Ceux qui passent toute leur vie à la lecture d’Aristote & de Platon, s’occupent moins à concilier avec la vérité les opinions de ces philosophes, & à rejetter celles qu’ils apperçoivent y être contraires qu’à les sçavoir généralement toutes, pour les défendre, & les embrasser aveuglément, sans qu’elles aient besoin d’autres preuves que d’être dans les ouvrages de ces anciens.

Un autre effet dangereux que produit quelquefois la lecture des anciens, c’est qu’elle met une confusion étrange dans les idées de ceux qui s’y appliquent sans sçavoir comment ils doivent se conduire dans cette sorte d’étude. Il est fort utile de lire les anciens, quand ou médite sur ce qu’on lit, qu’on réfléchit sur les sentimens qu’on appercoit dans leurs ouvrages, qu’on regarde les auteurs Grecs & Romains comme de grands hommes, pourtant sujets à l’humanité, & par conséquent capables de faire des fautes. On peut alors profiter beaucoup : mais lorsqu’on s’entête d’un écrivain, uniquement parce qu’il est ancien ; & qu’on fait son but principal de sçavoir tout ce qu’il a cru, sans se soucier de ce qu’il faut réellement croire ; on agit alors aussi peu sensément, qu’un homme qui préféreroit une vieille médaille de bronze gâtée & effacée, à une piéce d’or moderne, belle par la gravure, & d’un grand prix par sa grosseur.

Est-il rien de précieux que la vérité ? Et toute l’autorité que peut avoir acquis un auteur pendant deux mille ans peut-elle balancer la raison & l’évidence ?

La folie de déïfier les défauts & les fautes des anciens, est commune à tous les commentateurs. Il semble que les louanges qu’ils donnent aux auteurs qu’ils commentent, retombent en partie sur eux-mêmes. Un commentateur se regarde avec son auteur, comme ne faisant qu’une même personne. Dans cette vûe, l’amour-propre joue admirablement son jeu ; & il partage l’encens qu’il fait fumer à la gloire d’un autre.[111]

Ce qu’il y a de plus particulier, c’est que les commentateurs ne louent pas seulement leurs auteurs, parce qu’ils les estiment, mais encore parce que c’est la coutume, & que l’usage a établi cette mode. Un commentateur passeroit parmi ses confrères, pour peu instruit des matières sur lesquelles il travaille, s’il ne louoit d’une manière hyperbolique le livre & le mérite de son auteur.

Il est trois sortes d’ouvrages qui sont faits pour tendre des piéges à la raison & à l’esprit, en les préoccupant de fausses idées : les commentaires, les journaux & les préfaces.

Comme il seroit ridicule qu’une personne dit qu’elle travaille sur une matière inutile, ou de peu d’importance ; les commentateurs annoncent toujours qu’ils expliquent un auteur divin, du premier ordre, dont le génie est grand, vaste, pénétrant, & qui a fait l’admiration de son siécle & de ceux qui l’ont suivi. Ce qu’il y a de plaisant, c’est que le même commentateur qui travaille sur deux auteurs dont les sentimens sont opposés, se contredit en tout, & loue avec excès un sentiment qu’il a condamné avec mépris.

Les journalistes blâment ou louent, selon que le libraire qui fait imprimer le journal prend intérêt qu’un livre soit approuvé ou critiqué.

Un auteur, dans une préface, tâche d’en imposer à son lecteur & de l’éblouir. Il n’en est presque aucune, qui soit conforme à la vérité & au bon sens.

Ainsi, mon cher Isaac, je crois que pour juger sainement de la bonté d’un livre, soit ancien, soit moderne, il faut le lire sans prévention & sans préoccupation : concilier d’abord ses opinions avec la raison, & ensuite avec les ouvrages des grands hommes, examiner les endroits qui peuvent nous paroître obscurs ou douteux : rejetter ceux que nous voyons évidemment faux : & accepter avec plaisir ceux qui nous instruisent, & nous font connoître la vérité, ou qui servent à fortifier la connoissance de celle qui nous étoit déja connue. C’est-là la seule manière de pouvoir juger sainement de la bonté d’un ouvrage. Toutes les autres preuves sont ou fausses ou incertaines.

Presque toutes les personnes jugent de la bonté d’un livre uniquement par la réputation d’un auteur. Il est vrai qu’elle forme un grand préjugé : mais cependant cette preuve n’est point infaillible. Scot & bien d’autres auteurs scolastiques ont eu dans leur tems une réputation surprenante. Ils sont tombés, & à peine sont-ils connus de quelques moines. Les louanges générales ne décident de la bonté d’un ouvrage qu’autant qu’elles sont justes & équitables, & qu’elles partent & viennent de gens qui ont réfléchi avant que de les donner.

Le débit d’un livre n’est point non plus une marque de sa bonté. Comme le nombre de ceux qui ne lisent que des bagatelles & des puérilités, est beaucoup plus grand que le nombre de ceux qui s’appliquent sérieusement à l’étude, les Bigarures de Desaccords ont été imprimées beaucoup plus de fois que les œuvres de Descartes, de Gassendi, & les poësies du pere du Cerceau, que le poëme de S. Prosper, de M. de Saci.

La rareté d’un livre ne doit point augmenter son mérite. Les écrits de Vanini sont fort rares : & bien d’autres ouvrages composés par des libertins, le sont aussi ; & les Cicérons, les Quintiliens & les Platons sont très-communs. Dira-t-on pour cela que ce soient des auteurs médiocres & peu recherchés ? La plûpart des bons livres, au contraire, sont très-communs, & les mauvais ne se trouvent guère. La raison en est naturelle, dit un auteur moderne : les bons s’impriment souvent ; & les mauvais ne sont imprimés qu’une fois ou deux, & puis c’est tout.

La prévention, mon cher Isaac, avoit été poussée si loin chez les François sur le fin du siécle passé & au commencement de celui-ci, qu’il suffisoit qu’un auteur fût ancien, pour qu’il eût un nombre de partisans, qui vouloient que ses défauts fussent des perfections. D’un autre côté, il y avoit plusieurs personnes si prévenues en faveur des écrivains modernes, qu’elles n’approuvoient rien, ni ne trouvoient rien de beau ni de bon parmi les anciens. Il faut être fou, frénétique, & excessivement ignorant pour donner dans ces excès. Il est un juste milieu dans les choses. Les anciens ont eu leurs défauts ; mais ils ont eu aussi de grandes beautés. Il en est même que les modernes n’ont encore pû égaler. Voici comme je crois qu’on devroit fixer la dispute qui roule sur cette préférence.

Aristote, Platon, Epicure, & les autres philosophes anciens, ont été de très-mauvais physiciens, eu égard à Gassendi, Descartes, Newton, &c. & de médiocres métaphysiciens, comparés à Locke, & à Mallebranche. Ils ont eu des idées sur la morale aussi parfaites que les nôtres : & les offices de Cicéron sont une preuve invincible de la vérité de ce fait. Ils étoient des ignorans, ou peu s’en faut, dans la navigation & la géographie ; mais ils l’ont emporté sur nous pour l’histoire : Fra-Paolo, de Thou, Rapin-Thoyras, sont encore éloignés de la perfection qui régne dans les morceaux qui nous restent de Salluste & de Tacite ; & ils sont au-dessous de Tite Live, de Thucidide & de Xénophon.

Les beautés du Tasse, de Milton & de Voltaire, n’égalent point celles d’Homère & de Virgile. Ce n’est pas que les poëmes anciens n’aient des défauts, ainsi que les modernes ; mais le bon, le sublime & le merveilleux dont ils sont remplis, font qu’on apperçoit peu certaines fautes, ou du moins qu’on les pardonne aisément. [112]

Le Pastor fido de Guarini, les églogues de Fontenelle, & quelques-unes de celles de Segrais sont peut-être préférables aux œuvres de Théocrite : mais elles ont dans celles de Virgile des rivales, qui les balancent & les effacent peut-être.

Les tragédies de Sophocle & d’Euripide, ont de grandes beautés : mais pour quiconque n’est point idolâtre de l’antiquité,elles n’ont ni autant de brillant, ni autant de charmes, de douceur & de sublime en même-tems que celles de Corneille & de Racine. Il est même des poëtes François, qui n’approchent que de loin de ces deux illustres modernes, qui, cependant peuvent balancer les anciens tragiques Grecs. L’Ariane de Thomas Corneille, le Radamiste de Crébillon, les trois derniers actes de l’Oedipe de Voltaire, & le Brutus du même auteur valent peut-être l’Electre d’Euripide, l’Oedipe de Sophocle. Quant aux Latins leurs pieces de Théâtre sont détestables. Il semble que l’Italie n’ait jamais pû produire aucun génie capable de traiter comme il faut un sujet tragique. Les piéces de Sénèque qui nous restent aujourd’hui valent moins que celles de Pradon. Nous aurions beaucoup plus d’obligation à nos peres, s’ils nous avoient conservé quelque meilleur ouvrage à la place de celui-là.

La comédie est assez égale chez les anciens & chez les modernes. Aristophane, Ménandre, Plaute, Térence, peuvent bien aller de pair avec don Lopez de Vega, Molière, & quelques bons auteurs Anglois dans ce genre. Je crois cependant que si l’on examinoit la chose avec un esprit critique & désintéressé, après une mûre réflexion, on se détermineroit peut-être pour les modernes.

Plusieurs auteurs ont fait de fort belles élégies, & quelques pieces galantes dans ces derniers tems. La comtesse de la Suze a peut-être mieux réussi que tous les autres : mais ses ouvrages n’approchent point de ceux d’Ovide, de Tibulle & de Properce. L’ode, chez les Grecs & chez les Romains, fut portée à un point de perfection, auquel l’on n’a point encore atteint. Il n’est aucune comparaison entre Pindare, Horace & Anacréon : & Malherbe, Rousseau & la Motte. Ce n’est pas que derniers n’aient point des beautés. Rousseau, sur-tout avoit commencé d’une manière à donner espérance à ceux qui soutiennent le parti des modernes, qu’il égaleroit un jour Horace ; mais il semble que le même arrêt qui flétrit sa réputation, éteignit aussi son génie. Il n’a plus fait, dès qu’il a été banni de la France, que des ouvrages dignes de la vivacité de la pénétration des Brabançons.

Sa muse applaudie à Bruxelles, est sifflée actuellement en Europe par quiconque a la moindre notion de le poësie Françoise.

Quant à l’éloquence, nous sommes fort au-dessous des anciens. Bossuet, Fléchier, Patru, le Maitre, Bourdaloue n’ont eu ni la force, ni le feu, ni le sublime de Démosthène ; & n’ont point atteint la majesté, la grandeur & la dignité de Cicéron. L’Italie moderne n’a fourni aucun orateur distingué : tous ses prédicateurs sont plutôt des scaramouches, des pantalons & des arlequins qui divertissent leurs auditeurs par des pointes & par des jeux-de-mots, que des gens qui se piquent d’aller au cœur, & de ravir l’esprit de leur auditeur par leur éloquence.

Voilà, je crois, mon cher Isaac, ce qu’on peut dire de moins partial sur la dispute des anciens & des modernes. C’est-là le sentiment de tous les sçavans qui font usage de leur raison, qui ne s’abandonnent point entièrement aux préjugés qu’on peut leur avoir donnés dans leur enfance. Les régens dans les collèges inspirent ordinairement à leurs écoliers un mépris infini pour tous les auteurs dont les ouvrages n’ont point quinze cent ans d’ancienneté. C’est-là le tems où il étoit encore permis aux hommes de penser ; mais depuis il leur a été défendu de faire usage de leur entendement. Les jeunes gens s’accoutument peu-à-peu à recevoir ces sentimens comme des opinions qu’on ne sçauroit combattre, & qu’on ne doit pas même examiner. Ils ne lisent jamais les livres & les ouvrages qu’on leur décrie : & lorsqu’ils sont parvenus à un certain âge, leurs préjugés sont si forts, qu’ils cherchent des raisons en lisant les modernes pour affoiblir les beautés dont ils sont frappés. Combien de personnes charmées des vers & des pensées nobles & hardies de Voltaire, condamnent cependant sa Henriade, sans en vouloir distinguer les beautés & les défauts ; & cela uniquement parce qu’ils se figurent qu’un moderne ne peut faire un poëme épique ? Mais je voudrois leur demander s’ils croient, que du tems des anciens, les hommes eussent deux têtes, deux ames, deux entendemens, quatre mains & quatre pieds ? Si cela est, sans doute aucun des modernes ne pourra jamais égaler les anciens.

S’ils n’avoient, comme nous, qu’une ame & un entendement, je ne doute pas qu’il ne puisse se trouver encore un génie aussi beau que celui de Virgile ; excepté, que celui qui le forma ne leur ait révélé que dorénavant il ne produiroit plus d’hommes qui puissent atteindre à cette perfection.

Porte-toi bien, mon cher Isaac. Vis content & heureux, & que le ciel te donne la santé & les richesses. Ecris-moi, je te prie dès que tu pourras le faire.

De Paris, ce…

***


==Lettre LXIII.==

Jacob Brito à Aaron Monceca.


Je suis arrivé depuis six jours à Naples, mon cher Monceca. Mais avant de te faire part des choses que j’ai déja remarquées dans cette ville, je te dirai quelques particularités de celles que j’ai vûes en passant à Lorette. Les nazaréens prétendent que le temple de cette ville y a été apporté par les anges. C’étoit une maison du village de Nazareth en Judée à ce qu’ils disent, qui fut d’abord transportée en Dalmatie, sur une montagne appellée Tersatto, où elle resta quelque tems. De là les mêmes anges l’enleverent encore, la placerent dans une forêt auprès de la Marche d’Ancone. Enfin elle fit encore deux ou trois voyages ; après quoi elle choisit son domicile ferme & stable au même lieu où elle est actuellement. Il est vrai que les nazaréens, pour la fixer entièrement, & lui ôter le pouvoir de se promener & de galoper à l’avenir, ont bâti un magnifique temple, au milieu duquel elle se trouve renfermée.

Les prêtres qui desservent ce temple prétendent que cette maison est bâtie de certaines pierres inconnues. Mais je te dirai qu’après avoir examine la chose, j’ai apperçu aisément qu’elle étoit construite de brique, & de quelques pierres grises & roussâtres, qui n’ont rien que de très-commun. Ces pierres & ces briques sont si mal jointes ensemble, qu’on voit bien que l’ouvrage a été fait & maçonné fort à la hâte. On vient à Lorette de tous les endroits & de tous les pays du monde. Tous les nazaréens papistes ont une vénération aussi grande pour ce lieu, que celle que nous avons pour Jérusalem.

Il y a des années, où pendant les fêtes de Pâques, il se trouve à Lorette près de deux cent mille pélerins, tant hommes que femmes.

Le plaisir & la joie ont autant de part que la dévotion aux voyages de la plus grande partie des pélerins & pélerines. On fait dans toute l’Italie des parties de Lorette, comme des parties de bal. Les confréries des hommes & des femmes, équipées d’une façon bizarre & ridicule, s’y rendent en foule. Lorsque le chemin est un peu trop long, les gens y viennent montés sur des ânes, qui sont réputés en odeur de quelque sainteté, comme le chameau qui apporta l’Alcoran à la Mecque. Ils ont le don & la vertu de ne broncher jamais, & sont d’une humeur très-docile, ainsi que leurs autres confrères : mais ils les surpassent beaucoup en pénétration ; ensorte qu’on peut les laisser marcher à leur fantaisie, sans craindre qu’ils s’écartent du chemin.

La principale cérémonie que font les pélerins, lorsqu’ils sont arrivés, consiste à faire le tour du temple, en marchant sur leurs genoux. Cela fait le plus plaisant spectacle du monde. Figure-toi, mon cher Aaron, de voir d’eux ou trois cent écoliers, qui jouent à cloche-pied, & sautent tous les uns après les autres : l’un en tombant, entraîne celui qui marche devant lui. Il en arrive de même aux pélerins de Lorette, qui se disputent à qui cotoyera le plus près la muraille du temple ; ensorte que les uns allant du même côté par où les autres viennent, il arrive très-souvent que la dévotion ne se termine pas dans quelques gourmades & coups de poing.

Tu me demanderas, mon cher Monceca, dans quel tems, & comment, je pense que cet édifice a été construit ? Il ne me sera pas aisé de te donner sur cela des éclaircissemens bien précis. Tout ce que je puis te dire de plus certain, c’est que ce prétendu miracle étant arrivé sous le pontificat d’un nommé Boniface, homme rusé, fin, souple, délié, capable de l’exécution des plus grands desseins, & avare excessivement ; il y a apparence que dans une nuit plusieurs ouvriers peuvent avoir bâti cet édifice, qu’on dit avoir été apporté de Nazareth, & qui n’est qu’une seule chambre très-petite, & peu élevée. On croiroit cela d’autant plus aisément qu’il n’y avoit alors aucune habitation à plus d’une lieue de l’endroit où se trouve actuellement le temple de Lorette.

Dans le tems où l’on débita l’histoire de l’arrivée subite de cette maison, les nazaréens étoient plongés dans une si grande ignorance, & la superstition les offusquoit si fort, qu’ils auroient cru aveuglément des choses bien plus contraires à la raison. Mais je doute qu’actuellement un pareil miracle fît fortune ; ou du moins ne trouveroit-il guère de partisans qu’en Italie.

En voilà assez sur Lorette, mon cher Monceca ; je viens à Naples, où j’ai déja vû bien des beautés depuis que j’y suis arrivé. Cette ville a été si souvent ravagée, que la plûpart de ses antiquités ont été détruites, ou endommagées. On voit pourtant encore les restes d’un amphithéâtre, & deux ou trois frontispices d’anciens temples, qu’on a fait servir à l’embellissement des nouveaux qu’on a bâtis sur le fondemens & les ruines des autres.

Naples est une des plus grandes & des plus belles villes de l’Europe : elle semble même avoir un avantage sur Rome, Londres, Paris & Venise. Elle est généralement & réguliérement belle. Ces autres villes ont, à la vérité, plusieurs beaux hôtels, mais ils sont entre-mêlés de maisons basses, ou mal bâties & désagréables à la vûe.

Les Napolitains ont la réputation d’être le peuple le plus mauvais & le plus scélérat de l’Europe. Il a été un tems ou l’on faisoit marché dans ce pays à deux écus pour la vie d’un homme. Il y avoit plus de trois mille bandits dans le royaume, qui avoient la hardiesse de se défendre contre les troupes réglées. On a eu une peine infinie à exterminer cette race. Enfin les Espagnols, & après eux les Allemands, ont purgé presqu’entiérement cet état de tous ces misérables. Ils en ont fait mourir une grande quantité, & ont si fort épouvanté les autres, qu’ils les ont forcés à se contraindre & à changer leur genre de vie.

Les Napolitains aimoient beaucoup autrefois les Espagnols, ils abhorroient les François, & haïssoient les Allemands. Il semble que leur façon de penser soit changée en partie. Depuis cette dernière guerre, ils en ont donné plusieurs marques ; & quant à présent, je crois qu’on peut dire qu’ils abhorrent toujours les François, aiment les Allemands, & haïssent les Espagnols. C’est assez-là le goût de toute l’Italie ; & je ne puis comprendre ce qui a acquis aux Allemands l’amitié de ce pays.

Je conçois comment un officier Allemand est plus aimé d’un Italien qu’un officier François. Ce premier se contente de boire le vin de son hôte, de s’emparer du meilleur appartement qu’il y ait dans la maison, sans beaucoup de cérémonie. Le François, au contraire, fait mille courbettes, couche au grenier, s’il le faut, mange le peu d’argent qu’il a en festins & en présens ; mais il cajole les femmes : & c’est-là un crime capital parmi les Italiens. Ils n’ont point le même sujet de haine contre les Espagnols. Leurs humeurs même sympatisent assez ensemble, bigots, également soumis aux moines, serviteurs zélés du saint office, il est surprenant qu’ils aiment mieux la sévérité des Allemands, qui les tient dans une très-grande contrainte.

S’il est peu de peuples en Italie aussi mauvais que celui de Naples, il en est peu qui soit aussi ignorant & aussi hébété. Il semble ne faire usage de sa raison que pour assaisonner le crime. Dès qu’il ne s’agit pas de faire une mauvaise action, à peine a-t-il quelque notion au-dessus de la bête. Cette ignorance crasse regne parmi les gens d’un rang distingués, & il est surprenant de voir combien ils sont bornés. Leur connoissance ne s’étend qu’au nombre de temples qu’il y a dans Naples. Ils sçavent aussi les jours où l’on doit solemniser la fête de quelque saint, les rues où passent les processions, les caffés où l’on s’assemble : voilà toute leur science. J’entendis l’autre jour dans un de ces caffés, un noble Napolitain, qui fit une demande à un François qui pourra te faire juger de l’étendue des connoissances de ses égaux. Il demanda fort sérieusement, si le port de Paris étoit aussi beau que celui de Naples, & si les vaisseaux du roi s’y tenoient ? Je veux croire que tous les autres nobles ne sont point aussi sots ; mais, en général, rien n’est si ignorant qu’un noble Napolitain.

La plûpart des grands du pays font leur séjour ordinaire à Rome : ils viennent passer toutes les années un certain tems à Naples ; après quoi ils s’en retournent. Ils ont raison de trouver le séjour de Rome beaucoup plus gracieux que celui de cette ville : il n’y a aucune comparaison de l’un à l’autre.

Les temples sont à Naples d’une magnificence au-delà de toute expression. Ce n’est que marbre, porphire, or, argent, bronze, peintures magnifiques : & ceux de Rome, si l’on en excepte celui de saint Pierre, ne l’emportent pas sur ceux de cette ville.

Un des principaux a été bâti, à ce que disent les nazaréens, à l’occasion d’un grand miracle : car à Naples, ainsi que dans le reste de l’Italie, il ne se fait presque rien où les saints ne prennent un notable intérêt. Ils racontent que le diable, sous la figure d’un pourceau, se promenoit tous les jours régulièrement dans le lieu où ce temple est bâti, & qu’il causoit une si grande frayeur aux habitans, que la ville se fût insensiblement dépeuplée par leur fuite. Le diable pourceau faisoit un tapage étonnant. Il ne s’amusoit point à fouiller dans la terre avec son grouin ; mais lorsqu’il attrapoit quelqu’un, sur-tout ceux qui n’avoient pas soin de faire l’aumône aux pauvres religieux mendians, il les maltraitoit, & les réduisoit dans un état très-dangereux pour leur vie. Un nommé Pomponius qui se trouvoit pour lors pontife à Naples, consulta une sainte, à laquelle il avoit beaucoup de dévotion. Elle lui ordonna de bâtir un temple dans l’endroit où ce pourceau prenoit sa récréation. Dès qu’on eut posé la première pierre, qui devoit servir au fondement de cet édifice, le diable disparut pour toujours. Le pontife fit faire un pourceau de bronze, qu’on garde dans la sacristie de ce temple, pour conserver la mémoire d’un miracle aussi éclatant.

Il y a plusieurs choses aussi surprenantes dans cette ville. Dans un monastère de moine, on voit une figure, par laquelle le peintre a voulu représenter la divinité, qui eût une fort longue conversation avec un certain Thomas d’Aquin. Mais tous ces prodiges sont des bagatelles, eu égard a celui qui arrive ici toutes les années dans le temple principal, qu’on appelle cathédrale. Le sang d’un nommé Janvier, enfermé dans une bouteille, bouillonne toutes les fois qu’on l’approche de la châsse où est son corps. Lorsque ce miracle tarde à se faire, & qu’il faut présenter plusieurs fois la bouteille auprès de la châsse, le peuple se figure qu’il est menacé des plus grands dangers. S’il alloit prendre fantaisie, par hazard, à Janvier de ne point faire bouillonner son sang, il y auroit peut-être quelque étrange révolution dans la ville. Il est vrai que les vicerois de Naples ordonnent aux prêtres très-sérieusement, que le miracle ait à s’exécuter, & qu’ils répondent de la réussite.

Il y a quelques années que le bouillonnement dans la bouteille tardant trop à se faire, le peuple couroit déja comme insensé & furieux par les rues. Enfin le miracle se fit, & le calme revint. Est-il permis, mon cher Monceca, qu’il y ait des hommes assez ignorans & assez imbécilles, pour donner dans de pareilles chimères ; & des personnes assez fourbes, pour vouloir abuser ainsi de la crédulité du vulgaire ? Que diroient de nous les nazaréens si nous donnions dans de pareils égaremens ? De combien d’écrits ne serions-nous point accablés ? Quel ridicule ne nous donneroient point leurs auteurs ? Quels reproches sanglans ne nous feroientils pas ; « Imbécilles, nous diroient-ils, quel personnage faites-vous jouer à la divinité ? A-t-elle besoin de se manifester par de semblables mommeries ? Levez les yeux au ciel. Contemplez le soleil s’avancer à pas de géant dans sa course, & la recommencer dès qu’il l’a finie. Voilà des marques dignes de la grandeur du tout-puissant. Avez-vous oublié qu’il vous a défendu par sa loi de vous tailler aucune figure des choses qui sont aux cieux, sur la terre & dans les eaux ? Brisez donc votre phiole, & détrompez-vous sur le pouvoir que vous croyez avoir de faire bouillonner ce sang. Souvenez-vous que le dieu de vos peres punissoit même les enfans du crime de leurs parens. » C’est ainsi que nous parleroient les nazaréens. Mais dès que ce sont eux qui font une chose, elle est toujours vertueuse & louable. L’infaillibilité est leur partage, & l’erreur & la confusion sont les nôtres.


Porte-toi bien, mon cher Monceca, & donne-moi de tes chères nouvelles.

De Naples, ce…


Fin du second volume. (b)
  1. Aeneae Sylvii, feu Pii II. Oper. page 149.
  2. Postremo quid in hâc mirabile tanto pone est re, Si genus humanum, cui vox & linguavigeret, Pro vario sensu varias res voce notaret, Cum pecudes mutae, cum denique saecla ferarum Dissimiles soleant voces, variasque ciere, Cum metus, aut dolor est, & cum jam gaudia gliscunt Quippe etenim id licet è rebus cognoscere apertis, Irritata canum cum primùm magna Molossum, Mollia ricta premunt duros nudantia dentes ; Longè alio sonitu rabie destricta minantur : Et cum jam latrant, & vocibus omnia complent ; At catulos blandè cum linguâ lambere tentant, Aut ubi eos lactant pedibus morsuque petentes, Suspensis teneros imitantur dentibus haustus ; Longè alio pacto gannitu vocis adulant : Et cum deserti baubantur in oedibus, aut cum Plorantes fugiunt sumisso corpore plagas. Lucret. de Rerum Nat., lib. 5. vers. 1058. « Ce n’est point une chose bien étonnante, dit Lucrèce, que les hommes aient donné des noms différens à des choses distinctes. Ayant leurs organes disposés à parler, puisque les animaux, sans avoir l’usage de la parole, ont des moyens pour s’exprimer très-distinctement, & de témoigner de leur joie ou leur tristesse. L’expérience démontre cette vérité. Ne voit-on pas, que, lorsque les chiens d’Epire sont irrités, ils haussent leurs babines pour faire craindre la force des dents qu’ils montrent. Leurs cris menaçans sont bien différens de leurs simples aboyemens. Et quand ils caressent leurs petits avec la langue & qu’ils feignent de les mordre & de les attaquer, leur ton est bien différent de celui dont ils se servent dans les cris affreux qu’ils jettent lorsqu’ils sont renfermés dans une chambre ou qu’ils ont reçu quelque blessure. »
  3. « Les bœufs qui servoient aux jardins royaux de Suze pour les arroser & tourner certaines grandes roues à puiser de l’eau auxquelles il y a des baquets attachés (comme il se voit en Languedoc), on leur avoit ordonné d’en tirer jusqu’à cent tours chacun. Ils étoient si accoutumés à ce nombre, qu’il étoit impossible, par aucune force, de leur en faire tirer un tour davantage ; & ayant fait leur tâche, ils s’arrêtoient tout court. Nous sommes en l’adolescence avant que nous sçachions compter jusqu’à cent, & venons de découvrir des nations qui n’ont aucune connoissance des nombres. » Essais de Montagne, liv. II. chap. XII. pag. 151.
  4. Cum autem sit, (loquitur de animâ) habeat necesse est aliquid per quod est : si habet aliquid per quod est, hoc erit corpus ejus. Omne quod est corpus est sui generis : nihil est incorporale, nisi quod non est. Tertullian. de Carne Christi, cap. XI.v
  5. Cet argument n’eût pas embarrassé Tertullien ; car, quoiqu’il crût Dieu un esprit, il entendoit par esprit une nature corporelle, mais extrêmement déliée. Qui peut nier, dit-il, que Dieu ne soit corps, bien que Dieu soit esprit ? Tout esprit est corps, & a sa figure qui lui est propre. « Quis enim negabit, Deum esse corpus, etsi Deus spiritus est ? Spiritus etiam corpus sui generis, in suâ effigie. » Tertull. advers. Prax. cap. VII. Tous les anciens philosophes, si l’on en excepte Platon, qui, cependant a bien eu encore des idées fausses de la nature de Dieu, ont cru qu’il étoit composé d’une matière subtile. C’est ce qu’ils ont entendu par le terme Esprit. Plusieurs peres de l’église ont donné dans la même erreur. Les lecteurs pourront voir la preuve de cette vérité dans les Mémoires secrets de la république des lettres. Lettre V.
  6. C’étoit le sentiment de plusieurs philosophes anciens, entre autres des Stoïciens. Virgile a parfaitement décrit le systême de l’ame du monde. Principio coelum & terras, camposque liquentes, Lucemtemque globum lunae, Titaniaque astra, Spiritus intus alit ; totamque infusa per artus Mens agitat molem, & magno se corpore miscet. Inde hominum pecudumque genus, vitaeque volantum, Et quae marmoreo fert monstra sub aequore Pontus. Igneus est ollis vigor, & coelestis origo Seminibus : quantum non noxia corpora tardant, Terrenique hebetant artus moribundaque membra. Hinc metuunt cupiuntque, dolent, godentque & neque auras Respiciunt clausae tenebris & carcere caeco. Virgil. Aeneïd. libr. VI.. vers. 72-1 & seqq. C’est-à-dire, « le ciel, la terre, la mer, la lune, le soleil, les astres, ont eu dès le commencement un esprit répandu au-dedans d’eux, qui les conserve, les entretient & les vivifie. Cette ame diffuse dans toutes les parties de l’univers, & le fait mouvoir. C’est de-là que viennent les hommes, les bêtes, les oiseaux & les monstres que la mer produit. Tous ces êtres différens ont eux-mêmes un feu d’essence divine, qui les anime à proportion que leurs corps pesans le permettent, & qu’ils ne sont point accablés par leur matière terrestre & sujette à la corruption. C’est la cause de leur joie, de leurs desirs, de leurs craintes : ils sont sujets à toutes les passions, parce qu’ils sont enfermés dans les corps, comme dans une obscure prison. »
  7. La XXXI. Spinosa établit, que tout est en Dieu, & que tout est Dieu. C’est-là le même dogme que celui de l’ame du monde. Ethices propositio XV. de Deo. Quidquid est, in Deo est ; & nihil sine Deo esse, neque concipi, potest.
  8. Pierre I, czar de Moscovie.
  9. Auguste, roi de Pologne.
  10. Charles XII. roi de Suède.
  11. Crébillon le fils.
  12. La Calprenede.
  13. Le Polexandre de Gomberville, l’Ariane de des Marets, &c.
  14. Prévôt d’Exiles. Voyez la Bibliothèque des Romans.
  15. Histoire du chevalier des Essars & de la comtesse de Merci, &c.
  16. Fanférédin, & autres.
  17. M. le Marquis d’Argens.
  18. Nunc circumspiciam diligentius an forte adhuc apud me alia sint ad quae nondum respexi. Sum certus me esse rem cogitantem, nunquid ergo etiam scio quid rrequiratur ut de aliquâ eâ re sim certus ? Nempe in hac prima cognitione nihil aliud est, quàm clara quoedam & distincta perceptio ejus quod affirmo ; quoe sanè non sufficeret ad me certum de rei veritate reddendum, si posset unquam contingere ut aliquid ita clarè & distinctè perciperem falsum esset. Ac proinde jam videor pro regulâ generali posse statuere, illud omne esse verum, quod valde clarè & distinctè percipio. Descartes, Meditationes de prima philosopha, &c. Med. III. pag. 15. Edit. Amstelodam.
  19. « Le premier des attributs (de Dieu) qui semble devoir être ici considéré, consiste en ce qu’il est très-véritable, & la source de toute lumière ; de sorte qu’il n’est pas possible qu’il nous trompe, c’est-à-dire, qu’il soit directement la cause des erreurs auxquelles nous sommes sujets, que nous expérimentons en nous-mêmes. Car, encore que l’adresse à pouvoir tromper semble être une marque de subtilité d’esprit entre les hommes, néanmoins la volonté de tromper jamais ne procéde que de malice ou de crainte & de foiblesse, & par conséquent ne peut être attribué à Dieu. D’où il s’ensuit que la faculté de connoître qu’il nous a donnée, n’apperçoit aucun objet qui ne soit vrai, en ce qu’elle apperçoit, c’est-à-dire, en ce qu’elle connoît clairement & distinctement ; parce que nous aurions sujet de croire que Dieu seroit trompeur, s’il nous l’avoit donnée telle que prissions le faux pour le vrai,lorsque nous en usons bien. » Principes de la philosophie de René me Descartes, I. part. pag. 23 & 24.
  20. Les protestans.
  21. Les docteurs réformés du collège de Poissy.
  22. Je ne comprend, pas par quelle raison les théologiens catholiques d’aujourd’hui s’obstinent à vouloir damner tous ceux qu’ils regardent comme hors de l’église, lorsque plusieurs peres ont décidé en termes nets & précis, que les payens qui avoient été vertueux, avoient pû faire leur salut ; n’ayant pû avoir aucune connoissance, ou du moins qu’une très-confuse de la loi de Moyse. Or je voudrois qu’on me dît quelque raison valable, pour me persuader que la divinité veuille perdre des hommes qui n’ont jamais eu aucune notion, ou du moins qui n’en ont eu que de très-foibles du christianisme, quand elle a pardonné à ceux qui n’ont pû être instruits du judaïsme. L’église, me répondra un théologien, l’a ainsi décidé ; & nous devons nous soumettre à son jugement. Mais cette église dont on vante si fort l’infaillibilité, devoit apparemment penser d’une autre manière du tems de S. Bernard qu’elle ne fait actuellement : car ce pere, écrivant à Hugues de S. Victor, lui dit qu’il ne sçauroit croire que le commandement de Dieu prononcé à Nicodème : Nisi quis renatus fuerit ex aquâ, & spiritu sancto, non intrabit in regnum coelorum, doive être pris dans toute son étendue, & qu’il faille l’appliquer à ceux qui n’en ont eu aucune connoissance ; les juifs, les autres peuples, tous les payens vertueux avant la venue de Jésus-Christ, ayant été purgés du péché originel, & pouvant se sauver en vivant selon la loi naturelle. At verò, quis nescit, & alia, praeter baptismum, contra originale peccatum, remedia antiquis non defuisse temporibus ? Abrahae quidem, & semini ejus is, circumcisionis sacramentum in hoc ipsum traditum est. In natio nibus verò, quotquot inventi fideles sunt, adultos quidem fide & sacrificiis credimus expiatos, parvulis autem solùm profuisse, imò & fuffecisse, parentum fidem. D. Bernard Epist. LXXII, ad Magistr. Hugonem sancto Victore. S. Thomas soutient que les Gentils ont pû se sauver, quoique moins sûrement & avec plus de peine que les Juifs. Gentiles perfectius & securius salutem consequebantur sub observantiis legis, quàm sub solâ lege naturali, & ideò ad eas admittebantur ; sicut etiam nunc laïci transeunt ad Clericatum, & seculares ad religionem, quamvis absque hoc possint salvari. Thomae summa, prim. secund. quoest. 98, art. 5. Un des plus grands théologiens qui vivoit peu de tems avant le concile de Trente, a soutenu que les anciens payens, & ceux d’aujourd’hui, pouvoient être sauvés en vivant justement, lorsqu’ils étoient dans une ignorance invincible. Quicumque fuerunt, aut etiam modo sunt, ad quos non pervenerit evangelium, cum nullâ viâ humanâ consequi potuerint fidem Christi, tandiu inculpabilem illius ignorantiam habere, vel etiam habuisse sunt existimandi, quandiu caruerint doctoribus à quibus discere potuerint. Andreas Vega de praeparatione adultorum ad justificationem. Lib.VI.cap.XVIII. Il est bon de remarquer ici que les premiers peres de l’église ont parlé aussi affirmativement sur le salut des anciens payens qui ont été vertueux, que les théologiens & les peres des derniers siécles. S. Justin, martyr, dans sa seconde apologie, pag. 83. dit qu’il regarde Socrate & Héraclite, comme ayant été chrétiens, & les met en parallèle avec Abraham, Ananias, Azarias, Misaël, Elie. Je ne prête rien à ce pere, voici ses propres termes :  : Et quicumque cum ratione ac verbo vixere chi christiani sunt, quamvis athei & nullius numinis cultores habiti sunt, & quales inter Graecos fuere Socrates, Heraclitus, atque iis similes : inter barbaros autem Abraham, & Ananias & Azarias & Misaël & Elias, & alii complures. S. Clément d’Alexandrie n’est pas moins précis sur le salut des payens vertueux ; il répéte dans vingt endroits différens, qu’avant la venue du seigneur, les Grecs ont été justifiés par la philosophie. Kath éautên édikaiou potéki philosophia tous.Enênas.* Clément Alex. lib. I. Strom……
    • (Voir note en tête de la table des matières au sujet de la translittération du texte grec de l’ouvrage original).
  23. Cheremon.
  24. Plurimi auctores consenciunt, ortâ per Egyptum Tabe, quoe corpora faedaret, regem Bocchorim adito Hammonis oraculo remedium petentem, purgare regnum, & id genus hominum, ut invisum Deis alias in terras avehere jussum. Sic conquisitum collectumque vulgus, postquam vastis locis relictum sit, coeteris, per lachrimas torpentibus, Moysem unum exsulum monuisse, nequam Deorum hominum ve opem expectarent, ab utriusque deserti, sed sibimet ut duci coelesti crederent, primo cujus auxilio credentes praesentes miserias pepulissent. Tacit. hist. lib. V. C’est-à-dire : « Les historiens s’accordent presque tous en ce point que l’Egypte étant infectée de ladrerie, le roi Bocchoris, par l’avis de l’oracle d’Ammon, les chassa de son païs comme une multitude inutile & odieuse à la divinité. Ils ajoûtent que, comme ils étoient épars par les déserts, & avoient perdu tout courage, Moïse, un de leurs chefs, leur conseilla de n’attendre aucun secours des dieux ni des hommes qui les avoient abandonnés & mais de le suivre comme un guide céleste, qui les tireroit de danger. » Je me sers de la traduction de Perrot d’Ablancourt.
  25. Ces fêtes sont communes à toutes les villes d’Italie.
  26. C’est aussi le soupé de tous les Italiens.
  27. Ceci demande une explication. Je ne regarde pas un poëte qui n’a que le talent de faire des vers, & un auteur des romans, comme des gens fort sçavans : je ne parle que des Italiens qui vivent aujourd’hui. On ne peut disconvenir qu’ils n’ont actuellement chez eux aucun philosophe ni historien distingué.
  28. Le pere Pétau, jésuite.
  29. Scaliger.
  30. Méthode pour étudier l’histoire, par l’abbé Langlet.
  31. Le pere Mersenne.
  32. Les PP. Catrou & Rouillé, jésuites.
  33. Je ne comprends point comment un pareil ouvrage a pû trouver des approbateurs. Je sçais que le nombre des sots est beaucoup plus considérable que celui des gens d’esprit. Mais en vérité, il faut être doublement sot pour vouloir perdre autant de tems qu’il en faut pour lire ce livre.
  34. Ce ne sont que festons, ce ne sont qu’astragales. Boileau, Art. poet.
  35. L’abbé de Vertot.
  36. Saint-Evremont.
  37. Pant’ ara Diogênes ephugen tade to dumenaï. Eeïdon polamêï Laïdos ou kateôn*. Omnia sanè Diogenes effugit hoec. Nuptias verò. Perfecit dextrâ ; Laïde nihil opus habens. Antholog. Epigram. 80, lib.7.
  38. Scriptum est…Democritum…Luminibus oculorum suâ sponte se privasse, quia aestimaret cogitationes commentationesque animi sui in contemplandis. Naturae rationibus vegetiores & exactiores fore, si ea vis dendi illecebris, & oculorum impedimentis liberasset.Aul. Gellius, noct. Atticar. lib. 10 cap.17.
  39. Voyez au sujet de la mort d’Aristote, ce qui en a été dit dans les Mémoires secrets de la république des lettres. Lettre 5.
  40. La Mothe le Vayer s’est efforcé de justifier les ris perpétuels de Démocrite & les pleurs d’Héraclite : mais en vérité, il n’a pû venir entièrement à bout de son dessein. Consultez cet auteur dans son Traité de la vertu des payens, tom. I p. 620 & suiv. édit. in-fol. Voyez aussi les Mémoires secrets de la république des lettres. Lettre 5.
  41. Par les écrits de Socrate, il faut entendre les choses mémorables de Socrate : ouvrage dont Xénophon est l’auteur, ou plutôt le copiste, puisqu’il ne contient que les principaux discours que Socrate avoit faits pendant sa vie. Il ne nous reste plus d’Epicure que quelques morceaux détachés, qui se sont conservés dans les écrits de plusieurs auteurs : & de tant de livres que ce philosophe avoit composés, aucun n’est parvenu jusqu’à nous.
  42. Il est bien vrai qu’un homme véritablement sage & vertueux est beaucoup plus heureux & plus tranquille qu’un criminel, dans quelque état élevé qu’il soit ; puisqu’au milieu des grandeurs il est dévoré par ses passions & par ses remords. Si les Stoïciens n’avoient dit que cela, ils auroient parlé très-sensément ; mais ils poussoient les choses à l’extrême : & Cicéron, à qui ce sentiment ne déplaisoit point, avoue pourtant que les Stoïciens faisoient de la sagesse une qualité si pure & si élevée, que personne n’y avoit jamais pû atteindre. Negant enim (loquitur de Stoïcis) quemquam virum bonum esse, nisi sapientem. Sit ità sanè ; sed eam sapientiam interpretantur, quam adhuc mortalis nemo consecutus. Cicero de amicitiâ. cap. 5.
  43. C’est ce qu’on verra avec plaisir dans les pieces intitulées : La double inconstance, & la surprise de l’amour, &c. par MARIVAUX ; Timon le misanthrope, Arlequin sauvage, &c. par DE LILLE, mort à Paris depuis quelques années, & non pas le médecin de la Haie, comme on l’a très-mal à propos avancé.
  44. Romagnesi, Lelio le fils, & autres.
  45. Crebillon.
  46. Voltaire.
  47. Racine, Bajazet, Scène I.
  48. Les bannières.
  49. Les jésuites.
  50. Les cordeliers.
  51. Lettre XXXVI.
  52. Voyez le pseaume CVII.
  53. Caraïtes : secte des juifs d’aprésent, opposée à celle des rabbinistes, c’est-à-dire, à ceux qui admettent le talmud des rabbins. Le mot de Caraï signifie un homme consommé dans l’étude de l’écriture sainte. C’est pourquoi ceux qui n’appuyent leur créance que sur la bible, s’appellent Caraïtes.
  54. Sleidan, de origine erroris, pag. 255.
  55. L’auteur du commentaire caraïte appellé d’Aaron, fils de Joseph, qui vivoit à la fin du XIII. siécle, & dont l’ouvrage se conserve en manuscrit dans la bibliothéque des peres de l’Oratoire de Paris, où il a été apporté de Constantinople, approuve tous les livres de la bible, qui sont dans le canon juif, & en compte vingt-quatre, comme font les autres.
  56. Il y a au Caire, à Constantinople, & même en Moscovie, plusieurs caraïtes. Ils ont leurs synagogues à part, & se regardent comme les seuls véritables juifs.
  57. Le grand Sanhedrin étoit le tribunal principal des juifs, dont le siége étoit à Jérusalem. Ce mot est pris du Grec Sunedrion qui signifie consessus,c’est-à-dire assemblée de gens assis.
  58. Le Talmud de Jérusalem. On l’appelle ainsi parce qu’il fut fait dans cette ville.
  59. Le Talmud de Babylone.
  60. Plato in Thimaeo dicit & in Legibus, & mundum Deum esse, & coelum, & terram, & animos, & eos quos majorum institutis accipimus. Cicero de Nat. Deorum, Lib. I. cap. XII.
  61. Narravi ei (Simpliciano) circuitus erroris vici. Ubi autem commemoravi legisse me quosdam libros Platonicorum, quos Victorinus quondam rethor urbis Romae, quem christianum defunctum esse audieram, in Latinam linguam transtulisset : gratulutis est mihi, quod non in aliorum philosophorum scripta incidissem, plena fallaciarum & deceptionum secundum elementa hujus mundi : in istis autem omnibus modis insinuari Deum, & ejus verbum_. Augustinus, Confess. Lib. VIII. Cap. II.
  62. Justin, martyr, & Clément Alexandrin.
  63. Ce fait est rapporté par Zonare, historien Grec, traduit en Latin par Jérôme Volfius, & imprimé à Basle en 1557. Voyez-en le tome III.
  64. Paul diacre, Lib. XXII. Sigebert. Genebrard. Lib. III.
  65. Canissius de Beata Virgine, Lib. II.
  66. Bataille d’Iconium, gagnée lors des croisades, Maimbourg. hist. des Croisades. Liv. V.
  67. Le Boyardo et l’Arioste.
  68. Voyez la lettre XLIV.
  69. 0n peut faire aux amis de notre siécle les reproches que Cicéron faisoit aux Epicuriens. « Quelques-uns des Grecs, dit-il, qui ont même passé pour sages parmi eux, ont eu des sentimens fort extraordinaires, sur-tout ce que je viens de dire, car il n’y a point d’extravagance, où les subtilités de ces gens-là ne les conduisent. Les uns disent qu’il faut éviter les amitiés trop étroites, pour ne pas se charger du soin des affaires des autres ; chacun ayant assez des siennes, & rien n’étant plus importun que d’entrer trop avant dans celles d’autrui : & que les amitiés les plus commodes sont celles dont les rênes, pour ainsi dire, sont plus lâches, & qu’on peut allonger & accourcir comme on veut, puisque, pour vivre heureux, le secret est de se tenir exempt de toutes sortes de soins ; ce qui n’est pas possible, lorsqu’on est occupé des affaires des autres, & qu’on est toujours pour eux comme dans les douleurs de l’enfantement. » Nam quibusdam, quos audio sapientes habitos in Graeciâ, placuisse opinor mirabilia quoedam. Sed nihil est quod illi non persequantur suis argutiis : partim fugiendas esse nimias amicitias, ne necesse sit unum sollicitum esse pro pluribus : satis superque esse suarum cuique rerum : alienis nimis implicari molestum esse, quàm laxissimas habenas habere amicitiae, quas vel adducas cum velis, vel remittas. Caput enim esse ad beate vivendum securitatem, quâ frui non possit animus, si tanquam parturiat unus pro pluribus. Cicero de amicitiâ, Cap. XIII.
  70. Cette église n’est point encore achevée : on y travaille, & ce sera un des beaux morceaux qu’il y ait en Italie.
  71. Il y en a un de Carlo Maratti, un autre du Trevisani, & un troisiéme du fameux Solimène. C’est celui-ci qui représente la réception de ce Philippe dans le ciel.
  72. C’est le pape Pie II. Parmi ses sentences & ses proverbes on trouve : Sacerdotibus magnâ ratione sublatas nuptias, majori restituendas videri. Platina in Vitis Summ.Pontif. Rom. Edit. Venet. ap. Guill. de Fontaneto 1518. in-folio, folio 155 verso. Con ran ragione le nozze sono state tolte á sacerdoti, con maggiore se gli doveriano restituire. Hist. di Platina, pag. 399. d’Ediz di Venezia, appresso Giacomo Leoncino 1572. in-folio. On a défendu le mariage aux prêtres, par de grandes raisons ; mais par de bien plus grandes, on devroit le leur permettre. Histoire de Platine, sous_ Pie II. C’est un pape,& un pape sçavant qui parle. On a voulu constater la fidélité de ce passage.
  73. Lanceta.
  74. Vix tempero quin dicam Sancte Socrates, ora pro nobis. Erasmus in Colloquiis.
  75. « Par l’étude, dit un ancien, le philosophe devient plus sage ; le guerrier plus intrépide, & plus expérimenté ; le souverain apprend à gouverner avec équité ; & il n’est personne dans l’univers, en quelque rang que la fortune l’ait placé, à qui l’étude des sciences ne communique & ne donne de nouvelles perfections : « Desiderabilis eruditio litterarum, quoe naturam laudabilem eximiè reddit ornatam. Ibi prudens invenit unde sapientior fiat. Ibi bellator reperit unde animi virtute roboretur. Inde princeps accipit quemadmodum populos sub aequitate componat. Nec a1iqua in mundo potest esse fortuna, quam litterarum non augeat gloriosa notitia. Cassiodot. Vat. Libr.I. pag.3.
  76. C’est la coutume en Espagne de faire des processions la nuit & pendant la semaine sainte. Il y a beaucoup de gens qui se fouettent par pénitence dans les rues ; & lorsqu’ils arrivent sous les fenêtres de leurs maîtresses, ils y font station, & s’y donnent une centaine de coups de discipline à son honneur & gloire.
  77. Mezerai.
  78. Mezerai. abrégé chronol. Année 1589.
  79. Dans l’histoire d’Angleterre.
  80. Personne n’a mieux justifié Julien, contre les calomnies des peres que la Mothe-le-Vayer. Ne sçait-on pas, dit-il dans un endroit de l’éloge de ce prince, que ce grand applaudissement avec lequel… Jovien fut reçu de toute la milice, lorsqu’il fut proclamé empereur, ne procéda que de la ressemblance de son nom à celui de Julien, qui ne différoit que d’une lettre ? Or, il est certain qu’une bonne partie de cette milice étoit chrétienne ; ce qui témoigne assez l’élection qu’elle fit d’un prince de notre religion. D’où pouvoit donc partir un si grand témoignage d’affection à la mémoire d’un idolâtre, persécuteur des fidèles, si nous ne l’attribuons aux vertus éclatantes & vraiment impériales, qui ne laissoient pas de le faire aimer & de le rendre recommandable ? La Mothe-le-Vayer, de la vertu des payens, dans ses œuvres, tom. I, p. 696 de l’édition in-folio.
  81. Deo ignoto.
  82. Les jésuites.
  83. Histoire du concile de Trente, par Frà Paola, &c.
  84. Voyez les Centum Gravamina, apud Wolfium, lectionum memorabil. Vol. II, p. 223
  85. O bios brakhus, ê de technê makrê ; o de kaïros oksus, ê de peïra sphalbê, ê de krisis khale(p)ê. Deï de ou monon eauton marekheïn ta deonta to eonta, alla kaï ton noseonta, kaï ouk paneontas, kaï ta eksôtha.* Vita brevis, ars verò longa : occasio praeceps, experimentum periculosum, judicium difficile. Oportet autem non solum seipsum praestare ut faciat ea quae conveniunt, sed & aegrum & assidentes, & externa. Hippocrat. Aphoris. I.
  86. Les médecins de Paris, après un long débat, obtinrent un arrêt, qui défendoit aux apothicaires de pouvoir se charger de la conduite des malades & leur ordonnoit de porter leurs remèdes eux-mêmes. Regnard a plaisanté sur ce différend des médecins & des apoticaires, dans sa comédie du Légataire. Il y fait dire à M. Clistorel : Ils vouloient obliger tous nos apothicaires A faire & mettre en place eux-mêmes leurs clystères ; Et que tous nos garçons ne fussent qu’assistans. Ma foi ! ces médecins sont de vilaines gens ! Il m’auroit fait beau voir, avec que des lunettes, Faire, en jeune apprentif, ces fonctions secrettes !
  87. Dom Quichotte.
  88. Crébillon, dans Radamiste & Zénobie.
  89. Crébillon, dans Sémiramis.
  90. Eris dux in bello ; & reddes nobis justitiam.
  91. Histoire de la Chine, tom. II. pag. 223.
  92. La même, pag. 224.
  93. Les jésuites & les capucins.
  94. Les nouvelles ecclésiastiques.
  95. Les réformés.
  96. Speluncam Dido dux & Trojanus eusdem.
  97. Joan-Christianus Frommam, de fascinatione, lib. III. part. IX. cap. 4. num. 15. p. 949.
  98. Essai sur l’homme, par M. Pope.
  99. Le cardinal Alexandrin.
  100. Qui fut depuis Henri IV, roi de France.
  101. Ajoûta sa sainteté, que lorsque la nouvelle de la S. Bartelemi vint à Rome, ledit cardinal Alexandrin dit : Loué soit Dieu ! le roi de France m’a tenu sa promesse ! Disoit sa sainteté sçavoir tout ceci, pour ce qu’elle étoit lors auditeur dudit cardinal, & fut avec lui en tout le voyage. Lettre du cardinal d’Ossat, datée de Rome du 22 Sept. 1599.
  102. Vie du pape Pie V. par Girolamo Catena, écrite en Italien, & imprimée à Rome, par Alefs Gordano, en 1588. Catena dit que Charles IX fit graver sur la bague cette devise : Nec pietas possit mea sanguine solvi.
  103. Il y a dans l’original, Neptune.
  104. Crébillon, dans Idomenée.
  105. Le même dans Radamiste.
  106. Genu flexo supplex, & composito vultu, veniam se contra Parisienses admissorum petere professus est, interpositâque aliquà morâ, quasi seriò rem gereret, postquam à cardinali benedictionem accepit, antequam surgeret, etiam futurorum gratiam sibi fieri petiit ; nam decrevisse contra Parisienses acriùs quàm antea bellum gerere : quibus dictis, cum risu se à cardinalis gratiam factam revocantis conspectu subduxit. Thuanus, tom. IV. Page 154.
  107. Racine dans Athalie : Hélas ! Ils ont des rois égaré le plus sage !
  108. Caffé des prétendus beaux-esprits, à la descente du Pont-neuf.
  109. Voilà bien l’homme se livrant sans mesure à ses transports fougueux, & ne gardant plus aucun ménagement avec personne, dès qu’il a eu la foiblesse ou la sottise de se livrer indiscrettement à des gens de mauvais caractère, & d’éprouver les effets de leur mauvaise foi ! Il me semble voir le bonhomme 0rgon de Molière, passant impérieusement de la folle confiance pour Tartuffe, à un excès encore plus condamnable, s’écrier de tout son courage : C’en est fait, je renonce à tous les gens de bien, J’en aurai désormais une horreur effroyable, Et m’en vais devenir pour eux pire qu’un diable : & s’attirer par-là cette mortifiante & judicieuse leçon, Hé bien, ne voilà pas de vos emportemens ! Vous ne gardez en rien les doux tempéramens. Dans la droite raison jamais n’entre la vôtre. Et toujours d’un excès vous vous jettez dans l’autre. Molière, Tartuffe, acte V.,scène I.
  110. Quid rides ? Mutato nomine de te fabula narrature. Horat. Sat. Tu ris ? Changes le nom, la fable est ton histoire. Boileau, Sat.
  111. Mallebranche, recherche de la vérité, part. II, chap. IV, pag. 200.
  112. Il faut convenir qu’il y a de grands défauts dans les poëmes d’Homère, mais il faut être bien ignorant ou bien pour n’en pas sentir toutes les beautés ravissantes. Il est tel morceau de l’Iliade, que j’aimerois mieux avoir fait que tous les ouvrages de la Motte, & j’ose dire, (si l’on en excepte Fontenelle,) que tous ceux des membres de l’académie Françoise. Je m’explique, j’entens l’académie Françoise telle qu’elle existoit en l’année 1737.