Lettres sur l’Égypte en 1841

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Lettres sur l’Égypte en 1841
Nestor L’Hôte

Revue des Deux Mondes
4ème série, tome 27, 1841



LETTRES


SUR


L'EGYPTE EN 1841.




QOSSEYR. - LES MINES D'EMERAUDES. [1]




Février 1841.

Je sous dois le récit de mon excursion sur deux des principales routes de communication entre le Nil et la mer Rouge : je réserve les détails archéologiques pour les rapports que j’adresse au ministre de l’instruction publique ; mais vous aurez un récit fidèle des obstacles que j’ai rencontrés, des fatigues que j’ai souffertes, et vous pourrez vous faire une idée juste de l’état d’anarchie où l’intérieur de l’Égypte est à présent tombé.

Arrivé à Edfou, l’ancienne Apollon opolis magna, j’ai voulu poursuivre ma route jusqu’à Syène et l’île de Philae (première cataracte), que j’avais le plus grand désir de revoir, en souvenir de mon premier voyage avec Champollion. Après avoir recueilli dans ces lieux et sur divers points du trajet des dessins et des notes, je suis redescendu à Edfou. Alors ont commencé mes négociations avec les Arabes et un cheik Ababdeh, qui devaient me fournir des chameaux et me conduire aux mines d’émeraudes. Mais j’ai trouvé des gens d’une cupidité révoltante ; il y avait des contradictions évidentes dans les renseignemens qu’ils me donnaient sur la route et sur la durée du voyage ; enfin, tout trahissait en eux le projet de me rançonner le plus possible. Comme d’ailleurs il n’y avait pas à Edfou d’autorité turque pour me soutenir dans le débat et me protéger au besoin, je conçus d’abord des inquiétues ; puis, le jour du départ venu, voyant qu’après avoir exigé d’avance la paie de cinq chameaux (pour six journées), ils n’en amenaient que deux, je me déterminai, quoiqu’à regret, à renoncer à ce voyage ; je parvins à me faire rendre l’argent avancé, circonstance qu’il faut regarder comme un miracle, et je retournai à Thèbes, de là à Qeneh, d’où je me disposai à partir pour Qosseyr, sur la mer Rouge.

Ce n’est pas une petite affaire que le voyage du désert à entreprendre lorsqu’on se trouve en quelque sorte abandonné à ses propres forces et privé de ces précieux auxiliaires, cavas, drogmans, factotum, domestiques entendus, gens très voleurs, il est vrai, mais zélés par la même raison, et qui vous épargnent du temps, des fatigues, et surtout l’ennui de voi tout par soi-même. Pour un voyage au désert, il faut d’abord se procurer, et long-temps à l’avance, pour qu’elles soient éprouvées, des outres en peau de bouc. Je m’en étais pourvu au Caire, mais elles n’étaient pas confectionnées ; il avait fallu tout à tout les faire coudre et fermer, les mettre à l’épreuve et les nettoyer en les remplissant et vidant chaque jour. Pendant ces épreuves, il se fait des percées qu’il faut réparer ; puis enfin, pour que les outres soient en état de résister au poids de l’eau, à la suspension et au ballottement prolongé de la marche, on corde les pattes en forme d’anses, et on les barde de joncs nattés pour ménager le frottement. J’ajoute qu’après toutes ces opérations renouvelées à plusieurs reprises et continues depuis le Caire jusqu’au moment de partir pour Qosseyr, me outres laissaient encore à désirer ; elles communiquaient surtout à l’eau une couleur rougeâtre et un goût sui generis fort apprécié sans doute des amateurs de vins de Chypre, mais très désagréable au buveur d’eau ; et, comme personne ne m’en avait charitablement averti, j’ai dû l’apprendre par expérience en, buvant de cette eau pendant onze jours. Après l’eau, il faut songer au pain, c’est-à-dire au biscuit ; car le pain se moisit en trois jours. La viande et tout comestible humide sont également interdits, et, à moins que vous ne rencontriez en chemin, ce qui arrive, des perdrix ou des pigeons, ou que vous ne soyez pourvu des conserves d’Appert, il faut vous réduire à la diète sèche et en tout simplifier le bagage. Les provisions faites, il s’agit de passer marché pour les chameaux. Si vous n’ayez besoin que de trois, on vous en imposera six ; puis, comme vous Ies prenez à la journée, ce qui est indispensable au voyageur qui veut explorer sa route, attendez-vous à toutes les ruses que l’esprit de calcul et d’avarice arabe peut imaginer pour amener des incidens et ralentir la marche, à moins que vous n’ayez des janissaire bâtonniers. Examinez bien aussi l’état des chameaux qu’on vous fournit, car ils pourraient vous laisser en chemin ; la route de Qosseyr est bordée sur toute son étendue des dépouilles de ces animaux qui ont, depuis des siècles, succombé à la fatigue et aux fardeaux dont les accable une imprévoyante cupidité.

Après avoir fait prix pour quatre chameaux à la journée, je suis parti avec ma suite, composée de quatre serviteurs et d’un chamelier ; j’avais aussi mon âne, comme monture de délassement. Le chamelier, m’avait amené des animaux déjà meurtris sous le bât par de larges plaies, et pour éviter la charge des outres, il ne voulut pas prendre d’eau du Nil, assurant que j’en trouverais un peu plus loin, à Bir-Ambar. Il y en avait, en effet, d’excellente ; mais il n’en remplit qu’une outre des quatre, disant que l’eau des puits que nous trouverions en chemin était très douce j’eus la bonhomie de le croire. Je m’aperçus bientôt du mauvais goût de mon eau, mais ce fut bien pis encore le lendemain, aux puits de Laghittah ; je vis que l’eau annoncée comme très douce était saumâtre et sulfureuse, nos moutures seules en burent avec plaisir ; j’insistai, néanmoins pour en faire remplir trois outres, et nous continuâmes notre chemin. J’avais pris des vivres pour six ou huit jours, mais mon chamelier, comptant se nourrir à mes dépens, s’était bien gardé d’en prendre pour lui. Je fus obligé de pourvoir à sa voracité ; mon biscuit blanc et le peu d’accessoires que j’y joignais avaient de quoi affriander un pauvre Arabe ne vivant d’ordinaire que d’un pain grossier de dourah. Ainsi cet homme avait visé à me pressurer de toutes les façons. Voulant aussi marcher à petites journées, afin d’augmenter ses bénéfices pour mieux atteindre son but, il faisait le malade et se couchait au milieu du chemin, restant étendu comme un mort. Je le laissais sans faire mine de l’avoir vu, et il fallait bien ensuite qu’il courût pour nous rejoindre. Il trouvait d’ailleurs à chaque instant des prétextes pour s’arrêter : prendre de l’eau, renouer quelque corde détachée. Enfin, ralentir la marche étant son idée fixe, il parvenait bon gré mal gré à gagner du temps, et nous n’arrivâmes que le quatrième jour à l’Hammamât, station antique où il y a un puits dont l’eau est encore plus détestable que celle de Laghittah. Personne n’en put boire, pas même les animaux, et nous dûmes, mourant de soif, nous contenter de l’eau de Bir-Ambar, devenue rouge, et qui exhalait une odeur de vieux bouc.

Le puits de l’Hammamât est situé au milieu de hautes montagnes basaltiques, à croupes arrondies ou pyramidales, noirâtres comme des amas de houilles et de cendres. Ces montagnes sont un produit igné dont le trapp et la serpentine forment la base, et qui, à une époque peut-être récente, géologiquement parlant, s’est fait jour à travers un plateau calcaire, puis le divisant en deux parties, a rejeté l’une vers l’orient, où elle forme le littoral de la mer Rouge, et laissé l’autre à l’occident, où ses flancs escarpés bordent la vallée du Nil. Le puits de l’Hammamât est au centre d’un carrefour où aboutissent deux vallées secondaires et que traverse la route de Qosseyr. Ce puits est remarquable par sa profondeur et sa construction, analogue à celle du puits de Joseph, dans la citadelle du Caire. On y descend par un escalier qui tourne en spirale et qu’éclairent des jours pris sur le puits ; cela est effrayant à regarder. Il existe autour de l’ouverture, d’un diamètre de vingt-cinq pieds au moins, un dallage dans les matériaux duquel on remarque plusieurs caisses et couvercles de sarcophages en basalte, ayant la forme de momies, restés à l’état d’ébauche et jadis abandonnés par les Egyptiens qui exploitaient les carrières voisines. Le nom d’Hammamât (les bains) vient probablement de ces cuves, prises pour des baignoires par les Arabes. Il y en a une autre beaucoup plus grande et de forme carrée abandonnée sur le chemin. Le puits de l’Hammamât est de construction en apparence nouvelle, nulle dégradation notable ne s’y fait remrarquer ; mais, eu égard au climat et à l’isolement de la route, on peut croire qu’il a été seulement réparé à une époque peu reculée, et qu’il existait dès la plus haute antiquité, comme l’indique le voisinage des carrières, dont l’exploitation entretenait sur ce point une population permanente d’ouvriers. C’est de ces carrières que sont sortis tous les sarcophages, statues, chapelles et autres monolithes de basalte si fréquens en Égypte et dans nos collections d’Europe ; je citerai particulièrement les nombreuses caisses de momies trouvées dans la nécropole de Memphis et appartenant à l’époque de Psammétik, dont on lit le nom dans les carrières en question parmi les noms d’autres rois d’Égypte, mais ceux-là si anciens, qu’on n’a pu encore les classer dans l’immense série chronologique des Pharaons.

Les carrières, ou plutôt la partie à ciel ouvert exploitée par les anciens, bordent la route entre l’Hammamât et Foakhyr, à une lieue et demie environ du puits dont je viens de parler. C’est là qu’on trouve, gravées sur les rochers, des inscriptions hiéroglyphiques et des noms royaux de toutes les époques, des hommages au dieu Ammon-Générateur, patron du lieu, et des inscriptions grecques, courtes, mais assez nombreuses, tracées en l’honneur d’Ammon, d’Isis, de Sérapis et autres divinités égyptiennes.

Ce lieu était le but essentiel de mon voyage, mais je ne pus m’y arrêter long-temps, car l’eau et le pain allaient me manquer. Nous étions au cinquième jour et à deux journées seulement de Qosseyr. Rétrograder, c’eût été manquer mon but d’abord, et exposer ma caravane à mourir de faim à moitié route ; je me bornai donc à prendre copie de quelques inscriptions, et je me dirigeai sur Qosseyr. J’eus occasion de reconnaître, en chemin, les traces nombreuses d’exploitation laissées par les anciens ; on les aperçoit de distance en distance, sur un espace de plusieurs lieues, jusqu’à un détour de la vallée nommée Foakhyr. Sur ce point, à en juger par les amas de fragmens travaillés et de pièces manquées de tous genres qu’on y retrouve, la variété des roches offrit aux anciens un choix de matériaux dont ils profitèrent, le granit aux nuances variées, le basalte-serpentin gris et vert, et une brèche verte de la plus belle pâte.

A quelques lieues de Foakhyr, on traverse, au milieu des montagnes, un passage déchiré, une gorge que les torrens ont ouverte et creusée. Au point le plus bas et le plus étroit du ravin, il y a un réservoir naturel d’eau de pluie où les chameaux et les Arabes s’abreuvent avec délices, malgré la couleur verdâtre et la mauvaise qualité de l’eau, car elle est peut-être pire que celle de Laghittah et d’Hammamât ; elle est si fade, que j’éprouvai des nausées en la buvant, et je m’estimai encore une fois heureux de recourir à l’eau rouge, d’ailleurs si mauvaise, de mon outre réservée ; le ballottement l’avait rafraîchie, c’était du moins un avantage.

Plus loin, on trouve encore d’autres puits ; nous y couchâmes sans en goûter l’eau. Qui croirait que des Arabes passent là leur vie, en compagnie de quelques chèvres broutant des épines, et de leur chien, ami fidèle, dévoué au sort de ses maîtres ? J’avais aussi amené mon chien, encore tout jeune et lourd sur ses pattes, mais de bonne race pour la garde, et que je voulais former à la marche ; dès le second jour, le pauvre animal avait des ampoules aux pattes et pouvait à peine se tenir debout.

A la dernière couchée, je fis lever mon conducteur à minuit, malgré ses protestations ; nous chargeâmes et partîmes au clair de la lune. Mon impatience d’arriver était extrême ; cet homme n’ayant fait que mentir et retarder la marche depuis notre départ, je ne l’écoutais plus, et je le pressais comme si nous eussions été encore à une journée de Qosseyr. Nous y arrivâmes cependant de bon matin.

L’approche de la mer s’annonce de quelques lieues par l’abaissement des montagnes et par l’aplanissement des vallées d’où la mer s’est retirée, ce retrait des eaux indique un exhaussement opéré depuis la formation et le soulèvement du terrain qui sépare le Nil de la mer Rouge. L’étude géologique de cette contrée m’a paru intéressante sous plusieurs rapports, et j’ai recueilli des notes et des coupes dont un homme de la science pourra tirer parti.

Rien n’est plus triste que l’aspect de la mer et de cette plage aride et déserte, où la petite ville de Qosseyr semble se cacher derrière les dunes, et s’abriter sous le fort qui la domine. Onze canons font toute la défense de cette chétive citadelle où je n’ai pas aperçu un seul factionnaire ; un brick de quarante hommes d’équipage suffirait pour prendre en un coup de main la forteresse et la ville. Celle-ci n’a d’ailleurs, pour toute population, que mille cinq cents habitans environ, et le port ne contenait, quand je l’ai vu, que sept à huit bâtimens, espèces de canges dont la voilure triangulaire ne se hisse au mât qu’au moment de partir, ce qui ajoute à l’air d’abandon qui règne partout ici.

Les ressources du lieu sont en rapport avec sa population et sa faible importance commerciale. Hormis le poisson, tout ce qui peut servir à la nourriture, farine, viande, légumes, vient de Qenéh par convois de chameaux qu’on rencontre assez fréquemment sur la route. L’eau douce vient de six lieues de là ; elle coûte fort cher, et son goût est fétide ; c’est de l’eau de pluie corrompue et saumâtre, dont l’âcreté se communique au pain et à tous les alimens qu’elle a servi à cuire. Pour moi, qui comptais réparer un peu le mauvais régime de la route, j’éprouvai là une véritable déception ; obligé pourtant de céder à la faim et à la soif, je ne le faisais qu’avec un extrême dégoût.

Le commerce de l’endroit consiste dans l’entrepôt et l’expédition des blés venus de Qenéh et envoyés dans l’Hedjaz, d’où l’on rapporte du café. Ce commerce est même aujourd’hui presque nul, depuis que le café de l’Hedjaz a pris une autre voie et qu’il devient rare en Égypte. Il faut que l’homme soit bien malheureux ou bien cupide pour venir habiter un pareil séjour : je me suis hâté de le quitter dès le lendemain, bénissant encore mon étoile de m’avoir laissé naître sous l’heureux ciel de France, où j’espère bien aussi mourir.

Je dois toutefois rendre justice et payer mon tribut de reconnaissance à l’agent consulaire de France à Qosseyr, dont le bon accueil et l’hospitalité m’ont, autant que possible, évité les inconvéniens de ce misérable pays. Il est Syrien, et se propose, il le dit du moins de retourner sur ses vieux jours à Jérusalem, sa patrie. Notez qu’il a bien soixante ans. Du reste, il est parfaitement acclimaté depuis vingt-cinq ans de résidence, et il ne se doute pas que son eau est mauvaise, ce qui me fait croire qu’il mourra ici, comme tous les Syriens, Arméniens, Grecs et autres étrangers venus pour faire fortune et qui meurent en Égypte. C’est M. Mimaut qui a conféré à ce brave homme le titre d’agent consulaire, mais j’ignore le genre d’avantage qu’il en tire. Ses fonctions, du reste, ne l’occupent guère, et depuis son installation, qui date de dix ans, il n’a eu que rarement occasion de recevoir des voyageurs français ; cependant il a fait bâtir à leur intention un logement très convenable, et l’on doit lui en savoir gré. Le registre où s’inscrivent les voyageurs auxquels il donne asile est à peu près blanc : j’y ai compté environ dix noms, ce qui fait une visite par an. Assurément, ce n’est pas trop pour la dépense et pour le profit. Il se nomme Elias, il est grand, maigre, au nez long et pointu. Son confrère, l’agent anglais, au contraire, reçoit les voyageurs de l’Inde, fait de gros bénéfice, s’engraisse en un mot, comme l’attestent d’ailleurs son air d’importance et son embonpoint sphérique.

J’avais eu soin de congédier mon chamelier, à sa grande surprise, et d’en prendre un autre avec de nouveaux compagnons garantis par l’agent consulaire ; cette fois, je fus bien servi, et nous revînmes à Qenéh en trois jours, non compris la station convenue d’une journée aux rochers sculptés d’Hammamât, où je complétai ma récolte hiéroglyphique.

En quittant Edfou pour Qosseyr, j’avais renoncé avec regret au voyage projeté des mines d’émeraudes. L’absence d’autorités locales et de garanties pour ma sûreté m’y obligeait, mais je souhaitais, par une sorte de scrupule de conscience, d’y revenir faire une nouvelle tentative, en m’appuyant de la recommandation du gouverneur d’Esmné, que je devais rencontrer sur mon chemin. Mon regret et mon désir allaient toujours croissant, à mesure que je m’éloignais ; c’était à en perdre le sommeil. Il s’agissait, en effet, de parcourir une route peu connue, et sur laquelle, suivant les cartes, je devais trouver des monumens égyptiens, et surtout de nombreuses inscriptions gravées sur les rochers et occupant une vaste étendue ; c’était une riche moisson à faire. Le gouverneur d’Esné, que je vis en descendant, avait promis de me procurer, si je revenais, tous les moyens de faire le voyage avec sûreté ; cette assurance me confirma dans mon projet, que j’ai exécuté, sans me douter des déceptions qui m’attendaient.


25 mars 1841.

Enfin j’arrive de ces fameuses mines d’émeraudes après dix-sept jours passés dans le désert et cent cinquante lieues de marche. Le voyage de Qosseyr, auprès de celui-là, n’est qu’une partie de plaisir, et peu de gens se doutent de ce qu’il coûte d’ennuis, de privations et de fatigues. Toutes les intempéries des climats extrêmes m’ont assailli. De grandes chaleurs le jour et de grands froids la nuit ; le vent, la poussière, la brume et la pluie ; de l’eau putride, du biscuit moisi, une marche très pénible, soit à dos de chameau, soit à pied, tel a été mon régime habituel. J’étais une partie du temps obligé de descendre pour exciter les bêtes et les gens également paresseux ; les Ababdehs, m’ayant fait payer les chameaux à la journée, mettaient dans la marche le plus de lenteur possible, et je ne saurais dire tout le mauvais sang que j’ai fait, tout ce que j’ai dépensé de colère dans ce voyage qui de plus, me coûte fort cher, malgré ou plutôt à cause de la protection du gouverneur. En passant à Esné, j’étais allé le prévenir de mon projet, et il m’avait remis une lettre pour le cheik des Ababdehs, demeurant à Rédéyéh, lieu de départ. Cette lettre lui enjoignait de m’accompagner en personne et de me ramener à ma barque sain et sauf, moi, mes gens et mon bagage, le rendant responsable de ce qui pourrait m’arriver de fâcheux. C’était plus que je n’avais demandé ; une simple recommandation eût suffi, tandis que j’ai dû héberger mon satellite et payer 20 piastres par jour l’honneur qu’il me faisait. Ce cheik venait de se mettre en bonne odeur auprès du gouvernement en assassinant son oncle, chef révolté d’une tribu voisine. C’est sous une pareille sauve-garde que je me suis mis en route ; je le savais, mais, craignant encore plutôt son avarice que sa cruauté, j’avais pris mes précautions. Du reste, ces gens se sont assez bien comportés, les conventions étant réglées d’avance ; mais ils m’ont tenu le plus long-temps possible en route, se levant tard, se couchant tôt, marchant du pas le plus lent et ne tenant aucun compte de mes observations ni de mes menaces ; plusieurs fois même il y eut entre nous des querelles assez vives, et je dois dire que, s’ils m’ont volé de moitié, ils l’ont fait avec une apparence d’égards digne de ces brigands italiens qui dévalisent les voyageurs en les traitant de seigneuries et d’excellences.

La route que j’avais à parcouru étant beaucoup plus longue et plus difficile que celle de Qosseyr, j’ai dû prendre huit chameaux ayant chacun son conducteur, un veiller un sakka ou porteur d’eau, pour veiller au chargement des outres et à la distribution économique du liquide ; enfin un kabir ou guide. Le porteur d’eau, vieux bédouin grisonnant et jadis brigand du désert, avait pillé et tué maintes fois ; il s’en vantait et mangeait encore de la chair crue comme un sauvage. Je l’ai vu dépecer à belles dents toute une épaule de mouton et en ronger l’omoplate. Le kabir marchait toujours en avant ; c’était un dévot tenant le chapelet d’une main, la lance de l’autre, et grommelant nuit et jour des prières. Il veillait tandis que nous dormions, et, infatigable à la marche, le nez au vent, il nous guidait avec une sûreté rarement en défaut, à travers les sinuosités d’une route dont la trace était souvent effacée par les pluies. Cet homme m’a été fort utile, car, sans lui, nous nous fussions vingt fois égarés, même avec la boussole dont je m’étais muni et avec les cartes qui sont fausses. Le pays présente un labyrinthe de vallées et de montagnes engrenées les unes dans les autres et suivant les directions les plus diverses, souvent sans issue, de manière qu’une fois perdu, il faudrait, pour regagner le Nil, non-seulement se diriger à l’ouest, mais consulter la pente générale du terrain, et mieux, prendre en ligne droite à travers des gorges profondes, gravir ou tourner au plus près des pontagnes infranchissables… Que Dieu préserve tout voyageur d’une pareille situation !

Quand au cheik, je le répète parce que cela me tient à cœur, il m’a été parfaitement inutile, mais j’ai dû le subir ; il fallait en effet, d’une façon ou d’autre, payer son tribut à la horde des Ababdehs et à leur chef. C’est, au surplus, une honte pour un gouvernement qui prétend à la civilisation que d’offrir si peu de sécurité aux étrangers dès qu’ils s’écartent du Nil, dont les rives elles-mêmes ne sont pas partout également sûres.

J’aurais probablement supporté moins amèrement les lenteurs et les inconvéniens du voyage, si les résultats archéologiques que je m’en promettais m’eussent procuré un dédommagement ; mais, je dois le dire à mon éternel regret, je n’ai rencontré dans tout le parcours de cette longue route qui menait à l’ancienne Bérénice qu’un seul monument égyptien, et encore sa position, à une journée du Nil, m’eût-elle permis d’y aller et de revenir en trois jours. Mais les cartes indiquent, à une ou deux stations plus loin, une longue suite de rochers portant des inscriptions hiéroglyphiques ; j’allai jusqu’au lieu présumé, et, ne trouvant rien, je continuai de poursuivre ma chimère jusqu’aux monts Zabarah, où, pour comble de disgrace, je ne trouvai ni inscriptions, ni monumens, ni même d’émeraudes, ce qui du moins eût payé les frais du voyage.

Ces mines, successivement ouvertes et abandonnées par les Egyptiens, les Grecs et les Kalifes, et plus récemment par Méhémet-Ali, ne paraissent pas avoir jamais produit d’émeraudes de quelque valeur. Aujourd’hui, c’est tout au plus si l’on rencontre, en cherchant beaucoup et en fouillant les veines de mica et de quartz qui leur servent de gangue, quelques parcelles de primule d’émeraude, et la seule que j’aie trouvée n’excède pas la grosseur d’une petite t^te d’épingle. S’il en est ainsi de tous les gisemens de pierres précieuses, je ne m’étonne plus de leur excessive cherté, car la moindre pierre doit représenter bien des journées d’ouvriers. Je n’engagerai donc personne à chercher fortune ici, à moins que les hautes montagnes accumulées de ce côté, et si variées dans leur composition, ne renferment quelque autre richesse minérale inexploitée, ne fût-ce que le plomb, qui devient or dans le commerce. Cette variété de terrains a pour base l’élément dit primitif ou plutôt volcanique, en partant du grès voisin d’Edfou et passant tour à tour des schistes aux granits, de ceux-ci aux trapp, serpentine, basalte, et à leurs composés, qui semblent n’avoir été dans leur état primitif qu’un limon jeté hors de terre à l’état de boue, remué et durci à différens degrés par le feu subjacent ; le tuf volcanique apparaît aussi au centre de cette région montagneuse, où il montre çà et là ses dômes culminans. La pente générale des vallées se dirige vers le Nil, et ce n’est qu’aux approches de la mer Rouge, entre le Gebbel-Zabarah et Sekkêt, situé à une journée vers le sud, que le versant des vallées prend une direction opposée en inclinant vers la mer Rouge et l’est. La mer n’est qu’à une journée de Sekkêt, auprès du Gebbel-Kébrijt (la montagne de soufre), dont elle baigne, le pied et dont la présence achève de caractériser la formation plutonienne et volcanique du terrain compris entre le Nil et la mer.

Du Gebbel-Zabarah j’ai voulu poursuivre encore jusqu’à Sekkêt ; c’était une journée de plus, et il n’a tenu qu’à mon excessive fatigue et au dépit d’être vainement venu de si loin, que je ne continuasse jusqu’à la montagne de Soufre. Qui sait même où je me serais arrêté, une fois lancé ? Mais je ne pouvais plus me tenir, ni debout, ni assis, et déjà les nuits ne suffisaient plus à réparer mes forces. Je fis donc de Sekkêt mon point d’arrêt. Il y avait là aussi des mines d’émeraudes, dont l’exploitation paraît avoir eu quelque activité du temps des Grecs. Ils y ont laissé deux petits temples ou spéos de style dorique, taillés dans le tuf, et un certain nombre de maisons appartenant aux ouvriers mineurs, et bâties avec une régularité, un soin remarquable. Les auteurs des cartes que j’ai sous les yeux ont appelé ce lieu Sekkêt-Beudar-el-Kébir, et en font une ville ruinée ; cela est aussi vrai que les inscriptions hiéroglyphiques indiquées pour la mystification des pauvres voyageurs. Au sujet des prétendues inscriptions, j’ai vu, il est vrai, en plusieurs endroits, des images de barques ou de chameaux, grossièrement tracées sur quelques roches, mais ce n’est pas là ce qu’on appelle des inscriptions hiéroglyphiques. Je dois même ajouter qu’à partir de quelques heures, au sud du petit temple égyptien que j’ai mentionné en commençant, les rochers ne présentent plus aucune surface qui permette d’y rien graver, leur composition n’offrant que des matériaux feuilletés ou délités par fragmens cubiques de petites dimensions.

Les deux petits temples-spéos de Sekkêt n’ont été qu’ébauchés, sans autre ornement qu’un simulacre de globe, avec les uraeus sculptés sur le tympan cintré des portes ; cela forme, avec les colonnes doriques, une triple anomalie digne de l’époque et de ceux qui ont bâti ces édifices. Ces grottes m’ont fourni, la première, une inscription grecque, tracée en rouge et indéchiffrable ; la seconde, quatre inscriptions gravées en creux sur le bandeau de se double porte d’entrée. Je n’ai pu copier ces inscriptions qu’avec beaucoup de peine, et il s’y trouve même des lacunes ; mais M. Letronne, à qui je les envoie, saura les rétablir en les traduisant, si déjà il ne l’a fait, car Belzoni, Cailliaud, Wilkinson et d’autres voyageurs ont dû les copier avant moi.

C’est donc là tout ce que j’ai trouvé d’antique sur ce point, et il m’a fallu, pour si peu de chose, faire une marche de neuf jours consécutifs et en avoir autant en perspective, et je ne me suis pas perdu ! Hélas ! non ; je n’ai pas juré, je n’ai pas crié : A bas le gouvernement ! Mais par une grace d’état sans doute, avec résignation, j’ai de nouveau plié bagage et rebroussé chemin, méditant philosophiquement sur les déceptions de la vie.

Le petit temple, seul monument égyptien qui se trouve à une journée du Nil, a été creusé dans le roc, avec un portique bâti de pierres de taille, sous le règne du père de Sésostris, Ménephtah Ier. J’ai copié la majeure partie de la décoration de cet édifice, notamment une grande inscription hiéroglyphique, portant la date de l’an IX du règne de Pharaon. On remarque dans les cartouches renfermant le nom propre de ce prince cette figure parfaitement conservée du dieu à longues oreilles et au bec recourbé, qui, dans presque tous les monumens, se trouve martelée, comme si pendant le règne de Ménephtah le culte de ce dieu eût été supprimé. Cette figure est d’ailleurs très rare sur les monumens des autres époques ; Champollion l’appelle Seth. – J’ai vainement cherché, à la station qui précéde celle-ci, les restes d’un monument signalé par M. Wilkinson, et offrant la légende d’un très ancien roi nommé Amon-t-ûkh, frère supposé d’Aménophis-Memnon (Danaüs). Où ce monument n’existe plus, ou j’ai mal cherché. Le savant voyageur anglais le cite, du reste, comme offrant peu d’intérêt : cela me console.

Revenons à Edfou, je voulais faire à tous mes Arabes une réduction de paie calculée sur le temps qu’ils m’avaient volé ; cela revenait à un tiers du total, et faisait une assez forte somme ; mais, le hakem et nulle autorité n’étant sur les lieux, j’ai dû passer par les fourches caudines, n’ayant d’autre satisfaction, si c’en est une, que de maudire cette canaille, et de la menacer de porter plainte, vaine menace que j’ai oublié une fois parti. D’ailleurs, je me trouvais si heureux d’être revenu et de pouvoir m’étendre indéfiniment sur mon matelas de coton, que je m’absorbais dans cette jouissance, et que je restais indifférent à tout le reste ; je dois dire pourtant que ce bonheur même n’était pas sans mélange, car mes rêves, véritables cauchemars, me reportaient constamment dans le désert ; je voyais sans cesse devant moi des vallées sans fin, un horizon sans bornes, et je me réveillais épouvanté.

Je ne sais si d’après les détails qui précèdent vous avez pu vous faire une idée juste du désert, de ses ennuis et du mode de transport. Je ne connais rien de plus pénible et d’une monotonie plus abrutissante que cette manière de voyager au pas égal et silencieux du chameau. Son allure fatigante donne au corps, qui fléchit sur lui-même, un balancement rude qui ne permet ni de prendre des notes, ni même de lire. L’œil et l’esprit sont également fatigués de cette continuité de plaines ou de vallées se succédant les unes aux autres pendant des journées sans fin. Vous arrivez à l’horizon, et devant vous reparaît un horizon semblable. L’ennui d’une grande route en diligence n’est rien auprès de celui-là. Le désert, toutefois, n’est pas aussi dépourvu de variété qu’on pourrait le croire, surtout quand on passe des plaines dans la région montagneuse, où les accidens pittoresques se produisent par intervalles. Vous voyez de noirs sommets, des crêtes bizarrement découpées, s’échelonner dans le lointain et se perdre dans l’azur de l’air ; l’imagination cherche des géans au fond des sombres précipices, et voudrait remettre en action la guerre des titans et des dieux, mais Pélion sur Ossa ne seraient que des collines auprès des énormes montagnes qu’ici les feux de la terre ont soulevées contre le ciel.

Ce qui ajoute encore au caractère grandiose de ces lieux, c’est une végétation tellement abondante en certains endroits, qu’on se croirait dans un pays riche et fertile. Devant un tel spectacle, je n’ai plus taxé de mensonge les peintres qui nous ont représenté le désert peuplé de grands arbres, et je rends la justice qu’ils méritent aux Mola, aux Carrache et aux Poussin. J’ai été surpris, je l’avoue, d’une pareille végétation. On y voit en effet des arbres de toutes les grandeurs et de tous les âges, un peu disséminés, il est vrai, mais assez nombreux pour offrir, à quelque distance, l’aspect de vastes fourrées, tandis que le sol est couvert d’épaisses touffes d’absinthe, d’hysope, de petite camomille et d’autres plantes dont l’éclatante verdure contraste avec le sable et l’aridité du sol qu’elles recouvrent. Cette végétation est due aux averses qui tombent tout au plus une fois dans l’année, mais avec une telle abondance, qu’elles forment des torrens, balayant tout sur leur passage, enlevant hommes et chameaux, quand il s’en trouve, et déracinant les arbres. Les plantes qui ont fléchi sans rompre, les arbres qui ont résisté au choc, puisent dans cette espèce de fléau les élémens d’une nouvelle vigueur.

Redescendu de Qenéh à Siouth, j’en partis le lendemain de Paques pour le Caire, avec l’intention de m’arrêter en quelques endroits afin de compléter mes documens archéologiques ; mais de nouvelles contrariétés m’attendaient du côté de Mellaouy-el-Arich, au village d’Ajy-Kandyl, voisin des ruines de Psinaula. J’avais dû, lors de mon dernier passage, abandonner mon travail presque achevé à cause des menaces que me faisaient les habitans de l’endroit. Ils prétendaient me reprendre l’or que j’allais, selon eux, faire chaque jour à la montagne, et, sous ce prétexte, ils m’auraient pillé ; ils sont connus pour leur méchanceté. En quittant ces lieux, je comptais bien y revenir, et j’y fis effectivement arrêter ma barque il y a quelques jours. Hélas ! cette fois, c’était bien pis ; le village était en révolte ; les femmes, enfans et bestiaux, réfugiés au désert ; les hommes armés, et prêts à l’attaque comme à la défense. Le gardien de nuit qu’il m’avait fallu prendre parmi eux, commença par exiger un salaire excessif, et, sur ma réclamation, d’autres vinrent, tenant les propos les plus hardis et les plus sanglans contre le pacha, contre les Francs, et menaçant de piller ma barque, ou au moins de prendre mon âne, si je ne les satisfaisais pas. Déjà ils avaient dit que je méritais la mort pour ne leur avoir pas encore offert la pipe, le café et l’eau-de-vie. Ils prétendaient aussi m’escorter à la montagne au nombre de dix, et pour une somme exorbitante, ajoutant que, si je m’avisais d’aller seul aux monumens, je n’en reviendrais pas. Leurs discours à main armée n’étaient rien moins que rassurans, et quoiqu’il m’en coûtât de renoncer à mon projet pour une demi-journée de travail, je jugeai prudent de gagner le large, non sans une lutte préalable et qui faillit devenir sanglante ; il fallut néanmoins payer le garde de nuit et transiger, pour tirer, des mains des uns, mon âne, des mains des autres, la corde de ma barque, qu’ils ne voulaient point lâcher. Une fois libre, je leur adressai deux coups de fusil à balles ; mais il s’y attendaient et avaient disparu dans les blés.

Je dus passer sans toucher à Mellaouy, où la peste faisait de grands ravages ; ainsi, je naviguais entre deux fléaux. La nuit suivante, j’eus encore une alerte ; je m’étais arrêté auprès des ruines d’une ancienne ville au sud de Minieh (Kouan-el-Ahmar°, où il y a des tombeaux très anciens que je voulais visiter le lendemain ; mais vers minuit (c’est l’heure des crimes), je fus éveillé par des bruits confus. Des voleurs nus se tenaient blottis derrière des masures, se disposant à venir, en plongeant, faire main basse à bord. Bientôt une grêle de pierre vint tomber sur la barque, et quelles pierres ! Des rochers capables de la faire sombrer. Il fallut déguerpir au plus vite, n’ayant pas à mes ordres une compagnie de tirailleurs à dépêcher dans les buissons. Dans la bagarre, j’ai dû abandonner mon chat qui s’amusait au bord de l’eau, et que ces barbares auront éventré pour lui prendre son or : les chats des Francs ont ce privilège dans leur opinion.

Je vais, pour en finir, vous raconter une autre aventure où se montre encore l’insolence des Arabes, toujours croissante depuis que l’autorité du pacha est en déclin. Ici, je n’ai été que témoin, mais le fait intéressera mes compatriotes ; le voici en peu de mots : M. Prisse, architecte français, habite Louqsor depuis plusieurs années ; il n’était pas dans les bonnes graces du naser (percepteur de l’impôt), et devait au gouvernement turc une petite somme pour un achat de blé qu’il avait voulu semer. Le naser fit réclamer d’un Copte prête-nom de M. Prisse la somme due ; le Copte dit qu’on s’adressât à ce dernier, mais on ne l’écouta point, et il fut mis en prison. M. Prisse envoya son domestique réclamer le prisonnier et annoncer le paiement demandé ; le domestique fut à son tour saisi, bâtonné et jeté en prison. M. Prisse se rendit alors chez le naser, qu’il trouva entouré d’Arabes, de cheiks et d’amis ; il lui demanda pourquoi il avait agi de cette manière. Le naser lui répondit : Qu’est-ce que cela te fait chien ? M. Prisse, qui tenait un petit bâton à la main, en donna sur le visage du naser ; celui-ci voulut riposter, une lutte s’engagea, et M. Prisse, attaqué de toutes part, se défendit d’abord, il déchira même d’un coup de poignard le bras d’un des assaillans ; il succomba sous le nombre et aux coups de bâton, fut enchaîné et jeté en prison à côté du Copte et de son domestique. Il y avait alors en ce moment à Louqsor un artiste français, M. De Vergennes, qui, apprenant d’un domestique effaré que M. Prisse était en péril, prit un fusil et se dirigea vers la maison du naser ; mais il fut assailli en chemin par une foule d’Arabes furieux : on le désarma, on le battit, on lui arracha la barbe ; enfin, sans qu’il pût savoir ce dont il s’agissait, car il ne connaît pas un mot de la langue, il fut enchaîné et mis en prison à côté de M. Prisse.

Le gouverneur d’Esné, informé de l’évènement par des récits mensongers, manda vers lui le naser et ses partisans, et envoya une barque avec un chef de cavas chercher M. Prisse et son compagnon ; ils furent laissés dans les fers, transportés ainsi sur la barque et conduits à Esné, où j’étais précisément alors, de retour de mon voyage aux mines d’émeraudes. Je vis arriver la barque, j’y descendis aussitôt, et je trouvai M. Prisse et M. De Vergennes la chaîne au cou, et près d’eux, attachés aux mêmes fers, le Copte et les autres Arabes à leur service. Je ne saurais dire combien cette vue me fut pénible : je me hâtais d’aller réclamer auprès du gouverneur la mise en liberté de mes compatriotes, quand un envoyé vint de sa part les dégager et les inviter à se rendre auprès de lui. Ces messieurs refusèrent par le motif qu’ils avaient été amenés de force et qu’ils entendaient ne rendre compte de ce qui s’était passé qu’à l’agent consulaire de France, qu’ils avaient mandé à Louqsor, où ils voulaient retourner immédiatement. Le gouverneur, que j’allai voir, m’assura que ces messieurs étaient libres de rester ou de partir, ajoutant qu’il était l’ami de M. Prisse, et qu’il aurait désiré entendre de lui-même le récit des faits pour en rendre compte à son gouvernement. M. Prisse resta jusqu’au lendemain ; je partis le soir même, ramenant à Louqsor M. De Vergennes, qui, peu de jours après, redescendit au Caire. L’agent consulaire de Qenéh vint à Louqsor, où il rédigea un rapport qui vient d’être envoyé au consul-général à Alexandrie ; M. Prisse et M. De Vergennes ont aussi adressé leur plainte, et j’ai, de mon côté, rendu compte de ce que je savais de l’affaire.

En résumé, la chose est grave. Deux Français ont été violemment saisis, meurtris de coups et jetés dans les fers par un agent subalterne de l’autorité turque : une satisfaction éclatante sera demandée et obtenue ; mais il résulte de tout ceci que, si l’on n’y met ordre, l’Égypte ne sera bientôt plus abordables aux Européens.


NESTOR L’HÔTE.


  1. L’auteur de ces lettres, M. Nestor l’Hôte fut envoyé en 1838, par M. Salvandy, pour compléter le voyage de Champollion, en copiant les bas-reliefs et inscriptions hiéroglyphiques que ce savant n’avait pu faire dessiner. Le résultat de cette première mission a été exposé par M. l’Hôte dans ses Lettres écrites d’Égypte (chez Firmin Didot), ouvrage qui, sous un petit volume, renferme un grand nombre d’observations du plus haut intérêt.
    Outre environ cent cinquante dessins, ce voyageur avait pris, sur les monumens mêmes, près de cinq cents empreintes en papier, qui formaient la plus riche et la plus curieuse partie de son bagage archéologique. Par un déplorable accident de mer, ces empreintes furent entièrement détruites au retour.
    M. L’Hôte, plein de zèle et de dévouement à la science, et ne pouvant se consoler d’une perte qui lui enlevait les plus beaux fruits de son voyage, demanda, malgré l’affaiblissement de sa santé, et obtint de M. Villemain la faculté de retourner sur les bords du Nil pour reprendre tout ce qu’il avait perdu.
    Cette seconde mission, il l’a remplie avec un succès dont les rapports qu’il a envoyés à M. le ministre de l’instruction publique (insérés au Moniteur le 24 et le 25 juin dernier) donnent une idée complète. Il est parvenu à reprendre toutes les empreintes, il en a même augmenté le nombre, et il a fait en outre des excursions dans le Delta, dans le Faïoum, à Qosseyr, aux mines d’émeraudes, et il se propose, avant de revenir, de visiter les carrières d’albâtre et les oasis.