Lettres philosophiques adressées à une dame - I

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Lettres philosophiques adressées à une dame
LETTRE PREMIÈRE
1830





Adveniat regnum tuum


« Madame,


« C’est votre candeur, c’est votre franchise que j’aime que j’estime le plus en vous. Jugez si votre lettre a dû me surprendre. Ce sont ces qualités aimables qui me charmèrent en vous lorsque je fis votre connaissance, et qui m’induisirent à vous parler de religion. Tout, autour de vous, était fait pour m’imposer silence. Jugez donc, encore une fois, quel a dû être mon étonnement en recevant votre lettre. Voilà tout ce que j’ai à vous dire, madame, au sujet de l’opinion que vous présumez que j’ai de votre caractère. N’en parlons plus, et arrivons de suite à la partie sérieuse de votre lettre.

« Et d’abord, d’où vient ce trouble dans vos idées, qui vous agite tant, qui vous fatigue, dites-vous, au point d’altérer votre santé ? Ce serait donc là le triste résultat de nos entretiens. Au lieu du calme et de la paix que le sentiment nouveau réveillé en votre cœur avait dû vous procurer, ce sont des angoisses, des scrupules, presque des remords qu’il a causés. Cependant, dois-je m’en étonner ? C’est l’effet naturel de ce funeste état de choses qui envahit chez nous tous les cœurs et tous les esprits. Vous n’avez fait que céder à l’action des forces qui remuent tout ici, depuis les sommités les plus élevées de la société jusqu’à l’esclave qui n’existe que pour le plaisir de son maître.

« Comment, d’ailleurs, y auriez-vous résisté ? Les qualités qui vous distinguent de la foule doivent vous rendre encore plus accessible aux mauvaises influences de l’air que vous respirez, Le peu de choses qu’il m’a été permis de vous dire, pouvait-il fixer vos idées, au milieu de tout ce qui vous environne ? Pouvais-je purifier l’atmosphère que nous habitons ? J’ai dû prévoir la conséquence, je la prévoyais en effet. De là ces fréquentes réticences, si peu faites pour porter la conviction dans votre âme, et qui devaient naturellement vous égarer. Aussi, si je n’étais persuadé que, quelques peines que le sentiment religieux imparfaitement réveillé dans un cœur puisse lui causer, cela vaut encore mieux qu’un complet assoupissement, je n’aurais eu. qu’à me repentir de mon zèle. Mais ces nuages qui obscurcissent aujourd’hui votre ciel se dissiperont un jour, je l’es père, en rosée salutaire qui fécondera le germe jeté dans votre cœur, et l’effet que quelques paroles sans valeur ont produit sur vous m’est un sûr garant de plus grands effets que le travail de votre propre intelligence produira certainement par la suite. Abandonnez-vous sans crainte, Madame, aux émotions que les idées religieuses vous susciteront ; de cette source pure, il ne saurait provenir que des sentiments purs.

« Pour ce qui regarde les choses extérieures, qu’il vous suffise de savoir aujourd’hui que la doctrine qui se fonde sur le principe suprême de l’unité, et de la transmission directe de la vérité dans une succession non interrompue de ses ministres, ne peut être que la plus conforme au véritable esprit de la religion, car il est tout entier dans l’idée de la fusion de tout ce qu’il y a au monde de forces morales en une seule pensée, en un seul sentiment, et dans l’établissement progressif d’un système social, ou Église, qui doit faire régner la vérité parmi les hommes. Toute autre doctrine, par le seul fait de sa séparation de la doctrine primitive, repousse au loin d’elle l’effet de cette sublime invocation du Sauveur : Mon Père, je te prie qu’ils soient un comme nous sommes un, et ne veut pas du règne de Dieu sur la terre. Mais il ne suit pas de là que vous soyez tenue à manifester cette vérité à la face de la terre : ce n’est point certainement là votre vocation. Le principe même d’où dérive cette vérité vous fait au contraire un devoir, vu votre position dans le monde, à n’y voir qu’un flambeau intérieur de votre croyance, et rien de plus. Je me crois heureux d’avoir contribué à tourner vos idées vers la religion ; mais je me croirais bien malheureux, Madame, si, en même temps, j’avais causé à votre conscience des embarras qui ne pourraient à la longue que refroidir votre foi.

« Je crois vous avoir dit un jour que le meilleur moyen de conserver le sentiment religieux, c’est de se conformer à tous les usages prescrits par l’Église. Cet exercice de soumission qui renferme plus de choses que l’on ne s’imagine, et que les plus grands esprits se sont imposé avec réflexion et connaissance, est un véritable culte que l’on rend à Dieu. Rien ne fortifie autant l’esprit dans ses croyances que la pratique rigoureuse de toutes les obligations qui s’y rapportent. D’ailleurs, la plupart des rites de la religion chrétienne, émanés de la plus haute raison, sont d’une efficacité réelle pour quiconque sait se pénétrer des vérités qu’ils expriment. Il n’y a qu’une seule exception à cette règle, parfaitement générale d’ailleurs, c’est lorsque l’on trouve en soi des croyances d’un ordre supérieur, qui élèvent l’âme à la source même d’où découlent toutes nos certitudes, et qui pourtant ne contredisent pas les croyances populaires, qui les appuient au contraire ; alors, et seulement alors, il est permis de négliger les observances extérieures, afin de pouvoir d’autant mieux se livrer à des travaux plus importants. Mais malheur à celui qui prendrait les illusions de sa vanité, les déceptions de sa raison, pour des lumières extraordinaires qui l’affranchissent de la loi générale ! Pour vous, Madame, que pouvez-vous faire de mieux que de vous revêtir de cette robe d’humilité qui sied si bien à votre sexe ? C’est, croyez-moi, ce qui peut le mieux calmer vos esprits agités et verser de la douceur dans votre existence.

« Et y a-t-il, je vous prie, même en parlant selon les idées du monde, une manière d’être plus naturelle, pour une femme dont l’esprit cultivé sait trouver du charme dans l’étude et dans les émotions graves de la méditation, que celle d’une vie un peu sérieuse, livrée en grande partie à la pensée et à la pratique de la religion ? Dans vos lectures, dites-vous, rien ne parle autant à votre imagination que les peintures de ces existences tranquilles et sereines dont la vue, comme celle d’une belle campagne au déclin du jour, repose l’âme et nous tire pour un instant d’une réalité douloureuse ou insipide. Eh bien, ce ne sont point là des peintures fantastiques ; il ne tient qu’à vous de réaliser une de ces fictions charmantes ; rien ne vous manque pour cela. Vous voyez que ce n’est point une morale très austère que je prêche ; c’est dans vos goûts, dans les rêves les plus agréables de votre imagination, que je vais chercher ce qui peut donner la paix à votre âme.

« Il y a dans la vie un certain détail qui ne se rapporte pas à l’être physique, mais qui regarde l’être intelligent : il ne faut pas le négliger ; il y a un régime pour l’âme, comme il y a un régime pour le corps : il faut savoir s’y soumettre. C’est là un vieil adage, je le sais ; mais je crois que, dans notre pays, bien souvent encore il a tout le mérite de la nouveauté. C’est une des choses les plus déplorables de notre singulière civilisation, que les vérités les plus triviales ailleurs, et même chez les peuples bien moins avancés que nous sous certains rapports, nous sommes encore à les découvrir. C’est que nous n’avons jamais marché avec les autres peuples ; nous n’appartenons à aucune des grandes familles du genre humain ; nous ne sommes ni de l’Occident ni de l’Orient, et nous n’avons les traditions ni de l’un ni de l’autre. Placés comme en dehors des temps, l’éducation universelle du genre humain ne nous a pas atteints.

« Cette admirable liaison des idées humaines dans la succession des âges, cette histoire de l’esprit humain, qui l’ont conduit à l’état où il est aujourd’hui dans le reste du monde, n’ont eu aucun effet sur nous. Ce qui ailleurs constitue depuis longtemps l’élément même de la société et de la vie n’est encore pour nous que théorie et spéculation. Et par exemple, il faut bien vous le dire, Madame, vous qui êtes si heureusement organisée pour recueillir tout ce qu’il y a au monde de bon et de vrai, vous qui êtes faite pour ne rien ignorer de ce qui procure les plus douces et les plus pures jouissances de l’âme, où en êtes-vous, je vous prie, avec tous ces avantages ? A chercher encore, non ce qui doit remplir la vie, mais la journée. Les choses mêmes qui font ailleurs ce cadre nécessaire de la vie, où tous les événements de la journée se rangent si naturellement, condition aussi indispensable d’une saine existence morale que le bon air l’est d’une saine existence physique, vous manquent complètement. Vous comprenez qu’il ne s’agit encore là ni de principes moraux ni de maximes philosophiques, mais tout simplement d’une vie bien ordonnée, de ces habitudes, de ces routines de l’intelligence, qui donnent de l’aisance à l’esprit, qui impriment un mouvement régulier à l’âme.

« Regardez autour de vous. Tout le monde n’a-t-il pas un pied en l’air ? On dirait tout le monde en voyage. Point de sphère d’existence déterminée pour personne, point de bonnes habitudes pour rien, point de règle pour aucune chose. Point même de foyer domestique ; rien qui attache, rien qui réveille vos sympathies, vos affections ; rien qui dure, rien qui reste : tout s’en va, tout s’écoule sans laisser de trace ni au dehors ni en vous. Dans nos maisons, nous avons l’air de camper ; dans nos familles, nous avons l’air d’étrangers ; dans nos villes, nous, avons l’air de nomades, plus nomades que ceux qui paissent dans nos steppes, car ils sont plus attachés à leurs déserts que nous à nos cités. Et n’allez pas vous imaginer qu’il ne s’agit là que d’une chose sans importance. Pauvres âmes que nous sommes ! N’ajoutons pas à nos autres misères celle de nous méconnaître ; n’aspirons pas à la vie des pures intelligences ; apprenons à vivre raisonnablement dans notre réalité donnée. Mais d’abord, parlons encore un peu de notre pays ; nous ne sortirons pas de notre sujet. Sans ce préambule, vous ne pourriez pas entendre ce que j’ai à vous dire.

« Il est un temps, pour tous les peuples, d’agitation violente, d’inquiétude passionnée, d’activité sans motif réfléchi. Les hommes pour lors sont errants dans le monde, de corps et d’esprit. C’est l’âge des grandes passions, des grandes émotions, des grandes entreprises des peuples. Les peuples alors se remuent avec véhémence, sans sujet apparent, mais non sans fruit pour les postérités à venir. Toutes les sociétés ont passé par ces périodes. Elles leur fournissent leurs réminiscences les plus vives, leur merveilleux, leur poésie, toutes leurs idées les plus fortes et les plus fécondes. Ce sont les bases nécessaires des sociétés. Autrement, elles n’auraient rien dans leur mémoire à quoi s’attacher, à quoi s’affectionner ; elles ne tiendraient qu’à la poussière de leur sol. Cette époque intéressante dans l’histoire des peuples, c’est l’adolescence des peuples ; c’est le moment où leurs facultés se développent le plus puissamment, dont la mémoire fait la jouissance et la leçon de leur âge mûr. Nous autres, nous n’avons rien de tel. Une brutale barbarie d’abord, ensuite une superstition grossière, puis une domination étrangère, féroce, avilissante, dont le pouvoir national a plus tard hérité l’esprit, voilà la triste histoire de notre jeunesse. Cet âge d’activité exubérante, du jeu exalté des forces morales des peuples, rien de semblable chez nous. L’époque de notre vie sociale qui répond à ce moment a été remplie par une existence terne et, sombre, sans vigueur, sans énergie, que rien n’animait que le forfait, que rien n’adoucissait que la servitude Point de souvenirs charmants, point d’images gracieuses dans la mémoire, point de puissantes instructions dans la tradition nationale. Parcourez de l’œil tous les siècles que nous avons traversés, tout le sol que nous couvrons, vous ne trouverez pas un souvenir attachant, pas un monument vénérable, qui vous parle des temps passés avec puissance, qui vous les retrace d’une manière vivante et pittoresque. Nous ne vivons que dans le présent le plus étroit, sans passé et sans avenir, au milieu d’un calme plat. Et si nous nous agitons parfois, ce n’est ni dans l’espérance ni dans le désir de quelque bien commun, mais dans la frivolité puérile de l’enfant qui se dresse et tend les mains au hochet que lui montre sa nourrice.

« Le véritable développement de l’être humain dans la société n’a pas commencé pour un peuple tant que la vie n’est pas devenue plus réglée, plus facile, plus douce qu’au milieu des incertitudes du premier âge. Tant que les sociétés se balancent encore sans convictions et sans règles, même pour les choses journalières, et que la vie n’est point constituée, comment voulez-vous que les germes du bien y mûrissent ? C’est là encore la fermentation chaotique des choses du monde moral, semblable aux révolutions du globe qui ont, précédé l’état actuel de la planète. Nous en sommes encore là.

« Nos premières années, passées dans un abrutissement immobile, n’ont laissé aucune trace dans nos esprits, et nous n’avons rien d’individuel sur quoi asseoir notre pensée ; mais, isolés par une destinée étrange du mouvement universel de l’humanité, nous n’avons rien recueilli non plus des idées traditives du genre humain. C’est sur ces idées pourtant que se fonde la vie des peuples ; c’est de ces idées que se déroule leur avenir, et que provient leur développement moral. Si nous voulons nous donner une attitude semblable à celle des autres peuples civilisés, il faut, en quelque sorte, revenir chez nous sur toute l’éducation du genre humain. Nous avons pour cela l’histoire des peuples, et devant nous le résultat du mouvement des siècles. Sans doute cette tâche est difficile, et il n’est point peut-être donné à un homme d’épuiser ce vaste sujet ; mais, avant tout, il faut savoir de quoi il s’agit, quelle est cette éducation du genre humain, quelle est la place que nous occupons dans l’ordre général.

« Les peuples ne vivent que par les fortes impressions que les âges écoulés laissent dans leurs esprits et par le contact avec les autres peuples. De cette manière chaque individu se ressent de son rapport avec l’humanité entière.

« Qu’est-ce que la vie de l’homme, dit Cicéron, si la mémoire des faits antérieurs ne vient renouer le présent au passé ? « Nous autres, venus au monde comme des enfants illégitimes, sans héritage, sans lien avec les hommes qui nous ont précédés sur la terre, nous n’avons rien dans nos cœurs des enseignements antérieurs à notre propre existence. Il faut que chacun de nous cherche à renouer lui-même le fil rompu dans la famille. Ce qui est habitude, instinct, chez les autres peuples, il faut que nous le fassions entrer dans nos têtes à coups de marteau. Nos souvenirs ne datent pas au-delà de la journée d’hier ; nous sommes, pour ainsi dire, étrangers à nous mêmes. Nous marchons si singulièrement dans le temps qu’à mesure que nous avançons la veille nous échappe sans retour. C’est une conséquence naturelle d’une culture toute d’importation et d’imitation. Il n’y a point chez nous de développement intime, de progrès naturel ; les nouvelles idées balaient les anciennes, parce qu’elles ne viennent pas de celles-là et qu’elles nous tombent de je ne sais où. Ne prenant que des idées toutes faites, la trace ineffable qu’un mouvement d’idées progressif grave dans les esprits, et qui fait leur force, ne sillonne pas nos intelligences. Nous grandissons, mais nous ne mûrissons pas ; nous avançons, mais dans la ligne oblique, c’est-à-dire dans celle qui ne conduit pas au but. Nous sommes comme des enfants que l’on n’a pas fait réfléchir eux-mêmes ; devenus hommes, ils n’ont rien de propre ; tout leur savoir est sur la surface de leur être, toute leur âme est hors d’eux. Voilà précisément notre cas.

« Les peuples sont tout autant des êtres moraux que les individus. Les siècles font leur éducation, comme les années font celle des personnes. En quelque sorte, on peut dire que nous sommes un peuple d’exception. Nous sommes du nombre de ces nations qui ne semblent pas faire partie intégrante du genre humain mais qui n’existent que pour donner quelque grande leçon au monde. L’enseignement que nous sommes destinés à donner ne sera pas perdu assurément, mais qui sait le jour où nous nous retrouverons au milieu de l’humanité, et que de misères nous éprouverons avant que nos destinées s’accomplissent ?

Les peuples de l’Europe ont une physionomie commune, un air de famille. Malgré la division générale de ces peuples en branches latine et teutonique, en méridionaux et septentrionaux, il y a un lien commun qui les unit tous dans un même faisceau, bien visible pour quiconque a approfondi leur histoire générale. Vous savez qu’il n’y à pas longtemps encore que toute l’Europe s’appelait la Chrétienté, et que ce mot avait sa place dans le droit publie. Outre ce caractère général, chacun de ces peuples a un caractère particulier ; mais tout cela n’est que de l’histoire et de la tradition. Cela fait le patrimoine héréditaire d’idées de ces peuples. Chaque individu y jouit de son usufruit, ramasse dans la vie, sans fatigue, sans travail, ces notions éparses dans la société, et en fait son profit. Faites vous-même le parallèle et voyez ce que nous pouvons ainsi, dans le simple commerce, recueillir d’idées élémentaires pour nous en servir, tant bien que mal, à nous diriger dans la vie ? Et remarquez qu’il ne s’agit ici ni d’étude ni de lecture, de rien de littéraire ou de scientifique, mais simplement du contact des intelligences ; de ces idées qui s’emparent de l’enfant au berceau, qui l’environnent au milieu de ses jeux, que la mère lui souffle dans ses caresses ; enfin, qui, sous la forme de sentiments divers, pénètrent dans la moelle de ses os avec l’air qu’il respire, et qui ont déjà fait son être moral avant qu’il soit livré au monde et à la société. Voulez-vous savoir quelles sont ces idées ? Ce sont les idées de devoir, de Justice, de droit, d’ordre. Elles dérivent des événements mêmes qui y ont constitué la société, elles sont des éléments intégrants du monde social de ces pays.

« C’est cela, l’atmosphère de l’Occident ; c’est plus que de l’histoire, c’est plus que de la psychologie, c’est la physiologie de l’homme de l’Europe. Qu’avez-vous à mettre à la place de cela chez nous ? Je ne sais si l’on peut déduire de ce que nous venons de dire quelque chose de parfaitement absolu, et en venir de là à quelque principe rigoureux ; mais on voit bien comment cette étrange situation d’un peuple qui ne peut rallier sa pensée à aucune suite d’idées progressivement développées dans la société, et se déroulant lentement les unes des autres, qui n’a pris part au mouvement général de l’esprit humain que par une imitation aveugle, superficielle, très souvent maladroite, des autres nations, doit puissamment influer sur l’esprit de chaque individu de ce peuple.

Vous trouverez, en conséquence, qu’un certain aplomb, une certaine méthode dans l’esprit, une certaine logique nous manquent à tous. Le syllogisme de l’Occident nous est inconnu. Il y a quelque chose de plus que de la frivolité, dans nos meilleures têtes. Les meilleures idées, faute de liaison et de suite, stériles éblouissements, se paralysent dans nos cerveaux. Il est dans la nature de l’homme de se perdre quand il ne trouve pas moyen de se lier à ce qui le précède et à ce qui le suit ; toute consistance alors, toute certitude lui échappe ; le sentiment de la durée permanente ne le guidant pas, il se trouve égaré dans le monde. Il y a de ces êtres perdus dans tous les pays ; chez nous, c’est le trait général. Ce n’est point cette légèreté que l’on reprochait jadis aux Français, et qui du reste n’était qu’une manière facile de concevoir les choses, qui n’excluait ni la profondeur ni l’étendue dans l’esprit, et qui mettait infiniment de la grâce et du charme dans le commerce ; c’est l’étourderie d’une vie sans expérience et sans prévision, qui ne se rapporte à rien de plus qu’à l’existence éphémère de l’individu détaché de l’espèce ; qui ne tient ni à l’honneur ni à l’avancement d’une communauté quelconque d’idées et d’intérêts, ni même à ces hérédités, de famille et à cette foule de prescriptions et de perspectives qui composent, dans un ordre de choses fondé sur la mémoire du passé et l’appréhension de l’avenir, et la vie publique et la vie privée. Il n’y a absolument rien dans nos têtes de général ; tout y est individuel, et tout y est flottant et incomplet. Il y a même, je trouve, dans notre regard je ne sais quoi d’étrangement vague, de froid, d’incertain, qui ressemble un peu à la physionomie des peuples placés au plus bas de l’échelle sociale. En pays étranger, dans le Midi surtout, où les physionomies sont si animées et si parlantes, maintes fois, quand je comparais les visages de mes compatriotes avec ceux des indigènes, j’ai été frappé de cet air muet de nos figures. Des étrangers nous ont fait un mérite d’une sorte de témérité insouciante, que l’on remarque surtout dans les classes inférieures de la nation. Mais, ne pouvant observer que certains effets isolés du caractère national, ils n’ont pu juger de l’ensemble. Ils n’ont pas vu que le même principe qui nous rend quelquefois si audacieux fait aussi que nous sommes toujours incapables de profondeur et de persévérance ; ils n’ont pas vu que ce qui nous rend si indifférents aux hasards de la vie nous rend aussi tels à tout bien, à tout mal, à toute vérité, à tout mensonge, et que c’est là justement ce qui nous prive de tous les puissants mobiles qui poussent les hommes dans les voies du perfectionnement ; ils n’ont pas vu que c’est précisément cette audace paresseuse qui fait que, chez nous, les classes supérieures mêmes, chose bien douloureuse à dire, ne sont pas exemptes des vices qui n’appartiennent ailleurs qu’aux toutes dernières ; ils n’ont pas vu enfin que, si nous avons quelques unes des vertus des peuples jeunes et peu avancés dans la civilisation, nous n’en avons aucune de celles des peuples mûrs et jouissant d’une haute culture. Je ne prétends pas dire certainement qu’il n’y a que vices parmi nous, et que vertus parmi les peuples de l’Europe, à Dieu ne plaise ! Mais je dis que, pour juger des peuples, c’est l’esprit général qui fait leur existence qu’il faut étudier ; car c’est cet esprit seulement qui peut les porter vers un état moral plus parfait et vers un développement indéfini, et non tel ou tel trait de leur caractère.

« Les masses sont soumises à certaines forces placées aux sommités de la société. Elles ne pensent pas elles-mêmes ; il y a parmi elles un certain nombre de penseurs qui pensent pour elles, qui donnent l’impulsion à l’intelligence collective de la nation et la font marcher. Tandis que le petit nombre médite, le reste sent, et le mouvement général a lieu. Excepté pour quelques races abruties, qui n’ont conservé de la nature humaine que la figure, cela est vrai pour tous les peuples de la terre. Les peuples primitifs de l’Europe, les Celtes, les Scandinaves, les Germains, avaient leurs druides, leurs scaldes, leurs bardes, qui étaient de puissants penseurs à leur façon. Voyez ces peuples du Nord de l’Amérique, que la civilisation matérielle des États-Unis est si occupée à détruire : il y a parmi eux des hommes admirables de profondeur. Or, je vous le demande, où sont nos sages, où sont nos penseurs ? Qui est-ce qui a jamais pensé pour nous, qui est-ce qui pense aujourd’hui pour nous ? Et pourtant, situés entre les deux grandes divisions du monde, entre l’Orient et l’Occident, nous appuyant d’un coude sur la Chine et de l’autre sur l’Allemagne, nous devrions réunir en nous les deux grands principes de la nature intelligente, l’imagination et la raison, et joindre dans notre civilisation les histoires du globe entier. Ce n’est point là le rôle que la providence nous a départi. Loin de là, elle semble ne s’être nullement occupée de notre destinée. Suspendant à notre égard son action bienfaisante sur l’esprit des hommes, elle nous a livrés tout à fait à nous-mêmes ; elle n’a voulu en rien se mêler de nous, elle n’a voulu rien nous apprendre. L’expérience des temps est nulle pour nous. On dirait, à nous voir, que la loi générale de l’humanité a été révoquée pour nous. Solitaires dans le monde, nous n’avons rien donné au monde, nous n’avons rien pris au monde ; nous n’avons pas versé une seule idée dans la masse des idées humaines ; nous n’avons en rien contribué aux progrès de l’esprit humain, et tout ce qui nous est revenu de ce progrès, nous l’avons défiguré. Rien, depuis le premier instant de notre existence sociale, n’a émané de nous pour le bien commun des hommes ; pas une pensée utile n’a germé sur le sol stérile de notre patrie, pas une vérité grande ne s’est élancée du milieu de nous ; nous ne nous sommes donné la peine de rien imaginer nous-mêmes, et de tout ce que les autres ont imaginé nous n’avons emprunté que des apparences trompeuses et le luxe inutile.

« Chose singulière ! Même dans le monde de la science, qui embrasse tout, notre histoire ne se rattache à rien, n’explique rien, ne démontre rien. Si les hordes barbares qui bouleversèrent le monde n’avaient traversé le pays que nous habitons avant de se précipiter sur l’Occident, à peine aurions-nous fourni un chapitre à l’histoire universelle. Pour nous faire remarquer, il nous a fallu nous étendre du détroit de Behring jusqu’à l’Oder. Une fois, un grand homme voulut nous civiliser et, pour nous donner l’avant-goût des lumières, il nous jeta le manteau de la civilisation : nous ramassâmes le manteau, mais nous ne touchâmes point à la civilisation. Une autre fois, un autre grand Prince, nous associant à sa mission glorieuse, nous mena victorieux d’un bout de l’Europe à l’autre : revenus chez nous de cette marche triomphale à travers les pays les plus civilisés du monde, nous ne rapportâmes que de mauvaises idées et de funestes erreurs, dont une immense calamité, qui nous recula d’un demi-siècle, fut le résultat. Nous avons je ne sais quoi dans le sang qui repousse tout véritable progrès. Enfin, nous n’avons vécu, nous ne vivons que pour servir de quelque grande leçon aux lointaines postérités qui en auront I’intelligence ; aujourd’hui, quoi que l’on dise, nous faisons lacune dans l’ordre intellectuel. Je ne puis me lasser d’admirer ce vide et cette solitude étonnante de notre existence sociale. Il y a là certainement la part d’une destinée inconcevable. Mais il y a là aussi, sans doute, la part de l’homme, comme en tout ce qui arrive dans le monde moral. Interrogeons encore l’histoire : c’est elle qui explique les peuples.

« Tandis que du soin de la lutte entre la barbarie énergique des peuples du Nord et la haute pensée de la religion s’élevait l’édifice de la civilisation moderne, que faisions-nous ? Poussés par une destinée fatale, nous allions chercher dans la misérable Byzance, objet du profond mépris de ces peuples, le code moral qui devait faire notre éducation. Un moment auparavant, un esprit ambitieux [1] avait enlevé cette famille à la fraternité universelle : c’est l’idée ainsi défigurée par la passion humaine que nous recueillîmes. Le principe vivifiant de l’unité animait tout alors en Europe. Tout y émanait de là, et tout y convergeait. Tout le mouvement intellectuel de ces temps ne tendait qu’à constituer l’unité de la pensée humaine, et toute impulsion provenait de ce besoin puissant d’arriver à une idée universelle, qui est le génie des temps modernes. Étrangers à ce principe merveilleux, nous devenions la proie de la conquête. Et quand, affranchis du joug étranger, nous aurions pu, si nous n’eussions été séparés de la famille commune, profiter des idées écloses pendant ce temps parmi nos frères d’Occident, c’est dans une servitude plus dure encore, sanctifiée qu’elle était par le fait de notre délivrance, que nous tombâmes.

« Que de vives lumières avaient déjà jailli alors en Europe des ténèbres apparentes dont elle avait été couverte ! La plupart des connaissances dont l’esprit humain s’enorgueillit aujourd’hui avaient été déjà pressenties dans les esprits ; le caractère de la société moderne avait été déjà fixé ; et, en se repliant sur l’antiquité païenne, le monde chrétien avait retrouvé les formes du beau qui lui manquaient encore. Relégués dans notre schisme, rien de ce qui se passait en Europe n’arrivait jusqu’à nous. Nous n’avions rien à démêler avec la grande affaire du monde. Les qualités éminentes dont la religion avait doté les peuples modernes, et qui, aux yeux d’une saine raison, les élèvent autant au-dessus des peuples anciens que ceux-là étaient élevés au-dessus des Hottentots et des Lapons ; ces forces nouvelles dont elle avait enrichi l’intelligence humaine ; ces mœurs que la soumission à une autorité désarmée avait rendues aussi douces qu’elles avaient, été d’abord brutales : rien de tout cela ne s’était fait chez nous. Malgré le nom de chrétiens que nous portions, quand le christianisme s’avançait majestueusement dans la voie qui lui était tracée par son divin fondateur et entraînait les générations après lui, nous ne bougions pas. Tandis que le monde se reconstruisait tout entier, rien ne s’édifiait chez nous : nous restions blottis dans nos masures de soliveaux et de chaume. En un mot, les nouvelles destinées du genre humain ne s’accomplissaient pas pour nous. Chrétiens, le fruit du christianisme ne mûrissait pas pour, nous.

« Je vous le demande, n’est-il pas absurde de supposer, comme on le fait généralement chez nous, que ce progrès des peuples de l’Europe, si lentement opéré, et par l’action directe et évidente d’une force morale unique, nous pouvons nous l’approprier tout d’un trait, et sans nous donner seulement la peine de nous informer comment il s’est fait ?

« On ne comprend rien au christianisme, si l’on ne conçoit pas qu’il y a en lui une face purement historique, qui fait si essentiellement partie du dogme qu’elle renferme, en quelque sorte, toute la philosophie du christianisme, puisqu’elle fait voir ce qu’il a fait pour les hommes et ce qu’il doit faire pour eux à l’avenir. C’est ainsi que la religion chrétienne apparaît non seulement comme un système moral, conçu dans les formes périssables de l’esprit humain, mais comme une puissance divine, éternelle, agissant universellement dans le monde intellectuel, et dont l’action visible doit nous être un enseignement perpétuel. C’est là le propre sens du dogme exprimé dans le symbole par la foi en une Église universelle. Dans le monde chrétien, tout doit nécessairement concourir à l’établissement d’un ordre parfait sur la terre, et y concourt en effet. Autrement la parole du Seigneur serait démentie par le fait, Il ne serait pas au milieu de son Église jusqu’à la fin des siècles. L’ordre nouveau, le règne de Dieu, que la rédemption devait effectuer, ne différerait pas de l’ordre ancien, du règne du mal, qu’elle devait anéantir ; et il n’y aurait encore que cette perfectibilité imaginaire que rêve la philosophie et que dément chaque page de l’histoire : vaine agitation de l’esprit, qui ne satisfait qu’aux besoins de l’être matériel et qui n’a jamais élevé l’homme à quelques hauteurs que pour le précipiter dans des abîmes plus profonds.

« Mais enfin, me direz-vous, ne sommes-nous donc pas chrétiens, et ne saurait-on être civilisé qu’à la manière de l’Europe ? Sans doute, nous sommes chrétiens : mais les Abyssins ne le sont-ils pas aussi ? Certainement on peut être civilisé autrement qu’on Europe : ne l’est-on pas au Japon, et plus même qu’en Russie, s’il faut en croire un de nos compatriotes ? Croyez-vous que ce soit le christianisme des Abyssins et la civilisation des Japonais qui amèneront cet ordre de choses dont je viens de parler tout à l’heure, et qui est la destinée dernière de l’espèce humaine ? Croyez-vous que ce sont ces aberrations absurdes des vérités divines et humaines qui feront descendre le ciel sur la terre ?

« Il y a deux choses très distinctes dans le christianisme : l’une, c’est son action sur l’individu ; l’autre, c’est son action sur l’intelligence universelle. Elles se confondent naturellement dans la raison suprême et aboutissent nécessairement à la même fin. Mais la durée dans laquelle les éternels desseins de la sagesse divine se réalisent ne saurait être embrassée par notre vue bornée. Il faut que nous distinguions l’action divine se manifestant dans un temps donné, dans la vie de l’homme, de celle qui n’a lieu que dans l’infini. Au jour de l’accomplissement final de l’œuvre de la rédemption, tous les cœurs et tous les esprits ne feront qu’un seul sentiment et une seule pensée, et tous les murs qui séparent les peuples et les communions s’abattront. Mais aujourd’hui il importe à chacun de savoir comment il est placé dans l’ordre de la vocation générale des chrétiens, c’est-à-dire quels sont les moyens qu’il trouve en lui pour coopérer à la fin proposée à la société humaine entière.

« Il y a donc nécessairement un certain cercle d’idées dans lequel se meuvent les esprits dans la société où cette fin doit s’accomplir, c’est-à-dire là où la pensée révélée doit mûrir et arriver à toute sa plénitude. Ce cercle d’idées, cette sphère morale y produisent naturellement un certain mode d’existence et un point de vue qui, sans y être précisément les mêmes pour chacun, par rapport à nous comme par rapport à tous les peuples non européens, font une même manière d’être, résultat de cet immense travail intellectuel de dix-huit siècles, où toutes les passions, tous les intérêts, toutes les souffrances, toutes les imaginations, tous les efforts de la raison ont participé.

« Toutes les nations de l’Europe se tenaient par, la main en avançant dans les siècles. Quelque chose qu’elles fassent aujourd’hui pour diverger chacune dans leur sens, elles se retrouvent toujours sur la même route. Pour concevoir le développement de famille de ces peuples, il n’est pas besoin d’étudier l’histoire : lisez seulement le Tasse, et voyez-les tous prosternés au pied de Jérusalem ; rappelez-vous que, pendant quinze siècles, ils n’ont eu qu’un seul idiome pour parler à Dieu, qu’une seule autorité morale, qu’une seule conviction ; songez que, pendant quinze siècles, chaque année, le même jour, à la même heure, dans les mêmes paroles, tous à la fois, ils élevaient leurs voix vers l’Être suprême, pour célébrer sa gloire dans le plus grand de ses bienfaits : admirable concert, plus sublime mille fois que toutes les harmonies du monde physique ! Or, puisque cette sphère où vivent les hommes de l’Europe, et qui est la seule où l’espèce humaine puisse arriver à sa destinée finale, est le résultat de l’influence que la religion a exercée parmi eux, il est clair que, si jusqu’ici la faiblesse de nos croyances ou l’insuffisance de notre dogme nous a tenus en dehors de ce mouvement universel dans lequel l’idée sociale du christianisme s’est développée et s’est formulée, et nous a rejetés dans la catégorie des peuples qui ne doivent profiter qu’indirectement et fort tard de l’effet complet du christianisme, il faut chercher à ranimer nos croyances par tous les moyens possibles, et à nous donner une impulsion vraiment chrétienne, car c’est le christianisme qui a fait tout là-bas. Voilà ce que j’ai voulu dire lorsque je vous disais qu’il fallait recommencer chez nous l’éducation du genre humain.

« Toute l’histoire de la société moderne se passe sur le terrain de l’opinion. C’est donc là une véritable éducation. Instituée primitivement sur cette base, elle n’a marché que par la pensée. Les intérêts y ont toujours suivi les idées et ne les ont jamais précédées. Toujours les opinions y ont produit les intérêts et jamais les intérêts n’y ont provoqué les opinions. Toutes les révolutions politiques n’y furent, dans le principe, que des révolutions morales. On a cherché la vérité, et l’on a trouvé la liberté et le bien-être. De cette manière s’expliquent le phénomène de la société moderne et sa civilisation, autrement, on n’y comprendrait rien.

« Persécutions religieuses, martyres, propagation du christianisme, hérésies, conciles : voilà les événements qui remplissent les premiers siècles. Le mouvement de cette époque tout entier, sans en excepter l’invasion des barbares, se rattache à ces efforts de l’enfance de l’esprit moderne. Formation de la hiérarchie, centralisation du pouvoir spirituel, propagation continuée de la religion dans les pays du Nord, c’est ce qui remplit la seconde époque. Vient après l’exaltation du sentiment religieux au suprême degré, et l’affermissement de l’autorité religieuse. Le développement philosophique et littéraire de l’intelligence et la culture des mœurs sous l’empire de la religion achèvent cette histoire, que l’on peut appeler sacrée tout autant que celle de l’ancien peuple élu. Enfin, c’est encore une réaction religieuse, un nouvel essor donné à l’esprit humain par la religion, qui détermina la face actuelle de la société. Ainsi le grand intérêt, on peut dire le seul, ne fut jamais chez les peuples modernes que celui de l’opinion. Tous les intérêts matériels, positifs, personnels, s’absorbaient dans celui-là.

« Je sais qu’au lieu d’admirer ce prodigieux élan de la nature humaine vers sa perfection possible, on a appelé cela fanatisme et superstition. Mais, quelque chose que l’on dise, jugez quelle empreinte profonde un développement social tout entier produit par un seul sentiment, dans le bien comme dans le mal, a dû laisser dans le caractère de ces peuples ! Qu’une philosophie superficielle fasse tout le bruit qu’elle voudra à propos de guerres de religion, des bûchers allumés par l’intolérance ; pour nous, nous ne pouvons qu’envier le sort des peuples qui, dans ce choc des opinions, dans ces conflits sanglants pour la cause de la vérité, se sont fait un monde d’idées dont il nous est impossible de nous faire seulement une image, encore moins de nous y transporter de corps et d’âme, comme nous en avons la prétention.

« Encore une fois, tout n’est pas assurément raison, vertu, religion, dans les pays de l’Europe, il s’en faut. Mais tout y est mystérieusement dominé par la puissance qui y a régné souverainement pendant une suite de siècles ; tout y est le résultat de ce long enchaînement de faits et d’idées qui a produit l’état présent de la société. En voici, entre autres, une preuve. La nation dont la physionomie est le plus fortement caractérisée, dont les institutions sont les plus empreintes de l’esprit moderne, les Anglais, n’ont à proprement parler qu’une histoire religieuse. Leur dernière révolution, à laquelle ils doivent leur liberté et leur prospérité, ainsi que toute la suite des événements qui ont amené cette révolution, en remontant jusqu’à Henri VIII, ne sont qu’on développement religieux. Dans toute cette période, l’intérêt proprement politique n’apparaît que comme un mobile secondaire ; quelquefois il disparaît tout entier, ou il est sacrifié à celui de l’opinion. Et au moment où j’écris ces lignes [2], c’est encore l’intérêt de la religion qui agite cette terre privilégiée. Mais, en général, quel est le peuple de l’Europe qui ne trouverait dans sa conscience nationale, s’il se donnait la peine de l’y chercher, cet élément particulier qui, sous la forme d’une sainte pensée, fut constamment le principe vivifiant, l’âme de son être social, dans toute la durée de son existence ?

« L’action du christianisme n’est nullement bornée à son influence immédiate et directe sur l’esprit des hommes. L’immense résultat qu’il est destiné à produire ne doit être que l’effet d’une multitude de combinaisons morales, intellectuelles et sociales, où la liberté parfaite de l’esprit humain doit trouver nécessairement toute latitude possible. On conçoit donc que tout ce qui s’est fait dès le premier Jour de notre ère, ou plutôt dès le moment où le Sauveur du monde a dit à ses disciples : « Allez, prêchez l’Évangile à toute créature », toutes les attaques dirigées contre le christianisme y comprises, rentre parfaitement dans cette idée générale de son influence. Il suffit de voir l’empire du Christ s’exerçant universellement dans les cœurs, que ce soit avec connaissance ou dans l’ignorance, de gré ou de force, pour reconnaître l’accomplissement de ses oracles. Ainsi, malgré tout ce qu’il y a d’incomplet, de vicieux, de coupable dans la société européenne telle qu’elle est faite aujourd’hui, il n’en est pas moins vrai que le règne de Dieu s’y trouve en quelque sorte réalisé, parce qu’elle contient le principe d’un progrès indéfini, et qu’elle possède en germe et en éléments tout ce qu’il faut pour qu’il s’établisse un jour définitivement sur la terre.

« Avant de terminer, Madame, ces réflexions sur l’influence que la religion a exercée sur la société, je vais transcrire ici ce que j’en ai dit autrefois dans un écrit que vous ne connaissez pas.

« Il est certain, disais-je, que, tant que l’on ne voit pas l’action du christianisme partout où la pensée humaine y touche de quelque manière que ce soit, lors même que ce n’est que pour le combattre, on n’en a point une idée nette. Partout où le nom du Christ est prononcé, ce nom seul entraîne les hommes, quoi qu’ils fassent. Rien ne fait mieux voir l’origine divine de cette religion que ce caractère d’universalité absolue qui fait qu’elle s’insinue dans les âmes de toutes les manières possibles ; qu’elle s’empare des esprits à leur insu, les domine, les subjugue, lors même qu’ils semblent lui résister le plus, en introduisant dans l’intelligence des vérités qui n’y ’étaient pas auparavant, en faisant éprouver au cœur des émotions qu’il n’avait jamais ressenties, en nous inspirant des sentiments qui nous placent, sans que nous le sachions,, dans l’ordre général. C’est ainsi que l’emploi de chaque individualité se trouve par elle déterminé, et qu’elle fait tout concourir à une seule fin. En envisageant le christianisme de ce point de vue, chacun des oracles du Christ devient d’une vérité palpable. On voit pour lors distinctement le jeu de tous les leviers que sa main toute-puissante met en mouvement pour conduire l’homme à sa destination, sans attenter à sa liberté, sans paralyser aucune des forces de sa nature, mais au contraire en ajoutant à leur intensité et en exaltant jusqu’à l’infini tout ce qu’il possède de puissance propre. On voit que nul élément moral ne reste inactif dans l’économie nouvelle, que les capacités les plus énergiques de la pensée, aussi bien que l’expansion chaleureuse du sentiment, que l’héroïsme d’une âme forte, aussi bien que l’abandon d’un esprit soumis, que tout y trouve place et application. Accessible à toute créature intelligente,, s’associant à chaque pulsation de notre cœur, quelle qu’elle puisse être, la pensée révélée emporte tout avec elle, et s’agrandit et se fortifie des obstacles mêmes qu’elle rencontre, Avec le génie elle s’élève à une hauteur inabordable au reste des humains ; avec l’esprit timide elle ne marche que terre à terre et ne s’avance qu’à pas comptés ; dans une raison méditative’, elle est absolue et profonde ; dans une âme dominée par l’imagination, elle est éthérée et féconde en images ; dans le cœur tendre et aimant, elle se dissout en charité et en amour ; toujours elle va de front avec toute intelligence qui se livre à elle, la remplissant de chaleur, de force et de clarté. Voyez quelle diversité de natures, quelle multiplicité de forces elle fait agir ; que de puissances différentes, qui ne font qu’une chose ; que de cœurs diversement construits,, qui ne battent que pour une seule idée ! « Mais l’action du christianisme sur la société, en général, est encore plus admirable Que l’on déroule le tableau entier du développement de la société nouvelle, on verra le christianisme transformant tous les intérêts des hommes en ses propres intérêts, remplaçant partout le besoin matériel par le besoin moral, suscitant dans le domaine de la pensée ces grands débats dont l’histoire d’aucune autre époque ni d’aucune autre société n’offre d’exemple, ces luttes terribles entre les opinions, où la vie tout entière des peuples devenait, une grande idée et un sentiment infini : on verra tout devenir lui, et rien que lui, la vie privée et la vie publique, la famille et la patrie, la science et la poésie, la raison et l’imagination, les souvenirs et les espérances, les jouissances et les douleurs. Heureux ceux qui, dans ce grand mouvement imprimé au monde par Dieu même, ont en leur cœur la conscience intime des effets qu’ils opèrent ; mais tous n’y sont pas instruments actifs, tous n’agissent pas avec connaissance ; des multitudes nécessairement s’y meuvent aveuglément, atomes inanimés, masses inertes, sans connaître les forces qui les mettent en mouvement, sans entrevoir le but vers lequel ils sont poussés ».

« Il est temps de revenir à vous, Madame. J’avoue que j’ai peine à me détacher de ces vues générales. C’est du tableau qui s’offre à mes yeux de cette hauteur que je tire toutes mes consolations ; c’est dans la douce croyance des félicités à venir des hommes que je me réfugie, alors qu’obsédé par la fâcheuse réalité qui m’environne je me sens le besoin de respirer un air plus pur, de regarder un ciel plus serein. Je ne crois pas cependant avoir abusé de votre temps. Il fallait vous faire connaître le point de vue d’où l’on doit envisager le monde chrétien, et ce que, nous autres, nous faisons dans ce monde. J’ai dû vous paraître amer en parlant de notre pays : je n’ai pourtant dit que la vérité, et pas même toute la vérité. Du reste, la raison chrétienne ne souffre aucune sorte d’aveuglement, et celui du préjugé national moins que tout autre, attendu que c’est celui qui divise le plus les hommes.

« Voilà une lettre bien longue, Madame. Je crois que nous avons tous les deux besoin de reprendre haleine. Je pensais, en commençant, que je pourrais vous dire en peu de mots ce que j’avais à vous dire. En y songeant mieux, je trouve qu’il y a là de quoi faire un volume. Cela vous arrange-t-il, Madame ? Vous me le direz. Mais, en tout cas, vous ne pourrez éviter une seconde lettre, car nous n’avons fait qu’aborder le sujet. En attendant, je vous serais très obligé si vous vouliez bien regarder la prolixité de la première comme un dédommagement pour le temps que je vous ai fait attendre. J’avais pris la plume le jour-même où je reçus votre lettre : de tristes et fatigantes préoccupations m’absorbaient alors tout entier ; il fallait m’en débarrasser d’abord, avant de me mettre à vous parler de choses si graves ; après cela, il fallait recopier mon griffonnage, qui était absolument indéchiffrable. Cette fois, vous n’attendrez pas longtemps ; dès demain je reprends la plume. »



Nécropolis. 1829. 1er décembre.

  1. Photius
  2. 1829.