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Lioba

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Chrestomathie française du xixe siècle, II, Poètes, Texte établi par Henri SensinePayot (p. 641-642).

Lioba[1].


Tout vrai Suisse à un ranz éternel au fond du cœur. SAINTE-BEUVE


D’où nous vient-il, ce vieux refrain.
Qui fait pleurer, qui fait sourire ?
D’où nous vient-il, que veut-il dire.
Ce ranz naïf, grave et serein,
Lioba, lioba ?

Voix des bergers, voix des abîmes.
Voix des torrents, des rocs déserts,
Il vient à nous du haut des airs.
Comme un écho des blanches cimes.
Lioba, lioba !

Sur l’Alpe aux flancs vertigineux
Il flotte dans l’air qu’on respire ;
Aux forêts le vent le soupire.
Et les monts se disent entre eus
Lioba, lioba !

Dans cette idylle douce et fière
La Liberté nous a souri.
Combien de fois le cor d’Uri[2]
A-t-il sonné sur la frontière
Lioba, lioba !

Exilés sous d’autres climats.
Regrettons-nous l’Alpe fleurie ?
Ce vieux refrain, c’est la patrie

Qui nous suit, chantant sur nos pas :
Lioba, Lioba !

Dans les douleurs de l’agonie,
De Sempach[3] le héros vainqueur
L’écoutait au fond de son cœur
Eclater en flots d’harmonie
Lioba, lioba !

Voix de courage, voix d’amour,
Au timbre fort, joyeux et tendre,
Nos fils aussi sauront l’entendre
Et l’accompagner à leur tour.
Lioba ! lioba !

Laissons à d’autres les chimères,
Gloire, grandeurs, tristes appas !
Le seul bien qui ne lasse pas,
Nous l’avons reçu de nos pères.
Lioba, lioba !

La liberté simple et sans fard,
Suisse, voilà ton apanage !
Garde-la pure d’âge en âge,
La liberté du montagnard.
Lioba, lioba !

Pour dominer l’orchestre immense
Dans le concert des nations,
Il faut des hautes régions
Qu’au ciel toujours ce chant s’élance :
Lioba, lioba !

  1. Extrait des Poésies. — Lioba est un mot du patois romand qui signifie vache ; c’est aussi le cri d’appel des bergers pour rassembler leurs troupeaux. Dans le Ranz des vaches des Colombettes, c’est le premier mot du refrain.
  2. Un des trois cantons primitifs de la Suisse, formé par la vallée supérieure de la Reuss ; il a Altdorf pour chef-lieu.
  3. À Sempach, sur le lac du même nom, canton de Lucerne, en 1386, les Suisses vainquirent le duc d’Autriche Léopold III, grâce à l’héroïsme d’Arnold Winkelried, qui se sacrifia pour faire brèche dans les rangs ennemis.