Lettres sur les symptômes du temps/03

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Lettres sur les symptômes du temps
Revue des Deux Mondes, période initialetome 23 (p. 106-119).
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LES SYMPTOMES DU TEMPS.




III.[1]

Le plus grave des symptômes qui aujourd’hui nous frappent et nous attristent, c’est l’anarchie dans les intelligences. Cette anarchie à une double source : l’oubli de la tradition, l’absence de l’élément religieux.

On a beaucoup parlé de perfectibilité humaine, mais nos modernes philosophes se sont-ils jamais posé cette question : y a-t-il un accord nécessaire entre la tradition et l’évolution particulière de chaque siècle ? Pourtant, le caractère particulier d’un siècle étant une fois déterminé, c’est la première question que doit se poser le philosophe.

La confusion étrange qui règne à cette heure, l’anarchie dans les intelligences, le combat à outrance que se livrent les antinomies se détruisant les unes les autres sans laisser à la société d’autres vérités que des apparences artificielles et mensongères, viennent, on peut le dire, de ce que cette question n’a été ni posée ni résolue. Dès-lors chacun a pris son point de départ là où il lui a fait plaisir, chacun est parti d’un point quelconque de l’espace et du temps, aucune tradition ne nous rattachant plus tous à aucun point fixe. Une fois le voyage intellectuel terminé et les voyageurs arrivés à terre, une assez singulière mascarade a réjoui et attristé à la fois les spectateurs. Souples bayadères et austères pénitens de l’Inde s’embrassant avec ferveur et proclamant le corps et l’ame unis par l’amour ; triades japonaises et dieux à trois têtes de l’Orient ; prêtre-roi et grand lama du Thibet venu du pays de la folie ; débris du XVIIIe siècle, bourgeois voltairiens, théophilanthropes inoffensifs, dont la morale consiste à ne pas faire de mal ; derniers disciples du vicaire savoyard adorant l’Être suprême, le priant en abstraction, non les mains jointes, et le remerciant en prenant le frais sur la montagne ; puritains rigoristes rapportant de leurs voyages quelques momies d’inquisiteurs ; catholiques amateurs d’enluminures romantiques et portant sur la main, comme les saintes des fresques gothiques, de petites cathédrales remises à neuf et bien badigeonnées, encombrent pêle-mêle le rivage, étonnés de se trouver ensemble. Ombres du passé marchant au milieu du présent, chinoiseries qui prophétisent, voilà les dieux inconnus, voilà les vérités rapportées depuis vingt ans des voyages de la spéculation. Ne pensez-vous pas qu’il faudrait envoyer tout cela quai Voltaire, chez quelque marchand de bric-à-brac ?

O vous qui savez, pensez et aimez, tâchez donc de conjurer ces fantômes par quelque signe sacré ! Sachez que l’idée religieuse seule peut faire cesser cette anarchie. Autrefois les spectres s’évanouissaient au signe de la croix. Ils encombraient les carrefours au milieu de la nuit, attristant l’écho par des paroles diaboliques, remplissant l’air d’une odeur de soufre, assombrissant la nature ; mais, si quelque passant, portant au cœur le respect de Dieu et du bien et la haine du diable et du mal, faisait le signe du salut ou prononçait le nom du Christ, soudain les spectres rentraient dans leurs ténébreuses demeures, soudain l’air redevenait pur, et, la rosée du matin effaçant les infernales traces, la nature, belle comme auparavant, recommençait à produire de nouvelles fleurs et de nouveaux fruits. Puisse-t-il en être aujourd’hui de même ! O vous, dieux que maintenant nous adorons ; Mammon, toi dont l’éclat métallique nous séduit et dont l’or brûle lorsqu’on le touche, comme dans les légendes ; Bélial, dieu des disputes, des querelles, des phrases anarchiques et enflammées, dieu des avocats et des boxeurs ; Moloch, auquel on sacrifiait les enfans, toi qui présides à la haine, qui chéris le mal, qui vis dans l’élément du feu, et toi, Astarté, qu’ont adorée en plein soleil des sectes sans nombre, toi que les religions des joies de la chair ont dû taire tressaillir, dites quel est le signe sacré, quel est le mot de salut qui fera cesser votre règne et vous fera dissiper en fumée. Nous attendons dans l’anxiété le grand homme, le prophète, le génie inspiré qui renouvellera l’existence dans l’ame des peuples, qui nous délivrera enfin des ténèbres et des fausses lumières des sectes, feux follets que nous prenons pour des lueurs véritables, et qui naissent simplement des gaz dégagés par les marais croupissans et les charniers de la société.

L’anarchie est à son comble, et toutes les forces de la pensée se combattent, se neutralisent mutuellement. Les sectes se sont montrées, se montrent de plus en plus impuissantes, les formes religieuses ont de jour en jour moins d’autorité. Je me tourne de tous côtés pour apercevoir le remède intellectuel, et je ne le vois pas. L’économie politique s’amuse à décrire l’état social, entasse des chiffres, fait des additions ; le socialisme parle, prophétise, entasse des phrases, fait du lyrisme ; le journalisme, que nous sommes habitués à considérer comme le paratonnerre qui attire ou détourne la foudre, s’est tout à coup prouvé impuissant et s’est placé au-dessous de la situation. La société tout entière ressemble à un écolier qui chercherait un nombre dans la table des logarithmes sans parvenir à le trouver. Eh bien ! je vous l’assure, l’heure est critique. Laissez là vos systèmes, votre bagage de journalistes ou d’avocats ; tâchez de trouver quelque chose de neuf et de vrai ; cessez de faire des proclamations et des premiers-Paris où vous entonnez les louanges de la glorieuse révolution et autres choses semblables, car nous sommes maintenant un peuple prosaïque, et le temps des hymnes est passé ; cessez de faire des romans socialistes : la réalité nous presse, et il nous est impossible d’oublier nos souffrances en songeant à des félicités imaginaires. Si, au milieu de vos polémiques, vous avez quelquefois songé à comprendre et à savoir, si vous avez réfléchi à ce qui est vrai, juste et beau, lorsque les causes du palais et la correction du journal vous laissaient quelques momens de repos, le temps est venu de faire votre révélation. Moïses montés sur le Sinaï des barricades au milieu des nuages de la fumée et des éclairs de la poudre, il est temps que le nuage disparaisse et que vous nous apportiez les tables de la loi, non pas écrites sur du papier, mais gravées dans la pierre. Créez et travaillez, car, sans cela, je vous l’assure, ce que nous appelons régénération pourrait fort bien n’être autre chose que la décadence, que les convulsions lentes et successives de l’agonisant. Vous instituez des fêtes ; si vous avez une idée, symbolisez-la dans ces cérémonies au lieu d’emprunter des symboles à l’antiquité, qui, certes, ne se réveillera pas pour vous rire au nez. Voyez-vous ce qu’il y a à faire ? Alors laissez de côté l’argumentation, la logique, la discussion, car l’invention n’est rien de tout cela. C’est l’intuition et non la logique. O mes législateurs, vos facultés reposent-elles sur des fondemens intuitifs ?

Lorsque la révolution de février éclata, tout homme plus ou moins philosophe put se dire : Désormais pour la France l’âge des affirmations est arrivé, et l’âge des négations est passé. Il paraît qu’il n’en est rien. Mais, répondent les sectes, nous affirmons. Cela est vrai ; mais quel monde affirmez-vous ? Vous affirmez un monde chimérique, vous affirmez un homme fantastique. Vous n’avez pas l’air de vous douter que ce peuple à une histoire et une tradition, qu’il est vieux de dix-huit siècles. Vous vous placez en dehors de l’histoire, en dehors du temps, en dehors de l’espace, en dehors du connu. Vous vous placez à priori dans l’inconnu, terre qui ne vous appartient pas. Vous créez un monde comme si vous étiez Dieu ; nouveaux Prométhées, vous bâtissez un homme absurde, non sans annoncer à la race humaine votre prétention d’être inspirés de l’esprit saint. Et moi je dis que vous n’affirmez pas, mais que vous niez ; je dis que vous êtes subversives, car vous faites table rase de tout ce qui a existé et de tout ce qui existe. Non, vous n’avez pas posé le problème du siècle, vous n’avez eu que des lueurs, des aperçus. Vous êtes des Apollonius de Thyane ; mais un messie viendra-t-il vous remplacer ? Vous n’avez pas su renouer une seule tradition ; vous n’avez pas même posé ce problème de l’accord de la tradition avec la pensée du siècle ; vous avez voulu tout supprimer. Allez donc avec votre superbe société, où la paresse a beaucoup de droits et le travail beaucoup de devoirs, avec votre société propre à faire dégénérer la race et à réduire la France pour toute perspective à la béatitude des frères moraves ou aux ravages des anabaptistes ; allez avec vos religions propres à user vite le système nerveux, et où sont entassées dans un monstrueux amalgame les machines, les filles, la Trinité et les banques. Allez, tâchez de disparaître, car le démon qui perdit Sodome vous avait beaucoup inspirées.

Et cependant, sans cet accord de la tradition avec le mouvement particulier de chaque siècle, comment la société existerait-elle ? Combien y a-t-il d’hommes qui aient compris que la question devait être ainsi posée ? L’école des doctrinaires semble l’avoir compris, mais ils n’ont pas osé aborder la solution. En politique, ils ont semblé vouloir que cette solution fût l’œuvre du temps et non d’un homme, et ils ont tout accordé au statu quo ; en philosophie, ils se sont abstenus d’affirmer aucune religion. Un brave et tenace abbé de Genoude répétant à satiété que la constitution d’un peuple, c’est son histoire, et s’efforçait de faire remonter l’histoire tout entière jusqu’au XIXe siècle, semble avoir compris ce principe dont il fait à chaque instant une fausse application et une question de personne royale. M. Proudhon, qui nie la propriété, et cependant s’efforce de ne pas porter atteinte à la propriété, résout le problème à sa manière par sa banque d’échange. M. Bûchez a essayé de renouer la tradition catholique et de la rattacher à la révolution. Mais les doctrines qui ont eu le plus de retentissement et qui sont le plus en faveur, l’école saint-simonienne, le fouriérisme, le communisme ; mais les inventeurs du positivisme qui regardent avec pitié tout ce qui n’est pas le XIXe siècle (c’est-à-dire un point du temps), et jettent avec mépris à tout le passé, qui a vécu sans machines à vapeur et sans physiologie, les noms injurieux de mysticisme et de fétichisme, ont, chacun à sa manière, brisé la tradition en abolissant qui la famille, qui la propriété, qui l’idée de hiérarchie (je prends ce mot dans son acception la plus générale, gradation, échelle sociale), qui le christianisme, qui l’idée religieuse en soi par la négation de toutes les sciences supérieures aux sciences des phénomènes sensibles. Ces doctrines partent de points bien divers ; je les ai rassemblées pour montrer combien est grande l’anarchie, la division des intelligences. Mais ne pensez-vous pas que, si elles partaient toutes d’un même principe, leurs conclusions toutes diverses trouveraient plus facilement leur unité et produiraient des résultats plus certains et plus nombreux ? Cela s’est vu dans des temps aussi hardis, mais plus calmes, plus complets que le nôtre. La multiplicité des doctrines est excellente dans un temps où elles s’appuient toutes sur un fondement reconnu réel par tous ; mais, lorsqu’elles sont le produit d’une semence jetée aux vents par chaque fantaisie individuelle et chaque caprice étourdi, non, elles ne sont ni utiles, ni bonnes, ni fructueuses. débris du voltairianisme, sceptiques, utopistes, penseurs imaginatifs, sentez-vous la nécessité d’une tradition, d’une réalité, d’un système qui relie toutes les âmes entre elles, et savez-vous le nom que les peuples donnent à ce système ? Ce nom, c’est la religion.

Voulez-vous sentir encore mieux la nécessité de l’accord de la tradition et de l’évolution de chaque siècle ? Suivez un peu ce raisonnement. Il y a des idées préexistantes à l’humanité elle-même, l’idée du beau, du juste, du vrai, du saint ; elles sont donc préexistantes à toutes les civilisations. Que sont toutes les civilisations, sinon la forme extérieure que revêtent ces idées, l’interprétation de ces idées ? Toutes les civilisations, quelle que soit leur différence apparente, reposent donc toutes sur les mêmes fondemens et ont toutes par conséquent une législation, une philosophie, une religion, un art. Peu importe de quelle façon elles entendent et interprètent les idées primordiales ; la civilisation indienne avec ses pagodes monstrueuses, ses bayadères aux danses lascives et ses pénitens austères, la civilisation chrétienne avec son mysticisme, ses macérations et ses saintes images, expriment au fond une même chose : c’est que Dieu doit être adoré et recevoir un culte. Cependant, bien que les différentes civilisations ne soient que les différentes interprétations de ces idées, la manière de vivre d’un peuple dépend de cette interprétation ; c’est cette interprétation continuée, purifiée, amendée à travers les siècles, qui forme sa tradition. Or, qu’arriverait-il si la cathédrale se transformait en pagode, ou réciproquement ? Cela ne serait certes pas plus extraordinaire que de voir la France passer du christianisme au saint-simonisme ou au fouriérisme. Il arriverait que la tradition serait brisée, et cette forme de civilisation détruite. Étendez ce raisonnement : si dans une civilisation quelconque on s’avisait d’abstraire quelques-unes de ces idées primordiales, il arriverait que toute société serait désormais impossible, car la tradition de l’humanité tout entière serait rompue. Fous sont donc ceux qui, sous prétexte de régénération, viennent nier la propriété, la famille, les arts ou la religion ! Ils ont contre eux la tradition de l’humanité tout entière. Est-ce que vous ne voyez pas que le passé nous est nécessaire autant que l’avenir, et la tradition autant que le mouvement ? Ce sont deux termes qui ne s’excluent pas. Le mouvement ne peut agir que sur un fondement solide, sur quelque chose de permanent. Si le mouvement s’arrêtait, la vie s’arrêterait aussi, et la civilisation se pétrifierait ; si la tradition se brisait, la société, n’ayant plus rien pour la soutenir, tomberait immanquablement dans le chaos.

La seconde cause de cette anarchie intellectuelle, c’est l’absence de l’idée religieuse. Hélas ! la question est si grave pour la France, que je ne sais même pas comment les croyances pourront refleurir chez elle. Nous répétons tous aujourd’hui, du bout des lèvres, la prière du pharisien. Nous sommes tous devenus assez savans pour nous passer d’adorer Dieu. Nous sommes tous devenus d’assez honnêtes gens pour n’avoir plus besoin des momeries du culte. Qui donc aujourd’hui ne croit pas en Dieu ? Ce mot de croire, pris comme synonyme de se figurer et de s’imaginer, est si commode, mais la croyance est si difficile ! Croire en Dieu, que signifie cela ? mes frères, vous qui avez une ame, ne vous confiez jamais à ce déisme bâtard, c’est le sommeil de la conscience, c’est une croyance à réticences mentales, c’est la religion du laissez faire et du laissez passer. Vous à qui il coûte si peu de dire : Je crois en Dieu, comment l’adorez- vous ? Est-ce, comme le catholique, par génuflexion, par des mains jointes et en vous frappant la poitrine ? Est-ce en marchant d’un pied ferme dans la vie, en affrontant résolument ses obstacles et ses misères, en sacrifiant tout au devoir comme le protestant ? Est-ce en priant, est-ce en travaillant ? Ou bien ne serait-ce pas plutôt en passant à travers le monde sous le masque de l’indifférence, avec des éclats de rire et des chants joyeux ? Pensez-vous que l’univers soit un univers de combats et de luttes, ou bien un théâtre à décors splendides et une salle d’opéra propre aux danses orgiaques ? Vous croyez en Dieu, et vous l’honorez comme ces malheureuses créatures vivant dans le vice qui portent sur leurs poitrines des médailles ou des amulettes oubliées là depuis leur enfance. Votre croyance est un mot sans réalité.

Hélas ! combien, à l’heure qu’il est, sont faibles les représentans de toutes les formes religieuses qu’a revêtues le christianisme, combien ils ont méconnu l’essence de la religion, c’est ce qu’un coup d’œïl général suffit pour faire apercevoir. Les représentans du catholicisme, c’est l’abbé Lacordaire avec sa religion exposée à grand renfort de phrases romantiques, où les images du crépuscule et de la nuit tiennent lieu de l’explication théologique des mystères, avec sa religion d’alchimiste et de sorcier, où pêle-mêle se confondent les élémens les plus hétérogènes, la politique, le magnétisme, le socialisme, et que sais-je encore ? C’est M. Bûchez, homme distingué, auteur de singuliers paradoxes, mais qui a mieux compris les questions de ce siècle. Il a compris cet accord nécessaire de la tradition et de révolution particulière de chaque siècle, et il a essayé de rattacher le catholicisme à la révolution française. Il semble aussi avoir compris que, l’instinct de charité chrétienne s’évanouissant pour faire place à un instinct tout militaire, un accord nécessaire devra s’opérer un jour entre le christianisme et l’industrie, et il a bâti tant bien que mal un système socialiste. Il a compris les questions ; mais quelle faiblesse dans la manière de les résoudre ! Et en Angleterre, où en est le protestantisme ? Il est descendu jusqu’à un hypocrite méthodisme, jusqu’à un jésuitique puséysme, qui occupe dans l’ordre théologique à peu près le même rang que l’école écossaise dans l’ordre métaphysique. C’est, comme l’école écossaise, quelque chose de facile à comprendre, de poussiéreux, de pédantesque et de grêle à la fois. El en Allemagne ? La religion est là entre un piétisme béat et un commentaire du docteur Strauss, c’est-à-dire entre le sommeil et la destruction. Pour trouver encore le sentiment religieux, il faut aller loin, bien loin, aux États-Unis.

La religion ! quel homme, de nos jours, n’a souri cent fois en attendant prononcer ce mot ? Quel homme même a su séparer la religion de ce qui s’appelle pratique et dévotion, l’idée religieuse des formes religieuses ? vous, fortes têtes scientifiques, souriez ! vous êtes heureux si, pour soutenir votre existence, il vous suffit de poser les problèmes, de les retourner, de les agiter en tous sens, si la discussion pour vous remplace la croyance, s’il vous suffit d’une religion parlementaire. Mais le vulgaire, qui n’a qu’un faible cœur rongé par le doute, toujours saignant des blessures que la réalité lui porte, a besoin d’une étoile sur laquelle il puisse lever les yeux à tous les momens, et qu’il puisse apercevoir toujours distinctement au-dessus de sa tête. Il faut qu’il voie la lumière : il n’a pas le temps d’en chercher une, de s’en créer une à son usage ; il demande à voir, à croire ; sa demande est directe ; il ne sait ce que c’est que méthode, système, abstraction, critérium ; il va droit à l’essentiel. Il faut une croyance et qu’elle soit rendue visible à ses yeux. Vous, vous êtes heureux rien qu’en posant les problèmes ; mais lui n’est heureux que par la solution. Il lui faut Dieu tout près de lui, et non pas relégué bien loin dans sa majestueuse infinitude. Ces millions d’hommes se transformeront-ils jamais en docteurs s’élevant jusqu’à raisonner sur la nature de Dieu ? Eh non ! ils demandent à l’aimer plus qu’à le comprendre. Et puisque nous énumérons les bienfaits pratiques de l’idée religieuse, disons que le plus grand, à coup sûr, est de faire cesser l’anarchie dans les intelligences. Par son secours, les âmes sont unies entre elles, chacune conservant son individualité et son originalité particulière. Une époque pleine du sentiment religieux est comme un immense sacrifice où brûlent, réunis ensemble, les parfums les plus divers. L’idée religieuse est au sein de la conscience, comme l’ordre au sein du gouvernement. Elle établit l’harmonie, équilibre les facultés, assure à l’ame sécurité et confiance, la met à l’abri du doute et la fait échapper au danger. L’ame alors, appuyée sur la croyance, produit ses œuvres sans efforts, sans précipitation, comme la nature, appuyée sur des lois éternelles, produit les siennes.

Hélas ! oui, ce qui manque à ces millions d’hommes, ce ne sont pas des abstractions, des formules, des constitutions ; c’est une croyance, c’est une réalité. Vous avez vu les terribles et furieux événemens : dites, que signifie tout cela ? L’humanité et la civilisation se sont tout à coup enfuies ; le bien a disparu, et la nature sauvage et primordiale de l’homme s’est étalée dans sa plus cynique nudité. Pas un rayon d’en haut n’a illuminé ces âmes ; pour ces hommes chrétiens de nom, fils de parens chrétiens, le baptême qui rachète a coulé en vain sur leur front ; ils en sont revenus tout à coup à la réalité la plus terrible de toutes, celle de la destruction et de la mort. En vérité, on aurait dit une légion d’esprits sataniques se levant et disant au milieu des imprécations, du sang et des larmes : Puisque Dieu n’existe plus, au moins prouverons-nous que le diable a encore son empire sur le monde.— Après tant d’expériences, force sera bien à l’indifférence de se réveiller et à l’esprit de réfléchir. Les hommes enfin seront bien obligés de reconnaître que ce monde, s’il n’est pas fécondé par le bien et illuminé par Dieu, sera occupé par les puissances inférieures et obscurci par les vapeurs d’en bas. Ayons confiance en Dieu plus que jamais ; il n’abandonnera pas ses enfans, il enverra encore ses rayons sur la terre, dût une nouvelle révélation être nécessaire ; il enverra encore des héros, des poètes, des prophètes et des hommes inspirés. Le soleil pénètre les nuages et fond les flots du brouillard, l’esprit luit dans les ténèbres et féconde même la mort.

Voyez pourtant comme ces masses sont portées à la croyance. Le doute n’habite point en elles, mais bien l’excessive mobilité des pensées et des sentimens, car leur vie repose sur l’instinct, et non sur la culture humaine. Elles ne demandent pas mieux que de croire. Voyez plutôt : au milieu d’un siècle indifférent et sceptique, des hommes se sont levés qui leur ont prédit le ciel sur la terre et le bonheur perpétuel. A défaut d’autres croyances, elles ont pris celle-là. Elles cherchent ce paradis terrestre, elles le demandent, persuadées qu’on leur cache le chemin qui y mène. Alors la fureur arrive, et le fanatisme revêt une forme sous laquelle il ne s’était jamais montré jusqu’à présent. Hélas ! au lieu d’un paradis, ils font de cette terre un lieu d’expiation, et Dieu veuille que certaines prédications ne fassent pas de la France la prison des incurables dont parle quelque part Platon !

Prédicateurs insensés, qui avez cru régénérer l’humanité par des crises violentes, ne savez-vous pas qu’il a été écrit autrefois : « Partout et toujours le remède du mal sera la douleur, et le salaire du péché la mort ? » Vous accroîtriez la production dans des proportions incroyables, vous répandriez et vous égaliseriez le bien-être et le luxe, que vous n’auriez pas atteint le mal et résolu la question. Ce n’est pas la souffrance qui est le mal, c’est le mensonge, le vice, la sensualité. Voilà le mal qu’il vous faut atteindre, si vous voulez donner le bonheur. Avec votre luxe également réparti, vous nourrirez les organes, mais l’ame vous échappera toujours. Une croyance seule peut donner le bonheur, une croyance qui remplisse la conscience, coule et circule dans l’ame comme le sang dans la chair ; une croyance qui fasse partie de la vie de l’homme, qui soit en lui, non pas à l’état d’abstraction, mais mêlée à tous ses actes, à toutes ses pensées. Alors le mal sera atteint dans sa racine ; alors la vie de l’homme sera assise sur une base inébranlable. Ce n’est que par là que l’humanité se régénérera : tout le reste n’est que chimère.

En dehors des résultats pratiques, la religion est la chose la plus haute de toutes la religion, c’est l’idéal. C’est l’idéal devenu visible et planant mystérieusement au-dessus de la terre. Du moment que cette lumière de l’idéal brille en haut, les fausses lumières pâlissent, le jour devient éternel. Si cette clarté revient jamais, les lumières qui nous éclairent, dont nous sommes si fiers et qui ne sont que des éclairages au gaz, seront éclipsées et ne serviront que pour les usages auxquels elles sont destinées. Elles seront simplement (elles, les produits des alambics et des machines et non de la nature) comme les lampes de sûreté d’Humphry Davy, destinées à nous prémunir contre les malices du monde matériel et les dangers qu’il peut nous susciter. Alors elles auront trouvé leur véritable place ; alors les sciences mécaniques et physiques n’auront pas cessé d’être humaines, mais elles auront cessé d’être ce qu’elles sont aujourd’hui, la seule lumière morale de l’humanité. Quand donc reviendra le jour où les hommes, aujourd’hui chrétiens seulement de nom, auront un idéal qui leur serve d’étoiles ? quand reviendra seulement le jour où ils sentiront la nécessité d’en avoir un et où le désir de Dante, alle stelle, sera devenu le désir de tous ? Puisse ce jour venir bientôt ! toi, idéal non encore visible et dont l’aurore a été annoncée par tant d’esprits profonds de nos jours, que tu sois une forme nouvelle, que tu te nommes union des communions diverses, ou simplement renouvellement de l’ancienne religion, comme a semblé le prophétiser l’ardent de Maistre, je l’appelle de tous mes vœux. Tu t’es laissé apercevoir dans ce siècle confus par éclairs, par lueurs, par subites et passagères révélations à plus d’un esprit inspiré et à demi prophétique. Tu cours comme un rayon de printemps, tu passes comme une flamme cachée, invisible, dans plus d’un écrit de ce siècle, en les échauffant et les éclairant. Quoique tu n’aies pas encore de forme distincte, que tu ne sois qu’un esprit sans corps et la voix errante d’un langage non encore parlé, tu es reconnaissable chez un Novalis, chez un Schleirmacher, dans Jean-Paul, dans Schiller et ses trois paroles de la foi, dans Coleridge, dans le doux, le profond Wordsworth, dans l’éloquent Carlyle, dans Emerson, jusque dans Goethe. Dans la bouche de ces hommes, tes paroles semblent bizarres, tes prophéties interrompues et sans suite, parce que ces paroles et ces prophéties ne sont que des échos du passé et à la fois des bégaiement de l’avenir. N’est-ce pas toi encore qui as envoyé ces demiourgos à demi inspirés, à demi démoniaques, qui ont passé à travers les écrits du noble Shelley comme un long sanglot, comme une plainte infinie au-dessus des immenses solitudes de son Alastor, en disant : La terre est vide, les mers sont vides, et vide aussi le cœur de l’homme ; tout est désert, même le ciel ; qui ont parlé par la bouche de Byron et ont créé en France des religions saint-simoniennes et des philosophies fouriéristes aux élans sensuels, forçant ainsi les puissances subalternes de la matière à reconnaître la suprématie et à la confesser par mille corruptions et mille folies. Heureux les hommes qui vivront dans l’avenir ; ils vivront d’une vie complète, et non plus déchirés par le doute et dévorés par la corruption ; leur esprit sera tourné vers l’espérance, et le désespoir, le doute, la croyance factice, toutes les plaies de notre siècle seront fermées ; mais chez quel peuple, dans quelle région ce renouvellement de la vie se fera-t-il ? au profit de quelles nations, au détriment de quelles autres ? C’est encore un mystère.

En attendant, rendons grâces à Dieu, puisque l’élan vers l’infini se rencontre dans quelques hommes, puisque notre siècle, à défaut de fortes croyances, possède encore un sentiment religieux qui ne demande qu’à prendre forme. Rendons grâces au temps qui a emporté et détruit tant de choses, puisqu’il a respecté encore la tradition chrétienne, puisque, malgré le culte de la nature, les temples théophilanthropiques, le déisme, le théisme, le scepticisme et l’athéisme, nous avons encore une église dans laquelle nous sommes nés et dans laquelle nous mourrons, qui est encore pour beaucoup l’arche du salut et pour tous un souvenir sacré.

Récapitulons un peu tous les symptômes que nous avons énumérés. Le règne de indifférence et de l’utopie, le désir exagéré du bonheur, l’artificiel, le pastiche, la puérilité, l’archaïsme partout, l’anarchie dans les intelligences, la tradition brisée, l’idée religieuse absente, le cœur de l’homme laissé sans aliment, ses sens en proie au cauchemar, son ame en proie au sommeil, aux rêves, aux chimères, n’est-ce pas que tout cela présente un assez triste spectacle ?

Oui, ce spectacle est triste, car jamais ni le scepticisme ni l’indifférence ne sauveront une nation, toujours ils produiront des fruits amers et des plantes stériles. Il y a, je le sais, des symptômes plus rassurans, mais c’est une lueur si faible, si vacillante, qu’elle semble près de s’éteindre à chaque minute. vous, qui que vous soyez, savez-vous le remède ? De quelque part qu’il vienne, oh ! qu’il sera bien reçu ! J’ai exposé froidement, mais avec une grande tristesse intérieure, ces symptômes de notre temps. Ils sont passagers, je le sais ; ce sont les symptômes d’un temps de transition ; mais quand cessera la transition, et surtout comment cessera-t-elle ? Comment la vie se renouvelleras-elle ? Nous assistons à un spectacle digne de Byzance. Par momens, on dirait que la civilisation va mourir chez nous. Toutes les idées sont faussées, les esprits sont disloqués, la morale pervertie ; le charlatanisme abonde en revanche. L’idée d’autorité, le sentiment d’obéissance, sont détruits ; l’idée du devoir n’existe plus et n’est plus qu’une machine de guerre propre à l’émeute et un mot que les passions seules profèrent encore. Sous quels décombres gît l’idée de hiérarchie ? Quant à l’idée religieuse, cela nous importe peu. Le sentiment de la charité, fi donc ! cela est bon pour des mendians et des chrétiens ; nous sommes plus stoïciens que cela ; la charité abaisse l’homme d’une part et constitue un privilège de l’autre, ne fût-ce que le privilège de l’abnégation. Le bien-être pour tous, mais pour moi d’abord, voilà la charité de ce temps-ci. Le sentiment du respect est entièrement perdu : du respect de la loi, qui n’a plus aucun prestige, étant simplement une abstraction sans réalité et un droit écrit sur une feuille volante ; du respect des personnes chargées de gouverner, qui ne sont plus, dit-on, que des commis, ce qui est absurde, et des bureaucrates, ce qui n’est que trop vrai. La science n’est plus qu’un bélier propre à renverser les murailles et un cheval de bois propre à cacher les conspirations ; elle sert à tous les usages, elle est la très humble servante de tous les partis, excepté de la vérité. Il n’y a plus d’amour sincère pour la science. L’art, qui a toujours été pour les hommes une révélation de l’infini, ne servira plus, dans quelque temps, qu’à des objets d’utilité ; il deviendra pratique, net et clair, comme on dit aujourd’hui. Les romances, les chansons patriotiques, les lithographies politiques et les statuettes étalées sur les ponts seront les seuls objets artistiques ; la littérature se composera de rapports, décrets, premiers-Paris et articles politiques. Alors les arts et la littérature seront utiles et serviront véritablement à faire l’éducation des hommes et à les pousser dans la voie du progrès. Je veux le croire, car alors la littérature et les arts feront les délices des cuistres et des sots qui sont en majorité dans cet univers. Il n’y a qu’une seule idée qui reste bien persistante au fond de l’esprit de tous, c’est celle du bonheur. Il me semble voir un enfant indiscipliné qui vous prend à la gorge et dit : Je veux le bonheur, il me le faut. A quoi nos gouvernans répondent qu’ils ne l’ont pas dans leurs poches, mais personne ne veut les croire.

Tout cela, c’est la folie mêlée à la puérilité ; cependant, puisque la sincérité, l’abnégation, le dévouement, le devoir, la croyance, la vénération, le respect de l’autorité et de la loi, l’amour de la vérité, le sentiment de l’art et de l’infini, n’existent plus, de quoi aujourd’hui se compose la vie des peuples ? sur quoi repose-t-elle ? On me répond : Sur des constitutions. Mais ces constitutions, chartes, contrat social, c’est-à-dire conventions, choses contingentes et par conséquent éphémères, sur quoi reposent-elles elles-mêmes ? Sur un accord prétendu des volontés, sur la juxtaposition des votes, sur l’élection, sur des fictions de souveraineté. Dans tout cela, je ne puis voir qu’un mécanisme gouvernemental. Il est impossible que le droit d’élection soit le fondement sur lequel la vie morale des peuples se soutient. En quoi cette constitution me fait-elle croire, espérer, aimer ? La vie des peuples doit évidemment être fondée sur autre chose ; elle doit être appuyée sur les forces vives de l’ame. Quoi ! c’est sur une constitution que la vie d’une nation est appuyée ! Mais cette constitution guérira-t-elle la société de ses maux ? La guérira-t-elle du charlatanisme, du mensonge, de la sensualité ? l’appuiera-t-elle sur l’idée du devoir, lui donnera-t-elle une espérance ?

Vous dites vrai, répondent alors les empiriques, dont la science sociale est comparable à la médecine des bohémiens du moyen âge ; aussi avons-nous toute prête la panacée universelle. Et mille voix s’élèvent à la fois : Faisons de l’humanité une maison de banque, — un comptoir d’escompte, — un bazar oriental riche des produits de la civilisation et de la nature où s’étaleront de belles esclaves toutes nues, — un gymnase antique où les passions conduiront l’homme magnétiquement comme l’aimant attire le fer. Ceci au moins est réel. Prenez ma formule empirique : abolition de l’exploitation de l’homme par l’homme. — Les produits se soldent contre des produits. — A chacun selon ses besoins.— Travail attrayant ! — Mais la vie, pouvez-vous l’emprisonner dans votre formule. Prenez-vous pour la vie cette activité extérieure, ces banques, ces exploitations agricoles ?

Le corps social est malade, très malade. A son chevet sont assis le docteur et le prêtre. Le docteur, c’est le socialisme empirique ; le prêtre, c’est le faiseur de constitutions ; ils se raillent l’un de l’autre, se sentant impuissans à faire renaître la vie. L’empirique emploie les remèdes désespérés et avec le plus grand. sang-froid applique le moxa brûlant, taille, disloque et dit : « Que le malade périsse plutôt que mon ordonnance. » De l’autre côté, le politique lui présente son évangile et lui récite les litanies de la constitution. Voilà la parole de vie, voilà ce qui fera marcher les boiteux, voir les aveugles et entendre les sourds. Hélas ! la société ne sent pas la vie revenir ; ni l’un ni l’autre effectivement ne savent le mal dont elle souffre. Le corps est affecté, mais ce n’est pas là qu’est le siège du mal, c’est dans l’ame qui est troublée, à demi folle, sans qu’elle ait conscience de sa folie. Ce qu’il lui faudrait, hélas ! c’est un traitement psychologique et moral.

La vie de l’homme est double ; il y a la vie morale et la vie matérielle, qui se traduit par l’activité extérieure. L’une et l’autre sont distinctes, bien qu’elles se touchent par beaucoup de points ; la vie matérielle est tout extérieure, la vie morale au contraire est cachée, latente et agit en secret. Certes, la vie extérieure abonde chez nous : le luxe, les inventions, le commerce, l’exploitation de la nature, les caprices de la civilisation, les modes, le mouvement, les excentricités, tout ce que les yeux peuvent voir abonde et annonce une plénitude de vie apparente ; mais, lorsque l’ame s’interroge, se replie sur elle-même et qu’elle se demande où est la vie, elle trouve la conscience muette et l’espérance en pleurs. Les empiriques prennent l’activité extérieure pour la vie elle-même, ils croient pouvoir l’enfermer dans leurs formules ; mais cette activité matérielle, qui est ce qu’on appelle, à proprement parler, l’existence, c’est-à-dire une chose multiple, ne se laissera jamais garrotter et fera éclater toujours ces formules. La vie morale, au contraire, est une chose simple et une, c’est la conscience. Les politiques s’attaquent à cette dernière et croient que, pour tout élément spirituel, il lui suffit d’abstraction, tandis qu’au contraire c’est d’une croyance qu’elle a besoin. Les uns et les autres se trompent donc. L’existence, l’activité extérieure est menacée par les empiriques, qui méconnaissent son essence, la liberté, la spontanéité, l’individualité. Les politiques sont impuissans par leurs abstractions à renouveler la vie morale. Les uns et les autres se rencontrent sur un seul point : c’est lorsqu’ils croient pouvoir renouveler la vie immédiatement avec leurs formules et leurs abstractions. Hélas ! non. Si la vie doit être renouvelée, elle le sera par le cours et par l’effet du temps, du temps seul. En disant cela, je ne prêche pas le statu quo et le doctrinarisme ; semez le bien, si vous pouvez, mais soyez sur que le temps seul fera germer et mûrir la semence. Quelques impressions particulières que nous avons éprouvées récemment au milieu de cette activité extérieure, de ce mouvement singulier qui abondent à Paris, compléteront et éclaireront tout ceci.

Au lendemain des tristes événemens qui viennent de nous agiter, je sortis et me promenai à travers les rues de la ville ; l’air était chaud et plein de soleil. Tout était lumineux ; la vie abondait et ruisselait. Alors j’en vins à me poser cette question : La vie peut-elle tarir chez un peuple ? Autour de moi passaient des hommes qui m’étaient inconnus, chacun avec son caractère particulier, avec ses mœurs et ses habitudes connues de lui seul, portant au dedans de lui les secrets de sa vie intime, chacun avec un premier-Paris dans la tête, avec une explication des événemens qui n’était sans doute pas la mienne, tous portant au dedans d’eux-mêmes des millions de pensées non encore écloses, et qui se manifesteront extérieurement d’une façon ou d’une autre en affaires de commerce, en inventions industrielles, en opérations agricoles, en rêves poétiques, en découvertes scientifiques, en systèmes, en voyages lointains, en parties de chasse, en discours parlementaires, en émeutes, en histoires d’amour, en fourberies, et pour plus d’un, hélas ! en efforts et en luttes pour gagner l’existence et soutenir celle des êtres qui lui sont chers. Est-ce que tout cela, me dis-je, n’est pas mouvement, activité, vie et pensée ? La vie qui les anime aujourd’hui, qui les inspire, ira s’accroissant et se multipliant ; ces pensées abstraites, ces imaginations, ces désirs, se traduiront en faits un jour. Est-ce que l’histoire est autre chose qu’une grande création continuée sans intermittence à travers le temps ? Est-ce que la vie des hommes d’aujourd’hui ne se rattache pas à un temps éloigné et qui leur est inconnu ? Ce jeune homme qui passe en fumant, cet homme que je salue et qui exerce une profession dite libérale, ne s’inquiète sans doute pas de celui qui lui a procuré les loisirs de l’intelligence et les heures de plaisir, chacune d’elles payée, il y a trois cents ans peut-être, par tant et tant d’années de travail incessant et de dures fatigues. Un de ses ancêtres était peut-être, il y a quelque six ou sept cents ans, quelque brave bourgeois de Chartres, de Beauvais ou de Laon, qui lutta, travailla, supplia et épuisa ses ressources pour acheter au roi de France des chartes et des franchises. N’est-ce pas que la vie est inépuisable et que la source ne peut tarir ? La vie sort de la vie toujours plus abondante, chaque étincelle suffisant pour allumer un foyer immense, et, lorsqu’il semble s’éteindre, le plus léger souffle suffisant pour y maintenir la flamme. Aujourd’hui des enfans sont nés, aujourd’hui des amitiés nouvelles se sont formées. N’est-ce pas la vie qui s’enflamme au contact de la vie ? Comme elle revêt des formes innombrables, comme elle est inépuisable en phénomènes tous variés, en aventures, en pensées ! Comme dans ce Paris elle afflue, comme elle accourt de toutes les parties du monde, comme la vie universelle nous enveloppe en secret, sans que nous en sachions rien ! Les gracieuses toilettes de ces femmes qui passent près de moi sont le produit de dix ou quinze pensées particulières d’inventeurs, de fabricans, de marchandes de modes, de fleuristes. Regardez, ce boulevard contient des choses merveilleuses, des types sans nombre, plus qu’on n’en a esquissé et qu’on n’en esquissera jamais. mes bons amis les utopistes qui construisez la société à priori, sortez un peu, laissez là votre organisation du travail, votre formule de répartition, venez voir combien la vie est in disciplinable, comme l’existence humaine se rit de vous, combien votre système est étroit et combien cette chose nommée existence est immense et profonde. La vie est spontanée, et vos formules sont des abstractions.

O mes réformateurs ! voyez, que ferez-vous de tous ces types errant le long de ce boulevard ? Que ferez-vous de ces originalités très réelles pourtant, et qui ont toutes leur raison d’être dans la nature humaine ? Voici une jolie fille, pas encore abandonnée, qui met la tête à la portière de sa voiture, autrefois couverte d’armoiries fantastiques indiquant aux yeux des titres héraldiques qui existent dans la région de nulle part ; c’est une créature étrange, dont la vie ne pourrait être emprisonnée dans une formule. Sa vie est fluide, elle fuit et ondule ; le caprice suit le caprice, comme le flot suit le flot ; c’est la fantaisie qui la pousse. Elle a cherché comme vous le bonheur sur la terre, elle l’a voulu perpétuel comme vous, mais elle s’est mieux rendu compte de son essence, car, ayant reconnu que le bonheur était une chose passagère et que le plaisir ne durait pas, elle a été obligée de faire succéder le plaisir au plaisir minute par minute, sachant bien que, sans cette perpétuelle prévoyance, le bonheur s’évanouirait. Elle en sait plus long que vous sur le paradis terrestre, le pays de Cocagne et le travail attrayant. Et ce type parisien appelé le flâneur. qui passe lentement et à pas comptés le long des boutiques étincelantes, qu’en ferez-vous ? C’est un homme dont la vie peut se dire mystique, c’est un contemplateur ; il aime la contemplation de la société et de la civilisation, comme d’autres la contemplation de la nature. Tous les poteaux d’infamie du monde ne le changeraient pas, ne l’empêcheraient pas de regarder travailler les autres et de trouver cela un assez beau spectacle ; et cependant ne dites pas qu’il est oisif, qu’il est inutile. Qui sait tout ce qu’il a vu et appris dans ses longues flâneries ? Qui sait combien de secrets et de mystères infinis il a surpris dans cet étroit espace de terrain qu’il arpente chaque jour ? Vous n’avez pas le droit de le troubler, car vous ne savez pas ce qui peut sortir un jour de ce trésor d’observations entassées. Est-ce que Montaigne n’a pas mené cette existence toute sa vie ? Voici maintenant toute une famille de chanteurs en plein vent, venue des régions de la Bohême, autour de laquelle se groupent les passans. Le père est un grand gaillard à barbe noire ; sa large poitrine que laisse apercevoir son gilet débraillé, ses membres robustes qui font éclater son habit trop étroit, indiquent qu’il aurait pu forger le fer ou tailler la pierre, mais il a préféré exercer le métier d’oiseau chanteur sous les arbres, au milieu des places, et personne ne le lui reprochera, pas même vous. Et je vois plus d’un travailleur donner sa mince obole à cette petite fille à mine étrange, à ce petit garçon au teint bistré, qui un jour succéderont à leur père, tant l’hérédité est une chose naturelle et qu’on ne peut abolir ! Dites, mes réformateurs, n’est-ce pas la vie s’échappant par mille issues que vos formules ne fermeront jamais ? N’est-ce pas la vie révélant des formes auxquelles votre système n’a pas pensé ? Tout cela pourtant n’est que la vie extérieure, et, si vous ne pouvez réussir à l’emprisonner, combien aurez-vous moins de prise encore sur la vie morale !

Réformateurs, tâchez de faire le bien, de porter remède aux souffrances ; mais, quant à reconstruire l’homme, cela vous est interdit, car ce n’est pas vous qui l’avez créé, et vous ne savez même pas comment il a pu l’être. Ennemis du laissez faire, j’en suis ennemi comme vous, mais il est une chose qui vous dira toujours laissez faire : c’est le temps. Il produira, soyez-en sûrs, des formes nouvelles dans lesquelles l’existence des peuples s’enveloppera, une manière de vivre, des mœurs que vous ne soupçonnez pas, des arts nouveaux, des sciences nouvelles, une hiérarchie sociale que nos rêves les plus hardis ne peuvent pas même prévoir. Votre ère des constitutions ne durera pas toujours, car l’existence des peuples ne repose pas sur des chartes, mais elle a des fondemens dans les puissances secrètes de l’ame. Voyez ce qui a gouverné le monde jusqu’à présent : ce ne sont point des constitutions, c’est le culte de la beauté, l’idée de la patrie, c’est la religion, c’est le respect, c’est l’industrie, chacune de ces choses n’ayant pas besoin de constitution pour exister, formant sa hiérarchie d’elle-même par la force de sa nature, et s’amendant, se perfectionnant à travers le temps et non par un décret. Malheur à l’homme d’état de nos jours qui ne voit pas que sa seule affaire est d’empêcher le mal et de maintenir le bien pendant son existence, de prévenir le retour du mal et l’obstacle au bien en jetant de nouvelles semences de vertu, de justice, de charité, qui certes lui survivront ! Malheur à lui s’il croit devoir se substituer à l’influence du, temps, qui ronge toute chose et amène à chaque instant de nouveaux faits et de nouveaux hommes, s’il croit pouvoir abolir le passé et le substituer à l’avenir ! Ta seule affaire, pauvre ambitieux, est de travailler dans le présent. Qui que tu sois, puisses-tu avoir le pied assez solide pour te tenir ferme sur ce point mouvant de l’espace où tu as été jeté pour un instant ! Ne flatte pas ta personne, ne caresse pas les rêves, et lorsque tu parles ainsi, « si la société est mal faite, refaites-la, » songe qu’elle existait avant toi, que des milliers d’hommes ont dépensé leur force pour la maintenir, la sauver aux jours de crise. Tu n’as aucune puissance sur l’avenir, et, puisque tu en parles tant, pense à ces mots d’un réformateur plus puissant que toi : à L’Esprit souffle où il veut ; tu entends sa voix, mais tu ne sais pas d’où il vient et où il va. » Ta seule affaire est de travailler avec conscience et courage pour maintenir dans le présent le bien, l’ordre, la justice. L’Esprit qui souffle, on ne sait où il va, et ne pense pas l’arrêter et le fixer dans une formule, car la vie est inépuisable et peut revêtir des formes innombrables que le temps seul porte et cache en lui.

La vie ne peut donc pas tarir, me dis-je : si c’est folie que de vouloir l’emprisonner dans une formule comme les utopistes, c’est folie aussi de désespérer d’elle. Quand la forme dans laquelle elle s’était enveloppée s’est définitivement usée, le temps lui en apporte une autre. Mais quoi ! cette nouvelle forme peut-elle s’appliquer aux peuples chez lesquels la vie a tari une première fois ? J’entrai alors dans le jardin des Tuileries et je m’assis. Je-remarquais que certains arbres que j’avais distingués l’année précédente pour leur abondance de feuilles et de fleurs étaient cette année stériles en comparaison, tandis que chez d’autres, au contraire, la vie semblait avoir doublé. Ainsi, me dis-je, la vie ne tarit jamais, mais elle se transporte ici ou là, à ce point de l’espace ou à cet autre, à tel ou tel moment du temps. Elle émigré capricieusement à nos regards, mais ce caprice et cette bizarrerie sont l’effet d’une cause éternelle. De même que l’existence de chaque homme use la matière autour de lui, ainsi l’existence de l’humanité use l’existence des peuples ; la vie, principe caché et inconnu, travaille lentement pour se manifester au dehors, et, lorsque la forme qu’elle avait revêtue ici ou là, en Orient ou en Occident, au midi ou au nord, s’est usée, elle émigre silencieusement et se retire pour se renouveler loin dans les régions de l’est, bien loin au-delà de l’Océan, sûre de pouvoir bâtir partout un foyer, un autel, une ville, et de trouver des amans pour ce foyer, des prêtres pour cet autel, des habitans pour cette ville. L’existence a pour patrie l’univers et non telle ou telle nation : puissent les dieux détourner le présage !

Le Bulletin de la République a cité Jean-Paul un jour ; pourquoi n’a-t-il pas cité cette phrase : « Pauvre France, quand cessera ton expiation ? qui te relèvera ? Un homme peut-être, mais à coup sur le temps ? » Cela était écrit sous le Directoire ; depuis, la France a eu Napoléon ; mais elle a toujours devant elle l’inépuisable éternité. Puisse l’ère de transition dans laquelle l’Europe est engagée, puisse le renouvellement de la vie qui s’opère à cette heure ne pas être l’ère de l’agonie pour certaines nations qui ne s’en doutent pas, éblouies qu’elles sont par l’éclat de leur civilisation, de leur luxe, de leurs inventions ! puisse cette ère de régénération ne pas se faire à leurs dépens, comme elle se fit jadis aux dépens de Rome, lorsque le christianisme apparut !


Émile Montégut.
  1. Voyez les deux premières lettres dans les livraisons du 15 avril et du 1er mai.