Lionel Lincoln/Chapitre IV

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 4p. 47-60).


CHAPITRE IV.


Sur ma parole, voilà un homme bien nourri.
Shakspeare. Le roi Henri IV.


Le soleil commençait à darder ses rayons sur le brouillard épais qui s’était répandu sur la surface de l’eau pendant la nuit, lorsque Lionel monta sur les hauteurs de Beacon-Hill pour jouir de la vue de son pays natal, au moment où il était éclairé par les premiers feux du jour. Les îles élevaient leurs têtes verdoyantes au-dessus du brouillard, et le vaste amphithéâtre de rochers qui entourait la baie était encore visible, quoique la vapeur se dessinât par intervalles le long des collines, tantôt cachant l’entrée d’une charmante vallée, tantôt serpentant en légers tourbillons autour d’un clocher élevé qui annonçait l’emplacement d’un village.

Quoique les habitants de la ville fussent éveillés et debout, cependant la solennité du jour et en même temps la situation des affaires contribuaient à entretenir un religieux silence, et l’on n’entendait ni ce bruit ni ce tumulte qui sont ordinaires dans les endroits très-peuplés. Les nuits froides d’avril, succédant à la chaleur du jour, avaient engendré un brouillard encore plus épais qu’à l’ordinaire, qui, s’élevant de la surface de l’eau et se glissant furtivement le long des terres pour s’unir aux vapeurs des rivières et des marais, dérobait, dans ses ondulations multipliées, la vue d’une grande partie de l’horizon.

Lionel, debout sur le bord de la plate-forme qui couronnait la colline, jouissait de ce délicieux spectacle. Les maisons et les rochers, les tours et les vaisseaux, les lieux que reconnaissaient ses souvenirs, ceux qu’il avait oubliés, s’offraient successivement à ses yeux à mesure que le brouillard s’entr’ouvrait pour les lui laisser apercevoir. Cette scène, à qui ce changement continuel donnait une nouvelle vie, où tout était animé, semblait à son imagination charmée une sorte de panorama magique qui se déployait sous ses yeux pour son seul plaisir, et il se livrait aux plus douces illusions, lorsqu’il fut tiré de sa rêverie par le son d’une voix qui se fit entendre à peu de distance.

C’était un homme qui chantait sur un méchant air anglais quelques fragments d’une chanson, et, à la fin de chaque vers, il faisait une cadence nasale de l’effet le plus désagréable. Comme il s’interrompait à chaque instant, Lionel finit par saisir quelques paroles qui, répétées par intervalles, semblaient évidemment servir de refrain au reste de la chanson. Le lecteur pourra juger du genre et du style de ces couplets par ce refrain, qui peut servir d’échantillon pour toute la pièce :


Celui qui veut la liberté
Se met en campagne.
L’esclave entêté
Reste, et qu’est-ce qu’il y gagne ?
Il boit son poison de thé.


Lionel, après avoir écouté ce couplet expressif, suivit la direction de la voix jusqu’à ce qu’il eût rencontré Job Pray, qui était assis sur l’une des marches en bois qui conduisaient à la plate-forme ; Job s’amusait à casser quelques noisettes sur le bord d’une planche, tandis qu’il consacrait les intervalles que sa bouche ne pouvait pas employer plus utilement à chanter les beaux vers que nous venons de citer.

— Comment donc, maître Pray, s’écria Lionel en l’apercevant, venez-vous chanter ici vos oraisons à la déesse de la liberté un dimanche matin, ou bien êtes-vous l’alouette de la ville[1], et, faute d’ailes, êtes-vous venu sur cette éminence pour faire entendre de plus haut vos mélodieux accents ?

— Il n’y a pas de mal à chanter des airs de psaumes ou des chansons du continent, quelque jour que ce soit de la semaine, dit Job sans lever les yeux ni sans interrompre son travail ; Job ne sait pas ce que c’est que votre alouette ; mais si elle est de la ville, il faut bien qu’elle vienne sur les hauteurs, puisque les soldats occupent toute la plaine.

— Et quelle objection pouvez-vous faire à ce que les soldats occupent un coin de la plaine ?

— Ils affament les vaches, et alors elles ne donnent pas de lait ; l’herbe est nécessaire à ces pauvres bêtes quand vient le printemps.

— Mais, mon pauvre Job, les soldats ne mangent point le gazon, et vos amies herbivores de toutes les couleurs peuvent savourer la première offrande du printemps comme à l’ordinaire.

— Les vaches de Boston n’aiment pas l’herbe qui a été foulée aux pieds par les soldats anglais, dit Job d’un air sombre.

— En vérité ! c’est porter l’amour de la liberté jusqu’au raffinement, s’écria Lionel en éclatant de rire.

Job secoua la tête d’un air menaçant, et lui dit :

— Prenez garde que Ralph vous entende rien dire contre la liberté.

— Ralph ! Et qu’est-ce que Ralph, mon garçon ? est-ce votre génie ? Où le tenez-vous donc caché pour qu’il puisse entendre ce que je dis ?

— Il est là, dans le brouillard, dit Job en lui montrant du doigt le pied du fanal qu’entouraient des vapeurs épaisses, attirées sans doute par le grand poteau qui le supportait.

Lionel regarda quelques moments la colonne environnée de fumée sans rien distinguer ; enfin il aperçut, au milieu des ondulations vaporeuses, le vieillard qui avait été son compagnon de voyage ; il avait toujours les mêmes vêtements, et leur couleur grise était si bien en harmonie avec les brouillards, qu’elle donnait à son extérieur quelque chose d’aérien et de surnaturel. À mesure que les vapeurs dont il était entouré devenaient moins épaisses, Lionel put distinguer les regards rapides et inquiets qu’il lançait de tous côtés, et qui semblaient errer sur les objets les plus éloignés, comme si son œil perçait le voile qui était étendu devant la plus grande partie de la perspective.

Tandis que Lionel restait immobile à la même place, examinant cet être bizarre avec cette sorte de respect involontaire qu’il avait réussi à lui inspirer, le vieillard agitait la main d’un air d’impatience, comme s’il eût voulu dissiper les ténèbres dont il était enveloppé. Dans ce moment un rayon brillant du soleil se fit jour à travers le brouillard, et, dissipant la vapeur, jeta une clarté soudaine sur toute sa personne. L’expression dure et sévère de sa physionomie, son air hagard et inquiet changèrent au même instant ; un sourire doux et mélancolique se peignit sur tous ses traits et il appela à haute voix le jeune officier :

— Venez ici, Lionel Lincoln, venez au pied de ce fanal ; vous pourrez y recueillir des avertissements qui, si vous savez en profiter, vous guideront sain et sauf à travers bien des dangers.

— Je suis bien aise d’entendre le son de votre voix, dit Lionel en s’avançant de son côté ; vous paraissiez un être d’un autre monde, enveloppé dans ce manteau de vapeurs, et j’étais tenté de tomber à genoux et de demander votre bénédiction.

— Et ne suis-je pas en effet un être d’un autre monde ! Presque tout ce qui pouvait m’intéresser à la vie est déjà dans le tombeau, et je ne prolonge ici mon pèlerinage encore quelques instants que parce qu’il y a une grande œuvre à accomplir, qui ne saurait s’effectuer sans moi. Je vois l’autre monde, jeune homme, beaucoup plus clairement et plus distinctement que vous ne voyez ce tableau mouvant qui est à vos pieds. Là il n’y a point de brouillards pour arrêter la vue, point d’illusions de couleurs, point de prestige des sens.

— Vous êtes heureux, Monsieur, à l’extrême limite de la vie, d’avoir cette assurance. Mais je crains que votre détermination subite d’hier soir, de partager la demeure de cet idiot, ne vous ait exposé à bien des inconvénients.

— Cet enfant est un bon garçon, dit le vieillard en passant la main sur la tête de Job avec complaisance ; nous nous entendons l’un l’autre, major Lincoln ; cela dispense des compliments et rend les relations plus faciles.

— Il est un sujet sur lequel vous pensez de même ; je m’en suis déjà aperçu ; mais je crois que la ressemblance et la conformité d’opinion ne doivent pas aller plus loin.

— Les facultés de l’esprit dans son enfance et dans sa maturité sont à peu près les mêmes, reprit l’étranger. Le résultat de toutes les connaissances humaines n’est que de savoir à quel point nous sommes soumis à l’empire de nos passions ; et celui qui a appris par expérience à étouffer le volcan, et celui qui n’en a jamais éprouvé les feux, sont assurément des compagnons dignes l’un de l’autre.

Lionel baissa la tête en silence devant une opinion si humble et si modeste ; et, après une pause d’un moment, il changea de sujet.

— Le soleil commence à se faire sentir, dit-il au vieillard, et, lorsqu’il aura dissipé ces restes de vapeurs, nous reverrons ces lieux que chacun de nous a fréquentés dans son temps.

— Et, selon vous, les retrouverons-nous tels que nous les avons laissés ? ou bien verrons-nous l’étranger en possession des lieux de notre enfance ?

— Non pas l’étranger, certainement, car nous sommes les sujets d’un seul roi ; enfants de la même famille, nous avons un père commun.

— Je ne vous répondrai pas qu’il s’est montré père dénaturé, dit le vieillard avec calme ; celui qui occupe maintenant le trône d’Angleterre est moins blâmable que ses conseillers de l’oppression qu’on souffre sous son règne.

— Monsieur, interrompit Lionel, si vous vous permettez de semblables allusions à la personne de mon souverain, il faut que je vous quitte, car il sied mal à un officier anglais d’entendre parler aussi légèrement de son maître.

— Aussi légèrement ! répéta l’autre avec lenteur ; en effet, la légèreté est un défaut qui accompagne d’ordinaire des cheveux blancs et des membres usés par l’âge. Mais votre zèle inquiet vous induit en erreur. J’ai vécu dans l’atmosphère des rois, jeune homme, et je sais séparer l’individu de la politique de son gouvernement. C’est cette politique qui amènera la scission de ce grand empire, et qui privera George III de ce qui a été si souvent et si justement appelé le plus beau fleuron de sa couronne.

— Il faut nous séparer, Monsieur, dit Lionel ; les opinions que vous exprimiez si librement pendant la traversée roulaient sur des principes qui n’étaient pas en opposition directe avec notre constitution, et qu’on pouvait entendre non seulement sans répugnance, mais souvent même avec plaisir. Mais le langage que vous tenez aujourd’hui approche de la trahison.

— Allez donc, répondit l’étranger sans s’émouvoir ; descendez dans cette plaine avilie, et donnez ordre à vos mercenaires de venir me saisir. Ce ne sera que le sang d’un vieillard, mais il servira à engraisser la terre ; ou bien envoyez vos grenadiers impitoyables tourmenter leur victime avant que la hache fasse son devoir. Un homme qui a vécu aussi longtemps peut bien trouver quelques instants à donner aux bourreaux.

— Je pense, Monsieur, que vous auriez pu m’épargner de pareils reproches, dit Lionel.

— Eh bien oui ! et je fais plus encore, j’oublie mes cheveux blancs, et je demande pardon. Mais si, comme moi, vous aviez connu l’esclavage dans ce qu’il a de plus horrible, vous sauriez apprécier l’inestimable bienfait de la liberté.

— Est-ce que, pendant le cours de vos voyages, vous auriez connu l’esclavage autrement que dans ce que vous appelez la violation des principes ?

— Si je l’ai connu ! s’écria l’étranger en souriant avec amertume ; je l’ai connu comme un homme ne devait jamais le connaître, de corps et d’esprit ; j’ai vécu des jours, des mois, des années même, entendant d’autres hommes exposer froidement mes besoins, les voyant mesurer la faible ration nécessaire à ma subsistance, les entendant s’arroger le droit d’apprécier les souffrances que moi seul éprouvais, et de contrôler jusqu’à l’expression de mes douleurs, seule consolation que Dieu m’eût laissée.

— Pour avoir souffert une pareille servitude, il faut que vous soyez tombé entre les mains de barbares infidèles.

— Oui, jeune homme, vous les qualifiez comme il faut ; ils méritent bien en effet ces épithètes : infidèles, qui reniaient les préceptes de notre divin Rédempteur ! barbares, qui traitaient comme une bête brute un être ayant une âme, et doué de raison comme eux !

— Pourquoi n’êtes-vous pas venu à Boston, s’écria Job, dire tout cela au peuple dans Funnel-Hall ? cela ne se serait point passé ainsi.

— Enfant, je suis venu à Boston mainte et mainte fois en pensée, et l’appel que je faisais à mes concitoyens aurait ému jusqu’aux murs de l’antique Fanueil, s’il avait pu être proféré dans son enceinte ; mais c’était en vain : ils avaient la puissance, et, comme des démons, ou plutôt comme de misérables humains, ils en abusaient.

Lionel, vivement ému, se préparait à répondre d’une manière convenable, lorsqu’il s’entendit appeler à haute voix, comme si celui qui parlait gravissait l’autre côté de l’éminence. Dès que la voix eut frappé son oreille, le vieillard, qui était assis au pied du fanal, se leva tout à coup, et, suivi de Job, il s’éloigna avec une rapidité surprenante : le brouillard qui environnait encore les flancs du rocher les eut bientôt dérobés l’un et l’autre aux regards.

— Vous voilà donc enfin, Lionel, s’écria le nouveau-venu en paraissant sur la hauteur ; ma foi, si vous tenez du lion par le nom, vous tenez du daim pour l’agilité : que diable venez-vous faire si matin au milieu des nuages ? Il faudrait vraiment avoir été dressé à Newmarket[2] pour escalader un pareil précipice. Mais Lionel, mon cher camarade, je suis charmé de vous voir ; nous savions que vous étiez attendu par le premier vaisseau, et, en revenant ce matin de la parade, j’ai rencontré deux coquins de valets portant la livrée verte de Lincoln[3], et conduisant chacun un cheval en laisse. Par ma foi ! soit dit en passant, l’un de ces chevaux m’aurait fort bien convenu pour gravir ce maudit rocher ; mais n’en parlons plus. Vous jugez bien que j’ai reconnu la livrée au premier coup d’œil ; quant aux chevaux, j’espère faire bientôt avec eux plus ample connaissance. Dites-moi, mon ami, dis-je en m’adressant à l’un de ces marauds en livrée, qui servez-vous ? — Le major Lincoln de Ravenscliffe, Monsieur, répondit-il d’un air aussi impudent que s’il eût pu dire, comme vous et moi : — Nous servons Sa Majesté. Voilà pourtant le ton que prennent les domestiques de ces gens qui ont dix mille livres sterling de rente. Qu’on fasse une pareille question à mon fripon de valet, il se contentera de répondre : — Le capitaine Polwarth du 47e ; et le traître se gardera bien d’ajouter, quand le questionneur serait une jolie fille qui aurait pris du goût pour ma personne, qu’il existe au monde un endroit qui se nomme Polwarth-Hall.

Pendant ce discours, prononcé avec une volubilité qui ne fut interrompue que par les efforts que fit le harangueur pour reprendre haleine, qu’il avait perdue en montant, Lionel serra cordialement la main de son ami, et il essaya inutilement de lui exprimer le plaisir qu’il avait à le revoir. Enfin la respiration, qui était le côté faible du capitaine Polwarth, étant venue à lui manquer entièrement, force lui fut de s’arrêter quelques minutes, et de laisser à Lionel le temps de placer sa réponse.

— Cette colline est le dernier endroit où je me serais attendu à vous rencontrer, dit celui-ci ; j’étais bien persuadé que vous ne bougiez jamais de votre chambre, je pourrais dire de votre lit, avant neuf ou dix heures, et mon intention était de m’informer alors de votre adresse, et de passer chez vous avant d’aller présenter mes respects au commandant en chef.

— Ah ! c’est une faveur spéciale dont vous pouvez remercier Son Excellence l’honorable Thomas Gage, gouverneur en chef de toute la province de la haie de Massachusetts, vice-amiral, etc., etc., comme il s’intitule dans ses proclamations, quoique, entre nous, il gouverne autant la province qu’il est maître de ces chevaux que vous venez de débarquer.

— Mais pourquoi dois-je le remercier de cette rencontre imprévue ?

— Ah ! pourquoi ? Eh bien ! regardez autour de vous, et dites-moi ce que vous voyez… ; rien que du brouillard, : n’est-ce pas ? — Si fait pourtant, j’aperçois de ce côté la pointe d’un clocher, et là-bas la mer toute fumante, et ici, sous nos pieds, les cheminées de la maison d’Hancock, qui furent aussi, comme si le rebelle à qui elle appartient était chez lui et qu’il préparait son déjeuner. Bref, tout ce qu’on découvre sent essentiellement la fumée, et vous savez que nous autres épicuriens ce n’est pas de fumée que nous aimons à nous repaître. Fi ! nous l’avons en horreur. La nature veut aussi qu’un homme qui est obligé de traîner toute la journée un corps aussi rebondi que celui de votre humble serviteur n’interrompe pas trop brusquement son sommeil le matin. Eh bien ! l’honorable Thomas, gouverneur, vice-amiral, etc., etc., nous a donné ordre d’être sous les armes au lever du soleil, officiers aussi bien que soldats.

— Il n’y a assurément là rien de très-pénible pour un militaire, reprit Lionel ; et d’ailleurs il me semble que ce régime vous convient merveilleusement. Mais maintenant que je vous regarde de nouveau, Polwarth, je ne reviens pas de ma surprise. Cet uniforme… il n’est pas possible que vous soyez passé maintenant dans l’infanterie légère.

— Et pourquoi pas, s’il vous plaît ? répondit le capitaine avec beaucoup de gravité ; qu’y aurait-il donc de si étonnant ? Est-ce que je ne fais pas honneur à l’uniforme ? ou bien l’uniforme ne me fait-il pas honneur ? car je vois que vous mourez d’envie de rire. Oh ! ne vous gênez pas, Lionel, riez librement ; j’y suis accoutumé depuis trois jours. Mais qu’y a-t-il donc de si singulier, après tout, que Peter Polwarth commande une compagnie d’infanterie légère ? N’ai-je pas cinq pieds dix lignes, juste la taille voulue ?

— Vous paraissez avoir pris si exactement les degrés de longitude de votre personne, que je ne doute point que vous ne portiez sur vous un des chronomètres d’Harisson. Ne vous est-il jamais venu dans l’idée de vous servir aussi du quart de cercle ?

— Pour prendre ma latitude ? je vous comprends, Lionel. Eh bien ! parce que je suis un peu rondelet, comme ma très-chère mère la terre, s’ensuit-il que je ne saurais commander une compagnie d’infanterie légère ?

— Oh ! si fait, tout comme Josué commande au soleil. Mais l’obéissance de la planète n’est pas un plus grand miracle à mes yeux que de vous voir dans cet appareil.

— Eh bien ! donc, le mystère va être expliqué ; mais commençons par nous asseoir, dit le capitaine Polwarth en s’établissant avec beaucoup de sang-froid à la place qu’avait occupée si récemment le vieillard ; un vrai soldat aime à réserver ses forces pour le moment du besoin… j’ai dit aime, je crois ? eh bien ! voilà précisément où j’en voulais venir. Oui, mon cher, je suis amoureux.

— Voilà ce qui me surprend.

— Mais ce qui vous surprendra bien plus encore, c’est que je voudrais bien en venir au mariage.

— Pour le coup, il faut que ce soit une femme peu ordinaire pour inspirer de semblables désirs au capitaine Polwarth, du 47e, et de Polwarth-Hall !

— C’est une femme charmante, major Lincoln, dit l’amant gastronome avec une gravité soudaine, qui contrastait avec son ton habituel. Pour la taille, on peut dire qu’elle est faite au tour. Quand elle est pensive, elle marche avec la gravité d’un coq de bruyère ; quand elle court, c’est avec la légèreté d’une perdrix ; et quand elle est en repos, je ne saurais la comparer qu’à un plat de venaison, plein de goût et de saveur, dont on ne saurait jamais avoir assez.

— Vous m’avez fait, pour me servir de vos métaphores, un portrait si appétissant de la personne, que je brûle de connaître aussi son caractère.

— Mes métaphores ne sont pas toujours très-poétiques, mais ce sont les premières qui se présentent à mon esprit, et du moins elles sont prises dans la nature. Ses qualités surpassent encore de beaucoup ses attraits. D’abord elle a de l’esprit ; ensuite elle est impertinente en diable ; enfin, c’est la petite traîtresse la mieux conditionnée envers le roi George qu’il y ait dans tout Boston.

— Singulière recommandation auprès d’un officier de Sa Majesté.

— Sans doute, mon cher, la plus infaillible de toutes. C’est comme une sauce piquante qui réveille l’appétit et donne aux mets plus de saveur. Sa trahison, voyez-vous (car ce n’est rien moins en vérité), est une espèce d’acide qui sert à donner encore plus de force à mon dévouement, et son esprit piquant, se mêlant à la douceur de mon caractère, forme une sorte de combinaison agréable, qui rappelle assez la composition d’un sorbet.

— Il y aurait folie à moi de vouloir contester les charmes d’une semblable femme, reprit Lionel qui s’amusait beaucoup du ton tout à la fois grave et comique du capitaine ; mais parlons un peu de ses relations avec l’infanterie légère. Ne serait-elle pas aussi des troupes légères de son sexe, Polwarth ?

— Excusez-moi, major Lincoln, je ne saurais plaisanter sur ce sujet. Miss Danforth est de l’une des meilleures familles de Boston.

— Miss Danforth ! ce n’est sûrement pas d’Agnès que vous voulez parler ?

— D’elle-même, s’écria Polwarth avec surprise ; comment diable la connaissez-vous donc ?

— Oh ! simplement parce qu’elle m’est tant soit peu cousine, et que nous habitons la même maison. Nous sommes parents à un égal degré de Mrs Lechmere, et la bonne dame a voulu que j’acceptasse un logement chez elle dans Tremont-Street.

— Parbleu ! j’en suis charmé ; pour cette fois nos relations pourront avoir un but un peu plus honorable que de boire et de manger. Mais venons-en à l’objet en question. Il courait certains bruits sur ma corpulence que j’ai cru prudent d’arrêter dès le principe.

— Pour cela vous n’aviez qu’à paraître plus mince.

— Et ne trouvez-vous pas que je le parais en effet dans cet uniforme plus convenable ? Mais, pour vous parler sérieusement, Lionel, car je puis m’ouvrir librement à vous, vous savez quels gaillards nous sommes dans le 47e ; qu’on vous donne encore une sobriquet ridicule, vous l’emportez au tombeau, quelque fâcheux qu’il puisse vous paraître.

— Assurément il est un moyen d’imposer silence aux méchantes langues, dit Lionel d’un ton grave.

— Oui, sans doute ; mais, bah ! un homme n’aime pas à aller se battre pour une livre de graisse de plus ou de moins. Tout dépend au reste des premières impressions, et ce sont celles qu’il faut chercher à détruire. Mais qui croirait, je vous le demande, à moins d’être de force à croire que le grand Caire est un village, et que le grand Turc et le grand Mogol sont des petits garçons, qui croirait, dis-je, sur un simple ouï-dire, que le capitaine Polwarth, de l’infanterie légère, pèse cent quatre-vingts livres !

— Allons, vous pouvez bien en ajouter encore une vingtaine.

— Pas une de plus, je vous jure. J’ai été pesé en présence de tous mes camarades, pas plus tard que la semaine dernière, et depuis lors j’ai bien dû perdre encore une once, car tous ces levers de bonne heure ne sont nullement propres à engraisser un homme. J’étais en robe de chambre, comme vous supposez bien, Lionel, car nous ne nous amusons point, nous, pour ces sortes d’épreuves, à nous surcharger de bottes et de ceinturon, comme vous autres qui ne pesez pas plus qu’une plume.

— Mais je m’étonne que le colonel Nesbitt ait pu consentir à votre nomination, dit Lionel ; il aime que ses officiers aient un peu de tenue, et qu’ils figurent.

— Eh bien ! justement, il a trouvé son homme, s’écria le capitaine, et je vous assure qu’à la parade je figure plus qu’aucun officier du régiment. Mais il faut que je vous dise un secret à l’oreille : il y a eu ici dernièrement une vilaine affaire, dans laquelle le 47e n’a pas cueilli de nouveaux lauriers ; je veux parler de cet indigène qu’on s’est amusé à enduire de pois et à rouler ensuite dans des plumes, à cause d’un vieux mousquet rouillé.

— J’ai déjà ouï parler de cette affaire, dit Lionel, et hier soir j’ai entendu avec peine des soldats qui commettaient quelques excès s’autoriser de l’exemple de leur commandant.

— Chut ! c’est un sujet délicat. Eh bien ! donc, cette affaire de pois et de goudron a mis le colonel en assez mauvaise odeur à Boston, surtout parmi les femmes ; aussi sommes-nous tous au plus mal dans leurs bonnes grâces. J’ai cependant le bonheur de faire exception, et il n’y a pas dans toute l’armée un officier qui se soit fait plus d’amis dans la place que votre humble serviteur. J’ai su faire valoir ma popularité, qui n’est pas un médiocre avantage dans les circonstances actuelles ! et, à force de promesses et de protections secrètes, j’ai obtenu une compagnie, faveur à laquelle le rang que j’occupais dans la cavalerie me donnait, comme vous savez, des droits incontestables.

— Voilà une explication tout à fait satisfaisante, et je regarde l’entier succès de vos démarches comme une preuve certaine que la paix ne sera pas troublée. Gage n’aurait certainement pas autorisé votre changement de corps s’il avait en vue quelques opérations qui demandassent de l’activité.

— Ma foi, je crois que vous avez plus d’à moitié raison. Voilà plus de dix ans que les Yankies[4] pérorent, qu’ils prennent des résolutions, qu’ils les approuvent, comme ils disent ; et à quoi tout cela a-t-il abouti ? Ce n’est pas que les choses n’aillent tous les jours de mal en pis ; mais Jonathas[5] est une véritable énigme pour moi. Vous vous souvenez que quand nous étions ensemble dans-la cavalerie… Dieu me pardonne le suicide que j’ai commis en passant dans la ligne ; ce que je n’aurais jamais fait si j’avais pu trouver dans toute l’Angleterre un cheval qui eût l’allure douce et qui ne démontât pas son cavalier… Mais enfin, vous vous souvenez qu’alors, si la populace était mécontente d’une nouvelle taxe ou de la stagnation des affaires, elle s’amendait aussitôt, brûlait une ou deux maisons, mettait en fuite un magistrat, allait même parfois jusqu’à assommer un constable… Alors nous arrivions au grand galop, nous brandissions nos épées, et nous avions bientôt balayé la place de toute cette canaille en guenilles. Les juges faisaient le reste, et nous avions tout l’honneur d’une victoire qui nous avait mis un peu hors d’haleine, mais qui, en revanche, avait doublé notre appétit. Mais ici les affaires prennent une tournure bien différente.

— Et quels sont les symptômes les plus alarmants qui se manifestent à présent dans les colonies ? demanda le major Lincoln d’un ton d’intérêt.

— Ces êtres singuliers rejettent leurs aliments naturels pour soutenir ce qu’ils appellent leurs principes ; les femmes renoncent au thé, et les hommes abandonnent leurs pêcheries. C’est à peine si de tout le printemps on a apporté au marché même un canard sauvage, à cause de ce bill contre le port de Boston. Et leur obstination augmente de jour en jour. Grâce au ciel ! si l’on en vient aux coups, nous sommes assez forts pour nous ouvrir un passage jusqu’à quelque endroit du continent où les provisions soient plus abondantes ; et l’on dit d’ailleurs qu’il va nous arriver de nouveaux renforts.

— Si l’on en vient aux coups, ce qu’à Dieu ne plaise ! dit le major Lionel ; nous serons assiégés où nous sommes maintenant.

— Assiégés ! s’écria Polwarth qui prenait déjà l’alarme ; si je pensais que nous fassions menacés d’une calamité semblable, je voudrais demain mon brevet. Nous ne sommes déjà pas trop bien traités maintenant ; notre table d’hôte n’est que très-mesquinement servie, il ne manquerait plus qu’un siège, juste ciel !… C’est pour le coup qu’il faudrait mourir de faim ! Mais non, Lionel, leurs soldats à la minute[6] et leurs milices à longues queues n’oseraient jamais attaquer quatre mille Anglais qui ont une flotte pour les soutenir. Quatre mille ! si les régiments qu’on m’a désignés arrivent en effet, nous serons alors huit mille braves, aussi déterminés qu’il en fut jamais.

— Vous pouvez compter qu’ils arriveront, et très-prochainement, reprit Lionel ; Blinton, Burgoyne et Howe ont eu leur audience de congé le même jour que moi. Notre réception fut des plus gracieuses ; cependant il me semble que les yeux de Sa Majesté se fixaient sur moi comme si elle se rappelait un ou deux votes de ma jeunesse dans la chambre des communes, au sujet de ces malheureuses discussions.

— Je suis sûr que vous avez voté contre le bill relatif au port de Boston, dit Polwarth, ne fût-ce que par égard pour moi ?

— Non ; dans cette occasion je me joignis au ministère. Le peuple de Boston avait provoqué cette mesure par sa conduite, et il y eut à peine deux opinions dans le parlement sur cette question.

— Ah ! major Lincoln, vous êtes un heureux mortel, dit le capitaine ; un siège dans le parlement à vingt-cinq ans ! Voilà pourtant ce qui me conviendrait à moi. Le nom seul est séduisant : un siège ! Vous avez deux membres à nommer pour votre bourg ; quel est le second à présent ?

— Chut ! n’en parlons pas, je vous en prie, dit tout bas Lionel en lui prenant le bras pour l’aider à se lever ; ce n’est pas celui qui devrait l’être, comme vous savez. Mais allons sur la place ; je voudrais revoir nos anciens amis avant que la cloche nous appelle à l’église.

— Oh ! vous les y trouverez : c’est le chemin pour aller à l’église, ou plutôt au conventicule ; car la plupart de ces bonnes gens ne veulent plus se servir du mot église, de même que nous ne voulons pas reconnaître la suprématie du pape, reprit Polwarth en suivant son compagnon. Je n’ai jamais tenté d’entrer dans leurs clubs schismatiques ; car j’aimerais mieux être toute une journée en sentinelle auprès d’un fourgon, que de rester debout pour entendre une seule de leurs prières. Passe encore pour la chapelle du roi, comme on l’appelle ; une fois que je suis bien d’aplomb sur mes genoux, je m’en retire aussi bien que l’archevêque de Cantorbéry. Par exemple, ce qui m’a toujours surpris, c’est que la respiration ne leur manque pas pour aller jusqu’au bout de leur service du matin.

Ils furent bientôt au bas de la colline, et pendant que Lionel répondait, ils ne tardèrent pas à se trouver confondus sur la place au milieu d’une vingtaine d’officiers de leur régiment.


  1. Lark, locution anglaise qui répond au coq de village en français.
  2. On dresse des chevaux à Newmarket pour les courses célèbres qui y ont lieu.
  3. Dans ces simples mots Lincoln green, le vert de Lincoln, il y a une allusion : depuis longtemps le drap vert de Lincoln est cité en Angleterre. Ces mots reviennent souvent dans Shakspeare ; Walter Scott les emploie également dans la Dame du Lac et ailleurs.
  4. Yankie est ici employé dans le sens le plus ancien et le plus naturel comme corruption du mot english dans la bouche des sauvages, qui appelèrent ainsi les premiers colons venus d’Angleterre. Plus tard ce terme devint un sobriquet de mépris : on dit encore en anglais yankie doodle (un lourdaud un provincial balourd.)
  5. Jonathas, nom générique des Américains. Ce nom de la Bible était sans doute aussi commun en Amérique que celui de John en Angleterre, celui de Donald en Écosse, et celui de Paddy ou Patrice en Irlande.
  6. Minute-men, c’est-à-dire toujours prêts. Nom donné aux miliciens, et qui sera encore mieux expliqué plus tard.