Liebig

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LIEBIG

Justus, baron de Liebig, est mort à Munich, le 18 avril dernier ; c’était une des gloires de l’Allemagne. Il n’a jamais montré contre la France, à laquelle tant de glorieuses amitiés le rattachaient, cette haine violente qui anime quelques-uns des professeurs de Berlin, et sans craindre de blesser le patriotisme le plus ombrageux, nous ne devons pas hésiter à rappeler brièvement ses travaux qui ont puissamment contribué à fonder la chimie agricole.

Il était né à Darmstadt, en 1803 ; après avoir fait ses études dans cette ville, et montré, dès l’âge le plus tendre, son goût dominant pour la chimie, il entra, comme élève en pharmacie, dans une officine d’Heppenheim ; il n’y séjourna guère, et en 1819 il était déjà étudiant à l’université de Bonn. En 1822, pourvu malgré ses dix-neuf ans, du grade de docteur en médecine, il partit pour Paris, aux frais du grand duc de Hesse, et là, sous la direction de Gay-Lussac, il poursuivit ses études de chimie, ayant pour camarades et amis Pelouze et M. Dumas. Son premier mémoire sur la constitution de l’acide fulminique et des fulminates, fut accueilli avec une faveur marquée, et lui valut l’amitié et l’appui de M. de Humboldt. Revenu en Allemagne, il fut nommé, sur les recommandations de son illustre protecteur, professeur extraordinaire à l’université de Giessen ; il avait alors vingt et un ans. Deux ans après, il était professeur titulaire, et fondait le laboratoire, qui, pendant près de quarante ans, donna à cette petite ville, une si haute renommée. C’est là que vinrent successivement étudier Hoffmann, Fresenius et notre compatriote Gerhardt, une des gloires de l’infortunée Strasbourg. Les travaux les plus importants de Liebig ont trait à l’application de la chimie à l’agriculture, ils eurent un immense retentissement et bien que les erreurs y abondent, une influence des plus heureuses.

La Nature - 1873 - Liebig - p025.png
Liebig.

Le premier, Liebig analysa la terre arable, et y reconnut la présence d’une masse considérable d’azote combiné, élément constitutif de ces principes albuminoïdes, semblables, par leur composition, au blanc d’œuf qui donnent aux végétaux leurs qualités nutritives. Les diverses combinaisons de l’azote ne sont pas seules indispensables au développement des plantes, pour qu’elles croissent régulièrement et atteignent leur maturité, il faut encore qu’elles rencontrent, dans le sol où elles enfoncent leurs racines, certaines substances minérales, qu’on retrouve dans leurs cendres après la calcination : ce sont l’acide phosphorique, la potasse, et la chaux : la chaux est abondante à la surface de la terre, et il n’y a pas lieu de s’en préoccuper ; la potasse et surtout l’acide phosphorique sont infiniment moins répandus, et c’est surtout sur eux que Liebig porta son attention. Il comprenait bien, en effet, que l’azote gazeux, qui compose les 4/5 de notre atmosphère, intervient d’une façon quelconque dans la formation de cette masse de composés azotés, que recèle le sol arable, et que dès lors il n’était que médiocrement nécessaire de se préoccuper de sa restitution, tandis que les phosphates et la potasse, étant fixes, restant là où ils sont déposés, pouvaient finir par faire défaut, dans une terre d’où ils étaient constamment exportés avec les récoltes, et n’étaient restitués que très-partiellement.

Un exemple fera comprendre nettement l’idée mère de tous les travaux agricoles de Liebig, qu’il a développée dans tous ses ouvrages : un champ est soumis à un assolement quinquennal, on le laboure, on le fume, puis on lui demande successivement des pommes de terre, du blé, du trèfle, encore du blé, et la dernière année de l’avoine. Les pommes de terre et le blé sont vendus au marché ; le trèfle a servi à nourrir un bœuf, qui est encore vendu. Or il est clair que les pommes de terre et le blé renfermaient des phosphates et de la potasse prélevés dans le champ, que le bœuf a constitué des os, encore avec du phosphate provenant de la terre du domaine et que tout cela sort de la ferme et n’y rentrera pas. On retrouvera sans doute dans le fumier une partie des phosphates et de la potasse du trèfle, et de l’avoine, si celle-ci a été consommée sur la ferme, mais on ne restituera, avec le fumier, qu’une fraction de ce qu’on a pris, et si on continue à enlever toujours plus qu’on ne rend, on finira par appauvrir la terre, par la stériliser.

De là, les sinistres prédictions que Liebig n’a cessé de formuler sur le système de culture basé sur la production du fermier, de là les épithètes les plus dures dont il se plaît à l’accabler, de là ces noms d’agriculture spoliatrice, d’agriculture vampire qui reviennent à chaque page de ses ouvrages. Il ne se contente pas au reste de jeter l’alarme ; il indique le remède. D’abord il préconise l’emploi, comme engrais, des os riches en phosphate ; il trouve qu’ils résistent à la décomposition dans le sol, qu’ils produisent peu d’effet, il invente alors de les attaquer avant de les jeter sur le sol, par de l’acide sulfurique, et il crée ainsi une des industries agricoles les plus prospères, la fabrication des superphosphates.

Les effets obtenus sont merveilleux. La récolte des turneps, en Angleterre, double sous l’influence du nouvel engrais, aussi l’emploi des superphosphates se généralise ; d’Angleterre il passe en France, en Allemagne, en Amérique, et bien des gens qui mangent du beau pain de froment au lieu de galettes d’orge ou de sarrasin, ignorent que c’est à la sagacité de Liebig qu’ils doivent ces améliorations dans leur alimentation journalière. La consommation des superphosphates, s’accroissant sans cesse, les os ne suffirent plus, il fallut chercher de nouvelles sources de phosphates. Les géologues se mirent à l’œuvre, et bientôt Nesbitt, en Angleterre, Delannoy, puis de Molon, en France, en découvrirent d’importants gisements ; Liebig n’était pas seul au reste à poursuivre ces recherches, et M. Elie de Beaumont, dans sa publication remarquable sur l’utilité agricole du phosphore, montra l’importance qu’avait la découverte de nouvelles mines de phosphates.

Ce n’est pas seulement aux géologues que Liebig adressait des objurgations, c’était encore à tous les administrateurs qui laissent perdre toutes les matières fertilisantes des grandes villes. On sait qu’à Paris les matières des vidanges sont extraites des fosses et conduites à des réservoirs à la Villette, puis de là poussées par une machine à vapeur jusqu’à Bondy, où l’on sépare les matières solides, qu’on fait dessécher et qu’on vend sous le nom de poudrette, des liquides qui, naguère encore, étaient jetés à la Seine. Tous les sels ammoniacaux, les phosphates qu’ils renferment étaient perdus. À Londres les choses étaient encore pires : toutes les matières, envoyées dans les eaux d’égout, étaient jetées dans la Tamise ; les effets de cette méthode pernicieuse ont été tellement désastreux lors de la dernière épidémie de choléra de 1866, qu’on a construit des galeries d’évacuation qui vont porter les eaux en aval de Londres, assez loin pour que le fleuve cesse d’être empoisonné, mais si la question de salubrité est résolue, la question agricole reste entière, et la solution est même moins avancée qu’à Paris, qui a trouvé dans la plaine de Génevilliers un sol perméable qui est en voie de devenir, sous l’influence des eaux d’égout un des jardins maraîchers les plus riches du pays.

Liebig est resté constamment sur la brèche ; par ses lettres, par ses leçons, par ses livres, il revenait toujours sur la nécessité d’utiliser toutes ces richesses perdues, de restituer aux champs, d’où ils proviennent, toutes ces matières minérales, phosphate et potasse, qui, se trouvant dans les matières alimentaires, consommées dans les villes, passent dans les matières des vidanges, et devraient retourner aux terres qui les ont fournies. Il prêchait l’exemple de la Chine qui nourrit une population extrêmement dense et serrée sans importer d’engrais, mais qui utilise toutes les immondices des villes sans en rien perdre ; il citait l’agriculture des Flandres, de l’Alsace, qui utilisent l’engrais flamand, et qui jouissent d’une si admirable prospérité ; il les comparaît au gaspillage de l’agriculture anglaise qui, pour se soutenir, est obligée d’envoyer ses vaisseaux, chercher sur tous les points du globe le guano, qui commence à s’épuiser.

Pour Liebig, c’étaient toujours au reste les matières minérales qui restaient les engrais par excellence, il avait poussé, bien à tort, ses idées à l’extrême hors de la vérité, et n’attachait aux engrais azotés qu’une médiocre importance : de là de longues discussions avec les chimistes anglais et français, dans lesquelles il n’eut pas le dessus. Les Anglais cependant admiraient son talent ; ils lui étaient reconnaissants de ses efforts pour faire de l’agriculture un art basé sur de solides principes scientifiques, et en 1856 on ouvrit, en Angleterre, une souscription publique, et sous l’impulsion de sir David Brewster, on réalisa une somme de vingt-cinq mille francs qui fut en partie remise à Liebig, et en partie consacrée à l’achat de cinq pièces d’argenterie destinées à rappeler à chacun de ses enfants l’estime dans laquelle l’Angleterre tenait leur glorieux père.

Les honneurs lui étaient venus. En 1840, la société royale de Londres lui avait décerné la médaille de Copley, et l’avait appelé dans son sein. En 1845, le grand duc de Hesse Darmstadt l’avait fait baron ; enfin en 1861, notre académie des Sciences l’avait nommé un de ses huit associés étrangers.

Le caractère dominant de l’œuvre de Liebig est le désir d’être utile, et de l’être immédiatement ; de là ses travaux appliqués à l’agriculture, de là ses ouvrages plutôt destinés au public qu’aux savants : son Traité de Chimie appliquée à la Physiologie végétale et animale; ses Lettres sur la Chimie, ses Lettres sur l’Agriculture qui eurent un si grand retentissement : enfin son dernier ouvrage : les Lois naturelles de l’Agriculture, dans lequel on rencontre tant de vues ingénieuses, tant de renseignements précieux, un peu confondus sans doute, sans grand ordre ni méthode, à l’allemande, mais qui resteront cependant comme une marque de sa bienfaisante activité ; il ne se lassait pas, il savait que les plaines herbacées de l’Amérique méridionale nourrissent un nombreux bétail qu’on exploite seulement pour le suif et le cuir, et qu’il est là des matières alimentaires perdues ; il imagine de faire, avec cette viande abandonnée, des extraits qui sont aujourd’hui justement estimés dans les ménages pauvres ; il avait indiqué aussi les heureux résultats qu’on obtient pour soutenir les forces des personnes atteintes de maladies graves, des extraits de viande faits à froid ; il avait composé un lait artificiel, il s’efforçait d’être utile, et sa renommée était grande.

Et, il faut bien le reconnaître, elle était exagérée ; tandis que tout le monde connaît le nom de Liebig, les savants seuls répètent ceux de Wöhler, de Bunsen, de Kirschoff, de Mayer, d’Helmotz, Allemands comme Liebig, et qui ont fait plus que lui. Son œuvre de science pure reste moyenne ; il n’a créé aucune grande théorie, il n’a imaginé aucune méthode d’analyse d’une fécondité comparable à l’analyse spectrale. Quand il a voulu baser la chimie organique sur l’hypothèse des radicaux composés, il a échoué, et a dû abandonner l’entreprise commencée. « La chimie de M. Liebig, » disait avec raison Laurent, est l’étude des corps qui n’existent pas ; il n’a rien laissé de complet, d’achevé, et, malgré cette insuffisance, son influence a été considérable. Il écrivait beaucoup, il n’avait pas cette dignité un peu hautaine du véritable savant, à qui le témoignage de ses pairs suffit et qui craint les acclamations bruyantes du grand public ; il aimait au contraire le mouvement, la polémique, son style était véhément, familier, fait pour frapper les indifférents et forcer l’attention.

Peut-être l’éclat qui s’attache au nom de Liebig ne sera-t-il pas de longue durée ; les œuvres d’utilité immédiate qu’il a eu surtout en vue sont de celles qui profitent à l’humanité, mais dont elle ne garde pas le souvenir aussi profondément gravé que celui qui s’attache aux grands travaux théoriques qui servent pendant plus d’une génération de guide, de fanal aux efforts des chercheurs.

Je viens de relire pour écrire ces pages quelques-unes des œuvres de Liebig. La Chimie appliquée à la physiologie est dédiée au baron Thénard, à l’illustre chef de cette double génération de savants qui porte si dignement, son nom[1] ; les secondes lettres sur la chimie sont dédiées à M. Dumas ; elles ont été traduites par Gerhardt.

Combien nous sommes loin de cet heureux échange de patronages scientifiques ! Quand reviendra-t-il ? Jamais à coup sûr tant qu’une partie de la France restera injustement entre les mains de l’Allemagne[2].


  1. Il n’est peut-être pas sans intérêt, à trente ans de distance, de voir où nous en étions avec l’Allemagne au moment où Liebig se présenta en France, dix-sept ans après Iéna et huit ans après Waterloo ; la confiance était revenue, l’entente semblait complète : on en jugera par la dédicace suivante que nous jugeons utile de mettre sous les yeux du lecteur.
    « À M. le baron Thénard.
    « Monsieur,

    « En 1823, lorsque vous présidiez l’Académie des sciences, un jeune étudiant étranger vînt à vous et sollicita vos conseils à l’occasion d’un travail sur les fulminates dont il s’occupait alors.

    « Attiré à Paris par l’immense réputation des maîtres célébres, dont les glorieux travaux posaient les fondements des sciences et en élevaient l’admirable édifice, il n’avait d’autre recommandation près de vous que son amour pour l’étude et sa ferme volonté de profiter de vos leçons.

    « Vous lui fîtes l’accueil le plus encourageant et le plus flatteur ; vous le dirigeâtes dans ses premières recherches et, par vous, il eut le bonheur de les communiquer à l’Académie.

    « Ce fut la séance du 28 juillet qui décida de son avenir et lui ouvrit la carrière dans laquelle, depuis dix-sept ans, il s’est efforcé de justifier votre bienveillant patronage.

    « Si ses travaux n’ont pas été sans utilité, c’est à vous que la science en est redevable, et il éprouve le besoin de vous exprimer publiquement ses sentiments ineffaçables de reconnaissance, de haute estime et de vénération.

    « Justus Liebig.
    « Giessen, 1er janvier 1841. »
  2. Le portrait de Liebig, qui accompagne cette notice, a été exécuté avec une grande fidélité et rappelle les traits de l’illustre chimiste, c’est grâce au Gardener’s Chronicle qu’il nous a été possible de le publier.