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Lettres politiques/02

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LETTRES POLITIQUES.

No ii.

La chambre se meurt d’ennui. La loi municipale, abandonnée par tout le monde, à peine controversée, livrée aux attaques des deux oppositions, est sortie de cette épreuve, plutôt cédée au ministère par lassitude, que votée en sa faveur ; mais elle ne lui a été rendue que mutilée, entamée de toutes parts, et portant les marques des coups que le ministère a laissé frapper sur elle par sa négligence. Ce sera cependant encore une des victoires ministérielles dont on se félicitera. Deux ou trois batailles comme celle-là enterreraient le cabinet actuel, et son dernier Te Deum se terminerait par une dislocation.

M. Guizot est un homme de généralités politiques, très apte à formuler de grandes théories, exactes ou non, mais il est assez embarrassé quand il est question de les appliquer. Son rôle, dans la discussion de la loi municipale, s’est borné à adhérer de temps à autre aux amendemens de la commission de la chambre ; pour tout le reste, cette loi si importante, qui touche à tout, qui remue les intérêts de tous les jours et de tous les momens, jusque dans le moindre bourg, a été même abandonnée par M. de Gasparin, soit que M. le ministre de l’intérieur trouve M. Vivien plus apte que lui à traiter cette matière, soit que ses derniers succès de tribune lui aient donné une juste et légitime timidité. Le ministère, ainsi délaissé par lui-même, s’est vu arracher, sans combattre, une partie des avantages de la centralisation, qui lui étaient cependant plus nécessaires qu’à tout autre, dans son prétendu système de force et d’intimidation, quand ses écrivains avoués prêchent contre le régime constitutionnel et en faveur du pouvoir absolu !

On accuse M. Thiers d’attaquer avec quelque vivacité le ministère actuel. Nous croyons sans peine que M. Thiers n’approuve pas sa marche politique, car ce serait se condamner lui-même ; mais, en vérité, si M. Thiers mettait à combattre le cabinet l’acharnement et l’impatience qu’on lui prête, il faut avouer qu’il aurait eu beau jeu dans la discussion de la loi municipale, où, grâce à son aptitude extrême à toutes les questions, et à ses connaissances spéciales, il lui était facile de défaire complètement la loi et de rendre la discussion encore plus déplorable qu’elle ne l’a été pour le ministère. On n’a pas oublié la discussion des deux lois qui eut lieu dans les premiers jours du ministère de M. Thiers, lois d’un intérêt aussi vivace que l’est la loi municipale, mais dont les détails n’étaient pas très attrayans. Quelle puissante vitalité jeta dans la chambre la parole féconde et variée de M. Thiers, ainsi que l’étude qu’il avait faite de tous les intérêts qui se rattachaient à ces deux lois sur les douanes et sur les chemins vicinaux ! Alors les affaires du pays semblaient avoir quelque intérêt pour les députés qui venaient en foule aux séances ; la chambre ne périssait pas d’inertie, le ministère ne semblait pas proposer des énigmes dont il n’avait pas lui-même la clé, et, quelques reproches que lui fissent ses adversaires, on ne pouvait pas du moins l’accuser de ne pas remplir les conditions d’un gouvernement d’examen et de discussion.

Maintenant, l’ennui et l’indécision se glissent partout, et réagissent du ministère à la chambre et de la chambre au ministère. Le cabinet est faible, il le sent ; ses membres ne s’abordent qu’en tremblant, crainte de se choquer et de s’entre-détruire ; tout est obstacle pour eux, tant ils ont le sentiment de leur débilité intérieure et de la faiblesse du lien qui les unit. On a parlé de modifications ministérielles, de l’adjonction de quelques hommes bien nécessaires, en effet ; mais il n’en sera rien, tant on a peur de déranger le parfait équilibre du ministère, si étrangement réparti entre M. Molé et M. Guizot, qui semblent avoir changé mutuellement de prétentions et de natures. S’agit-il de parler dans une occasion décisive, soyez bien sûr, monsieur, que c’est M. Molé qui s’empressera de monter à la tribune, malgré les inquiétudes peu charitables de M. Guizot ; et s’il faut agir ou traiter d’une difficulté extérieure, vous pouvez être assuré que c’est M. Guizot qui fera valoir sa vieille pratique et son expérience des affaires. De là une incertitude et une hésitation qui augmentent chaque jour, et qui préparent de grands embarras à ceux qui recueilleront l’héritage si embrouillé de ce cabinet.

D’abord la section du cabinet que représente M. Guizot n’est occupée que de la partie de l’intimidation : loi de disjonction, loi de dénonciation, formation d’un ministère de police, projet de loi, encore en germe, sur la liberté individuelle, etc. Peu lui importe que l’alliance anglaise s’en aille à la dérive, que l’immense question d’Orient s’envenime entre la Russie et l’Angleterre, que le printemps s’avance sans que rien ait été décidé pour l’affaire de Constantine ; tout ira bien, si l’adoption des lois de famille lui donne le surcroît de crédit qu’on espère en retirer du côté de la cour, et si le pouvoir, qu’on se flatte de garder, reçoit un accroissement de force dont on ne saura que faire.

Il n’est pas facile de comprendre ce que M. Guizot et ses amis nomment la force du pouvoir. La force d’un gouvernement devrait, ce me semble, consister dans le despotisme de la loi, et dans la stabilité des lois, d’où découle le respect qu’on a pour elles. Or, la vie politique de M. Guizot s’est passée tout entière à faire des lois contre les lois, et à ameuter les pouvoirs législatifs contre la législation existante. M. Guizot imite un peu les planteurs de l’Amérique du Nord qui ajoutent, n’importe comment, une chambre à leur maison chaque fois que le demandent leurs besoins ou l’accroissement de leur famille. Seulement, les chambres que M. Guizot ajoute tout aussi irrégulièrement à l’édifice social sont des prisons et des cachots. Casimir Périer, qu’on représente toujours comme un homme gouverné par la violence et la colère, et en qui dominait une certaine finesse, disait souvent que le peu de lois qu’il connaissait lui semblait suffisant pour gouverner deux pays comme la France. M. Guizot ne l’entend pas ainsi. Chaque évènement nouveau est pour lui une matière à lois. Nous avons eu ainsi la loi du procès d’avril, la loi de Fieschi, la loi de l’affaire de Strasbourg, et je ne vois pas trop que toutes ces lois aient amélioré la situation des affaires, grandi le pouvoir et remédié en rien aux maux qu’elles devaient finir.

Voilà cependant la tâche éternelle de M. Guizot ; c’est un pilote qui jette sur le flanc le vaisseau de l’état, et qui s’occupe à le rapetasser et à lui mettre des chevilles, au lieu de le pousser, d’une main ferme et hardie, dans une route sûre. Or, quand je dis M. Guizot, je dis M. Molé, puisque M. Molé a accepté, plus ou moins volontairement, la solidarité des actes et des systèmes de M. Guizot. M. Guizot donc, ou le ministère, si vous voulez, songe-t-il à raffermir le dévouement de l’armée, et à maintenir la discipline et le principe d’obéissance, c’est la loi de disjonction qu’il imagine ; et il faut bien reconnaître ici l’influence de M. Guizot, qui, dans les circonstances difficiles, ne trouve jamais d’autre expédient qu’une loi, et qui ne cherche pas à s’assurer si une mesure pratique, passez-moi ce mot, ne produirait pas les mêmes résultats ou de meilleurs résultats encore. La loi qui fournira au pouvoir les moyens de punir plus sûrement dans l’armée un acte de révolte, fera-t-elle que les actes de révolte seront moins fréquens ? Je ne le pense pas. L’esprit d’insubordination qui se manifeste dans l’armée, dit-on, et je me plais à croire qu’on l’exagère, tient à une cause à laquelle la disjonction et mille lois d’intimidation de ce genre ne remédieraient pas. Le motif est que l’armée la plus jeune de l’Europe, puisqu’elle se renouvelle presque entièrement en six ans, est commandée par les généraux et les officiers les plus braves, les plus estimables, les plus renommés, mais aussi les plus vieux, les plus cassés et les plus fatigués du monde. Le général, en France, a, terme moyen, cinquante-cinq ans ; le colonel, cinquante ; le chef de bataillon et le capitaine, au moins quarante ; jugez de la communauté d’idées et de mœurs entre ces chefs et leurs subordonnés, qui sont des soldats et des sous-officiers de vingt à vingt-cinq ans ! On avait tant reproché au gouvernement de la restauration d’avoir délaissé les braves de l’empire, et de s’être ainsi désarmé contre les factions en se privant du concours des officiers de Napoléon, que le gouvernement de juillet s’était empressé à son avènement d’arracher à leur retraite tous ces vétérans de notre gloire militaire, sans songer que les torts de la restauration envers leur âge mûr dataient déjà de quinze ans. Sept années, sept grasses et lourdes années de repos ; se sont encore appesanties depuis sur ces nobles restes de nos grandes guerres. L’heure du repos n’a-t-elle donc pas sonné pour eux enfin ? L’armée, qui les respecte, éprouve cependant le désir et le besoin d’être commandée par des officiers de la génération nouvelle. Une armée ne vit que par la sympathie des chefs et des soldats, et si un certain nombre de sous-officiers se laisse entraîner aux idées démocratiques qui effraient avec tant de raison le pouvoir, il est un moyen de les ramener : c’est de leur faire place dans l’aristocratie militaire. L’embaucheur qui aura exercé quelque influence sur l’esprit d’un maréchal-des-logis ne trouvera plus d’accès près de ce même démocrate à qui vous aurez donné le grade de sous-lieutenant. Quand ces jeunes mécontens d’aujourd’hui verront leur régiment commandé par un jeune homme, quand l’inspection de leur corps sera faite par un officier-général dont la verdeur et l’activité prouveront que la profession de soldat n’est pas la seule aujourd’hui où il soit impossible au mérite de faire une fortune rapide, quand ils ne verront plus de ces vieux capitaines dont les cheveux blancs sont un triste et amer sujet de réflexion pour eux, alors vous aurez des soldats et des sous-officiers dont vous n’aurez rien à craindre, et dont l’oreille se fermera à toutes les suggestions. En un mot, avancement sûr et nombreux, retraite prompte et honorable aux anciens officiers, voilà la véritable loi de disjonction qui rétablira la discipline dans l’armée, et rendra son dévouement inébranlable. Toute autre loi serait mauvaise, intempestive, comme la plupart de celles qui ont eu le malheur d’éclore sous les différens ministères de M. Guizot, et qui n’ont servi qu’à montrer le peu de variété de ses ressources.

Quant aux chefs, il faudrait aussi savoir s’y prendre avec eux, et ne pas faire de la faiblesse excessive avec les généraux, tandis qu’on montre aux soldats une rigueur extrême. Assurément on ne peut approuver les actes de M. le maréchal Clausel qui vient se justifier, à petites journées, après avoir tranquillement donné ses soins à l’aménagement de ses terres, et qui débute à Paris en brandissant son sabre menaçant devant un président de la chambre des députés, devant un procureur-général de la cour de cassation, dont l’énergie bourgeoise ne fera pas mentir, croyez-le bien, le vieil axiome magistral, cedant arma togæ ! Mais que signifie la conduite que le ministère a tenue avec le maréchal ? On l’a laissé s’occuper de tous les détails de l’expédition ; on a plié devant son humeur ; on s’est effacé ; on lui a laissé l’espoir de conserver le commandement, tant on le redoute dans la chambre et partout où on lui suppose quelque influence, si bien que le commandant en chef, mandé pour rendre compte de sa conduite, semblait traduire le ministère à sa barre ! Quand le maréchal Clausel sommait M. Molé et M. Guizot de lui promettre formellement la direction de la campagne qui se prépare, on ne savait par quel faux-fuyant lui échapper ; puis, après qu’on eut bien dressé les embûches, M. Guizot fit venir le maréchal au conseil, et il le pria d’expliquer ses plans, de développer ses idées militaires, afin que ses collègues et lui pussent s’éclairer. Le maréchal parla longuement, bien, je ne sais ; il fit valoir la nécessité de donner une grande autorité au général en chef, et prit confiance en se voyant écouté avec faveur, sollicité même, comme dans la comédie de Molière, à demander largement ce qui lui serait indispensable pour la campagne qu’il allait faire. Poussé comme Scapin par Argante à ne pas se faire faute d’un petit mulet, le maréchal entra dans tous les détails de l’administration militaire, exposa sans réserve ses besoins et ses plans à ses amis du conseil, qui lui prêtaient l’oreille si bénévolement, et se retira très satisfait. Le lendemain M. Molé manda le maréchal Clausel et lui demanda s’il persistait dans ses idées. À quoi le maréchal, ne se doutant de rien, répondit qu’il se trouvait très heureux de les avoir fait adopter par le conseil. — « En ce cas, répliqua le ministre, nous vous rendons votre liberté. » Le général Danremont fut aussitôt nommé pour succéder au maréchal Clausel. C’est là de la véritable diplomatie, et sans doute, M. Molé ne manquera pas d’appliquer cette habileté aux affaires extérieures. Les préparatifs de l’expédition vont leur train cependant, mais comme il faudra venir demander onze millions à la chambre, on redoute de trop exiger d’elle à la fois, et on a résolu de lui laisser voter d’abord les lois dont elle s’occupe en ce moment. En attendant, et comme l’époque favorable pour l’expédition approche rapidement (le chef devrait se trouver déjà sur le sol de l’Afrique), on se sert, faute de crédits, pour acheter des mulets, du fonds de remonte de la cavalerie, voté au budget du ministère de la guerre. Qui dit chevaux, dit mulets sans doute. D’ailleurs la parenté est proche, et la chambre n’y regardera pas de si près.

La chambre, qui fait ainsi vivre le ministère, ne vivra pas long-temps, et les élections occupent déjà très activement M. Guizot et ses amis. Il s’agit de consolider pour de longues années la puissance du parti, et de le soustraire enfin à cette nécessité qu’il s’impose si prudemment, et bien malgré lui, de se donner un chef apparent pris dans d’autres rangs que les siens. On ne peut s’empêcher de se dire qu’il y a de certains jours, rares il est vrai, où M. Molé est un président incommode, et que si les élections étaient faites par M. Guizot, M. Duvergier de Hauranne et M. de Rémusat, elles amèneraient sans doute la chance de se débarrasser de lui. De là un surcroît d’activité qui n’est pas malhabile. D’abord, à la chambre, on a glissé sans bruit une certaine quantité de petits projets de loi, parfaitement inoffensifs, qui seront bientôt suivis d’un grand nombre d’autres, le tout pour l’avantage et l’amélioration de la France, comme vous n’en doutez pas. Il s’agit tout simplement de routes et de communications. Ces projets concernent quelques départemens dont les électeurs sont encore indécis. Là c’est une commune dont la route a pris assez d’importance pour devenir, à l’aide du ministère, une route de département dont le conseil général, et non plus la commune, voterait les frais d’entretien. On sent bien que l’heureuse commune, dont le budget va se trouver ainsi allégé, n’aura rien à refuser au pouvoir, et que sa route, élevée à la dignité de route de département, servira à conduire au collége électoral des électeurs tout dévoués aux doctrinaires, car M. de Gasparin est trop modeste et trop bien appris pour laisser ignorer aux électeurs que c’est à M. Guizot et à M. de Rémusat qu’ils doivent ces bienfaits. D’autres projets de loi, présentés à la chambre, confèrent le grade de route royale à des routes départementales, et allègent ainsi les budgets de département aux dépens de l’état. Ici la séduction se fait plus en grand ; et c’est un département tout entier qui se trouvera engagé, on l’espère, à venir témoigner sa reconnaissance au ministère. Quant aux fonds, on les prendra sur la réserve de l’amortissement que M. Duchâtel veut affecter aux travaux publics, attendu que l’état prospère et la sécurité que le ministère a procurés à la France, ont éloigné pour jamais l’apparence même d’une crise commerciale, d’une guerre, d’une baisse de crédit, et de toutes les calamités que le fonds d’amortissement était destiné à atténuer ou à prévenir. Il y a quelques années, quand M. Odilon Barrot semblait prévoir la possibilité de porter un jour la main sur le fonds d’amortissement, M. Guizot ne trouvait pas de termes assez dédaigneux pour blâmer son impéritie et son imprévoyance, et aujourd’hui, sans réduire l’intérêt de la dette publique, sans une nécessité pressante, comme celle qui fit voter cent millions de travaux à la demande de M. Thiers, quand le pays est calme et que les bras sont employés, au dire même du ministère, quand les affaires de l’Europe, qui se compliquent chaque jour, avertissent la France de ne pas diminuer ses ressources ; voilà M. Duchâtel et M. Guizot qui proposent de supprimer en réalité le fonds d’amortissement, qui désarment en quelque sorte le pays, et le livrent sans défense aux embarras financiers et aux attaques du dehors qui pourraient à la fois lui survenir ! Le but qu’ils se proposent d’atteindre est grand, il est vrai : il s’agit de gagner à leur profit quelques électeurs. Et quels moyens plus droits et plus loyaux ! Percer, agrandir des routes ! créer des travaux ! Avouez que l’égoïsme politique n’a jamais pris de plus beaux dehors, et que le pays a affaire à des gens bien habiles !

Vous voyez que le ministère de l’intérieur n’est pas sans chef, ainsi qu’on le pense. C’est au contraire le ministère de prédilection de M. Guizot et de ses amis, bien qu’aucun d’eux n’ait jamais eu le courage de le diriger en personne. En général, ils abandonnent assez volontiers le ministère des affaires étrangères, où ils se sentent arrêtés à chaque pas ; ils ont même renoncé à y placer un homme de leur école depuis que M. le duc de Broglie a rompu son alliance politique avec M. Guizot, et se consolent en songeant quelle part d’influence et de pouvoir échoit à ceux qui disposent des fonds secrets, de la police et de toute l’administration intérieure. Aussi M. Guizot a-t-il fait serment de ne jamais livrer à d’autre qu’à lui-même ce magnifique département, où M. de Gasparin répand ses sueurs au bénéfice de la doctrine. Le seul nom de M. de Montalivet, qui se lie de tant de manières au titre de ministre de l’intérieur, excite l’humeur de M. Guizot, et la dernière démarche du ministre de l’instruction publique auprès du roi a été, comme vous savez sans doute, un acte d’hostilité contre M. de Montalivet, qui avait eu le tort grave de blâmer la marche de cet infaillible cabinet. M. Guizot, qui trouve en M. Villemain et M. Cousin des censeurs qui s’élèvent contre ses actes à la chambre des pairs, avec une indépendance dont on ne peut leur contester le droit, et qui ne s’assied pas moins près d’eux dans le conseil de l’instruction publique, avait imaginé ce jour-là de fermer la bouche à l’intendant-général de la liste civile, et de le réduire au silence sous peine de démission ! Je ne sais ce qui s’ensuivit, mais vous conviendrez que cette démarche témoigne moins de l’énergie de M. Guizot que de la vigilance qu’il exerce autour du ministère de l’intérieur, et de l’inquiétude un peu puérile que lui causent ceux qui pourraient y aspirer.

Quant aux affaires étrangères, vous savez déjà que M. Guizot n’a pas d’opinion. Je suis tenté de croire que M. Molé en a une, car un article du Journal des Débats, qui a paru ce matin, et qui donne gain de cause à la Russie dans l’affaire du Vixen, indique, je crois, la ligne que va suivre le président du conseil dans cette discussion. Le journal qui exprime cette opinion, et qui ne gâte pas d’ordinaire la Russie, reconnaît qu’elle pouvait faire respecter le blocus de la côte d’Abasie, et qu’elle est dans son droit. Que le traité d’Unkiar-Skelessi ait donné ou n’ait pas donné à la Russie une côte et un pays qui n’appartenaient pas à la Porte ottomane, l’usage autorise le blocus. La France, qui bloque les côtes d’Afrique ; l’Angleterre, qui bloque les côtes d’Espagne, savent cela mieux que personne. C’est là le jugement que prononce le Journal des Débats, et assurément on aurait mauvaise grâce à récuser ce juge, qu’on ne peut taxer de partialité envers ceux en faveur de qui il décide le procès.

Cette décision du Journal des Débats, qu’on peut bien croire dictée par le ministère, tient, je pense, à deux motifs. Si l’on avait blâmé la capture du Vixen, et si l’Angleterre avait pris au vif cette affaire, on ne pouvait faire moins que d’offrir sa médiation, et de s’interposer entre les deux puissances pour le maintien de la paix. Or, la Russie a déjà notifié au gouvernement français qu’elle n’acceptera aucune médiation, et dès à présent, quelques suites qui puissent en résulter, elle déclare vouloir traiter directement cette difficulté avec le gouvernement anglais. La médiation se trouvant ainsi impossible, il eût fallu appuyer lord Palmerston, et le suivre dans toutes les conséquences de son mécontentement, ou l’abandonner d’avance, et c’est ce qu’on a fait. C’est en même temps tirer vengeance de l’omission que lord Palmerston a faite dans le discours d’ouverture du parlement, en sorte que si l’opposition accuse le ministère d’avoir commis un acte de faiblesse envers la Russie, il pourra lui répondre qu’elle se trompe, et que c’a été, en réalité, un acte d’énergie envers l’Angleterre.

La Russie ne nous saura pas beaucoup de gré de cette humble précipitation, et il est douteux que l’Angleterre nous la pardonne. On n’a pas même voulu attendre la décision des avocats de la couronne, examiner un peu mûrement les faits, et l’on s’est hâté de prendre les devants, comme pour manifester bien haut qu’on est tout prêt à se passer de l’alliance anglaise. Si M. Guizot et ses amis n’étaient si peu soucieux de nos affaires extérieures, on serait tenté de reconnaître ici une de leurs manœuvres. Se seraient-ils flattés d’avancer la chute du ministère whig en se retirant de lord Palmerston, et en disant, comme ils le font, que la froideur qui règne en ce moment entre les deux pays, ne tient qu’au caractère peu accommodant du ministre qui préside le Foreign-Office ? Croiraient-ils à la possibilité de créer un ministère tory avec lequel ils pourraient rétablir l’alliance sur de nouvelles bases, et marcher avec lui d’un commun accord à la restauration des intérêts aristocratiques en France et en Angleterre ? Franchement, on ne peut supposer aux doctrinaires de si longues vues, ou s’ils les ont conçues et que M. Molé les subisse ou les partage, ils n’ont, à mon avis, rien de ce qu’il faudrait pour les exécuter, — outre qu’ils rencontreraient des difficultés d’un autre genre dont je ne parle pas.

En fait et en droit, il se peut que l’Angleterre, ou plutôt que les armateurs anglais, aient tort dans l’affaire du Vixen. Lord Palmerston a fait signifier à Saint-Pétersbourg, dit-on, que le cabinet anglais entend réclamer la restitution du navire ; mais lord Durham, qui est à la fois un homme sagace, énergique, vigilant, soigneux des intérêts de l’Angleterre, et parfaitement instruit en tout ce qui concerne le droit des gens et le droit diplomatique, tel que le font les traités, lord Durham, qui n’a pas laissé échapper une seule occasion de soutenir ses compatriotes et le pays qu’il représente si dignement, n’avait pas protesté contre cette capture. Ses dépêches auront un grand poids dans cette affaire, et à moins que lord Palmerston n’ait pris la résolution de ne pas s’instruire, rien ne sera décidé avant la réponse de l’ambassadeur d’Angleterre à Saint-Pétersbourg. Pourquoi donc, je le répète, cet empressement du journal ministériel à décider la question, et contre son usage, à la décider en faveur de la Russie ? Je livre ce fait à vos réflexions.

L’impératrice Catherine disait un jour à l’ambassadeur d’Angleterre quand cette puissance armait contre elle : « Puisque votre cour veut me chasser de Saint-Pétersbourg, elle me permettra, j’espère, de me retirer à Constantinople. » Quand la grande Catherine parlait ainsi, elle ne se livrait pas à une bravade de prince ou de soldat, elle disait une vérité sans réplique. Tous les souverains de la Russie qui apprécieront leur situation, — et, en général, ce n’est pas cette qualité qui leur a manqué jusqu’à ce jour, — ne s’établiront à Constantinople qu’après avoir renoncé à la prépondérance que la Russie veut toujours exercer sur l’Europe, qu’elle surveille de cette fenêtre ouverte sur la Baltique par Pierre-le-Grand, qui n’a pas placé sans raison sa métropole à l’extrémité de l’empire. La Russie a déjà deux métropoles, Saint-Pétersbourg et Moscou ; elle en aurait trois en s’établissant à Constantinople, et cette dernière aurait tant d’avantages sur les deux autres, qu’en peu d’années le siége de l’empire serait déplacé, et que la Russie perdrait bientôt l’unité qui fait sa force. Ce sont là des raisons qui ont été pesées dans tous les cabinets, et qu’on apprécie aussi bien à Londres qu’à Saint-Pétersbourg.

L’Angleterre ne craint donc pas l’occupation de Constantinople, mais la domination que la Russie exerce sur la mer Noire. La Russie manque de population maritime ; sa flotte de la Baltique est presque constamment enfermée par les glaces ; les mers où elle navigue, la mer Caspienne, la mer Baltique, et même la mer Noire, sont des eaux sans issue facile ; ses vaisseaux manquent d’un vaste espace pour s’exercer, de lieux de relâche dans les petites mers où ils naviguent, qui ne sont, après tout, que des lacs qu’elle a élevés à la dignité de mers, à peu près comme M. Guizot fait des routes de premier ordre avec les chemins de nos communes. L’Angleterre ne craint donc rien de cette marine militaire, toute nombreuse qu’elle est, parce qu’elle ne se recrute pas par une marine marchande ; elle pense qu’elle n’a pas à redouter ces immenses et majestueux vaisseaux russes dont lord Durham, bon Anglais en ce point comme en tous les autres, dit avec dédain que ce sont les plus gros joujoux qu’il ait vus. Grâce aux opinions de l’Angleterre sur la marine russe, toutes les questions entre l’Angleterre et la Russie se réduisent à des questions de commerce et d’intérêt, questions difficiles et lentes à résoudre, mais que les États-Unis d’Amérique seuls résolvent par des propositions de guerre. L’Angleterre ne croit pas que sa marine soit menacée par la marine russe ; elle veut seulement étendre son commerce en Orient, et le délivrer de toutes les entraves que tente de lui opposer le cabinet de Saint-Pétersbourg. C’est la querelle d’une vieille industrie contre une jeune industrie qui s’élève ; c’est une querelle que la Russie soutient contre tous ceux qui l’entourent, et même contre la Prusse, sa fidèle alliée. La Russie exportait ses grains par Dantzig et par Thorn ; la Prusse, devenue plus agricole, a fermé ces issues à la Russie ; la Prusse, de son côté, faisait un libre commerce avec la Chine par Kiachta, et la Russie lui accordait le transit. Depuis, la Russie, devenue industrielle, a établi des comptoirs à Kiachta, et a fermé la route des frontières chinoises à la Prusse. De grandes difficultés sont nées de cette situation, de vives discussions ont eu lieu à Saint-Pétersbourg et à Berlin, et l’on est encore bien loin de s’entendre. Est-ce à dire pour cela que la Prusse et la Russie se feront la guerre ?

La situation de l’Angleterre et de la Russie vis-à-vis l’une de l’autre est, il est vrai, plus critique, les intérêts qui se trouvent compromis sont infiniment plus graves ; mais il y a loin de ces discussions à des hostilités sérieuses ; et quant à cette question du Vixen, lord Palmerston et tout le cabinet anglais n’ignorent pas quel a été le but de cette tentative. Le Vixen est un schooner (navire à un mât). On ne pouvait donc espérer de grands profits de l’expédition d’un tel navire, et la maison Bell, dont les affaires étaient si vastes et si étendues, ne pouvait l’avoir tentée que comme un essai, et pour s’assurer de la réalité du blocus de ces côtes. Or, il est question de relations très intimes qui existent entre M. Bell et M. Mendizabal, et l’on assure que le Vixen avait été expédié dans l’espoir que la capture de ce petit bâtiment compliquerait les rapports entre l’Angleterre et la Russie. Quoi qu’il en soit, il est certain qu’on a donné lieu à ces deux puissances de s’expliquer sur une question pleine d’intérêt, mais qui se résoudra encore cette fois d’une manière pacifique ; ceci soit dit en passant pour calmer la frayeur que montre le ministère français.

Un pamphlet publié à Londres par un prétendu manufacturier de Manchester, apprécie avec beaucoup d’esprit et de rectitude les récriminations réciproques de l’Angleterre et de la Russie. « La Russie, dit-il, est accusée par nous d’être une nation envahissante ! Depuis la journée de Pultava jusqu’à l’époque du passage des Balkans, disent les journalistes, les orateurs et les écrivains anglais, le gouvernement russe a été incessamment occupé à dérober et à accaparer. — Mais qu’a fait l’Angleterre pendant ce temps ? — Durant le dernier siècle, la Russie a dépouillé la Suède, la Pologne, la Turquie et la Perse ; dans cette même période la Grande-Bretagne a dépouillé… — non, cette phrase est impolie, — elle a étendu les limites des domaines de S. M. B., aux dépens de la France, de la Hollande et de l’Espagne. Assurément, les Russes peuvent se justifier par notre exemple, et nous montrer un pied sur le roc de Gibraltar, et l’autre sur le cap de Bonne-Espérance, avec le Canada, l’Australie et la Péninsule de l’Inde, formant la triple tête de Cerbère de notre monstrueux empire, avec mille acquisitions moindres, éparses sur la surface du globe, qui sont autant de témoignages de notre insatiable appétit. Non, vraiment, nous ne sommes pas un peuple qui ait le droit de prêcher des homélies aux autres peuples, en faveur de l’observation nationale du huitième commandement. » Et l’auteur anglais termine cet acte de franchise en citant une scène entre deux personnages de l’opéra des Gueux, qu’il recommande aux diplomates des deux cours. Sa citation est en trop bon anglais pour que j’essaie de la traduire : Like Lockit and Peachum, the British lion and the Russian Bear, instead of tearing one another, had better hug and be friends. — « Brother bruin, brother bruin, we are both in the wrong. »

Quant à l’affaire qui divise en ce moment l’ours et le lion, comme dit, dans son langage un peu matelot, l’auteur anglais, ce n’est qu’un épisode peu important, si on le compare aux précédens motifs de querelles. L’Angleterre a laissé la Russie s’établir aux sources du Danube, ouvrir la mer Noire à ses provinces polonaises depuis le traité de Bucharest, dominer la mer d’Azof depuis le traité de Kainardgy, s’emparer de la Crimée par l’ukase de 1783, s’étendre le long de la Circassie jusqu’au Caucase, regagner la côte méridionale de la mer Noire par le traité qui lui livra, en 1802, la Mingrélie, jusqu’aux grandes concessions de 1829 et de 1833, qui lui permirent de bâtir le fort Saint-Nicolas sur le rivage qui forme la baie de Trébizonde ; elle a souffert qu’elle s’avançât jusqu’à l’Ararat, que lui a ouvert le traité de Turkoman-Chai en 1828 ; l’Angleterre a vu signer, en se contentant de protester, les traités d’Unkiar-Skelessi et d’Andrinople ; et aujourd’hui que la Russie s’est établie, en les séparant, au beau milieu des populations de l’Anatolie, de la Perse, de la Géorgie et du Caucase, laissant derrière elle la Circassie dans l’isolement ; à présent qu’elle occupe presque tout l’isthme qui sépare la mer Caspienne de la mer Noire, et qu’elle garde avec vigilance la Porte de Fer et le Vlady, les deux seuls passages du Caucase, l’Angleterre s’avise de s’émouvoir à la nouvelle du blocus de la côte d’Abasie, déjà à demi conquise, et aux deux extrémités de laquelle flotte, depuis 1829, le pavillon russe, soutenu, sur sept points différens de cette côte, par plus de treize mille hommes de troupes régulières, répandues dans des forts depuis Anapa jusqu’à Poti ! S’émouvoir, à la bonne heure ; mais faire la guerre pour ce motif, quand on a montré tant de longanimité, c’est ce qu’il est difficile de supposer.

Le pays des Tcherkesses ou la Circassie est, en quelque sorte, la Vendée de l’empire russe. La Russie a bien grandi depuis que les Russes abordaient la côte d’Abasie dans des petites barques pour solliciter la permission de pêcher dans la mer d’Azof ; elle a conquis une partie de la Suède, la Pologne, de belles provinces allemandes, turques et persanes ; elle s’est avancée aux dépens de la Tartarie jusqu’à la Chine ; son empire s’étend de la mer Blanche à la mer Caspienne, et cependant la Circassie n’est pas encore soumise, et défend son territoire contre les vaisseaux russes qui la bloquent d’un côté le long de la mer Noire, et les armées russes qui campent sur son flanc opposé, devant les défilés du Caucase. Quatre millions d’ames résistent, dans ce petit coin de terre, à tous les efforts de la Russie. N’est-il pas singulier que l’Angleterre, disons l’Europe, qui a oublié si long-temps la Circassie, se souvienne d’elle aujourd’hui, et semble vouloir prendre sa cause en main ?

Le secours est tardif. Cependant, si l’Angleterre a reconnu la nécessité d’arrêter la Russie par l’énergie de son attitude, si elle est décidée à soutenir cette attitude par la guerre, si ses flottes sont armées, et ses matelots prêts à étendre les voiles, déjà sur les haubans, il faut se hâter de lui dire que la question de l’indépendance de Constantinople et de la liberté de la navigation dans la mer Noire peut se décider sur cette côte de Circassie et sur le versant occidental du Caucase, où se trouvent Soudjak-Kale, Mamaï, Soukum-Kale, et deux ou trois autres points qui deviendraient, au choix de l’Angleterre, si elle est forte assez et résolue, l’Ancône de l’Orient. Mais si l’Angleterre n’a d’autre dessein que d’échanger des notes, et de discuter une question plutôt commerciale et consulaire que politique et diplomatique, alors il faut qu’elle sache que le gouvernement russe a non-seulement le droit de frapper de blocus la côte Tcherkesse, comme le reconnaît le Journal des Débats, mais qu’il peut encore être fondé, s’il lui plaît, à saisir, pour violation de lois de douanes et de santé, les navires qui aborderaient cette côte. Il est en effet de notoriété, et je m’étonne que nos publicistes l’ignorent, que les tribus Tcherkesses, après s’être soumises volontairement à l’autorité des khans de Krimée, que possède aujourd’hui la Russie, ont reconnu plus tard, pour échapper à la Russie, il est vrai, et s’assurer la protection de la Porte, leur dépendance des sultans de Constantinople. Or l’article 4 du traité d’Andrinople, auquel il fallait s’opposer avant tout, cède la Circassie, et pouvait la céder, au gouvernement russe, s’il est possible d’admettre le principe de la cession des peuples ; et la Russie s’occupe à cette heure de se mettre en possession de ce pays par tous les moyens dont elle dispose, avec d’autant plus de résolution et de persévérance qu’elle ne pourra se servir de la mer Caspienne et de l’Euxin pour transporter ses troupes au-delà du Caucase, tant que ces trente lieues de côtes lui manqueront. Jugez si la question est importante pour la Russie ! Vous voyez que je vais encore plus loin que le Journal des Débats, qui n’accorde à la Russie que le droit de blocus. Je n’ajoute pas qu’en droit cette cession peut toujours être contestée, comme toutes les immorales ventes de peuples, que se font les grandes puissances ; la politique a beau violer ce principe, elle ne parviendra pas à l’effacer.

C’est là, croyez-le bien, la vérité tout entière, mais j’avoue que je ne me serais pas hâté de la dire, et d’anticiper sur la décision des avocats de la couronne d’Angleterre et de lord Palmerston, si j’avais l’honneur d’être l’organe presque officiel d’un cabinet allié du gouvernement britannique, lequel pourrait prendre avec raison, en très mauvaise part, cet empressement à le condamner. De tout ceci, monsieur, il n’y a qu’une conclusion à tirer, ce n’est pas que la Grande-Bretagne et la Russie se feront la guerre, mais que le roi et les chambres seront forcés de former prochainement un nouveau cabinet pour rétablir l’union de la France et de l’Angleterre, que celui-ci a sinon détruite encore, du moins si fortement ébranlée. Un rapprochement sympathique avec la Russie est un rêve impossible à réaliser. Pensez-vous qu’elle puisse aimer jamais la politique de la France et le principe de sa révolution ? Non ; tout ce qu’on peut attendre d’elle, c’est de la résignation et une sorte de neutralité, et il n’y a de force à espérer pour nous dans le Nord que par notre alliance intime et sincère avec le cabinet anglais. À chaque pas qui nous en écartera, nous serons avertis de notre faute par quelque acte de dédain ou d’hostilité de la part des autres puissances, qui nous supposeront faibles et isolés. Les ministres français qui ne comprendront pas les avantages mutuels de l’alliance anglaise et française, et qui ne verront pas que toute notre diplomatie avec Saint-Pétersbourg doit se faire à Londres, commettront une grande erreur, erreur qui leur coûtera cher, et que leur chute expiera bientôt.


Agréez, etc.

……
13 février 1837.