Lieds Bretons/Texte entier

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Lieds Bretons
Revue des Deux Mondes, période initialetome 14 (p. 134-142).

LIEDS BRETONS.




I.
LA HARPE



« Né deûz nag éal na den
« Na oel pa gan ann délen. »

Il n’y a ni ange ni homme
Qui ne pleure lorsque chante la harpe.

AB-EDMOUNT, barde gallois.


Sur les rochers noirs de l’Arvor
La harpe se taisait, la belle harpe d’or ;

Elle gisait là sous les nues,
Tout son corps entr’ouvert et ses cordes rompues :

Hélas : à voir tant de malheur,
J’ai senti de pitié se fendre aussi mon cœur ;

En pleurant j’arrachai la fibre,
Cette fibre d’amour qui dans moi toujours vibre ;

Puis, sur la harpe j’attachai
Le nerf mélodieux de mon cœur arraché.


Tour à tour plaintive et joyeuse,
Elle sonne à présent, cette bonne chanteuse :

Çà donc, ma harpe, à vos chansons,
Et qu’un peu de bonheur entre dans nos maisons !


II.


LA CHANSON DU CLOUTIER


Sans relâche, dans mon quartier,

J’entends le marteau du cloutier.

Le jour, la nuit, son marteau frappe !
Toujours sur l’enclume il refrappe !

Voyez ses bras nus et luisans
Retourner le fer en tous sens.

Le jour, la nuit, son marteau frappe !
Toujours sur l’enclume il refrappe !

Jamais il ne voit le ciel bleu,
Mais toujours la forge et son feu.

Le jour, la nuit, son marteau frappe !
Toujours sur l’enclume il refrappe !

C’est pour sa femme et ses enfans
Qu’il fait tant de clous tous les ans.

Le jour, la nuit, son marteau frappe !
Toujours sur l’enclume il refrappe !

Grands clous à tête et petits clous,
Oh ! combien de fer pour deux sous !

Le jour, la nuit, son marteau frappe !
Toujours sur l’enclume il refrappe !

Rarement le cabaretier
Voit au cabaret le cloutier.

Le jour, la nuit, son marteau frappe !

Toujours sur l’enclume il refrappe !


Mais, le dimanche, il chôme enfin

Et chante à l’office divin.

Le jour, la nuit, son marteau frappe !
Toujours sur l’enclume il refrappe !

Que Dieu, dans son noir atelier,
Dieu bénisse cet ouvrier !

Le jour, la nuit, son marteau frappe !

Toujours sur l’enclume il refrappe !


III.


LE VILLAGE DE MARIE


Quand près de vos maisons je passe tout rêveur,
Bonnes gens du Moustoir, n’ayez point de frayeur,
Je suis un amoureux, et non pas un voleur.

C’est ici, dans cette bruyère,

Qu’enfant, je poursuivais naguère

Une enfant comme moi légère.


Où nous courions tous deux, seul je viens, ô douleur !
Bonnes gens du Moustoir, n’ayez point de frayeur,
Je suis un amoureux, et non pas un voleur.

Sa coiffe flottante autour d’elle,

On eût dit une tourterelle

Qui vient de déployer son aile.


Hélas ! l’oiseau sauvage a trouvé l’oiseleur !
Bonnes gens du Moustoir, n’ayez point de frayeur,
Je suis un amoureux, et non pas un voleur.

Et le dimanche, au bourg, plus d’une

Disait, jalouse : « Cette brune

Sera la fleur de la commune ! »


Ô brune enfant qu’un autre aspira dans sa fleur !
Bonnes gens du Moustoir, n’ayez point de frayeur,
Je suis un amoureux, et non pas un voleur.

IV.
MONSIEUR FLAMMIK


Voici monsieur Flammik, avec son air matois ;
Il n’est plus paysan, et n’est pas un bourgeois.

Sous ses habits nouveaux, méprisant ses aïeux,
Au tondeur aux moutons il vendit ses cheveux.

Il revient de l’école, écoutez son jargon :
Ce n’est pas du français, ce n’est plus du breton.

Attablé le dimanche aux cabarets voisins,
Il se moque du diable, il se moque des saints.

Tel est monsieur Flammik, fils d’un bon campagnard
Hélas ! notre agneau blanc n’est plus qu’un fin renard. —

Voyez monsieur Flammik, avec son air matois ;
Il n’est plus paysan, et n’est pas un bourgeois.


V.
NOTES




à jasmin


S’il faut nous défendre, cher barde,
Nous dirons aux méchans Gaulois :
« Pour chanter la nature et le Dieu qui les garde,
« Tous les petits oiseaux sous la feuille ont leur voix. »


les ruches


Jeunes filles des champs, vos ames sont pareilles
Aux ruches où fermente un miel blond, pur et doux,
Et l’on sent vos pensers qui murmurent en vous,
Sonores comme des abeilles.


apologie


Court est le chant de la mésange,
Mais qu’il s’élève au ciel mélodieux et clair !

Un mot suffit au blâme, un mot à la louange :
Dites, mes bons amis, est-il long le Pater ?


VI.


PRIÈRE DES LABOUREURS
I.


Saint de notre pays, qu’aux sphères éternelles
Les anges radieux couvrent de leurs deux ailes,
De ces nuages d’or où glisse votre pié
Laissez tomber sur nous un regard de pitié.

II.

Ce sont des laboureurs dont la voix vous implore :
Souvent à votre autel nous venons dès l’aurore,
Par les mauvais chemins nous venons bien souvent,
Brûlés par le soleil ou glacés par le vent.


III.

Nous cherchons un soutien, notre vie est amère :
Toujours le dur travail et toujours la misère !
Nous labourons la terre et nous semons le grain,
D’autres mangent le blé battu par notre main.


IV.

Mais regardons plus haut ! Un jour, selon son œuvre,
Chacun aura sa part, le maître et le manœuvre :
Donc, mauvais laboureur qui fléchit sous un poids,
Mauvais chrétien celui qui porte mal sa croix !


V.

Tels de petits enfans serrés contre leur père,
Bon Saint, nous voilà tous devant vous en prière :
Plusieurs dans ce pays ont reçu votre nom,
Soyez leur père aussi, vous déjà leur patron.


VI.

Saint de notre pays, qu’aux sphères éternelles
Les anges radieux couvrent de leurs deux ailes,
De ces nuages d’or où glisse votre pié
Laissez tomber sur nous un regard de pitié.


VII.
LA SERVANTE DE LA QUENOUILLE


La fille de Ker-Rôz, ce bijou de beauté,
Porte un autre bijou qui brille à son côté :
Chaîne de fin laiton, bague jaune et sans rouille,
La Servante de la Quenouille.

C’est le nom de l’agrafe, aussi jaune que l’or,
Qui reluit au corset des filles de l’Arvor ;
Mais, chaîne de laiton, bague jaune et qui brille,
J’aimerais mieux encor la fille.

— « Je veux voir, belle enfant, je veux toucher l’anneau
« Où pend votre quenouille avec ce long fuseau
Et, vers elle penché, je bois l’air de sa bouche !
Fille et bijou, ma main les touche !


VIII.
CRIS DE GUERRE


Sus ! sus ! Cornouaillais !
Voici les Anglais
À terre :
Bourgeois et barons,
Braves et poltrons,
En guerre !

Vous, pendant ce jeu,
Adressez à Dieu
Vos larmes.
Lina, mes amours,

Priez pour mes jours :
Aux armes !

Vieux mousquet noirci,
Soutiens bien ici
Ta gloire…
Feu ! feu ! gens de cœur !
Honneur au vainqueur !
Victoire !


IX.

LE COMBAT DE SAINT PATRICK [1]

à daniel o’connel.

I.

L’Arvor frémit à ton rappel ;
Patrick, son fils, descend du ciel.
Eir-Inn !

II.

Lui, par qui Dieu te fut porté,
Te portera la liberté,
Eir-Inn

III.

Il est temps, sors du gouffre amer,
O perle blanche de la mer,
Eir-Inn !

IV.

Va, le Léopard du Saxon
En vain mordrait ton écusson,
Eir-Inn !


V.

Patrick, pour l’enchaîner encor,
Patrick a son étole d’or,
Eir-Inn !!

VI.

Sous le bâton épiscopal
Mourra le sanglant animal,
Eir-Inn !

VII.

Le Léopard et ses petits,
Traîtres à Dieu, sont des maudits,
Eir-Inn !

VIII.

Mais toi, qui combats pour la foi,
Les Saints combattront avec toi,
Eir-Inn !

IX.

Il est temps, sors du gouffre amer,
O perle blanche de la mer,
Eir-Inn !


X.
DANS LES BOIS


Il est au fond des bois, il est une peuplade
Où, loin de ce siècle malade,
Souvent je viens errer, moi, poète nomade.

Là, tout m’attire et me sourit,
La sève de mon cœur s’épanche, et mon esprit,
Comme un arbuste, refleurit.


Sous ces bois primitifs que le vent seul ravage,
Je sens éclore à chaque ombrage
Un vers franc imprégné d’une senteur sauvage.

Devant mon regard enchanté,
Jeunes filles, enfans empourprés de santé,
Passent dans leur virginité.

J’aide dans les sillons le soc opiniâtre ;
Pasteur, je chante avec le pâtre ;
La fileuse m’endort, le soir, au coin de l’âtre.

Puis, dès l’aube, je vois les jeux
De l’oiseau qui sautille entre les pieds des bœufs
Et près des sources pond ses neufs.

Ô chère solitude ! — Et pourtant, je le jure,
Arts élégans, bronze, peinture,
Je vous aime, rivaux de cette âpre nature !

Me préservent les justes dieux
De vous nier jamais, symboles radieux,
Charmes de l’esprit et des yeux !

Et si, vivant d’oubli dans cette humble Cornouaille,
J’entends vos clameurs de bataille,
Saints martyrs de Pologne ou d’Eir-Inn, je tressaille !


A. Brizeux
  1. Né en Armorique et apôtre d’Eir-Inn ou d’Irlande. — Pour n’avoir pas été exaucées en leur temps, ces espèces d’imprécations, dirœ preces, garderont leur force tant que les justes plaintes de l’Irlande seront méconnues. — Quant au rhythme de ces strophes, il a été imposé par le très ancien air national sur lequel elles furent écrites. La même observation doit s’appliquer à la pièce IV.