Lettres portugaises traduites en français

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attribution controversée ()
Texte établi par Alexandre PiedagnelLibrairie des Bibliophiles (p. np-95).


LETTRES
PORTUGAISES


Publiées sur l’édition originale


AVEC UNE NOTICE PRÉLIMINAIRE
par
ALEXANDRE PIEDAGNEL



PARIS
LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES
Rue Saint-Honoré, 338




M DCCC LXXVI


NOTICE
SUR LA RELIGIEUSE PORTUGAISE





Vers 1663, il entra dans la politique de Louis XIV de secourir le Portugal contre l’Espagne, mais il le secourut indirectement ; on fournit sous main des subsides, on favorisa des levées, une foule de volontaires y coururent. Entre cette petite armée, commandée par Schomberg, et la pauvre armée espagnole qui lui disputait le terrain, il y eut là, chaque été, bien des marches et des contre-marches et peu de résultats, bien des escarmouches et des petits combats, parmi lesquels, je crois, une victoire. Qui donc s’en soucie aujourd’hui ? Mais le lecteur curieux qui ne veut que son charme ne peut s’empêcher de dire que tout cela a été bon, puisque les Lettres de la Religieuse portugaise en devaient naître[1]. »


Cette guerre, qui dura jusqu’en 1668, et dans laquelle triompha le Portugal, est, en effet, bien oubliée ! Les Lettres portugaises, au contraire, ont eu depuis lors vingt éditions, et leur grand succès ne semble point épuisé. Évidemment, cela tient surtout à l’accent de sincérité de l’auteur. La pauvre religieuse de Beja a peint avec tant de chaleur, avec une émotion si communicative, l’état de son cœur blessé, ses défaillances, ses espoirs éphémères, sa passion persistante, ses déceptions nombreuses et si cruelles, ses colères si légitimes, que l’on relit volontiers une correspondance dont les pages, ardentes et touchantes à la fois, restent jeunes parce qu’elles sont absolument vraies.

Ce qui augmente encore le charme des lettres de Marianna Alcaforado, c’est que l’on reconnaît sans peine qu’elles ne furent pas écrites en vue d’une publication. Oh, non ! ces élans, ces tristesses, ces aveux, ces plaintes amères, n’ont rien d’apprêté. Ce sont les cris d’une âme loyale et tendre, et le lecteur s’intéresse bien vite à tant d’amour mêlé a tant de désespoirs !

Quelques lignes suffiront pour résumer le drame intime qui a donné lieu aux Lettres portugaises.

En 1661, Noël Bouton de Chamilly, comte de Saint-Léger (plus tard marquis de Chamilly), prit du service en Portugal. Il était alors âgé de vingt-cinq ans[2]. — À la même époque, un couvent de la ville de Beja, dans la province d’Alentéjo, abritait la religieuse franciscaine dont le jeune capitaine français devait, hélas ! troubler si profondément la vie.

Notre héroïne, qui appartenait à l’une des meilleures familles du pays, a raconté elle-même que ce fut du haut d’un balcon de son couvent qu’elle vit pour la première fois M. de Chamilly, et un critique très-érudit, M. Eugène Asse, a eu, croyons-nous, raison de penser qu’elle l’aperçut sans doute à l’occasion d’une sorte de revue ou d’entrée triomphale, à Beja, des troupes franco-portugaises.

Quoi qu’il en soit, M. de Chamilly, ayant de son côté remarqué la charmante religieuse, pénétra dans le couvent à plusieurs reprises ; il sut se faire écouter de l’infortunée Marianna, qui, jusqu’à sa dernière heure, chercha vainement à maudire le brillant officier dont l’abandon, si brusque et si complet, avait brisé son cœur trop confiant.

Ajoutons que le marquis de Chamilly épousa, en 1677, la fille de Jean-Jacques du Bouchet, seigneur de Villefix, — sans se préoccuper le moins du monde de la religieuse de Beja ; — et qu’il devint, en 1703, maréchal de France, « en récompense de ses glorieux services ».


Il n’y a là rien, après tout, de bien neuf ni de fort original ! — Un officier, élégant et noble, a occupé ses loisirs, dans une petite ville, à séduire une jeune fille crédule et d’une rare beauté. Puis, s’étant empressé d’oublier ses serments, dès son départ du pays, il s’est marié sagement à une riche héritière. Quoi de plus naturel ? Cela ne se voit-il pas tous les jours ?

Et comme, en dehors de ce péché de jeunesse, le maréchal de Chamilly, vaillant homme de guerre, n’a eu aucune faute grave à se reprocher, ses contemporains, Saint-Simon en tête, ont été d’accord pour lui rendre hommage : « C’était le meilleur homme du monde, le plus brave et le plus plein d’honneur. »

Voilà qui est dit à merveille ! Heureusement, pour venger la mémoire de Marianna, les femmes se sont liguées, et pas une lectrice n’a pardonné encore au marquis de Chamilly ses mensonges amoureux et sa coupable légèreté, — disons mieux : sa trahison !

Il faut lire avec attention ces lettres neuves et éloquentes, à cause de leur simplicité mène. Que d’exquise tendresse, que de douleur profonde ; et aussi, comme au souvenir des douces heures — « jamais disparues, — la pauvre délaissée se ranime d’une façon touchante, oubliant soudain, pour un instant trop court, l’ingratitude, la perfidie de son amant !

Amour, regrets : voilà tout ce petit livre, — qui ne mourra pas, car il est imprégné d’un suave parfum de jeunesse, de passion et de larmes sincères.


Alexandre Piedagnel.


NOTE BIBLIOGRAPHIQUE




La première édition des Lettres portugaises parut chez Claude Barbin, en 1669. Elle contenait les cinq lettres véritables, débordantes de passion et de la douleur causée par l’abandon. M. Eugène Asse a remarqué judicieusement que l’achevé d’imprimer, qui porte la date du 4 janvier 1669, et le privilège, qui est du 28 octobre 1668, prouvent que la traduction fut faite et livrée au libraire vers le milieu de l’année 1668, c’est-à-dire presque aussitôt après le retour en France du marquis de Chamilly. « Évidemment, ajoute M. Asse, les lettres de la pauvre Marianna furent montrées par leur possesseur comme un de ces trophées, ou tout au moins comme un de ces souvenirs qu’on rapporte d’un pays étranger. » Cependant l’incognito fut complet. C’est seulement dans l’édition de 1690 que l’on indique, pour la première fois, le nom du destinataire et celui du traducteur, Guilleragues[3]. Quant au nom de l’héroïne, qui fut découvert par le savant Boissonade, en 1810, il n’a figuré sur aucune édition de l’ouvrage.

Voyant le vif succès des cinq premières lettres, Barbin, sous le titre de Seconde partie, s’empressa (en 1669 également) d’en publier sept autres, non plus d’une religieuse, mais d’une Dame portugaise, et dont la note dominante est la coquetterie unie au dépit amoureux.

Ces dernières lettres, que nous publions à titre de curiosité littéraire, sont de pure invention. — De nombreuses Réponses — toutes apocryphes — parurent ensuite. Elles n’offrent qu’un intérêt très-secondaire.

Notre intention, tout d’abord, était de reproduire, dans cette réimpression, l’orthographe du temps. Mais la première et la seconde partie des Lettres portugaises, bien qu’imprimées la même année, chez le même Claude Barbin, présentent deux systèmes orthographiques tellement différents que nous n’avons ni su auquel donner la préférence, ni pu les réduire en un seul. Il nous a donc semblé à propos, pour cette fois, d’adopter l’orthographe moderne, tout en nous conformant rigoureusement au texte de l’édition originale.

A. P.




PREMIÈRE PARTIE



AU LECTEUR




J’ai trouvé les moyens, avec beaucoup de soin et de peine, de recouvrer une copie correcte de la traduction de cinq Lettres Portugaises qui ont été écrites à un gentilhomme de qualité qui servoit en Portugal. J’ai vu tous ceux qui se connoissent en sentimens ou les louer, ou les chercher avec tant d’empressement que j’ai cru que je leur ferois un singulier plaisir de les imprimer. Je ne sais point le nom de celui auquel on les a écrites, ni de celui qui en a fait la traduction ; mais il m’a semblé que je ne devois pas leur déplaire en les rendant publiques. Il est difficile qu’elles n’eussent, enfin, paru avec des fautes d’impression qui les eussent défigurées.


PREMIÈRE PARTIE




LETTRE PREMIÈRE



Considère, mon amour, jusqu’à quel excès tu as manqué de prévoyance. Ah ! malheureux, tu as été trahi, et tu m’as trahie par des espérances trompeuses. Une passion sur laquelle tu avois fait tant de projets de plaisirs ne te cause présentement qu’un mortel désespoir, qui ne peut être comparé qu’à la cruauté de l’absence qui le cause. Quoi ! cette absence, à laquelle ma douleur, tout ingénieuse qu’elle est, ne peut donner un nom assez funeste, me privera donc pour toujours de regarder ces yeux, dans lesquels je voyois tant d’amour, et qui me faisoient connoître des mouvemens qui me combloient de joie, qui me tenoient lieu de toutes choses, et qui enfin me suffisoient ? Hélas ! les miens sont privés de la seule lumière qui les animoit, il ne leur reste que des larmes, et je ne les ai employés à aucun usage qu’à pleurer sans cesse, depuis que j’appris que vous étiez enfin résolu à un éloignement, qui m’est si insupportable qu’il me fera mourir en peu de temps. Cependant il me semble que j’ai quelque attachement pour des malheurs dont vous êtes la seule cause : Je vous ai destiné ma vie aussitôt que je vous ai vu ; et je sens quelque plaisir en vous la sacrifiant. J’envoie mille fois le jour mes soupirs vers vous, ils vous cherchent en tous lieux, et ils ne me rapportent pour toute récompense de tant d’inquiétudes qu’un avertissement trop sincère, que me donne ma mauvaise fortune, qui a la cruauté de ne souffrir pas que je me flatte, et qui me dit à tous moments : Cesse, cesse, Mariane infortunée, de te consumer vainement, et de chercher un amant que tu ne verras jamais, qui a passé les mers pour te fuir, qui est en France au milieu des plaisirs, qui ne pense pas un seul moment à tes douleurs, et qui te dispense de tous ces transports, desquels il ne te sait aucun gré ? Mais non, je ne puis me résoudre à juger si injurieusement de vous, et je suis trop intéressée à vous justifier. Je ne veux point m’imaginer que vous m’avez oubliée. Ne suis-je pas assez malheureuse, sans me tourmenter par de faux soupçons ? Et pourquoi ferois-je des efforts pour ne me plus souvenir de tous les soins que vous avez pris de me témoigner de l’amour ? J’ai été si charmée de tous ces soins, que je serois bien ingrate si je ne vous aimois avec les mêmes emportemens que ma passion me donnoit quand je jouissois des témoignages de la vôtre. Comment se peut-il faire que les souvenirs de momens si agréables, soient devenus si cruels ? et faut-il que contre leur nature ils ne servent qu’à tyranniser mon cœur ? Hélas ! votre dernière lettre le réduisit en un étrange état : il eut des mouvemens si sensibles, qu’il fit, ce semble, des efforts pour se séparer de moi et pour vous aller trouver. Je fus si accablée de toutes ces émotions violentes, que je demeurai plus de trois heures abandonnée de tous mes sens. Je me défendis de revenir à une vie que je dois perdre pour vous, puisque je ne puis la conserver pour vous. Je revis enfin, malgré moi, la lumière ; je me flattois de sentir que je mourois d’amour ; et d’ailleurs j’étois bien aise de n’être plus exposée à voir mon cœur déchiré par la douleur de votre absence. Après ces accidens, j’ai eu beaucoup de différentes indispositions ; mais puis-je jamais être sans maux tant que je ne vous verrai pas ? Je les supporte cependant sans murmurer, puisqu’ils viennent de vous. Quoi ? est-ce là la récompense, que vous me donnez pour vous avoir si tendrement aimé ? Mais il n’importe, je suis résolue à vous adorer toute ma vie, et à ne voir jamais personne ; et je vous assure que vous ferez bien aussi de n’aimer personne. Pourriez-vous être content d’une passion moins ardente que la mienne ? Vous trouverez peut-être plus de beauté (vous m’avez pourtant dit autrefois que j’étois assez belle), mais vous ne trouverez jamais tant d’amour, et tout le reste n’est rien. Ne remplissez plus vos lettres de choses inutiles, et ne m’écrivez plus de me souvenir de vous. Je ne puis vous oublier, et je n’oublie pas aussi que vous m’avez fait espérer que vous viendrez passer quelque temps avec moi. Hélas ! pourquoi n’y voulez-vous pas passer toute votre vie ? S’il m’étoit possible de sortir de ce malheureux cloître, je n’attendrois pas en Portugal l’effet de vos promesses : j’irois, sans garder aucune mesure, vous chercher, vous suivre, et vous aimer par tout le monde ; je n’ose me flatter que cela puisse être, je ne veux point nourrir une espérance qui me donneroit assurément quelque plaisir, et je ne veux plus être sensible qu’aux douleurs. J’avoue cependant que l’occasion que mon frère m’a donnée de vous écrire a surpris en moi quelques mouvemens de joie, et qu’elle a suspendu pour un moment le désespoir où je suis. Je vous conjure de me dire pourquoi vous vous êtes attaché à m’enchanter, comme vous avez fait, puisque vous saviez bien que vous deviez m’abandonner ? Et pourquoi avez-vous été si acharné à me rendre malheureuse ? que ne me laissiez-vous en repos dans mon cloître ? Vous avois-je fait quelque injure ? Mais je vous demande pardon : je ne vous impute rien ; je ne suis pas en état de penser à ma vengeance, et j’accuse seulement la rigueur de mon destin. Il me semble qu’en nous séparant, il nous a fait tout le mal que nous pouvions craindre. Il ne sauroit séparer nos cœurs : l’amour qui est plus puissant que lui les a unis pour toute notre vie. Si vous prenez quelque intérêt à la mienne, écrivez-moi souvent. Je mérite bien que vous preniez quelque soin de m’apprendre l’état de votre cœur et de votre fortune. Surtout venez me voir. Adieu, je ne puis quitter ce papier ; il tombera entre vos mains ; je voudrois bien avoir le même bonheur. Hélas ! insensée que je suis ! je m’aperçois que cela n’est pas possible. Adieu, je n’en puis plus. Adieu, aimez-moi toujours, et faites-moi souffrir encore plus de maux.


LETTRE II



Il me semble que je fais le plus grand tort du monde aux sentimens de mon cœur, de tâcher de vous les faire connoître en vous les écrivant. Que je serois heureuse si vous en pouviez bien juger par la violence des vôtres ! mais je ne dois pas m’en rapporter à vous, et je ne puis m’empêcher de vous dire, bien moins vivement que je ne le sens, que vous ne devriez pas me maltraiter, comme vous faites, par un oubli qui me met au désespoir, et qui est même honteux pour vous. Il est bien juste, au moins, que vous souffriez que je me plaigne des malheurs que j’avois bien prévus quand je vous vis résolu de me quitter. Je connois bien que je me suis abusée, lorsque j’ai pensé que vous auriez un procédé de meilleure foi qu’on n’a accoutumé d’avoir, parce que l’excès de mon amour me mettoit, ce semble, au-dessus de toutes sortes de soupçons, et qu’il méritoit plus de fidélité qu’on n’en trouve d’ordinaire. Mais la disposition que vous avez à me trahir l’emporte enfin sur la justice que vous devez à tout ce que j’ai fait pour vous. Je ne laisserois pas d’être bien malheureuse, si vous ne m’aimiez que parce que je vous aime, et je voudrois tout devoir à votre seule inclination ; mais je suis si éloignée d’être en cet état, que je n’ai pas reçu une seule lettre de vous depuis six mois. J’attribue tout ce malheur à l’aveuglement avec lequel je me suis abandonnée à m’attacher à vous. Ne devois-je pas prévoir que mes plaisirs finiroient plutôt que mon amour ? Pouvois-je espérer que vous demeureriez toute votre vie en Portugal, et que vous renonceriez à votre fortune et à votre pays pour ne penser qu’à moi ? Mes douleurs ne peuvent recevoir aucun soulagement, et le souvenir de mes plaisirs me comble de désespoir. Quoi ! tous mes désirs seront donc inutiles ! et je ne vous verrai jamais en ma chambre avec toute l’ardeur et tout l’emportement que vous me faisiez voir ! Mais, hélas ! je m’abuse, et je ne connois que trop que tous les mouvemens qui occupoient ma tête et mon cœur n’étoient excités en vous que par quelques plaisirs, et qu’ils finissoient aussitôt qu’eux. Il falloit que, dans ces momens trop heureux, j’appelasse ma raison à mon secours pour modérer l’excès funeste de mes délices, et pour m’annoncer tout ce que je souffre présentement ; mais je me donnois toute à vous, et je n’étois pas en état de penser à ce qui eût pu empoisonner ma joie, et m’empêcher de jouir pleinement des témoignages ardens de votre passion. Je m’apercevois trop agréablement que j’étois avec vous, pour penser que vous seriez un jour éloigné de moi. Je me souviens pourtant de vous avoir dit quelquefois que vous me rendriez malheureuse ; mais ces frayeurs étoient bientôt dissipées, et je prenois plaisir à vous les sacrifier, et à m’abandonner à l’enchantement et à la mauvaise foi de vos protestations. Je vois bien le remède à tous mes maux, et j’en serois bientôt délivrée si je ne vous aimois plus. Mais, hélas ! quel remède ! Non, j’aime mieux souffrir encore davantage que vous oublier. Hélas ! cela dépend-il de moi ? Je ne puis me reprocher d’avoir souhaité un seul moment de ne vous plus aimer. Vous êtes plus à plaindre que je ne suis, et il vaut mieux souffrir tout ce que je souffre que de jouir des plaisirs languissans que vous donnent vos maîtresses de France. Je n’envie point votre indifférence, et vous me faites pitié. Je vous défie de m’oublier entièrement. Je me flatte de vous avoir mis en état de n’avoir sans moi que des plaisirs imparfaits ; et je suis plus heureuse que vous, puisque je suis plus occupée. L’on m’a fait depuis peu portière en ce couvent ; tous ceux qui me parlent croient que je suis folle ; je ne sais ce que je leur réponds ; et il faut que les religieuses soient aussi insensées que moi pour m’avoir cru capable de quelques soins. Ah ! j’envie le bonheur d’Emmanuel et de Francisque 1. Pourquoi ne suis-je pas incessamment avec vous, comme eux ? Je vous aurois suivi, et je vous aurois assurément servi de meilleur cœur. Je ne souhaite rien en ce monde que vous voir. Au moins souvenez-vous de moi ! je me contente de votre souvenir, mais je n’ose m’en assurer. Je ne bornois pas mes espérances à votre souvenir quand je vous voyois tous les jours ; mais vous m’avez bien appris qu’il faut que je me soumette à tout ce que vous voudrez. Cependant je ne me repens point de vous avoir adoré ; je suis bien aise que vous m’ayez séduite ; votre absence rigoureuse, et peut-être éternelle, ne diminue en rien l’emportement de mon amour ; je veux que tout le monde le sache ; je n’en fais point un mystère, et je suis ravie d’avoir fait tout ce que j’ai fait pour vous contre toute sorte de bienséance. Je ne mets plus mon honneur, et ma religion qu’à vous aimer éperdument toute ma vie, puisque j’ai commencé à vous aimer. Je ne vous dis point toutes ces choses pour vous obliger à m’écrire. Ah ! ne vous contraignez point, je ne veux de vous que ce qui viendra de votre mouvement, et je refuse tous les témoignages de votre amour dont vous pourriez vous empêcher. J’aurai du plaisir à vous excuser, parce que vous aurez peut-être, du plaisir à ne pas prendre la peine de m’écrire ; et je sens une profonde disposition à vous pardonner toutes vos fautes. Un officier français a eu la charité de me parler ce matin plus de trois heures de vous, il m’a dit que la paix de France étoit faite 2. Si cela est, ne pourriez-vous pas me venir voir et m’emmener en France ? Mais je ne le mérite pas. Faites tout ce qu’il vous plaira ; mon amour ne dépend plus de la manière dont vous me traiterez. Depuis que vous êtes parti, je n’ai pas eu un seul moment de santé, et je n’ai aucun plaisir qu’en nommant votre nom mille fois le jour. Quelques religieuses, qui savent l’état déplorable où vous m’avez plongée me parlent de vous fort souvent. Je sors le moins qu’il m’est possible de ma chambre, où vous êtes venu me voir tant de fois, et je regarde sans cesse votre portrait, qui m’est mille fois plus cher que ma vie. Il me donne quelque plaisir, mais il me donne aussi bien de la douleur, lorsque je ne vous reverrai peut-être jamais. Pourquoi faut-il qu’il soit possible que je ne vous verrai peut-être jamais ? M’avez-vous pour toujours abandonnée ? Je suis au désespoir. Votre pauvre Mariane n’en peut plus, elle s’évanouit en finissant cette lettre. Adieu, adieu, ayez pitié de moi.


LETTRE III



Qu’est-ce que je deviendrai ? Et qu’est-ce que vous voulez que je fasse ? Je me trouve bien éloignée de tout ce que j’avois prévu : j’espérois que vous m’écririez de tous les endroits où vous passeriez, et que vos lettres seroient fort longues ; que vous soutiendriez ma passion par l’espérance de vous revoir ; qu’une entière confiance en votre fidélité me donneroit quelque sorte de repos, et que je demeurerois cependant dans un état assez supportable, sans d’extrêmes douleurs. J’avois même pensé à quelques foibles projets de faire tous les efforts dont je serois capable pour me guérir, si je pouvois connoître bien certainement que vous m’eussiez tout à fait oubliée. Votre éloignement, quelques mouvemens de dévotion, la crainte de ruiner entièrement le reste de ma santé par tant de veilles et par tant d’inquiétudes, le peu d’apparence de votre retour, la froideur de votre passion et de vos derniers adieux, votre départ fondé sur d’assez méchants prétextes, et mille autres raisons, qui ne sont que trop bonnes et que trop inutiles, sembloient me promettre un secours assez assuré, s’il me devenoit nécessaire. N’ayant enfin à combattre que contre moi-même, je ne pouvois jamais me défier de toutes les foiblesses, ni appréhender tout ce que je souffre aujourd’hui. Hélas que je suis à plaindre de ne partager pas mes douleurs avec vous et d’être toute seule malheureuse ! Cette pensée me tue, et je meurs de frayeur que vous n’ayez jamais été extrêmement sensible à tous nos plaisirs. Oui, je connois présentement la mauvaise foi de tous vos mouvemens : vous m’avez trahie toutes les fois que vous m’avez dit que vous étiez ravi d’être seul avec moi. Je ne dois qu’à mes importunités vos empressemens, et vos transports ; vous aviez fait de sang-froid un dessein de m’enflammer ; vous n’avez regardé ma passion que comme une victoire, et votre cœur n’en a jamais été profondément touché. N’êtes-vous pas bien malheureux, et n’avez-vous pas bien peu de délicatesse de n’avoir su profiter qu’en cette manière de mes emportemens ? Et comment est-il possible qu’avec tant d’amour je n’aie pu vous rendre tout à fait heureux ? Je regrette, pour l’amour de vous seulement, les plaisirs infinis que vous avez perdus. Faut-il que vous n’ayez pas voulu en jouir ? Ah ! si vous les connoissiez, vous trouveriez sans doute qu’ils sont plus sensibles que celui de m’avoir abusée ; et vous auriez éprouvé qu’on est beaucoup plus heureux, et qu’on sent quelque chose de bien plus touchant quand on aime violemment que lorsqu’on est aimé. Je ne sais ni ce que je suis, ni ce que je fais, ni ce que je désire ; je suis déchirée par mille mouvemens contraires. Peut-on s’imaginer un état si déplorable ? Je vous aime éperdument, et je vous ménage assez pour n’oser, peut-être, souhaiter que vous soyez agité des mêmes transports. Je me tuerois, ou je mourrois de douleurs sans me tuer, si j’étois assurée que vous n’avez jamais aucun repos, que votre vie n’est que trouble et qu’agitation, que vous pleurez sans cesse, et que tout vous est odieux. Je ne puis suffire à mes maux ; comment pourrois-je supporter la douleur que me donneroient les vôtres, qui me seroient mille fois plus sensibles. Cependant je ne puis aussi me résoudre à désirer que vous ne pensiez point à moi ; et, à vous parler sincèrement, je suis jalouse avec fureur de tout ce qui vous donne de la joie, et qui touche votre coeur et votre goût en France. Je ne sais pourquoi je vous écris. Je vois bien que vous aurez seulement pitié de moi, et je ne veux point de votre pitié. J’ai bien du dépit contre moi-même, quand je fais réflexion sur tout ce que je vous ai sacrifié. J’ai perdu ma réputation ; je me suis exposée à la fureur de mes parens, à la sévérité des lois de ce pays contre les religieuses, et à votre ingratitude, qui me paroît le plus grand de tous les malheurs. Cependant je sens bien que mes remords ne sont pas véritables, que je voudrois, du meilleur de mon coeur, avoir couru pour l’amour de vous de plus grands dangers, et que j’ai un plaisir funeste d’avoir hasardé ma vie et mon honneur. Tout ce que j’ai de plus précieux ne devoit-il pas être en votre disposition ? Et ne dois-je pas être bien aise de l’avoir employé comme j’ai fait ? Il me semble même que je ne suis guère contente, ni de mes douleurs, ni de l’excès de mon amour, quoique je ne puisse, hélas ! me flatter assez pour être contente de vous. Je vis, infidèle que je suis, et je fais autant de choses pour conserver ma vie que pour la perdre ! Ah ! j’en meurs de honte ; mon désespoir n’est donc que dans mes lettres ? Si je vous aimois autant que je vous l’ai dit mille fois, ne serois-je pas morte il y a longtemps ! Je vous ai trompé ; c’est à vous à vous plaindre de moi. Hélas ! pourquoi ne vous en plaignez-vous pas ? Je vous ai vu partir, je ne puis espérer de vous voir jamais de retour ; et je respire cependant ! Je vous ai trahi, je vous en demande pardon, mais ne me l’accordez pas. Traitez-moi sévèrement ; ne trouvez point que mes sentimens soient assez violens ; soyez plus difficile à contenter ; mandez-moi que vous voulez que je meure d’amour pour vous ; et je vous conjure de me donner ce secours, afin que je surmonte la foiblesse de mon sexe, et que je finisse toutes mes irrésolutions par un véritable désespoir. Une fin tragique vous obligeroit sans doute à penser souvent à moi ; ma mémoire vous seroit chère, et vous seriez peut-être sensiblement touché d’une mort extraordinaire. Ne vaut-elle pas mieux que l’état où vous m’avez réduite ? Adieu, je voudrois bien ne vous avoir jamais vu. Ah ! je sens vivement la fausseté de ce sentiment, et je connois, dans le moment que je vous écris, que j’aime bien mieux être malheureuse en vous aimant que de ne vous avoir jamais vu. Je consens donc sans murmure à ma mauvaise destinée, puisque vous n’avez pas voulu la rendre meilleure. Adieu, promettez-moi de me regretter tendrement, si je meurs de douleur, et qu’au moins la violence de ma passion vous donne du dégoût et l’éloignement pour toutes choses. Cette consolation me suffira, et s’il faut que je vous abandonne pour toujours, je voudrois bien ne vous laisser pas à une autre. Ne seriez-vous, pas bien cruel de vous servir de mon désespoir pour vous rendre plus aimable, et pour faire voir que vous avez donné la plus grande passion du monde ? Adieu encore une fois. Je vous écris des lettres trop longues : je n’ai pas assez d’égard pour vous ; je vous en demande pardon, et j’ose espérer que vous aurez quelque indulgence pour une pauvre insensée, qui ne l’étoit pas, comme vous savez, avant qu’elle vous aimât. Adieu. Il me semble que je vous parle trop souvent de l’état insupportable où je suis ; cependant je vous remercie dans le fonds de mon cœur du désespoir que vous me causez, et je déteste la tranquillité où j’ai vécu avant que je vous connusse. Adieu ; ma passion augmente à chaque moment. Ah ! que j’ai de choses à vous dire !


LETTRE IV



Votre Lieutenant vient de me dire qu’une tempête vous a obligé de relâcher au royaume d’Algarve. Je crains que vous n’ayez beaucoup souffert sur la mer, et cette appréhension m’a tellement occupée que je n’ai plus pensé à tous mes maux. Êtes-vous bien persuadé que votre lieutenant prenne plus de part que moi à tout ce qui vous arrive ? Pourquoi en est-il mieux informé, et enfin pourquoi ne m’avez-vous point écrit ? Je suis bien malheureuse si vous n’en avez trouvé aucune occasion depuis votre départ, et je la suis bien davantage si vous en avez trouvé sans m’écrire ! Votre injustice et votre ingratitude sont extrêmes, mais je serois au désespoir si elles vous attiroient quelque malheur, et j’aime beaucoup mieux qu’elles demeurent sans punition que si j’en étois vengée. Je résiste à toutes les apparences qui me devroient persuader que vous ne m’aimez guère, et je sens bien plus de disposition à m’abandonner aveuglément à ma passion qu’aux raisons que vous me donnez de me plaindre de votre peu de soin. Que vous m’auriez épargné d’inquiétudes si votre procédé eût été aussi languissant les premiers jours que je vous vis qu’il m’a paru depuis quelque temps ! Mais qui n’auroit été abusée comme moi par tant d’empressemens, et à qui n’eussent-ils pas paru sincères ? Qu’on a de peine à se résoudre à soupçonner longtemps la bonne foi de ceux qu’on aime ! Je vois bien que la moindre excuse vous suffit ; et sans que vous preniez le soin de m’en faire, l’amour que j’ai pour vous vous sert si fidèlement, que je ne puis consentir à vous trouver coupable que pour jouir du sensible plaisir de vous justifier moi-même. Vous m’avez consommée par vos assiduités ; vous m’avez enflammée par vos transports ; vous m’avez charmée par vos complaisances ; vous m’avez assurée par vos serments ; mon inclination violente m’a séduite, et les suites de ces commencements si agréables, et si heureux ne sont que des larmes, que des soupirs, et qu’une mort funeste, sans que je puisse y aporter aucun remède. Il est vrai que j’ai eu des plaisirs bien surprenans en vous aimant, mais ils me coûtent d’étranges douleurs, et tous les mouvemens, que vous me causez, sont extrêmes. Si j’avois résisté avec opiniâtreté à votre amour ; si je vous avois donné quelque sujet de chagrin, et de jalousie pour vous enflammer davantage ; si vous aviez remarqué quelque ménagement artificieux dans ma conduite ; si j’avois enfin voulu opposer ma raison à l’inclination naturelle que j’ai pour vous, dont vous me fîtes bientôt apercevoir (quoique mes efforts eussent été sans doute inutiles), vous pourriez me punir sévèrement et vous servir de votre pouvoir ; mais vous me parûtes aimable avant que vous m’eussiez dit que vous m’aimiez ; vous me témoignâtes une grande passion ; j’en fus ravie et je m’abandonnai à vous aimer éperdument. Vous n’étiez point aveuglé, comme moi, pourquoi avez-vous donc souffert que je devinsse en l’état où je me trouve ? Qu’est-ce que vous vouliez faire de tous mes emportements, qui ne pouvoient vous être que très-importuns ? Vous saviez bien que vous ne seriez pas toujours en Portugal, et pourquoi m’y avez-vous voulu choisir pour me rendre si malheureuse ? Vous eussiez trouvé sans doute en ce pays quelque femme qui eût été plus belle, avec laquelle vous eussiez eu autant de plaisirs, puisque vous n’en cherchiez que de grossiers ; qui vous eût fidèlement aimé aussi longtemps qu’elle vous eût vu ; que le temps eût pu consoler de votre absence, et que vous auriez pu quitter sans perfidie et sans cruauté. Ce procédé est bien plus d’un tyran, attaché à persécuter, que d’un amant, qui ne doit penser qu’à plaire. Hélas ! pourquoi exercez-vous tant de rigueur sur un cœur qui est à vous ? Je vois bien que vous êtes aussi facile à vous laisser persuader contre moi, que je l’ai été à me laisser persuader en votre faveur. J’aurois résisté, sans avoir besoin de tout mon amour et sans m’apercevoir que j’eusse rien fait d’extraordinaire, à de plus grandes raisons que ne peuvent être celles qui vous ont obligé à me quitter. Elles m’eussent paru bien foibles, et il n’y en a point qui eussent jamais pu m’arracher d’auprès de vous ; mais vous avez voulu profiter des prétextes, que vous avez trouvés de retourner en France. Un vaisseau partoit. Que ne le laissiez-vous partir ? Votre famille vous avoit écrit. Ne savez-vous pas toutes les persécutions que j’ai souffertes de la mienne ? Votre honneur vous engageoit à m’abandonner. Ai-je pris quelque soin du mien ? Vous étiez obligé d’aller servir votre Roi. Si tout ce qu’on dit de lui est vrai, il n’a aucun besoin de votre secours, et il vous auroit excusé. J’eusse été trop heureuse si nous avions passé notre vie ensemble ; mais puisqu’il falloit qu’une absence cruelle nous séparât, il me semble que je dois être bien aise de n’avoir pas été infidèle, et je ne voudrois pas, pour toutes les choses du monde, avoir commis une action si noire. Quoi ! vous avez connu le fond de mon cœur et de ma tendresse, et vous avez pu vous résoudre à me laisser pour jamais et à m’exposer aux frayeurs que je dois avoir que vous ne vous souvenez plus de moi que pour me sacrifier à une nouvelle passion ! Je vois bien que je vous aime, comme une folle : cependant je ne me plains point de toute la violence des mouvements de mon cœur ; je m’accoutume à ses persécutions, et je ne pourrois vivre sans un plaisir que je découvre et dont je jouis en vous aimant au milieu de mille douleurs. Mais je suis sans cesse persécutée avec un extrême désagrément par la haine et par le dégoût que j’ai pour toutes choses. Ma famille, mes amis et ce couvent me sont insupportables. Tout ce que je suis obligée de voir et tout ce qu’il faut que je fasse de toute nécessité m’est odieux. Je suis si jalouse de ma passion, qu’il me semble que toutes mes actions et que tous mes devoirs vous regardent. Oui, je fais quelque scrupule si je n’emploie tous les moments de ma vie pour vous. Que ferois-je, hélas ! sans tant de haine et sans tant d’amour qui remplissent mon cœur ? Pourrois-je survivre à ce qui m’occupe incessamment, pour mener une vie tranquille et languissante ? Ce vide et cette insensibilité ne peuvent me convenir. Tout le monde s’est aperçu du changement entier de mon humeur, de mes manières, et de ma personne. Ma mère m’en a parlé avec aigreur, et ensuite avec quelque bonté. Je ne sais ce que je lui ai répondu ; il me semble que je lui ai tout avoué. Les religieuses les plus sévères ont pitié de l’état où je suis ; il leur donne même quelque considération et quelque ménagement pour moi. Tout le monde est touché de mon amour, et vous demeurez dans une profonde indifférence, sans m’écrire, que des lettres froides, pleines de redites ; la moitié du papier n’est pas rempli, et il paroît grossièrement que vous mourez d’envie de les avoir achevées. Dona Brites me persécuta ces jours passés pour me faire sortir de ma chambre et, croyant me divertir, elle me mena promener sur le balcon, d’où l’on voit Mertola 3 ; je la suivis, et je fus aussitôt frappée d’un souvenir cruel qui me fit pleurer tout le reste du jour. Elle me ramena, et je me jetai sur mon lit, où je fis mille réflexions sur le peu d’apparence que je vois de guérir jamais. Ce qu’on fait pour me soulager aigrit ma douleur, et je trouve dans les remèdes mêmes des raisons particulières de m’affliger. Je vous ai vu souvent passer en ce lieu avec un air qui me charmoit, et j’étois sur ce balcon le jour fatal que je commençai à sentir les premiers effets de ma passion malheureuse. Il me sembla que vous vouliez me plaire, quoique vous ne me connussiez pas ; je me persuadois que vous m’aviez remarquée entre toutes celles qui étoient avec moi. Je m’imaginai que lorsque vous vous arrêtiez, vous étiez bien aise que je vous visse mieux et j’admirasse votre adresse lorsque vous poussiez votre cheval. J’étois surprise de quelque frayeur lorsque vous le faisiez passer dans un endroit difficile ; enfin je m’intéressois secrètement à toutes vos actions. Je sentois bien que vous ne m’étiez point indifférent, et je prenois pour moi tout ce que vous faisiez. Vous ne connoissez que trop les suites de ces commencements, et quoique je n’aie rien à ménager, je ne dois pas vous les écrire, de crainte de vous rendre plus coupable, s’il est possible, que vous ne l’êtes, et d’avoir à me reprocher tant d’efforts inutiles pour vous obliger à m’être fidèle. Vous ne le serez point. Puis-je espérer de mes lettres et de mes reproches ce que mon amour et mon abandonnement n’ont pu sur votre ingratitude ? Je suis trop assurée de mon malheur ; votre procédé injuste ne me laisse pas la moindre raison d’en douter, et je dois tout appréhender, puisque vous m’avez abandonnée. N’aurez-vous de charmes que pour moi et ne paroîtrez-vous pas agréable à d’autres yeux ? Je crois que je ne serai pas fâchée que les sentiments des autres justifient les miens en quelque façon, et je voudrois que toutes les femmes de France vous trouvassent aimable, qu’aucune ne vous aimât et qu’aucune ne vous plût. Ce projet est ridicule et impossible ; néanmoins j’ai assez éprouvé que vous n’êtes guère capable d’un grand entêtement, et que vous pourrez bien m’oublier sans aucun secours et sans y être contraint par une nouvelle passion. Peut-être voudrois-je que vous eussiez quelque prétexte raisonnable. Il est vrai que je serois plus malheureuse, mais vous ne seriez pas si coupable. Je vois bien que vous demeurerez en France sans de grands plaisirs, avec une entière liberté : la fatigue d’un long voyage, quelque petite bienséance, et la crainte de ne répondre pas à mes transports, vous retiennent. Ah ! ne m’appréhendez point. Je me contenterai de vous voir de temps en temps et de savoir seulement que nous sommes en même lieu ; mais je me flatte peut-être, et vous serez plus touché de la rigueur et de la sévérité d’une autre que vous ne l’avez été de mes faveurs. Est-il possible que vous serez enflammé par de mauvais traitements ? Mais avant que de vous engager dans une grande passion, pensez bien à l’excès de mes douleurs, à l’incertitude de mes projets, à la diversité de mes mouvements, à l’extravagance de mes lettres, à mes confiances, à mes désespoirs, à mes souhaits, à ma jalousie. Ah ! vous allez vous rendre malheureux ; je vous conjure de profiter de l’état où je suis, et qu’au moins ce que je souffre pour vous ne vous soit pas inutile. Vous me fîtes, il y a cinq ou six mois, une fâcheuse confidence, et vous m’avouâtes de trop bonne foi que vous aviez aimé une dame en votre pays. Si elle vous empêche de revenir, mandez-le-moi sans ménagement, afin que je ne languisse plus. Quelque reste d’espérance me soutient encore, et je seroi bien aise (si elle ne doit avoir aucune suite) de la perdre tout à fait et de me perdre moi-même. Envoyez-moi son portrait avec quelqu’une de ses lettres, et écrivez-moi tout ce qu’elle vous dit. J’y trouverois peut-être des raisons de me consoler ou de m’affliger davantage. Je ne puis demeurer plus longtemps dans l’état où je suis, et il n’y a point de changement qui ne me soit favorable. Je voudrois aussi avoir le portrait de votre frère et de votre belle-sœur. Tout ce qui vous est quelque chose m’est fort cher, et je suis entièrement dévouée à ce qui vous touche ; je ne me suis laissé aucune disposition de moi-même. Il y a des moments où il me semble que j’aurois assez de soumission pour servir celle que vous aimez. Vos mauvais traitements et vos mépris m’ont tellement abattue, que je n’ose quelquefois penser seulement qu’il me semble que je pourrois être jalouse sans vous déplaire, et que je crois avoir le plus grand tort du monde de vous faire des reproches. Je suis souvent convaincue que je ne dois point vous faire voir avec fureur, comme je fais, des sentiments que vous désavouez. Il y a longtemps qu’un officier attend votre ettre : j’avois résolu de l’écrire d’une manière à vous la faire recevoir sans dégoût, mais elle est trop extravagante, il la faut finir. Hélas ! il n’est pas en mon pouvoir de m’y résoudre ; il me semble que je vous parle quand je vous écris, et que vous m’êtes un peu plus présent. La première ne sera pas si longue ni si importune ; vous pourrez l’ouvrir et la lire sur l’assurance que je vous donne. Il est vrai que je ne dois point vous parler d’une passion qui vous déplaît, et je ne vous en parlerai plus. Il y aura un an dans peu de jours que je m’abandonnai toute à vous, sans ménagement. Votre passion me paroissoit fort ardente et fort sincère, et je n’eusse jamais pensé que mes faveurs vous eussent assez rebuté pour vous obliger à faire cinq cens lieues et à vous exposer à des naufrages pour vous en éloigner : personne ne m’étoit redevable d’un pareil traitement. Vous pouvez vous souvenir de ma pudeur, de ma confusion et de mon désordre ; mais vous ne vous souvenez pas de ce qui vous engageroit à m’aimer malgré vous. L’officier qui doit vous porter cette lettre me mande pour la quatrième fois qu’il veut partir. Qu’il est pressant ! il abandonne sans doute quelque malheureuse en ce pays. Adieu, j’ai plus de peine à finir ma lettre que vous n’en avez eu à me quitter, peut-être, pour toujours. Adieu, je n’ose vous donner mille noms de tendresse ni m’abandonner sans contrainte à tous mes mouvemens. Je vous aime mille fois plus que ma vie, et mille fois plus que je ne pense. Que vous m’êtes cher, et que vous m’êtes cruel ! vous ne m’écrivez point : je n’ai pu m’empêcher de vous dire encore cela. Je vais recommencer, et l’officier partira. Qu’importe, qu’il parte ! J’écris plus pour moi que pour vous : je ne cherche qu’à me soulager. Aussi bien la longueur de ma lettre vous fera peur : vous ne la lirez point. Qu’est-ce que j’ai fait pour être si malheureuse, et pourquoi avez-vous empoisonné ma vie ? Que ne suis-je née en un autre pays ! Adieu, pardonnez-moi ; je n’ose plus vous prier de m’aimer : voyez où mon destin m’a réduite ! Adieu.


LETTRE V



Je vous écris pour la dernière fois, et j’espère vous faire connoître, par la différence des termes et de la manière de cette lettre, que vous m’avez enfin persuadée que vous ne m’aimez plus, et qu’ainsi je ne dois plus vous aimer. Je vous renverrai donc par la première voie tout ce qui me reste encore de vous : Ne craignez pas que je vous écrive ; je ne mettrai pas même votre nom au-dessus du paquet. J’ai chargé de tout ce détail dona Brites, que j’avois accoutumée à des confidences bien éloignées de celle-ci : ses soins me seront moins suspects que les miens. Elle prendra toutes les précautions nécessaires afin de pouvoir m’assurer que vous avez reçu le portrait et les bracelets que vous m’avez donnés. Je veux cependant que vous sachiez que je me sens, depuis quelques jours, en état de brûler et de déchirer ces gages de votre amour, qui m’étoient si chers ; mais je vous ai fait voir tant de foiblesse, que vous n’auriez jamais cru que j’eusse pu devenir capable d’une telle extrémité. Je veux donc jouir de toute la peine que j’ai eue à m’en séparer, et vous donner au moins quelque dépit. Je vous avoue, à ma honte et à la vôtre, que je me suis trouvée plus attachée que je ne veux vous le dire à ces bagatelles, et que j’ai senti que j’avois un nouveau besoin de toutes mes réflexions pour me défaire de chacune en particulier, lors même que je me flattois de n’être plus attachée à vous ; mais on vient à bout de tout ce qu’on veut avec tant de raisons. Je les ai mises entre les mains de Dona Brites. Que cette résolution m’a coûté de larmes ! Après mille mouvements et mille incertitudes que vous ne connoissez pas, et dont je ne vous rendrai pas compte assurément, je l’ai conjurée de ne m’en parler jamais, de ne me les rendre jamais, quand même je les demanderois pour les revoir encore une fois, et de vous les renvoyer enfin sans m’en avertir.

Je n’ai bien connu l’excès de mon amour que depuis que j’ai voulu faire tous mes efforts pour m’en guérir ; et je crains que je n’eusse osé l’entreprendre si j’eusse pu prévoir tant de difficultés et tant de violences. Je suis persuadée que j’eusse senti des mouvements moins désagréables en vous aimant tout ingrat que vous êtes, qu’en vous quittant pour toujours. J’ai éprouvé que vous m’étiez moins cher que ma passion, et j’ai eu d’étranges peines à la combattre, après que vos procédés injurieux m’ont rendu votre personne odieuse.

L’orgueil ordinaire de mon sexe ne m’a point aidée à prendre des résolutions contre vous. Hélas ! j’ai souffert votre mépris ; j’eusse supporté votre haine et toute la jalousie que m’eût donnée l’attachement que vous eussiez pu avoir pour une autre. J’aurois eu, au moins quelque passion à combattre ; mais votre indifférence m’est insupportable. Vos impertinentes protestations d’amitié, et les civilités ridicules de votre dernière lettre, m’ont fait voir que vous aviez reçu toutes celles que je vous ai écrites ; qu’elles n’ont causé dans votre cœur aucun mouvement, et que cependant vous les avez lues. Ingrat ! Je suis encore assez folle pour être au désespoir de ne pouvoir me flatter qu’elles ne soient pas venues jusques à vous, et qu’on ne vous les ait pas rendues. Je déteste votre bonne foi. Vous avois-je prié de me mander sincèrement la vérité ? Que ne me laissiez-vous ma passion ? Vous n’aviez qu’à ne me point écrire ; je ne cherchois pas à être éclaircie. Ne suis-je pas bien malheureuse de n’avoir pu vous obliger à prendre quelque soin de me tromper, et de n’être plus en état de vous excuser ? Sachez que je m’aperçois que vous êtes indigne de tous mes sentiments, et que je connais toutes vos méchantes qualités. Cependant (si tout ce que j’ai fait pour vous peut mériter que vous ayez quelques petits égards pour les grâces que je vous demande) je vous conjure de ne m’écrire plus, et de m’aider à vous oublier entièrement. Si vous me témoigniez, foiblement même, que vous avez eu quelque peine en lisant cette lettre, je vous croirois peut-être ; et peut-être aussi votre aveu et votre consentement me donneroient du dépit et de la colère, et tout cela pourroit m’enflammer. Ne vous mêlez donc point de ma conduite, vous renverseriez sans doute tous mes projets, de quelque manière que vous voulussiez y entrer. Je ne veux point savoir le succès de cette lettre ; ne troublez pas l’état que je me prépare : il me semble que vous pouvez être content des maux que vous me causez (quelque dessein que vous eussiez fait de me rendre malheureuse). Ne m’ôtez point de mon incertitude ; j’espère que j’en ferai avec le temps quelque chose de tranquille. Je vous promets de ne vous point haïr : je me défie trop des sentiments violens pour oser l’entreprendre. Je suis persuadée que je trouverois peut-être, en ce pays un amant plus fidèle ; mais, hélas ! qui pourra me donner de l’amour ? La passion d’un autre m’occupera-t-elle ? La mienne a-t-elle pu quelque chose sur vous ? N’éprouvé-je pas qu’un cœur attendri n’oublie jamais ce qui l’a fait apercevoir des transports qu’il ne connoissoit pas et dont il étoit capable ; que tous ses mouvements sont attachés à l’idole qu’il s’est faite ; que ses premières idées, et que ses premières blessures ne peuvent être ni guéries ni effacées ; que toutes les passions qui s’offrent à son secours, et qui font des efforts pour le remplir et pour le contenter, lui promettent vainement une sensibilité qu’il ne retrouve plus ; que tous les plaisirs qu’il cherche, sans aucune envie de les rencontrer, ne servent qu’à lui faire bien connoître que rien ne lui est si cher que le souvenir de ses douleurs ? Pourquoi m’avez-vous fait connoître l’imperfection et le désagrément d’un attachement qui ne doit pas durer éternellement, et les malheurs qui suivent un amour violent lorsqu’il n’est pas réciproque ? Et pourquoi une inclination aveugle et une cruelle destinée s’attachent-elles, d’ordinaire, à nous déterminer pour ceux qui seroient sensibles pour quelque autre ?

Quand même je pourrois espérer quelque amusement dans un nouvel engagement, et que je trouverois quelqu’un de bonne foi, j’ai tant de pitié de moi-même que je ferois beaucoup de scrupule de mettre le dernier homme du monde en l’état où vous m’avez réduite ; et quoique je ne sois pas obligée à vous ménager, je ne pourrois me résoudre à exercer sur vous une vengeance si cruelle, quand même elle dépendroit de moi par un changement que je ne prévois pas.

Je cherche dans ce moment à vous excuser, et je comprends bien qu’une religieuse n’est guère aimable d’ordinaire. Cependant il semble que si on étoit capable de raisonner sur les choix qu’on fait, on devroit plutôt s’attacher à elles qu’aux autres femmes. Rien ne les empêche de penser incessamment à leur passion : elles ne sont point détournées par mille choses qui dissipent et qui occupent dans le monde. Il me semble qu’il n’est pas fort agréable de voir celles qu’on aime, toujours distraites par mille bagatelles ; et il faut avoir bien peu de délicatesse, pour souffrir (sans en être au désespoir) qu’elles ne parlent que d’assemblées, d’ajustements et de promenades. On est sans cesse exposé à de nouvelles jalousies : elles sont obligées à des égards, à des complaisances, à des conversations. Qui peut s’assurer qu’elles n’ont aucun plaisir dans toutes ces occasions, et qu’elles souffrent toujours leurs maris avec un extrême dégoût et sans aucun consentement ? Ah ! qu’elles doivent se défier d’un amant qui ne leur fait pas rendre un compte bien exact là-dessus, qui croit aisément et sans inquiétude ce qu’elles lui disent, et qui les voit avec beaucoup de confiance et de tranquillité sujettes à tous ces devoirs. Mais je ne prétends pas vous prouver par de bonnes raisons que vous deviez m’aimer ; ce sont de très-méchants moyens, et j’en ai employé de beaucoup meilleurs qui ne m’ont pas réussi. Je connois trop bien mon destin pour tâcher à le surmonter : je serai malheureuse toute ma vie ! Ne l’étois-je pas en vous voyant tous les jours ? Je mourois de frayeur que vous ne me fussiez pas fidèle ; je voulois vous voir à tous moments, et cela n’étoit pas possible ; j’étois troublée par le péril que vous couriez en entrant dans ce couvent ; je ne vivois pas lorsque vous étiez à l’armée ; j’étois au désespoir de n’être pas plus belle et plus digne de vous ; je murmurois contre la médiocrité de ma condition ; je croyois souvent que l’attachement que vous paroissiez avoir pour moi vous pourroit faire quelque tort ; il me sembloit que je ne vous aimois pas assez ; j’appréhendois pour vous la colère de mes parens, et j’étois enfin dans un état aussi pitoyable que celui où je suis présentement. Si vous m’eussiez donné quelques témoignages de votre passion depuis que vous n’êtes plus en Portugal, j’aurois fait tous mes efforts pour en sortir ; je me fusse déguisée pour vous aller trouver. Hélas ! qu’est-ce que je fusse devenue, si vous ne vous fussiez plus soucié de moi, après que j’eusse été en France ? Quel désordre ! quel égarement ! quel comble de honte pour ma famille qui m’est fort chère depuis que je ne vous aime plus ! Vous voyez bien que je connais de sens 4 froid qu’il étoit possible que je fusse encore plus à plaindre que je ne suis ; et je vous parle, au moins, raisonnablement une fois en ma vie. Que ma modération vous plaira ! et que vous serez content de moi ! Je ne veux point le savoir ; je vous ai déjà prié de ne m’écrire plus, et je vous en conjure encore.

N’avez-vous jamais fait quelque réflexion sur la manière dont vous m’avez traitée ? Ne pensez-vous jamais que vous m’avez plus d’obligation qu’à personne du monde ? Je vous ai aimé comme une insensée. Que de mépris j’ai eu pour toutes choses ! Votre procédé n’est point d’un honnête homme. Il faut que vous ayez eu pour moi de l’aversion naturelle, puisque vous ne m’avez pas aimée éperdument. Je me suis laissé enchanter par des qualités très-médiocres. Qu’avez-vous fait qui dût me plaire ? Quel sacrifice m’avez-vous fait ? N’avez-vous pas cherché mille autres plaisirs ? Avez-vous renoncé au jeu, et à la chasse ? N’êtes-vous pas parti le premier pour aller à l’armée ? N’en êtes-vous pas revenu après tous les autres ? Vous vous y êtes exposé follement, quoique je vous eusse prié de vous ménager pour l’amour de moi. Vous n’avez point cherché les moyens de vous établir en Portugal, où vous étiez estimé. Une lettre de votre frère vous en a fait partir sans hésiter un moment ; et n’ai-je pas su que, durant le voyage, vous avez été de la plus belle humeur du monde. Il faut avouer que je suis obligée à vous haïr mortellement. Ah ! je me suis attiré tous mes malheurs. Je vous ai d’abord accoutumé à une grande passion avec trop de bonne foi, et il faut de l’artifice pour se faire aimer ; il faut chercher avec quelque adresse les moyens d’enflammer, et l’amour tout seul ne donne point de l’amour. Vous vouliez que je vous aimasse ; et comme vous aviez formé ce dessein, il n’y a rien que vous n’eussiez fait pour y parvenir. Vous vous fussiez même résolu à m’aimer, s’il eût été nécessaire ; mais vous avez connu que vous pouviez réussir dans votre entreprise sans passion, et que vous n’en aviez aucun besoin. Quelle perfidie ! Croyez-vous avoir pu impunément me tromper ! Si quelque hasard vous ramenoit en ce pays, je vous déclare que je vous livrerai à la vengeance de mes parents. J’ai vécu longtemps dans un abandonnement et dans une idolâtrie qui me donne de l’horreur, et mon remords me persécute avec une rigueur insupportable. Je sens vivement la honte des crimes que vous m’avez fait commettre, et je n’ai plus, hélas ! la passion qui m’empêchoit d’en connoître l’énormité. Quand est-ce que mon cœur ne sera plus déchiré ? Quand est-ce que je serai délivrée de cet embarras, cruel ? Cependant je crois que je ne vous souhaite point de mal, et que je me résoudrois à consentir que vous fussiez heureux ; mais comment pourrez-vous l’être, si vous avez le cœur bien fait ? Je veux vous écrire une autre lettre, pour vous faire voir que je serai peut-être plus tranquille dans quelque temps. Que j’aurai de plaisir de pouvoir vous reprocher vos procédés injustes, après que je n’en serai plus si vivement touchée ; et lorsque je vous ferai connoître que je vous méprise, que je parle avec beaucoup d’indifférence de votre trahison, que j’ai oublié tous mes plaisirs et toutes mes douleurs, et que je ne me souviens de vous que lorsque je veux m’en souvenir ! Je demeure d’accord que vous avez de grands avantages sur moi, et que vous m’avez donné une passion qui m’a fait perdre la raison ; mais vous devez en tirer peu de vanité. J’étois jeune, j’étois crédule, on m’avoit enfermée dans ce couvent depuis mon enfance ; je n’avois vu que des gens désagréables ; je n’avais jamais entendu les louanges que vous me donniez incessamment ; il me sembloit que je vous devois les charmes et la beauté que vous me trouviez et dont vous me faisiez apercevoir ; j’entendois dire du bien de vous ; tout le monde me parlait en votre faveur ; vous faisiez tout ce qu’il falloit pour me donner de l’amour. Mais je suis enfin revenue de cet enchantement : vous m’avez donné de grands secours, et j’avoue que j’en avois un extrême besoin. En vous renvoyant vos lettres, je garderai soigneusement les deux dernières que vous m’avez écrites ; et je les relirai encore plus souvent que je n’ai lu les premières, afin de ne retomber plus dans mes foiblesses. Ah ! qu’elles me coûtent cher, et que j’aurois été heureuse, si vous eussiez voulu souffrir que je vous eusse toujours aimé ! Je connois bien que je suis encore un peu trop occupée de mes reproches et de votre infidélité ; mais souvenez-vous que je me suis promis un état plus paisible, et que j’y parviendrai, ou que je prendrai contre moi quelque résolution extrême, que vous apprendrez sans beaucoup de déplaisir. Mais je ne veux plus rien de vous ; je suis une folle de redire les mêmes choses si souvent. Il faut vous quitter et ne penser plus à vous ; je crois même que je ne vous écrirai plus. Suis-je obligée de vous rendre un compte exact de tous mes divers mouvemens ?


DEUXIÈME PARTIE



AU LECTEUR



Le bruit qu’a fait la traduction des cinq Lettres Portugaises a donné le désir à quelques personnes de qualité d’en traduire quelques nouvelles, qui leur sont tombées entre les mains. Les premières ont eu tant de cours dans le monde, que l’on devoit appréhender avec justice d’exposer celles-ci en public ; mais comme elles sont d’une femme du monde qui écrit d’un style différent de celui d’une religieuse, j’ai cru que cette différence pourroit plaire, et que peut-être l’ouvrage n’est pas si désagréable qu’on ne me sache quelque gré de le donner au public.


DEUXIÈME PARTIE




LETTRE PREMIÈRE



Il est donc possible que vous ayez été un moment en colère contre moi ; et qu’avec une passion la plus tendre et la plus délicate qui fut jamais, je vous aie donné un instant de chagrin ! Hélas ! de quel remords ne serois-je point capable si je manquois à la fidélité que je vous dois ; puisque je ne m’accuse que d’un excès de délicatesse, et que je ne puis me pardonner votre courroux ? Mais pourquoi faut-il qu’il me donne ce remords ? N’ai-je pas eu raison de me plaindre, et n’offenserois-je pas votre propre passion si j’avois pu souffrir, sans murmure, que vous ayez la force de me cacher quelque chose ? Hé, bon Dieu ! je fais des reproches continuels à mon âme de ce qu’elle ne vous découvre pas assez l’ardeur de ses mouvemens, et vous voulez me cacher tous les secrets de la vôtre ! Quand mes regards sont trop languissans, il me semble qu’ils ne servent que ma tendresse, et qu’ils volent quelque chose à mon ardeur. S’ils sont trop vifs, ma langueur leur fait le même reproche, et avec les actions du monde les plus parlantes, je crois n’en pas assez dire, pendant que vous me faites des réserves d’une bagatelle. Ah ! que ce procédé m’a touchée, et que je vous aurois fait de pitié, si vous aviez pu voir tout ce qu’il m’a fait penser ! Mais pourquoi suis-je si curieuse ? Pourquoi veux-je lire dans une âme où je ne trouverois que de la tiédeur, et peut-être de l’infidélité ? C’est votre honnêteté propre qui vous rend si réservé, et je vous ai de l’obligation de votre mystère. Vous voulez m’épargner la douleur de connoître toute votre indifférence, et vous ne dissimulez vos sentimens que par pitié pour ma foiblesse. Hélas ! que ne m’avez-vous paru tel dans les commencemens de notre connoissance ! peut-être que mon cœur se fût réglé sur le vôtre. Mais vous ne vous êtes résolu à m’aimer avec peu d’empressement que quand vous avez reconnu que j’en avois jusques à la fureur. Ce n’est pourtant pas par tempérament que vous êtes si retenu. Vous êtes emporté, je l’éprouvai hier au soir. Mais, hélas ! votre emportement n’est pas fait pour le courroux, et vous n’êtes sensible qu’à ce que vous croyez des outrages. Ingrat, que vous a fait l’amour pour être si mal partagé ? Que n’employez-vous cette impétuosité pour répondre à la mienne ? Pourquoi faut-il que ces démarches précipitées ne se fassent pas pour avancer les momens de notre félicité ? Et qui diroit en vous voyant si prompt à sortir de ma chambre, quand le dépit vous en chasse, que vous êtes si lent à y venir, quand l’amour vous y appelle ? Mais je mérite bien ce traitement : j’ai pu vous ordonner quelque chose. Est-ce à un cœur tout à vous à entreprendre de vous donner des lois ? Allez, vous avez bien fait de l’en punir, et je devrois mourir de honte d’avoir cru être maîtresse d’aucun de mes mouvemens. Ah ! que vous savez bien comme il faut châtier cette espèce de révolte. Vous souvient-il de la tranquillité apparente avec laquelle vous m’offrîtes, hier au soir, de m’aider à ne plus vous voir ? Avez-vous bien pu m’offrir ce remède, ou pour mieux dire, m’avez-vous cru capable de l’accepter ? car dans la délicatesse de mon amour, il me seroit bien plus douloureux de me voir soupçonnée d’un crime, que de vous en voir commettre un. Je suis plus jalouse de ma passion que de la vôtre, et je vous pardonnerois lus aisément une infidélité que le soupçon de me la voir faire : oui, c’est de moi-même que je veux être contente plutôt que de vous. Ma tendresse m’est si précieuse, et l’estime que je fais de vous m’y fait trouver tant de gloire, que je ne sais point de plus grand crime que de vous en laisser douter. Mais comment en douteriez-vous ? Tout vous le persuade et dans votre cœur et dans le mien. Vous n’avez pas une négligence qui ne vous apprenne que je vous aime jusqu’à l’adoration ; et l’amour m’a si bien appris l’art de tirer du profit de toutes choses, qu’il n’y a pas jusques à la retenue de mes caresses qui ne vous convainque de l’excès de ma passion. N’avez-vous jamais remarqué cet effet de ma complaisance ? Combien de fois ai-je retenu les transports de ma joie à votre arrivée, parce qu’il me sembloit remarquer dans vos yeux que vous me vouliez plus de modération ? Vous m’auriez fait grand tort si vous n’aviez pas observé ma contrainte dans ces occasions ; car ces sortes de sacrifices sont les plus pénibles pour moi, que je vous aie jamais faits ; mais je ne vous les reproche point. Que m’importe que je sois parfaitement heureuse, pourvu que ce qui manque à mon bonheur augmente le vôtre ? Si vous étiez plus empressé, jaurois le plaisir de me croire plus aimée ; mais vous n’auriez pas celui de l’être tant. Vous croiriez devoir quelque chose à votre amour, et j’ai la gloire de voir que vous ne devez rien qu’à mon inclination. N’abusez pourtant pas de cette générosité amoureuse, et n’allez pas vous aviser de la pousser jusques à m’arracher le peu d’empressement qui vous reste ; au contraire, soyez généreux à votre tour, et venez me protester que le désintéressement de ma tendresse augmente la vôtre ; que je ne hasarde rien quand je crois mettre tout au hasard, et que vous êtes aussi tendre et aussi fidèle, que je suis tendrement et fidèlement à vous.


LETTRE II



Sans mentir, cette dame d’hier au soir est bien laide ; elle danse d’un méchant air, et le comte de Cugne avoit eu grand tort de la dépeindre comme une belle personne. Comment pûtes-vous demeurer si longtemps auprès d’elle ? Il me sembloit, à l’air de son visage, que ce qu’elle vous disoit n’étoit point spirituel. Cependant vous avez causé avec elle une partie du temps que l’assemblée a duré, et vous avez eu la dureté de me dire que sa conversation ne vous avoit pas déplu. Que vous disoit-elle donc de si charmant ? Vous apprenoit-elle des nouvelles de quelque dame de France qui vous soit chère, ou si elle commençoit à vous le devenir elle-même ? car il n’y a que l’amour qui puisse faire soutenir une si longue conversation. Je ne trouvai point vos François nouveaux arrivés si agréables, j’en fus obsédée tout le soir, ils me dirent tout ce qu’ils purent imaginer de plus joli, et je voyois bien qu’ils l’affectoient ; mais ils ne me divertirent point, et je crois que ce sont leurs discours qui m’ont causé la migraine effroyable que j’ai eue toute la nuit. Vous ne le sauriez point si je ne vous l’apprenois. Vos gens sont occupés sans doute à aller savoir comme cette heureuse Françoise se trouve de la fatigue d’hier au soir ; car vous la fîtes assez danser pour la faire malade. Mais qu’a-t-elle de si charmant ? la croyez-vous plus tendre et plus fidèle qu’une autre ? lui avez-vous trouvé une inclination plus prompte à vous vouloir du bien que celle que je vous ai fait paroître ? Non sans doute, cela ne se peut pas ; vous savez bien que, pour vous avoir vu passer seulement, je perdis tout le repos de ma vie, et que, sans m’arrêter à mon sexe et à ma naissance, je courus la première aux occasions de vous voir ne seconde fois. Si elle en a fait davantage, elle est à votre lever ce matin, et le petit Durino la trouvera sans doute assise auprès de votre chevet. Je le souhaite pour votre félicité : j’aime si fort votre joie, que je consens à la faire toute ma vie aux dépens de la mienne propre, et si vous voulez régaler ce bel objet de la lecture de cette lettre ici, vous le pouvez faire sans scrupule. Ce que je vous écris ne sera pas inutile à l’avancement de vos affaires ; j’ai un nom connu dans ce royaume, on m’y a toujours flattée de quelque beauté, et j’avois cru en avoir jusques au moment que votre mépris m’a désabusée. Proposez-moi donc pour exemple à votre nouvelle conquête, dites-lui que je vous aime jusques à la folie ; je veux bien en tomber d’accord, et j’aime mieux contribuer à ma perte par un aveu que de nier une passion si chère. Oui, je vous aime mille fois plus que moi-même. Au moment que je vous écris, je suis jalouse, je l’avoue ; votre procédé d’hier a mis la rage dans mon cœur, et je vous crois infidèle, puisqu’il faut vous dire tout. Mais, malgré tout cela, je vous aime plus qu’on n’a jamais aimé. Je hais la marquise de Furtado, de vous avoir donné l’occasion de voir cette nouvelle venue. Je voudrois que la marquise de Castro n’eût jamais été, puisque c’étoit à ces noces que vous deviez me donner la douleur que je ressens. Je hais celui qui a inventé la danse, je me hais moi-même, et je hais la Françoise mille fois plus que tout le reste ensemble ; mais de tant de haines différentes, aucune n’a eu l’audace d’aller jusques à vous. Vous me paroissez toujours aimable. Sous quelque forme où je vous regarde, et jusques aux pieds de cette cruelle rivale qui vient troubler toute ma félicité, je vous trouvois mille charmes qui n’ont jamais été qu’en vous. J’étois même si sotte que je ne pouvois m’empêcher d’être ravie qu’on vous les trouvât comme moi ; et bien que je sois persuadée que c’est à cette opinion que je devrai peut-être la perte de votre cœur, j’aime mieux me voir condamnée à cet abîme de désespoir que de vous souhaiter une louange de moins. Mais comment est-ce que l’amour peut faire pour accorder tant de choses opposées ? Car il est certain qu’on ne peut pas avoir plus de jalousie pour tout ce qui vous approche que j’en ai, et cependant j’irois au bout du monde vous chercher de nouveaux admirateurs. Je hais cette Françoise d’une haine si acharnée, qu’il n’y a rien de si cruel que je ne me croie capable de faire pour la détruire : et je lui souhaiterois la félicité d’être aimée de vous, si je pensois que cet amour vous rendît plus heureux que vous ne l’êtes. Oui, je sens bien que j’aime tant votre joie, je me trouve si heureuse quand je vous vois content, que s’il falloit immoler tout le plaisir de ma vie à un instant du vôtre, je le ferois sans balancer. Pourquoi n’êtes-vous pas comme cela pour moi ? Ah ! que si vous m’aimiez autant que je vous aime, que nous aurions de bonheur l’un et l’autre ! Votre félicité feroit la mienne, et la vôtre en seroit bien plus parfaite. Aucune personne sur la terre n’a tant d’amour dans le cœur que j’en ai ; nulle ne connoît si bien ce que vous valez ; et vous me ferez mourir de pitié, si vous êtes capable de vous attacher à quelque autre, après avoir été accoutumé à mes manières d’aimer : croyez-moi, mon cher, vous ne sauriez être heureux qu’avec moi. Je connois les autres femmes par moi-même, et je sens bien que l’amour n’a fait naître que moi sur la terre pour vous. De quoi deviendroit toute votre délicatesse, si elle ne trouvoit plus mon cœur pour y répondre ? ces regards si éloquens et si bien entendus seroient-ils secondés par d’autres yeux comme ils le sont par les miens ? Non, cela n’est pas possible ; seuls nous savons bien aimer ; et nous mourrions de chagrin l’un et l’autre si nos deux âmes avoient trouvé quelque assortiment qui n’eût pas été elles-mêmes.


LETTRE III



Quand donc finira votre absence ? Passerez-vous encore aujourd’hui sans revenir à Lisbonne, et ne vous souvenez-vous point qu’il y a déjà deux jours que vous êtes parti ? Pour moi, je pense que vous avez envie de me trouver morte à votre retour ; et c’est moins pour accompagner le Roi à la visite des vaisseaux que vous avez quitté la Cour que pour vous défendre d’une maîtresse incommode. En effet, je le suis au dernier point, il faut en tomber d’accord ; je ne suis jamais contente ni de vous ni de moi-même. Une absence de vingt-quatre heures me met à la mort, et ce qui seroit un excès de félicité pour une autre n’en est pas toujours une pour moi. Tantôt il me semble que vous n’en avez pas assez, d’autres fois je vous en trouve tant que je crains de ne la pas faire toute seule ; et il n’y a pas jusques à mes transports qui ne me chagrinent, quand je crois m’apercevoir que vous ne les remarquez pas assez bien. Vos distractions me font peur ; je voudrois vous voir tout renfermé dans vous-même lorsque j’y fais tout ce qui s’y passe, et quand vous manquez à en sortir pour examiner mes emportemens, vous me mettez au désespoir. Je ne suis pas sage, je l’avoue, mais le moyen de l’être et d’avoir autant d’amour que j’en ai ? Je sais bien qu’il seroit de la raison d’être en repos au moment que j’écris. Vous n’êtes qu’à deux pas de la ville, votre devoir vous y retient, et la maladie de mon frère m’auroit empêchée de vous voir depuis que vous êtes absent ; de plus, il n’y a point de femmes où vous êtes, et c’est une grande inquiétude hors de mon cœur. Mais, hélas ! qu’il y en est resté d’autres, et qu’il est vrai qu’une amante se fait des tourmens de toutes choses quand elle aime autant que je fais ! Ces armes, ces vaisseaux, cet équipage de guerre, vont vous désaccoutumer des plaisirs pacifiques de l’amour. Peut-être à l’heure qu’il est, vous envisagez le moment de notre séparation comme un malheur infaillible, et vous commencez à donner des raisons à votre cœur pour l’y faire résoudre. Ah ! la vue des plus grandes beautés de l’Europe ne seroit pas si funeste pour moi que celle de nos canons, s’il est vrai qu’ils produisent cet effet sur votre esprit. Ce n’est pas que je veuille combattre votre devoir ; j’aime votre gloire plus que je ne m’aime moi-même, et je sais bien que vous n’êtes pas né pour passer tous vos jours auprès de moi ; mais je voudrois que cette nécessité vous donnât autant d’horreur qu’elle m’en donne, que vous n’y pussiez songer sans trembler, et que toute inévitable qu’une séparation vous doive paroître, vous ne puissiez croire de la supporter sans mourir. Ne m’accusez pas toutefois d’aimer à voir votre désespoir ; vous ne verserez jamais une larme que je ne voulusse essuyer. Je serai la première à vous prier de supporter courageusement ce qui m’arrachera la vie par un excès de douleur, et je ne me consolerois pas d’avoir été au monde si je croyois que mon absence vous laissât sans consolation. Que veux-je donc ? Je n’en sais rien. Je veux vous aimer toute ma vie jusques à l’adoration ; je veux, s’il se peut, que vous m’aimiez de même ; mais on ne peut vouloir tout cela sans vouloir en même temps être la plus folle de toutes les femmes. Que cette folie ne vous dégoûte pas de moi : je n’en ai jamais été capable que pour vous, et je ne voudrois pas la changer pour la plus solide sagesse, s’il falloit, pour être sage, vous aimer un peu moins que je ne fais. Votre esprit a mille charmes ; vous m’avez dit que vous en trouvez autant dans le mien ; mais je renoncerois à nous en voir à tous deux s’il s’opposoit au progrès de notre folie. C’est l’amour qui doit régner sur toutes les fonctions de notre âme. Tout ce qui est en nous doit être fait pour lui, et pourvu qu’il soit satisfait, il m’est indifférent que la raison se plaigne. Avez-vous été de ce sentiment depuis que je ne vous ai vu ? Je tremble de peur que vous n’ayez eu toute la liberté de votre esprit. Mais seroit-il possible qu’il vous en fût resté en parlant d’une guerre qui doit vous éloigner de moi ? Non, vous n’êtes pas capable de cette trahison ; vous n’aurez pas vu un soldat qui ne vous ait arraché un soupir, et j’aurai le plaisir d’entendre dire, à votre retour, que votre esprit est journalier et que vous n’en avez point eu pendant votre voyage. Pour moi, je suis assurée que personne ne vous parlera de moi, qui ne m’accuse de ce défaut. Je dis des extravagances qui étonnent tous ceux qui m’entendent, et si la maladie de mon frère n’autorisoit mes égaremens, on croiroit parmi mon domestique que je suis devenue insensée. Il ne s’en faut guère que je ne la sois aussi. Vous pouvez juger du dérèglement de mon esprit par celui de cette lettre ; mais voilà comme vous devez m’en vouloir. Les ravages que votre absence a faits sur mon visage doivent vous paroître plus agréables que la fraîcheur du plus beau teint, et je me trouverois bien horrible si trois jours de la privation de votre vue ne m’avoient point enlaidie. Que deviendrai-je donc si je la perds pour six mois ? Hélas ! on ne s’apercevra point du changement de ma personne, car je mourrai en me séparant de vous. Mais il me semble entendre quelque bruit dans les rues, et mon cœur m’annonce que c’est le bruit de votre retour. Ah ! mon Dieu, je n’en puis plus : si c’est vous qui arrivez, et que je ne puisse vous voir en arrivant, je vais mourir d’inquiétude et d’impatience ; et si vous n’arrivez pas, après l’espérance que je viens de concevoir, le trouble et la révolution des mouvemens de mon âme vont m’ôter le sentiment.


LETTRE IV



Quoi ! vous serez toujours froid et paresseux, et rien ne pourra troubler votre tranquillité ? Que faut-il donc faire pour l’ébranler ? Faut-il se jeter dans les bras d’un rival à votre vue ? car, hors ce dernier effet d’inconstance, que mon amour ne me permettra jamais, je croyois vous avoir dû faire appréhender tous les autres ? J’ai reçu la main du duc d’Almeida à la promenade ; j’ai affecté d’être auprès de lui pendant le souper. Je l’ai regardé tendrement toutes les fois que vous avez pu le remarquer ; je lui ai même dit des bagatelles à l’oreille, que vous pouviez prendre pour des choses d’importance, et je n’ai pu vous faire changer de visage. Ingrat ! avez-vous bien l’inhumanité d’aimer si peu une personne qui vous aime tant ? Mes soins, mes faveurs et ma fidélité n’ont-ils point mérité un moment de votre jalousie ? Suis-je si peu précieuse pour celui qui m’est plus précieux que mon repos et que ma gloire, qu’il puisse envisager ma perte sans frayeur ? Hélas ! l’ombre de la vôtre me fait trembler. Vous ne jetez pas un regard sur une autre femme qui ne me cause un frisson mortel : vous n’accordez pas une action à la civilité la plus indifférente, qui ne me coûte vingt-quatre heures de désespoir ; et vous me voyez parler tout un soir à un autre, à votre vue, sans témoigner la moindre inquiétude ! Ah ! vous ne m’avez jamais aimée, et je sais trop bien comme on aime pour croire que des sentimens si opposés aux miens puissent s’appeler de l’amour. Que ne voudrois-je point faire pour vous punir de cette froideur ! Il y a des momens où je suis si transportée de dépit que je souhaiterois d’en aimer un autre. Mais quoi ! au milieu de ce dépit, je ne vois rien au monde d’aimable que vous ! Hier même, que vos tiédeurs vous ôtoient mille charmes pour mes yeux, je ne pouvois m’empêcher d’admirer toutes vos actions. Vos dédains avoient je ne sais quoi de grand qui exprimoit le caractère de votre âme, et c’étoit de vous que je parlois à l’oreille du duc, tant je suis peu la maîtresse des occasions de vous offenser. Je mourois d’envie de vous voir faire quelque chose qui me fournît un prétexte de vous faire une brusquerie publique ; mais comment aurois-je pu vous la faire ? Ma colère même est un excès d’amour, et dans le moment où je suis outrée de rage pour votre tranquillité, je sens bien que j’aurois des raisons de la défendre si je ne vous aimois jusqu’au dérèglement. En effet, mon frère nous observoit ; la moindre affectation que vous eussiez témoignée de me parler m’auroit perdue. Mais ne pouviez-vous avoir de la jalousie sans la faire remarquer ? Je me connois au mouvement de vos yeux, et j’aurois bien vu des choses dans vos regards, que le reste de la compagnie n’y auroit pas vues comme moi. Hélas ! je n’y vis jamais rien de tout ce que j’y cherchois. J’avoue que j’y trouvai de l’amour, mais étoit-ce de l’amour qui devoit y être en ce temps-là ? Il falloit y trouver du dépit et de la rage ; il falloit me contredire sur tout ce que je disois, me trouver laide, cajoler une autre dame à ma vue ; enfin il falloit être jaloux, puisque vous aviez des sujets apparens de l’être. Mais, au lieu de ces effets naturels d’un véritable amour, vous me donnâtes mille louanges, vous prîtes 5 la même main que j’avois donnée au duc, comme si elle n’avoit pas dû vous faire horreur ! et je vis l’heure que vous alliez me féliciter sur ce que le plus honnête homme de notre Cour s’étoit attaché auprès de moi ! Insensible que vous êtes, est-ce comme cela que l’on aime, et êtes-vous aimé de moi de cette sorte ? Ah ! si je vous avois cru si tiède avant que de vous aimer comme je fais ! Mais quoi ? quand j’aurois pu voir tout ce que je vois, et plus encore, s’il se peut, je n’aurois pu résister au penchant de vous aimer. Ç’a été une violence d’inclination dont je n’ai pas été la maîtresse ; et puis quand je songe aux momens de plaisir que cette passion m’a causés, je ne puis me repentir de l’avoir conçue. Que ne ferois-je point si j’étois contente de vous, puisque je suis si transportée d’amour dans les temps où j’ai le plus de sujet de m’en plaindre ! Mais vous en savez les différences, vous m’avez vue satisfaite, vous m’avez vue mécontente ; je vous ai rendu des grâces, je vous ai fait des plaintes ; et dans la colère comme dans la reconnoissance, vous m’avez toujours vue la plus passionnée de toutes les amantes ! Un si beau caractère ne vous donnera-t-il point d’émulation ? Aimez, mon cher insensible, aimez autant que vous êtes aimé ! il n’y a de plaisir véritable pour l’âme que dans l’amour : l’excès de la joie nait de l’excès de la passion, et la tiédeur fait plus de tort aux gens qui en sont capables qu’à ceux contre qui elle agit. Ah ! si vous aviez bien éprouvé ce que c’est qu’un véritable transport amoureux, combien porteriez-vous d’envie à ceux qui le ressentent ! Je ne voudrois pas, pour votre cœur même, être capable de votre tranquillité ; je suis jalouse de mes transports comme du plus grand bien que j’aie jamais possédé, et j’aimerois mieux être condamnée à ne vous voir de ma vie qu’à vous voir sans emportement.


LETTRE V



Est-ce pour éprouver ma docilité que vous m’écrivez comme vous faites ? ou s’il est possible que vous pensiez tout ce que vous me mandez pour me croire capable d’en aimer un autre ? Patience : bien que cette opinion blesse mortellement ma délicatesse, je l’ai souvent eue de vous, moi qui vous aime plus qu’on n’a jamais aimé ! Mais de croire cette infidélité consommée, de me dire des injures et de vouloir me persuader que je ne vous verrai jamais, ah ! c’est là ce que je ne saurois supporter. J’ai été jalouse, et quand on aime parfaitement on n’est point sans jalousie ; mais je n’ai jamais été brutale, je n’ai jamais perdu votre idée de vue ; et dans le plus fort de mon dépit, je me suis toujours souvenue que vous étiez celui que je soupçonnois. Ah ! que je vois de défauts dans votre passion ! que vous savez mal aimer, et qu’il est aisé de concevoir que vous n’avez point d’amour dans le cœur, puisque tout ce que vous laissez échapper sans étude est si peu digne du nom d’amour ! Quoi ! ce cœur que j’ai acheté de tout le mien, ce cœur que tant de transports et tant de fidélité m’ont fait mériter, et que vous m’avez assuré que je possédois, est capable de m’offenser de cette sorte ! Ses premiers mouvemens sont des injures ; et quand vous le laissez agir sur sa foi, il ne m’exprime que des outrages ! Allez, ingrat que vous êtes, je veux vous laisser vos soupçons, pour vous punir de les avoir conçus ; il vous devoit être assez doux de me croire tendre et fidèle pour faire votre tourment d’en douter. Il me seroit aisé de vous guérir, et la liberté de vous offenser ne m’est que trop interdite pour mon repos. Mais je veux vous laisser une erreur qui me venge ; et si vous en croyez mon ressentiment, toutes vos conjectures sont justes, et je suis la plus infidèle de toutes les femmes. Je n’ai pourtant point vu l’homme qui cause votre jalousie ; la lettre qu’on prétend être de moi n’en est pas, et il n’y a point d’épreuve où je ne pusse me soumettre sans crainte, s’il me plaisoit de vous donner cette satisfaction. Mais pourquoi vous la donnerois-je ? Est-ce par des invectives qu’on l’obtient ? et n’auriez-vous pas sujet de me croire aussi lâche que vous me dépeignez si vous deviez ma justification à vos menaces ? Vous ne me verrez plus, dites-vous ; vous sortez de Lisbonne, de peur d’être assez malheureux pour me rencontrer, et vous poignarderiez le meilleur de vos amis s’il vous faisoit la trahison de vous amener chez moi. Cruel ! que vous a donc fait ma vue pour vous être si insupportable ? Elle ne vous a jamais annoncé que des plaisirs, vous n’avez jamais rencontré dans mes yeux que de l’amour et de l’empressement de vous le témoigner ; est-ce là de quoi vous obliger à quitter Lisbonne pour ne plus me voir ? Ne partez point si vous n’avez que cette raison qui vous y oblige. Je vous épargnerai la peine de m’éviter ; aussi bien c’est à moi à fuir et non pas à vous. Ma vue ne vous a coûté que l’indulgence de vous laisser aimer, et la vôtre me coûte toute la gloire et tout le repos de ma vie ! J’avoue qu’elle en a souvent fait la joie aussi. Quand je me représente l’émotion secrète que je ressentois, lorsque je croyois discerner vos pas dans une promenade ; la douce langueur qui s’emparoit de tous mes sens, quand je rencontrois vos regards, et le transport inexprimable de mon âme, lorsque nous avions la liberté d’un moment d’entretien : je ne sais comme j’ai pu vivre avant que de vous voir, et comment je vivrai quand je ne vous verrai plus. Mais vous avez dû sentir ce que j’ai senti ; vous étiez aimé, et vous disiez que vous aimiez, et cependant vous êtes le premier à me proposer de ne me voir plus ! Ah ! vous serez satisfait, et je ne vous verrai de ma vie ! J’aurois pourtant un plaisir extrême à vous reprocher votre ingratitude, et il me semble que ma vengeance seroit plus entière si mes yeux et toutes mes actions vous confirmoient mon innocence. Elle est si parfaite, et le mensonge qu’on vous a fait si aisé à détruire, que vous ne pourriez me parler un quart d’heure sans être persuadé de votre injustice et sans mourir de regret de l’avoir commise. Cette pensée m’a déjà sollicitée deux ou trois fois de courir chez vous ; je ne sais même si elle ne m’y conduira point malgré moi avant la fin de la journée ; car mon dépit est assez violent pour m’ôter la raison. Mais je m’étois fait une si douce habitude de vous étudier, que je crains de vous déplaire par cet éclat. Je vous ai toujours vu pratiquer une discrétion sans égale ; vous avez eu plus de soin de ma réputation que moi-même, et vous avez quelquefois porté vos précautions jusqu’à me forcer de m’en plaindre. Que diriez-vous si je faisois quelque chose qui découvrît notre intrigue, et qui me scandalisât parmi les gens d’honneur ? Vous auriez du mépris pour moi, et je mourrois si je vous en croyois capable ; car, quoi qu’il arrive, je veux toujours être estimée de vous. Plaignez-vous, dites-moi des injures, faites-moi des trahisons, haïssez-moi, puisque vous le pouvez ! mais ne me méprisez jamais. Je puis vivre sans votre amour, dès l’instant que cet amour ne fera plus votre félicité ; mais je ne puis vivre sans votre estime, et je crois que c’est par cette raison que j’ai tant d’impatience de vous voir ; car il n’est pas possible que ce soit par un effet de tendresse ; je serois bien insensée d’aimer un homme qui me traite comme vous me traitez ! Cependant à bien prendre votre colère, ce n’est qu’un excès de passion qui la cause, vous ne seriez pas si transporté si vous étiez moins amoureux. Ah ! que ne puis-je me persuader cette vérité ! que les outrages que vous m’avez faits me seroient chers ! Mais non, je ne veux point me flatter de cette erreur agréable. Vous êtes coupable. Quand vous ne le seriez pas ; je veux le croire, afin de vous punir de me l’avoir laissé penser. Je n’irai d’aujourd’hui dans aucun lieu où vous puissiez me voir, je passerai l’après-midi chez la marquise de Castro, qui est malade, et que vous ne voyez point. Enfin, je veux être en colère, et voici la dernière lettre que vous verrez jamais de moi.


LETTRE VI



Est-ce bien moi-même qui vous écris ? êtes-vous celui que vous étiez autrefois ? Par quel prodige m’avez-vous marqué de l’amour sans me donner de la joie ? Je vous ai vu de l’empressement et des dépits impatiens ; j’ai lu dans vos yeux ces mêmes désirs où vous m’avez toujours trouvée si sensible. Ils étoient aussi ardens que quand ils faisoient toute ma félicité. Je suis aussi tendre et aussi fidèle que je la fus jamais ; et cependant je me trouve tiède et nonchalante. Il semble que vous n’ayez fait qu’une illusion à mes sens, qui n’a pu passer jusqu’à mon cœur. Ah ! que les reproches que vous vous êtes attirés me coûtent cher ! et qu’un jour de votre négligence me dérobe de transports ! Je ne sais quel démon secret m’inspire sans cesse que c’est à ma colère que je dois vos tendresses, et qu’il y a plus de politique que de sincérité dans les sentimens que vous m’avez fait paroître. Sans mentir, la délicatesse est un don de l’amour qui n’est pas toujours aussi précieux qu’on se le persuade. J’avoue qu’elle assaisonne les plaisirs, mais elle aigrit terriblement les douleurs. Je m’imagine toujours vous voir dans cette distraction qui m’a causé tant de soupirs. Ne vous y trompez pas, mon cher, vos empressemens font toute ma félicité ; mais ils feroient toute ma rage, si je croyois les devoir à quelque autre chose qu’au mouvement naturel de votre cœur. Je crains l’étude des actions beaucoup plus que la froideur du tempérament ; et l’extérieur est pour les âmes grossières un piége où les âmes délicates ne peuvent être surprises. Vous dirai-je toutes mes manies là-dessus ! Ce fut hier l’excès de votre emportement qui fit naître tous mes soupçons. Vous me sembliez hors de vous, et je vous cherchois à travers de tout ce que vous paroissiez. O Dieu ! que serois-je devenue si j’avois pu vous convaincre de dissimulations ? Je préfère votre passion à ma fortune, à ma gloire et à ma vie ; mais je supporterois plus aisément les assurances de votre haine que les fausses apparences de votre amour. Ce n’est point au dehors que je m’arrête, c’est aux sentimens de l’âme : soyez froid, soyez négligent, soyez même léger si vous le pouvez, mais ne soyez jamais dissimulé. La trahison est le plus grand crime qu’on puisse commettre contre l’amour, et je vous pardonnerois plus volontiers une infidélité que le soin que vous prendriez à me la déguiser. Vous me dites hier au soir de grandes choses, et j’aurois souhaité que vous eussiez pu vous voir vous-même dans ce moment comme je vous voyois : vous vous seriez trouvé tout autre qu’à votre ordinaire. Votre air étoit encore plus grand qu’il ne l’est naturellement ; votre passion brilloit dans vos yeux, et elle les rendoit plus tendres et plus perçans. Je voyois que votre cœur venoit sur vos lèvres. Hélas ! que je suis heureuse, il n’y venoit point à faux ! car enfin je ne vous sens que trop, et il n’est guère en mon pouvoir de vous sentir moins. Le plaisir d’aimer de toute mon âme est un bien que je tiens de vous ; mais il ne vous est plus possible de me le ravir. Je connois bien que je vous aimerai toujours malgré moi, et je suis sûre que je vous aimerai même malgré vous. Voilà des assurances dangereuses : mais quoi ! vous n’avez pas un cœur qu’il faille retenir par la crainte, et je ne croirois votre conquête guère assurée si je ne la conservois que par là. L’honnêteté et la reconnoissance sont comptées pour quelque chose dans l’amitié, mais elles ne tiennent pas lieu beaucoup dans l’amour. Il faut suivre son cœur sans consulter sa raison. La vue de ce qu’on aime enlève l’âme malgré qu’on en ait : au moins sais-je bien que voilà comme je suis pour vous. Ce n’est ni l’habitude de vous voir ni la crainte de vous fâcher, en ne vous voyant pas, qui m’oblige à rechercher votre vue. C’est une avidité curieuse qui part du cœur, sans art et sans réflexion. Je vous cherche souvent en des lieux où je suis assurée que je ne vous trouverai pas. Si vous êtes comme cela pour moi, sans doute que l’instinct de nos cœurs fera qu’ils se rencontreront partout. Je suis forcée de passer la meilleure partie du jour dans un lieu où vous ne pouvez vous trouver. Mais abandonnons-nous à notre passion, laissons-nous guider à nos désirs, et vous verrez que nous ne laisserons pas de passer agréablement le temps que nous ne pouvons être ensemble.


LETTRE VII



Ne tenons pas nos sermens, mon cher, je vous prie ! il coûte trop de les observer : voyons-nous, et que ce soit, s’il se peut, tout à l’heure. Vous m’avez soupçonnée d’infidélité, vous m’avez exprimé ces soupçons d’une manière outrageante ; mais je vous aime plus que moi-même, et je ne puis vivre sans vous voir. À quoi bon de nous faire des absences volontaires, n’en avons-nous pas assez d’inévitables à éprouver ? Venez rendre toute la joie à mon âme par un moment d’entretien en liberté. Vous me mandez que vous ne voulez me voir que pour me demander pardon. Ah ! venez, quand ce seroit pour me dire des injures ; venez, je vous en conjure : j’aime mieux voir vos yeux irrités que de ne les point voir du tout. Mais, hélas ! je ne hasarde guère quand je laisse ce choix dans votre disposition. Je sais que je les verrai tendres et brûlans d’amour : ils m’ont déjà paru tels ce matin, à l’église ; j’y ai lu la confusion de votre crédulité, et vous avez dû voir dans les miens des assurances de votre pardon. Ne parlons plus de cette querelle, ou si nous en parlons, que ce soit pour en éviter une pareille à l’avenir. Comment pourrions-nous douter de notre amour ? Nous ne sommes au monde que pour lui. Je n’aurois jamais eu le cœur que j’ai s’il n’avoit dû être plein de votre idée ? vous n’auriez pas l’âme que vous avez si vous n’aviez pas dû m’aimer ; et ce n’est que pour vous aimer autant que vous êtes aimable, et que pour m’aimer autant que vous êtes aimé, que le Ciel nous a faits si capables d’amour l’un et l’autre. Mais dites-moi, de grâce, avez-vous senti tout ce que j’ai senti depuis que nous feignons de nous vouloir du mal ? Car nous ne nous en sommes jamais voulu, nous n’en avons pas la force, et notre étoile est plus puissante que tous les dépits. Grand Dieu ! que j’ai trouvé cette feinte pénible ! que mes yeux se sont fait de violence quand ils vous ont déguisé leurs mouvemens, et qu’il faut être ennemi de soi-même pour se dérober un moment de bonne intelligence quand on s’aime comme nous nous aimons ! Mes pas me portoient malgré moi où je devois vous rencontrer. Mon cœur, qui s’est fait une habitude si douce d’épanchement à votre rencontre, cherchoit mes yeux pour les répandre ; et comme je m’efforçois de les lui refuser, il me donnoit des élans secrets qui ne peuvent être compris que par ceux qui les ont éprouvés. Il me semble que vous avez été tout de même. Je vous ai trouvé dans des lieux où le hasard ne pouvoit vous conduire ; et s’il faut vous confier toutes mes vanités, je n’ai jamais remarqué tant d’amour dans vos regards que depuis que vous affectez de n’en plus laisser voir. Qu’on est insensé de se donner toutes ces gênes ! mais plutôt qu’on fait bien de se montrer ainsi son ime tout entière ! Je connoissois toute la tendresse de la vôtre, et j’aurois distingué ses mouvemens amoureux entre ceux de toutes les autres âmes ; mais je ne connoissois ni votre colère ni votre fierté. Je savois bien que vous étiez capable de jalousie, puisque vous aimiez ; mais je ne connoissois point le caractère que cette passion prenoit dans votre cœur. Ç’auroit été trahison que de m’en laisser douter plus longtemps, et je ne puis m’empêcher de vouloir du bien à votre injustice, puisqu’elle m’a fait faire une découverte si importante. Je vous avois voulu jaloux, je vous l’ai trouvé ; mais renoncez à votre jalousie, comme je renonce à ma curiosité. Quelque figure que prenne un amant, il n’y en a point de si avantageuse pour lui que celle d’un amant heureux. C’est une grande erreur de dire qu’un amant est sot quand il est content. Ceux qui ne sont pas aimables sous cette forme le seroient encore moins sous une autre ; et quand on n’a pas assez de délicatesse pour profiter du caractère d’un amant satisfait, c’est la faute du cœur et non pas celle de la félicité. Hâtez-vous de venir me confirmer cette vérité, mon cher, je vous en prie. Je ne serois pas si peu délicate que d’en retarder l’instant par une si longue lettre si je ne savois que vous ne pouvez me voir à l’heure que je vous écris. Quelque plaisir que je trouve à vous entretenir de cette sorte, je sais bien lui préférer celui d’un autre entretien. Il n’y a que moi qui goûte le plaisir de vous écrire, et vous partagez celui de me voir. Mais quoi ? je ne puis avoir l’un qu’avec des ménagemens de bienséance, et j’ai l’autre quand il me plaît. Présentement que tous les gens de notre maison reposent et se croient peut-être heureux de bien reposer, je jouis d’un bonheur que le repos le plus profond ne sauroit me donner. Je vous écris ; mon cœur vous parle comme si vous deviez lui répondre ; il vous immole ses veilles avec son impatience. Ah ! qu’on est heureux quand on aime parfaitement ! et que je plains ceux qui languissent dans l’oisiveté qui naît de la liberté ! Bonjour, mon cher ! Le jour commence àparoître ; il auroitparu bien plus tôt qu’à l’ordinaire s’il avoit consulté mon impatience : mais il n’est pas amoureux comme nous ; il faut lui pardonner sa lenteur, et tâcher à la tromper par quelques heures de sommeil, afin de la trouver moins insupportable.


NOTES



I. Page 14. — Emmanuel et Francisque étaient deux petits laquais portugais, appartenant à M. de Chamilly.

II. Page 16. — Il s’agit de la paix d’Aix-la-Chapelle, qui fut signée le 2 mai 1668, entre la France et l’Espagne. Elle avait été précédée, le 3 février, d’un traite qui mettait fin aux hostilités entre l’Espagne et le Portugal.

III. Page 30. — Mertola est une ville peu importante de la province d’Alentejo.

IV. Page 45. — Les mots sens froid, pour sang-froid. se trouvent dans l’édition originale.

V. Page 76. — On lit prêtates, au lieu de prîtes, dans l’édition princeps, mais c’est évidemment une erreur.


  1. Sainte-Beuve, Notice sur Mlle Aïssé.
  2. Né le 6 avril 1636, il mourut le 8 janvier 1715.
  3. Pierre Girardin de Guilleragues, premier président de la Cour des Aides de Bordeaux, assez maltraité par Saint-Simon : « Guilleragues n’étoit autre qu’un Gascon gourmand, plaisant, de beaucoup d’esprit, d’excellente compagnie, qui avait des amis et qui vivoit à leurs dépens, parce qu’il avoit tout fricassé, et encore étoit-ce à qui l’auroit. Il avoit été intime de Mme Scarron, qui ne l’oublia pas dans sa fortune, et qui lui procura l’ambassade de Constantinople (en 1679) pour se remplumer. Mais il y trouva, comme ailleurs, moyen de tout manger.